Souvenirs (Tolstoï)/64

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Souvenirs : Jeunesse
Traduction par Arvède Barine.
Librairie Hachette et Cie (p. 239-243).

LXIV

LES NÉKHLIOUDOF


De toute cette société, la personne qui me frappa le plus au premier moment fut Lioubov Serguéievna. Elle montait l’escalier la dernière, son bichon dans les bras, et avait de gros souliers lacés. Deux fois elle s’arrêta pour me considérer avec attention et, les deux fois, elle embrassa aussitôt après son chien. Elle était fort laide : rousse, petite, maigre, la taille un peu de travers. Sa coiffure l’enlaidissait encore. C’était une coiffure bizarre, avec la raie en côté, une de ces coiffures qu’inventent les femmes chauves. J’avais beau faire, il m’était impossible, pour complaire à mon ami, de trouver quoi que ce soit de bien en elle. Même ses yeux bruns, bien qu’exprimant la bonté, étaient trop petits, trop ternes, et positivement laids. Même ses mains, ce trait caractéristique entre tous, bien qu’assez petites et point mal faites, étaient rouges et rudes.

Lorsque nous fûmes arrivés sur la terrasse, chacune des dames m’adressa quelques mots, à l’exception de Vareneka, la sœur de Dmitri, qui se contenta de fixer attentivement sur moi ses grands yeux gris foncé. Chacune reprit ensuite son ouvrage, tandis que Vareneka rouvrait son livre à l’endroit marqué avec son doigt, le posait sur ses genoux et se mettait à lire à haute voix.

La princesse Marie Ivanovna était une grande femme bien faite, d’une quarantaine d’années. On lui aurait donné plus d’après ses cheveux, dont les boucles grisonnantes sortaient franchement de son bonnet. On lui aurait donné beaucoup moins d’après son beau teint frais et uni, son visage sans une seule ride et ses grands yeux brillants, vifs et gais. Elle avait les yeux bruns et très ouverts, les lèvres trop minces, un peu dures, le nez assez régulier mais inclinant à gauche, les mains grandes comme un homme, sans bagues, avec de beaux doigts effilés. Elle portait une robe bleu foncé, moulant sa belle taille encore jeune, dont elle était évidemment fière. Elle se tenait très droite sur sa chaise et cousait un vêtement quelconque. Quand j’entrai dans la galerie, elle me prit par la main, m’attira à elle comme pour me voir de plus près, et dit avec ce même regard ouvert et un peu froid qu’on retrouvait chez son fils, qu’elle me connaissait depuis longtemps par Dmitri et qu’elle m’invitait à passer tout un jour chez elle pour bien faire connaissance. — Faites tout ce qu’il vous plaira, ajouta-t-elle ; ne vous gênez pas pour nous et nous ne nous gênerons pas non plus pour vous : promenez-vous, lisez, écoutez-nous ou allez dormir, comme il vous plaira.

Sophie Ivanovna, sa sœur, était une vieille fille. Bien que la cadette, elle paraissait plus âgée que la princesse. Elle avait ce genre de complexion tout particulier qu’on ne trouve que chez les vieilles filles ayant beaucoup d’embonpoint, lorsqu’elles sont petites et portent corset. Son excès de santé remontait, pour ainsi dire, avec une telle force, qu’il menaçait à chaque instant de l’étouffer. Ses petites mains courtes et épaisses ne pouvaient pas se joindre plus bas que la pointe de sa robe. Cette pointe elle-même se retroussait, et néanmoins elle ne pouvait pas la voir.

On s’apercevait, à sa toilette et à sa coiffure, qu’elle faisait encore la jeune. Ce n’est pas Sophie Ivanovna qui aurait montré ses cheveux gris, si elle en avait eu. Au premier moment, son regard et son accueil me parurent très hautains et m’intimidèrent ; avec sa sœur, au contraire, je me sentais tout à fait à l’aise. Peut-être étaient-ce sa grosseur et une certaine ressemblance avec les portraits de la grande Catherine qui lui donnaient à mes yeux un air d’orgueil ; quoi qu’il en soit, j’achevai de me troubler quand elle me dit en me regardant fixement « Les amis de nos amis sont nos amis. » Ayant prononcé ces mots, elle se tut, ouvrit la bouche et soupira profondément. Mon opinion sur elle changea du tout au tout à cette vue, et je me rassurai. C’était probablement son embonpoint qui lui avait fait prendre l’habitude de soupirer profondément dès qu’elle avait dit quelques mots, en ouvrant un peu la bouche et en roulant un peu ses grands yeux bleus. Quoi qu’il en soit, elle avait en faisant cela une expression de bonté si charmante, que ma peur s’envola et que je commençai même à la trouver très bien.

Dans ma pensée, Lioubov Serguéievna était tenue, en qualité d’amie de mon ami, de me dire sur-le-champ quelque chose de très affectueux et de très intime. Elle me regarda effectivement assez longtemps en silence, comme si elle hésitait, de peur que ce qu’elle avait l’intention de me dire ne fût trop affectueux ; mais elle ne rompit ce silence que pour me demander dans quelle faculté j’étais. Elle se remit ensuite à me regarder fixement sans rien dire. Il était clair qu’elle se demandait s’il fallait, oui ou non, dire cette chose intime, et moi, remarquant son hésitation, je faisais une figure suppliante pour la décider à me dire tout, mais elle dit seulement : « On prétend qu’on s’occupe peu de sciences, à présent, à l’Université, » et elle appela son petit chien Suzette.

Pendant toute la soirée, Lioubov Serguéievna articula des apophtegmes de ce genre, qui, la plupart du temps, ne répondaient à rien et étaient parfaitement incohérents. Mais j’avais une telle confiance en Dmitri, et Dmitri nous regardait alternativement, elle et moi, d’un visage inquiet disant si clairement : « Eh bien, qu’est-ce que tu en dis ? » que, tout en étant déjà convaincu dans l’âme que Lioubov Serguéievna n’avait rien d’extraordinaire, j’étais encore très loin, ainsi qu’il arrive souvent, de me l’avouer à moi-même.

Pour en finir avec cette famille, Vareneka était une grosse fille de seize ans. Elle n’avait de bien que ses grands yeux gris foncé, à la fois gais et réfléchis, ressemblant extraordinairement à ceux de sa tante, son énorme natte blonde et sa main, singulièrement fine et belle.

« Je suppose, monsieur Nicolas, que cela vous ennuie, d’entendre lire au milieu, » me dit Sophie Ivanovna avec son bon soupir en retournant le morceau de robe qu’elle cousait.

Dmitri étant sorti, la lecture s’était interrompue.

« Vous avez peut-être déjà lu Rob Roy ? »

Dans ce temps-là, je jugeais de mon devoir, à cause de mon uniforme d’étudiant, de répondre spirituellement et avec originalité aux questions les plus simples, quand je me trouvais avec des gens que je connaissais peu. J’aurais eu grande honte d’une réponse simple et claire : oui ou non, cela m’a amusé ou ennuyé, etc. Je repartis donc, en regardant mes pantalons neufs à la dernière mode et mes beaux boutons, que je ne connaissais pas Rob Roy, mais que la lecture m’intéressait beaucoup, parce que j’aimais mieux commencer un livre au milieu.

« C’est doublement intéressant, ajoutai-je avec un sourire satisfait ; il faut deviner ce qui est arrivé et ce qui arrivera. »

La princesse se mit à rire d’un rire qui n’était pas naturel (je m’aperçus dans la suite qu’elle n’en avait pas d’autre).

« Cela doit être vrai, dit-elle. Êtes-vous encore ici pour longtemps, Nicolas ? Vous ne trouvez pas mauvais que je supprime le monsieur ? Quand partez-vous ?

— Je ne sais pas ; peut-être demain, ou peut-être resterons-nous encore quelque temps, répondis-je, bien que notre départ fût positivement fixé au lendemain.

— Je suis fâchée que vous vous en alliez, fit la princesse en regardant quelque part au loin. Je le regrette et pour vous et pour mon Dmitri. À votre âge, l’amitié est une chose précieuse. »

Je sentais qu’elles me regardaient toutes et attendaient ma réponse, bien que Vareneka fît semblant de regarder l’ouvrage de sa tante. Je sentais qu’on me faisait subir une façon d’examen et qu’il s’agissait de me montrer à mon avantage.

« C’est vrai pour moi, dis-je. L’amitié de Dmitri m’est utile, mais je ne puis pas lui être utile : il est mille fois meilleur que moi (Dmitri ne pouvait pas m’entendre ; autrement, j’aurais eu peur qu’il ne sentît que je ne disais pas ce que je pensais). »

La princesse se remit à rire de son rire pas naturel, qui était le naturel.

« À l’entendre, dit-elle, c’est vous qui êtes un petit monstre de perfection. »

« Monstre de perfection, pensai-je ; c’est très distingué, c’est à se rappeler. »

« Au surplus, sans parler de vous, il est passé maître dans l’art de découvrir des perfections, ajouta-t-elle en baissant la voix (ce qui me fut extrêmement agréable) et en désignant Lioubov Serguéievna des yeux. Il en a découvert dans pauvre tante (c’était ainsi qu’ils appelaient Lioubov Serguéievna entre eux) que je ne soupçonnais pas, moi qui la connais depuis vingt ans, avec sa Suzette… Varia, va dire de m’apporter un verre d’eau, ajouta-t-elle en regardant de nouveau au loin ; elle avait sans doute réfléchi qu’il était encore trop tôt pour m’initier à leurs affaires de famille, ou même que cela était tout à fait inutile. Ou plutôt, non, c’est lui qui ira. Il ne fait rien, et toi, tu lis. Allez, mon ami. Vous irez tout droit, et quand vous aurez fait quinze pas, vous vous arrêterez et vous direz très haut : « Pierre, apporte un verre d’eau avec de la glace à Marie Ivanovna. »

Elle poussa de nouveau un petit rire de son rire pas naturel. « Elle veut évidemment parler de moi, pensai-je en sortant. Elle veut dire qu’elle m’a trouvé très, très intelligent. » Je n’avais pas fait les quinze pas que la grosse Sophie Ivanovna me rattrapa en soufflant. Elle marchait néanmoins vite et légèrement.

« Merci, mon cher, dit-elle. Je vais de ce côté, je le dirai. »