Souvenirs (Tolstoï)/61

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Souvenirs : Jeunesse
Traduction par Arvède Barine.
Librairie Hachette et Cie (p. 227-230).


LXI

CHEZ LES IVINE


La visite indispensable que je devais lui faire me coûtait encore plus. Mais, avant d’aller chez le prince, j’avais à voir les Ivine, qui se trouvaient sur ma route. Ils habitaient une grande et belle maison sur le boulevard Tverskoë. Ce ne fut pas sans un sentiment de crainte que je gravis le perron de parade, où se tenait un suisse avec sa canne à pomme. Quand je montai le grand escalier, il me sembla que j’étais devenu tout petit, au sens propre du mot. J’avais déjà eu cette impression quand mon droshki était venu se ranger devant le grand perron : droshki, cheval, cocher, tout m’avait semblé devenir tout petit.

Je trouvai le jeune Ivine couché sur un divan et endormi devant un livre ouvert. Son gouverneur, qui m’avait suivi, réveilla son élève. Ivine ne manifesta aucune joie de me voir, et je remarquai qu’en me parlant il me regardait les sourcils. Bien qu’il fût extrêmement poli, il me sembla qu’il n’éprouvait aucune sympathie particulière pour moi et qu’il ne voyait pas la nécessité de faire ma connaissance, ayant déjà sans doute ses relations, différentes des miennes. Tout cela ressortait principalement pour moi de sa manière de me regarder les sourcils. En un mot, et quoiqu’il m’en coûte de faire cet aveu, il me traitait à peu près comme je traitais Iline. Je commençais à avoir les nerfs agacés. Je surprenais au vol chaque regard d’Ivine et je traduisis un coup d’œil qu’il échangea avec son gouverneur par cette question :

« Qu’est-ce qu’il vient faire chez nous ? »

Après un instant de conversation, Ivine me dit que son père et sa mère étaient à la maison, et me proposa de me conduire chez eux.

Il me mena dans une petite pièce à côté du salon. Sa mère entra en même temps que nous par une autre porte. Elle m’accueillit très amicalement, me fit asseoir auprès d’elle et s’informa avec intérêt de toute notre famille.

Mme Ivine, que je n’avais fait qu’entrevoir une fois ou deux et que je considérai maintenant avec attention, me plut beaucoup. Elle était grande, maigre, très blanche, et avait toujours un air triste et accablé. Son sourire était mélancolique, mais d’une grande bonté ; ses grands yeux fatigués, un peu de travers, lui donnaient une expression encore plus triste et plus attrayante. Quand elle s’asseyait ou qu’elle remuait, c’était comme un affaissement et un effondrement de tout son corps. Elle parlait mollement et prononçait si peu nettement, qu’on entendait une lettre pour une autre ; néanmoins le timbre de sa voix et son parler étaient fort agréables. On voyait qu’elle prenait un intérêt mélancolique à ce que je lui disais de ma famille, comme si mes réponses lui rappelaient des temps meilleurs. Son fils sortit. Elle me considéra un instant en silence, et tout à coup elle fondit en larmes. Je restais assis devant elle, ne sachant absolument que dire ni que faire. Elle continuait à pleurer, sans me regarder. Mon premier mouvement fut la compassion ; le second fut de me demander : « Faut-il la consoler ? et comment s’y prendre ? » Le dernier fut de lui en vouloir de me mettre dans une situation aussi fausse. « Est-ce que j’ai l’air si à plaindre ? pensai-je ; ou bien le fait-elle exprès, pour voir comment je m’y prends dans ces cas-là ? »

« Il ne serait pas convenable de m’en aller, pensais-je encore ; j’aurais l’air d’être mis en fuite par ses larmes. » Je m’agitai sur ma chaise pour lui rappeler ma présence.

« Que je suis donc sotte ! fit-elle en me regardant et en s’efforçant de sourire. Il y a des jours comme ça, où l’on pleure sans savoir pourquoi. »

Elle se mit à chercher son mouchoir sur le divan, à côté d’elle, et tout à coup elle pleura encore plus fort.

« Ah ! mon Dieu ! c’est ridicule de toujours pleurer. J’aimais tant votre mère, nous étions… si… liées…… et… »

Elle trouva son mouchoir, s’en couvrit le visage et continua à pleurer. Je retombai dans mes perplexités. Cette situation se prolongea assez longtemps. J’étais vexé, mais j’avais surtout pitié d’elle. Ses larmes paraissaient sincères, et je pensais tout le temps qu’elle pleurait moins à cause de ma mère que parce qu’elle n’était pas heureuse maintenant et qu’elle avait été heureuse jadis, du temps de ma mère. Je ne sais pas comment cela aurait fini, si le jeune Ivine n’était rentré en disant que son père la demandait. Elle se leva et allait sortir, quand son mari parut. C’était un petit monsieur très vert, malgré ses cheveux gris, avec de gros sourcils noirs, des cheveux en brosse et une bouche d’une expression très dure.

Je me levai et saluai, mais M. Ivine, qui avait trois décorations sur son habit vert, ne me rendit pas mon salut, et c’est même à peine s’il me regarda.

J’eus soudain le sentiment que je n’étais pas une personne, mais un objet quelconque, indigne d’attention, — quelque chose comme un fauteuil, ou une fenêtre ; du moins, si j’étais une personne, c’était de celles qui ne font aucune différence avec un meuble.

« Vous n’avez toujours pas écrit à la comtesse, ma chère ? dit-il à sa femme d’un air impassible et dur.

— Je vous demande pardon, monsieur Irteneff, » dit avec un signe de tête Mme Ivine, devenue subitement hautaine et me regardant les sourcils comme son fils.

Je la saluai et m’inclinai de nouveau devant le vieil Ivine, sur qui cela produisit juste autant d’effet que si l’on avait ouvert ou fermé une fenêtre. Le jeune Ivine me reconduisit pourtant jusqu’à la porte, en me racontant qu’il allait entrer à l’université de Saint-Pétersbourg, parce que son père venait d’être nommé là-bas (il me dit à quoi ; c’était une place très importante).

« Papa dira ce qu’il voudra, marmottais-je entre mes dents en remontant en voiture, mais je n’y remettrai plus les pieds. L’une pleurniche en me regardant, comme si j’étais un pauvre malheureux, et cet animal qui ne vous salue pas….. Il me le payera. » De quelle façon je voulais le lui faire payer, je n’en sais vraiment rien.

J’eus dans la suite à subir de nombreux assauts de la part de mon père, qui disait qu’il était indispensable de cultiver cette relation et que je ne pouvais pas exiger qu’un homme dans la situation de M. Ivine s’occupât d’un gamin comme moi. Mais je tins bon assez longtemps.