Souvenirs (Tolstoï)/75

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Souvenirs : Jeunesse
Traduction par Arvède Barine.
Librairie Hachette et Cie (p. 288-291).


LXXV

AFFAIRES DE CŒUR


Le mariage devait avoir lieu dans quinze jours, mais la rentrée des cours était avant et nous partîmes pour Moscou, Volodia et moi, au commencement de septembre. Les Nékhlioudof rentrèrent aussi de la campagne. Dmitri (nous nous étions promis, en nous quittant, de nous écrire et, bien entendu, nous n’en avions rien fait) vint aussitôt me voir, et ce fut lui qui me conduisit la première fois à l’Université.

J’eus de nombreuses affaires de cœur cet hiver. Je fus amoureux trois fois. La première fois, je devins éperdument épris d’une très grosse dame que je voyais au manège Freytag. Elle y venait le mardi et le vendredi. Je ne manquais jamais d’être au manège ces jours-là, mais j’avais une telle peur d’être aperçu d’elle, je me plaçais si loin, je me sauvais si vite des endroits où elle devait passer, j’avais si grand soin de me retourner quand elle regardait de mon côté, que je ne vis jamais bien sa figure et que je ne sais pas encore si elle était jolie.

Doubkof connaissait cette dame. Il me trouvait perpétuellement au manège, caché derrière les laquais qui tenaient les manteaux, et il avait su ma passion par Dmitri. Il m’offrit de me présenter. J’eus une telle peur, que je m’enfuis à toutes jambes, et que la seule idée qu’il avait parlé de moi à mon amazone m’empêcha de retourner au manège, même derrière les laquais, de peur de la rencontrer.

Quand j’étais amoureux d’inconnues, surtout si elles étaient mariées, j’étais encore cent fois plus intimidé qu’avec Sonia. Je tremblais par-dessus tout que mon objet n’apprit ma passion, ou même mon existence. Il me semblait que si elle venait à savoir le sentiment qu’elle m’inspirait, elle se trouverait offensée à ne jamais me le pardonner. Et en effet, si l’amazone avait pu lire dans mon âme, pendant que je la regardais de derrière les laquais, comment je l’enlevais en imagination et ce que je faisais d’elle à la campagne où je la menais, elle aurait peut-être eu de justes raisons d’être offensée. Je ne pus jamais me mettre dans la tête qu’elle ne devinerait pas à l’instant toutes les idées qu’elle m’inspirait et que, par conséquent, il n’y avait rien de déshonorant à faire simplement sa connaissance.

La seconde fois, je devins amoureux de Sonia, que j’avais vue chez ma sœur. Il y avait longtemps que ma seconde passion pour elle s’en était allée, mais je m’épris une troisième fois un jour où Lioubotchka me montra un cahier de vers copiés par Sonia. On y voyait le Démon de Lermontof. Les endroits de passion ténébreuse étaient soulignés à l’encre rouge et la page marquée avec une fleur. Je me rappelais avoir vu Volodia, l’année d’avant, baiser la bourse de sa demoiselle. J’essayai de l’imiter et, en effet, quand j’étais seul le soir dans ma chambre, occupé à rêver en regardant la fleur, et que j’approchais celle-ci de mes lèvres, je me sentais dans un état d’âme agréable. Je redevins ainsi amoureux, ou du moins je me le figurai pendant quelques jours.

La troisième fois, ce fut d’une demoiselle qui venait chez nous et dont Volodia était épris. Autant que je m’en souviens, cette demoiselle n’était pas jolie du tout et n’avait surtout rien de ce qui me plaisait d’ordinaire. Elle était fille d’une dame de Moscou connue par son instruction et son esprit. Elle-même était petite, maigre, avec un profil mince et de longues anglaises blondes. Elle passait pour être encore plus savante et plus spirituelle que sa mère, mais je ne pus jamais en juger, car son esprit et sa science m’inspiraient une sainte frayeur, tellement que je causai une seule fois avec elle ; et encore ce fut avec des palpitations inouïes. Néanmoins, l’enthousiasme de Volodia, qui ne se gênait jamais pour l’exprimer devant le monde, me gagna si bien, que je devins passionnément amoureux de cette demoiselle. Je n’en dis rien à Volodia, sentant qu’il lui serait désagréable que deux frères fussent épris de la même jeune fille. Pour moi, au contraire, ce qui me causait le plus de plaisir dans mon sentiment, c’était la pensée que notre amour était si pur que, tout en aimant le même objet charmant, nous restions bien ensemble et prêts, en cas de besoin, à nous sacrifier l’un à l’autre. Je dois dire que Volodia n’avait pas l’air tout à fait de mon avis quant à la disposition à se sacrifier, car il était tellement épris, qu’il voulut se battre avec un diplomate — un vrai, celui-là — qui devait, disait-on, épouser la demoiselle. Si j’étais ravi, pour ma part, à la pensée de sacrifier mon amour, c’est peut-être que cela ne m’aurait guère coûté. Une seule fois, j’eus une conversation élevée avec cette demoiselle, sur la musique savante, et j’eus beau faire, ma passion s’envola la semaine suivante.