Souvenirs (Tolstoï)/57

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Souvenirs : Jeunesse
Traduction par Arvède Barine.
Librairie Hachette et Cie (p. 211-215).


LVII

OÙ L’ON ME FÉLICITE


Doubkof et Volodia connaissaient tout le personnel de Iar par son nom, et tout le personnel, depuis le suisse jusqu’au patron, leur témoignait une grande considération. On nous donna sur-le-champ un cabinet particulier et on nous servit un dîner mirifique, commandé par Doubkof d’après une carte en français. La bouteille de Champagne frappé était préparée, et je m’efforçais de la regarder d’un air indifférent. Le dîner fut très gai et très agréable, bien que Doubkof nous racontât, selon son habitude, les histoires les plus extraordinaires. Après tout, elles étaient peut-être vraies. Il nous raconta entre autres que sa grand-mère, ayant été attaquée par trois voleurs, les avait tués à coups de mousqueton. À cette histoire, je rougis, baissai les yeux et me détournai. Volodia, de son côté, était visiblement inquiet chaque fois que j’ouvrais la bouche (il avait tort ; autant que je m’en souviens, je n’ai rien dit ce soir-là de particulièrement sot). Lorsqu’on servit le Champagne, tout le monde me félicita, Doubkof et Dmitri trinquèrent avec moi « à notre futur tutoiement » et m’embrassèrent. Ne sachant pas qui payait le Champagne (on m’expliqua plus tard que nous en payions chacun notre part) et voulant régaler mes amis avec mon propre argent, que je tâtais à chaque instant dans ma poche, je tirai doucement un billet de dix roubles, appelai le garçon et lui dis à demi-voix, mais de façon que tous les autres, qui me regardaient en silence, m’entendissent : « Encore une demi-bouteille de Champagne, s’il vous plaît. » Volodia rougit, fut pris de son tic dans l’épaule et nous jeta à tous des regards si effarés que je vis ma faute, ce qui n’empêche que nous bûmes la demi-bouteille avec beaucoup de plaisir. Le dîner continua très gaiement. Doubkof blaguait sans interruption et Volodia racontait aussi des farces, et les racontait si bien, que jamais je ne l’aurais cru de lui. Nous rîmes beaucoup. Leur comique consistait à imiter, en forçant la note, l’anecdote bien connue : « Êtes-vous allé à l’étranger ? — Non, mais mon frère joue du violon. » Ils avaient poussé le genre à la perfection de l’absurde. Par exemple, dans l’anecdote que je viens de citer, le second répondait : « Non, mais mon frère n’a jamais joué du violon. » À chaque question, ils se renvoyaient des répliques en ce genre ; même sans questions, ils s’attachaient à associer deux idées tout à fait disparates, débitaient ces non-sens d’un ton sérieux et c’était très drôle. Je commençais à saisir le procédé et je voulus aussi raconter quelque chose de drôle, mais les autres eurent l’air embarrassés tandis que je parlais, ils détournèrent les yeux et mon histoire ne sortit pas. Doubkof déclara que « le diplomate divaguait », mais le Champagne et la société des grands m’avaient mis dans un état si agréable, que je ressentis à peine cette remarque. Le seul Dmitri ne se déridait pas, bien qu’il eût bu autant que nous, et son air rébarbatif comprimait un peu la gaieté générale.

« Écoutez, messieurs, dit Doubkof ; après dîner, il faut nous charger du diplomate. Emmenons-le chez la tante.

— Nékhlioudof ne voudra pas venir, dit Volodia.

— Tu es insupportable, avec ta bonasserie ! tu es insupportable ! fit Doubkof en s’adressant à Dmitri. Allons ensemble, tu verras quelle excellente dame est la tante.

— Non seulement je n’irai pas, mais je lui défends d’y aller, répondit Dmitri en rougissant.

— À qui ? au diplomate ? Tu veux bien, toi, diplomate ? Regarde sa figure, il s’est épanoui dès qu’on a parlé de la tante.

— Je ne le lui défends pas, poursuivit Dmitri en se levant et en marchant de long en large sans me regarder ; mais je l’engage à ne pas y aller, je l’en prie. Ce n’est plus un enfant et, s’il en a envie, il peut y aller seul, sans vous. Tu devrais avoir honte, Doubkof ; parce que tu fais mal, tu voudrais entraîner les autres.

— Qu’y a-t-il de mal, dit Doubkof en faisant signe de l’œil à Volodia, à vous inviter tous à venir prendre une tasse de thé chez la tante ? Si cela te déplaît, tu n’as qu’à ne pas venir. J’irai avec Volodia. Tu viens, Volodia ?

— Hem ! hem ! fit Volodia d’un ton affirmatif. Allons, et en revenant nous irons chez moi finir notre piquet.

— Voyons, veux-tu aller avec eux, oui ou non ? dit Dmitri en s’approchant de moi.

— Non, répliquai-je en me poussant sur le divan pour lui faire place. Je n’en ai pas envie, et, quand même tu ne me le déconseillerais pas, je n’irais pas. »

Il s’assit auprès de moi et j’ajoutai tout bas :

« Non, je n’ai pas dit la vérité ; j’ai envie d’aller avec eux ; mais je suis content de ne pas le faire.

— C’est parfait, dit-il. Vis à ta guise et ne te laisse mener par personne ; cela vaut mieux que tout. »

Non seulement cette petite dispute ne troubla pas notre plaisir, mais elle y contribua. Dmitri devint tout à coup bon enfant, comme j’aimais tant à le voir. J’ai remarqué depuis, bien des fois, que telle était sur lui l’influence d’une bonne conscience. Il était content de lui de m’avoir sauvé et il s’anima tout à fait. Il commanda encore une bouteille de Champagne (c’était contraire à ses principes), invita un monsieur qui passait et se mit à le faire boire, chanta le Gaudeamus igitur en nous disant de faire le chœur et proposa d’aller se promener en voiture à Sokolnik, sur quoi Doubkof fit la remarque que c’était trop sentimental.

« Amusons-nous, dit Dmitri en souriant. Je me suis grisé, en son honneur, pour la première fois de ma vie. »

Ce genre de gaieté n’allait pas très bien à Dmitri. Il avait l’air d’un précepteur ou d’un bon père de famille qui, étant content des enfants, fait une partie pour les amuser et pour leur montrer, en même temps, qu’on peut s’amuser honnêtement. Néanmoins son animation inattendue nous gagnait tous, d’autant plus que nous avions bu chacun près d’une demi-bouteille de Champagne.

Ce fut dans cette disposition agréable que je sortis avec les autres pour fumer une cigarette que m’avait donnée Doubkof.

Au moment où je me levai, je remarquai que la tête me tournait un peu ; mes pieds ne marchaient et mes mains n’étaient dans une position normale que lorsque je faisais bien attention ; sinon, mes pieds allaient de côté et d’autre et mes mains gesticulaient. Je concentrai toute mon attention sur mes membres et j’ordonnai à mes mains de se soulever pour boutonner ma tunique et arranger mes cheveux : ce qu’elles exécutèrent, mais en levant les coudes à une hauteur extraordinaire. J’ordonnai ensuite à mes pieds de me conduire à la porte et ils obéirent ; mais tantôt ils frappaient lourdement le plancher, tantôt ils posaient à peine ; le gauche surtout se tenait toujours sur la pointe. Une voix me cria : « Où vas-tu ? On apporte de la lumière. » Je devinai que cette voix était celle de Volodia et je me sus gré de l’avoir deviné ; mais je souris pour toute réponse et poursuivis ma route.