Souvenirs d’un Amiral/I/03

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SOUVENIRS
D'UN AMIRAL

PREMIERE PARTIE
LA JEUNESSE D'UN HOMME DE MER

I.
UNE EDUCATION MARITIME D'AUTREFOIS.

La seconde année d’une campagne maritime ! Qu’ils sont rares les équipages assez favorisés du sort pour garder après douze mois de navigation l’esprit d’ordre et de paix qui a présidé à leurs premiers travaux ! Le temps à bord exerce si vite son action fatale sur les âmes les mieux douées ! Il met si vivement en saillie les moindres bizarreries de caractère, les moindres aspérités morales ! Cette période critique venait de commencer pour la Truite et la Durance. Nous n’étions revenus au port qui avait reçu nos corvettes à leur première apparition dans les mers australes qu’avec l’intention d’en repartir bientôt pour visiter de nouveau les régions où d’importans résultats avaient déjà marqué notre passage. Par quel enchaînement de circonstances une expédition scientifique si heureusement commencée dévia-t-elle de son but ? Comment les dissensions politiques de la mère-patrie trouvèrent-elles un écho parmi des hommes à qui de cruelles épreuves auraient dû faire de la concorde le plus doux des devoirs et le plus impérieux des besoins ?… Quelques jours de ce calme trompeur qui précède les orages, puis une longue série de désastres, voilà ce qu’il me reste à raconter pour clore le récit de mon éducation maritime.

Une fois de retour à la pointe méridionale de la terre de Van-Diémen, nous ne voulûmes quitter le théâtre de notre découverte qu’après l’avoir exploré dans toutes les directions. Nos embarcations pénétrèrent jusqu’au fond de tous les bras de mer qui venaient aboutir à cet admirable canal que la Truite et la Durance avaient traversé les premières. Lorsqu’après quarante jours d’explorations patientes nous quittâmes la baie de l’Aventure, où nous avions tenu à honneur de jeter aussi l’ancre, nous avions imprimé à la mer intérieure dans laquelle seuls encore nous avions pénétré la trace indélébile de notre passage. L’exploration de la partie méridionale de la terre de Van-Diémen appartient tout entière à l’hydrographie française ; mais c’est un chirurgien de la marine britannique qui a eu le bonheur de résoudre le problème dont nous avions dû abandonner la poursuite. Parti de Sydney dans une frêle embarcation, Bass traversa le premier le détroit qui gardera éternellement son nom. Il constata ainsi la séparation de la Nouvelle-Hollande et de la » terre sur laquelle, le 24 novembre 1642, avait abordé Tasman. Le lieutenant Flinders compléta cette importante découverte en franchissant le détroit de Bass sur la goélette Norfolk, et en ne rentrant à Sydney qu’après avoir fait le tour de la terre de Van-Diémen. Quant à nous, d’autres soins allaient nous éloigner des mers australes : des complications imprévues devaient nous empêcher à jamais d’y revenir. De même que nous avions exploré une seconde fois la terre de Van-Diémen, nous étions résolus à explorer de nouveau l’Océanie. Nous voulions y décrire le même cercle autour de la Nouvelle-Hollande, mais en élargissant ce cercle vers l’est d’environ trois cents lieues, afin d’y comprendre l’archipel des Tongas, auquel le capitaine Cook, entre toutes les îles de l’Océanie centrale, avait réservé le nom d’archipel des Amis.

Les îles Tongas, découvertes par Tasman en 1643, avaient été retrouvées par Cook cent trente ans plus tard. Lapérouse n’avait fait que les entrevoir ; mais l’illustre capitaine anglais, invinciblement attiré vers ce doux rivage, y avait reparu trois fois et y avait fait en 1777 un assez long séjour. La description qu’il avait tracée de Tonga-Tabou, l’île souveraine de tout cet archipel, était si séduisante qu’elle avait détrôné Taïti dans l’imagination des jeunes navigateurs. Tonga-Tabou, c’était en effet une autre Taïti, mais Taïti dans toute son innocence et toute sa fraîcheur, la nouvelle Cythère de Bougainville avant le passage de Wallis. Aussi ce nom seul ne pouvait-il être prononcé à bord de nos corvettes sans faire battre tous les cœurs auxquels ne suffisaient pas les austères émotions de l’hydrographie.

Le plan de notre seconde campagne, dès qu’il fut connu, obtint une approbation aussi unanime qu’enthousiaste. Une diversion salutaire nous était ainsi promise au moment où des préoccupations fâcheuses commençaient à envahir les esprits. Parmi nos officiers, les uns avaient sujet de regretter l’abolition, les autres d’appréhender le retour des privilèges de la naissance. Ceux-ci avaient embrassé avec ferveur la cause des idées nouvelles, ceux-là les répudiaient, même après y avoir souscrit, comme toute la noblesse, dans l’illusion d’un premier mouvement. Or c’était à la fin du mois de septembre 1791 que nous étions sortis de la rade de Brest. À cette époque, le roi, ramené de Varennes, venait d’accepter la constitution rédigée par l’assemblée nationale. Il était évident qu’aucun des deux partis n’aurait le pouvoir ni la volonté de s’arrêter sur cette pente glissante : le peuple s’affranchirait de la royauté, ou la royauté recouvrerait son autorité et son prestige. Chacun à bord de nos corvettes s’efforçait de résoudre cette alternative dans un sens conforme à ses passions ou à ses intérêts. Nous n’avions reçu aucune nouvelle d’Europe depuis notre départ de France. Il est peu de circonstances plus favorables au développement de l’aigreur politique que cette ignorance absolue des événemens. L’impuissance où l’on se trouve de donner quelque fondement à ses prophéties devrait décourager la discussion : c’est au contraire ce qui l’échauffe et la prolonge. Les déceptions que nous venions d’éprouver pendant notre exploration des côtes de la Nouvelle-Hollande avaient d’ailleurs laissé derrière elles des germes de désunion. Des esprits chagrins dans l’un et l’autre état-major s’accusaient mutuellement de cet insuccès. Les privations, l’ennui, que ne peut manquer d’engendrer une réclusion monotone, envenimaient, sans que l’on y prît garde, le moindre grief. La discorde avait pénétré tout de bon cette fois dans le camp d’Agramant.

Les deux chefs eux-mêmes, si bien faits pour s’entendre, avaient vu s’altérer insensiblement la cordiale confiance dont ils étaient animés l’un vis-à-vis de l’autre au début de notre voyage. M. de Terrasson, qui n’avait entrepris cette campagne à un âge déjà fort avancé que par affection pour M. de Bretigny, eut avec son ami, quelques jours avant notre départ de la terre de Van-Diémen, une longue et vive explication à laquelle le hasard me fit assister. J’étais sur le rivage, occupé à chercher des coquilles, lorsque les deux chefs de l’expédition, qui étaient aussi descendus à terre, vinrent à passer près de moi. Leur entretien me parut singulièrement animé. Je m’empressai de me retirer ; mais quelques mots que j’avais involontairement saisis m’avaient déjà révélé le secret d’un dissentiment que la délicatesse des deux amis avait jusque-là soigneusement dissimulé. Le commandant de la Durance disait à M. de Bretigny : « On vous trompe, monsieur l’amiral… Vous pouvez en écrire au ministre… Je me justifierai… » Comment la désunion s’était-elle glissée entre deux hommes qui avaient toujours eu l’un pour l’autre la plus sincère et la plus sérieuse affection ? Des bruits qui circulaient à bord de la Durance me revinrent alors à l’esprit. Je me rappelai les fréquentes allusions que j’avais entendu diriger contre la prétendue ambition du capitaine de pavillon de l’amiral, M. de Mauvoisis, et je me figurai que cette ambition pouvait bien ne pas être entièrement étrangère à la fâcheuse contestation dont j’avais été le témoin, Ce soupçon n’était pas plus fondé que tous les griefs imaginaires qui agitaient si malheureusement nos états-majors ; mais l’esprit de coterie s’introduit aussi facilement à bord d’un navire de guerre que dans l’enceinte d’un cloître, et un parti nombreux, irrité des allures hautaines et du rigorisme militaire qu’affichait M. de Mauvoisis, voyait en lui l’être fatal destiné à troubler la paix de notre expédition. M. de Terrasson, fort souffrant déjà depuis quelques mois, fut pris, en rentrant à bord, d’une fièvre ardente qui le contraignit à garder le lit. J’aurais pu dévoiler au médecin d’où venait cette indisposition subite, dont sa science cherchait vainement la cause. Malgré ma douleur, je respectai un secret que notre excellent commandant s’obstinait à ne point découvrir.

Le 27 février 1793, nous appareillâmes de la baie de l’Aventure. Je devais prendre à cette seconde campagne une part plus active et plus importante qu’à la première, car depuis deux mois j’étais officier. Usant des pouvoirs discrétionnaires qui lui avaient été confiés avant son départ, M. de Bretigny, pendant notre relâche à la terre de Van-Diémen, m’avait remis le brevet d’enseigne de vaisseau et maintenu en cette qualité à bord de la Durance. L’avenir me semblait bien brillant, et si quelques inquiétudes sur les suites de notre expédition commençaient à se manifester à bord de nos corvettes, j’étais loin, à coup sûr, de les partager.

De gros vents de sud-ouest nous firent franchir en onze jours les quatre cents lieues qui séparent la terre de Van-Diémen de la partie septentrionale de la Nouvelle-Zélande. Cook avait déjà démontré, en passant par le détroit qui porte aujourd’hui son nom, que la Nouvelle-Zélande, découverte de Tasman, se compose de deux grandes îles, Ika-na-Maoui et Tavaï-Pounamou. Nous passâmes entre la pointe nord d’Ika-na-Maoui et un groupe d’îlots arides et escarpés distans de cette pointe de trente milles environ. Dès que nous eûmes doublé ces îlots, nommés les Trois-Rois, nous nous rapprochâmes de la côte. Des pirogues partirent alors de terre et se dirigèrent vers les corvettes. La Truite mit en panne pour les attendre, mais la Durance, dont la marche inférieure retardait toujours sa conserve, reçut l’ordre de continuer sa route et de profiter de cette occasion pour prendre un peu d’avance.

Les officiers de la Truite ne purent déterminer les insulaires à quitter leurs embarcations pour monter à bord. Ils purent faire cependant avec eux quelques échanges. Les Nouveaux-Zélandais offrirent du poisson frais, des nattes, des massues et des zagaies, des hameçons fabriqués avec des coquilles ou des os de poisson, des lignes de pêche et des paquets de ce lin de la Nouvelle-Zélande, le phormium tenax, déjà connu pour sa solidité. Les naturalistes crurent aussitôt de leur devoir de représenter à l’amiral combien il serait important de relâcher dans une des baies d’Ika-na-Maoui pour s’y procurer quelques plants de ce lin précieux qu’ils se faisaient fort d’acclimater en Europe. L’amiral fit la sourde oreille : il avait d’autres objets en vue, et le retour des corvettes en France ne lui paraissait pas assez prochain pour que les essais d’acclimatation de nos naturalistes pussent avoir de grandes chances de succès. Il eût été bien aise sans doute de pouvoir souscrire à leurs désirs et de se laver ainsi du grave reproche qui lui était adressé de se montrer hostile à l’histoire naturelle ; mais était-il prudent de sacrifier quelques jours à visiter des îles dont les habitans, le 13 juin 1722, avaient massacré et mangé le capitaine Marion avec vingt-sept hommes de son équipage ? L’amiral préféra poursuivre sa route vers Tonga-Tabou, et les deux corvettes, favorisées par une douce brise des tropiques, eurent franchi en peu de jours les trois cent cinquante lieues qui séparent la Nouvelle-Zélande de l’archipel des Amis.

Entre le 11e degré de latitude sud, où Quiros plaça l’île de la Belle-Nation, et le 22e degré, où Tasman découvrit l’île des Canards-Sauvages, la main du Créateur a fait surgir les deux archipels les plus rians et les plus fertiles de l’Océanie : l’archipel des Navigateurs, reconnu par Bougainville, et l’archipel des Amis, décrit par Cook, Maurelle et Lapérouse. C’est là que les marins du XVIIIe siècle rencontrèrent à la fois la culture la plus avancée, les procédés de navigation les plus perfectionnés, le peuple le plus beau, le plus doux et le plus intelligent. Au nord-ouest des îles des Amis se développe le cercle des îles Viti, archipel d’une fécondité incomparable habité par une race dure, belliqueuse, venue probablement des Nouvelles-Hébrides, et appartenant, comme celle qui habite les principaux groupes où règne la mousson d’ouest, à la famille dont le fils maudit de Noé fut le père. Ces trois archipels ont subi l’ascendant moral de Tonga-Tabou, l’île la plus méridionale de l’archipel des Amis, l’île sacrée, où, sous un climat heureux et un gouvernement paisible, les arts de la paix, la culture et la navigation ne tardèrent pas à fleurir.

L’archipel des Amis se compose de trois groupes distincts : le groupe de Vavao au nord, celui d’Hapaï au centre, celui de Tonga-Tabou au sud. Ces trois groupes, qui comprennent jusqu’à cent cinquante îles ou îlots, sont à peine distans l’un de l’autre de dix ou quinze lieues. Les îles principales, les seules dont il y ait quelque intérêt à mentionner ici les noms, sont, dans le groupe méridional, Tonga-Tabou et Eoua, dont les destinées sont aussi intimement liées que celles d’Eiméo et de Taïti ; dans le groupe du centre, Annamocka, découverte aussi par Tasman ; Tofana, où brûle un volcan en activité ; Lefouga, la rivale inquiète de Tonga-Tabou ; dans le groupe du nord, Vavao, souvent le lieu d’exil des souverains des Tongas, devenu depuis la résidence habituelle de leurs successeurs. Eoua, Annamocka, Tofana, Vavao, sont des îles hautes ; Lefouga est une île presque à fleur d’eau, Tonga-Tabou une île plate et d’une élévation moyenne. « La mer, dit Lapérouse, n’a pas, dans un temps calme, une surface plus égale. » La plus forte éminence qu’on y remarque n’atteint pas en effet la hauteur de 20 mètres ; l’élévation générale de l’île au-dessus du niveau de la mer est d’environ 40 ou 12.

Tonga-Tabou n’est donc qu’une immense table de pierre que le feu intérieur a soulevée sans la rompre. L’hameçon de Maoui, le plus grand des dieux, la pêcha, disent les insulaires, au fond de l’Océan. Le contour de cette île représente à peu près un triangle isocèle dont les angles seraient émoussés. Les deux côtés égaux ont sept lieues environ chacun ; le troisième côté, exposé au sud-est, en a quatre. C’est sur le côté qui fait face au nord que se trouvent les mouillages où Tasman et Cook jetèrent l’ancre. Le rivage y est bas et sablonneux. Partout ailleurs il est escarpé, et offre une falaise continue élevée de 3 ou 4 mètres au-dessus des hautes mers. Vers le milieu de la face septentrionale s’ouvre un vaste bassin qui reste à sec quand les flots se retirent, et se remplit, comme un réservoir, à la marée montante. Quatre ou cinq îlots occupent le milieu de ce bassin. Vingt ou trente autres, presque tous boisés, sont semés sur le récif qui, du côté du nord, s’étend à plus de deux lieues en avant du rivage : ce sont les oasis de ce désert de corail. Tasman mouilla vers l’extrémité nord-ouest à quelques centaines de mètres de la plage. Cook, dans son premier voyage, se contenta aussi de cette rade découverte, où l’on n’est abrité que des vents réguliers du sud-est. Lorsqu’il revint pour la seconde fois à Tonga-Tabou, il chercha un passage à travers les récifs, et arriva jusqu’au port intérieur que couvre, à l’entrée même de la lagune, l’îlot de Panghaï-Modou.

Deux canaux se coupant presque à angle droit peuvent conduire les plus gros navires dans ce havre. Un de ces canaux se dirige de l’est à l’ouest : c’est le plus étroit ; mais c’est aussi celui dont les limites sont le mieux signalées, d’un côté par le rivage de l’île, de l’autre par la chaîne des brisans. À mi-chemin cependant, on rencontre un coude brusque, où deux roches sous l’eau ne laissent plus au passage qu’une largeur d’environ 200 mètres. Un courant très vif sillonne ce canal, et, à l’endroit où la passe se rétrécit, des tourbillons soudains font parfois tournoyer le navire sur lui-même. C’est surtout quand la brise est faible et que la marée sort avec violence du réservoir où, pendant le flux, elle s’est amassée, qu’il faut se tenir en garde contre ces remous. Le canal de l’est n’en est pas moins le meilleur à prendre quand on arrive à Tonga-Tabou, parce que les vents qui soufflent le plus fréquemment sont généralement favorables pour le franchir. Le canal dirigé du sud au nord est au contraire le seul qui permette une sortie facile.

Au lieu de passer entre l’île d’Eoua et celle de Tonga-Tabou, comme l’avaient fait Cook et Tasman, nous longeâmes de très près la côte orientale de ces deux îles, et, dès que nous aperçûmes entre les récifs une coupure qui, bien qu’elle ait plus d’un mille de large, n’en est pas moins assez difficile à reconnaître, nous nous y engageâmes hardiment sur la foi de notre illustre prédécesseur. Un essaim de pirogues ne tarda pas à nous entourer. On les voyait sortir, avec un bourdonnement semblable à celui des abeilles, de toutes les anfractuosités du rivage, de tous les replis du récif. La plupart, montées par deux ou trois hommes qui maniaient leur pagaie avec une agilité étonnante, se rangeaient de chaque côté des corvettes comme pour leur faire escorte. D’autres, plus grandes, nous suivaient sans effort sous leur voile triangulaire, ou, s’élançant en avant, semblaient se railler de la pesanteur de notre marche et vouloir nous guider au mouillage.

C’est surtout dans la confection des doubles pirogues de guerre que les naturels des îles des Amis montrent le mieux leur supériorité sur les habitans des autres archipels de l’Océanie. Ils construisent de ces pirogues qui ont jusqu’à cent et même cent cinquante pieds de longueur. Les bordages en sont assemblés avec un soin qui ferait honneur à nos meilleurs ouvriers. La forme de ces embarcations est imitée de celle des poissons connus pour fendre l’eau avec le plus de vitesse. Afin de leur donner la stabilité qui eût nécessairement manqué à des esquifs aussi légers, posés sur l’eau comme des mouettes, les constructeurs des Tongas les ont réunies deux à deux en les liant et les tenant écartées l’une de l’autre par des poutres de fortes dimensions. Sur ces poutres, ils ont établi un pont assez vaste pour porter de nombreux guerriers et une petite hutte de bambou et de feuillage où les chefs, pendant la traversée, peuvent se mettre à couvert. C’est sur de pareilles pirogues qu’ont été transportés des îles voisines les énormes blocs qui servent de base aux monumens funéraires que les navigateurs admirent encore à Tonga-Tabou. Cette industrie, comme toutes les industries des Polynésiens, est aujourd’hui en décadence : elle n’a point cependant complètement disparu. Ce n’est qu’à Taïti que les pirogues ont depuis une vingtaine d’années fait place aux baleinières européennes. Les doubles pirogues sont encore nécessaires aux habitans des Tongas pour franchir les intervalles considérables qui séparent les diverses îles de leur archipel.

Le système de mâture et de voilure de ce double appareil, où une embarcation fait équilibre à l’autre, n’est pas moins ingénieusement conçu que les autres détails de la construction. Deux mâtereaux de hauteur semblable sont unis, comme une paire de bigues, par des liens en fil de cocotier ou en écorce de bouraou. Le pied de chacune des branches de cet assemblage, qui ressemble ainsi à un éventail renversé repose au fond d’une des pirogues. La fourche formée par la jonction des deux mâts supporte une longue antenne à laquelle est fixée la voile de nattes sous laquelle ces pirogues fendent l’onde. Un Indien accroupi à l’extrémité de la poupe se sert d’une longue pagaie pour les diriger. En voyant ces pirogues franchir les lignes de brisans les plus formidables pour aller s’échouer à pleines voiles sur la plage, j’ai souvent pensé qu’il y avait peut-être là un emprunt important à faire au génie primitif des Polynésiens. Deux pirogues en fer, deux cylindres même, si l’on veut, assemblés comme le sont les embarcations des îles des Amis, conduiraient plus sûrement au rivage des troupes de débarquement et même des carions attelés que les lourds chalands, si peu manœuvrans et si sujets à s’emplir, que nous avons employés dans nos récentes expéditions.

Dès que nous eûmes jeté l’ancre sous l’îlot de Panghaï-Modou, toutes les pirogues se replièrent vers l’une ou l’autre corvette, et nous fûmes littéralement pris à l’abordage. Les planches du ciel, les papa-languis, nom sous lequel on désigne encore aujourd’hui dans ces îles les navires européens, n’étaient jamais venues à Tonga-Tabou sans y semer des trésors dont une agreste pauvreté s’exagérait le prix. C’était à qui viendrait butiner le premier à ce ruisseau de miel. Nos frères de Ï’Océanie n’arrivaient pas d’ailleurs les mains vides : les uns apportaient un cochon, d’autres des fruits de l’arbre à pain, des bananes, des ignames ou des cocos ; mais on savait que Cook et Lapérouse avaient réservé les plus beaux présens, les habits de drap rouge et les haches, pour les chefs. Aussi, dans le premier moment de désordre, chacun essayait-il de se faire passer pour chef. Il fallait voir l’air d’importance que de très petits personnages savaient se donner. Quelques-uns même à ce jeu trouvaient des complices. Les coups de massue qu’ils faisaient mine de distribuer à droite et à gauche et l’humilité avec laquelle leurs compagnons semblaient se soumettre à ces mauvais traitemens auraient pu nous faire illusion. Nous avions heureusement pour nous l’expérience de Cook, et nous n’ignorions pas que les véritables chefs envoyaient toujours des subalternes en avant pour tâter le terrain. Certains d’être mieux renseignés le lendemain et ne voulant point cependant courir le risque de méconnaître quelque egui au milieu de cette bruyante cohue, nous prîmes le parti de n’accorder à nos hôtes que des faveurs purement honorifiques. Tout individu qui se donnait pour chef avait immédiatement droit à une distinction qui paraissait du reste fort ambitionnée. Le barbier de la corvette se mettait en devoir de lui faire la barbe. Il y aurait eu toutefois bien des gens désappointés, si nos marins ne s’étaient empressés à l’envi de venir en aide au frater. Au bout de deux ou trois heures, toute l’aristocratie avait le menton net, sans compter quelques pauvres hères qui réussirent à surprendre une faveur qui ne leur était pas destinée. La nuit survint, et un indigène, qu’à ses coups de massue énergiquement appliqués nous reconnûmes pour un véritable chef, s’offrit à nous délivrer de nos visiteurs. La corvette fut évacuée en un instant. Les sauvages se jetèrent dans leurs pirogues, ou gagnèrent la terre à la nage, emportant néanmoins, au milieu de cette déroute, tous les objets qu’ils parvinrent à saisir.

Les insulaires de l’Océanie n’ont qu’une notion confuse des droits de la propriété. Chez eux, comme chez les Spartiates, le vol est un tour d’adresse. Ils n’exercent d’ailleurs leur dextérité qu’au détriment des étrangers. Leur hospitalité insouciante et prodigue touché de si près à la communauté des biens, que se voler entre eux serait peine inutile. « La terre n’est à personne, et les fruits de la terre appartiennent à tout le monde ; » c’est une maxime que leur ont dérobée les sophistes. L’application qu’ils en font les exposerait souvent à mourir de faim, si le tabou ne venait mettre de temps en temps les récoltes sous la garantie d’une interdiction sacrée. Il ne faut pas croire cependant que les populations de Ï’Océanie ignorassent le joug des lois et l’empire du privilège. Les premiers navigateurs ont trouvé dans ces îles lointaines une organisation politique très compliquée. L’homme n’apporte point en naissant un penchant bien vif pour l’égalité. Lorsque, impuissant à asservir les autres, il doit au contraire céder à l’ascendant de la force, il en subit le prestige avec un entraînement si naïf, qu’il lui cherche presque toujours une origine divine. L’archipel tout entier des Tongas obéissait, comme Taïti et les îles Sandwich, à un chef suprême, issu du sang des dieux. Au-dessous de ce souverain vénéré, le toui-tonga, se groupaient les grands chefs, les éguis, — les chefs inférieurs, les mataboles, — la classe moyenne, les mouas, — la plèbe des cultivateurs, les touas, Toutes les choses humaines ont cependant leur déclin, et le temps qui altère la simplicité des peuples, énerve aussi quelquefois la vigueur des races royales Lorsqu’après de longs siècles de paix les îles des Amis connurent le fléau de la guerre, le toui-tonga trouva parmi les eguis un maire du palais. Il conserva son caractère sacré, comme le daïri du Japon ; mais il perdit l’autorité dont ce caractère l’avait investi. Les Tongas eurent alors leur chef spirituel et leur roi de la guerre, qui guida les mataboles au combat. Il se forma ainsi, à côté de la famille souveraine des Fatta-Faïhis, la famille princière des Toubous. Soigneuse de s’allier au sang des anciens rois, fidèle observatrice des plus superstitieux hommages, payant même par des respects outrés chaque usurpation de prérogatives, cette nouvelle famille finit par reléguer dans un rôle passif la dynastie antique dont son ambition convoitait l’héritage. Cook se trouva en présence de ces deux pouvoirs rivaux. Poulaho était le toui-tonga, Finaü le roi de la guerre. En 1793, époque de notre arrivée dans 1 ! archipel, Poulaho et Finau avaient été rejoindre leurs ancêtres dans l’île de Bolotou, le séjour des dieux et des chefs après leur passage sur cette terre. Le fils de Finaü, héritier des dignités et des desseins ambitieux de son père, était à Lefouga, ourdissant ses intrigues. La puissance spirituelle était entre les mains d’une femme, l’aînée de la famille des Fatta-Faïhis, la touï-tonga-vahiné ou reine Tineï-Takala Cette femme énergique eût voulu ressaisir l’ascendant qu’avait laissé échapper un prince trop débonnaire. Elle héritait malheureusement d’un pouvoir sapé à sa base, et ses efforts ne pouvaient que hâter la crise que la faiblesse de Poulaho avait préparée. Le peuple l’entourait de ses respects, les plus grands chefs ne se montraient point devant elle sans se soumettre à la cérémonie du moi-moi, prenant eux-mêmes son pied royal pour le poser humblement sur leur tête ; mais, au lieu de rechercher sa présence, ils affectaient de la fuir. Quand nous arrivâmes devant Tonga-Tabou, une révolte qui devait éclater peu de temps après notre départ y couvait déjà, et l’humeur altière de la reine ne comprimait plus qu’à demi les vœux inquiets des eguis et des mataboles.


II

Notre relâche à Tonga-Tabou nous offrait une précieuse occasion de renouveler nos vivres ; mais pour obtenir des provisions fraîches par voie d’échange, comme pour dépecer et saler les viandes, un établissement à terre était indispensable. Dès le lendemain de notre arrivée, le capitaine de pavillon de l’amiral débarqua sur l’îlot de Panghaï-Modou, et s’occupa d’y tracer l’enceinte d’un camp, au centre duquel il fît élever quatre tentes : une pour les astronomes, l’autre pour la garnison, la troisième pour renfermer les objets que nous comptions employer à nos trafics, la quatrième pour y loger les fruits et les animaux que nous recevrions en échange.

Bientôt on vit de toutes les parties de l’île les pirogues accourir vers l’îlot de Panghaï-Modou. Les cochons, les poules, le poisson frais, les cocos, les bananes, les fruits de l’arbre à pain, les ignames, affluèrent au marché. Une corde soutenue par des pieux fichés en terre marquait les limites que nul insulaire ne devait franchir. Les transactions commencèrent avec toutes les apparences d’une mutuelle bonne foi ; malheureusement l’instinct invincible du Polynésien ne tarda pas à se réveiller, et dès les premiers jours nous eûmes à constater de nombreux abus de confiance. Jusque-là il n’y avait point trop sujet de nous plaindre ; mais le nombre des sauvages ne tarda pas à grossir dans des proportions inquiétantes, et il y en eut bientôt plus de deux mille rassemblés de jour et de nuit autour de notre camp. Les appréhensions, bien légitimes pourtant, que causa cette multitude turbulente à M. de Mauvoisis, amenèrent entre lui et le commandant de la Durance une discussion fort vive, et dont les suites devaient être des plus tristes. La maladie qui consumait M. de Terrasson depuis notre départ de Van-Diémen lui faisait vivement désirer de descendre à terre et de s’y établir. Chargé de prendre les mesures nécessaires pour satisfaire à ce vœu d’un mourant, M. de Mauvoisis craignit pour la sûreté ou du moins pour la tranquillité du malade les scènes tumultueuses dont l’îlot de Panghaï-Modou était le théâtre. Il vint donc à notre bord avec le projet de faire part à notre commandant des doutes qu’il avait conçus et de ceux que, d’après ses rapports, éprouvait aussi l’amiral. La faiblesse de M. de Terrasson était alors si grande, qu’il ne pouvait se promener sur le pont sans s’appuyer, non sur le bras, mais sur l’épaule de quelqu’un, car sa taille élevée ne lui permettait de donner le bras qu’à très peu de personnes. J’étais un des officiers qu’il choisissait le plus souvent pour le soutenir dans ses promenades, et je ne saurais dire combien je me sentais heureux de cette affectueuse préférence. C’est ainsi qu’il m’arriva de me trouver auprès de lui lorsque M. de Mauvoisis s’avança pour l’entretenir des obstacles que rencontrait l’accomplissement de ses désirs. M. de Terrasson, que j’avais toujours vu si calme et si bienveillant, dont la politesse affectueuse et sereine était un des plus grands charmes, ne put se contenir. L’indignation qui couvait depuis longtemps dans son âme fit explosion. Les expressions les plus amères se pressèrent malgré lui sur ses lèvres. Il reprocha à M. de Mauvoisis son ambition impatiente, il l’accusa formellement d’avoir préparé par ses intrigues la mésintelligence qui avait désuni les deux chefs de l’expédition. M. de Mauvoisis voulut essayer de se justifier ; M. de Terrasson ne lui en laissa pas le temps. La colère lui avait rendu des forces : il rentra sans avoir besoin de mon bras dans sa chambre, dont il tira brusquement la porte après lui.

Une correspondance entre l’amiral et M. de Terrasson, correspondance dont l’aumônier de la Durance resta le dépositaire, hâta heureusement la réconciliation des deux chefs de l’expédition. Chaque jour, l’amiral venait passer quelques heures au chevet du lit de son ami. L’excès de son chagrin le rendait injuste envers lui-même, injuste aussi envers tous ceux qu’il soupçonnait d’avoir mis en doute le zèle du commandant de la Durance. Il voyait avec une profonde douleur les progrès de cette maladie dont il s’accusait d’avoir été la cause involontaire. Il se reprochait d’avoir mal apprécié toutes les difficultés contre lesquelles avait eu à lutter un bâtiment tel que celui qu’on avait associé à la Truite. Il craignait alors d’avoir trop complaisamment accueilli des préventions passionnées ; il lui semblait qu’on avait souvent excité ou entretenu à plaisir son impatience, et qu’on avait mis une perfidie odieuse à l’indisposer contre un homme qu’il avait toujours fait profession d’aimer comme un frère.

Quels germes de complications et d’intrigues, que de drames intérieurs emporte un navire qui s’éloigne du port ! C’est le monde en raccourci avec ses passions, ses rivalités toujours face à face, ses haines qui fermentent, ses amitiés qui s’altèrent. Et cependant ce monde avec ses passions, ses rivalités, ses amitiés et ses haines, ce monde est trop étroit pour ne pas être monotone. Il est peu d’âmes vigoureuses qui ne s’y trouvent comme Charles-Quint à Saint-Just. Chercher un aliment aux esprits désœuvrés, redouter plus que toutes les fatigues, plus que tous les périls, l’absence d’émotions ou de but à poursuivre, telle doit être la pensée constante du chef, surtout dans les longues campagnes. Notre mission même avait pourvu à ce premier besoin. Par malheur, le plan suivi par l’amiral embrassait trop d’objets et un champ sans contredit trop vaste pour des bâtimens tels que les nôtres. On eût peut-être évité le fâcheux dénoûment de ce pénible voyage en se renfermant dans un cercle de travaux hydrographiques sagement limité.

Tandis que notre seconde campagne s’ouvrait sous de si tristes auspices, je jouissais, je dois le dire, du privilège de la jeunesse, qui semble n’avoir été douée de la mobilité des impressions que pour s’accoutumer plus aisément aux épreuves douloureuses de la vie. Je voyais avec une profonde affliction décliner la santé de l’homme qu’après mon père j’aimais le plus au monde ; mais trop d’objets nouveaux sollicitaient ma curiosité pour que je ne fusse pas impatient d’obtenir l’autorisation de descendre à terre. J’attendis cette autorisation pendant trois longs jours. En fait de service, je subissais toujours les charges imposées au plus jeune, et souvent, grâce à la facilité de mon caractère, je les subissais plus que de raison. Avec quel ravissement j’échappai enfin à ma prison flottante, et combien la nature me parut belle lorsqu’aux premières lueurs du jour je débarquai sur l’îlot de Panghaï-Modou ! Cet îlot n’a pas un mille de tour, mais il se lie par un récif à trois ou quatre écueils à peu près de la même étendue, complètement séparés l’un de l’autre dès que le flot monte, et presque accessibles à pied sec quand la marée est basse. L’arbre à pain y étend jusque sur le bord de la mer l’ombre de ses grandes feuilles digitées. Le bananier y épanouit sa tige féconde au milieu des champs d’ignames et de patates. Le bouraou, cet hibiscus dont l’écorce fournit des cordes et des étoffes et dont les grandes fleurs, jaunes ou rouges, ressemblent aux fleurs de la mauve, — le mûrier à papier, d’où viennent les plus belles étoffes connues dans, le pays sous le nom de tapas, — le pandanus, dont la feuille tressée fournit des nattes et des toitures, entourent les enclos cultivés, ou forment entre les sentiers d’épais massifs de verdure. Il y a dans toute cette nature je ne sais quel charme énervant dont il est malaisé de se défendre. Les tièdes parfums de la brise, la grâce indolente des arbres, les muettes caresses des oiseaux qui se jouent au milieu du feuillage, tout respire une voluptueuse paresse et tend à plonger l’âme dans une délicieuse langueur. On s’explique aisément, lorsqu’on a passé une journée sous ces beaux ombrages, la mollesse sensuelle des insulaires de l’Océanie et la distinction naturelle de cette race étrangère aux durs travaux qui sont le lot inévitable des habitans de nos campagnes.

Le jour même où pour la première fois je mettais le pied à terre, le sort, toujours propice à la jeunesse, me ménagea une rencontre dont le souvenir, après tant d’années, n’est pas encore effacé de mon cœur. Un groupe de jeunes femmes, la plupart dans la fleur de l’âge, était assis sur la lisière du bois qui couvrait alors presque complètement l’îlot de Panghaï-Modou. Je ne pus m’empêcher de remarquer au milieu de ce groupe une jeune fille bien supérieure en beauté à ses compagnes. Ses manières distinguées, les égards dont on l’entourait, tout annonçait que cette délicieuse enfant appartenait à la classe la plus élevée du pays. J’appris plus tard et son nom et son rang. Elle se nommait Véa, et, issue du sang divin des Fatta-Faïhis, elle tenait de très près à la reine. Depuis cette rencontre, je ne descendis jamais à terre sans revoir Véa, et le langage des yeux amena bientôt le jeune officier de la Durance et la descendante des Fatta-Faïhis à échanger quelques paroles dans le gracieux dialecte de Tonga-Tabou. Affranchie de toute surveillance importune, Véa jouissait des prérogatives attachées dans les îles des Amis au hasard heureux de la naissance. Nos entrevues n’étaient donc contrariées que par les exigences du service qui me ramenaient à bord. Véa se plaisait à m’apprendre elle-même l’idiome dont je ne savais encore que balbutier quelques mots. Chaque jour rendait notre attachement plus tendre et plus profond. Lorsqu’il m’était interdit de quitter la corvette, Véa venait elle-même, dans une grande pirogue, accompagnée de sa suite, m’offrir quelques présens, puis, sans vouloir s’arrêter davantage, elle retournait immédiatement à terre. Une seule fois je ne pus résister aux vives sollicitations de mes camarades. Éblouis de tant de charmes, ils voulurent présenter Véa à notre commandant. M. de Terrasson était alors alité et en proie à de cruelles souffrances. La jeunesse, l’air de candeur, la grâce naturelle de cette ravissante créature, le frappèrent d’admiration ; ses douleurs en parurent un instant suspendues. Il ordonna à son domestique de lui apporter une ceinture tout étincelante de l’éclat de l’acier poli qui l’ornait, et la plaça lui-même de ses débiles mains autour du corps de cette belle jeune fille. Véa fut très sensible à un cadeau si précieux. Ses regards m’exprimèrent éloquemment tout son bonheur. Nous nous donnâmes rendez-vous, le soir de ce même jour, sur l’îlot de Panghaï-Modou. On y avait fait de grands préparatifs pour offrir aux insulaires le spectacle d’un feu d’artifice, et il était probable que les spectateurs seraient nombreux ; mais nos mesures étaient prises pour nous retrouver au milieu de cette foule.

Une heure avant le coucher du soleil, un fort détachement de nos soldats de marine, armés et en grande tenue, fut débarqué sur la plage. La fête commença par un exercice à feu, accompagné de quelques manœuvres. Les insulaires parurent fort effrayés du bruit des feux de peloton. Ce qui sembla le plus les étonner, ce fut la grande distance à laquelle les balles allèrent ricocher et faire jaillir l’eau. Dès que la nuit fut venue, les spectateurs s’assirent en cercle autour de l’emplacement que nous avions choisi pour y établir nos artifices. Les premières fusées qui furent lancées s’élevèrent à une grande hauteur, en marquant leur passage dans le ciel par une longue traînée de feu. Lorsqu’elles éclatèrent, laissant échapper une pluie d’étoiles brillantes, la terreur fut grande parmi les naturels. Les femmes surtout, étaient tellement épouvantées, qu’elles se serraient contre nous, comme pour implorer notre protection. Véa ne fut pas plus exempte que ses compagnes de cet effroi. Sa respiration était oppressée, tout son corps frémissait, et, bien qu’elle eût en moi la plus grande confiance, elle n’en était pas moins sous l’influence d’une émotion très vive. Ce ne fut que lorsque ces effrayantes explosions eurent cessé que les insulaires commencèrent à se rassurer un peu. L’anxiété générale avait jusque-là maintenu le silence le plus profond. Le sentiment de sécurité qui succéda soudain à cet état d’angoisse dilata tous les cœurs. Des applaudissemens frénétiques éclatèrent, et les rivages de Tonga-Tabou, qui s’étaient couverts de spectateurs, les renvoyèrent en longs cris de joie aux échos de Panghaï-Modou.

Cette fête nocturne obtint un succès merveilleux. Elle nous valut dès le lendemain la visite de la reine. Accompagnée de toutes les jeunes femmes de sa cour, Tineï-Takala vint à bord de la Truite convier à son tour l’égui-laï des Européens au spectacle d’une fête polynésienne. La touï-tonga-vahiné était d’un âge assez avancé. Les formes gracieuses des femmes des Tongas disparaissaient chez elle sous un embonpoint qui eût fait honneur à une odalisque. L’amiral eut pour cette auguste descendante des Fatta-Faïhis tous les égards que commandait son rang. Il ne put voir cependant sans un secret déplaisir le dangereux cortège qui s’introduisait à sa suite sur la corvette. Une consigne sévère avait interdit aux femmes de Tonga-Tabou l’accès de nos bâtimens. On mettait malheureusement peu de zèle à faire respecter les ordres de l’amiral. Les femmes renvoyées à terre revenaient à la nage ; elles grimpaient le long des câbles, et pénétraient à bord par toutes les ouvertures que ne gardait pas un factionnaire. L’invasion de la Truite par un essaim de beautés qu’il avait lieu de croire peu sévères parut à l’amiral une nouvelle tentative pour violer la consigne. Il n’en fit pas moins à sa majesté l’accueille plus gracieux, et ce fut peut-être ce qui enhardit les officiers de la corvette à se venger des scrupules de leur austère commandant par une espièglerie. Toutes les personnes des deux états-majors rassemblées pour donner plus de solennité à la réception de la reine se retirèrent sournoisement l’une après l’autre, et l’amiral se trouva tout à coup en tête à tête avec la vénérable Tineï-Takala. Le chef du complot, qui s’était esquivé le dernier, avait pris soin en sortant de donner un tour de clé à la porte. Les officiers de la Truite s’amusèrent beaucoup de cette petite malice, et, délivré, non sans de sérieuses instances, l’amiral eut la bonté de prendre la plaisanterie avec son indulgence habituelle.

Le lendemain, vers midi, la reine nous attendait sur l’îlot de Panghaï-Modou. Suivi des états-majors des deux corvettes, l’amiral se rendit à terre. Une population considérable, qu’on ne saurait évaluer à moins de cinq ou six mille personnes, s’était réunie pour nous recevoir. Ce rassemblement ne nous causa aucune inquiétude, car tous les visages respiraient la cordialité et la confiance. Du point où nous débarquâmes jusqu’à celui où s’était établie la cour, des pièces d’étoffes du pays, de magnifiques tapas, couvraient le sol. La reine était assise sur des nattes, au milieu de ses femmes. La foule formait un grand cercle autour d’elle. Dans l’intérieur de ce cercle, trente et un musiciens faisaient face aux dames de la cour, trente-six danseurs étaient rangés de côté sur trois lignes parallèles. L’amiral s’accroupit à la droite de sa majesté et lui offrit des présens, parmi lesquels une longue pièce de toile à grand ramage produisit un effet prodigieux. Les officiers s’assirent près des dames de la cour. Quant à moi, Véa m’avait encore une fois réservé une place à ses côtés. La fête commença presque aussitôt après notre arrivée. Les musiciens n’avaient d’autre instrument que des bambous de trois mètres environ de longueur, dont chaque extrémité était recouverte d’un morceau de peau. Du bout de ces bâtons, qui rendaient un son sourd, ils frappaient la terre en cadence. Nous avons en Europe des orchestres plus harmonieux, nous n’en avons pas qui observent avec plus de précision la mesure et puissent conserver constamment un ensemble plus parfait. Les danseurs portaient tous sur l’épaule une pagaie. J’ai pensé qu’ils devaient retracer par leurs chants et leurs évolutions les divers épisodes d’une expédition maritime. L’histoire chez tous les peuples a commencé par être mise en chansons. La pyrrhique, cette danse militaire inventée par le fils d’Achille, a probablement gardé les traditions qu’aura recueillies Homère. Quels exploits, quels malheurs, quels amours aurait eu à raconter un Homère nouveau, si le ciel eût fait ce don suprême à la Polynésie ! Les Vitis et les Tongas ont été moins heureuses que la Grèce et que Troie. Que leur servait-il de produire des Achilles et des Hectors, des Andromaques et des Hélènes, quand nuls chants mélodieux ne devaient transmettre aux siècles futurs le récit de tant de hauts faits, le souvenir de si poétiques tendresses ! Je suis convaincu cependant que nous eussions pu recueillir encore de précieuses traditions dans ces rapsodies monotones que nous écoutions sans les comprendre. Le temps de consulter ces annales populaires est malheureusement passé aujourd’hui. La première moitié du XIXe siècle a rendu la Polynésie presque étrangère à sa propre histoire, et ce n’est pas aux convertis d’un nouveau culte qu’il faut demander le secret des anciennes chroniques.

Ce ballet guerrier, qui ne consistait d’abord qu’en un balancement pareil à celui d’une pirogue sur les vagues, parut insensiblement s’animer. Les rangs se mêlèrent, les passes devinrent compliquées et rapides ; à une lente psalmodie succédèrent des accens plus vifs. Le débarquement était probablement opéré, la mêlée s’engageait ; mais bientôt les femmes se levèrent : tenant à la main une branche garnie d’un vert feuillage, elles tendirent ce symbole de paix aux danseurs. La danse me parut alors changer de caractère ; les chants prirent un accent plus tendre. La victoire était gagnée, et les femmes, enlacées aux bras des guerriers, les félicitaient de leur courage. La fête se termina par un défilé général. Chaque insulaire portait une longue gaule sur ses épaules. À l’extrémité de ce bâton étaient suspendus, non-seulement des fruits de toute espèce, mais aussi des poissons et des volailles. Tous ces objets entassés pêle-mêle formèrent des piles de trois ou quatre mètres de hauteur qui nous étaient destinées. On joignit à ce présent toutes les pièces d’étoffes sur lesquelles nous avions marché, ainsi que toutes les nattes sur lesquelles nous nous étions assis. Cette cérémonie terminée, l’amiral prit congé de la reine, et les deux grands chefs se séparèrent enchantés de leur mutuelle courtoisie.

Si l’autorité de Tineï-Takala n’eût point rencontré dans l’île un parti assez indifférent à ses ordres, nous n’eussions quitté l’archipel des Amis qu’avec d’agréables souvenirs ; mais nous avions pu remarquer qu’il régnait une sorte d’anarchie à Tonga-Tabou. On ne soutient pas une lutte perpétuelle contre des ennemis barbares sans contracter quelque chose de leur férocité. Après s’être longtemps bornés à repousser les incursions de leurs voisins, les habitans des Tongas avaient à leur tour porté la guerre sur le territoire des Vitis. Ils étaient revenus vainqueurs, mais le succès devait leur être funeste. À dater de ce moment, le peuple des Tongas fut un autre peuple. L’habitude de l’obéissance passive aux moindres volontés du souverain fit place à une sourde fermentation ; la douceur innée des mœurs dut céder aux exigences d’un point d’honneur sauvage. On vit se former à Tonga-Tabou une école nouvelle de chevalerie. Les jeunes guerriers qui faisaient profession d’appartenir à cette école ne marchaient jamais sans javeline et sans massue. Fiers des cicatrices qui paraient leurs poitrines, ils se vantaient de dévorer les cadavres des ennemis tombés sous leurs coups, et se couvraient le visage d’ocre rouge à la façon des noirs habitans des Vitis. Pour cette bouillante jeunesse, la mort qu’on ne trouvait pas sur un champ de bataille était ignominieuse. Souvent des bandes d’aventuriers, se rangeant sous la conduite d’un chef élu pour sa vaillance, s’en allaient faire au loin assaut de courage et de prouesses. Elles trouvaient à Laguemba ou à Viti-Lebou une arène toujours ouverte, et en rapportaient dans leur patrie une humeur inquiète avec des usages féroces. Tous ces chevaliers errans s’étaient, à notre arrivée, donné rendez-vous sur l’îlot de Panghaï-Modou. C’étaient eux qui, dès le premier jour, avaient paru prendre à tâche de nous braver. Si nous tracions une ligne sur le sable pour leur indiquer la limite qu’ils ne devaient point franchir, ils venaient fièrement tracer un autre trait en dedans du nôtre, brandissant leur massue, agitant leur zagaie et bravant notre longanimité par mille fanfaronnades. Un sentiment d’humanité, fort honorable sans doute, avait engagé l’amiral à nous interdire de faire usage de nos armes tant que nous n’y serions pas contraints par le soin de notre défense personnelle. Ce moment allait arriver.

Vers la fin de la fête à laquelle venait de nous faire assister Tineï-Takala, quelques physionomies sinistres s’étaient montrées dans la foule. Véa me les fit remarquer avec une sorte d’effroi, et il me parut que la figure de la reine trahissait aussi une secrète inquiétude. C’étaient bien les mêmes hommes dont nous avions eu à nous plaindre. Avec eux, plusieurs de nos officiers reconnurent des voleurs dont ils avaient déjà subi les larcins. L’un avait enlevé un sabre, l’autre n’avait dérobé qu’un couteau ; le plus innocent avait au moins soustrait un mouchoir. Véa me fit entendre qu’aussitôt la fête terminée, toutes les femmes quitteraient l’îlot de Panghaï-Modou, que la reine elle-même ne serait pas en sûreté au milieu de ces vagabonds, et que je devais m’empresser de rentrer à bord. Elle m’adjura surtout de ne pas rester à terre après le coucher du soleil. Un avis semblable fut donné à d’autres officiers, et, pour nous mieux prouver combien leurs alarmes étaient fondées, l’amiral se fut à peine embarqué, que toutes les femmes s’empressèrent de se diriger vers Tonga-Tabou.

Nous eussions pu aisément opérer notre retraite, mais plusieurs de nos camarades étaient dispersés sur l’îlot et dans l’île. S’il y avait quelque danger pour nous, il y en avait bien plus pour des gens isolés. Nous résolûmes donc de demeurer à terre jusqu’au moment où nous serions tous réunis. Il était alors quatre heures environ de l’après-midi. L’amiral, qui ne passait jamais un seul jour sans aller rendre visite à son ami, venait d’arriver à bord de la Durance, mouillée beaucoup plus près de terre que la Truite. Tout à coup des cris douloureux se font entendre du côté où le récif forme une chaussée à fleur d’eau entre Tonga-Tabou et Panghaï-Modou. Nous nous précipitons en désordre vers la plage. Là nous reconnaissons d’où viennent les cris qui nous ont émus. Un voleur a été poursuivi par quelques-uns de nos marins laissés à la garde des canots. Arrivé sur la lisière du bois, ce voleur a trouvé de nombreux auxiliaires. Nos hommes se voient à leur tour contraints de prendre la fuite. Un d’eux vient d’avoir la tête fendue d’un coup de massue. Les sauvages se pressent autour de lui pour le dépouiller. Nous volons à son secours ; mais, venus sans méfiance à terre, nous étions sans armes. L’aumônier seul de la Durance avait un fusil chargé avec de la cendrée. Répugnant à se servir de cette arme, même pour sa défense personnelle, il l’avait remise à l’un de nos officiers. Nous tous nous n’avions que des bâtons. La partie était donc bien loin d’être égale entre nous et nos adversaires. Bientôt un des nôtres eut la mâchoire fracassée, un autre l’épaule traversée d’une javeline. De nouveaux assaillans arrivaient de toutes parts, et nous courions grand risque de succomber sous le nombre. Nous n’avions eu d’abord que l’infériorité des armes ; nous étions à présent cinquante à peine contre mille. Déjà une bande d’insulaires montés sur une grande pirogue de guerre s’apprêtait à nous couper de nos canots, quand un coup de canon parti de la Durance enleva tout l’avant de la frêle embarcation. Un autre boulet vint tomber comme la foudre au milieu des sauvages qui nous faisaient face. C’est la première fois que les habitans de Tonga-Tabou étaient témoins des terribles effets de l’artillerie. Ils ne résistèrent pas à cette manifestation formidable de notre puissance. L’ennemi se dispersa, et nous restâmes maîtres du terrain.

Cette fâcheuse collision, dans laquelle nous eûmes trois blessés, décida l’amiral à ne pas prolonger son séjour à Tonga-Tabou. Le regret que nous causa ce départ se manifesta par d’amères critiques. Il ne manque jamais de prophètes après coup. Bien des gens prétendirent que, si l’on eût fait sentir plus tôt aux insulaires, le pouvoir de nos armes, on eût évité cette attaque. Il fallait, disait-on, traiter les sauvages comme des enfans et leur imprimer dès l’abord une terreur salutaire. C’était ainsi, assuraient les partisans des rigueurs préventives, que Cook avait su se faire respecter partout, et qu’il était encore vénéré dans les îles de l’Océanie comme un être d’une essence supérieure. On oubliait que cette dureté inflexible à laquelle l’illustre capitaine anglais était peut-être trop enclin avait probablement causé sa mort sur les rivages des îles Sandwich. On ne peut contester sans doute que les sauvages aient un suprême respect pour la force, mais il faut se tenir en garde contre leur esprit mobile. Aucun sentiment ne les affecte longtemps. Ainsi dès le lendemain du meurtrier conflit de Panghaï-Modou les choses, avaient repris sur cet îlot leur aspect accoutumé. Le marché se trouvait aussi bien approvisionné que les jours précédens ; les insulaires n’y étaient pas moins nombreux, et les femmes, revenues de leurs appréhensions, avaient retrouvé toute leur coquetterie et repris leurs gracieux manèges.

Des bruits fort alarmans s’étaient néanmoins répandus dans l’île de Tonga-Tabou. On, avait beaucoup exagéré, comme il arrive toujours en pareil cas, le chiffre des victimes. Véa, fort inquiète vint, dans sa pirogue, le long de la Durance. Suivant sa touchante coutume, elle m’apportait les présens qu’elle croyait le mieux faits pour me plaire : des étoffes du pays, des nattes, des coquilles. Elle y avait joint cette fois des fruits, des tourterelles et deux charmantes perruches. Quelques instans après son départ, je pus l’aller rejoindre à terre. Je lui offris à mon tour une partie de mon petit trésor. Outre les colliers de verroterie qui composaient presque seuls la mince pacotille que j’avais emportée de France, je possédais un lot assez considérable de couteaux, de ciseaux de charpentier et de clous. Je le mis tout entier aux pieds de Véa. La jeune insulaire ne se lassait pas d’admirer ma magnificence. Sa joie fut bientôt dissipée, quand je lui appris que les corvettes allaient mettre sous voiles et que le moment de notre séparation était arrivé. Sa douleur fut si vive qu’elle accrut encore, s’il était possible, mes regrets. Ce fut alors qu’ignorante, comme une pauvre sauvage, des liens qui m’enchaînaient, Véa me supplia de laisser partir mon bâtiment et de rester à jamais près d’elle. Si je n’avais suivi que mon inclination, je n’aurais pas hésité à me rendre à ses vœux ; mais la pensée seule de la désertion m’épouvantait. Ce ne fut pas sans peine que je fis comprendre à Véa la dure loi à laquelle je devais obéir : elle versa d’abondantes larmes, et devant ces témoignages d’une affection naïve il me fallut faire, je l’avoue, un grand effort sur moi-même pour persister dans ma résolution. La voix de l’honneur l’emporta enfin, et l’enseigne de vaisseau de la Durance regagna son bord avec un héroïsme digne de Titus ou de Louis XIV.

Après dix-sept jours passés sur la rade de Tonga-Tabou, nous fîmes nos dispositions d’appareillage. La reine vint en personne nous porter ses adieux ; elle obtint seule d’être reçue à bord. Nous étions sous voiles lorsqu’un des chefs les plus importans de l’île se présenta pour réclamer cette faveur à son tour. Tout occupés du soin de diriger nos corvettes dans des passes dangereuses, nous dûmes rester sourds à son appel. Cet egui se découragea et ne tarda pas à tourner la proue de sa pirogue vers la terre. Toutes les embarcations qui nous entouraient l’imitèrent. Il ne resta plus près de nous qu’une double pirogue, qui continua de s’attacher à nos pas jusqu’au moment où nous eûmes gagné la haute mer. Sur cette pirogue était la pauvre Véa. Sa persévérance fut récompensée : on lui permit d’accoster un instant la corvette. Elle put ainsi me remettre de nouveaux présens, dernier souvenir de sa pure et naïve tendresse. Puis elle aussi dut se diriger vers son île. Le vent nous emporta dans des directions opposées. Longtemps d’un œil humide je suivis son canot, qui bondissait légèrement sur la vague. Debout sur le tillac, s’appuyant d’une main au mât qui supportait la haute voile de natte, Véa tenait aussi ses yeux attachés sur la corvette. Nous échangeâmes ainsi et du cœur et du geste un suprême adieu. Enfin la distance ne me laissa plus distinguer qu’une forme indécise ; je m’assis sur le bastingage et, — oserai-je l’avouer aujourd’hui ? — je cachai ma tête dans mes mains pour pleurer.


III

Les quinze jours que nous venions de passer dans le port de Tonga-Tabou furent les derniers beaux jours de notre campagne. Jusqu’alors nous avions subi de grandes privations, nous avions traversé mille dangers : le temps des véritables épreuves approchait. Je ne m’appesantirai plus sur tous les périls que présenta notre navigation à travers des parages complètement inconnus : je craindrais la monotonie de pareils récits, qui ne peuvent offrir un véritable intérêt qu’aux hommes vieillis dans le métier ou à ceux qui se préparent à en affronter avec joie toutes les fortunes. Ces périls nous rappelèrent souvent ceux que nous avions déjà courus sur les côtes de la Nouvelle-Hollande ou de la Nouvelle-Calédonie. Si la Durance en sortit sans échouage, il en faut rapporter tout l’honneur à l’admirable coup d’œil et à la froide énergie de M. de Mauvoisis. Cet officier est certainement le meilleur manœuvrier que j’aie rencontré dans le cours de ma carrière. Que ne joignait-il à une aussi éminente qualité un caractère moins indomptable et le désir de captiver ceux qui servaient sous ses ordres !

Le plan de nos opérations futures était arrêté déjà lorsque nous avions quitté la terre de Van-Diémen. Nous devions suivre la côte septentrionale de l’archipel de la Louisiade et passer entre la Nouvelle-Guinée et la Nouvelle-Bretagne pour gagner, par le détroit de Dampier, la mer des Moluques. Le détroit de Bouton et celui de Salayer nous conduiraient ensuite par un chemin facile dans la mer de Java. La position géographique de quelques-uns des points de l’Océanie avait été soigneusement déterminée par les observations de nos devanciers. C’étaient autant de jalons posés sur notre route pour nous aider à relier nos travaux à ceux de Cook, de Bougainville et de Lapérouse. Le port de Tonga-Tabou, dans l’archipel des Amis, était un de ces jalons ; le havre de Balade, situé sur la côte orientale de la Nouvelle-Calédonie, en était un autre. Nous avions donc intérêt à prendre de ce dernier port notre point de départ avant de nous engager dans de nouvelles reconnaissances. De Tonga-Tabou à Balade, nous avions quatre cents lieues à parcourir ; mais Balade se trouvant à l’ouest de Tonga-Tabou, les vents alisés nous assuraient vers ce point une prompte traversée.

Les premières terres que nous aperçûmes, distantes de quatre-vingts lieues environ de la Nouvelle-Calédonie, appartenaient à l’archipel auquel Quiros avait donné le nom de terre du Saint-Esprit et Cook celui de Nouvelles-Hébrides. Nous avions franchi le canal qui sépare, à l’extrémité de ce groupe important, l’île Tanna de l’île d’Annatom, et nous approchions avec précaution des côtes de la Nouvelle-Calédonie, faisant peu de voiles pendant la nuit, nous arrêtant dès que le ciel commençait à s’obscurcir, et toujours prêts à changer de route, si quelque danger soudain venait à se présenter sur notre passage. Cette conduite prudente nous épargna un naufrage. Quelques heures avant le jour, nos corvettes se trouvèrent entourées d’une multitude d’oiseaux de mer dont les cris attirèrent l’attention de l’officier de quart. Les oies du Capitole ne s’envolèrent pas plus à propos. L’officier de quart se hâta de mettre en panne, et les premières lueurs de l’aube nous montrèrent à peu de distance une chaîne de récifs, sur laquelle nous eussions infailliblement couru nous briser, si nous avions poursuivi quelques instans de plus notre route. La vigilance est la première qualité du marin ; la seconde est la présence d’esprit, car la navigation ne connaît guère que des dangers imminens.

Cette rencontre inattendue fut la seule que nous fîmes jusqu’au moment où nous jetâmes l’ancre dans le havre de Balade ; mais combien de sillons il a fallu tracer sur la surface de l’Océan-Pacifique avant que ces périls inopinés cessassent d’être des incidens habituels ! Là où les roches végètent et poussent insensiblement leurs rameaux jusqu’à la surface, il n’est pas de sentier qui soit sûr, pas de route si fréquentée qui ne soit semée d’embûches. Faut-il donc s’étonner que les mers de l’Océanie aient vu se succéder tant de naufrages ? La seule chose qui devrait surprendre au contraire, c’est qu’un si grand nombre de navires, échappant aux dangers d’une semblable navigation, regagnât chaque année le port.

Le cœur encore rempli des riantes visions de Tonga-Tabou, nous ne remarquâmes pas sans tristesse l’aspect âpre et stérile des montagnes qui dominent le havre de Balade. Un ciel voilé, des eaux sombres, une plage dépouillée, ajoutaient à la mélancolie de ce paysage. Les naturels, accourus à bord de nos corvettes dans des pirogues grossières, nous rappelèrent les nègres de la terre de Van-Diémen. C’était, à s’y méprendre, la même race, rendue plus hideuse encore par la famine et par les passions féroces dont sa physionomie portait l’empreinte. Pauvre peuple ! il n’était pour nous qu’un objet de dégoût, quand il eût dû plutôt être un objet de pitié. Ceux qui ont vu les Nouveaux-Calédoniens, leur face bestiale, leur front déprimé, leur regard de cannibales, pourront seuls apprécier tout ce qu’il y eut de touchant dans la pensée qu’eut Mgr à Amata de leur porter en 1844 les lumières de la foi. Choisir ainsi les membres les plus déchus de la grande famille, montrer pour eux cette espèce de prédilection qu’une mère accorde au malheureux enfant disgracié de la nature, à l’être chétif ou difforme dont l’œil de l’étranger se détourne avec horreur, c’est là certes un dévouement dont les annales de l’antiquité n’ont jamais offert d’exemples, et qui ne pouvait être inspiré que par la douceur et l’humilité de la loi nouvelle.

L’amiral ne se fût arrêté que quelques jours dans le havre de Balade, si les progrès rapides que faisait la maladie de M. de Terrasson ne lui eussent inspiré la crainte de troubler, en reprenant la mer, les derniers momens d’un ami qu’il ne pouvait plus conserver l’espoir de sauver. Depuis deux mois, une fièvre lente tarissait chez le commandant de la Durance les sources de la vie. M. de Terrasson vit arriver sa fin avec la sérénité d’un sage et la douceur d’un chrétien. En mourant, il voulut nous laisser un dernier souvenir de son inépuisable bonté : non-seulement il légua toute sa bibliothèque, qui était assez considérable, à ses officiers, mais il prit soin d’en faire lui-même la répartition avec un discernement qui seul eût indiqué l’intérêt qu’il portait à chacun de nous. L’aumônier de la. Durance fut le dépositaire de la correspondance que M. de Terrasson avait échangée avec l’amiral. C’est là qu’il eût fallu chercher le secret de la blessure qui l’avait frappé au cœur. Ami sincère et dévoué, M. de Terrasson avait plus consulté ses sentimens que ses forces lorsqu’il avait entrepris ce long et périlleux voyage. Cependant son énergie le soutint jusqu’au jour où il put soupçonner que l’intrigue lui avait ravi la confiance et l’affection de son ami. À dater de ce moment, il ne fit plus que languir. M. de Bretigny essaya vainement d’effacer l’impression douloureuse dont il avait été la cause involontaire : il est un âge où l’âme, comme le corps, semble avoir perdu son élasticité où toute plaie devient un ulcère, où tout chagrin dure jusqu’à la mort. Le commandant de la Durance eut du moins la douceur, avant de s’éteindre, de savoir qu’il avait complètement dissipé des préventions qu’on ne lui eût jamais laissé entrevoir, si son amitié inquiète ne les eût devinées et obligées à se découvrir. M. de Terrasson succomba au milieu de la nuit. Les officiers de la Durance entouraient son chevet, et ce fut la main de l’amiral qui lui ferma les yeux. Des sanglots éclatèrent de toutes parts à bord de la corvette, quand l’équipage apprit la perte irréparable qu’il venait de faire. Pour nous, qui, plus rapprochés de ce chef vénéré, avions pu mieux connaître encore la noblesse de son âme, qui chaque jour recevions de nouveaux témoignages de sa bienveillance, nous portâmes jusqu’à la fin de la campagne son deuil dans nos cœurs. Si M. de Terrasson eût vécu, l’issue de cette expédition eût peut-être été moins funeste. En tout cas, il n’eût jamais séparé, comme devait le faire M. de Mauvoisis, son sort de celui de ses compagnons

À peine les dépouilles mortelles de M. de Terrasson eurent-elles été confiées à la terre, que nous vîmes arriver à bord de la Durance le capitaine de pavillon de l’amiral. M. de Mauvoisis venait prendre le commandement de notre corvette, et le lieutenant en pied de la Truite, M. de Vernon, le remplaçait dans ses fonctions de capitaine de pavillon à bord de ce dernier bâtiment. La nomination de M. de Mauvoisis à un commandement qui lui appartenait d’ailleurs de droit ne fit qu’ajouter à nos regrets. Nous partagions toutes les préventions qu’avait inspirées aux officiers et aux passagers de la Truite l’humeur altière de notre nouveau commandant. Dans l’empressement que sembla mettre l’amiral à investir M. de Mauvoisis d’un commandement à peine vacant depuis vingt-quatre heures, nous voulûmes voir le secret désir d’éloigner de sa présence un homme qu’il pouvait accuser d’avoir égaré sa raison et son cœur.

Plongé pendant quelques jours dans un accablement qui nous fit craindre une nouvelle catastrophe, M. de Bretigny donna enfin des ordres pour le départ, et le 29 mai 1793, les corvettes, favorisées par une fraîche brise de sud-est, s’éloignèrent avec joie des funèbres parages de Balade.

Pendant deux mois, nous naviguâmes au milieu des récifs et des orages, échappant chaque jour par miracle à quelque nouveau danger. Ce fut presque au sortir du havre de Balade que, dirigeant notre route vers l’archipel de Santa-Cruz, situé entre les Nouvelles-Hébrides et l’archipel de Salomon, nous entrevîmes, malheureusement sans songer à nous y arrêter, l’île sur laquelle les frégates de Lapérouse avaient fait naufrage il y avait déjà onze ans. Nous ne soupçonnâmes pas qu’au milieu de tous ces archipels où chaque îlot, chaque récif avait pu devenir le tombeau de nos compatriotes, c’était précisément cette île inconnue qui avait été le théâtre du tragique dénoûment dont nous cherchions à percer le mystère. Ce voile ne devait être soulevé que trente-cinq ans plus tard par le capitaine Dillon et par le capitaine Dumont d’Urville. Du reste, il paraît aujourd’hui certain que, quand bien même nous eussions abordé alors à l’île de Vanikoro, nous n’y eussions plus rencontré un seul des naufragés dont le sort excitait en France un si vif et si légitime intérêt. Ceux qui avaient survécu au désastre s’étaient hâtés de construire, à l’aide des débris d’une des deux corvettes, un fragile esquif sur lequel ils avaient quitté l’île : courageuse tentative qui ne devait aboutir qu’à un nouveau naufrage ! C’eût été le lieu où était venue se briser cette épave qu’il eût fallu découvrir pour rendre à la France quelques-uns des enfans dont elle attendait avec anxiété le retour. Plus de soixante années de recherches n’ont point éclairci ce nouveau problème.

Notre campagne se poursuivait cependant au milieu de difficultés sans cesse croissantes. Nous visitâmes vainement la côte méridionale des îles Salomon, nous pénétrâmes au cœur de ce dangereux labyrinthe que forme, à l’extrémité de la Nouvelle-Guinée, l’archipel de la Louisiade, et qui s’étend du cap de la Délivrance, découvert par Bougainville, au cap du Roi-Guillaume, découvert par Dampier, labyrinthe où nul ne s’était aventuré avant nous, où nul ne nous a suivis et ne nous suivra peut-être jamais. Nous explorâmes ainsi près de deux cents lieues de récifs. Que de fois, entraînés par la brise ou dominés par de violens courans, il nous fallut nous engager dans des canaux douteux, franchir des hauts-fonds qu’effleurait notre quille, ou chercher à tout hasard une issue entre deux brisans ! Nos corvettes rasaient de si près la côte, que la brise, en soufflant de terre, apportait jusqu’à bord les parfums les plus suaves. De chaque baie que nous traversions, nous voyions se détacher de nombreuses pirogues dont quelques-unes portaient jusqu’à vingt rameurs. Ces embarcations, se tenant toujours à distance, nous entouraient comme un essaim, non d’abeilles, mais de guêpes, car il était rare que les sauvages qui les montaient ne nous envoyassent pas comme adieux, après quelques insignifians échanges, une volée de leurs flèches ou une décharge de leurs frondes. Un de nos marins atteint d’une de ces flèches, sans doute empoisonnée, mourut, dans la nuit même, du tétanos. Quelquefois nous ripostions par un coup de fusil qui mettait en fuite tous ces misérables assaillans. Le plus souvent nous poursuivions notre route, dédaigneux de pareilles attaques, et gémissant de ne pouvoir rencontrer sur aucun point des êtres qui nous parussent dignes du nom d’hommes.

Les pluies abondantes qui nous avaient assaillis depuis notre atterrage sur les îles Salomon avaient répandu à bord de nos bâtimens une humidité qui seule eût suffi pour disposer les équipages au scorbut. Une relâche était devenue indispensable, mais il fallait que cette relâche eût lieu dans un pays qui nous offrît quelques ressources pour réparer nos forces épuisées, et qui nous permît aussi de renouveler nos vivres de campagne. Des cocos, des ignames et des bananes pouvaient bien apporter quelque soulagement à nos misères : ce n’étaient pas là les provisions qui pouvaient nous permettre de continuer notre voyage et d’accomplir de longues traversées. Ce qui nous restait des vivres emportés de France était complètement gâté. Le vin s’était aigri, les farines s’étaient échauffées, et ces alimens malsains hâtaient le développement du principe scorbutique dont nous étions depuis longtemps infectés. Cette affreuse maladie faisait chaque jour à bord des progrès effrayans. La plupart des matelots et des officiers, l’amiral lui-même, en ressentaient les atteintes. Dans cette situation fâcheuse, il n’y avait plus à hésiter : il fallait s’éloigner de la Nouvelle-Guinée, que nous savions, par l’expérience acquise l’année précédente, fertile en orages et en calmes. Nous eussions voulu gagner l’île de Java, où nous étions certains de trouver à nous ravitailler ; mais la rapidité avec laquelle se propageaient et s’aggravaient les symptômes du scorbut indiquait assez que nous ne pourrions aller jusque-là sans toucher du moins à un port intermédiaire. Aussi, dès que nous eûmes pris la résolution d’ajourner à des temps meilleurs la continuation de nos travaux, nous n’eûmes plus d’autre pensée que d’atteindre les Moluques par le chemin le plus court et le plus, prompt. C’est ainsi qu’après avoir franchi le détroit de Dampier [1], qui sépare la pointe méridionale de la Nouvelle-Bretagne de l’île Rook, voisine de la Nouvelle-Guinée, après avoir suivi d’assez près la côte occidentale de la Nouvelle-Bretagne, de plus loin celle de la Nouvelle-Irlande, nous nous décidâmes à diriger notre route de manière à passer encore une fois au nord des îles de l’Amirauté et des Anachorètes.

Pendant quelques jours, les vents furent très variables, le temps sombre et pluvieux. Ce ne fut que le 16 juillet, à la pointe du jour, que nous vîmes les îles des Anachorètes. À partir de ce moment, nous semblâmes nous traîner plus lentement encore vers le but ardemment désiré ; la brise ne soufflait plus que par bouffées orageuses, et notre sillage ne se ranimait un peu que lorsque des torrens de pluie venaient fondre sur nous. Quand le ciel ne se déchirait pas pour livrer passage à ces effroyables averses, un dôme de plomb semblait peser sur nos têtes. C’était une voûte d’un bleu noirâtre qui s’appuyait de chaque côté à l’horizon sans laisser une fissure par où pût poindre un coin du véritable ciel. Une morne mélancolie régnait à bord de nos bâtimens. M. de Bretigny n’avait pu se relever de l’impression douloureuse que lui avait causée la perte de son ami. Il était resté sombre et silencieux, éprouvant un dégoût presque invincible pour toute espèce d’alimens. Peu de jours après notre départ du havre de Balade, les premiers symptômes du scorbut étaient venus se joindre à cet abattement moral et avaient aggravé un état qui inspirait déjà de vives inquiétudes. Lorsque nous arrivâmes sur les côtes de la Nouvelle-Bretagne, le scorbut avait fait de rapides progrès, et de nouveaux accidens indiquaient que l’amiral venait d’entrer dans la dernière période de cette cruelle maladie. L’air de la terre pouvait seul encore le sauver. Les officiers de la Truite le pressaient de se séparer de la Durance, dont la marche inférieure n’avait pas cessé, depuis le commencement de la campagne, de retarder sa conserve : M. de Bretigny résistait à toutes leurs instances. On lui fit enfin comprendre que le danger n’était pas pour lui seul, que chaque jour de plus passé à la mer pouvait coûter la vie à quelques-uns de ces malheureux, dont il ressentait les souffrances plus cruellement que les siennes. Dès qu’on eut cessé de l’entretenir de sa sûreté personnelle, et qu’on eut réussi à intéresser l’affection si vive qu’il portait à ses subordonnés, l’amiral se sentit vaincu. L’île Waygiou n’était plus, si les vents nous favorisaient, qu’à deux ou trois jours de marche des corvettes. Il autorisa M. de Vernon à forcer de voiles pour s’y rendre ; mais il était trop tard. Dans la nuit même, les symptômes les plus alarmans se déclarèrent ; les douleurs devinrent si violentes, qu’il fallut perdre tout espoir d’atteindre l’île Waygiou en temps opportun. La Durance était encore en vue ; la Truite mit en panne, et notre chirurgien-major fut appelé à bord de cette corvette. Une consultation eut lieu entre les officiers de santé des deux navires et les naturalistes qui étaient en même temps médecins. Il s’agissait de donner ou de ne pas donner un bain au malade : on discuta longtemps, et l’on finit par tomber d’accord sur la nécessité d’essayer de l’unique moyen que l’on crut avoir de calmer des douleurs si aiguës qu’elles ne pouvaient manquer d’amener une congestion cérébrale. Malheureusement à peine l’amiral fut-il plongé dans l’eau, qu’il fut pris de convulsions terribles. Une heure après le coucher du soleil, il rendit le dernier soupir.

La mort de l’amiral causa à bord des deux corvettes une stupeur générale. M. de Mauvoisis, que son rang et son ancienneté appelaient désormais au commandement en chef de l’expédition, ne parut pas le moins affecté. Le lendemain, les derniers devoirs furent rendus aux restes mortels de l’amiral. Nous confiâmes son corps à la mer, ce muet tombeau qui a englouti tant de nobles dépouilles, et dont les gouffres se refermeront encore sur tant d’illustres victimes. Pendant cette lugubre et triste cérémonie, des larmes et des gémissemens n’exprimèrent pas seuls les pénibles sentimens dont chacun de nous était affecté. L’éloge de ce chef si respectable, si bienveillant et si humain était dans toutes les bouches, comme son souvenir devait rester gravé dans tous les cœurs.

Après la perte que nous venions de faire, le pavillon de contre-amiral passa du mât d’artimon de la Truite au mât d’artimon de la Durance. M. de Mauvoisis, en prenant le commandement de l’expédition, s’appuya sur un article de l’ordonnance de 1768 pour arborer cette marque distinctive d’un grade dont il ne lui était point permis de porter les insignes, mais dont il se trouvait appelé à remplir temporairement les fonctions : légitime et glorieux héritage d’un chef qu’il avait noblement secondé depuis le commencement de la campagne, mais héritage peu enviable en ce moment et fait pour refroidir la plus ardente ambition ! La mésintelligence qui s’était introduite sur la Truite et sur la Durance, avec les élémens si disparates dont on avait composé les états-majors, s’était beaucoup accrue par les longues souffrances que nous avions endurées. Il n’avait fallu rien moins que la sagesse de M. de Bretigny, le respect universel qu’il inspirait, pour contenir l’aigreur des esprits et l’empêcher de faire explosion ; mais à un chef sage et conciliant, les malheurs de notre campagne donnaient pour successeur un homme redouté, en butte aux plus absurdes calomnies, et dont le caractère impérieux se refusait à un système de tempéramens devenu, hélas ! trop nécessaire. Pour montrer quelle influence peut avoir sur le sort d’une expédition maritime le caractère personnel du chef qui la dirige, il suffira peut-être de reprendre et de terminer ce récit.

Depuis le déplorable événement qui nous avait ravi M. de Bretigny jusqu’au moment où nous arrivâmes en vue de l’île Waygiou, il ne s’écoula pas moins de vingt et un jours. Nous n’avancions qu’à la faveur de quelques orages. Le chiffre de nos scorbutiques ne cessait d’augmenter, et la tâche du petit nombre d’hommes qui étaient demeurés valides en devenait chaque jour plus pénible. À bord de la Durance, tous les officiers avaient été plus ou moins atteints du fléau. J’étais le seul que cette affreuse maladie eût épargné. Aussi, dès qu’un grain se présentait à l’horizon, s’empressait-on de me faire appeler pour prendre le commandement de la manœuvre. L’officier de quart se mettait à l’abri, et je restais sur le pont jusqu’à ce que la pluie fût passée. Ce surcroît de service ne laissait pas d’être à la longue fort pénible, car il ne me dispensait pas de faire presque toutes les nuits mes quatre heures de quart. À l’âge de vingt ans, on supporte aisément la fatigue ; on résiste moins bien à la privation de sommeil. Je ne sais en vérité comment je réussissais à me tenir éveillé pendant ces quatre mortelles heures, où le calme et le battement monotone des voiles contribuaient encore à appesantir mes paupières. Je me promenais constamment à grands pas, me heurtant souvent à l’angle de quelque claire-voie où à quelques-uns des taquets cloués sur le pont. C’était moins de la veille qu’un sommeil lucide ; mais enfin je faisais de mon mieux pour ne pas succomber à la tentation. Si j’avais eu l’imprudence de m’asseoir sur le banc de quart ou sur le bastingage, je n’aurais pas gardé une minute les yeux ouverts, et un coup de canon ne m’eût point tiré de ma léthargie. Un jour que les grains avaient été plus fréquens que de coutume, et qu’il m’en avait fallu, de six heures du soir à quatre heures du matin, recevoir plus d’un qui ne m’était pas destiné, le moment de prendre pour mon propre compte le quart que j’avais fait jusque-là pour le compte de mes camarades arriva sans que j’eusse pu consacrer un seul instant à ma toilette. Le lever du soleil me surprit donc dans une tenue fort peu militaire : j’étais en pantoufles. Ce n’était pas un grand crime ni une grande étrangeté à bord de la Durance. Les campagnes scientifiques finissent toujours par conduire à un certain relâchement dans cette étiquette dont il est si important de ne pas se départir à bord d’un navire de guerre. Tourmenté par une insomnie fiévreuse, M. de Mauvoisis, qui n’approuvait guère les dispositions conciliantes de son prédécesseur, trouva l’occasion bonne pour montrer que le commandement avait changé de mains, et il m’adressa une sévère réprimande. J’avais la conscience d’avoir mérité par ma conduite l’éloge plutôt que le blâme. Fixant sur M. de Mauvoisis un regard qui semblait défier le sien, je lui répliquai sèchement « qu’un officier qui, depuis plus de quinze jours, recevait la pluie sur le corps pour le compte de tous ses camarades n’avait pas le temps de s’occuper de sa toilette. » Je m’attendais à recevoir l’ordre de me rendre aux arrêts. M. de Mauvoisis ne m’infligea pas cette punition, et son indulgence fut ici une faiblesse, car dans le service militaire s’il faut avoir grand soin de ne point être injuste, il est plus important encore de ne jamais laisser l’autorité recevoir une leçon de ses inférieurs ; mais M. de Mauvoisis avait au fond une certaine estime pour ce jeune homme qu’il savait étranger à toutes les coteries qui divisaient nos états-majors. Peut-être aussi, comme tous les caractères fiers, avait-il un secret respect pour la fierté. Il tourna brusquement sur ses talons et rentra dans sa chambre sans m’adresser une nouvelle parole.

Je me suis plus tard reproché ce mouvement de vivacité. Il eût été plus généreux, dans la situation où nous nous trouvions, d’accepter en silence un injuste reproche. M. de Mauvoisis avait un orgueil intraitable ; mais son plus grand malheur avait été de s’engager dans une expédition où ses qualités mêmes devinrent des défauts. La révolution de 89 venait d’inaugurer le règne des encyclopédistes. Notre commandant n’avait aucune sympathie pour ces tendances nouvelles. Il disputait avec humeur son navire aux envahissemens de la science, qui venait installer malgré lui des arbres à pain jusque sur la dunette. Tous ces prétendus bienfaiteurs de l’humanité, avec les herbiers dont ils devaient doter la France, les graines potagères dont ils enrichissaient des plages désertes, lui rappelaient, disait-il, le titre bien connu d’une pièce de Shakspeare, Beaucoup de bruit pour rien. Les savans dont M. de Mauvoisis ménageait si peu la susceptibilité représentaient abord le parti de la révolution. La politique associa insensiblement à leurs griefs la plupart des officiers qui n’appartenaient pas à la noblesse, et comme le camp qui attaque est toujours plus ardent que celui qui défend, M. de Mauvoisis, à cette époque de notre campagne, n’eût peut-être pas trouvé à bord des deux corvettes une seule voix qui osât s’élever en sa faveur.

Par un bonheur inespéré, les équipages demeuraient fort calmes au milieu de ces luttes. Nos officiers étaient tous des hommes d’élite, et quand les matelots se sentent commandés par des gens qui savent leur métier, on a bien rarement à leur reprocher des actes d’indiscipline. Cependant il était temps qu’une relâche vînt apporter quelque soulagement à nos misères, car si la patience de nos marins eût pu supporter de plus longues épreuves, à coup sûr la santé des plus robustes ne les aurait pas subies impunément.

Enfin le 11 août à midi nous aperçûmes à l’horizon le sommet des hautes montagnes de l’île Waygiou. Nous allions entrer dans la Malaisie. Les nouvelles populations que nous devions rencontrer n’étaient point faites sans doute pour nous inspirer une confiance sans limites Habituées cependant à reconnaître la suprématie de la compagnie des Indes néerlandaises, il était probable qu’elles nous réservaient un accueil moins hostile que les féroces insulaires avec lesquels nous avions vainement tenté de lier des relations amicales. Des vents très faibles et variables continuaient par malheur à retarder notre marche. Des embarcations furent expédiées en avant pour chercher un port où nos navires épuisés pussent jeter l’ancre. Sur la côte orientale de Waygiou, les officiers chargés de cette reconnaissance découvrirent, à l’abri d’un îlot, un havre que les naturels du pays leur désignèrent sous le nom de Boni-Soïné. Nous n’avions pas à espérer de ressources bien abondantes sur ce point, quoiqu’on eût reconnu dans le voisinage des cocotiers et quelques traces de culture ; mais ce qu’il fallait à nos scorbutiques, c’était l’air de la terre. Un bain de sable pris au soleil eût plus avancé leur guérison que tous les rafraîchissemens du monde. Pendant sept mortels jours, des calmes ou des brises contraires nous empêchèrent de pénétrer dans le canal qui devait nous conduire au mouillage. C’était pour nos malheureux malades le supplice de Tantale. Dans notre impatience, nous prîmes le parti de franchir une chaîne de récifs qui laissait à peine quelques pieds d’eau sous notre quille. Quand notre ancre mordit le fond, nous comptions quatre-vingt-dix-neuf jours de traversée. Des pirogues parties des villages environnans nous apportèrent dès le lendemain quelques ignames, du poisson et des tortues.

Notre premier soin avait été d’établir des tentes sur la plage et d’installer nos malades à terre. Sans les pluies qui nous poursuivirent jusqu’à ce mouillage, quelques jours auraient suffi pour nous délivrer de l’horrible fléau qui avait menacé de décimer les états-majors et les équipages des deux corvettes. La plupart de nos malades cependant, même les plus gravement atteints, recouvrèrent des forces et virent disparaître les symptômes qui annonçaient chez quelques-uns d’entre eux une dissolution prochaine. Nous savions qu’en poussant plus avant dans la mer des Moluques, nous trouverions la mousson d’est établie et le ciel plus serein qui l’accompagne. L’île de Bourou et le port de Cayéli, où avait relâché Bougainville, étaient sur la route qui devait nous conduire à Java. Si nous pouvions espérer la guérison complète de nos scorbutiques, c’était à Bourou, où nous étions sûrs de rencontrer toutes les ressources d’un établissement européen, et non à Waygiou, où l’on ne se procurait qu’avec beaucoup de peine quelques rafraîchissemens. L’ordre fut donc donné de se préparer à lever l’ancre dix jours après nôtre arrivée dans le havre de Boni.

La place du chef de l’expédition était à bord de la Truite, qui, par la supériorité de sa marche et son ameublement plus recherché, méritait cette distinction. M. de Mauvoisis transporta son pavillon sur cette corvette aussitôt que les circonstances le lui permirent. M. de Vernon vint le remplacer à bord de la Durance. Je fus désigné par M. de Mauvoisis pour le suivre à bord de la Truite, preuve évidente qu’il ne m’avait point gardé rancune de la scène dans laquelle je m’étais montré si pointilleux et si imprudent. L’état-major de la Truite avait plus souffert encore que le nôtre. Le renfort que lui amenait M. de Mauvoisis était presque indispensable. Je n’en éprouvai pas moins un vif regret de me séparer de mes camarades. Je n’avais reçu d’eux, pendant tout le cours de notre navigation, que des témoignages d’estime et de sympathie. Je n’étais pas, il est vrai, tout à fait étranger à bord de la Truite. Je devais y trouver un assez bon nombre d’amis. Ce que je redoutais, c’était la mésintelligence qui régnait à bord de la corvette amirale. Nous avions bien eu nos dissentimens et nos coteries à bord de la Durance, mais moins vives et moins tranchées qu’à bord de la Truite. D’ailleurs j’avais réussi sur ce bâtiment à garder la neutralité la plus complète ; j’ignorais si je serais aussi heureux dans un autre milieu. Je le fus, Dieu merci. Si j’eus mes querelles, — on en avait à cette époque plus souvent qu’aujourd’hui, — ce furent bien les miennes, et non celles des autres. Jusqu’au dernier moment, je sus me tenir en dehors de divisions qui me paraissaient regrettables sous tous les rapports, et j’eus le bon sens de ne m’associer aux prétentions exagérées ni des uns ni des autres.

Le jour même où nous devions reprendre la mer, M. de Mauvoisis, dont la santé était depuis longtemps très gravement altérée, éprouva une nouvelle crise nerveuse qui le mit dans l’impossibilité de continuer à diriger la navigation des deux corvettes. Il fit appeler M. de Vernon et lui remit, non le commandement supérieur, mais le soin de conduire nos bâtimens au port de Cayéli. Ce fut d’ailleurs une courte et facile traversée. La mer des Moluques connaît peu de tempêtes et ne cache que de rares écueils. En six jours, nous eûmes franchi les cent lieues qui séparent, le havre de Boni de la côte orientale de Bourou. Nous trouvâmes dans cette possession hollandaise l’accueil bienveillant et les ressources inappréciables que nous avions rencontrés l’année précédente à Amboine. Si, en arrivant dans la capitale des Moluques, nous étions déjà dignes de sympathie, cette fois nous étions vraiment dignes de pitié. Lorsque nous avions mouillé sur la rade d’Amboine, nous n’avions encore éprouvé que quelques fatigues. Aucune maladie n’avait exercé ses ravages parmi nous. Nous étions pleins d’ardeur et de confiance. En quelques mois, tout avait changé. La mort avait frappé successivement les deux chefs de l’expédition, et leur avait donné pour successeur un homme d’un mérite incontestable, mais qui, placé sous l’influence d’une maladie nerveuse, impérieux, passionné, cédant mal à propos à l’entraînement de ses opinions politiques, s’était aliéné par ses exigences l’affection de ses subordonnés. Tel était le chef auquel étaient remises les destinées de deux équipages affaiblis et de deux états-majors divisés, à la veille des graves complications qu’il était facile de prévoir. Bien des choses ont changé dans la marine depuis le temps où la Truite et la Durante erraient au milieu des récifs de la Louisiade. Ce qui ne changera jamais, c’est le cœur de l’homme. Nos officiers n’ont plus à craindre les misères dont je viens de tracer le triste tableau. Il n’est pas certain que l’histoire de nos dissensions ne puisse leur être encore un avertissement salutaire. Si jamais l’indulgence fut une vertu et une nécessité, c’est à bord d’un navire. Lorsqu’il n’y a point de divorce possible, il ne faut pas altérer légèrement la bonne harmonie du ménage. Ce n’est point merveille qu’après avoir voyagé trois ou quatre ans face à face, comme deux amans placés dans une litière, on s’inspire mutuellement un peu de lassitude. Que l’on découvre chaque jour à son voisin quelque imperfection qu’on n’avait pas jusqu’alors soupçonnée, ce n’est pas chose non plus dont il faille s’étonner outre mesure ; mais avec un peu de clémence, un peu de généreuse sagesse de part et d’autre, on peut encore parcourir dans une douce intimité une assez longue carrière. Seulement qu’on n’oublie pas une condition essentielle : il faut que le désir de l’union soit surtout dans le cœur du chef, et que, bien différent sur ce point de Tibère, il n’ait d’autre but que de concilier pour régner.


C. JURIEN DE LA GRAVIERE.

  1. Il ne faut pas confondre ce détroit avec le canal du même nom qui, à 360 lieues plus à l’ouest, trace un sinueux passage au navigateur entre Batenta et les îlots qui entourent l’île dit Roi-Guillaume, peu distante de la côte méridionale de Waygiou.