Souvenirs d’Amérique et de Grèce/Chapitre IV

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Librairie Hachette (p. 60-78).

LE MOUVEMENT UNIVERSITAIRE

AUX ÉTATS-UNIS



Septembre 1896.

L’université de Princeton va célébrer le 150e anniversaire de sa fondation. Princeton n’est pas la plus riche des universités transatlantiques, ni la plus peuplée, ni même la plus ancienne. Elle a pourtant de beaux revenus, de nombreux étudiants et des titres de noblesse dont tireraient vanité bien des établissements scientifiques du vieux monde. Beaucoup de Français, je le crains, ignorent jusqu’à son nom et n’apprendront son existence que le jour où elle atteindra l’âge respectable d’un siècle et demi. Ce jour-là Princeton sera en liesse. On lui lira de longues adresses élogieuses ; on lui chantera des cantates triomphales ; on prendra part, en son honneur, à de fraternelles agapes à l’issue desquelles jeunes et vieux feront assaut d’éloquence — de cette éloquence d’après-dîner, vive, spirituelle, pétillante comme la mousse de champagne, et dans laquelle les Américains sont passés maîtres. Afin que son anniversaire fût fêté convenablement, les anciens élèves et les amis de l’université ont souscrit près de cinq millions de francs. Ce serait beaucoup s’il ne s’agissait que de victuailles et de feux d’artifice ; mais, selon l’usage d’outre-mer, la plus grande partie de cette somme sera employée à d’utiles fondations, à agrandir ou à embellir les bâtiments universitaires.

Ils sont groupés dans la verdure, sur le sommet d’une colline non loin de laquelle passe la grande ligne de New-York à Philadelphie. L’Européen naïf, qui court d’une ville à une autre et appelle cela visiter les États-Unis, entrevoit un instant dans la brume la silhouette de leurs clochers et de leurs pignons. Si aux luxueuses installations du Pensylvania-Limited il avait préféré la lenteur pittoresque du train omnibus, il aurait pu descendre à Princeton junction, d’où un petit chemin de fer joujou l’eût conduit en dix minutes à l’entrée même du campus. Le campus, dans une université américaine, c’est le centre de la vie collective, le carrefour où tout converge. Là s’élèvent les amphithéâtres, les salles de conférence, le gymnase, la chapelle, la bibliothèque et ces dormitories, vastes constructions qui groupent trente, cinquante, quelquefois cent étudiants et où chacun a sa chambre et son cabinet de travail qu’il meuble et décore à sa fantaisie. Tous ces édifices sont séparés les uns des autres par des pelouses et des bouquets d’arbres. Ils datent en général d’époques différentes et leur architecture est très variée. Le campus de Princeton est l’un des plus beaux et des plus pittoresques que l’on puisse voir. Il est coupé par de grandes avenues aux ombrages séculaires. On y lit d’un coup d’œil toute l’histoire de l’université racontée par ses monuments, depuis Nassau hall, qui fut l’humble berceau de ses destinées, jusqu’à Alexander hall, à peine achevé, et dont les voûtes immenses et somptueuses vont voir passer le cortège de son centenaire. Quand elle fut créée en 1746, la fameuse cloche de Philadelphie n’avait pas encore sonné l’heure de la liberté. Ce fut un gouverneur anglais qui signa la charte de fondation et imposa ce nom de Nassau, symbole de servitude, qu’on a conservé par respect historique. Le long des murs en pierres brutes de Nassau hall, les premières promotions plantaient, chacune, un pied de lierre et scellaient une plaque de marbre commémorative de leur passage. Les lierres entrelacés couvrent aujourd’hui les quatre façades, image de la prospérité engendrée par l’effort successif de chaque génération.

Non loin de là s’élèvent deux petits temples de forme grecque, précédés de gradins et de péristyles. Ils servent de lieu de réunion à deux « parlottes », dont l’une, l’American Whig society, a formé plus d’un orateur politique et compte dans ses rangs beaucoup de citoyens éminents. Au temps déjà lointain où furent construits ces petits temples, les universités n’étaient pas riches. On employa le bois des forêts avoisinantes. Tout dernièrement ils ont été réédifiés, en marbre cette fois, et l’American Whig society possède une salle des séances dont notre conférence Molé serait, certes, bien fière. De bonne heure les étudiants américains aimèrent à se grouper en clubs et en sociétés pour écrire et parler. Ce n’est que depuis la guerre de Sécession que la passion de l’exercice physique s’est emparée d’eux. Ils menaient jusque-là une existence presque exclusivement cérébrale. Aussi leur « intellectualisme » avait-il atteint, aux approches de 1860, le niveau de celui qui a fleuri de nos jours en France ; il était même plus répandu et plus général. La mode fut alors d’avoir de longs cheveux et de porter les habits des ancêtres. On posait pour l’âme tourmentée. On affectait volontiers la névrose et les maux d’estomac. On avait l’humeur triste et le rêve sombre. Jouer au ballon, boxer ou courir un cross-country eût paru un déshonneur. Beaucoup faisaient de mauvais vers, mais la prose causait de pires ravages encore que la poésie, prose vide, filandreuse, toute en phrases et en formules, dont l’opinion s’était éprise et à laquelle la jeunesse s’entraînait avec ardeur. Quatre années d’une lutte gigantesque chassèrent ces miasmes. Quand la nation retrouva le calme et la paix, elle avait appris, comme par une formidable leçon de choses, la valeur de ces « qualités animales » si dédaignées la veille. Elle s’occupa aussitôt de les faire acquérir à ses fils. Ainsi qu’il arrive toujours, l’esprit en profita comme le corps. Les cerveaux s’éclaircirent de tout le sang qui afflua vers les muscles, et les sociétés littéraires et politiques ne perdirent rien au voisinage du gymnase ou de la salle d’armes. À Princeton, Whig hall ne fut pas délaissé au profit du Banjo club ou du Brokaw memorial.

Le Banjo club donne des concerts. Les goûts artistiques se sont développés en même temps que les goûts athlétiques. Beaucoup d’étudiants ont maintenant des pianos ; beaucoup aussi dessinent ou font de l’aquarelle. L’autre jour, dans l’acropole d’Athènes, j’en voyais un crayonner qui, la veille, avait gagné une course au stade ; il a rapporté, en plus de l’olivier olympique, un album plein de croquis. Quant à la caricature, elle a leurs préférences et leur manière d’illustrer le Bric à Brac, l’annuaire drolatique qu’ils publient chaque année, prouve qu’ils y réussissent.

Le Brokaw memorial perpétue le souvenir d’un jeune étudiant prématurément enlevé à l’affection de ses camarades. Sa famille a fait les frais de cette construction originale qui renferme une magnifique piscine de natation, des vestiaires, des salles de douches et en face de laquelle s’étend le champ de foot-ball. Princeton n’est pas nautique ; elle n’a à sa disposition qu’un modeste ruisseau et ne dispute point à Harvard ou à Cornell le championnat d’aviron ; mais elle excelle au foot-ball. Le match qui, chaque année, met aux prises sa redoutable équipe et celle de Yale a pris le caractère d’une fête populaire. Il se joue ordinairement le Thanksgiving Day (le dernier jeudi de novembre), au Berkeley Oval ou au Manhattan Field, à New-York ; 40 à 50 000 personnes assistent à cette lutte, rendue plus passionnante encore par le caractère savant et quasi stratégique que les Américains ont su donner au jeu de rugby en modifiant certaines règles. Chaque spectateur tient en main un petit drapeau aux plis soyeux, une écharpe ou même un simple mouchoir aux couleurs de « son Université », orange et noir pour Princeton, bleu pour Yale. Les rivalités universitaires sont intenses maintenant aux États-Unis et elles ont un caractère d’hérédité. Le fils va terminer ses études là où le père a achevé les siennes, dût-il, pour cela, franchir d’énormes distances. Il m’est arrivé d’assister, à San Francisco, à un banquet donné par le Harvard club. Plus de soixante hommes de tout âge étaient présents, tous anciens étudiants d’une alma mater qui est située aux portes de Boston, à cinq jours de chemin de fer de l’autre côté des montagnes Rocheuses.

Ces rivalités produisent parfois chez les enfants d’amusantes exagérations. Je me trouvais un jour à Princeton, chez mon ami le professeur Sloane, le célèbre historien. Le plus jeune de ses fils, un bambin de sept ans, entendit sa mère expliquer que le capitaine de l’équipe de Yale était son parent ; le Thanksgiving Day était proche et les pronostics allaient leur train. Le petit garçon ne put en croire ses oreilles ; il se fit confirmer le fait, puis tout ému s’écria : « Alors le Capitaine de Yale est notre cousin ! Quelle honte ! ( What a shame ! ) » Nos éclats de rire le déconcertèrent un peu et on lui expliqua ce qu’est l’esprit chevaleresque et comment on doit respecter son adversaire — même au foot-ball.

Ces solennités athlétiques, et l’intérêt qu’y prennent étudiants et professeurs n’enlèvent rien à Princeton du caractère sérieux qui la distingue. On y travaille beaucoup. Dans ce grand village dont l’unique rue n’offre guère de ressources à la jeunesse frivole, il est impossible de mener la vie de paresse et de dissipation qui fut jadis celle des étudiants d’Oxford et de Cambridge et que quelques-uns y mènent encore.

De l’endroit où nous avons interrompu notre promenade, le regard embrasse tout le campus: les façades en granit rose, les rosaces, les toits élancés de la Faculté des sciences ; — l’École des beaux-arts, où la brique et la terre cuite se combinent harmonieusement ; — la Bibliothèque en rotonde avec ses hautes fenêtres à vitraux ; — la chapelle enfin, vaste temple presbytérien aux voûtes robustes et grandioses. Princeton a été fondée par l’Église presbytérienne et une Faculté de théologie s’y trouve encore adjointe. Inutile de dire que depuis longtemps l’université a perdu son caractère confessionnel et s’ouvre à tous les cultes. Au delà du campus, disséminés dans les alentours, sont les jolis cottages des professeurs et les Eating clubs, pensions où les étudiants vont prendre leurs repas. Puis la campagne s’étend, fraîche, ondulée, très verte. Ce cadre paisible porte à l’étude et encourage l’effort comme d’autres paysages incitent à l’indolence et au farniente.

Les États-Unis donnent facilement aux observateurs superficiels l’impression d’une certaine monotonie dans les paysages comme dans les institutions. Au premier abord toutes les grandes cités américaines se ressemblent ; leurs tramways innombrables, leurs constructions géantes, l’animation de leurs rues, l’abondance et l’excentricité des réclames sollicitent l’attention. Le cadre apparaît toujours identique et aussi la vie sociale. On trouve partout les mêmes clubs, les mêmes journaux, les mêmes sujets de conversation, les mêmes types de politiciens ou de financiers, les mêmes alternatives de richesse et de gêne. C’est pourquoi tant d’écrivains se sont persuadés qu’il suffisait de décrire l’aspect de New-York, la carrière de M. Jay Gould et l’organisation de Tammany Hall, pour donner aux européens une idée exacte des États-Unis.

Si l’on voulait une preuve que cette uniformité des hommes et des choses n’est qu’une trompeuse apparence, on la trouverait dans les universités. Sans doute, il y aurait, là encore, matière à rapprochements. Les programmes pédagogiques sont plus ou moins semblables et la direction est toujours confiée à un « président », dont le rôle très actif et très personnel diffère autant de celui du chancelier d’Oxford que des attributions d’un recteur français. Mais ce qui constitue une université vraiment digne de ce nom, ce ne sont ni la façade, ni le règlement, ce sont la manière dont le professeur distribue la science et dont l’étudiant la reçoit, l’action réciproque qu’ils exercent l’un sur l’autre et l’atmosphère morale, l’esprit qui s’en dégage et anime l’institution tout entière. Voilà ce qui, aux États-Unis, est essentiellement variable, essentiellement instructif par conséquent, au point de vue de l’avenir du pays et de sa mission dans le monde.

Cette diversité cesse d’ailleurs d’être un sujet d’étonnement, si l’on se remémore la manière dont l’enseignement supérieur s’implanta au nouveau monde. En 1636, un peu plus de six ans après leur établissement dans la Nouvelle-Angleterre et alors que leur nombre n’atteignait pas 4 000, les puritains, qui l’année précédente avaient créé à Boston une « école latine » et allaient rédiger, six ans plus tard, ce fameux « acte du Massachusetts », dans lequel se trouve en germe toute la législation moderne en matière d’enseignement primaire, les puritains se préoccupaient déjà de fonder une université et, dans ce but, mettaient de côté la somme, considérable pour l’époque, de 400 livres. Peu après, grâce à la générosité de John Harvard, leur vœu se réalisait et Harvard college ouvrait ses portes à la jeunesse. En Virginie, le mouvement qui devait aboutir à la fondation du célèbre collège de William et Mary allait s’accentuant, malgré l’opposition de sir William Berkeley et de ses semblables. Franklin, dès 1743, faisait des efforts pour doter Philadelphie de quelque grande institution du même genre ; il aboutit en 1753 à la création de ce qui fut l’embryon de l’université de Pennsylvanie. L’année suivante, New-York vit se fonder King’s college, qui est devenu la puissante université de Columbia. Dans l’intervalle, les presbytériens avaient fondé Princeton ; Yale existait depuis 1717. Quant à Jefferson, les circonstances adverses retardèrent jusqu’au début du présent siècle la réalisation de ses désirs. Or, l’année même où il posait à Charlottesville la première pierre de l’université de Virginie, bien loin, dans ce qui n’était encore que le farouche et désert Far-West, les autorités du Michigan inauguraient l’université d’Ann-Arbor, et, chose étrange, les tribus indiennes, mues par un sentiment de crainte respectueuse envers la science, la dotaient de riches territoires.

On le voit, il était impossible à des établissements d’enseignement d’avoir des origines plus opposées et de recevoir des empreintes plus dissemblables. Ici, l’initiative vint d’un particulier ; là, d’une Église ; ailleurs, du gouvernement. Tout un monde séparait, moralement, le Massachusetts de la Virginie. Jefferson et Franklin, qui n’envisageaient point l’éducation sous le même angle, ne l’entendaient pas de la même façon. L’unité nationale s’est, il est vrai, consolidée ; depuis la guerre de Sécession, elle se parfait chaque jour. Néanmoins, tous ces centres scientifiques ont gardé avec le culte de leur passé le respect des traditions et, si presque tous ont progressé rapidement, leurs progrès ne se sont pas toujours accomplis dans une direction similaire. Rien ne serait plus imprudent que de juger les universités américaines en choisissant comme type deux ou trois d’entre elles et en concluant ensuite du particulier au général. Chacune a son originalité, ses spécialités et veut être étudiée dans son développement historique aussi bien que dans sa prospérité présente. Les dernières venues ne sont pas les moins intéressantes. À travers la seconde moitié de ce siècle, les fondations ont continué, dans l’Est comme dans l’Ouest. M. Ezra Cornell a créé, à Ithaca, dans l’État de New-York, la belle institution qui porte son nom. M. Leland Stanford, accomplissant le vœu d’un fils unique enlevé à sa tendresse avant d’avoir atteint l’âge d’homme, a transformé son domaine de Palo-Alto (Californie) en une université merveilleuse à laquelle il a confié la tombe de l’enfant dont elle perpétue la mémoire. M. Rockefeller a semé les millions pour que Chicago, sa patrie, pût devenir riche de science autant que de dollars. M. Tulane a légué à l’université de la Nouvelle-Orléans de quoi contribuer au relèvement de ces États du Sud qui refont si courageusement leur fortune. Enfin, on a vu une jeune fille, miss Gwendoline Caldwell, distraire la plus grosse part de l’héritage paternel pour fonder cette université catholique de Washington que dirige Mgr Keane, le digne émule des Gibbons et des Ireland, et un marchand de Baltimore, M. Johns Hopkins, provoquer la formation de ce grand centre de labeur dont les publications passent par-dessus nos têtes indifférentes pour aller se faire apprécier chez nos voisins d’outre-Rhin.

Quoi que l’on puisse penser de la valeur réelle de tous ces établissements au double point de vue des acquisitions scientifiques et du rôle national, deux faits s’imposent, dont les conséquences ne peuvent manquer d’être considérables. Les universités américaines sont les plus riches du monde et elles prennent peu à peu un empire absolu sur l’opinion. Un professeur faisait devant moi, il y a deux mois, le compte des libéralités reçues depuis 1880 par les principales d’entre elles ; il ne s’aidait d’aucun document et, par conséquent, courait risque d’oublier plus d’un donateur. Sa mémoire lui fournit, en quelques instants, un total de 250 millions de francs. Or, cette richesse présente n’est rien à côté de celle qui va s’accumuler d’ici à vingt ans. Les testaments qui seront ouverts pendant cette période porteront les traces de l’attachement passionné que les anciens étudiants d’une université — les alumni, comme on les nomme — conservent à leur alma mater. Ceci est un sentiment nouveau. On ne fondera plus guère d’universités parce que le besoin ne s’en fait plus autant sentir. Les philanthropes dirigent plutôt leur générosité vers les œuvres charitables. Ceux qui donneront désormais, ce seront les alumni et ils donneront à leur université, par reconnaissance et par esprit de camaraderie.

L’opinion sait cela et s’en réjouit. La popularité des universités est incroyable ; elle se traduit par mille détails qui sont parfois ridicules et souvent touchants. Au Congrès, les députés qui en sont restés au high school se donnent une peine infinie pour faire croire qu’ils sont des college men. À New-York, à Philadelphie, une réunion n’est point complète si l’on ne peut offrir à ses invités a party of college students (collège aux États-Unis est synonyme d’université). Le bas peuple partage ces sentiments ; on dirait qu’il pressent la grandeur future de la patrie dans ces agglomérations de jeunes gens dont beaucoup sont des boursiers et resteront pauvres. Car voilà le phénomène, voilà le point de séparation des deux routes entre lesquelles, depuis que le monde est monde, l’humanité a dû choisir : celle du travail lucratif et celle du labeur désintéressé ; on prend l’une pour atteindre la fortune et l’autre pour poursuivre la science. Il était admis jusqu’à ce jour, qu’aucun Américain ne pouvait hésiter entre ces deux routes ; bien plus, on croyait que dans son nouveau monde une seule des deux routes était tracée. L’erreur était générale. Parcourez les universités ; arrêtez-vous de préférence non point dans celles qui sont les plus riches, les plus nombreuses et situées dans de grandes villes comme Boston, New-York, Philadelphie, Chicago, mais dans les moins importantes, Amherst, Madison, Lehigh, ou dans les plus lointaines, Charlottesville, la Nouvelle-Orléans, Ann-Arbor ; c’est là que vous trouverez la race nouvelle : le professeur que satisfait un modeste traitement parce que la passion d’enseigner suffit à remplir son existence ; l’étudiant que n’inquiète point un avenir sans ressources parce que la passion de savoir gouverne la sienne. Ceux-là sont la minorité, il est vrai, mais combien robuste et saine est cette minorité, et combien respectée par le professeur ou l’étudiant riches ! Là aussi, vous noterez ce trait distinctif qui ouvre sur l’avenir intellectuel de l’Amérique des perspectives imprévues et redoutables. La volonté, l’énergie, la persévérance par lesquelles il parvient à la fortune, l’Américain est susceptible de les employer aussi au service désintéressé de la science. Il le fait déjà.

Dans ce développement des forces universitaires aux États-Unis, la France avait un beau rôle à jouer ; elle ne l’a pas compris, et voilà pourquoi, malgré les liens qui dans le passé ont uni les deux peuples, aucune manifestation francophile ne marquera les fêtes du centenaire de Princeton. On écrira quelque jour l’histoire des relations de la France et des États-Unis ; il n’y en a pas de plus illogique. Nous sommes parvenus, par insouciance encore plus que par maladresse, à perdre le bénéfice du sang versé, à effacer le souvenir de l’effort accompli en commun. La guerre que faillirent déchaîner les arrogantes prétentions du Directoire et, plus tard, la fantaisie maladive de Napoléon iii, eût, certes, été fratricide ; mais elle n’eût pas causé plus de dommage que l’indifférence ironique avec laquelle l’opinion a envisagé, chez nous, le progrès moral des Américains. On pouvait prévoir cependant qu’une grande nation comme celle qui se formait au delà de l’Océan ne se contenterait pas longtemps d’un idéal commercial et viserait autre chose que le perfectionnement matériel. On le pouvait d’autant mieux que les citoyens de cette nation avaient marqué, dès l’origine, un noble souci des choses de l’esprit et avaient même devancé l’Europe dans la voie des améliorations pédagogiques.

C’est ce qu’avait si bien compris le chevalier Quesnay de Beaurepaire lorsqu’il tenta, à la fin du siècle dernier, de fonder à Richmond cette « Académie française des sciences et des beaux-arts » qui, dans sa pensée, devait devenir une véritable université franco-américaine. Ses annexes de Baltimore, de Philadelphie et de New-York lui eussent procuré de nombreux étudiants ; son affiliation aux sociétés royales de Paris, de Londres et de Bruxelles lui eût donné le moyen de recruter, en Europe, les meilleurs professeurs. On sait comment le jeune officier intéressa à ses projets Franklin, Jefferson, Washington et, en France, Lavoisier, Condorcet, Malesherbes, Beaumarchais ; comment, le 21 juin 1786, la pose de la première pierre de l’Académie eut lieu en grande pompe à Richmond, et comment la Révolution française, survenue sur ces entrefaites, annihila les généreux efforts du fondateur et trancha le lien qu’il avait si ingénieusement formé entre la vieille France et la jeune Amérique. Depuis lors, chose curieuse, personne n’a songé à le renouer. La France s’est obstinée à rivaliser avec les États-Unis sur le terrain économique et commercial ; elle ne s’est pas avisée de la possibilité pour elle d’exporter des idées ni de la supériorité incontestable qu’aurait ce genre de produit sur le marché du nouveau monde. Les universités des États-Unis, livrées à leurs propres ressources, ont vainement appelé des professeurs français pour enseigner notre langue et notre littérature. Aujourd’hui encore, beaucoup de chaires de français sont occupées par des Allemands et il y a des collèges où on les a supprimées faute d’un titulaire. Qui donc, chez nous, consentirait à aller professer « chez les Yankees » ? Ses collègues chercheraient tout de suite, dans la vie de celui qui s’y résignerait, la tare, cause de cet exil volontaire. Je me souviens d’avoir causé une profonde surprise à un représentant distingué de notre instruction publique, en lui révélant l’existence d’universités américaines. Malgré qu’il eût, peu auparavant, poussé une excursion de vacances jusqu’au pied des montagnes Rocheuses, il ignorait « ce détail curieux ». Il ne connaissait qu’Harvard de nom et la prenait pour un établissement anglais, une sorte de dépendance d’Oxford et de Cambridge. Au centenaire de Montpellier, l’éminent président de l’université Johns Hopkins de Baltimore, le docteur D. C. Gilman, fut présenté à M. Carnot sous le nom de « M. Johns Hopkins ». Il eut le bon goût d’en rire, mais, quand il me raconta l’incident, je ne le trouvai point du tout plaisant. Ainsi le haut fonctionnaire qui faisait les présentations n’avait jamais entendu parler de l’université Johns Hopkins ! Il ne connaissait pas ses importants périodiques !

Ces choses regrettables ont, là-bas, leur contrepartie. La France évacue les États-Unis et depuis une dizaine d’années l’évacuation s’est beaucoup accélérée. À mesure que les inventions et les découvertes ont facilité les relations matérielles, les rapports d’amitié sont devenus moins fréquents. Plus on a d’occasions de se visiter, moins on s’étudie ; plus on est à même de se connaître, moins on se comprend. Au temps de Tocqueville, l’Atlantique semblait moins large et moins profond. L’établissement de la République en France n’a provoqué qu’un rapprochement de pure forme. Les ambassadeurs, dans les cérémonies officielles, prennent pour thème de leurs discours le mot de « Républiques sœurs ». C’est un mot vide de sens : il ne correspond à aucune réalité. Notre régime politique parait incompréhensible aux Américains ; ils saisissent beaucoup mieux l’organisation allemande et l’évolution japonaise leur semble plus logique que la nôtre. Les violences de nos députés, les « révélations » de notre presse à scandales, la perversion de nos romanciers, les bizarreries maladives de certains de nos artistes, voilà ce qu’ils savent de la France moderne. C’est notre faute, il est vrai. Mais il existe une autre France, patiente, laborieuse, honnête et énergique dont ils ne savent rien parce que celle-là s’est toujours tenue loin d’eux.

Que de fois en ouvrant l’Inter Ocean de Chicago, ou le San Francisco Examiner, et surtout ces journaux locaux qui reproduisent en les amplifiant les élucubrations de leurs grands confrères, j’ai relevé sur mon pays des informations où je croyais sentir la malveillance de l’ennemi le plus acharné ! Les hommes qui publiaient ces choses, il m’arrivait ensuite de les rencontrer et parfois de les trouver sympathiques à la France. Mais la notion de la décadence française était enracinée chez eux, d’une manière qui faussait leur jugement et leur faisait interpréter de travers toutes les nouvelles reçues d’Europe. Cette notion a pénétré le monde universitaire ; la langue française a reculé et la science française a perdu son prestige. Les historiens eux-mêmes ont été amenés à diminuer dans le passé l’action de la France. Bancroft avait inauguré ces ingratitudes historiques. Le professeur Mac Master a dépassé son maître : il a trouvé le moyen de raconter l’indépendance des États-Unis sans prononcer le nom de La Fayette !

Que peut-on en présence de ces faits ? Est-il trop tard pour rétablir la tradition d’amitié ? Ce que n’a pu faire la belle statue symbolique de Bartholdi, y a-t-il un moyen plus modeste, mais plus effectif d’y parvenir ? Oui, par les universités. C’est sur cette jeunesse sans préjugés et sans idées préconçues qu’il faut agir en la mettant à même « d’apprendre la France moderne », qu’elle ignore si complètement. Il faut écrire pour elle, aller lui parler, placer sous sa main les livres qui nous honorent au lieu de ceux qui nous déshonorent. Mais, avant d’en arriver là, il faut convaincre la France elle-même que l’Amérique est digne d’un tel effort.

Le débat public sur un sujet emprunté à la littérature et plus volontiers la politique est fort en honneur dans les universités transatlantiques. J’ai donc songé à fonder des prix pour des débats annuels sur la politique française contemporaine. J’en ai fondé trois qui sont disputés depuis deux ans non sans succès, l’un à Princeton, l’autre en Louisiane et le troisième en Californie. La Nouvelle-Orléans et San Francisco sont des centres de culture française ; on y lit plus volontiers nos auteurs, on y parle notre langue. Nos artistes dramatiques vont s’y consoler de l’accueil qu’ils reçoivent ailleurs et qui ne répond pas toujours à leur attente. Pour ces concours, les étudiants choisissent eux-mêmes le sujet de discussion dans les limites indiquées par le règlement ; ce sont, bien entendu, des sujets d’ensemble : La République a-t-elle, en France, les caractères d’un gouvernement définitif ? — La Constitution de 1875 répond-elle aux besoins du moment ? — Le pays gagnerait-il à pouvoir élire directement son chef ?… etc.

J’ai reçu, il y a peu de temps, le compte rendu du dernier débat californien ; une douzaine d’étudiants y ont pris part et l’assistance, très nombreuse et choisie, a vivement applaudi leurs talents naissants. Et l’un d’eux a prononcé un discours qui peut se résumer ainsi : « La France est en décadence, cela est certain. Sa littérature, ses mœurs privées et publiques le prouvent surabondamment. Mais, depuis un siècle, il ne lui était pas arrivé d’atteindre la stabilité politique, ni d’avoir à sa disposition tant de forces militaires et financières. La République, en outre, lui a refait un empire colonial et a réorganisé toute l’instruction publique. Il y a là une contradiction qui nous demeure incompréhensible à nous autres Américains ; il importe que nous en fassions un examen approfondi, afin d’arriver à l’explication d’un si étrange phénomène. » Cet « examen approfondi » nous ne le redoutons pas. C’est le but de mes efforts et je serai reconnaissant à tous ceux qui voudront s’y associer. L’entreprise est modeste, à côté de celle du chevalier Quesnay de Beaurepaire. Mais c’est par de petits moyens, à la longue et discrètement, que la pensée française pourra s’infiltrer de nouveau dans le sol du nouveau monde et y faire germer la moisson manquée.