Souvenirs d'un poltron

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Souvenirs d'un poltron
1897

Du livre : FAUSSE ROUTE, Quatrième Ed., Paris, Librairie Hachette, 1897.

SOUVENIRS D'UN POLTRON.
I
Indignation du capitaine.

« Voyons! qu'est-ce que c'est encore? me dit mon père de son ton bref, en posant son journal avec impatience.

— Rien! papa, répondis-je tout tremblant.

— Comment, rien? Alors, pourquoi as-tu laissé retomber ce rideau? Pourquoi t'es-tu retiré si brusquement de la fenêtre? Pourquoi ton nez est-il devenu tout blanc? Qu'as-tu vu de si effrayant dans la rue?» Les larmes me vinrent aux yeux, et c'est en balbutiant que je répondis: « Ce n'est pas dans la rue, c'est en face » Mon père se leva si vivement que sa chaise tomba avec fracas sur les carreaux luisants de la petite salle à manger. Quant à moi, j'étais plus mort que vif. Les accès d'impatience de mon père me frappaient d'une sorte de terreur nerveuse. Je fixais alors sur lui des regards stupides qui l'exaspéraient.

Il leva le rideau que j'avais laissé retomber, et regarda la maison d'en face. A la fenêtre, il y avait un petit garçon de mon âge Qui me guettait toujours pour me faire des grimaces et me montrer le poing.

Mon père se tourna de mon côté; les bras croisés avec force contre sa poitrine, il me toisa d'abord de la tête aux pieds, puis il me dit avec un ricanement plein de mépris: « Et voilà ce qui te fait peur! Mais, malheureux, tu ne seras donc toute ta vie qu'une poule mouillée? Un grand garçon de huit ans! le fils d'un militaire; et d'un brave militaire, je m'en flatte. Me voilà bien loti avec un lièvre pareil à élever. Oui, monsieur, un lièvre, vous avez beau renifler. Trente ans de services, cinq campagnes, huit blessures, pour arriver à quoi? à élever un lièvre qui a peur de son ombre.

» Cache -toi, malheureux, car tu me fais honte. Oserai-je, maintenant, aller me promener dans la Grande Rue ou sur le Mail, pour que l'on me demande: « Capitaine, comment cela va-t-il? » Qu'est-ce que tu veux que je réponde à cela? dis, que veux-tu que je réponde?

— Je ne sais pas, balbutiai-je timidement.

— Ah! tu ne sais pas; eh bien, je sais, moi. Il faudra que je réponde: « Vous êtes bien bon, merci! j'occupe mes loisirs à éduquer un lièvre, et ce lièvre, monsieur, c'est mon propre fils. » Et ce nez! je vous demande un peu où il est allé prendre un nez pareil! »

II
Le nez du héros.

Dès ma plus tendre enfance, le trait principal et dominant, trop dominant de ma physionomie a été un nez excessif.

Maintenant que cet organe est à moitié dissimulé par une épaisse moustache, mes amis, pour me flatter, le comparent à un bec d'aigle. Mais quand je n'avais pas encore de moustaches, mes camarades, qui n'avaient nulle envie de me flatter, le comparaient au bec du toucan. Malheureusement pour moi, cette comparaison était juste. De plus, dès que la peur me prenait (et elle me prenait souvent), mon nez devenait tout blanc.

« Allons, me disait quelquefois mon père, voilà encore ce misérable nez qui blanchit: frotte-le donc, malheureux, pour lui donner un peu de ton. »

J'étais si naïf qu'il m'arriva plusieurs fois de suivre sérieusement ce conseil dérisoire et de frotter mon nez à outrance. Peines perdues! il blanchissait quand même.

Mon père s'était remis à lire son journal; et moi, n'osant ni bouger, ni sortir, ni m'asseoir, je me mis à bouder dans un coin.

Je dis bouder, parce que je ne trouve pas d'autre mot pour rendre l'état où me mettaient les accès d'indignation de mon père. Quiconque m'aurait vu dans ces occasions aurait dit immédiatement: « Voilà un garçon qui boude. » Eh bien, non! je ne boudais pas. Je n'en voulais pas à mon père de me traiter un peu rudement pour me guérir d'un défaut dont mon amour-propre souffrait autant que le sien. Mais comme les idées les plus contradictoires me passaient par la tête, et que je ne savais ni les débrouiller ni les exprimer, je gardais un silence embarrassé, que l'on trouvait maussade, et une attitude contrainte, où l'on voyait, bien à tort, de la bouderie.

Je songeais à cela pendant que mon père lisait son journal; je me demandais: « Comment font les autres petits garçons pour n'être pas poltrons? »

Je me promettais fermement de ne plus l'être, avec la certitude que je le serais encore, et j'endurais dans mon coin une véritable torture, lorsque la porte s'ouvrit et livra passage au commandant Boissot.

III
Le système du commandant Boissot.

Le commandant Boissot était un ancien frère d'armes de mon père, qui comme lui avait pris sa retraite et était venu planter ses choux à Loches.

Après les premières paroles de politesse et de bienvenue, mon père demanda au commandant s'il connaitrait par hasard un animal plus peureux que le lièvre?

« Un animal plus peureux que le lièvre?

- Oui.

— Dame! la grenouille, puisque La Fontaine dit que le lièvre fait peur aux grenouilles.

— Eh bien, dit mon père en me désignant avec son journal, voilà une grenouille; il ne me reste plus qu'à la mettre dans un bocal avec une petite échelle, pour marquer la pluie et le beau temps. »

En prononçant ces mots d'un air mortifié et découragé, il me fit signe de quitter la pièce.

Le commandant me regarda de ses gros yeux ronds, en faisant une moue significative, et dit: « Est-ce qu'il a encore?

— Mon Dieu! oui, » répondit mon père avec un soupir. Le commandant souffla bruyamment en regardant mon père, puis il reporta ses yeux sur moi avec un étonnement feint ou réel. Cet homme de guerre s'étonnait-il de trouver un lièvre dans le fils d'un autre homme de guerre? Tout le temps qu'il me regarda, je n'osai pas bouger.

Enfin il hocha la tête à plusieurs reprises.

« Vous savez, Bicquerot, dit-il enfin en serrant les dents, moi je suis de la vieille école. A des fantaisies comme celles-là (car ce sont de pures fantaisies) je ne connais qu'un remède. »

Et il fit le geste de manœuvrer sa canne sur les épaules d'un poltron imaginaire.

« Oh non! dit vivement mon père, non; le remède serait pire que le mal. Et puis, voyez-vous, sa mère, la pauvre chère femme, en deviendrait folle. Non, non!

— Vous avez tort, répondit sèchement l'homme aux moyens violents. remède infaillible!

— C'est possible, dit mon père; mais je ne pourrais jamais m'y résoudre. Allons, mon pauvre garçon, va retrouver ta mère. »

Il y avait quelque chose de si triste et de si découragé dans le ton de mon père, sa figure exprimait si clairement la pitié et la bonté, que, sans la présence de l'odieux commandant, je me serais jeté à son cou.

Je n'osai pas le faire. Comme je refermais la porte assez maladroitement, car mes mains tremblaient, j'entendis encore une fois ces paroles sortir, syllabe par

syllabe, des dents sacrées du commandant: « Bicquerot, vous avez tort! »

IV.
Bonnes résolutions.

Eh bien, non! mon père n'avait pas tort; car je l'aimais de tout mon cœur, malgré ces accès de colère; je n'avais jamais songé un instant à lui dissimuler quoi que ce soit de mes stupides terreurs. S'il m'avait battu, je sens que je ne l'aurais plus autant aimé; je serais peut-être devenu menteur comme Robert Boissot. Car, après tout, le système de la vieille école ne lui avait pas déjà si bien réussi. Il est vrai qu'il ne bronchait pas devant son père: on aurait dit un soldat à la parade.

Mais il se dédommageait quand son père avait le dos tourné. Il parlait de lui sans le moindre respect; je ne dis rien ici des mensonges qu'il lui débitait avec une rare effronterie. Je n'étais qu'un poltron, c'est vrai, mais on m'aurait plutôt tué sur place que de me faire dire de mes parents le quart de ce qu'il disait des siens, et en riant encore! oui, il riait!

Devant son père, il me faisait toutes sortes d'amitiés, et m'appelait « son bon petit Paul ». Si j'avais osé, je l'aurais appelé menteur devant tout le monde; car quand son père n'était pas là, il me faisait, dans les coins, des grimaces affreuses, il me tirait le nez à me faire pleurer et me menaçait, si je disais un seul mot, de m'écraser entre deux portes.

Dans un autre genre, c'était de la lâcheté aussi, cela, et même une lâcheté plus blâmable que la mienne. Ah si j'osais! si je pouvais vaincre ce tremblement nerveux et cette imagination stupide qui me montre des dangers partout t Je me disais cela en descendant lentement les marches de l'escalier; je ne me pressais pas, car j'avais les yeux rouges, et je voulais me remettre avant d'arriver en bas, afin de ne pas faire de peine à ma mère.

Voici à quelle conclusion j'en étais arrivé en atteignant la dernière marche: « Dans une toute petite maison comme celle-ci, dont je connais tous les coins et recoins, pourquoi me figurer toujours qu'il y a quelqu'un de caché quelque part, lorsque je suis sûr d'avance qu'il n'y a personne? Pourquoi m'imaginer qu'il va sortir de partout des bêtes extraordinaires pour me pincer, me mordre, me piquer, m'égratigner, ou me passer de grandes pattes velues sur le cou, ou me regarder avec des yeux épouvantables? Je suis vraiment bien sot, et désormais.

V.
Le héros voit un monstre.

Pouf! quelque chose de noir, de léger, d'énorme en même temps, un animal informe et féroce, sans aucun doute, passa à deux pieds de ma figure, avec la rapidité de l'éclair, toucha le sol sans faire aucun bruit, roula un moment dans la demi-obscurité du corridor et disparut brusquement du côté de la petite porte de la cour.

J'essayai de pousser un cri, mais la voix me manqua.

Je me mis à trembler de tous mes membres et je tombai assis sur la dernière marche de l'escalier. Aussitôt, je me couvris la figure de mes deux mains pour ne pas voir l'horrible chose. Sans nul doute, la bête allait revenir. Elle était là, embusquée au tournant, j'en étais sûr.

Que ferait-elle de moi? J'attendais donc, les yeux fermés, lorsque la porte de la cuisine s'ouvrit, et ma mère me demanda avec surprise ce que je faisais là?

Je lui racontai tout.

Aussitôt, elle leva la tête, vit la porte du garde manger ouverte, et me dit: « L'animal qui t'a si fort effrayé a eu encore plus grand'peur que toi! » C'était Frimousse, notre grosse chatte, qui était venue à la maraude, et que mon arrivée avait mise en déroute.

« Tiens, me dit ma mère en souriant pour me rassurer, regarde toi-même; elle a emporté le morceau de bœuf qui restait du déjeuner. Vois-tu, le plat est vide.

Maintenant, viens avec moi; quand elle a fait quelqu'un de ses mauvais coups, je sais où la trouver. Il faut que tu la voies de tes propres yeux. »

Je répondis oui à tout ce que disait ma mère, mais, au fond, je croyais qu'elle se trompait. C'était trop gros, trop informe pour être notre chatte.

Un animal informe et féroce passa à deux pieds de ma figure.

VI.
Frimousse.

Ma mère m'ayant pris par la main me fit entrer à la cuisine, et me donna un verre d'eau sucrée pour me remettre. Ensuite elle me montra Frimousse, qui s'était réfugiée sur le toit d'un petit hangar et se régalait à nos dépens.

Tout en dévorant sa proie, elle penchait la tête tantôt à droite, tantôt à gauche, par brusques saccades, comme si elle avait trouvé le bœuf trop dur pour elle. En même temps elle nous regardait, ou plutôt elle me regardait, moi, avec une expression de menace et de défi.

« Tu vois bien, maintenant, que c'est-elle, me dit ma mère, de son ton de voix affectueux et caressant; n'est-ce pas, mon petit, que tu le vois bien?

— Oui, maman, je le vois bien. »

Ma raison, l'évidence, l'affirmation de ma mère, tout enfin me disait clairement que c'était Frimousse que j'avais vue dans le corridor; malgré cela, quelque chose, en moi, protestait. Comment Frimousse, que je connaissais si bien, aurait-elle pu me paraître si énorme?

D'un autre côté, pendant qu'elle achevait son festin, ses regards devenaient de plus en plus menaçants; j'y trouvais même quelque chose d'étrange, de surnaturel; je me figurais qu'elle était animée contre moi des intentions les plus malveillantes. Une autre idée me vint: peut-être cette chatte, aux regards étranges, n'était-elle pas une vraie chatte? peut-être avait-elle la faculté, à de certains moments, de prendre l'apparence de cet affreux animal que j'avais entrevu?

Si je faisais part de cette idée à ma mère, je savais d'avance ce qu'elle me répondrait. Je savais d'avance aussi que sa réponse ne me convaincrait pas. C'était terrible! Je préférai ne rien dire, et je gardai mon idée, pour mon tourment.

VII.
Dialogues de Montézuma et de Croquemitaine.

Voici, je crois, d'où me venait en partie cette disposition maladive à voir quelque chose d'extraordinaire dans les faits les plus simples, et à peupler la maison d'êtres étranges et malfaisants.

Quand j'étais tout petit, on me confiait souvent aux soins de l'ordonnance de mon père. C'était un brave et honnête garçon, qui m'aimait beaucoup. Il s'appelait Montamat, mais tout le monde l'appelait Montézuma.

Malheureusement pour moi, il avait beaucoup plus d'imagination que de jugement.

Toutes les fois que j'étais méchant et déraisonnable, il faisait intervenir Croquemitaine. Comme il était ventriloque, il établissait des dialogues avec ce personnage redoutable, qui lui répondait tantôt des profondeurs noires et effrayantes de la cheminée de la cuisine, tantôt du fond de quelque marmite, tantôt du tiroir même de la table, tout près de ma petite chaise. Comme je croyais fermement à l'existence de Croquemitaine, Montézuma faisait de moi tout ce qu'il voulait. Songez donc! un homme qui était en relations familières et suivies avec ce personnage mystérieux! un homme qui l'évoquait à son gré, et d'un seul mot le renvoyait à ses affaires, juste au moment où, fou d'angoisse, je craignais et je désirais presque de le voir apparaître en personnel

Toutes nos discussions se terminaient invariablement de la même façon.

« Le feras-tu encore?

— Oh non! mon petit Montézuma, je ne le ferai plus jamais, jamais!

— Croquemitaine, allez-vous-en, nous ne vous donnerons pas notre petit Paul aujourd'hui; car il a promis d'être bien sage.

— C'est bien! c'est bien! ce sera pour une autre fois, » disait une voix rude. Et tout en répétant: c'est bien! la voix rude devenait de plus en plus indistincte, et.

Croquemitaine était parti encore pour cette fois.

A mesure que je grandissais, Croquemitaine faisait des apparitions de moins en moins fréquentes. Je crois que Montézuma s'était fatigué d'employer toujours le même moyen. Je n'en croyais pas moins à l'existence de cet être surnaturel. Bien souvent, quand les boiseries et les meubles craquaient, quand le vent s'engouffrait avec des hurlements dans le corridor et dans la cheminée, quand la marmite bouillait à gros bouillons, et faisait entendre une sorte de grondement sourd, je sentais qu'il y avait dans tous ces bruits quelque chose d'extraordinaire. Le cœur me battait. Montézuma se mettait à rire en disant: « Ah! ah! ah! tu fais ton nez blanc!

— Mais, répondais-je d'un ton suppliant, je n'ai cependant pas été méchant!

— Juge un peu si tu l'avais été! » disait Montézuma d'un ton sentencieux.

VIII.
Le cheval du colonel.

Le personnage qui remplaça Croquemitaine, ce fut le cheval du colonel; un beau cheval blanc avec une abondante crinière, et une queue bien fournie qui tombait jusqu'à terre. Quand il piaffait et remuait la tête par un mouvement gracieux, il avait l'air si intelligent, que je croyais sans difficulté tout ce qu'il plaisait à Montézuma de me débiter sur son compte. Ce cheval, selon Montézuma, savait tout ce qui se passait, et le redisait au colonel.

« Tu ne veux pas manger ta soupe?

— Non, je ne veux pas manger ma soupe! Et puis après?

— Très-bien; le cheval du colonel le dira demain à ton père, au rapport! » J'aurais avalé ma soupe toute bouillante plutôt que de m'exposer aux révélations du cheval blanc. J'appris peu à peu, à mesure que Montézuma éprouvait de nouvelles difficultés à me faire obéir, toutes sortes de particularités effrayantes. Ainsi, le cheval mordait cruellement les petits garçons qui refusaient de se coucher à huit heures, qui donnaient des coups de pied à l'ordonnance de leur papa, qui ne voulaient pas se promener au Jardin des Plantes (où Montézuma rencontrait des amis) et préféraient aller voir lancer des petits bateaux sur le bassin du Palais-Royal (où Montézuma ne rencontrait personne de connaissance). Il avait même dévoré, dans le temps, un des fils du maître bottier, qui s'était battu avec sa maîtresse d'école. On n'avait rien retrouvé du petit malheureux, rien absolument que ses souliers, sa casquette, et une lettre où il déclarait qu'il avait bien mérité son sort.

« Qu'est-ce que sa maman a dit?

— Elle a eu beaucoup de chagrin.

— Je ne te donnerai plus de coups de pied, Montézuma. Prie le cheval de ne pas me manger, parce que, vois-tu, cela ferait de la peine à maman.

— C'est bon pour cette fois, mais si tu recommences! » De quel œil je contemplais ce cheval anthropophage, quand on me menait aux revues!

a Allons-nous-en plus loin, Montézuma! il m'a reconnu!

— N'aie pas peur; tant que tu es avec moi, et que je ne lui fais pas signe, il ne te dira rien.

— As-tu vu comme il m'a regardé, et comme il faisait aller sa tête? Qu'est-ce que cela voulait dire?

— Cela voulait dire: tu sais, i'ai l'œil sur toi! ne bronche pas, sinon.»

IX.
On se repent toujours d'avoir caché quelque chose à ses parents.

Ces choses me terrifiaient, et cependant, pour dire la vérité tout entière, j'y prenais un secret plaisir, le même plaisir que l'on prend aux histoires épouvantables. C'est un plaisir malsain: mais beaucoup d'hommes trouvent, comme les enfants, de l'attrait aux choses effrayantes et mystérieuses. Grand bien leur fasse!

Montézuma aurait été bien coupable de me mettre en tête des idées pareilles, s'il avait su le mal qu'il me faisait. Mais il ne le savait pas, le pauvre garçon.

Il fallait cependant qu'il eût un peu honte de ses inventions, car jamais il ne m'en disait un mot en présence de mon père ou de ma mère. Moi, de mon côté sans qu'il m'eût jamais fait aucune recommandation, je n'en parlais qu'avec lui.

C'était un secret entre nous. On éprouve, bien jeune, l'attrait des plaisirs défendus, ou du moins mystérieux; car je crois que le principal charme de nos histoires était de n'être connues que de nous deux.

Ça été pour moi un grand malheur de n'avoir pas tout raconté à mon père et à ma mère. Ils auraient ôté facilement de mon esprit bien des idées fausses, et de mon imagination bien des terreurs folles, qui peu à peu, le fond de ma nature aidant, firent de moi un poltron très-malheureux.

Les personnes qui ont des enfants à élever, et qui vivent continuellement avec eux, devraient se faire une loi de ne jamais les effrayer de tous ces contes ridicules de Croquemitaine, de loups-garous, d'ogres et autres animaux fantastiques.

On ne se figure pas quelle prise ont de pareilles idées sur l'esprit des enfants, et quels ravages elles y peuvent causer.

Depuis que mon père avait pris sa retraite, je n'étais plus soumis à l'influence de Montézuma. Je ne croyais plus en Croquemitaine, je n'avais plus aucune foi dans le cheval du colonel; mais, si la croyance était partie, l'influence pernicieuse subsistait, et je me forgeais à propos de tout mille terreurs inavouables.

À suivre.