Souvenirs d’enfance (Kovalewsky)/Avant-propos

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AVANT-PROPOS

Quelques mots d’explication nous paraissent utiles pour faire comprendre la composition du volume qu’on va lire : deux ouvrages, écrits en langues différentes, par deux femmes remarquables, y ont été réunis afin de se compléter l’un par l’autre. Le premier de ces ouvrages, les Souvenirs d’enfance de Sophie Kovalewsky, a été traduit du russe ; le second, la Biographie de Sophie Kovalewsky par Anna-Charlotte Leffler, duchesse de Cajanello, est traduit du suédois.

Le nom de Sophie Kovalewsky est certainement connu en France comme il l’est en Allemagne, en Suède et en Russie ; elle a remporté à Paris, en 1888, un triomphe unique pour une femme : l’Académie des Sciences lui a décerné le prix Bordin, dont le sujet de concours avait été proposé six ans de suite, sans succès, par l’Académie de Berlin : « Perfectionner en un point important la théorie du mouvement d’un corps ».

Ceux qui ont connu l’illustre savante n’ont pas oublié la femme aimable et attrayante, que sa naissance et sa première éducation semblaient si peu destiner à la science. Elle-même voulut retracer le contraste du début de sa vie avec son étonnante carrière scientifique, et elle le fit dans une autobiographie, qu’elle entreprit d’écrire en russe peu après son triomphe à Paris ; elle commença par ses souvenirs d’enfance, mais surmenée par un travail excessif, autant que par les agitations d’une existence fiévreuse, elle ne put aller au delà de cette première partie de sa vie ; elle succomba en 1891, emportée par une courte maladie.

Les Souvenirs d’enfance s’arrêtent au moment où Sophie, âgée de treize à quatorze ans, entrevoyait la vie avec une ardeur peu ordinaire pour une enfant de cet âge ; l’interruption du récit est regrettable ; Mme Leffler en donne la suite dans la Biographie qu’elle publia en suédois, peu après la mort de Mme Kovalewsky. C’est pourquoi la réunion de ces deux ouvrages nous a paru intéressante.

Anna-Charlotte Leffler ne connut Sophie qu’au moment où celle-ci vint en Suède, en 1883, appelée par le professeur Mittag-Leffler, pour y occuper une chaire de mathématiques à l’Université de Stockholm. M. Mittag-Leffler, plein d’estime pour les capacités intellectuelles des femmes, fut le guide et le meilleur ami de sa sœur et de Sophie.

Anna-Charlotte, mariée en premières noces à M. Edgren, comptait déjà parmi les meilleurs écrivains Scandinaves lorsque Mme Kovalewsky arriva à Stockholm. L’intimité s’établit promptement entre les jeunes femmes, et fut presque quotidienne pendant quatre ans ; les fréquents déplacements de l’une et de l’autre venaient seuls interrompre cette communauté d’existence. L’influence qu’elles exercèrent l’une sur l’autre fut considérable et le développement littéraire de Sophie, en particulier, peut en grande partie être considéré comme l’œuvre de son amie. Un moment vint cependant où l’intimité, au lieu d’augmenter, sembla décroître ; Anna-Charlotte explique ce phénomène dans l’analyse psychologique très fine qu’elle fait du caractère de Sophie. Des circonstances indépendantes de leur volonté contribuèrent aussi à les séparer : sans cesser d’avoir l’une pour l’autre des sentiments de sincère amitié, elles furent absorbées par des préocpréocupations trop personnelles pour que leur liaison n’en souffrît pas. Puis vint la séparation. Sophie resta à Stockholm, où elle devait mourir quelques mois après (en février 1891) ; Anna-Charlotte réalisa un beau rêve, et quitta la Suède pour se fixer à Naples.

Pendant un séjour qu’elle fit en Italie, elle y avait rencontré un jeune mathématicien très distingué, appartenant à l’aristocratie italienne. Une profonde et mutuelle sympathie leur donna la force de vaincre des préjugés de caste et de religion, et l’opposition de leurs familles, que la situation spéciale d’Anna-Charlotte rendait explicable. Son premier mariage en effet, bien que nul de fait, subsistait encore légalement ; le divorce protestant fut obtenu sans difficulté, grâce au consentement de M. Edgren, mais l’annulation du mariage par la Cour Pontificale souleva plus d’obstacles, et ce ne fut qu’en mai 1890 que l’union d’Anna-Charlotte avec le duc de Cajanello reçut enfin sa consécration.

Quelques mois après, la nouvelle imprévue de la mort de Sophie vint frapper la duchesse d’un coup terrible. La pensée de remplir une promesse faite au temps de leur intimité lui apparut comme un devoir, elle-même l’explique dans la courte préface qui précède la Biographie. Peut-être le refroidissement des dernières années lui fit-il considérer ce devoir comme plus impérieux encore, et rien ne l’arrêta dans l’accomplissement de sa tâche, pas même l’événement qui mit le comble à son bonheur, la naissance d’un fils.

À peine les dernières épreuves de la Biographie étaient-elles corrigées, qu’en octobre 1891 la nouvelle de la mort de la duchesse se répandit à Stockholm, mort subite et terrifiante comme l’avait été celle de Sophie ; du moins la part de bonheur refusée à la première disparue avait-elle été largement départie à son amie.

Comme écrivain la duchesse de Cajanello a laissé des drames et des romans, parmi lesquels les Récits de la vie réelle (Ur Lifvet) eurent un succès non discuté, bien que l’esprit d'observation un peu mordant et l’allure indépendante des jugements de l’auteur lui aient suscité parfois quelques inimitiés. Parmi ses drames, l’Actrice, son coup d’essai, fut très applaudi à Stockholm. Les vraies femmes, Comment on fait le bien, d’autres encore, la placent au nombre des meilleurs écrivains de son temps.

Sophie, ou Sonia, diminutif enfantin que ses amis donnaient volontiers à Mme Kovalewsky, a laissé, outre ses Souvenirs d’enfance (en suédois Les sœurs Rajewsky), un roman intitulé en russe Une nihiliste (Vera Vorantzof dans la traduction suédoise), Vae Victis, remarquable début d’un roman resté inachevé, et quelques articles publiés dans le Messager du Nord ; assez pour faire considérer sa fin prématurée comme une grande perte pour la littérature.