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Souvenirs d’un Naturaliste/11

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Souvenirs d’un Naturaliste
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 2 (p. 766-798).
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SOUVENIRS


D'UN NATURALISTE.




LES CÔTES DE SAINTONGE.


II.

CHATELAILLON. - ESNANDES.




I

Les côtes de la Saintonge et des contrées limitrophes n’ont pas toujours présenté la forme et les contours qu’on leur voit aujourd’hui. Peu de rivages peut-être ont subi d’aussi grands changemens depuis la révolution géologique qui leur donna naissance. Il est vrai qu’ailleurs, à l’embouchure des grands fleuves, il s’est formé des terres nouvelles, et, sans sortir de la France, le Rhône nous offre dans la Camargue un exemple de ces deltas ; il est vrai que sur d’autres points la mer ronge sans cesse et recule peu à peu ses barrières : la Biscaye française nous a montré un curieux exemple de ces érosions ; mais dans les cas analogues à ceux que nous venons de rappeler, l’action modificatrice des fleuves ou de l’océan s’exerce toujours dans le même sens, soit pour créer, soit pour détruire. En Saintonge, grâce à la structure du continent, à la nature minéralogique du sol, les deux effets se produisent à la fois. Partout l’océan attaque et démolit pièce à pièce les saillies de la côte, partout il remblaie les parties rentrantes, et le résultat final de cette double action sera dans l’avenir le comblement des golfes aussi bien que le rasement des promontoires. Tôt on tard la côte jadis si accidentée au nord de la Gironde, de la pointe de la Coubre jusqu’à Longueville, sera presque aussi uniforme que celle qui s’étend au midi, de la pointe de Grave jusqu’à Saint-Jean de Luz. Tout au plus, de légers festons, formés par l’alternance de platains [1] et de pointes, apprendront-ils à nos neveux qu’il y eut là de profondes baies, des caps avancés, des presqu’îles.

Qu’il s’agisse des temps anciens ou des temps modernes, la formation de terres nouvelles se constate à la fois par l’observation directe et par les témoignages historiques ; presque toujours la tradition seule témoigne des empiètemens de la mer, et ce dernier genre de preuves laisse parfois à désirer. La formation, depuis l’époque romaine, de la baie du Mont-Saint-Michel, la séparation, au moyen âge seulement, de l’île de Sésambre, aujourd’hui placée à deux lieues en face de Saint-Malo, sont des faits plutôt probables que certains ; mais en Saintonge on ne saurait conserver de doute sur la puissance érosive des flots. Ici, des cités puissantes ont croulé avec les falaises qu’elles dominaient, et l’océan, après avoir réduit leurs ruines en limon, emporte chaque jour quelque chose aux terres qui en dépendaient. L’histoire nous a conservé les noms et les annales de ces villes, et, guidé par elle, l’œil reconnaît sans peine sur les cartes de M. Beautemps-Beaupré, aux inégalités du fond, les sinuosités de l’ancien rivage [2].

À trois lieues environ au midi de La Rochelle, on trouve la pointe de Chatelaillon, séparée de l’île d’Aix par un bras de mer de 6,000 mètres. Au moyen âge, on allait à pied sec de l’une à l’autre, et l’on trouvait en route deux villes. L’existence de Monmeillan ne nous est connue que par un procès-verbal authentique rapporté par un ancien annaliste de La Rochelle [3]. Il n’en est pas de même de Chatelaillon. Celle-ci fut longtemps la principale ville de l’ancien Aunis, et son autorité s’étendait sur La Rochelle. Fondée, dit-on, par Jules César, fortifiée par Charlemagne, à ce qu’assure Arcère, elle devint, dès avant le XIIe siècle, une baronnie considérable, parfois titrée de principauté. Les Isambert, ses premiers seigneurs, s’allièrent aux maisons souveraines. Souvent ils furent en guerre avec les puissans comtes de Poitou et les ducs d’Aquitaine. Plus tard, Chatelaillon compta parmi ses suzerains les Richemont et les Dunois. C’était alors une forte ville, entourée de hautes murailles et ceinte de fossés profonds. À ses pieds s’étendait un havre de grand abord, et tout navire qui passait dans ses eaux devait mettre pavillon bas, sous peine d’amende. De tout cela, il ne reste plus traces ; murailles et fossés sont tombés dans la mer. En 1660, sept tours, qui faisaient jadis face à la campagne, surplombaient encore la baie. Les tempêtes d’un seul hiver emportèrent ces derniers débris. Au commencement de ce siècle, pendant les guerres de l’empire, un fort s’éleva sur la pointe ; à son tour, il s’est éboulé. Aujourd’hui, un modeste corps de garde de douaniers a succédé à ces forteresses de deux âges ; mais il ne repose pas sur leurs débris. Sur cette falaise qui manque sous eux, tours ou bastions n’ont pas le temps de laisser des ruines, et, comme des soldats frappés à leur poste, ils tombent tout entiers.

MM. Viviers et Beltrémieux, deux de ces hommes trop rares chez qui l’ardeur scientifique résiste aux préoccupations et à l’isolement de la province, me conduisirent, par une belle marée de septembre, à cette côte qui recule toujours. Mes guides portaient le sac et le marteau des géologues, et, par un reste d’espérance, je pris, avec ma pioche, qui pouvait servir à deux fins, des tubes et des flacons. À Angoulin, nous gagnâmes la plage, que couvrent sur ce point d’énormes blocs, formés tantôt entièrement de polypiers, tantôt de coquilles et de débris d’oursins pétrifiés. Certes partout ailleurs cette localité m’eût fourni une ample récolte ; mais jusqu’à deux pas des roches, qui ne couvrent jamais, arrivait un lit de vase molle, et force me fut de renoncer aux animaux vivans, d’imiter mes compagnons et d’attaquer à coups de pic la mine de fossiles ouverte devant nous. À Chatelaillon, même mécompte. Cette fois j’en avais pris mon parti d’avance, et j’admirai sans arrière-pensée le curieux spectacle de la côte. Au-dessus de nous s’élevait la falaise, alors dans l’ombre, semblable à un immense mur perpendiculaire veiné de larges bandes presque horizontales. Ça et là faisaient saillie comme autant de tourelles appliquées à sa surface d’énormes masses de terrain qui semblaient détachées de toutes parts et prêtes à tomber. De nombreux débris aux cassures vives nous apprenaient que l’éboulement pouvait avoir lieu d’un instant à l’autre, et semblaient nous avertir de hâter notre récolte de fossiles. Au nord, l’île de Ré et la pointe Chef-de-Baie semblaient prêtes à se rejoindre ; à l’ouest, en face de nous, le pertuis d’Antioche ouvrait une large échappée de vue sur l’Atlantique, qui prend ici le nom de mer sauvage ; au midi, la pointe de Fouras et l’île d’Oléron barraient presque entièrement le pertuis de Maumusson. Au milieu de ce bassin, semblable à une sentinelle vigilante, s’élevait l’île d’Aix, dont le soleil détachait nettement les bastions et les falaises. Entre elle et nous s’étendait à près d’une lieue, et presque au niveau de la mer, le plateau de Chatelaillon, en ce moment animé par la présence de quelques cents pêcheurs de moules, qui, chargés de leur butin, fuyaient à grands pas devant la marée montante. Celle-ci marchait vite sur ce sol à peine incliné, et bientôt nous pûmes juger de ses progrès à l’agitation de la vase. Ici la terre et l’eau se ressemblaient trop de couleur et de consistance pour que l’a-il pût les distinguer à d’autres signes que le mouvement. À mesure que la mer montait, on voyait la plaine onduler et se couvrir de longs sillons parallèles ; on eût dit un vaste champ de terre grasse s’agitant de lui-même ou labouré par une invisible charrue. Une tempête sur ce plateau doit être, quelque chose d’étrange ; il doit sembler que la l’alaise est assaillie non par des vagues, mais par des rochers.

La vase qui couvre le plateau de Chatelaillon est loin de représenter, on le comprend sans peine, l’ensemble des terres où s’élevaient les villes et les forteresses des Isambert. Refoulés par les courans, ces débris sont dirigés tout le long de la côte, et partout où une anse quelque peu abritée leur présente un bassin plus tranquille, ils se déposent et augmentent l’atterrissement. Ainsi se sont formées les terres basses et marécageuses de Brouages et du bassin de la Charente à partir de Rochefort, les alluvions placées au fond de l’anse de Fouras, du platain du Ché et tout autour de La Rochelle. Toutes ces alluvions, à peine élevées au-dessus du niveau de la pleine mer, se prêtent admirablement à la fabrication du sel ; aussi le fond de toutes ces anses est-il couvert de marais salans. En outre, des écluses et des canaux conduisent jusque bien avant dans les terres l’eau de mer chargée de ses principes salins, la ramènent vers l’océan aux heures du reflux, et étendent ainsi cette industrie jusqu’aux limites mêmes des atterrissemens.

Les marais salans de Saintonge sont assez curieux à visiter. Etablis sous un ciel moins chaud que ceux du midi de la France, ils ont dû être disposés de manière à suppléer à ce qui manquait de force aux rayons du soleil. Dans cette pensée, on a multiplié les surfaces et compliqué bien plus que dans le Gard ou l’Hérault la distribution des casiers où l’eau vient s’évaporer. Ici chaque marais se compose de sept sortes de chambres distinctes établies à des niveaux différens, de sorte que le liquide puisse aisément passer des premiers jusque dans les derniers. Le marais a la forme d’un grand carré renfermant du côté de la prise d’eau un premier bassin d’un mètre environ de profondeur appelé jard, où l’eau de mer se clarifie par le repos avant de passer dans les conches, où commence le travail d’évaporation. Celles-ci sont trois petits bassins étroits, profonds seulement de 5 à 6 centimètres et disposés de façon que pour passer de l’un dans l’autre l’eau est obligée de parcourir en zigzag toute la largeur du marais. Les mors et les tables où l’eau de mer subit sa seconde et sa troisième évaporation ont à peu près les mêmes dimensions et circonscrivent un carré long occupant environ le tiers du marais. Cette enceinte est partagée en deux par un large bassin de 4 à 5 centimètres de profondeur appelé le muant. À droite et à gauche de celui-ci sont disposées les nourrices, qui n’ont plus que 2 centimètres et demi de profondeur. C’est là que la solution, de plus en plus concentrée par son séjour dans les chambres précédentes, reçoit sa quatrième et dernière préparation avant d’entrer dans les aires où on la laisse cristalliser. De petites levées de terre glaise, disposées avec une régularité parfaite, isolent ces divers compartimens et servent aux besoins de l’établissement. Enfin cet ensemble repose sur le bri [4], argile bleue ou jaunâtre qui n’est autre chose que le terrain d’alluvion laissé là par la mer comme une sorte de restitution faite au continent.

Pour comprendre toute l’étendue de ces atterrissemens, il faut se transporter à deux lieues environ au nord de La Rochelle et visiter la baie de l’Aiguillon. De nos jours, cette baie forme un croissant presque régulier, dont l’entrée n’a guère que 7,000 mètres de large sur 9,000 mètres au plus de profondeur. Autrefois la mer entrait dans les terres, de Longueville à la pointe Saint-Clément, par une ouverture de plus de 34,000 mètres. Le golfe s’évasait ensuite et envoyait en tous sens, au nord jusqu’à Luçon et à Maillezais, à l’est jusqu’à Niort et à Grip, au midi jusqu’à Benon et à Aigrefeuille, des baies secondaires profondes et accidentées. De L’entrée du golfe à Niort, il n’y avait pas moins de 50 kilomètres ; on en comptait 42 de Luçon à Aigrefeuille. Pour aller en droite ligne de Luçon à Aigrefeuille, on avait à traverser le golfe du nord au midi, et à faire par mer un trajet de 42 kilomètres ; ce voyage peut se faire à présent en entier par terre. Aujourd’hui Longueville est à 25 kilomètres du rivage, Luçon à plus de 12, Maillezais à 29, Niort à 48, Grip à 49, Benon à 21, et Aigrefeuille à 22. Entre l’extrémité sud de la baie d’Aigrefeuille et l’ancienne anse de Fouras, il n’y avait que 6 kilomètres ; on n’en comptait pas davantage entre la même baie et la branche septentrionale du bassin de la Charente. On voit que l’ancienne baronnie de Chatelaillon, y compris les territoires de La Rochelle et d’Esnandes, formaient une véritable presqu’île présentant à la mer un front de 30 kilomètres en ligne droite, et se rattachant au continent par un isthme fort étroit.

Les changemens que je viens d’indiquer se lisent d’un coup d’œil sur la magnifique carte de MM. Dufrénoy et Elie de Beaumont ; on y voit les alluvions s’enfoncer dans les terres et y dessiner nettement les anciens rivages. Et qu’on n’aille pas croire qu’il s’agit ici d’une de ces révolutions dont le globe garde la trace, mais que la science seule peut révéler. Celle-ci s’est accomplie à une époque comparativement toute moderne, et la géologie n’a fait que confirmer les indications de l’histoire. Ptolémée, qui a connu et nommé la Charente, ne parle pas de la Sèvre [5], et on le comprend aisément. À l’époque où vivait le célèbre géographe, la Sèvre n’était qu’une modeste rivière qui rencontrait la mer à Niort. À mesure que le golfe s’est comblé, elle s’est allongée et élargie ; elle a acquis de nouveaux affluens : elle a fini par mériter le nom de fleuve. Son embouchure a successivement laissé derrière elle bien des îles jadis placées fort en avant, et qui, englobées par les terres, forment aujourd’hui autant de collines semées sur la plaine, comme autrefois sur la mer [6]. Maillezais, Marans, Velluire, Triaise, Maillé, Vildoux et une douzaine d’autres villages ou hameaux étaient entourés d’eau avec leur territoire, et cela au XIIIe siècle [7]. On trouve encore en place sur certains points les pilotis et les anneaux de 1er qui servirent jadis à amarrer les navires. Ce mouvement ne s’est pas ralenti de nos jours. Lorsque Arcère écrivait il n’y a pas tout à fait un siècle, on voyait, vers le nord de la baie, une île formée de roches escarpées et connues sous le nom de la Dive. L’annaliste de La Rochelle remarque que la pointe de l’Aiguillon avançait chaque année, et que dans peu les terres basses auraient atteint ces rochers. Le fait a vite confirmé ces prévisions. Dès 1824, la Dive était au milieu des champs, et la pointe, s’effilant vers le sud, l’avait dépassée de 4 kilomètres [8].

Des faits et des dates que nous venons de rappeler, il semble résulter que le golfe du Poitou a persisté, jusque vers le commencement du moyen âge, à peu près dans l’état où l’avaient laissé les derniers cataclysmes, c’est-à-dire qu’il est resté ouvert aux flots de l’Océan pendant plusieurs milliers d’années, ensuite qu’à partir d’une époque indéterminée1, mais toute moderne, il a commencé à se combler avec rapidité. Si les choses se sont réellement passées ainsi, l’envasement pourrait bien ne pas être la seule cause des progrès actuels du continent. Peut-être faudrait-il rattacher ce fait à un ordre de phénomènes tout différent, et dont la Scandinavie nous fournit un curieux exemple. On sait que les côtes de cette presqu’île s’élèvent d’un côté par un mouvement à peu près régulier et lent qui a pu être mesuré. Se passerait-il ici quelque chose d’analogue, et le comblement du golfe tiendrait-il, au moins en partie, à relèvement progressif de la contrée au-dessus de son ancien niveau ? Cette question est d’autant plus permise, que des faits positifs attestent sur quelques points l’action récente de ces forces géologiques qui modifient sans cesse la mince pellicule appelée par nous terre ferme. Aux environs de Fontenay, au milieu même des marais dont nous venons de rappeler l’origine, existent des dépôts coquilliers bien connus des géologues sous le nom de buttes de Saint-Michel-en-l’Herm. Ce sont des bancs considérables composés de coquilles d’huîtres, de moules de peignes, appartenant aux mêmes espèces qui peuplent les mers voisines [9]. Toutes ces coquilles sont en place ; un très grand nombre ont leurs deux valves réunies par le ligament qui sert de charnière, et n’ont pas changé de couleur ; il en est même qui renferment encore une matière animale jaunâtre, résidu du mollusque qui les remplissait autrefois. En un mot, tout dans ces buttes annonce que ces coquillages ont vécu et sont morts là où on les trouve aujourd’hui, et pourtant leurs couches supérieures sont à 8 et 13 mètres au-dessus du niveau des plus fortes marées. Pour expliquer leur existence, il faut bien admettre des soulèvemens locaux circonscrits. Que présenterait de plus étrange un soulèvement plus lent, mais plus étendu des pays voisins ?

Quoi qu’il en soit, l’entrée de l’Aiguillon se rétrécit incessamment au nord. Au midi, la côte n’a éprouvé aucun changement notable, et la pointe de Saint-Clément abrite encore, comme au moyen âge, le petit village d’Esnandes. C’est là que le docteur Sauvé me conduisit pour observer ces curieux phénomènes, contre-partie exacte de ceux qui se passent à Chatelaillon. Grâce à son rapide cabriolet, une heure nous suffit pour franchir les collines ondulées de la presqu’île primitive, et du haut du dernier coteau nous aperçûmes à nos pieds Esnandes avec ses jolies maisons blanches et propres, avec sa singulière église. Ce dernier monument ne ressemble guère à une maison de prière et de paix. N’était la croix qui surmonte un clocher carré et massif comme un donjon, on la prendrait bien plutôt pour un château fort. Des fossés ruinés l’environnent encore. La toiture est cachée par une plate-forme et un chemin de ronde flanqués de tourelles et hérissés de créneaux. La porte et les croisées sont commandées par des mâchicoulis. Çà et là des meurtrières et des embrasures complètent ces préparatifs de défense, et, pour plus de sûreté, toute ouverture a été solidement murée du côté de la mer. C’est de là en effet que venait le danger, car, protégée par ses marais, Esnandes n’avait guère à redouter que des excursions de pirates, et, trop pauvre pour s’entourer de murailles, elle avait métamorphosé son église en forteresse. Marsilly et quelques autres villages de la côte n’avaient pas d’autres moyens de défense ; mais aucun de ces édifices n’est aussi bien conservé que celui dont je viens de parler.

Du haut du clocher d’Esnandes, on embrasse l’ensemble du pays. Au midi, la vue est arrêtée par les coteaux qui s’étendent jusqu’à La Rochelle, par le petit plateau de Vildoux, dont les anciennes berges gardent encore les « anneaux de fer où s’amarraient les navires du moyen âge. Au nord et à l’est s’étend, comme un grand lac solide, la plaine, que les prairies, les champs, les marais, émaillent de leurs riches teintes. À l’horizon pointent la cathédrale de Luçon, les coteaux de Maillezais et de Fontenay, tandis que Marans et son territoire reprennent momentanément l’apparence de ce qu’ils furent autrefois, et semblent une petite île. À l’ouest, la plage va se fondant avec la mer d’une manière si insensible, que toute limite disparaît, et que l’œil passe, sans s’en apercevoir, de la terre à l’océan. Entre les deux, la vase sert d’intermédiaire, et, sans cesse refoulée vers le fond, elle se tasse, dépasse quelque peu le niveau des marées, se dessèche alors, se consolide, et, bientôt couverte de plantes riveraines, elle ne peut plus être reprise par le flot. C’est ainsi qu’elle avance chaque jour de quelque chose, et menace de combler rapidement ce qui reste de l’ancien golfe. Un brave marin, qui s’était joint au bedeau pour nous faire les honneurs de l’église, nous fit pour ainsi dire toucher du doigt la rapidité de cette invasion. À nos pieds se déroulait une jetée qu’il avait vu construire dans sa jeunesse. Elle marquait alors les limites de la plage, et aux grandes marées les vagues en battaient le talus. Aujourd’hui elle est au milieu des prairies et sert de chemin vicinal. Entre elle et la mer s’étend une zone de 2 kilomètres de large, de 8 kilomètres de long. Voilà ce que la baie a perdu sur ce point seulement et pendant la moitié d’une vie d’homme.

Ainsi placée sur les bords d’une espèce de lac de vase, Esnandes est devenue le centre d’une industrie curieuse qui s’est étendue aux villages de Charron et de Marsilly, mais qu’on ne retrouve peut-être nulle part ailleurs. Nous voulons parler de l’élève des moules. Ces mollusques sont pour les riverains de la baie de l’Aiguillon ce que les huîtres sont pour les habitans de toute la côte, pour ceux de Marennes, de Cancale et de Saint-Vaast, la source d’une aisance générale. L’origine et les développemens de cette industrie, attestés à la fois par la tradition et par d’anciens témoignages écrits, ont été exposés par M. d’Orbigny père dans une brochure imprimée en province, et par cela même trop peu connue ; c’est elle qui nous a fourni les détails qui vont suivre [10].

En 1035, une, barque irlandaise, chargée de bêtes à laine, vint, à la suite d’une tempête, se briser sur les rochers à demi-lieue d’Esnandes, et les marins de ce port, accourus au secours des naufragés, ne purent sauver que le patron. Celui-ci, nommé Walton, ne tarda pas à payer largement ce service. Il croisa quelques moutons échappés au naufrage avec des bêtes du pays, et créa ainsi une belle race, très estimée encore aujourd’hui sous le nom de moutons du Marais. Puis il imagina les filets d’allouret, qui, tendus un peu au-dessus du niveau de la pleine mer, arrêtent au passage des vols entiers de ces oiseaux de rivage qui rasent l’eau au crépuscule ou dans l’obscurité. Mais pour que la chasse fût fructueuse, il fallait aller au centre de l’immense vasière où ces oiseaux trouvent leur nourriture, et y planter des piquets propres à maintenir des rets de trois à quatre cents mètres de long. Wallon inventa le poussepied ou acon, qui sert encore aujourd’hui. L’acon est une espèce de nacelle assez semblable par sa forme à la toue qui figure sur les rébus. Une planche de bois dur, appelée sole, en constitue le fond. Cette planche se recourbe en avant de manière à former une sorte de proue plate. Trois planches légères, clouées sur les côtés et à l’arrière, complètent cette espèce d’embarcation, qui n’a que deux ou trois mètres de long sur cinquante à soixante centimètres de large. Une courte perche et une pelle en bois composent tout l’équipement Pour se servir de l’acon, on s’agenouille sur une jambe en laissant au dehors l’autre, qui est recouverte d’une longue boite. Celle-ci doit servir à la fois de rame et de gouvernail. Le pêcheur, en équilibre sur la sole, serrant fortement les deux bordages, enfonce son pied libre dans la vase, atteint une couche un peu plus ferme et pousse en avant. L’acon glisse sur la vase fluide, et, grâce à cette manœuvre pénible, les Esnandais vont quelquefois avec une rapidité telle que j’avais quelque peine à leur tenir pied en marchant à grands pas sur le rivage.

Le mode de locomotion que nous venons de décrire exige un sol mou et uni. Or tous les ans, à la suite des gros temps d’hiver, la baie, dans toute son étendue, présente une singulière transformation. La vase semble s’être moulée sur les vagues et en avoir conservé la forme. Du nord au midi s’étendent, parallèlement au rivage, de longs sillons presque régulièrement espacés et hauts parfois de plus d’un mètre. Pendant la haute mer, la crête de ces sillons assèche et se durcit aux rayons du soleil. Les acons sont alors arrêtés par ces espèces de collines, et pour leur rendre la liberté de manœuvre, il faut que la vasière, c’est-à-dire environ 70 millions de mètres carrés, soit en entier renivelée. Ce travail, s’il devait être fait de main d’homme, serait évidemment impossible, dût toute la population riveraine se mettre à l’ouvrage pendant tout l’été. Eh bien ! cette œuvre gigantesque s’accomplit en moins d’un mois, grâce à un crustacé dont le corps, à peine gros comme un dé à coudre, n’a pas plus de 12 à 15 millimètres de long, en y comprenant les antennes. Vers la fin d’avril, les corophies longicornes, vulgairement appelées pernys, arrivent de la haute mer par millions de myriades. Guidées par leur instinct, elles viennent faine une guerre d’extermination aux annélides, qui pendant tout l’hiver et le premier printemps se sont multipliées en paix. À la mer montante, on voit ces chasseurs affamés s’agiter en tous sens, battre la vase de leurs longues antennes, la délayer, et déterrer ainsi, au fond de leurs retraites les plus profondes, néréides et arénicoles. Ont-ils mis à découvert une de ces dernières, plusieurs centaines de fois plus grosse qu’eux, ils se réunissent pour l’attaquer et la dévorer, puis ils se remettent en chasse. Le carnage ne cesse que lorsque les annélides ont presque entièrement disparu ; mais alors la baie entière a été fouillée et aplanie, et les acons peuvent circuler librement. Avant la fin de mai, la besogne est terminée. Alors les corophies se rejettent sur les mollusques, sur les poissons morts ou vivans. Pendant tout l’été, elles restent ainsi sur la côte ; puis une belle nuit, vers la fin d’octobre, elles repartent toutes à la fois, prêtes à revenir l’année suivante et à exercer de nouveau leurs utiles fonctions de terrassiers [11].

En visitant les piquets de ses allourets, Walton ne tarda pas à découvrir que le frai des moules de la côte venait s’y attacher et y prenait un accroissement rapide, que les moules venues ainsi en pleine eau et à l’abri du contact immédiat de la vase gagnaient à la fois en taille et en qualité. Alors il multiplia ses piquets, et, après quelques tâtonnemens, construisit le premier bouchot. Au niveau des basses marées, il enfonça dans la vase, à la distance d’un mètre environ les uns des autres, des pieux assez forts pour résister aux coups de mer. Ces pieux, disposés en deux lignes, formaient un angle dont la base partait du rivage, dont le sommet regardait la pleine eau. Cette double palissade fut ensuite clayonnée grossièrement avec de longues branches, et une étroite ouverture laissée à l’extrémité de l’angle fut destinée à recevoir des engins d’osier où s’arrêterait le poisson entraîné par le reflux. On voit que Walton avait fait du même coup un parc à moules et une pêcherie. Les mérites de cette invention étaient faciles à comprendre ; aussi devint-elle bientôt populaire. Les bouchots se multiplièrent et s’étendirent sur plusieurs rangs. On n’attendit plus que le hasard des courans et des vagues vînt apporter les jeunes moules jusqu’aux pieux et aux clayonnages, on alla les ramasser parfois à des distances considérables et jusque sur le plateau de Chatelaillon [12]. En même temps l’industrie se perfectionna, se systématisa pour ainsi dire, et chacune de ses opérations reçut un nom qui, emprunté à un tout autre ordre d’idées, pourrait faire croire que deux boucholeurs causant de leurs affaires s’entretiennent d’agriculture.

Les petites moules écloses au printemps portent le nom de semence. Elles ne sont guère plus grosses que des lentilles jusque vers la fin de mai. À partir de cette époque, elles grandissent rapidement, et en juillet elles atteignent la taille d’un haricot. Alors elles prennent le nom de renouvelain et sont bonnes à transplanter. Pour cela, on les détache des bouchots placés au plus bas de l’eau et on les place dans des poches faites en vieux filets, que l’on fixe sur des clayonnages moins avancés en mer. Les jeunes moules se répandent tout autour de la poche et s’attachent à l’aide des filamens que les naturalistes désignent sous le nom de bissus. À mesure qu’elles grossissent et que l’espace commence à leur manquer, on les éclaircit et on les repique sur de nouveaux pieux de plus en plus rapprochés du rivage. Enfin on plante sur les bouchots les plus élevés les moules qui ont acquis toute leur taille et sont devenues marchandes. C’est là que se fait la récolte. Chaque jour, une énorme quantité de moules fraîchement cueillies sont transportées en charrette ou à dos de cheval à La Rochelle et sur quelques autres points d’où les expéditeurs les envoient jusqu’à Tours, Limoges et Bordeaux. Bientôt sans doute, grâce aux chemins de fer, elles viendront jusqu’à Paris, et les gourmets pourront comparer les moules sauvages que nous expédient la Normandie et le Boulonais avec les produits perfectionnés par l’industrie de Walton.

Les chiffres suivans recueillis par M. d’Orbigny il y a une vingtaine d’armées feront juger de quelle importance est cette industrie pour le pays. En 1834, les trois communes d’Esnandes, Charron et Marsilly, représentant une population de 3,000 âmes, possédaient 310 bouchots, dont le prix d’établissement est évalué par l’auteur à 696,660 francs. Les dépenses annuelles d’entretien représentaient la somme de 386,240 francs, y compris l’intérêt du capital engagé, et le prix des journées de travail que n’a pas à débourser un propriétaire exploitant par lui-même. Le revenu net est estimé à 364 francs par bouchot, ou 123,760 francs pour les trois communes. Enfin le mouvement de charrettes, chevaux ou barques employés au transport représentait alors un solde annuel de 510,000 francs ; mais tous ces chiffres sont aujourd’hui beaucoup trop faibles. À l’époque où M. d’Orbigny habitait Esnandes, les bouchots étaient disposés sur quatre rangs seulement ; ils le sont maintenant sur sept, et quelques-uns ont jusqu’à un kilomètre de la base au sommet. Leur ensemble, borné d’abord aux environs immédiats des trois villages dont j’ai parlé plus haut, s’étend aujourd’hui sans interruption depuis Marsilly jusque bien au-delà de Charron, et forme une estacade gigantesque de 4 kilomètres de large sur 10 kilomètres de long.

Par malheur, cet énorme développement a bien entraîné quelques inconvéniens. Naguère encore, un navire poussé par la tempête trouvait un refuge assuré sur ce lit de vase molle, où l’échouage par les plus gros temps était presque sans danger. Tant que les bouchots étaient construits avec de simples piquets, un bâtiment de commerce, une simple barque de pêche les renversait assez aisément et tout au plus faisait quelque avarie en traversant les palissades ; mais à mesure que les bouchots ont gagné la haute mer et se sont l’approchés des parties profondes, il a fallu augmenter leur solidité, sous peine de les voir arrachés ou brisés par la vague, et les modestes pieux de Walton se sont changés en véritables pilotis. Aujourd’hui les barques surprises par le gros temps à mi-marée en dehors des bouchots sont forcées d’attendre que la pleine eau leur permette de passer au-dessus de ces lignes. Agir autrement serait s’exposer à être jeté sur quelque tronc d’arbre qui pourrait crever la coque d’un navire tout aussi bien qu’un rocher. On comprend donc ce qu’il y a de fondé dans les réclamations des marins et des pêcheurs. Les boucholeurs résistent de leur côté, nient ou atténuent les faits, et l’administration, appelée à prononcer entre eux, est, dit-on, quelque peu embarrassée. À nous qui avons vu les lieux, une équitable décision nous paraîtrait facile. Détruire les bouchots d’une manière directe ou indirecte, enlever ainsi à une contrée entière une industrie florissante et qui compte plus de huit siècles d’existence, serait à la fois absurde et inhumain. D’autre part, on ne saurait laisser les boucholeurs envahir la plage entière et transformer le seul havre de refuge que présentent ces parages en une côte hérissée d’écueils ; mais que l’on fasse une trouée au milieu de ces palissades, et tous les intérêts seront sauvegardés. Un chenal de quatre à cinq cents mètres de large serait plus que suffisant. Pour le prix d’une indemnité peu coûteuse, justement allouée aux boucholeurs expropriés, on rétablirait ainsi la communication entre l’entrée et le fond de la baie, que protégeraient comme autant de brise-lames tous les bouchots restés debout.

J’ai visité deux fois Esnandes. Avec M. Sauvé, j’ai fait une promenade en acon et sillonné jusqu’aux premiers bouchots ce grand lac de boue que Wallon a su rendre productif et navigable. Dans cette course, j’ai eu le plaisir de causer quelques minutes avec un descendant du patron irlandais. C’était un simple boucholeur que rien ne distinguait de ses confrères, mais qui n’était pas moins fier de son nom qu’un Montmorency peut l’être du sien. Qui pourrait blâmer cet orgueil ? Ce nom rappelle huit cents ans de services rendus à toute une population qui leur doit le travail et l’aisance. Ce titre de noblesse n’en vaut-il pas bien d’autres ?

Plus tard, avec M. Valenciennes, j’ai parcouru le dédale des bouchots et dépassé leurs ligues. Chargé d’une mission que lui avait confiée le ministre de la marine, M. Valenciennes parcourait le littoral pour étudier sur place les mille questions que soulève le règlement des pêches entières, et ce fut pour moi une véritable fête que de faire cette excursion avec un confrère regardé ajuste titre comme le premier ichthyologiste de l’époque. Partis le soir de La Rochelle et arrivés à nuit close, il nous fallut, faute de place à l’unique auberge d’Esnandes, accepter l’hospitalité du syndic. Ce brave marin nous fit les honneurs de sa maison d’une manière toute patriarcale. Nous passâmes la nuit dans la chambre où couchaient père, mère et enfans. Il est vrai que M. Valenciennes et moi avions chacun notre lit et que ce lit à colonnes et à baldaquin, élevé de deux mètres au-dessus du plancher et entouré de rideaux, pouvait passer à la fois pour une forteresse et pour une alcôve ; mais si les yeux ne pouvaient voir, les oreilles restaient ouvertes, et le sens de l’ouïe nous révéla quelques-uns de ces détails d’intérieur qu’un citadin eût cherché à cacher. Une fois le sommeil venu, notre somme n’en fut pas moins bon jusqu’au moment où retentit l’appel de notre hôte. À quatre heures, nous étions sur la plage. À ce moment, le soleil se levait derrière les alluvions de Niort et de Grip comme il l’eût fait en pleine mer. Ses rayons, rougis par un brouillard de mauvais augure, teignaient les vapeurs suspendues sur les marais, ensanglantaient les moindres flaques d’eau et donnaient aux cailloux que venait de quitter la marée un faux air de charbons ardens qui contrastait avec le froid piquant du matin.

Une barque nous attendait, et, secondés par le flot, nos rameurs nous eurent bientôt conduits au débouché d’un des plus grands bouchots. Là, debout sur son acon, se tenait un pêcheur armé d’une espèce de grande truble. À notre arrivée, la pêche commença. Le marin barrait la sortie du bouchot avec son filet, puis le retirait au bout de quelques instans, et nous dûmes admirer la précision de cette manœuvre, qui, pour être exécutée sans faire chavirer la frêle embarcation, exigeait un vrai talent d’équilibriste. Bientôt nous eûmes passé en revue la plupart des poissons qui fréquentent les bouchots, ce sont en général de petites espèces dont la taille ne dépasse guère celle de la sardine. Sans doute il se trouvait parmi elles quelques jeunes individus d’espèces plus grandes ; mais le nombre n’en est pas tel que cette pêche puisse porter grand préjudice à la multiplication du poisson, et il y aurait, ce nous semble, une inutile dureté à interdire aux boucholeurs l’emploi de leur truble. D’ailleurs elle seule et les engins qui en sont l’équivalent peuvent arrêter un petit crustacé connu des naturalistes sous le nom de crangon commun, sous celui de cardon, de crevette sur nos côtes du nord-ouest, et qui porte en Saintonge le nom de bouc. Ce crustacé, moins gros que la chevrette ou bouquet qui figure à l’étalage de Chevet et de ses confrères [13], n’en est pas moins très bon à manger, et son abondance dans la baie de l’Aiguillon le met à la portée des plus pauvres habitans. Ce que nous en avons vu prendre, M. Valenciennes et moi, rappelait ces pêches miraculeuses dont parlent les légendes. Un peu après la mi-marée, notre marin ne faisait qu’enfoncer son filet et le retirait plein. Attendait-il trois ou quatre minutes, la charge devenait si lourde que les bâtons menaçaient de casser. En moins d’une demi-heure, il en eut ramassé plus de cent kilogrammes, et le tout était promis d’avance à une revendeuse pour la somme de 3 francs, moins de 3 centimes le kilogramme ! Quelque inférieur que le bouc soit à la chevrette, on voit que faute de consommation il reste là bien au-dessous de sa valeur réelle. Viennent donc les chemins de fer, et les riverains de l’Aiguillon trouveront une nouvelle source de richesses dans ce crustacé qu’ils dédaignent aujourd’hui [14].


II

À Esnandes pas plus qu’à Chatelaillon je n’avais pu remplir mes tubes, et lorsqu’au retour de ces courses si instructives, si intéressantes d’ailleurs, je retrouvais mes vases vides, l’instinct du zoologiste se réveillait en moi, et mon cœur se serrait. Les branchellions étaient trop rares pour suffire au travail d’une campagne. À grand’ peine ai-je pu m’en procurer cinq échantillons pendant un séjour de plus de deux mois. Heureusement la mer se lassa de m’être sévère, et la terre elle-même apporta son contingent à mes études. Les tempêtes du sud-ouest, qui changeaient l’été en un automne pluvieux et froid, amenèrent jusque dans les eaux de la Saintonge quelques-uns de ces animaux étranges dont fourmillent les mers intertropicales ; à mes côtés, je rencontrai les colonies d’un de ces insectes qui attirent l’attention du naturaliste par la singularité de leurs mœurs, qui semblent créés tout exprès pour rappeler l’homme à L’humilité en attaquant avec succès jusque dans sa demeure ce souverain parfois trop orgueilleux. Grâce aux physales et aux termites, la perte des quelques premiers jours se trouva amplement réparée, et cette campagne, dont j’avais d’abord désespéré, se trouva être en définitive une des plus fructueuses que j’eusse encore faites.

Peut-être un jour parlerai-je aux lecteurs de la Revue des physales et des graves questions d’anatomie philosophique soulevées par leur organisation étrange. Pour aujourd’hui bornons-nous aux termites. On donne ce nom à des insectes appartenant à l’ordre des névroptères, c’est-à-dire que par leurs caractères les plus essentiels ils se rapprochent des libellules bien connus de tous nos lecteurs sous le nom de demoiselles ; mais, pour appartenir au même groupe zoologique, ces insectes n’en sont pas moins de mœurs bien différentes. Les libellules sont essentiellement carnassières. Comme presque tous les animaux de proie, elles passent leur vie dans l’isolement et ne se rapprochent des individus de même espèce que pour satisfaire aux lois de la reproduction. À l’état de larve ou de nymphe, elles habitent le fond de nos étangs et de nos ruisseaux. Là, tapies dans la fange, elles attendent avec patience qu’un insecte, un mollusque ou même un jeune poisson vienne passer à leur portée. Alors elles débandent comme un ressort une arme fort singulière qui représente chez elles la lèvre inférieure. C’est une sorte de masque animé, armé de fortes pinces dentelées et porté par des pièces articulées dont l’ensemble égale la longueur du corps lui-même. Ce masque agit à la fois comme une lèvre et comme un bras. Il saisit la proie au passage et l’amène jusqu’à la bouche. Lorsque arrive le temps de sa métamorphose, la larve se traîne hors de l’eau où elle a vécu près d’une année, grimpe lentement sur quelque plante voisine et s’y suspend la tête en bas. Bientôt le soleil dessèche et durcit sa peau, qui tout d’un coup éclate et se fend. La libellule dégage d’abord sa tête et son corselet : ses pattes, ses ailes encore molles et sans vigueur se raffermissent au contact de l’air ; au bout de quelques heures, elles ont pris toute leur vigueur. Aussitôt la libellule abandonne comme un vêtement usé la peau terne et limoneuse qui la couvrit si longtemps, et, devenue mouche-dragon [15], elle s’élance à la recherche de sa proie. C’est alors que nous la voyons errer autour de ses mares natales, tantôt planant sur place à la façon de l’aigle ou du milan, tantôt décrivant des cercles rapides et s’élançant comme un trait sur quelque malheureux insecte qu’elle saisit et dévore sans arrêter son vol. L’amour n’adoucit guère que pour un jour l’humeur de ces farouches chasseresses, et, quand elles ont satisfait à la loi commune, quand la propagation de l’espèce est assurée, elles meurent dans l’isolement où elles ont toujours vécu.

Les termites leurs frères sont bien autrement sociables. Ceux-ci, comme les abeilles, comme les fourmis, se réunissent en sociétés nombreuses, dans lesquelles des individus de forme différente représentant des espèces de castes s’acquittent de fonctions distinctes. Les mœurs singulières de ces insectes, mœurs qui les rendent si redoutables, ont donné lieu à bien des fables. Peut-être faut-il voir des termites dans ces fourmis qui, au dire d’Hérodote, habitaient le pays des Bactriens, et qui, plus petites qu’un chien, mais plus grandes qu’un renard, mangeaient une livre de viande par jour. Retirés dans des déserts de sable, ces insectes gigantesques se creusaient, disait-on, des demeures souterraines et soulevaient des collines de sable d’or que les Indiens venaient enlever au péril de leur vie. Selon son habitude, Pline renchérit encore sur cette histoire merveilleuse, et ajouta qu’on voyait dans le temple d’Hercule des cornes de ces fourmis. Presque de nos jours encore, et lorsque les termites étaient déjà passablement connus, quelques voyageurs ont eu de la peine à se contenter des faits, bien assez curieux par eux-mêmes. Ils ont attribué à ces insectes un venin tellement actif, qu’il suffisait pour s’empoisonner d’en respirer les émanations, et qu’une seule morsure allumait une fièvre mortelle. On naturaliste anglais, Smeathman [16], a fait complètement justice de ces contes et nous a appris sur les espèces exotiques des vérités non moins étranges que les erreurs propagées par ses devanciers. C’est là du reste un résultat qui s’est reproduit bien souvent. En fait de merveilleux, la nature dépasse presque toujours ce qu’a rêvé l’esprit humain.

Comme la très grande majorité des insectes, les termites sortent d’un œuf, et, avant de revêtir leurs formes définitives, doivent subir des métamorphoses [17]. Dans toute termitière, on trouve à la fois des larves, des nymphes et des insectes parfaits accompagnés d’un nombre immense de neutres. Chez les abeilles et les fourmis, ce sont ces derniers qui jouent le rôle d’ouvrières ; chez les termites, ils remplissent les fonctions de soldats et sont exclusivement chargés de veiller à la sûreté commune, ainsi qu’au maintien du bon ordre. Les larves et les nymphes, au lieu d’attendre dans une oisiveté complète le temps marqué pour leurs métamorphoses, s’acquittent de tous les travaux. Ce sont elles qui élèvent les édifices, creusent les mines, amassent les provisions, entourent la mère commune, reçoivent et soignent les œufs. Quoique chargées des fonctions les plus pénibles, elles ont la plus petite taille. Les ouvriers des termites belliqueux, la plus grande des espèces observée par Smeathman, n’ont guère que 5 millimètres de long, et cinq d’entre eux pèsent à peine un milligramme. Ils ne sont donc guère plus grands que nos fourmis, auxquelles ils ressemblent assez pour qu’on leur ait longtemps donné le même nom [18]. Leur corps entier est d’une délicatesse telle qu’ils sont broyés au moindre froissement ; mais leur tête, bien proportionnée, porte des mandibules dentelées et d’une corne assez solide pour attaquer les corps les plus durs, à l’exception des métaux ou des pierres. Les soldats ont environ le double de longueur et pèsent autant que quinze ouvriers. Cet excès de poids est dû à leur énorme tête cornée, beaucoup plus grosse que le corps et armée de pinces aiguës, véritable armure offensive qui ne saurait servir au travail. Enfin l’insecte parfait atteint jusqu’à 18 millimètres de long, il pèse autant que trente travailleurs, et les quatre ailes qu’il reçoit pour quelques heures seulement ont près de 50 millimètres d’envergure. Nous verrons plus loin quelles singulières modifications semblent en outre être imposées aux femelles par la nature même du rôle qu’elles sont appelées à remplir.

Tous les termites sont mineurs ; la plupart sont en outre architectes. Il en est qui bâtissent leur nid sur les arbres autour de quelque grosse branche que ces insectes destructeurs savent fort bien respecter. Ces nids ont parfois la grosseur d’une barrique à sucre, et, quoique offrant une large prise aux ouragans des tropiques, quoique composés uniquement de petites parcelles de bois collées à l’aide des gommes du pays et des sucs fournis par les ouvriers eux-mêmes, ils ne sont jamais arrachés. Ces espèces, à vie presque aérienne, sont en petit nombre. La plupart construisent, au-dessus de leurs galeries souterraines, des édifices qui renferment leurs magasins et leurs couvoirs. Le termite atroce et le termite mordant élèvent ainsi de véritables colonnes surmontées d’un toit ou dôme qui déborde de tous côtés. Ces colonnes ont de 70 à 75 centimètres de hauteur sur environ 20 centimètres de diamètre. Elles sont construites en entier avec une sorte d’argile qui, pétrie avec la salive des termites, acquiert une dureté extraordinaire. On renverse une de ces colonnes en l’arrachant à ses fondemens plutôt que de la rompre par le milieu. L’intérieur en est creux, ou plutôt entièrement farci de cellules assez irrégulières qui servent de logemens. Si le nombre des habitans augmente, une nouvelle colonne s’élève a côté de la première, et ainsi de suite, de sorte que le nid d’une des deux espèces que nous avons nommées ne ressemble pas mal à un groupe de champignons monstrueux.

Mais pour voir les termites déployer tout ce que le ciel leur a départi d’industrie, il faut visiter et démolir pièce à pièce, comme l’a l’ait Smeathman, un nid de termites belliqueux. Quand une colonie de ces derniers s’établit au milieu d’une plaine, on voit d’abord paraître et grandir rapidement une ou deux tourelles coniques qui bientôt se multiplient et atteignent jusqu’à une hauteur de cinq pieds. L’étendue du sol occupé par ces édifices provisoires annonce celle des travaux souterrains. Peu à peu le diamètre de ces tourelles augmente, leur base s’élargit ; eu peu de temps, elles se touchent et se soudent l’une à l’autre. Les vides qui les séparaient, disparaissent alors promptement, et en moins d’une année le nid présente au dehors l’aspect d’un monticule irrégulièrement conique, à sommet arrondi en forme de dôme, portant sur ses flancs un nombre variable d’éminences allongées, et ayant jusqu’à cinq ou six mètres de diamètre à la base sur à peu près autant de hauteur [19]. Si, tenant compte de la différence de taille des architectes, nous comparons aux monticules construits par ces insectes les plus gigantesques monumens élevés par la main de l’homme, le résultat est fait pour nous humilier profondément. La pyramide de Chéops [20] avait, au moment de sa construction et avant tout ensablement, 146m 20 de hauteur [21]. Elle avait par conséquent à peu près quatre-vingt-onze fois la hauteur d’un homme, en prenant pour taille moyenne 1 mètre 60 centimètres. Or, d’après ce que nous avons dit des dimensions des termites et de leurs monticules, ces derniers ont en hauteur environ mille fois la longueur des insectes qui les construisent. Ainsi, toute proportion gardée, un nid de termites est onze fois plus élevé que le plus haut de nos monumens. Pour être seulement son égale, la grande pyramide devrait s’élever à plus de 1,600 mètres au-dessus du sol et dépasser la hauteur du Puy-de-Dôme.

Ces montagnes artificielles sont d’une solidité à toute épreuve. Pendant qu’elles sont encore en construction, et que leur dôme arrondi est encore accessible aux bœufs sauvages, on voit souvent la sentinelle de quelque troupeau debout sur leur sommet. Smeathman, Jobson et autres voyageurs montaient habituellement sur ces termitières pour dominer le pays, ou s’embusquaient parmi les tourelles qui les hérissent, pour attendre le gibier au passage, et cependant, comme les colonnes dont nous parlions tout à l’heure, ces monticules sont creux. Placés au centre du terrain qu’exploite chaque colonie, ils en sont pour ainsi dire la capitale, et, comme nos grandes cités, ils ont leurs rues et leurs places publiques où circule sans cesse une population innombrable, leurs magasins toujours combles de provisions, leurs hôpitaux des enfans trouvés, où les générations nouvelles s’élèvent par les soins de la communauté, et leur palais de souverains qui sont bien en réalité les père et mère de leurs sujets.

Que mes lecteurs consultent avec moi la curieuse planche où l’auteur anglais a figuré un de ces monticules coupé par le milieu. Voici d’abord des parois presque aussi dures que de la brique et épaisses de 60 à 80 centimètres. Des galeries plus ou moins cylindriques sont percées dans ces murailles et augmentent de diamètre vers la base, où les plus grandes atteignent jusqu’à 35 centimètres de large et s’enfoncent sous terre à près d’un mètre et demi de profondeur. Ces dernières sont à la fois des carrières et des déversoirs. Ce sont elles qui ont fourni les matériaux de l’édifice, et en cas d’inondation elles recevraient et perdraient profondément dans le sol l’eau, qui ne peut atteindre ainsi les quartiers populeux. Les autres galeries, qui serpentent obliquement en tous sens, s’embranchent les unes sur les autres, et arrivent jusqu’au dôme et dans les moindres tourelles, sont autant de routes servant uniquement au passage des travailleurs occupés de maçonnerie. Cet ensemble n’est pas encore, la ville ; il n’en est pour ainsi dire que le rempart, ou, pour employer une image moins noble, mais plus exacte, il est la croûte d’un pâté dont les habitations représentent l’intérieur.

Le pâté n’est pas plein. Sous le dôme se trouve un grand espace libre, occupant la largeur entière du monticule. La hauteur de cette espèce de comble égale à peu près le tiers de la hauteur totale. Le plancher en est plat et sans aucune ouverture. Quelques-unes des galeries percées dans l’enveloppe générale s’ouvrent à son niveau : d’autres débouchent à des hauteurs diverses, et sont continuées par des rampes en relief appliquées contre le mur comme les escaliers placés à l’intérieur de la coupole du Panthéon. Ce sont autant d’échafaudages qui permettent aux travailleurs d’atteindre à toutes les parties de la voûte. Quant au comble lui-même, il joue le rôle d’un double fond, d’une chambre à air dont on comprend sans peine l’utilité sous ce ciel brûlant, où les nuits sont si fraîches. Il entretient dans l’édifice entier une température plus égale, et garantit surtout des variations journalières les couvoirs placés au-dessous.

Nous avons visité les murs, les caves et les combles de l’édifice ; pénétrons maintenant dans les appartenons. Au niveau du sol, au centre du rez-de-chaussée, est le palais des souverains, dont nous ferons tout à l’heure l’histoire. Ce palais est une grande cellule oblongue à fond plat, à voûte arrondie, qui, dans les vieilles termitières, a jusqu’à 25 centimètres de long. Les parois en sont très épaisses, surtout dans le bas, et percées de portes et de fenêtres rondes régulièrement espacées. Tout autour de ce sanctuaire, sur un espace de plus de 30 centimètres en tous sens, s’étend un véritable dédale de chambres voûtées, toujours rondes ou ovales, donnant l’une dans l’autre ou communiquant par de larges corridors. Ce sont les salles de service exclusivement réservées aux travailleurs et soldats occupés du couple royal. Sur les côtés s’élèvent jusqu’au plancher du comble les magasins adossés aux murs de l’enveloppe générale. Ce sont de grandes chambres irrégulières, toujours remplies de gommes et de sucs de plantes solidifiés réduits en particules si ténues, que le microscope seul permet d’en reconnaître la véritable nature. Des galeries et de petites chambres vides relient entre elles toutes ces chambres pleines et assurent le service.

La cellule royale et ses dépendances sont protégées par une voûte épaisse, dont le dessus sert de plancher à un grand espace libre ménagé au centre du monticule. Sur cette espèce d’aire s’élèvent des piliers massifs, hauts quelquefois de plus de 1 mètre, qui donnent à cette vaste salle un air de nef de cathédrale et qui supportent les couvoirs. Ceux-ci diffèrent, du reste, de l’édifice autant par leur structure que par leur destination. Partout ailleurs l’argile est seule mise en œuvre, et c’est encore elle qui forme en quelque sorte la carcasse de la nourricerie [22] ; mais ici les grandes chambres où doivent éclore les œufs et se tenir les très jeunes larves sont refendues en un grand nombre de petites cellules dont les cloisons sont entièrement construites en parcelles de bois collées avec de la gomme. On trouve de ces couvoirs de toutes dimensions, et quelques-uns sont aussi gros qu’une tête d’enfant Tous sont entourés d’une coque de brique, aérés par les portes qui donnent dans les galeries ou corridors de communication, et placés, comme ils le sont, entre le grand vide du comble et la nef dont nous avons parlé tout à l’heure, ils réunissent toutes les conditions désirables d’égalité de température et de ventilation. Revenons maintenant à la cellule royale, et brisons-en l’enveloppe. Elle renferme toujours un couple unique, objet des soins les plus empressés, mais qui achète sa grandeur au prix d’une réclusion perpétuelle, car les portes et les fenêtres du palais, suffisantes pour laisser passer un ouvrier ou un soldat, sont trop étroites pour livrer passage au roi et plus encore à la reine. Celle-ci, toujours au centre de la chambre princiers et reposant à plat, frappe tout d’abord les yeux de l’observateur. Qu’elle ressemble peu à ce gracieux insecte aux fines ailes, à la taille svelte, qui n’avait que trois à quatre fois la longueur et trente fois le poids d’un ouvrier ! Ses ailes ont disparu ; la tête et le corselet sont restés à peu près les mêmes ; l’abdomen, au contraire, a pris un développement monstrueux, et tend à s’accroître sans cesse. Dans une vieille femelle, il est deux mille fois plus gros que le reste du corps, et atteint jusqu’à 15 centimètres de long. Cette femelle pèse alors autant que trente mille ouvriers, et, grâce à cette obésité exagérée, les précautions prises pour prévenir la fuite sont parfaitement inutiles, car elle ne peut faire un seul pas. Quant au mâle, il a aussi perdu ses ailes, mais n’a d’ailleurs changé ni de dimensions ni de formes. Toutefois il use peu de sa faculté de locomotion, et, tapi d’ordinaire sous un des côtés du vaste abdomen de sa compagne, il se borne à remplir les fonctions de mari de la reine. Les travailleurs et les soldats ont l’air de faire assez peu d’attention au roi ; mais ils sont fort occupés de la reine. L’espace laissé libre autour de celle-ci est constamment rempli par quelques milliers de serviteurs empressés qui circulent autour d’elle en tournant toujours dans le même sens. Les uns lui donnent à manger, d’autres enlèvent les œufs qu’elle ne cesse de pondre, car ici, comme chez les abeilles, cette reine est avant tout la mère de ses sujets. Seulement, chez les termites, sa fécondité est vraiment merveilleuse, et n’était l’immensité du nombre de travailleurs que suppose l’accomplissement des travaux exécutés par une seule colonie, il serait difficile de croire aux détails que Smeathman assure avoir plusieurs fois vérifiés. Cet abdomen monstrueux semble n’être qu’un vaste ovaire dont les branches multipliées renferment un si grand nombre de germes en voie de développement, qu’il s’en trouve toujours un de mûr. À travers les tégumens amincis et devenus transparens, on voit ces canaux sans cesse animés de mouvemens de contraction, tantôt sur un point, tantôt sur un autre. Grâce à ce mécanisme, le termite femelle, sans même s’en apercevoir peut-être, pond au-delà de soixante œufs par minute, c’est-à-dire plus de quatre-vingt mille par jour, et Smeathman est porté à croire que cette ponte prodigieuse dure toute l’année avec la même activité !

Ces myriades d’oeufs, promptement recueillis, sont portées dans les couvoirs, et il en sort bientôt autant de larves semblables aux ouvriers, mais beaucoup plus petites et d’un blanc de neige. Ces larves habitent encore pendant quelque temps les chambres où elles sont nées. Elles y sont l’objet de soins attentifs, et les murs mêmes qui les abritent semblent se changer en plates-bandes pour les nourrir. Grâce à la chaleur humide qui règne sans cesse au centre de la termitière, les cloisons de bois et de gomme qui forment les couvoirs se couvrent de champignons microscopiques assez semblables à nos mousserons, et les jeunes termites trouvent dans ces moisissures un aliment approprié à leurs premiers besoins. Ils subissent sans doute une première métamorphose et revêtent la forme d’ouvriers actifs ou de soldats. Les premiers seuls parviennent à l’état d’insectes parfaits. Vers la saison des pluies, il leur pousse des ailes, et par quelque soirée d’orage, mâles et femelles sortent par millions de leurs retraites souterraines ; mais leur vie aérienne est de courte durée. Au bout de quelques heures, leurs ailes se flétrissent et se détachent. Dès le lendemain, la terre est jonchée de ces malheureux, et désormais incapables de fuir, ils sont la proie de mille ennemis qui guettent avec soin cette provende annuelle. Bien peu échappent au massacre. Quelques couples recueillis par des ouvriers, protégés par des soldats que le hasard a conduits auprès d’eux, rentrent dans leurs galeries, et deviennent d’ordinaire les souverains de leurs sauveurs, bientôt cloîtrés pour toujours dans leur cellule royale, ils forment le noyau d’une nouvelle termitière, et n’ont plus qu’à songer à accroître le nombre de leurs sujets.

Tous les voyageurs parlent de peuples mangeurs de fourmis ; c’est termites qu’il faudrait dire. On doit en effet compter l’homme lui-même parmi les ennemis qui épient chaque année l’émigration de ces insectes dans le but de s’en nourrir. Les Indiens enfument les termitières et arrêtent au passage les individus ailés dont ils hâtent ainsi la sortie. Moins industrieux, les Africains ne recueillent que ceux qui tombent dans les eaux voisines. Les premiers pétrissent ces insectes avec de la farine et en font une sorte de pâtisserie, les seconds se bornent à les torréfier, à peu près comme le café. Ils les mangent ainsi à pleines mains et les trouvent délicieux. Quelque étrange que puisse paraître cette nourriture, il parait qu’elle a son mérite, même pour des palais européens. Les voyageurs s’accordent à parler des termites comme d’un mets agréable et comparent leur saveur à celle d’une moelle ou d’une crème sucrée. Smeathman les regarde comme un aliment délicat, nourrissant et sain [23]. Il semble les préférera ces fameux vers palmistes qui, dans les Indes, figurent sur les tables les plus somptueuses comme une délicieuse friandise [24]. Les termites neutres conservent pendant toute leur vie les caractères et les attributions qui leur ont valu le nom de soldats. Comptant à peine pour un centième dans la population des termitières, ils y constituent une classe à part, qu’un écrivain du dernier siècle n’eût pas manqué de comparer à la noblesse de ces monarchies, où les larves auraient représenté les roturiers. En temps ordinaire, ils vivent oisifs, montant, pour ainsi dire, la garde à l’intérieur, ou se bornent à surveiller les travailleurs, sur lesquels ils exercent une autorité évidente. En temps de guerre, ils paient bravement de leur personne et meurent, s’il le faut, pour le salut commun. Au premier coup de pioche qui met à jour une galerie, on voit accourir la sentinelle la plus voisine. L’alarme se répand, et en un clin d’œil une foule de combattans couvrent la brèche, dardant en tout sens leur grosse tête, ouvrant et fermant avec bruit leurs tenailles. Ont-ils saisi un objet quelconque, rien ne leur fait lâcher prise : ils se laissent arracher les membres et le corps par morceaux sans desserrer leurs mâchoires. S’ils atteignent la main ou la jambe de leurs agresseurs, le sang jaillit aussitôt. Chaque termite en fait couler une quantité supérieure au poids de son propre corps. Aussi les nègres, privés de vêtemens, sont-ils bientôt mis en fuite, et les Européens ne sortent du combat qu’avec leurs pantalons largement tachés de sang. Tout en soutenant la lutte, ces soldats frappent de temps à autre sur le sol avec leurs pinces, et les ouvriers répondent à ce signal bien connu par une sorte de sifflement. L’attaque est-elle suspendue ? les maçons se montrent en foule, apportant tous une bouchée de terre toute prête. Chacun à son tour s’approche du point à réparer, y applique sa part de mortier et se retire, sans jamais gêner ou retarder ses compagnons. Aussi le nouveau mur avance-t-il rapidement sous les yeux de l’observateur. Pendant ce temps, les soldats sont rentrés, à l’exception d’un ou deux par mille travailleurs. L’un d’eux semble chargé de surveiller les travaux. Placé près du mur en construction, il tourne lentement la tête en tout sens, et chaque deux ou trois minutes frappe rapidement le dôme de ses pinces en produisant un bruit un peu plus fort que le balancier d’une montre. À chaque fois, on lui répond par un sifflement qui part de toutes les parties de l’édifice, et les ouvriers manifestent un redoublement d’activité. Si l’attaque recommence, en un clin d’œil les ouvriers disparaissent et les soldats sont à leurs postes ; si, malgré leurs efforts, on continue à démolir le monticule, ils luttent sans relâche et défendent le terrain pouce à pouce. En même temps, les ouvriers sont à l’ouvrage, masquent les passages, murent les galeries et cherchent surtout à sauver leurs souverains. Dans cette intention, ils comblent au plus vite les salles de service, si bien qu’en arrivant au centre d’un monticule, Smeathman ne pouvait distinguer la cellule royale, perdue au milieu d’une masse informe d’argile. Mais le voisinage de ce palais se trahissait par la foule même des travailleurs et des soldats réunis tout autour et qui se laissaient écraser plutôt que d’abandonner la place. La cellule elle-même en renfermait toujours quelques milliers restés autour du couple royal et qui s’étaient fait murer avec lui. Smeathman les a toujours vus se laisser emporter avec ces objets de leur dévouement et continuer leur service en captivité, tournant sans cesse autour de la reine, lui donnant à manger, enlevant les œufs, et, faute de couvoirs, les empilant derrière quelque morceau d’argile ou dans un angle du bocal qui servait de prison.

Au reste, pour voir les termites, il faut presque toujours détruire leurs ouvrages. Le hasard peut bien faire rencontrer quelque colonie en train de changer de domicile, ainsi qu’il arriva à Smeathman, qui eut ainsi le plaisir de passer en revue une de leurs armées [25] ; mais en général ces insectes ne cheminent jamais à découvert. De chaque nid reposant au niveau ou au-dessous du sol, à quelque espèce qu’il appartienne, rayonnent en tout sens des galeries souterraines qui s’étendent au loin. Le termite des arbres lui-même construit un long tube qui arrive jusqu’à terre et sert de centre à ses chemins couverts. Toutes les espèces ont d’ailleurs les mêmes habitudes ; leurs innombrables escouades sont incessamment en quête de quelque corps organique à dévorer, et cet instinct en fait pour l’homme des ennemis tellement redoutables, que Linné n’a pas hésité à les appeler le plus grand fléau des deux Indes [26]. Invisibles à l’œil de ceux qu’ils menacent, les termites poussent leurs galeries jusqu’aux murs des habitations ou des magasins, descendent sous les fondemens et remontent à l’intérieur : dès lors ils sont maîtres de la place. Les uns s’en prennent aux boiseries, aux meubles, aux provisions de toute nature, d’autres creusent tout droit, attaquent les planchers et les toits ; mais, toujours soigneux d’éviter la lumière, ils respectent avec grand soin la surface des objets attaqués et se contentent de les évider. Si la place leur semble bonne et qu’il y ait beaucoup à dévorer, ils apportent avec eux du mortier pour remplacer au fur et à mesure les parties ligneuses qu’ils ont détruites, et Smeathman a vu des poteaux de bois changés ainsi en colonnes de briques. Dans le cas contraire, ils prennent moins de précautions ; alors l’œuvre de destruction marche avec une rapidité telle qu’en une seule saison une maison à l’européenne est ruinée de fond en comble, qu’un village de nègres a complètement disparu. On les a vus, dans une seule nuit, pénétrer par le pied d’une table, le traverser de bas en haut, atteindre la malle d’un ingénieur placée au-dessus, et en dévorer si complètement le contenu, que le lendemain on ne trouva pas un pouce de vêtement qui ne fût criblé de trous. Quant aux papiers, plans et crayons du propriétaire, ils avaient disparu, y compris la mine de plomb.

Des diverses espèces de termites décrites par les naturalistes, deux seulement paraissent appartenir à l’Europe [27]. Toutes deux sont exclusivement mineuses, et leurs nids, difficiles à découvrir, n’ont pu être étudiés comme ceux de leurs congénères, qui élèvent des édifices au-dessus du sol. Par la même raison, leurs habitudes d’intérieur sont assez peu connues ; mais il n’est que trop facile de constater chez nos termites indigènes les instincts dévastateurs de leurs frères exotiques. En Sardaigne, en Espagne et dans le midi de la France, le flavicolle attaque les oliviers et d’autres arbres précieux. Dans la Gironde et les Landes, le lucifuge s’en prend aux chênes et aux sapins. Est-ce l’une de ces deux espèces qui, renonçant à la vie des champs et s’acclimatant dans nos villes, exerce aujourd’hui ses ravages à La Rochelle, à Rochefort, à Saintes et dans les contrées voisines ? A vrai dire, malgré la réponse affirmative émise par quelques-uns de nos confrères les plus spéciaux, cette question nous semble au moins douteuse.

En effet, Latreille, qui fut on des pères de l’entomologie moderne, nous apprend que le termite lucifuge des environs de Bordeaux atteint l’état d’insecte parfait, prend des ailes et émigre dans le courant du mois de juin [28]. D’autre part, un observateur bien moins célèbre sans doute, mais qui a étudié sur place les termites de Rochefort pendant près d’un demi-siècle, affirme que dans cette ville l’émigration a lieu au mois de mars, et que passé cette époque on ne rencontre plus de termites ailés [29]. Pour qui connaît la précision des lois qui règlent le développement des êtres organisés, cette différence de deux mois entre les deux époques de la métamorphose suffirait à faire naître des doutes sur l’identité des espèces, et cela d’autant plus que dans le cas actuel c’est dans la région la plus méridionale que la métamorphose est le plus tardive. Si les observations de Latreille sur le lucifuge des Landes avaient été répétées et confirmées, si M. Blanchard n’avait pas trouvé des mâles ailés dans les termitières de La Rochelle au mois de septembre, le fait que nous venons de rappeler nous semblerait à lui seul devoir résoudre presque la question.

D’autres faits, dont il faut bien tenir compte, viennent encore à l’encontre de l’opinion généralement adoptée. À moins de circonstances très exceptionnelles, on retrouve les mêmes instincts chez tous les représentans d’une même espèce animale. Chez les insectes en particulier, on ne peut admettre que ces instincts varient selon les localités et pour ainsi dire d’une colonie à l’autre. Or, en Provence et dans le Bordelais, les termites se tiennent dans la campagne, et bien loin de poursuivre l’homme dans les villes, ils respectent jusqu’à ses habitations rurales. S’il en était autrement, si dans la Gironde comme au Sénégal et dans la Charente-Inférieure les termites pénétraient dans les chais, rompaient les cercles des tonneaux et occasionnaient la perle des vins, certes les vignerons du Médoc n’auraient pas gardé le silence, et pourtant ils n’ont jamais, que je sache, élevé de plaintes à ce sujet. Or, depuis les temps historiques, les termites n’étaient pas plus dangereux en Saintonge que dans le Bordelais, quand tout à coup ils apparaissent au beau milieu de la ville de Rochefort, gagnent chaque jour du terrain, et dans l’espace d’un demi-siècle envahissent successivement plusieurs antres villes où on ne les connaissait pas auparavant, infestent les jardins, atteignent les maisons isolées et menacent la contrée entière [30]. Est-il probable que ces insectes soient de la même espèce que les lucifuges qui, conservant dans la Gironde leurs mœurs campagnardes, se seraient faits citadins en Saintonge [31] ? N’est-il pas plus raisonnable d’admettre que le termite de Rochefort est une espèce nouvelle, au moins pour cette contrée, importée par quelque navire de commerce comme l’ont été certaines blattes [32] et venu on ne sait encore d’où, comme pour nous prouver que les voyageurs n’ont rien exagéré en parlant de ce fléau ? Une comparaison rigoureuse d’insectes à tous les états et d’origine bien constatée permettra seule de résoudre ces questions [33].

Quoi qu’il en soit, La Rochelle a subi le sort de Rochefort, de Saintes, de Tonnay-Charente, et, en arrivant dans cette ville, je savais que j’y trouverais ces terribles petits mineurs. Je connaissais déjà ce dont ils sont capables. MM. Audouin, Milne Edwards et Blanchard avaient à diverses époques parcouru la Charente-Inférieure et rapporté au Muséum de Paris des preuves matérielles des dangers que ces ennemis si faibles en apparence font courir aux habitans de ces contrées. Ces savans avaient parlé des toitures et des planchers qui s’étaient écroulés à l’improviste, des maisons minées jusque dans leurs fondemens et qu’il avait fallu reconstruire ou abandonner. Je pus bientôt juger par moi-même de l’exactitude de leurs récits, bien que La Rochelle soit loin d’être aussi complètement envahie que les villes citées plus haut. Ici les termites n’occupent que la préfecture et l’arsenal [34], et parce que depuis quelques années ils n’ont pas fait de progrès bien marqués, les Rochelais semblent croire qu’ils respecteront toujours leurs limites actuelles. C’est certainement une erreur. Vienne une année quelque peu favorable au développement de ces insectes, et la ville entière peut être envahie en une seule saison. Alors les Rochelais déploreront, mais trop tard, l’imprudente sécurité qui leur fait négliger la recherche des moyens propres à détruire sur place ces ennemis, encore cantonnés aux deux extrémités de la ville.

La préfecture et quelques maisons voisines sont le principal théâtre des ravages exercés par les termites. Ici la prise de possession est complète. Dans le jardin, on ne saurait planter un piquet ou laisser un morceau de planche sur une plate-bande sans les trouver attaqués vingt-quatre ou quarante-huit heures après. Les tuteurs donnés aux jeunes arbres sont rongés par le pied, les arbres eux-mêmes sont parfois minés jusqu’aux branches. Dans l’hôtel, appartemens et bureaux sont également envahis. J’ai vu au plafond d’une chambre à coucher récemment réparée des galeries semblables à des stalactites de plusieurs centimètres, qui venaient de s’y montrer le lendemain même du jour où les ouvriers avaient quitté la place. Dans les caves, j’ai retrouvé des galeries pareilles, tantôt à mi-chemin de la voûte au plancher[35], tantôt collées le long des murs et arrivant sans doute jusqu’aux greniers, car dans le grand escalier d’autres galeries partaient du rez-de-chaussée et atteignaient le second étage, tantôt s’enfonçant sous le plâtre quand celui-ci présentait assez d’épaisseur, tantôt reparaissant à nu quand les pierres étaient trop près de la surface. C’est que, pas plus que les autres espèces, le termite de La Rochelle ne travaille à découvert. Une vigilance incessante, parfois le hasard, peuvent seuls mettre sur ses traces et prévenir ses ravages. À l’époque du voyage de M. Audouin, on venait d’en acquérir une preuve curieuse. Un beau jour, les archives du département s’étaient trouvées détruites presque en totalité, et cela sans que la moindre trace du dégât parût au dehors. Les termites étaient arrivés aux cartons en minant les boiseries, puis ils avaient tout à leur aise mangé les papiers administratifs, respectant avec le plus grand soin la feuille supérieure et le bord des feuillets, si bien qu’un carton rempli seulement de détritus informes semblait renfermer des liasses en parfait état. Les bois les plus durs sont d’ailleurs attaqués de même. J’ai vu, dans l’escalier des bureaux, une poutre de chêne dans laquelle un employé faisant un faux pas avait enfoncé la main jusqu’au-dessus du poignet. L’intérieur, entièrement formé de cellules abandonnées, s’égrenait avec un grattoir, et la couche laissée intacte par les termites n’était guère plus épaisse qu’une feuille de papier.

Dès après mon arrivée, je cherchai à me procurer une certaine quantité de termites pour les observer à loisir, et grâce au docteur Garreau, l’un des membres de la société d’histoire naturelle, j’en eus constamment sur ma table, bien entendu que les précautions étaient prises pour éviter une évasion qui eût termité une maison, et par suite un quartier de plus. Je les tenais dans un bocal moins qu’à demi-plein ; mes prisonniers ne pouvaient escalader ses parois de verre, et en les garantissant de la lumière, en les observant le soir ou les surprenant à l’improviste, j’ai pu suivre en détail les travaux qui leur firent transformer en une petite termitière l’amas confus de terreau et de débris au milieu desquels ils étaient ensevelis d’abord. À peine le bocal était-il installé depuis quelques instans, que chacun chercha à se réunir à ses compagnons. Quelques-uns essayèrent de grimper le long des parois lisses de leur prison ; mais, après quelques tentatives inutiles, ils s’enfoncèrent sous terre. La troupe entière fut bientôt dégagée, et je la vis partagée en petites bandes dans le fond du bocal, du côté le plus obscur. Au bout de quelques heures, ces groupes étaient réunis en un seul. À partir de ce moment, les travaux commencèrent et marchèrent avec ensemble. Le premier soin des termites fut d’établir autour du bocal une espèce de grande route, et comme les matériaux étaient très inégalement répartis, ils eurent à faire pour cela des déblais et des remblais. Les premiers étaient faciles ; les seconds donnèrent plus de peine. Les ouvriers transportèrent d’abord une certaine quantité de terre destinée à élever suffisamment le sol, puis au-dessus ils installèrent une voûte. Je les voyais arriver à la suite les uns des autres, chacun portant entre ses mâchoires une petite masse de terre qu’il appliquait, sans presque s’arrêter, au bord saillant de l’ouvrage ; puis il descendait par une espèce de rampe ménagée exprès, et rentrait sous terre par une galerie spéciale. Quelques-uns me semblèrent dégorger sur les matériaux déjà en place un liquide destiné sans doute à les consolider. Pendant tous ces travaux, les soldats me parurent jouer bien évidemment le rôle de chefs et de surveillans. Je les voyais en petit nombre mêlés aux ouvriers, toujours isolés et ne travaillant jamais eux-mêmes. Par moment, ils faisaient avec le corps entier une sorte de trémoussement et frappaient le sol de leurs pinces ; aussitôt tous les ouvriers voisins exécutaient le même mouvement et redoublaient d’activité. En vingt heures, la galerie circulaire se trouva en état de servir ; il est vrai que les parois du bocal en formaient presque la moitié. En même temps le terrain avait été consolidé, sa surface aplanie, et un bouchon que j’y avais déposé était à moitié enterré. Je leur en donnai alors trois autres ; j’y ajoutai successivement une boule de papier très serrée et une grosse boule de mie de pain. Ces divers matériaux restèrent exactement dans la position résultant du hasard de leur chute, et je crus d’abord qu’ils étaient dédaignés par les termites ; mais, ayant renversé le bocal sens dessus dessous au bout de quelques jours, ils restèrent tous en place malgré leur poids. Ils avaient été soudés l’un à l’autre, et je pus reconnaître plus tard, en les ouvrant, que les insectes y avaient percé plus d’une galerie, bien que ce travail de soudure et d’érosion fût parfaitement inappréciable à l’extérieur.

Le travail de mes prisonniers me parut marcher d’abord sans discontinuité ; il se ralentit lorsque les gros ouvrages furent terminés. Au reste, peu de jours leur suffirent pour achever la termitière. À cette époque, mon grand bouchon était presque entièrement enterré, et le terreau avait été élevé au niveau des deux autres, Toute la surface du sol était unie, sans ouverture apparente, et le terreau, qui au commencement de l’expérience était aussi mobile que du sable fin, avait été si bien consolidé, qu’il s’en détachait à peine quelques parcelles lorsqu’on renversait le bocal. Sous cette espèce de croûte, et tout à fait dans le bas, régnait tout autour du bocal une galerie large de 1 centimètre et haute de 1 centimètre et demi environ [36], en forme de demi-voûte, appuyée contre les parois transparentes du verre. Plusieurs ouvertures partaient de ce chemin de ronde et donnaient accès dans des chambres à voûtes surbaissées assez spacieuses pour contenir trente à quarante ouvriers. Celles-ci communiquaient avec d’autres appartemens intérieurs par des portes très basses où cinq ou six ouvriers pouvaient passer de front. Une fois le travail mené à fin, les termites se tinrent tranquilles, au moins pendant le jour. Je les trouvais d’ordinaire groupés dans le point le plus obscur de la grande galerie ou dans les chambres voisines, tandis que quelques soldats isolés semblaient parfois monter la garde à l’entrée des chambres vides ; mais aussitôt que la lumière les frappait, il se manifestait une vive agitation. Ouvriers et soldats exécutaient à l’envi le singulier trémoussement dont j’ai parlé plus haut, et en quelques secondes tous avaient disparu dans les chambres du centre, où ne pouvaient les atteindre ces rayons importuns.

La curiosité seule ne me guidait pas dans ces observations. En étudiant de plus près les mœurs des termites, en cherchant à me rendre compte de la construction des termitières, je voulais surtout arriver à découvrir les moyens de combattre des ennemis que leur nombre et leur petitesse même semblaient avoir rendus invincibles. MM. Audouin, Milne Edwards, Blanchard, Lucas, n’avaient fait que passer, et n’avaient pu par conséquent aborder ce problème ; mais bien d’autres avaient essayé de le résoudre. Les arrosages à l’eau de goudron, les labours profonds et fréquens, les fossés circulaires creusés autour du tronc, ont été employés pour protéger les jardins et les arbres fruitiers ; l’essence de térébenthine, l’arsenic en poudre, ont été vantés comme devant faire périr les insectes réunis dans une termitière, et un voyageur assure que cette dernière substance réussit parfaitement à la Martinique [37]. Malheureusement ces divers procédés se sont toujours montrés impuissans en Saintonge, et quant aux injections de lessive bouillante employées plus récemment, elles sont évidemment inapplicables dans la plupart des cas [38]. MM. Fleuriau et Sauvé avaient aussi tenté de détruire la colonie installée à la préfecture de La Rochelle. Après un certain nombre d’essais infructueux, ils imaginèrent d’appeler à leur secours des auxiliaires, et d’employer les fourmis à combattre les termites. L’application de cette idée ingénieuse aurait bien eu quelques inconvéniens : on aurait remplacé un insecte rongeur par un autre ; mais en somme le remède aurait valu beaucoup mieux que le mal, et il est à regretter que le succès n’ait pas couronné les tentatives des savans rochelais. Ils réunirent dans un même bocal un nombre à peu près égal de ces deux espèces d’insectes. La bataille commença sur-le-champ, et il fut bientôt facile d’en prévoir l’issue. Les termites faisaient des blessures bien plus profondes ; les soldats surtout, d’un seul coup de leurs terribles pinces, coupaient les fourmis en deux comme avec des ciseaux. En peu de temps, celles-ci furent exterminées, tandis que les termites ne comptèrent d’abord qu’un assez petit nombre de morts. Pourtant, le lendemain, près de la moitié avait péri, tués très probablement par l’acide que sécrètent les fourmis, et qui avait empoisonné les moindres blessures.

Malgré les insuccès de mes prédécesseurs, je ne désespérais pas d’atteindre les termites. Je comptais pour cela sur quelqu’un de ces poisons gazeux que prépare la chimie, et qui par suite de leur nature même peuvent pénétrer dans les réduits les plus étroits. J’avais entendu un des fondateurs de la science moderne raconter comment il était venu à bout d’exterminer les souris qui, malgré les pièges de tout genre, infestaient sa maison. Après avoir fermé avec soin les trous percés par ces petits mammifères, M. Thénard avait adapté à l’un d’eux un appareil dégageant de l’hydrogène sulfuré, et les souris ainsi emprisonnées, ne pouvant respirer que de l’air vicié, étaient mortes empoisonnées. Par suite du mode de respiration spécial des insectes, les termites devaient bien plus encore que les souris être sensibles à l’action d’un gaz délétère [39]. Pour que ce procédé des injections gazeuses leur devînt applicable, deux conditions suffisaient. Il fallait que leurs édifices présentassent un ensemble continu de galeries et de chambres pour que le gaz put pénétrer partout : mes observations ne me laissaient aucun doute à ce sujet. Il fallait ensuite trouver un gaz aussi dangereux pour ces insectes que l’hydrogène sulfuré l’avait été pour les souris, et ici des expériences directes devenaient nécessaires. Un grand nombre de substances, qui sont pour l’homme et les autres vertébrés d’énergiques poisons, n’agissent que faiblement sur les invertébrés, et en particulier sur les insectes. L’hydrogène sulfuré, si heureusement employé par M. Thénard, est de ce nombre : il fallait donc le remplacer. Grâce à M. Robillard, pharmacien en chef de l’hôpital militaire, le laboratoire de cet établissement fut mis à ma disposition. Des termites fraîchement recueillis y furent installes dans des bocaux que, par surcroît de précaution, on plaçait dans de larges vases pleins d’eau ; divers gaz furent essayés, et parmi eux le chlore surtout répondit pleinement à mes espérances. Les termites les plus vigoureux plongés dans ce gaz presque pur tombent comme foudroyés au moment même du contact. Laissés pendant une demi-heure dans de l’air mêlé d’un dixième de chlore seulement, ils sont complètement asphyxiés. Des expériences répétées de diverses manières, et dans lesquelles je tâchai d’imiter autant que possible la disposition des bois termites, donnèrent des résultats tout aussi décisifs, tout aussi satisfaisans. Ainsi, pour détruire la termitière la plus étendue, il suffira d’y injecter une quantité suffisante de chlore dégagé par un ou plusieurs appareils »

Est-ce à dire que le problème ramené à ces termes si simples ne présentera plus de difficultés ? Nous sommes loin de le prétendre. Dans toutes les questions de ce genre, aux recherches de la science, qui donnent ce qu’on pourrait appeler la solution théorique, doivent succéder les tâtonnemens de la pratique, qui seuls assurent l’application usuelle. À ce point de vue, de nouveaux problèmes surgiront pour chaque cas particulier. S’il s’agit d’attaquer une espèce exclusivement mineuse, une exploration exacte des lieux sera d’abord nécessaire pour découvrir le point de départ des mille galeries suivies par les termites ; puis il faudra déterminer le lieu d’application des appareils, afin que le gaz pénètre sans trop d’obstacles au milieu même de la termitière. Peut-être les insectes menacés se défendront-ils, comme ceux du Sénégal, en murant les passages donnant entrée au gaz délétère, et alors il faudra déployer une promptitude de manœuvres seule capable de les prévenir. Peut-être faudra-t-il dégager le gaz sous une pression assez considérable pour qu’il puisse pénétrer dans toute l’étendue des travaux. Peut-être, en dépit de toutes les précautions, les premières tentatives échoueront-elles, même sur des colonies isolées comme celles de La Rochelle. Peut-être enfin ou plutôt à coup sûr, dans les villes généralement infestées, comme Saintes ou Rochefort, faudra-t-il lutter, après un premier succès, contre des invasions nouvelles, et recommencer de temps à autre tout un ensemble de recherches et d’opérations ; mais est-ce à la première campagne que le cultivateur se délivre à jamais du chiendent ou de l’ivraie ? Lui aussi n’a-t-il pas besoin d’activité et de persévérance pour sauvegarder ses moissons ? Nous n’en demandons pas davantage aux propriétaires de maisons ou de champs termites, et à ce prix, mais à ce prix seulement, nous leur garantissons le succès.

  1. On donne le nom de platain à une anse très évasée, a rive basse, borée de vase, de sable ou de galets, et comprise entre deux pointes de rochers peu avancées en mer.
  2. Atlas hydrographique des côtes de France, carte du pertuis d’Antioche et de la rade d’Aix, levée en 1824.
  3. Amos Barbot, cité par Arcère, qui a eu souvent recours à son manuscrit. Voici un passade de ce procès-verbal : « Cette ville (Monmeillan) était placée entre Chatelaillon et l’île d’Aix, à laquelle cité et à ladite île on pouvait aller par terre et à pied sec de basse mer, selon ce que rapportaient des anciens, et avoir veu gens qui y avaient passé. » Ce procès-verbal est de 1430, et des expressions précédentes on peut conclure que cent ans au plus avant cette époque, c’est-à-dire dans le courant du XIVe siècle, la communication existait entre l’île et le continent.
  4. On a remarqué que la nature de ce fond influe sur la qualité du sel. Le bri bleu donne seul du sel très blanc. Le bri jaune donne toujours des produits colorés de la même teinte.
  5. Arcère.
  6. A partir de Rochefort, la Charente a grandi de la même manière. De ce point jusqu’à la mer s’étendait un golfe dont un des bras, comme je l’ai dit plus haut, se dirigeait vers le nord et joignait presque la haie d’Aigrefeuille.
  7. Arcère.
  8. Atlas hydrographique de M. Beautemps-Beaupré. Intérieur du pertuis breton.
  9. Les trois buttes de Saint-Michel-en-l’Herm ont ensemble 720 mètres de long, 300 mètres de large, et 10 à 15 mettes de hauteur au-dessus du niveau des marais environnans.
  10. Histoire des Parcs ou Bouchots à moules des côtes de l’arrondissement de La Rochelle, par M. C.-.M.-D. d’Orbigny père ; La Rochelle, 1847.Los recherches de statistique que renferme ce mémoire sont antérieures et avaient servi à combattre un projet d’assèchement qui eût ruiné les communes riveraines de la baie de l’Aiguillon.
  11. Mémoire sur la Corophie longicorne, par M. d’Orbigny père. — Journal de Physique, 1821.
  12. Lors de notre visita à ce plateau, nous y trouvâmes au moins cinquante chariots venus d’Esnandes, de charron et de Marsilly, dans le seul but de recueillir et d’emporter des moules pour les bouchots de ces trois communes.
  13. C’est le palemon à dents de scie, palemon serratus des naturalistes.
  14. Les pêcheurs de Bretagne vendent les palemons 3 francs le kilogramme aux marchands en gros de Paris. Chez les marchands de comestibles, ce crustacé coûte de 8 à 16 francs le kilogramme. N’attribuons aux crangons que le sixième de cette valeur, estimation incontestablement trop faible ; on voit que la pêche de notre marin aurait représenté environ 50 francs sur place, et de 130 a 260 francs à Paris.
  15. Dragon fly, c’est le nom pittoresque que les Anglais donnent aux libellules.
  16. « Some account of the termites which are found in Africa and other not climates. » Philosophical Transactions, 1781.
  17. Tout insecte à métamorphoses complètes passe successivement par trois états. Au sortir de l’œuf, il porte le nom de larve. La chenille est la larve du papillon. Dans son second état, il prend le nom de nymphe ou de pupe, qu’on nomme chrysalide quand il s’agit d’un papillon. Enfin il devient insecte parfait, et alors seulement on peut distinguer les sexes par des caractères soit extérieurs soit anatomiques.
  18. Les créoles et la plupart des voyageurs désignent encore les termites sous le nom de fourmis blanches, à cause de leur forme, de leur taille et de leur couleur.
  19. Smeathman ne donne que 10 ou 12 pieds de hauteur aux nids du termite belliqueux, mais Jobson, dans son Histoire de la Gambie, dit en avoir vu qui avaient jusqu’à 20 pieds de haut. Tous les voyaient s’accordent d’ailleurs sur l’extrême solidité des dômes élevés par ces insectes.
  20. J’emploie ici l’appellation consacrée car l’usage pour le plus élevé de ces monumens ; mais mon savant confrère M. Ampère m’assure qu’il faut lire Choufou au lieu de Chéops, et je le crois sur parole.
  21. Voici les dimensions de cette pyramide telles qu’elles nul été relevées par M. Le Père, un des architectes de l’expédition d’Égypte :
    Pieds français Pouces Mètres
    Largeur des côtés de la base 716 6 232,75
    Hauteur dans l’état primitif 428 9 139,15
    Hauteur dans l’état actuel 424 9 138,00


    Les recherches faites en 1837 par l’architecte anglais M. Perring et aux frais de sir Howard Vise, qui y dépensa environ 280,000 francs, ont donné :

    Pieds anglais Mètres
    Largeur de la base dans l’état primitif 767,424 233,90
    Hauteur idem 679,640 146,20
    Largeur actuelle 746,000 227,40
    Hauteur idem 450,750 127,16


    En m’envoyant ces chiffres que je lui avais demandés, mon confrère M. Hittorff me dit que la différence entre les mesures anglaises et françaises est plus apparente que réelle. Dans ses opérations, M. Le Père s’est contenté de réunir par des lignes le sommet des gradins. M. Perring, au contraire, a supposé prolongé tout autour de la pyramide un revêtement épais dont il assoie avoir trouvé des traces au niveau du sol primitif.

  22. Traduction littérale du mot nurcery, employé par Smeathman, et que j’ai rendu ailleurs par le mot de couvoir.
  23. Il parait pourtant que l’abus de cette nourriture engendre des maladies graves, et entre autres une espèce de dyssenterie épidémique qui emporte les malades en trois ou quatre heures.
  24. Le ver palmiste, ainsi nommé du lieu où on le trouve, n’est autre chose que la larve d’une espèce de charançon appelée calandre des palmiers, parce que dans ses deux premiers états elle habite le tronc de ces arbres. Quelques naturalistes pensent que cette larve est la même que celle dont les Romains étaient si friands et qu’ils nourrissaient avec de la farine.
  25. Cette espèce était différente de celles dont nous avons parlé jusqu’ici, et notre auteur lui donne le nom de termite des routes.
  26. « Termes utriusque Iindiae calamitas summa. » - Systema Naturoe.
  27. On est certainement loin de connaître toutes les espèces de termites qui habitent les deux continens, et la distinction de celles qui ont été décrites laisse encore à désirer. Toutefois les documens recueillis par divers auteurs permettent d’admettre qu’il existe au moins vingt-quatre espèces distinctes de ces insectes, dont neuf appartiennent à l’Afrique, neuf à l’Amérique, deux à l’Asie, deux à l’Europe. On ne connaît pas la patrie des deux autres. Les deux espèces européennes se trouvent en France, et nous verrons plus loin les raisons qui peuvent faite supposer que nous en possédons une troisième.
  28. Nouveau Dictionnaire d’Histoire naturelle, 1804.
  29. Mémoire sur les Termites observés à Rochefort, par M. Bobe-Moreau, ancien médecin en chef de la marine ; Saintes, 1843.
  30. D’après M. Bobe-Moreau, c’est seulement en 1797 qu’on découvrit pour la première fois des termites à Rochefort, dans une maison située rue Royale et qui était restée longtemps inhabitée. Au moment de la découverte, la plus grande partie des bois de charpente, des boiseries, des meubles et de ce qu’ils contenaient, avait été détruite. Ils se répandirent ensuite dans les maisons voisines. En 1804, leurs progrès n’étaient pas encore bien grands, puisque Latreille se borne à mentionner comme un ouï-dire que te termite lucifuge « avait pendant quelques années inquiété les habitans de Rochefort, s’étant introduit dans leurs maisons. « En 1829, le même auteur tenait un bien autre langage et parlait des grands ravages exercés par cet insecte dans les ateliers et les magasins de la marine. — Règne animal, par Cuvier, 2" édition, t. V.
  31. M. Lucas a rencontré à Alger le lucifuge et le flavicolle. Il n’a trouvé le premier que dans les champs. Le second seul pénètre dans les habitations. Ainsi partout où le lucifuge a été observé dans son pays natal, il a montré des habitudes contraires à celles qu’on observe dans les termites de Rochefort.
  32. Deux espèces de blattes, aujourd’hui très communes chez nous, étaient inconnues des anciens. La blatte orientale, vulgairement appelée noirat ou bête des boulangers, parait être venue du Levant ; la blatte américaine, connue dans les colonies sous le nom de kakkerlac, est passée de l’Amérique méridionale d’abord dans les parties chaudes de l’Asie et de l’Afrique, puis en Europe, où elle infeste la plupart des ports de mer. M. Duméril nous apprend qu’elle a été introduite vers 1802 seulement au Jardin des Plantes, où elle est arrivée dans des caisses de plantes. (Dictionnaire des Sciences naturelles.)
  33. M. Blanchard s’est déjà occupé de ce travail, et nous devons dire que les premiers résultats n’en sont pas favorables à notre opinion ; mais les matériaux dont disposait notre confrère étaient loin d’être complets.
  34. Ce cantonnement des termites sur deux points parfaitement isolés et situés pour ainsi dire aux deux extrémités du la ville, l’absence de ces insectes dans toute la banlieue de La Rochelle, démontrent jusqu’à l’évidence qu’ils ne sont pas Indigènes dans cette portion du département. Aussi M. Blanchard lui-même accepte-t-il l’importation pour La Rochelle. D’après une note que m’a remise M. Beltrémieux, cette importation aurait eu lieu vers 1780, époque à laquelle les frères Poupet, très riches armateurs, firent construire l’hôtel devenu la préfecture. Des ballots termites venus de Saint-Domingue auraient apporté les termites non-seulement à La Rochelle, mais aussi à Rochefort et sur quelques autres points où les frères Poupet avaient des magasins. Cette tradition s’accorderait assez bien avec la date donnée par M. Bobe-Moreau comme étant celle de la découverte des ténuités à Rochefort, et expliquerait également l’invasion progressive du département.
  35. MM. Edwards et Blanchard ont vu des galeries qui de la voûte des cours descendaient jusqu’à terre sans être soutenues. M. Bobe-Moreau cite plusieurs faits curieux de ces sortes de constructions. Il a vu, entre autres, des galeries isolées construites en arcades ou même jetées horizontalement à la façon d’un pont tube pour atteindre le papier de quelques flacons ou le contenu d’un pot de miel.
  36. Comme les termites de La Rochelle sont bien plus petits que le belliqueux observé par Smealhman, ces dimensions correspondent à peu près à ce que serait pour nous une galerie circulaire longue d’environ 120 mètres, large de plus de 4 mètres, et haute de 6 à 7 mètres.
  37. Chanvallon, Voyage à la Martinique.
  38. Mme George, qui s’occupe d’histoire naturelle et surtout de botanique avec une ardeur fort rare chez une femme a annoncé à la Société d’histoire naturelle de La Rochelle qu’elle était parvenue par ce moyen à chasser les termites de son jardin. Mme George regarde le termite qui a envahi sa propriété comme étant le termite à nez, espèce commune à la Jamaïque.
  39. On sait que chez les insectes la respiration se fait non point par des poumons, c’est-à-dire par un organe circonscrit, mais par des trachées ou canaux ramifiés, qui vont porter l’air dans toutes les parties du corps. On comprend que chez ces animaux un poison gazeux, porté à la fois dans tout l’organisme, doit, toutes choses égales d’ailleurs, agir avec une bien plus grande énergie.