Souvenirs d’un demi-siècle/Texte entier

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INTRODUCTION



EN présentant au public ces Souvenirs, qui, avant de voir le jour, sont restés enfermés durant de longues années — suivant la volonté de leur auteur — dans une cassette soigneusement scellée, il n’est pas sans intérêt d’évoquer la personnalité, aujourd’hui un peu estompée par le temps, de cet homme de lettres exemplaire que fut Maxime Du Camp.

Du Camp exerça ses dons variés et subtils dans les genres les plus divers (poésie, romans, critique d’art, récits de voyage, journalisme, histoire contemporaine, mémoires) ; il fut à certains égards un novateur et un précurseur. S’il est un esprit impossible à classer ou à définir par une formule, c’est bien celui de Maxime Du Camp, qui, protestant contre l’abus des formules dans l’art, écrivait : « En art, en religion, en tout, il n’y a de fécond que la liberté. » L’amour de la liberté est à peu près le seul caractère permanent de sa vie et de son œuvre, remarquables par une profonde aversion à l’égard de tous les conformismes. Ne soyons donc pas surpris de voir Maxime Du Camp combattre en juin 1848 dans les rangs de la garde nationale, pour la défense de la propriété et de l’ordre établi, puis, douze ans plus tard, suivre l’expédition des Mille, parmi les « chemises rouges » de Garibaldi.

Né à Paris le 8 février 1822, ayant perdu ses parents d’assez bonne heure et jouissant d’une fortune suffisante pour lui assurer l’indépendance, Maxime Du Camp fut, comme beaucoup de jeunes gens de sa génération, atteint du « mal romantique ». Comme chez Flaubert, dont il fut l’un des plus intimes amis, ce romantisme se traduisait par une révolte contre la société bourgeoise et l’esprit bourgeois, par un désir de dépaysement et d’exotisme. Sa jeunesse, de 1840 à 1860, ne fut, suivant l’expression de Paul Bourget, qu’« une longue aventure », et Alexandre Dumas, qui participa avec lui à l’équipée garibaldienne, disait qu’il ne le voyait jamais sans songer à l’un de ses mousquetaires. Comme Gérard de Nerval, Théophile Gautier et Flaubert, l’Orient l’attirait ; il y fit un premier voyage en 1844-1845, avec Flaubert, et à la fin de 1848 il visitait le Maroc. Son troisième voyage (1849-1851), entrepris cette fois avec une mission du ministère de l’Instruction publique, le conduisit en Égypte, en Nubie, en Palestine, en Syrie, en Grèce et en Épire. Il en rapporta une magnifique collection de photographies et fit paraître en 1852 une relation de son voyage qui marque une date dans l’histoire de l’édition, car ce fut le premier ouvrage illustré de photographies.

Au cours des années suivantes, Maxime Du Camp, qui avait accueilli avec sympathie l’avènement du régime impérial, acquit une renommée qui alla grandissant : il publia des romans et des poèmes, et, de 1855 à 1867, il donna régulièrement des comptes rendus des Salons de peinture. Ce fut lui qui, avec Louis Ulbach et Laurent Pichat, fonda en octobre 1851 la Revue de Paris, à laquelle collaborèrent les écrivains que leur indépendance éloignait de la Revue des Deux Mondes. Cela n’empêcha d’ailleurs pas Maxime Du Camp de devenir par la suite un des collaborateurs les plus assidus et les plus estimés de celle-ci. C’est dans cette revue qu’il publia, à partir de 1867, une série d’études sur le Paris contemporain qui suscitèrent un vif intérêt et furent réunies en volume sous le titre : Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié du XIXe siècle.

Cet ouvrage sur Paris, modèle accompli de « reportage » exécuté par un écrivain de talent, marque un tournant décisif dans sa carrière littéraire : renonçant délibérément à la littérature d’imagination et au romantisme, il se consacre désormais à l’étude de la réalité contemporaine. Au ton lyrique de ses premières œuvres, se substitue un tour familier, naturel et de la meilleure qualité. « J’ai été discipliné par la vérité à mon insu, nous dit-il dans ses Souvenirs littéraires (1882), et j’y ai été ramené sans même m’en apercevoir », et il ajoute : « Rien ne serait plus curieux à écrire que l’histoire de ce livre sur Paris, qui m’entraîna à faire tous les métiers. J’ai vécu à la poste aux lettres ; j’ai été presque employé à la Banque de France ; j’ai abattu des bœufs ; j’ai suivi dans leurs expéditions les agents de la Sûreté, les agents des mœurs, les agents des garnis ; je me suis assis dans la cellule des détenus, j’ai accompagné les condamnés à mort jusque sur la table des autopsies ; j’ai visité les indigents ; j’ai dormi sur le lit des hôpitaux ; je suis monté sur la locomotive des trains de grande vitesse et je me suis interné dans un asile d’aliénés pour mieux étudier les fous. Je crois n’avoir reculé devant aucune fatigue, devant aucune enquête, devant aucun dégoût… » Il faut dire que, grâce à son amitié avec le préfet de Police Joseph Piétri, Maxime Du Camp eut accès aux archives de la Préfecture. Il put de la sorte connaître les dossiers secrets de la police et y faire des découvertes dont la divulgation immédiate eût été parfois désastreuse pour la réputation de tel ou tel personnage célèbre et considéré. C’est dire pourquoi il a voulu différer jusqu’au siècle suivant la publication de ses Souvenirs. « Lorsque ces pages, écrit-il, seront mises sous les yeux du public, celui qui parle et ceux dont on va parler seront depuis longtemps réunis dans la même poussière ; cela me met à l’aise pour ne point me réserver… »

Maxime Du Camp se consacrait donc à des ouvrages que nous qualifierions aujourd’hui de « documentaires » : ses Souvenirs de l’année 1848 (1876) ; son ouvrage sur la Commune de 1871, Les Convulsions de Paris (1878) ; un autre ouvrage sur La Charité privée à Paris (1885), où il étudiait avec sympathie certaines institutions telles que les Petites Sœurs des Pauvres ou les Dames du Calvaire. Il avait été élu en 1880 à l’Académie française, en remplacement de Saint-René Taillandier.

Vieux Parisien amoureux de sa ville natale, Maxime Du Camp avait cependant l’habitude de séjourner chaque été à Baden-Baden, qui était alors le rendez-vous de la haute société européenne et où il était devenu, disait-on, l’homme le plus en vue après le grand-duc de Bade. Ce fut là qu’il écrivit, de 1882 à 1888, les Souvenirs que nous publions aujourd’hui. Ce fut aussi là qu’il mourut, le 8 février 1894, le jour même où il achevait sa soixante-douzième année.

Au cours de sa longue et riche existence, Maxime Du Camp avait entretenu des relations non seulement avec des écrivains et des artistes, mais aussi avec un grand nombre de personnages — princes, hommes politiques, diplomates, administrateurs, femmes du monde — qui jouèrent un rôle important sous la monarchie de Juillet et le Second Empire, et dans les débuts de la Troisième République. Familier de l’impératrice Eugénie, du Prince impérial, du prince Napoléon, de la princesse Mathilde, du duc de Morny, reçu aux Tuileries et dans les salons à la mode, il avait connu Émile Ollivier, le général Chanzy, Ernest Picard, Jules Simon et bien des personnages de la République, cependant que ses séjours à Baden-Baden lui avaient permis d’approcher l’empereur Guillaume Ier, le prince Gortschakoff, et d’entrer en rapport avec toute la haute société européenne. En révélant des faits ignorés ou en jetant une lumière nouvelle sur d’autres faits mal connus, les Souvenirs de Maxime Du Camp apportent — en dehors même de leur valeur littéraire — une précieuse contribution à la connaissance de toute une période de notre histoire.

Les Éditeurs.



AVANT-PROPOS



LE récit de ma vie ne serait point intéressant ; il peut se faire en deux mots : j’ai voyagé et j’ai travaillé : je n’ai eu qu’à m’en applaudir ; j’ai aimé : je n’ai pas toujours eu à m’en louer. Ce n’est donc pas pour parler de moi que j’écris ces souvenirs. Le goût de la solitude et une sorte de besoin maniaque qui m’entraînait au travail m’ont éloigné du monde ; cependant, j’ai vu beaucoup de choses, j’ai côtoyé bien des hommes, j’ai regardé dans bien des événements, et j’ai toujours pris des notes. Il en résulte que je m’imagine avoir à raconter des faits qui ne seront pas inutiles pour une histoire anecdotique du temps pendant lequel j’ai vécu.

Lorsque ces pages seront mises sous les yeux du public, celui qui parle et ceux dont on va parler seront depuis longtemps réunis dans la même poussière ; cela me met à l’aise pour ne point me réserver ; comme le témoin déposant devant les représentants de la justice, je puis jurer de dire la vérité, rien que la vérité ; du moins, ce que je crois être la vérité : je le ferai sans effort ; je n’ai jamais pratiqué le mensonge et, dans les livres que j’ai publiés, je n’ai rien négligé pour serrer l’exactitude d’aussi près que possible. Je n’y ai point de mérite ; j’étais naturellement dénué d’ambition et je n’ai appartenu à aucune faction politique. Je n’ai été qu’un homme de lettres, et j’ai aimé mon métier avec passion. Une aisance, héritée à la mort de mes parents, me permit de vivre indépendant et d’avoir des sentiments facilement désintéressés. N’ayant jamais eu rien à demander, je n’ai pas eu de refus à essuyer, et c’est peut-être à cela que je dois de n’avoir jamais éprouvé de haine pour personne. J’ai vécu libre, dans toute l’acception du mot ; nulle entrave ne m’a été imposée ; le pain quotidien et le reste m’étaient assurés en dehors de mon travail ; aussi n’ai-je écrit que ce que je voulais écrire. On ne saurait avoir trop d’indulgence pour l’écrivain pauvre ; car souvent les nécessités de l’existence l’entraînent à modifier sa pensée ; en revanche, l’écrivain qui est « à son aise » et qui manque à sa conscience est inexcusable. Je crois pouvoir affirmer que, dans ma longue carrière, je n’ai jamais eu de défaillance pour le respect que l’on doit aux lettres.

L’époque que j’ai traversée a été souvent troublée et parfois lamentable. Je suis né le 8 février 1822 ; c’est assez dire que j’ai vu bien des émeutes, bien des révolutions, bien des changements de gouvernement, bien des désastres. Chamfort a dit : « À trente ans, le cœur se brise ou se bronze » ; le mien ne s’est ni brisé, ni bronzé ; j’ai tendrement aimé mon pays ; j’ai souffert de ses sottises, de ses crimes et de ses malheurs ; je le crois vieux, fatigué, affaibli, et j’en suis désespéré ; car je voudrais le voir jeune, alerte, vigoureux. La France, je le sais, est la terre des miracles ; se relèvera-t-elle, reprendra-t-elle sa grande destinée d’autrefois ? Je le souhaite plus que je ne l’espère.

J’ai soixante ans, je n’ai jamais été marié, je n’ai point d’enfants : omnis moriar. J’écris ceci à Baden-Baden, dans la retraite où, tous les ans, je viens passer six mois partagés entre le travail et la chasse. Aujourd’hui le temps est d’humeur maussade ; les nuages sont pelotonnés au sommet de la montagne, les épicéas et les hêtres gémissent au souffle du vent, la petite rivière qui coule presque sous mes fenêtres est grise et grossie par la pluie ; néanmoins, le paysage est beau, les lignes ont de l’ampleur et, malgré la tristesse de la lumière obscurcie, la nature est pleine de sérénité. Puisse cette sérénité se refléter dans le livre que je vais commencer.

Le lecteur ne doit pas s’attendre à trouver ici l’histoire du temps où j’ai vécu ; je n’ai point si haute prétention ; j’y serais inhabile et surtout j’y serais ignorant. Bien souvent j’ai regardé par-dessus le mur, jamais je n’ai pénétré sur le terrain même. Je raconterai donc simplement les faits qui sont parvenus à ma connaissance, en respectant autant que possible l’ordre chronologique, mais n’hésitant jamais à m’en écarter, lorsque je croirai devoir le faire dans l’intérêt du récit. Je n’écris que des souvenirs un peu décousus, non point tout à fait sous l’impulsion de mon raisonnement, mais au hasard de ce que j’ai appris et de ce que j’ai retenu ; si les faits ne se suivent pas rigoureusement, s’il y a des lacunes, c’est qu’à ma propre chaîne il manque plus d’un anneau. Que le lecteur veuille bien s’imaginer que je suis venu causer avec lui, un soir, au coin du feu, les pieds sur les chenets, et qu’il me pardonne mes radotages.

Maxime Du Camp.
Baden-Baden, 11 juillet 1882.


PREMIÈRE PARTIE

AU TEMPS DU ROI LOUIS-PHILIPPE


CHAPITRE PREMIER

APRÈS JUILLET 1830



LA RÉVOLUTION DE JUILLET. — CALOMNIES DE La France Nouvelle. — LA JEUNE BOURGEOISIE LIBÉRALE. — NISARD ET MÉRIMÉE. — LE PRÉSIDENT BONJEAN. — LE GÉNÉRAL LAMARQUE. — LE CLOÎTRE SAINT-MERRY. — LA VÉRITÉ SUR LA MORT DU PRÉSIDENT BONJEAN. — LOUIS-PHILIPPE ROI. — LES TARES DE L’ORIGINE. — CHANGEMENT DE PORTRAITS. — PERMANENCE DE LA CONSPIRATION BONAPARTISTE. — TRIUMVIRAT À L’HÔTEL DE VILLE. — PROJET D’ENLÈVEMENT DU DUC DE REICHSTADT. — LA REINE HORTENSE ET LOUIS-PHILIPPE. — LE ROI ET CASIMIR PERIER. — L’AFFAIRE ZABA. — LA MORT MYSTÉRIEUSE DU DUC DE REICHSTADT. — MARIE-LOUISE, FEMME NEIPPERG, DUCHESSE DE PARME. — CHAPELAIN ET CHAMBELLAN. — UN VERRE DE LIMONADE.



DE la révolution de Juillet, je ne me rappelle rien qu’un grand brouhaha ; j’avais huit ans, et ce n’est pas à cet âge que l’on peut faire des observations judicieuses. Je sais qu’il y eut de l’élan, surtout lorsque l’on s’aperçut que le pouvoir engageait la bataille sans y être préparé, et que la royauté se compromettait dans une lutte dont elle avait négligé de s’assurer le résultat. Une hallucination du prince de Polignac précipita un conflit qui devait primitivement être retardé jusqu’au retour du maréchal de Bourmont, chef de l’armée victorieuse à Alger. On a raconté cette apparition de la Vierge, la foi du ministre, l’exaltation du vieux roi, la croyance à un miracle en faveur du « fils aîné de l’Église » et la chute où l’on fut entraîné ; il n’y a donc plus à y revenir[1].

Dès que la victoire populaire ne fut plus douteuse, un débordement de calomnies et d’injures se répandit sur Charles X, sur les ministres, sur le maréchal de Marmont, duc de Raguse, deux fois haï, pour son rôle en 1814, pour sa conduite pendant les journées de Juillet, sur la cour, sur le clergé, sur tout ce qui avait essayé de soutenir le trône des Bourbons. Après chaque révolution, il en est ainsi : Dieu sait ce que j’ai entendu après le 24 février, après le 4 septembre ; Dieu sait ce que j’entendrai peut-être encore. Chateaubriand a dit : « On ne saurait avoir trop de mépris pour l’opinion des hommes. » Un journal que j’ai retrouvé dans mes paperasses me permet de faire comprendre, par un seul exemple, dans quelles vilenies se plaisent les Basiles de toute opinion.

Se souvient-on que, pendant les deux dernières années de la Restauration, quelques provinces de France, notamment la Normandie et la Picardie, furent désolées par des incendiaires ? Des maisons isolées, surtout des maisons couvertes en chaume, des meules de céréales étaient brûlées. L’opinion publique s’inquiétait, et plusieurs fois, du haut de la tribune parlementaire, des députés vitupérèrent les ministres, qui ne savaient que répondre. Bien longtemps après la révolution de Juillet, j’ai entendu raconter que ces incendies, qui ne s’attaquaient jamais qu’à des immeubles de valeur insignifiante, étaient une manœuvre de propagande pour engager les paysans, rétifs au progrès, à payer patente aux compagnies d’assurances que la Restauration avait vues naître et se multiplier. Le moyen est excessif, j’en conviens, et ce propos est peut-être calomnieux ; mais la qualité du personnage qui me l’a rapporté lui donne, pour moi, une sérieuse consistance. Quoi qu’il en soit, au moment où la commotion de Juillet éclata, il n’était bruit que de ces incendies et des recherches vaines pour en découvrir les auteurs. Dès le 29 juillet, de nouveaux journaux paraissent, feuilles volantes, imprimées d’un seul côté, criées dans les rues, vendues pour un sou, colportées dans les cafés, chez les marchands de vins, jusque sur les barricades. La France Nouvelle, Nouveau Journal de Paris, est un des premiers qui sort des pavés ; il n’est pas encore très rassuré et garde quelque prudence, car il ne fait connaître ni l’adresse de ses bureaux, ni le nom de son imprimeur ; en revanche, il publie textuellement ceci : « On donne pour certain que ce qui a déterminé la publication des ordonnances illégales est la découverte authentique des organisateurs des incendies dont on a voulu empêcher de publier les noms. » Puis il ajoute en grosses capitales : « On signale MM. de Polignac, de Latil et Tharin[2]. » On prétendit aussi que le roi fugitif avait emporté les diamants de la couronne ; on a accusé du même méfait le roi Louis-Philippe et l’impératrice Eugénie, ce qui n’empêche pas que l’Assemblée nationale vient de décider (juin 1882) que ces diamants, toujours volés, jamais enlevés, seraient en partie vendus au profit d’une caisse des invalides civils[3]. La calomnie est l’arme favorite, l’épée de chevet des partis ; je n’ai pas connu une faction politique, triomphante ou domptée, qui n’en ait fait abus.

Ce n’est pas seulement le peuple, l’ouvrier des faubourgs,

La grande populace et la sainte canaille


qui « se ruèrent à l’immortalité », comme disait Auguste Barbier, l’homme le plus dévot qui se soit assis sous la coupole de l’Institut ; la bourgeoisie tint sa place à l’orchestre de ce charivari. La jeunesse libérale, frottée de carbonarisme, opposant Voltaire à Loyola, énervée à force de répéter les chansons de Béranger, aspirant à la liberté, regrettant les gloires de l’Empire, persuadée que les Bourbons brisaient les ailes de sa destinée militaire, se jeta dans l’aventure, l’emporta d’assaut et fut déçue de ses espérances. Des gens qui eurent de la notoriété et qui devinrent des hommes d’ordre et de préservation sociale, aussitôt qu’ils furent nantis d’une bonne position, combattirent au premier rang pendant les « Trois Glorieuses ». Désiré Nisard, qui est actuellement de l’Académie française, qui a été directeur de l’École Normale et qui a exercé de grandes charges universitaires, écrivait à Adenis de La Rozerie, sous-directeur des Menus Plaisirs : « Nous étions quatre frères sous les armes ; enfin, la tyrannie est renversée. » Mérimée était avec Farcy, qui tomba sur la place du Carrousel et se vantait d’avoir fait un « coup double » des grenadiers de la garde royale ; Eugène Delacroix n’a pas commis d’erreur lorsqu’il s’est représenté debout et armé sur sa Barricade ; Jules Bastide, qui fut ministre des Affaires étrangères pendant un moment, sous le gouvernement du général Cavaignac, avait été un des dix-sept qui se précipitèrent dans le Louvre, dont la porte fut ouverte par un gamin grimpé à l’aide d’une trémie que l’on avait oubliée contre la colonnade. D’autres seraient à citer, qui ne furent les premiers venus ni par leurs œuvres, ni par leurs fonctions ; mais il en est un que je ne puis me dispenser de nommer, car, longtemps après, quarante et une années plus tard, il est mort en héros et d’un trépas tragique. Je parle du président Bonjean, le premier des otages de la Commune.

En 1830, il avait vingt-six ans ; petit, chétif, déjà presque privé de l’usage d’un de ses yeux, il s’empara d’un fusil de chasse et courut se battre. Il était à la tête de la première bande qui pénétra dans le palais des Tuileries. Il s’arrêta dans la salle du trône et, regardant l’immense lustre dont les pendeloques de cristal tremblaient au fracas des cris et des trépignements, il dit : « Ceci insulte à la pauvreté du peuple » et, servi par le hasard plutôt que par son adresse, il brisa d’un coup de fusil la corde de suspension. Le lustre tomba et l’on applaudit. Pour ce haut fait, Louis-Bernard Bonjean reçut la croix de Juillet ; cette récompense ne lui parut pas suffisante ; loin de se rallier au nouveau gouvernement, il le vilipenda et se jeta non seulement dans l’opposition avancée, mais dans l’opposition révolutionnaire. Aux réunions de la Société des Droits de l’Homme, il fut un des plus ardents. En juin 1832, il était aux funérailles du général Lamarque qui, le 15 janvier 1831, avait dit à la tribune de la Chambre des députés : « La gloire est un ciment si puissant, elle environne le trône d’une si brillante auréole, elle fait pousser des racines si profondes à une dynastie nouvelle, qu’il serait peut-être politique de la chercher sans motifs. » On se passionnait alors pour ce galimatias, pour cet amphigouri, pour ces cacophonies d’images, pour ces détestables conseils, on se passionna si bien que l’on fit à l’orateur, moins libéral que belliqueux, des funérailles sanglantes. Autour de son cercueil, il y eut un combat de gladiateurs, comme au temps des Césars de la décadence. Soixante-trois jeunes gens, barricadés dans le cloître Saint-Merry, républicains mêlés à quelques anciens gardes du corps (Briois d’Angre, de Noisy), luttèrent héroïquement et firent tête à plus d’une légion de la garde nationale, à plus d’un régiment de ligne. Bonjean était avec eux et ne se ménagea pas. Lorsque la défaite fut certaine, au moment où le cloître allait être forcé par la troupe, on cria : « Sauve qui peut ! » et chacun gagna au pied. Une femme recueillit Bonjean, le déguisa, et il put aller demander asile à un professeur de l’École de Droit qu’il connaissait, qui le cacha pendant trois mois et réussit à le placer, en qualité de secrétaire, chez un avocat à la Cour de Cassation.

Tel fut le point de départ du savant jurisconsulte, de l’homme intègre que nous avons connu ministre de l’Agriculture et du Commerce, président de section au Conseil d’État, sénateur, premier président de la Cour impériale de Riom, président de Chambre à la Cour de Cassation et otage.

Il est mort en héros, je le répète, avec simplicité et dans des conditions qui n’ont jamais été dévoilées. Lorsque j’ai raconté une partie de l’orgie furieuse qui a été la Commune, j’ai parlé de la mort du président Bonjean[4], mais je n’ai point osé dire dans quelles circonstances il a été assassiné. Un récit rigoureusement exact aurait pu faire naître des commentaires désobligeants qu’il était de mon devoir d’éviter à une mémoire digne du respect le plus profond. Un historien communard, qui n’a pas trop menti, Lissagaray, a écrit : « Bonjean ne se tenait plus sur ses jambes. » Le fait est vrai, mais resté inexpliqué. Bonjean ne marcha pas à la mort, il s’y traîna, car il ne pouvait plus marcher. Pendant l’investissement de Paris par les armées allemandes, le président Bonjean, malgré ses soixante-six ans sonnés, voulut faire acte de soldat ; il mit un sac sur ses épaules, prit un fusil et se mêla aux inutiles patrouilles qui se promenaient dans le chemin de ronde des fortifications. Le poids fut trop lourd, la fatigue fut trop forte pour sa faiblesse ; il fut atteint d’une infirmité très gênante, en un mot d’une hernie qui nécessita l’application d’un appareil à demeure. Dès le 21 mars 1871, il est arrêté par ordre de Raoul Rigault, enfermé d’abord au Dépôt, ensuite à Mazas. Le 22 mai, il fit partie du premier convoi d’otages qui furent transférés à la Grande Roquette pour y être exécutés. Le transport se fit sur un camion à bagages du chemin de fer de Lyon, lourde voiture, non suspendue, où l’on était debout, entassés les uns contre les autres, comme des moutons que l’on mène à l’abattoir. La plupart des rues qu’il fallait traverser avaient été dépavées pour la construction des barricades ; le trajet fut d’une lenteur insupportable ; plusieurs fois on fut obligé de revenir sur ses pas, parce que les voies étaient obstruées ; on franchissait des ornières qui étaient des trous ; on passait par-dessus des tas de pavés ; il y avait des cahots horribles ; dans un de ces cahots, la secousse fut telle que l’appareil porté par Bonjean fut brisé et que, subitement, la hernie s’étrangla. La douleur fut atroce ; le pauvre homme se contenta de dire à l’archevêque : « Monseigneur, soutenez-moi. » Ces détails m’ont été transmis par un surveillant de Mazas, nommé Mounier, qui fut chargé d’escorter les otages et qui était avec eux sur le camion. Le président Bonjean ne pouvait plus rester debout ; « il ne tenait plus sur ses jambes », comme a dit Lissagaray. Partout il cherchait un point d’appui pour se « caler ». Dans sa cellule, il était obligé de demeurer couché, car le lit était trop élevé pour sa toute petite taille et ses pieds ne touchaient pas terre. Lorsque les otages descendaient dans la portion du chemin de ronde qui leur servait de préau, Mgr Darboy offrait son bras à Bonjean et le conduisait jusqu’à une guérite dans laquelle on l’asseyait. Là, il était fort entouré ; on le consultait ; on lui demandait si les lois autorisaient les incarcérations dont on était victime ; il secouait la tête et répondait : « Il n’y a plus de lois, ou du moins il y a des lois que je ne connais pas. »

Lorsque le 24 mai, vers sept heures et demie du soir, on fit l’appel de ceux qui allaient mourir, le président Bonjean sortit le second de sa cellule et se plaça près de l’archevêque, qui avait été désigné le premier. On descendit l’escalier en vrille, on traversa le vestibule du quartier des condamnés à mort, où l’on s’arrêta un instant pour prier en commun, pendant que les assassins délibéraient sur l’endroit le plus propice à l’exécution. On se remit en marche ; au moment de franchir les trois degrés qui donnent accès dans le chemin de ronde, l’archevêque appuya lui-même Bonjean contre la muraille, et, se retournant vers ses compagnons qui le suivaient, il leur donna l’absolution in articulo mortis. Puis, soutenant de nouveau le président Bonjean qui ne pouvait avancer que lentement, courbé, trébuchant à chaque pas, ils parcoururent cette longue, longue voie des deux chemins de ronde enclavés l’un dans l’autre. Bonjean n’articula pas une plainte, mais son visage décomposé indiquait assez de quelles tortures il était la proie. Johannard, surveillant à la Grande Roquette, qui put voir le défilé du triste cortège, me disait : « Le Président était plié en deux et sa tête semblait flotter. » Lorsque l’on fut arrivé au fond du second chemin de ronde, sur le lieu de l’exécution, les otages se mirent en rang, à quelques pas les uns des autres, et l’archevêque, placé à l’extrémité droite, cessa de donner le bras à Bonjean. Celui-ci se retourna pour chercher un point d’appui contre la muraille, mais la muraille était à plus de deux mètres de lui ; sentant qu’il ne pouvait se tenir debout, comprenant qu’il allait tomber, il se coucha entre l’archevêque et l’abbé Deguerry, par terre, tout de son long, la tête relevée portant sur les mains, les coudes à angle aigu sur le sol. C’est dans cette posture qu’il reçut le feu des assassins. Or il est instinctif — nul chasseur ne l’ignore — de tirer plus volontiers de haut en bas que de bas en haut, ce qui explique pourquoi le président Bonjean fut frappé de dix-neuf blessures, dont pas une n’était immédiatement mortelle. Le coup de grâce lui fut donné par Vérig, capitaine de fédérés, qui lui fit sauter le pariétal gauche. En racontant la mort des otages, je ne suis point entré dans ces détails ; j’ai craint qu’ils ne donnassent lieu à des interprétations malveillantes et que l’on n’accusât le président Bonjean d’avoir subi une défaillance morale, tandis qu’il ne fut terrassé que par une défaillance physique, contre laquelle nulle vigueur corporelle, nulle force d’âme n’auraient pu lutter.

Si, comme on le prétend, les souvenirs des temps éloignés, de la jeunesse et de l’enfance, se précipitent en foule dans l’âme de ceux qui se sentent saisis par la mort, de quelles images la mémoire du pauvre Bonjean fut-elle assaillie ! Revit-il la tourbe dépenaillée qui pénétrait dans les appartements royaux ; entendit-il le lustre qui se brisait en éclats ; se retrouva-t-il derrière les piliers du cloître Saint-Merry, faisant le coup de feu contre les soldats de l’ordre et de la légalité, pendant que le tocsin sonnait au-dessus de sa tête ? Quel retour fit-il sur lui-même et que pensa-t-il de la réversibilité des actes de l’homme ? Se demanda-t-il si jadis, aux heures de l’effervescence, il n’avait pas donné l’exemple à ceux qui, plus cruels et inexcusables, brûlaient Paris et massacraient des innocents ? Pardonna-t-il à ses bourreaux en se rappelant que derrière des barricades, au milieu des émeutes, il avait cherché à tuer ses semblables ? Paix sur lui et sur ses meurtriers ; s’il est un juge suprême, ils ont comparu aux pieds de son tribunal et la sentence est prononcée.

Le souverain pour lequel Bonjean combattit en 1830, contre lequel il combattit en 1832, ne méritait

Ni cet excès d’honneur ni cette indignité.

Le « Napoléon de la Paix », comme le nommaient volontiers ses admirateurs, fut un monarque sans grandeur ; issu d’une révolution, il redouta partout la révolution en Europe, ne parvint à se créer aucune alliance, resta stationnaire aussi bien vis-à-vis de l’étranger que vis-à-vis du pays même, ne recula devant aucun déboire plutôt que d’appeler la France aux armes, se refusa obstinément à toute réforme intérieure et se fit gloire de respecter les traités de 1815 contre lesquels son élection avait protesté. On disait : « C’est un finaud. » De finasserie en finasserie, il en arriva à s’effondrer sur un incident sans gravité dont sa maladresse et ses tergiversations firent une révolution que personne ne désirait. Une émeute l’avait apporté, une émeute le remporta : justo judicio damnatus[5].

L’histoire, je crois, sera sévère pour lui. On cherche en vain une pensée dominante à son règne et l’on n’en découvre pas. Il voulut se maintenir et se maintint un peu quand même pendant dix-huit années. Extraordinairement hautain, — il l’avouait lui-même, — malgré sa bonhomie de commande, il avait essayé de créer une aristocratie nouvelle à l’aide des financiers et des grands industriels dont il encombra la Chambre des pairs. Loustalot, qui mourut à l’âge de vingt-huit ans, écrivait dès le mois d’octobre 1790 dans Les Révolutions de Paris, de Prudhomme : « Le plus clair de cette révolution sera qu’une aristocratie d’argent se substituera à l’aristocratie de naissance. » Plus que tout autre, Louis-Philippe aida à l’accomplissement de cette prophétie. Il ne comprit pas ou se soucia peu de comprendre que le jour où les gens qui exercent un trafic quelconque font partie des assemblées délibérantes, celles-ci perdent toute grandeur et toute aspiration vers un but élevé. Quels que soient les besoins grossiers d’un peuple, quel que soit son appétit vers la jouissance et les satisfactions matérielles, on ne le mène à des destinées sérieuses, on ne lui fait une existence durable qu’en s’appuyant sur des abstractions idéales. Or, s’il fut en France un gouvernement où nul idéal n’apparaît, c’est celui pendant lequel la France végéta de 1830 à 1848. À y regarder de près, Louis-Philippe est si facilement tombé parce que sa royauté avait répondu à un besoin d’ordre momentané, parce que les craintes conçues après la commotion de Juillet étaient évanouies depuis longtemps et parce que l’origine défectueuse de son pouvoir l’avait empêché de prendre racine dans le pays. On avait appelé le gendarme pour mettre quelques perturbateurs à la raison ; on le renvoya, dès que l’on crut n’en avoir plus besoin.

Pendant la Restauration et surtout aux jours du règne de Charles X, il avait joué double jeu ; fort assidu en cour et y faisant valoir ses prérogatives, il accueillait volontiers, au Palais-Royal, les champions du libéralisme, il choyait les officiers de l’Empire, achetait les tableaux de bataille peints par Horace Vernet, ne se compromettait pas en largesses et faisait des économies. J’ai ouï conter à Alfred Maury, membre de l’Institut, directeur des Archives nationales, deux anecdotes qu’il tenait de son père, ingénieur, chargé de l’entretien de la rivière d’Ourcq, qui appartenait au duc d’Orléans. La salle à manger du Palais-Royal était ornée de portraits qui variaient selon les convives ; un mécanisme fort simple faisait rentrer sous la boiserie ou apparaître ceux qu’il était décent de mettre en évidence ou de dissimuler. Lorsque les membres de la famille royale dînaient chez le duc d’Orléans, les portraits étaient d’une orthodoxie irréprochable, c’étaient ceux de Louis XVI, de Marie-Antoinette, de Louis XVIII, de Charles X, du duc d’Angoulême ; mais, lorsque les libéraux de ce temps-là étaient admis à la table du Palais-Royal, la décoration changeait, et l’on voyait briller sur les panneaux les images de Mirabeau, de Barnave, de Bailly, de Lafayette.

Le fait n’a rien d’improbable et Alfred Maury me l’a donné pour certain ; de même, il m’a affirmé que, deux ou trois jours avant la révolution de Juillet, Louis-Philippe se rendit en personne auprès de Mangin, préfet de Police, dont l’administration était alors chargée de l’éclairage de Paris, et insista pour que la galerie d’Orléans, récemment construite, fût éclairée aux frais de la Ville de Paris. À la réponse de Mangin que les charges d’un immeuble incombent au propriétaire qui en perçoit bénéfice, le duc d’Orléans répondit : « Du moment que la galerie est un passage et un lieu de promenade publics, les frais d’éclairage et de salubrité doivent être inscrits au budget municipal. » Mangin, pour se débarrasser des sollicitations de l’altesse royale, promit d’étudier la question. Les Ordonnances et ce qui s’ensuivit ne lui en laissèrent point le loisir[6].

Peu de souverains ont été plus menacés, plus attaqués que Louis-Philippe ; son règne, si pacifique à l’extérieur, fut, à l’intérieur, une lutte incessante contre les conspirateurs, les complots, les tentatives d’assassinat. On tirait sur lui comme sur un loup ; c’est miracle qu’il soit sorti des mains de tant de sacripants. La révolution de Juillet avait éveillé bien des espérances et fait naître bien des regrets ; les unes et les autres ne furent point platoniques ; on en sut quelque chose dans les conciliabules secrets et même devant les tribunaux, et aussi devant la Cour des pairs. Républicains, légitimistes, bonapartistes agissaient isolément ou de concert, pour jeter le nouveau roi hors des Tuileries, quitte à se disputer sa succession. La conspiration bonapartiste fut permanente pendant la durée du règne, elle n’éclata avec retentissement qu’à Strasbourg et à Boulogne-sur-Mer, mais dans l’ombre elle s’agita toujours, et parfois on feignit de ne la point apercevoir, afin de ne pas lui donner d’importance.

Avant que le duc d’Orléans fût élu roi, par la Chambre des députés, sous le nom de Louis-Philippe Ier, quelques « vainqueurs de Juillet » avaient voulu proclamer le rétablissement de l’Empire. À l’Hôtel de Ville même, et lorsque le combat durait encore, il y eut à ce sujet une conférence entre trois personnages, qui tous trois avaient pris part à l’insurrection. Le premier était Évariste Dumoulin, journaliste de talent, qui s’était emparé de l’Hôtel de Ville, où il essayait d’organiser un pouvoir quelconque et où les hommes du peuple l’appelaient le général Dumoulin. Le second était réellement général, quoiqu’on ait dit le contraire, et s’appelait le comte Frédéric Dubourg-Butler ; le troisième se nommait Fanjat ; c’était un très beau garçon, brave au feu, indolent au travail, capable d’une action violente, incapable d’une action continue. En février 1848, il devait de nouveau se retrouver à l’Hôtel de Ville et y proposer de fusiller, sans délai ni jugement, tous les princes d’Orléans, à commencer par Louis-Philippe. J’ai connu ce Fanjat, déjà vieux, toujours beau, vêtu à la diable, vivant d’emprunts et ne pouvant se décider à faire œuvre pour subsister. Il aurait enlevé une femme qu’il traînait à sa suite, en lui infligeant sa pauvreté. Il se résolut à partir pour l’Amérique ; mais il faut croire qu’il ne voyageait qu’à petites journées, car il s’arrêta à Clichy-la-Garenne, s’y trouva bien, s’y installa, y vécut et y mourut.

Évariste Dumoulin, le général Dubourg et Fanjat tombèrent d’accord : les Bourbons sont impossibles, la république serait prématurée, le duc d’Orléans n’inspire aucune confiance ; un seul homme est digne d’occuper le trône de France, c’est l’héritier de Napoléon le Grand, c’est le duc de Reichstadt. Il est à Vienne ; qu’importe ? il faut aller le chercher ; Fanjat se chargea de la mission. On manquait d’argent, on n’en trouva pas ; la réunion des députés, soufflés par Laffitte et par le comte Alexandre de Laborde, faisait des avances au duc d’Orléans, dans lequel le général Lafayette reconnaissait « la meilleure des républiques », et, pendant que l’on empruntait quelques pièces de cinq francs pour s’élancer à la conquête d’un empereur, le pays recevait un roi et l’acclamait ; cela ne découragea point les partisans de l’Empire, mais leurs espérances furent ajournées.

On sait que la duchesse de Saint-Leu[7], qui avait été reine de Hollande, habitait Rome pendant l’hiver avec ses deux fils, Napoléon-Louis et Louis-Napoléon ; ce dernier a été Napoléon III. Ces deux jeunes gens se jetèrent au milieu de l’insurrection qui éclata dans les Romagnes, après la mort de Pie VIII, et essayèrent d’organiser la résistance entre Foligno et Civita Castellana. Les Autrichiens pénétrèrent sur le territoire pontifical ; les deux Bonaparte se retirèrent à Forli, où l’aîné, Napoléon-Louis, mourut de la rougeole le 17 mars 1831. Grâce à la complaisance du prince Gortschakoff — qui fut grand chancelier de Russie, — alors chargé d’affaires à Florence, la duchesse de Saint-Leu et son fils Louis-Napoléon purent quitter l’Italie à l’aide d’un passeport russe.

Dans le courant du mois de mai de la même année, un des aides de camp du roi Louis-Philippe, le comte d’Houdetot, reçut un billet non signé et d’allure mystérieuse : « Si le comte d’H… veut revoir une ancienne amie qui sera bien aise de lui serrer la main, il est prié de venir ce soir, rue de la Paix, à l’hôtel de Hollande ; il demandera la dame qui loge au n° 3. » La curiosité de l’aide de camp fut éveillée ; le soir, il se présenta à l’adresse indiquée et fut reçu par la reine Hortense. Quand le premier moment de surprise fut passé, la reine expliqua qu’entrée en France avec un passeport russe elle avait besoin que ce passeport fût visé ou remplacé, afin de pouvoir s’embarquer sans encombre pour l’Angleterre, où elle désirait se rendre avec son fils ; ce passeport, elle priait le comte de le lui faire délivrer à tel nom qu’il choisirait. Le comte répondit que rien n’était plus facile, à la condition qu’il fût autorisé à en parler au roi. La duchesse de Saint-Leu y consentit. L’aide de camp retourna immédiatement au palais et fit part au roi de l’entrevue qu’il venait d’avoir. Louis-Philippe s’écria : « Comment, la duchesse de Saint-Leu est ici ! est-elle toujours jolie ? Quel plaisir j’aurais à me trouver avec elle. Priez-la donc de venir ; conduisez-la dans votre appartement et faites-moi avertir dès qu’elle sera arrivée. »

Vingt minutes après, le roi et la duchesse de Saint-Leu causaient ensemble. Louis-Philippe dit : « Ma sœur serait heureuse de vous revoir » ; on envoya chercher la princesse Adélaïde ; bientôt le roi ajouta : « Amélie ne me pardonnerait pas de ne l’avoir pas prévenue », et la reine vint rejoindre son mari. Le roi disait depuis : « Nous avons passé là une bonne soirée. » Au cours de la conversation, le roi s’enquit du prince Louis ; la duchesse de Saint-Leu répondit : « Il sera désolé de n’avoir pas eu l’honneur d’être présenté à Votre Majesté, mais le pauvre garçon est très souffrant d’une angine ; il a la fièvre et est obligé de garder le lit ; sans cela, il se fût empressé de m’accompagner. » Le roi, avant de prendre congé, dit à la duchesse de Saint-Leu : « Vous recevrez votre passeport ; reposez-vous de vos fatigues, guérissez votre fils, rien ne presse votre départ ; ici personne ne vous inquiétera ; seulement, ne vous montrez pas trop, ne permettez pas qu’on fasse du bruit autour de vous, afin de m’éviter les clabauderies des journaux de l’opposition. »

Le lendemain, il y avait Conseil des ministres, que présidait Casimir Perier depuis le 13 mars. Casimir Perier appliquait rigoureusement l’axiome : « Le roi règne et ne gouverne pas » ; il n’était point toujours amène pour Louis-Philippe, qui, par tous moyens, tendait à l’exercice du pouvoir personnel. Après le Conseil, le roi, qui n’était point fâché de faire pièce à son ministre, le retint, selon l’usage, pour l’examen du rapport quotidien du préfet de Police. D’un air nonchalant, Louis-Philippe demanda : « Signale-t-on l’arrivée de quelques personnes de distinction ? » Sur le signe négatif de Casimir Perier, il reprit : « J’en suis étonné ; on m’avait dit, je croyais savoir qu’une femme qui ne doit pas rester inaperçue avait traversé Paris hier. » Casimir Perier répondit : « Si Votre Majesté fait allusion à la personne que son aide de camp a été voir à l’hôtel de Hollande, qu’il a amenée ici, que le roi, la reine et la princesse Adélaïde ont daigné entretenir pendant une partie de la soirée, c’est par mon ordre que son nom ne figure pas sur la feuille de police. » Louis-Philippe se mit à rire : « Allons, mon cher ministre, je vois que l’on ne peut rien vous cacher. » Casimir Perier reprit : « Le roi a sans doute reçu la visite du prince Louis. » Louis-Philippe répondit : « Non, ce pauvre garçon est malade et forcé de rester à la chambre. » Casimir Perier, de son air le plus rogue, dit alors : « Sire, ce jeune homme ne reste point à la chambre ; il est sorti hier au soir à neuf heures et n’est rentré qu’à cinq heures ; dans l’intervalle, il a assisté à trois conciliabules de sociétés secrètes et il a eu une longue conférence avec un Polonais nommé Zaba. » Le roi resta pensif pendant un instant, puis il dit : « S’il en est ainsi, il est bon que les passeports soient promptement expédiés. » Casimir Perier répliqua : « La duchesse de Saint-Leu doit les avoir reçus à l’heure qu’il est ! » Guizot fait allusion, dans ses Mémoires, à cette anecdote que je tiens de l’abbé Guelle, confesseur de la reine Marie-Amélie, qu’il suivit dans l’exil, au château de Claremont ; il l’avait entendu raconter au roi Louis-Philippe. On conspirait, cela n’est point douteux ; la duchesse de Saint-Leu fournissait quelque argent ; le prince Louis, initié en Italie à l’art des complots, s’essayait au rôle qu’il devait jouer plus tard avec persévérance. Casimir Perier ne s’était point trompé en désignant Zaba ; cet homme était surveillé ; on acquit la certitude qu’il était un agent de perturbation, et un mandat d’amener fut décerné contre lui, en vertu du réquisitoire que voici et que je cite intégralement, car on y relate des faits qui furent peu connus lorsqu’ils se produisirent et qui sont oubliés aujourd’hui :

« Le procureur du roi près le tribunal de première instance de la Seine expose les faits suivants :

« Une conspiration paraît avoir été ourdie, dans le but de changer le gouvernement du roi en faveur de Napoléon II.

« Les auteurs principaux paraissent être Louis Bonaparte et la reine Hortense ; les agents secondaires, les nommés : I° Zaba, Polonais, demeurant rue de Richelieu, n° 61, chambre n° 15 ; 2° Belmontet, rue de Provence, n° 30, chez la comtesse Germain ; 3° Goubaud, rue Le Peletier, n° 5 ; 4° Mirandolli ; 5° Chodzko ; 6° le général Brayer, commandant à Strasbourg ; 7° Marchand, chez le général Brayer, son beau-père ; 8° le colonel Bruce, commandant la 3e division à Lunéville ; 9° le général Bachelu ; 10° Dubois, lieutenant au 7e cuirassiers à Nancy ; 11° Murat, capitaine au même régiment ; 12° le colonel Bracq, à Metz ; 13° Conrad, aide de camp du général Brayer, à Strasbourg ; 14° Adam, employé dans les vivres, à Strasbourg, chez M. Mauginé ; 15° Parquin, chef d’escadron.

« Les fonds nécessaires aux conjurés paraissent être fournis par le prince Louis et la reine. Ces fonds sont envoyés à Paris, à la maison André et Cottier, par l’entremise de la maison Macaire, de Coutances.

« Zaba paraît avoir été porteur d’une lettre de change de la somme de 8 568 francs tirée par Macaire sur la maison André et Cottier ; mais il n’a pu en toucher les fonds, parce qu’il n’a pas donné le certificat que l’on a exigé de lui. Mirandolli doit aller incessamment toucher cette somme, en vertu d’une nouvelle lettre de crédit.

« Il paraîtrait également que Marrast, gérant de La Tribune, a touché ou doit toucher chez André et Cottier une somme de 200 francs ; il doit remettre en même temps une lettre de crédit de Louis Bonaparte.

« Par suite de combinaisons arrêtées, la conspiration doit éclater tout à la fois à Strasbourg, Metz, Besançon et Lunéville, le 29 de ce mois.

« Plusieurs régiments paraissent avoir été gagnés.

« Des proclamations de Louis Bonaparte sont déposées à Kehl. Elles doivent, dit-on, être incessamment répandues avec profusion.

« Des émeutes doivent éclater en même temps à Paris ; les télégraphes doivent être abattus pour interrompre toute communication avec Paris.

« D’après des déclarations qui auraient été faites, Zaba serait porteur d’une traite de 10 000 francs tirée par le banquier Macaire, de Coutances, sur la maison Cottier.

« Belmontet est chargé d’égarer l’opinion publique par des articles insérés dans les journaux ; Lenex doit embaucher les militaires.

« Dubois, lieutenant au 7e régiment de cuirassiers à Nancy, a promis à Zaba la coopération de son régiment.

« Bruce, colonel au 3e régiment en garnison à Lunéville, a fait la même promesse.

« Bracq, colonel qui commande le dépôt à Metz, s’est également engagé.

« Le général polonais Ramorino doit se mettre à la tête du mouvement à Strasbourg.

« En conséquence de tous ces faits, nous déclarons rendre plainte contre les dénommés, etc., etc.

« Au Parquet, ce 25 novembre 1831. — Dumortier. »

Zaba fut arrêté ; il comparut dans le cabinet de M. Désiré Leblanc, juge d’instruction, où il fut interrogé par Persil, qui alors était procureur général. L’inculpé fit des demi-aveux, les rétracta, sembla promettre de donner des renseignements importants, expliqua d’une façon maladroite les lettres qu’il avait écrites, feignit d’ignorer la valeur d’une clef de correspondance secrète trouvée à son domicile et, en résumé, sut maintenir l’instruction dans une indécision dont on le laissa volontairement profiter. On ne se souciait guère, en effet, de démontrer par un procès public que l’idée napoléonienne était vivace encore ; on redouta l’émotion ; on craignit de porter atteinte au prestige d’une monarchie à peine établie en France et encore discutée en Europe ; de plus, des généraux, des colonels étaient compromis ; c’était l’esprit même de l’armée, le principe de l’obéissance passive qui pouvaient se trouver ébranlés dans un débat public, en Cour d’assises, devant le jury ; on peut croire que des ordres supérieurs intervinrent ; l’instruction fut brusquement interrompue ; il n’y eut même pas ordonnance de non-lieu et le dossier de l’affaire fut « classé ».

Je dois dire comment ces faits sont venus à ma connaissance. Le magistrat qui, pendant la durée du règne de Louis-Philippe, fut presque toujours chargé de l’instruction des complots politiques était M. Zangiacomi, homme intègre, perspicace, doué d’une haute intelligence et d’une finesse redoutable. Sur la fin de sa vie, alors qu’il était conseiller à la Cour de Cassation et qu’il avait été sénateur du Second Empire, j’entrai en relation avec lui par l’intermédiaire de Morio de Lisle, son gendre. J’eus souvent à le consulter et à interroger ses souvenirs, lorsque j’écrivis l’histoire de l’attentat de Fieschi ; car, quoique j’eusse étudié les pièces originales du procès[8], il répandit de la clarté sur quelques points que l’on avait eu intérêt à laisser dans l’ombre. Il se prit d’amitié pour moi ; j’allais le voir souvent dans son entresol de la rue de la Ferme-des-Mathurins que l’on nomme actuellement la rue Vignon. Un jour, il me dit : « J’ai conservé bien des dossiers relatifs aux affaires politiques que j’ai eues à instruire ; ils contiennent des faits peu connus et intéressants pour l’histoire contemporaine ; il faudra que je vous les donne. » Et il me les donna. C’est ainsi que je possède les dossiers « bonapartistes » de l’affaire Zaba, novembre 1831 ; de l’affaire Laity, juin 1838 ; de l’affaire Crouy-Chanel, novembre 1839 ; de l’affaire Ollivier, mars 1840 ; de l’affaire de Boulogne, août 1840. Ce dernier dossier est incomplet.

Le prince Louis n’a pas seulement échoué dans sa tentative, il a été vendu. M. Zangiacomi me disait : « Thiers a fait pour le prince Louis ce qu’il avait fait pour la duchesse de Berry, il l’a acheté. » Le prétendant s’en doutait ; lorsqu’il fut élu président de la République, il voulut s’assurer si ses soupçons étaient fondés ; il se fit remettre son dossier par M. Zangiacomi et, en sa présence, détruisit les lettres qui compromettaient trois de ses anciens compagnons qu’il me serait facile de nommer. Il ne leur garda point rancune, car chacun de ces hommes, qui avaient été en correspondance avec M. Thiers, président du Conseil, avec Gabriel Delessert, préfet de Police, avec Charles de Rémusat, sous-secrétaire d’État au ministère de l’Intérieur, occupa d’importantes situations pendant le Second Empire. Ces dossiers, perçant à jour les menées bonapartistes, d’autres dossiers résultant de l’instruction faite contre des régicides, contre la Société des Communautaires, contre des associations républicaines, que je dois à la bonne grâce de M. Zangiacomi, me permettent de parler avec certitude de quelques événements dont les contemporains n’ont eu qu’une connaissance imparfaite[9].

Le complot, dont Zaba était le principal agent à Paris et que le prince Louis dirigeait de Londres, avait pour objet de provoquer un mouvement militaire qui, à Louis-Philippe, roi constitutionnel, aurait substitué Napoléon II proclamé empereur. Le duc de Reichstadt connaissait-il les efforts que l’on essayait de tenter en sa faveur ? Rien, dans les pièces qui ont passé sous mes yeux, ne le fait supposer ; mais il serait imprudent d’affirmer qu’il était resté en dehors de l’action de ses partisans. Il n’eut pas, du reste, à se préoccuper longtemps de la possibilité de son retour en France et de sa rentrée aux Tuileries, la mort l’accompagnait et n’allait pas tarder à le toucher. Il mourut à Schœnbrunn le 22 juillet 1832, âgé d’un peu plus de vingt et un ans. Quelle maladie l’arracha si promptement à ses destinées : une phtisie laryngée, une hépatite, un affaiblissement général produit par des excès de femmes, une fluxion de poitrine, on ne le sait trop, bien des causes furent indiquées, bien des doutes furent soulevés.

Au mois de novembre 1876, j’étais en déplacement de chasse à Offenbourg, dans le grand-duché de Bade ; parmi les chasseurs se trouvait le comte Blücher, petit-fils du feld-maréchal, chef d’escadron d’état-major, ministre plénipotentiaire ayant traversé des postes diplomatiques à Constantinople, à Vienne, à Londres, à Paris, grand ami de l’impératrice Augusta[10], adversaire du prince de Bismarck et catholique exalté ; outre lui, il y avait là le prince Pierre Wittgenstein, attaché militaire à la légation russe de Paris ; le comte Chreptowitch, gendre de Nesselrode[11] et grand maître des cérémonies de l’empereur de Russie ; le comte Guillaume de Pourtalès, l’homme le plus aimable que j’aie connu ; le prince Nicolas Gagarine, qui allait devenir le beau-père du général Skobeleff[12] ; le prince Menchikoff, fils de celui que nous avons battu à l’Alma ; dans la journée, nous chassions en traque sous la direction du baron de Bussière[13] ; le soir, nous dînions ensemble à l’hôtel de la Fortuna, où nous habitions, et parfois, lorsque nous n’étions pas trop fatigués, nous restions à causer en fumant.

Un soir, la conversation s’était engagée sur la famille Bonaparte, et le comte Blücher nous dit : « Le duc de Reichstadt n’est pas mort naturellement. Il avait été fort malade et avait longtemps souffert d’une fluxion de poitrine, qu’il semblait avoir provoquée en se promenant au Prater, en voiture découverte, par une froide soirée du mois d’avril. Il allait mieux, sa mère était près de lui, on faisait les préparatifs de son prochain voyage en Italie, lorsque le mal prit tout à coup de la gravité et l’enleva en quelques heures. Ce qui l’a tué, ce n’est ni sa faible constitution, ni l’abus des plaisirs, comme on l’a dit, c’est l’état de l’Europe. L’Italie, l’Allemagne, la France s’agitaient ; la Prusse rhénane, le Palatinat bavarois, le Luxembourg cherchaient à redevenir français ; à Paris, dans les villes de garnison, les bonapartistes liaient partie dans les casernes ; le duc de Reichstadt était en relation avec des affiliés de complot, il avait des correspondances mystérieuses que l’on surveillait ; il était inquiet, troublé et manifestait l’impatience de ce qu’il appelait l’infériorité de son état. Le prince de Metternich eut peur ; il comprit que si le fils de Napoléon Ier montait sur le trône de France, c’en était fait de la paix européenne et de ce qui restait de la Sainte-Alliance ; il sut faire partager ses craintes à l’empereur François, qui était un esprit débile, et le duc de Reichstadt mourut brusquement. » Je répète ce récit, tel que je l’ai écouté, tel que je l’ai noté sur l’heure, et je me donne garde de le garantir. Je vis depuis assez longtemps pour savoir que la mort des hauts personnages, des personnages redoutables, n’est jamais attribuée à une cause naturelle.

L’impératrice Marie-Louise, la mère du roi de Rome, qui devint duchesse de Parme et l’épouse morganatique du comte de Neipperg, mourut elle-même d’une mort violente que l’on cacha avec soin. Ce n’est pas au comte Blücher que je dois le récit de cette aventure, c’est à Joseph Piétri, qui m’a affirmé l’avoir recueilli directement de Napoléon III, dans un de ces moments d’expansion auxquels cette nature taciturne s’abandonnait parfois avec ses confidents intimes. On sait avec quelle science, sur l’ordre du prince de Metternich, l’impératrice Marie-Louise, revenue à Vienne après les événements de 1814, avait été démoralisée par ses entours. On réussit mieux sans doute que l’on n’aurait voulu, car, au lieu d’atténuer seulement chez elle le souvenir de Napoléon, on détermina des goûts qui dégénérèrent en besoins maniaques.

Lorsque le comte de Neipperg mourut, en 1829, elle n’avait encore que trente-huit ans ; elle était souveraine d’un petit État ; elle avait une sorte de cour. Sans contrainte de sa part, comme sans surveillance d’autrui, elle ne résista à aucun de ses caprices et donna l’exemple de scandales semblables à ceux qui devaient plus tard, en Espagne, faire chasser la reine Isabelle ; des officiers, des acteurs, des touristes, le premier venu, furent admis à des honneurs qui, dit-on, n’étaient point une sinécure. L’âge n’éteignit point ses ardeurs, et, comme pour beaucoup de gens la grandeur royale tient lieu de jeunesse et de beauté — l’impératrice Catherine en a fait l’expérience, — elle chômait d’autant moins qu’elle s’efforçait de démontrer qu’elle n’était point difficile dans ses choix.

En 1847, après l’exaltation de Pie IX, lorsque l’Italie s’agita au vent du libéralisme qui soufflait des hauteurs du Vatican, Marie-Louise voyageait en Allemagne ; le mouvement révolutionnaire se propagea jusque dans les États de Parme ; elle n’y retourna pas et s’établit à Vienne. Ses familiers l’y entourèrent et se disputaient l’influence que sa faiblesse laissait volontiers prendre à ceux qui lui plaisaient. Deux hommes alors rivalisaient près de cette femme de cinquante-six ans ; l’un était un chambellan attaché depuis longtemps à son service et qui avait pour lui le droit — le droit décevant — de l’ancienneté ; l’autre était un jeune prêtre italien, sans grand souci de ses vœux, cherchant fortune sous la soutane, jaloux du pouvoir d’alcôve qu’il exerçait et résolu à ne le partager avec personne. Il avait de la beauté et cette ardeur méridionale qui souvent cache une âme froide et habile aux calculs de l’ambition. Dans la maison de Marie-Louise, il faisait office de chapelain. Entre lui et le chambellan, la lutte était ouverte ; ils avaient échangé quelques paroles de menace et paraissaient décidés, chacun de son côté, à ne point quitter la place.

Dans la soirée du 17 décembre 1847, l’abbé manœuvra de telle sorte qu’il parvint à verser du poison dans une limonade chaude que le chambellan avait demandée. Celui-ci but une gorgée, la trouva amère et replaça le verre sur la table. Marie-Louise saisit le verre et, posant ses lèvres là où celles du chambellan avaient laissé trace, elle avala d’un trait le breuvage empoisonné. L’abbé, épouvanté, sortit précipitamment, rentra dans sa chambre et se pendit. Le lendemain Marie-Louise était morte, et les médecins qui la soignèrent à ses derniers moments reçurent ordre de garder le silence sur les causes d’une fin prématurée qu’ils avaient reconnue. Le chambellan fut longtemps malade et ne se rétablit jamais complètement.

Que faut-il penser de cette histoire ? Je n’en sais rien ; elle me semble bien tragique et rappelle trop un dénouement de drame. Dans les cours, surtout dans les petites cours, où le nombre restreint des personnages rend les rivalités plus aiguës et les compétitions plus âpres, les actions violentes ne sont pas très rares ; entre subalternes qui se disputent la possession d’une souveraine, le crime intervient quelquefois. Dans cette circonstance, le crime a-t-il été commis et s’est-il trompé de victime ? Je l’ignore. J’en ai parlé à un Wurtembergeois, au comte Egloffstein, qui connaissait bien l’intérieur de la cour d’Autriche et qui fut familier de la Burg ; il se contenta de me répondre : « En effet, j’ai entendu dire qu’il y avait eu quelque chose de mystérieux dans la mort de la duchesse de Parme. »


CHAPITRE II

LES PARTIS HOSTILES



LE CABRIOLET DE BERTHIER DE SAUVIGNY. — LA DUCHESSE DE BERRY. — ÉMISSION DE FAUX BILLETS DE BANQUE. — LA FABRIQUE DU CHÂTEAU D’HOLYROOD. — CROUY-CHANEL. — UN AVENTURIER. — L’INFANT FRANÇOIS DE PAULE. — CROUY-CHANEL AGENT DE LOUIS-NAPOLÉON. — LA REINE OLGA DE WURTEMBERG. — CROUY-CHANEL PRÉTENDANT À LA COURONNE DE HONGRIE. — JULES AMIGUES. — L’ATTENTAT BERGERON. — LA COPIE DE DUBOIS-GOBEY. — L’ATTENTAT FIESCHI. — LES COMPLICES. — LE CHANTIER DE LA GALIOTE. — JULES BASTIDE. — AUGUSTE BLANQUI. — LA NOURRICE. — L’AFFAIRE DE STRASBOURG. — MORNY. — LE LIEUTENANT OPPERMANN. — DÎNER CHEZ MORNY. — MARIE STELLA. — LE FAUX LOUIS XVII. — NAUNDORF. — LA CAPTIVITÉ DE LOUIS XVI ET DU DAUPHIN. — UN VIEUX FAUTEUIL. — VENTE DU MOBILIER DES GRANDS MAÎTRES. — LES PETITS PAPIERS. — ORIGINE DES RÉCLAMATIONS DE NAUDORF. — LE PROCÈS DE REVENDICATION. — JULES FAVRE.



LE complot Zaba m’a entraîné à raconter la mort du duc de Reichstadt et celle de sa mère ; il faut revenir sur nos pas, quitter Vienne et rentrer à Paris, où le nouveau roi est en butte aux attaques non seulement des napoléoniens, comme l’on disait alors, mais aussi des légitimistes, que l’on appelait carlistes, et des républicains, que l’on avait surnommés les bousingots. Le 17 février 1832, le roi, la reine et la princesse Adélaïde, sortis à pied sur la place du Carrousel, furent littéralement chargés par un cabriolet qui, deux fois, les pressa et faillit les écraser. Ce cabriolet était conduit par un jeune homme de trente ans, ancien officier de la garde royale, nommé Berthier de Sauvigny ; il comparut en Cour d’assises le 5 mai et fut acquitté. On avait remarqué avec surprise que le duc de Fitz-James et le duc de Noailles s’étaient assis près du banc des accusés, comme s’ils avaient voulu donner à Berthier de Sauvigny l’appui de leurs grands noms et de leur honorabilité. Au mois d’avril, la duchesse de Berry, sortie des États du duc de Modène, avait débarqué sur les côtes de Provence et commençait cette chevauchée romanesque qui devait provoquer les combats du Chêne et de La Pénissière. Petit-Pierre, ainsi que l’on avait surnommé Madame en Vendée, avait plus d’héroïsme que de bon sens ; elle aimait les aventures ; celle qu’elle courut à travers les halliers, les fermes du Bocage et derrière la cheminée d’une maison de Nantes se dénoua par un baptême peu désiré, dans la citadelle de Blaye, en présence d’un lieutenant de grenadiers très bien vu de la prisonnière, fort joli garçon, joueur de guitare, chanteur de romances et qui, plus tard, devait être le maréchal de Saint-Arnaud.

Attaquer la royauté de Louis-Philippe à coups de cabriolet, sur la place du Carrousel, à coups de fusil dans la Vendée, c’était déjà excessif, et cependant on alla plus loin. Ce que je vais raconter est tellement étrange, si peu « gentilhomme », que je n’oserais en parler si les preuves du méfait n’avaient été entre mes mains. En 1869, j’eus à m’occuper d’une étude sur la Banque de France[14] ; naturellement, je m’enquis de la fabrication des faux billets, qui parfois avait causé des émotions au monde de la finance et du commerce. Le secrétaire général, qui alors était Marsaud, le même qui, resté à son poste, y fut héroïque pendant la Commune, me remit les dossiers contenant les rapports officiels ou secrets qui avaient été faits sur cette matière délicate entre toutes, car, pour ne pas déprécier la valeur de sa monnaie fiduciaire, la Banque se contente le plus souvent de payer les billets faux qu’on lui présente et de faire faire une enquête par la police. Parmi les dossiers qui me furent confiés, il en est un dont j’ai extrait la substance, auquel je n’ai fait qu’une allusion incompréhensible dans mon étude, et qui me causa un étonnement que le lecteur va comprendre.

En 1832, au moment où le choléra avait affolé Paris, qui croyait à des empoisonnements et massacrait des passants inoffensifs, à l’heure où l’autorité municipale semblait désigner à la fureur du peuple les républicains et les carlistes, qu’elle accusait publiquement de forfaits improbables[15], des poignées de billets de banque faux, habilement imités, étaient jetés, la nuit, à la sortie des théâtres, sur le carreau des halles, devant la porte des grands restaurants : en une seule fois, quatre-vingt-huit billets de mille francs[16] furent ramassés, le matin, près de la halle aux blés. La police, mise en éveil, multipliait ses recherches et ne découvrait rien. Un jour, un homme convenablement vêtu, portant à la boutonnière le ruban d’un ordre étranger, se présenta au bureau du change de la Banque et demanda de l’or contre quatorze billets de mille francs, qui furent reconnus faux et de la même fabrication que ceux que l’on avait trouvés sur la voie publique. L’homme fut arrêté ; on tenait l’émissaire. De l’enquête menée simultanément à Paris et à Édimbourg, il résulta l’invraisemblance que voici.

Dans le château d’Holyrood, résidence de Charles X et de la famille de Bourbon exilée, on avait établi une fabrique de faux billets de la Banque de France. Un journaliste nommé Soufflot, qui, pendant les dernières années de la Restauration, avait été rédacteur en chef du Journal de la Cour, se livrait à cette étrange industrie ; il était aidé par l’ancien directeur de la Monnaie de Rouen, qui s’appelait Lambert. Lorsque les billets étaient terminés, on les remettait au comte Henry de Crouy-Chanel, agent de Charles X à Holyrood ; le comte de Crouy-Chanel les expédiait à son frère, le marquis Auguste de Crouy-Chanel, qui habitait Paris ; celui-ci les faisait parvenir au marquis de Sainte-Croix-Moley, ancien maréchal de camp, qui était chargé d’en faciliter l’émission, c’est-à-dire de les répandre par tous les moyens possibles. Le marquis de Crouy-Chanel, caché sous le nom de Collet ou Collette, reçut une liasse de ces billets par l’intermédiaire d’un certain François ; il en prit quatorze et alla impudemment les présenter à la Banque, persuadé que la hardiesse même du fait détournerait tout soupçon. Il n’en fut rien, et son incarcération préventive arrêta immédiatement l’émission des billets, dont la provenance était si extraordinaire que l’on ne crut pas devoir ordonner des poursuites sérieuses[17].

L’affaire en resta là ; mais, puisque j’ai parlé du marquis de Crouy-Chanel, il est bon de le suivre jusqu’à la fin de sa carrière, car il fut mêlé à des incidents qui touchent de près à notre histoire. Sans pouvoir l’affirmer, je crois bien qu’il n’était ni marquis, ni Crouy, et qu’il s’appelait simplement Chanel ; c’est du moins ce qui semble résulter d’un arrêt de la Cour royale, en date du 12 mai 1821, rendu à la requête de la famille de Croï d’Havré. C’était un intrigant, à la fois besogneux et hardi, qui ne reculait ni devant les fatigues, ni devant les risques pour parvenir à son but ; il était ambitieux et pauvre, il aimait les grandeurs et visait la fortune. Il se mettait volontiers au service des prétendants qui cherchaient un trône, en attendant qu’il en demandât un pour lui-même. En 1832, il était tout près d’avoir quarante ans, et son existence avait déjà traversé plus d’une aventure.

En 1821, il avait été un agent de l’insurrection grecque, auprès du duc de Richelieu ; en 1823, il fait réussir un emprunt espagnol, reçoit un million de courtage, obtient la concession des fabriques royales de drap de Guadalajara et s’y ruine en partie. À ce moment, il s’établit dans un hôtel de la place Vendôme, y reçoit « la ville et la cour », s’essaie à jouer un rôle politique et se fait rire au nez quand il demande à être nommé pair de France. Ses ressources étant épuisées, il retourne en Espagne avec une mission secrète du comte de Villèle. Les colonies espagnoles s’étaient soulevées ; afin de sauver les possessions les plus importantes et de rattacher les conquêtes de Cortez à la Couronne d’Espagne, Crouy-Chanel est chargé d’obtenir de Ferdinand VII que l’infant don François de Paule, son frère, soit proclamé empereur du Mexique ; Ferdinand refuse parce qu’il ne veut pas abdiquer son titre de roi des Indes.

Crouy-Chanel ne s’embarrasse pas pour si peu et devient l’agent direct de l’infant, auquel il bâcla, à Paris, un gouvernement qui n’avait plus qu’à se transporter à Mexico pour être au Mexique. Consulta-t-il les personnages dont il a prononcé les noms, obtint-il leur assentiment ? On en peut douter, mais le futur successeur de Montezuma acceptait sans hésiter un ministère d’inauguration, qui était composé de : le baron Alexandre de Talleyrand, aux Relations étrangères ; le duc de Dino, maréchal de camp, à la Guerre ; le capitaine de vaisseau Gallois, à la Marine ; le comte de La Roche-Aymon, major général de l’Armée. Pour faire réussir cette combinaison, il fallait de l’argent ; Crouy-Chanel se rendit à Londres, où Canning éleva quelques objections contre un si beau projet. En sous-main, l’Angleterre soutenait les insurgés ; Charles X et Ferdinand VII ne voulaient point entendre parler d’abdication en faveur de l’infant ; l’infant lui-même ne se souciait pas beaucoup d’aller guerroyer contre Vera-Cruz et Puebla. Le rêve d’un nouvel empire hispano-mexicain s’évanouit, et Crouy-Chanel passa au Portugal, où il continua son métier d’entremetteur politique. Après la révolution de Juillet 1830, il s’attacha au roi détrôné, qui l’employait à Paris ; en quelle qualité, nous venons de le dire.

Plus tard, Crouy-Chanel se fit présenter au prince Louis-Napoléon et le chambra si bien que, du mois de mai au mois de septembre 1839, il lui extorqua cent cinquante mille francs. Louis-Napoléon était crédule et s’imaginait que la France n’attendait que lui. Les exploiteurs — il y en eut beaucoup autour de lui — flattaient sa manie et vidaient sa bourse. Le prétendant s’aperçut que son agent l’exploitait, et lui donna congé ; mais la brouille ne fut pas longue, et, lors de la tentative de Boulogne-sur-Mer, on était réconcilié. Crouy-Chanel a raconté un fait dont je ne parlerais pas, si un écrivain sérieux, Élias Regnault, ne l’avait rapporté dans son Histoire de huit ans. Lorsque Louis-Napoléon résolut de s’embarquer en Angleterre et de partir pour conquérir la France, en compagnie de quelques écervelés, il confia son projet à Crouy-Chanel et le chargea d’aller à Saint-Pétersbourg demander à l’empereur Nicolas si une telle expédition ne serait point blâmée par lui et si l’alliance de la Russie était assurée à celui qui, bientôt, pouvait être Napoléon III. Nicolas haïssait et méprisait Louis-Philippe, auquel il ne pardonnait pas d’avoir usurpé un trône qu’il aurait dû, en parent loyal, assurer au duc de Bordeaux, après la double abdication du roi et du dauphin.

Crouy-Chanel a prétendu que l’empereur Nicolas avait approuvé l’entreprise et qu’il se serait engagé, dans le cas où l’événement répondrait à ses désirs, à être non seulement l’allié du prince Louis, mais à lui accorder la main de sa fille, la grande-duchesse Olga, qui était alors, comme dans les contes de fées, la plus belle princesse blonde que l’on eût jamais vue[18]. Je ne crois pas à la confidence de Louis Bonaparte à Crouy-Chanel ; je ne crois pas à la mission de celui-ci ; je ne crois pas à l’entrevue avec Nicolas ; je ne crois ni à la promesse d’alliance, ni à la proposition de mariage ; mais je crois que Crouy-Chanel a tâché de faire accepter ces fables au prince Louis Bonaparte. Cependant, je dois dire que j’en ai parlé à la grande-duchesse Olga, devenue reine de Wurtemberg.

Le 30 juin 1874, la reine Olga, étant à Baden-Baden, me demanda de l’accompagner à l’asile des aliénés d’Illenau, qu’elle voulait visiter et que je connaissais dans tous ses détails. En revenant de cette course, la reine, la grande-duchesse Marie de Russie (Leuchtenberg) sa sœur, la grande-duchesse d’Oldenbourg sa nièce, et moi, nous étions seuls dans le salon du wagon royal ; les gens de suite se tenaient dans un compartiment séparé. La conversation était devenue presque intime, et je me permis de dire à la reine : « Votre Majesté sait-elle qu’elle a failli être impératrice des Français ? » et je lui racontai les faits que je viens de reproduire. La reine m’écouta, sans manifester de surprise ; mais sa réponse n’en fut pas une, elle sourit et me dit : « Je suis étonnée que vous me disiez cela. » La grande-duchesse d’Oldenbourg, qui m’avait regardé fixement pendant que je parlais, adressa à la reine une phrase — russe — que je ne compris pas. La reine répondit : « Da », qui en russe signifie : oui. Le lendemain, je questionnai la grande-duchesse Marie à cet égard, et elle me répondit, dans le langage familier qui lui était habituel : « Je ne me suis jamais mêlée de micmacs politiques. »

Crouy-Chanel, s’il eût en réalité été chargé d’une si grave mission, fût certainement sorti de l’obscurité pendant le Second Empire ; il y resta, essaya de se mêler de politique interlope et, presque partout, fut éconduit. Je ne le retrouve qu’en 1861, à Turin, agent de qui ? du roi détrôné de Naples ? de l’Autriche ? du duc de Modène ? de Victor-Emmanuel ? Je n’en sais rien. Tout à coup, une billevesée des plus extravagantes lui passe par la cervelle : il n’est plus seulement marquis, il devient prince. Il produit des paperasses qui le font descendre d’André II, roi de Hongrie, mort en 1285 ; il remonte jusqu’à Etzel, qui fut Attila ; il est fils d’Arpad et, en cette qualité, il prétend à la couronne du roi Mathias et au trône de Hongrie. Il demande que, selon la tradition, la diète des magnats se réunisse à cheval et le proclame souverain du Danube, de Transylvanie et de Croatie. Il n’y avait qu’à rire. Quelques nigauds prirent cette pantalonnade au sérieux et rêvèrent une entrée triomphale à Buda-Pesth. Un journaliste se consacra à cette cause et s’évertua à l’imposer à l’incrédulité publique.

Ce journaliste s’appelait Jules Amigues ; il vint me voir, m’expliqua les titres de son Crouy, me pria de les faire valoir auprès de personnages hongrois — le général Türr, Eber Nandor, Téléki Sandor, Almasy Layack, la comtesse Bathyani Augusta — qui étaient de mes amis et m’égaya pendant quelques instants. Ce Jules Amigues était un écrivain prétentieux, qui fit représenter à la Comédie-Française un Maréchal de Saxe dont les jours furent promptement comptés. Il avait fini par entrer en relation avec le Prince impérial, réfugié à Chislehurst, et lui coûta quelque argent. Après la mort de celui qui croyait devenir Napoléon IV, et qui le serait probablement devenu, Jules Amigues eut presque de l’importance. C’est lui qui, le premier, dans un journal intitulé Le Petit Caporal, évinça le prince Napoléon[19] (Jérôme) de la succession possible des Bonaparte et inventa ce que l’on appelle à cette heure (1882) la candidature du prince Victor. Quant à Crouy-Chanel, il est mort à Turin, je crois, assez misérable et tout à fait inconnu.

Lorsqu’il était son agent, Jules Amigues savait-il que celui dont il publiait les titres d’hérédité royale avait fait jadis acte délictueux, sinon plus, en distribuant de faux billets de banque ? J’en doute, car cette histoire est toujours restée obscure, sinon ignorée. En 1832, le gouvernement s’en préoccupa et y vit ce qu’il appela des manœuvres carlistes ; son attention ne s’y arrêta pas longtemps, car les manœuvres républicaines allaient prendre des allures redoutables. Qu’importaient quelques billets faux, quelques mille francs mal encaissés, lorsque l’on attaquait directement la royauté à coups de fusil et aux cris de : « Vive la République » ? L’émeute de juin 1832, qui éclata derrière le cercueil du général Lamarque, fut grave ; elle tint Paris en alerte pendant trois jours et fut difficilement comprimée. La défaite de l’insurrection laissa dans certains cœurs un relent de rancune qui ne devait pas tarder à s’aigrir ; le régicide va naître, et l’on sait à quelles tentatives nombreuses, savantes, désespérées, Louis-Philippe échappa. Son gouvernement fut sans violence et sans oppression ; aussi ne peut-on comprendre pourquoi il suscita tant de haines. L’auteur du premier attentat fut acquitté devant la Cour d’assises, parce que nulle preuve positive de sa culpabilité ne put être produite. Cependant il était coupable ; à l’heure où nous écrivons, on peut le dire sans péril pour lui.

Le 19 novembre, Louis-Philippe avait solennellement ouvert la session parlementaire de 1832. À cheval, escorté de sa maison militaire, à laquelle s’étaient joints plusieurs officiers généraux, il était sorti des Tuileries par la porte des Lions et s’était engagé sur le Pont Royal, afin de suivre le quai d’Orsay jusqu’au palais du Corps législatif. Au moment où, arrivé devant la rue du Bac, il allait tourner à droite, un coup de pistolet fut tiré sur lui. Au bruit de la détonation, le comte d’Houdetot se précipita vers le roi et lui dit : « Sire, on vient de tirer un coup de fusil sur Votre Majesté. » Le roi répondit : « Non, c’est un coup de pistolet, je l’ai vu. » Un pistolet de poche encore chaud fut ramassé près du parapet ; plus loin, on en trouva un autre, chargé, amorcé, semblable au premier. On recueillit aussi un fragment de papier, où l’on distinguait deux syllabes à désinence latine, qui avait servi de bourre. On eut bientôt arrêté plusieurs personnes qui pouvaient être soupçonnées, et entre autres un certain Bergeron, sur lequel pesaient des présomptions dont la gravité était lourde.

Ce Bergeron avait alors vingt et un ans, il avouait s’être battu au cloître Saint-Merry et se vantait d’avoir « descendu » plus d’un soldat. C’était une nature sombre, un mécontent de son sort, ardent aux discussions politiques, affilié à la Société des Droits de l’Homme, où il était chef de section, énergique et barbu : « un bousingot ». Il était maître d’étude — pion — à la pension de Reusse, qui allait en répétition au collège Saint-Louis, et il était chargé de surveiller les élèves de quatrième. Le professeur de la classe de quatrième, au collège, était alors Étienne Gros, auquel on doit une bonne traduction de Dion Cassius ; il était malade et se faisait suppléer depuis quelques jours par un agrégé, nommé Landois. La police, la justice étaient certaines d’avoir mis la main sur le coupable, mais comment déterminer la culpabilité, comment apporter devant le jury des témoignages irrécusables, des preuves qui entraîneraient la conviction ? Bergeron invoquait un alibi ; dans la confusion qui avait saisi la foule après l’attentat, nul témoin n’osait le reconnaître d’une façon certaine ; les dépositions variaient sur son costume ; les uns affirmaient qu’il était en redingote, les autres qu’il portait un habit ; le pistolet n’avait point été trouvé en sa possession et on ne pouvait lui prouver qu’il lui appartenait ; restait la bourre, qui devenait une pièce à conviction accablante, si l’on arrivait à démontrer qu’elle avait été arrachée au devoir d’un des élèves dont l’inculpé avait la garde.

On la montra à de Reusse, le maître de pension, qui eut soin de ne la point reconnaître, afin de ne pas compromettre son institution. Il fut même d’une habileté qui paraîtra excessive à des magistrats. Spontanément, il offrit au juge d’instruction de lui apporter les cahiers des élèves que surveillait Bergeron ; le juge accepta et de Reusse lui remit tous les cahiers ; tous : non ; il dissimula celui de Fortuné Dubois-Gobey, un romancier qui, de mon temps, a ravi d’admiration les cuisinières, les filles entretenues et même les « madames ». Le juge d’instruction compara les fragments d’écriture de la bourre avec les écritures des cahiers et fut plus dérouté que jamais. Il fit appeler Landois et, lui montrant le petit papier brûlé sur les bords et noirci de poudre, il lui dit : « Reconnaissez-vous cette écriture ? » Landois m’a raconté qu’il avait éprouvé à ce moment une angoisse inexprimable ; comme d’un seul choc, il reçut toutes les commotions à la fois. Il vit le combat du cloître Saint-Merry, la colère du parti conservateur, le désir, la volonté exprimée de faire un exemple ; il comprit que de sa parole allait dépendre une condamnation ; en perspective, il aperçut l’échafaud, où montait un jeune homme — un enfant — de vingt et un ans ; il feignit de regarder attentivement l’écriture, et répondit : « Non, je ne la reconnais pas. » Il l’avait reconnue : c’était celle d’un de ses élèves de la pension de Reusse, c’était celle de Dubois-Gobey. La preuve matérielle faisait défaut ; Bergeron fut acquitté. Il alla voir Landois pour le remercier ; Landois le mit à la porte, en lui disant : « Vous êtes un misérable ! »

Ce Bergeron se mêla de tous les complots contre le gouvernement et contre la vie de Louis-Philippe ; il vivait encore en 1877 ; il habitait alors Maisons-Laffitte et était courtier dans une compagnie d’assurances. Un commissaire de police aux délégations judiciaires, Gustave Macé, qui, aujourd’hui (1882), est le chef du service de sûreté, que j’avais eu à interroger fréquemment, lorsque je fis une étude sur les malfaiteurs[20], me donna sur Bergeron un renseignement dont j’aurais été stupéfait, si déjà je n’avais su à quoi m’en tenir sur la rigidité morale de bien des émeutiers et de bien des révolutionnaires. Vers la fin du règne de Louis-Philippe, Gustave Macé était secrétaire de son père, commissaire de police, chargé du service politique. Il m’affirma que Bergeron était en relations fréquentes avec ce dernier, et que souvent, lui, Gustave Macé, avait eu à transcrire pour le préfet, Gabriel Delessert, les renseignements dont le régicide converti n’était pas avare. Gustave Macé n’avait aucun intérêt à me tromper, et le fait en lui-même n’a rien d’improbable. Si l’on soulevait le masque de bien des personnages qui ont marqué dans les révolutions, et surtout dans la Commune, on ferait de singulières découvertes. En tout cas, il cacha bien son jeu, car il fut un des rares initiés au complot dont Morey était l’âme, Pépin le bailleur de fonds, Fieschi le bras et Boireau l’acteur apparent. Lorsque j’ai raconté l’histoire de l’attentat de Fieschi, il est des faits que j’ai passés sous silence, il en est d’autres que je me suis contenté d’indiquer par allusion. Tous les acteurs, tous les spectateurs du drame dorment depuis longtemps du sommeil dont on ne se réveille pas ; je n’ai plus à craindre de compromettre un survivant ; je puis parler.

On se rappelle les préliminaires de l’attentat. Un bourrelier nommé Morey, vieux jacobin exalté, sous une apparence endormie, affilié aux sociétés secrètes, surexcita jusqu’au délire la vanité de Fieschi, homme résolu et capable de tous les crimes pour sortir de la misère qui l’étreignait ; avec l’argent soutiré à un épicier vaniteux et sot que l’on appelait Pépin, on fit construire un châssis en bois que l’on arma de vingt-quatre canons de fusil auxquels Fieschi devait mettre le feu au moment où le roi se présenterait devant sa maison, sise au boulevard du Temple, en passant, le 28 juillet, la revue de l’armée et de la garde nationale. Un quatrième complice, Boireau, garçon évaporé et de mœurs douteuses, sembla n’avoir été choisi que pour entraîner les recherches de la police sur une fausse piste. La veille de l’attentat, Boireau s’était promené à cheval sur le boulevard, afin que Fieschi pût prendre son point de mire : cette précaution de l’assassin sauva le roi, qui, marchant près du trottoir, par conséquent dans la partie déclive de la chaussée, se trouva placé en dessous du point de mire déterminé par la hauteur d’un cavalier arrêté sur la partie la plus élevée, sur le dos même de la chaussée.

Morey avait dit à ses complices que les « sections », prévenues, feraient une révolution, aussitôt que la mort du roi serait connue. Les sections, en effet, étaient convoquées ; le signe de ralliement était un œillet rouge ; mais la convocation était vague, et, quoique les affiliés fussent à leur poste de combat, nul d’entre eux ne savait quel événement allait se produire. Fieschi, Pépin, Boireau n’étaient point en contact avec les hommes d’action, avec les chefs des comités secrets ; Morey seul pouvait révéler le projet régicide ; mais il s’en garda bien, car il était prudent et savait que le meilleur moyen de ne pas mal placer ses confidences est de n’en point faire. Il ne s’ouvrit sans réserve qu’à un seul homme, à Godefroy Cavaignac, dans l’énergie duquel il avait une confiance illimitée et peut-être exagérée. Godefroy Cavaignac et Recurt avaient déjà quelques soupçons, car Pépin, allant les voir à Sainte-Pélagie, leur avait demandé des fusils, pour « tuer le tyran ».

Le 12 juillet, vingt-huit détenus politiques s’évadèrent de Sainte-Pélagie, et la plupart se rencontrèrent, le 14 juillet, au Palais-Royal, chez le restaurateur Corraza, à un repas commémoratif de la prise de la Bastille. Morey s’y trouvait et ne cacha rien à Godefroy Cavaignac, qui approuva et promit de mettre les sections sur pied ; c’est tout ce qu’il voulait. Les détails fournis à Godefroy Cavaignac étaient précis, et le lieu de l’attentat lui avait été désigné. On résolut de se tenir à portée de l’endroit choisi pour l’exécution du crime, afin de soulever le peuple en criant : « Vive la République ! » Six chefs de section, six dignitaires de la Société des Droits de l’Homme furent avertis par Godefroy Cavaignac. Ce groupe de sept hommes jeunes, ambitieux, décidés à ne reculer devant aucune violence, se réunit dans le chantier de la Galiote et attendit l’événement.

Le chantier de la Galiote était situé boulevard Beaumarchais, au point de jonction avec le boulevard du Temple ; il occupait un vaste terrain qui s’étendait en contrebas du boulevard. Ces quartiers, alors peu habités, où des masures étaient disséminées çà et là, où nulle maison bourgeoise ne s’élevait encore, ne ressemblaient en rien au quartier populeux et marchand que nous voyons aujourd’hui. C’était boueux, sale, fréquenté par les saltimbanques et sans grande sécurité dès que tombait la nuit ; cette partie des anciens « remparts » est la dernière qui ait été appropriée aux besoins d’une grande ville. Le chantier de la Galiote appartenait à Jules Bastide, le même qui fut ministre des Affaires étrangères pendant les pouvoirs du général Cavaignac.

J’ai connu Jules Bastide ; c’était un homme de mœurs douces, que la politique, ou, pour mieux dire, l’ambition déçue avait saturé de haine. Avec sa moustache en brosse, son long visage, sa haute taille, sa grande redingote bleue toujours boutonnée, il ressemblait à un gendarme habillé en « civil ». Je l’ai vu éclater en larmes, parce qu’il venait de retrouver inopinément une lettre écrite par son père, mort depuis vingt ans ; je l’ai entendu pousser de véritables cris de rage, en parlant de Louis-Philippe et de Napoléon III. Pendant l’insurrection de juin 1848, il mit des pistolets dans sa poche, se fit accompagner par deux agents de police et fouilla Paris afin de découvrir le prince Louis-Napoléon Bonaparte, auquel il voulait brûler la cervelle ; il ne le trouva pas ; le prince était caché rue du Cherche-Midi, chez Chabrier, qui, sous le Second Empire, fut directeur général des Archives et sénateur.

Jules Bastide mettait depuis longtemps son chantier à la disposition des conspirateurs ; c’est là, sous l’abri des piles de bois, que furent décidés les soulèvements de 1832 et de 1834. Le lieu était bien choisi, et, comme le propriétaire du chantier était un chef de société secrète, on était en sûreté et l’on n’épargnait pas les motions. Les initiés qui s’y réunirent le 28 juillet 1835, dans la matinée, furent Jules Bastide, Godefroy Cavaignac, le docteur Recurt, qui fut ministre de l’Intérieur pendant quelques semaines en 1848, Bergeron, qui, la veille, avait eu une entrevue avec Boireau, Benoist, Groseiller, deux chefs de section, et Degouve-Denuncque, journaliste sans talent, directeur d’une agence de correspondance provinciale dont le siège était place de la Bourse, tout fier d’avoir reçu la confidence d’un secret qu’il avait presque trahi déjà en écrivant à La Gazette de Metz : « Pour la cinquième et probablement la dernière fois, les ex-glorieuses et mémorables vont être célébrées à Paris », et à L’Industriel de la Meuse : « On continue à dire que Louis-Philippe sera assassiné, ou plutôt qu’on tentera de l’assassiner, à la revue du 28 juillet. »

Là où ils étaient, l’œil aux aguets et l’oreille à l’écoute, ils entendirent le bruit de la détonation, ils virent la fuite de la foule ; puis un immense cri de : « Vive le roi ! » vint jusqu’à eux et ils aperçurent Louis-Philippe et ses fils qui marchaient lentement devant les troupes exaspérées. Ils détalèrent, se jetant au hasard des rues ouvertes devant eux pour se sauver plus vite. Une femme les vit et les dénonça ; mais, comme elle ne les connaissait pas et ne pouvait les désigner, sa déposition — qui est consignée dans les procès-verbaux de l’instruction judiciaire — resta sans effet. La plupart de ces jeunes gens purent quitter la France, grâce à des passeports « de questure » qui leur furent remis par un député de la Haute-Garonne, nommé Dugabé. Godefroy Cavaignac s’embarqua à la baie de la Somme, escorté par Charles Louandre, l’historien, qui, sous prétexte d’une partie de pêche, avait réussi à se faire prêter la patache de la Douane.

Un autre homme connut le complot ; c’est Auguste Blanqui, auquel Pépin raconta tous les détails de l’attentat projeté, dans un rendez-vous qu’ils eurent, le matin du 28 juillet, chez un libraire de la rue de l’Estrapade. Blanqui passa la journée chez Barbès, rue de la Verrerie, à proximité de l’Hôtel de Ville, et là, il dicta à son futur complice dans l’émeute du 13 mai 1839 une proclamation furibonde : « Citoyens ! Le tyran n’est plus ! La foudre populaire l’a frappé… Peuple… mets nus tes bras : qu’ils s’enfoncent tout entiers dans les entrailles de tes bourreaux[21] ! » Avant de se rendre auprès de celui qu’il devait trahir plus tard, dans les notes secrètes qu’il adressait du Mont-Saint-Michel à la préfecture de Police pour obtenir son transfert dans une autre prison, Blanqui avait pris une précaution, s’était créé un alibi moral qu’il est bon de rappeler.

Il demeurait alors rue des Fossés-Saint-Jacques, n° 13, au troisième étage. Il avait à son service, en qualité de nourrice de son fils Estève, né le 19 septembre 1834, une Champenoise de Troyes nommée Aimée Poire. Cette femme était très dévouée et témoignait à son nourrisson une affection maternelle. Blanqui, après son entretien avec Pépin, revint chez lui et engagea la nourrice à aller voir la revue. À l’objection : « Et le petit ? » il répondit : « Emportez-le ; vous n’avez rien à craindre ; à Paris, une femme qui tient un enfant dans les bras est toujours respectée. » Puis, entrant dans de longues explications sur le chemin à suivre et sur la place à choisir, il lui désigna le café du Jardin Turc comme l’endroit propice et tranquille où elle pourrait, tout à son aise, regarder passer le roi et le cortège royal.

Aimée Poire obéit aux prescriptions de son maître et prit son poste d’observation, devant les murs du Jardin Turc, c’est-à-dire en face de la maison où Fieschi avait dressé l’instrument de mort que Morey appelait « une belle mécanique ». Elle fut renversée, foulée aux pieds, mais ne reçut pas de blessure et protégea l’enfant. C’était là une preuve d’innocence à invoquer si Blanqui avait été arrêté comme complice de ce massacre ; quel juge — quel homme — aurait pu croire à un tel excès de perversité ? La place de ces monstres n’est ni au bagne, ni dans les maisons centrales ; elle est dans la cellule des fous agités, avec la camisole de force.

Aimée Poire a vécu jusqu’en 1867 ; elle est restée, pendant vingt ans, la cuisinière de Mme Florent Provost, veuve d’un préparateur au Muséum d’histoire naturelle ; elle fut admirable de dévouement pour Estève Blanqui, lorsque la mère de celui-ci fut morte et que Blanqui eut pris l’habitude de vivre en prison. Le souvenir de son maître lui faisait horreur, car elle se rappelait à quel danger il l’avait exposée, et ne le cachait pas. Estève a pu reconnaître les soins dont elle a entouré son enfance et les sacrifices qu’elle n’a point épargnés pour lui faire donner quelque instruction ; il a hérité de la fortune de son parrain, marchand de papiers peints du faubourg Saint-Antoine, qui lui a laissé une quinzaine de mille livres de rentes.

C’est un garçon doux et timide, détestant les opinions de son père ; le nom qu’il porte lui paraît lourd ; il fuit le monde ; il est marié et vit à Montreuil-aux-Lions, dans l’arrondissement de Château-Thierry ; il habite une petite propriété d’agrément, ornée d’une terrasse et d’un jardin propret, comme un jardin de curé. Souvent il a cherché à venir en aide à son père, qui jamais n’a voulu accepter de lui une pension annuelle de 1 200 francs. Il a su que, le 28 juillet 1835, alors qu’il était au maillot, son père l’a offert en sacrifice à ses haines et surtout à sa sécurité ; c’est là un sujet dont il n’aime pas à parler. Quant à la présence des sept conspirateurs au chantier de la Galiote, Bastide, pendant la durée du Second Empire, semblait en tirer gloire et la rappelait avec complaisance. Un an après, le 25 juin 1836, Alibaud tentait d’assassiner le roi ; c’était encore une main républicaine ; mais les bonapartistes, qui semblaient depuis longtemps avoir abandonné la partie, allaient rentrer en scène avec éclat. L’aventure de Strasbourg est du 30 octobre. Elle fut moins ridicule que celle qui se produisit quatre ans plus tard à Boulogne-sur-Mer ; mais elle échoua misérablement, quoique le 4e régiment d’artillerie, commandé par le colonel Vaudrey, se fût prononcé pour le prince Louis et eût crié : « Vive l’Empereur ! » On fut maladroit, on fut inhabile, on manqua de présence d’esprit et l’on n’excita dans le pays qu’un accès d’hilarité. La conspiration était grave cependant, bien plus grave qu’on ne l’a laissé supposer. Louis-Philippe, qui était bien renseigné sur l’esprit public, disait : « Je ne redoute rien des carlistes, rien des républicains, si ce n’est un coup de fusil ; des impérialistes je crains tout, car un mouvement bien conduit peut soulever une telle émotion en France que le gouvernement serait renversé avant d’avoir eu le temps de prendre une mesure de salut. » Cette opinion n’est pas excessive, et c’est elle qui a engagé le roi à permettre à Thiers de tendre le traquenard de Boulogne où le prince Louis s’est jeté comme un étourneau.

On a intentionnellement diminué l’importance de l’affaire de Strasbourg ; on a eu peur d’en laisser voir le fond, on a eu peur même d’y regarder, pour n’y point reconnaître la quantité et la qualité des gens qui étaient prêts à se rallier au complot, s’il n’eût été déjoué dès la première heure. Les conjurés étaient en relations avec Metz, avec Lunéville, avec Nancy, avec Châlons, avec Lyon et avec Lille. Si la garnison de Strasbourg s’était ébranlée et mise en marche sur Paris, elle eût recueilli bien des contingents sur sa route, et l’on ne sait trop si la folie du retour de l’île d’Elbe ne se fût pas renouvelée. J’ai ouï dire à M. Kratz, qui fut maire de Strasbourg en 1848 et qui actuellement (1882) y est président du consistoire protestant, qu’un hasard seul avait neutralisé la rébellion des troupes et que, sans ce hasard, la proclamation de l’Empire était assurée[22]. Je crois, pour ma part, que l’heure de la restauration des Bonaparte n’était point encore sonnée ; pour que cette heure vînt, il fallut l’affaiblissement intellectuel de Louis-Philippe, la révolution de 1848, l’imbécillité de la Seconde République et l’insurrection de Juin.

Un personnage qui joua un grand rôle sous le Second Empire, dont il fut le metteur en œuvre et le conseiller le plus écouté, Morny, était à Strasbourg en octobre 1836, à la disposition de son frère adultérin. On ne l’a pas su alors et on l’ignore aujourd’hui. Auguste de Morny était toujours resté en relations avec sa mère, la reine Hortense ; de plus, il était en correspondance avec le baron de Haber, qui habitait Carlsruhe et était le bailleur de fonds du prince Louis. Il avait été initié au complot et s’était tenu prêt à agir, avec cette résolution et cet esprit d’astuce dont il a depuis donné tant de preuves. Il était encore au service militaire, qu’il ne quitta qu’en 1838 ; il était lieutenant au Ier régiment de lanciers, détaché en Afrique à l’état-major général. Il avait obtenu un congé qu’il passait gaiement à Paris, où nul genre de succès ne lui faisait défaut ; sa vingt-cinquième année avait toute la fleur de l’élégance et de la grâce. Dans le courant d’octobre, il alla faire une courte visite à Fontainebleau, où son régiment était cantonné, et parut se lier de préférence avec un sous-lieutenant à la suite, d’origine alsacienne, nommé Oppermann. Morny partit, se rendit à Strasbourg, descendit à l’hôtel de la Maison Rouge, où il donna comme papier d’identité un passeport au nom d’Oppermann. Le 30 octobre, à huit heures du matin, le mouvement bonapartiste était neutralisé ; Morny ne reparut pas à son auberge et décampa ; le 2 novembre, il arrivait à Paris ; le 8, il s’embarquait à Toulon et prenait terre, le 12, à Bône, de façon à se joindre le lendemain à la colonne expéditionnaire qui se dirigeait sur Constantine. À l’assaut infructueux du 28, il sauva la vie du général Trézel.

Cependant la police de Strasbourg, qui avait fouillé les hôtels garnis et les maisons meublées, avait mis la main sur le passeport Oppermann. On l’expédia à Fontainebleau avec une commission rogatoire. Le sous-lieutenant Oppermann, interrogé, reconnut son passeport et ne put expliquer comment on l’avait trouvé dans une chambre de l’hôtel de la Maison Rouge ; il ne lui fut pas difficile de prouver qu’il n’avait point quitté Fontainebleau, où ses camarades l’avaient vu tous les jours ; le 30 octobre, il avait été de service et avait fait une promenade militaire avec sa compagnie, commandée par le capitaine. Ces faits restaient si clairement établis que, l’interrogatoire terminé, Oppermann ne fut plus rappelé chez le juge d’instruction. Quoique l’alibi invoqué eût été démontré jusqu’au-delà de l’évidence, une note fâcheuse demeura sur Oppermann ; son avancement fut très lent ; il se fatigua d’une carrière qui n’avait plus d’avenir et il prit sa retraite avec le grade de chef d’escadron, après la campagne d’Italie. Assez philosophe, quoiqu’un peu grognon et se plaignant de l’injustice du sort à son égard, il vivait paisiblement à Paris, faisant le soir sa partie de dominos au café Tabouray, se couchant tôt, allant regarder les joueurs de boules et les soldats que l’on exerçait. Les jours avaient marché, depuis la tentative de Strasbourg, et les événements aussi ; d’abord le coup d’État du 2 décembre, puis la présidence décennale ; enfin, l’Empire, l’Alma, Sébastopol, Magenta, Solférino et le reste. Son camarade Auguste de Morny avait eu plus d’avancement que lui ; il était devenu haut personnage, très consulté, presque tout-puissant.

Un soir que le commandant Oppermann se promenait en sifflotant, dans les Champs-Élysées, il se trouva face à face avec Morny, qui lui tendit les mains : « Que je suis heureux de te rencontrer ! » On se prit le bras, on chemina dans la longue avenue ; les souvenirs de jeunesse se pressaient dans la mémoire des deux anciens camarades : « Qu’es-tu devenu depuis que tu as quitté le régiment ? » demanda Morny. Oppermann raconta son histoire ; elle était simple et dénuée ; il disait : « Que veux-tu ? J’ai eu de la déveine. » Morny répliqua : « Cette déveine, je puis te l’avouer aujourd’hui, c’est à moi que tu la dois » ; et il lui apprit qu’il s’était emparé, au mois d’octobre 1836, du passeport découvert à Strasbourg, d’où avait résulté sans doute la note fâcheuse qui avait entravé son avancement. Oppermann fut très étonné ; mais depuis longtemps il avait accepté son existence manquée ; il se contenta de rire et de répondre : « Que le diable t’emporte ; tu aurais bien dû choisir un autre passeport que le mien. »

Morny, avec cette grâce avenante qu’il possédait au plus haut degré, fit des offres de service à Oppermann, lui proposa une place de receveur en province ou de percepteur des finances à Paris : « Il sera facile de trouver le cautionnement ; ne t’en inquiète pas ! » Oppermann refusa courtoisement, mais avec fermeté : « J’ai ma pension de retraite ; j’y ajoute une rente de mille huit cents francs. Mon budget me suffit ; j’ai arrangé ma vie en conséquence ; il en est qui sont plus à plaindre que moi ; je te remercie de tes bons offices ; et puis je te dirai, quoique tu sois un gros monsieur dans le gouvernement d’aujourd’hui, que ton chien de Badinguet ne me convient guère. » Morny en avait entendu bien d’autres et n’était point pour s’émouvoir de quelques propos malsonnants ; il insista ; en vain. Oppermann fut inébranlable. « Viens au moins me demander à dîner. » Oppermann répondit : « Volontiers, mais à une condition, c’est que nous serons seuls ; je n’ai point l’habitude de tes messieurs et de tes « madames » ; je n’aime pas le tralala ; un dîner en tête-à-tête, comme deux troupiers qui veulent parler du régiment ; cela te va-t-il ? — De tout mon cœur », répondit Morny ; on prit date et l’on se sépara.

Au jour convenu, Oppermann brossa sa redingote neuve et fut exact. Morny l’attendait, seul au coin du feu, et lui dit : « Ne te fâche pas trop ; j’ai invité un de mes amis, un vieux camarade, qui sera heureux de faire ta connaissance. » Oppermann fit un peu la moue et n’en crut pas ses yeux lorsqu’il vit entrer Napoléon III, « ce chien de Badinguet », comme il le nommait : « J’ai tenu, monsieur, à vous remercier moi-même du service qu’autrefois vous avez rendu, un peu malgré vous, au comte de Morny. » Oppermann garda bonne contenance, car il sentait que toute retraite lui était interdite. Avec lui, l’Empereur fut charmant, plein de prévenance et même de coquetterie. Oppermann ne résista guère et fut séduit. « Le mâtin ! disait-il à Morny, quand ils furent seuls, il m’a ensorcelé ; ma foi, tu as bien fait de prendre mon passeport. »

Deux ou trois jours après, Oppermann était nommé maréchal des logis du palais, sous les ordres du maréchal Vaillant. Il accepta et son dévouement fut sérieux. Dans bien des circonstances, il fut un conseiller utile, et c’est le plus souvent par ses mains que passaient les charités occultes auxquelles Napoléon III ne se refusait pas. Il avait fort à faire, car la distribution des secours pris dans la cassette impériale se montait à la somme quotidienne de dix mille francs, soit trois millions cinq cent mille francs par année. Cette aventure, honorable pour les trois personnages en jeu, a été racontée en ma présence par Oppermann lui-même à Albert Tachard, qui fut nommé député dans le Bas-Rhin, aux élections de 1869, et qui, après la révolution du 4 septembre, fut ministre plénipotentiaire de France en Belgique, pendant la guerre franco-allemande[23].

Louis-Philippe avait donc à se défendre contre les faux billets de banque de la légitimité, contre les émeutes, les coups de fusil, les machines infernales du parti républicain, contre les complots militaires d’un descendant de Napoléon Ier. Sa royauté constitutionnelle faisait face à bien des périls ; elle était, en outre, revendiquée par deux prétendants qui s’agitaient dans Paris et s’étonnaient de n’être point redoutables, mais ils eurent des partisans, car le premier besoin de la crédulité publique est d’être dupée. Quelqu’un se souvient-il encore de Marie Stella, qui habitait au coin de la rue Mondovi et de la rue de Rivoli, et dont le balcon servait de lieu de réunion aux hirondelles près de partir ? Personne, assurément. Elle eut son heure, cependant, et fit tant de bruit autour de ses prétentions qu’après quatre ou cinq années de patience on la mit en voiture, au mois de décembre 1839, et on la reconduisit à la frontière.

Elle affirmait qu’elle était la fille de Louise-Marie-Adélaïde de Bourbon-Penthièvre et de Louis-Philippe-Joseph d’Orléans, dit Égalité, que le duc et la duchesse d’Orléans, désespérés d’avoir une fille, l’abandonnèrent et lui substituèrent un garçon nouveau-né, enfant du peuple, que l’on acheta à son père, qui était postillon à la poste aux chevaux. Elle indiquait la date de sa naissance, 6 octobre 1773, et déclarait que cette substitution avait pour but de réserver les droits éventuels de la maison d’Orléans au trône de France. Elle n’ignorait pas qu’elle vivait en pays de loi salique, aussi ne réclamait-elle pas la couronne, mais seulement sa part d’héritage dans les successions d’Orléans et de Penthièvre. Selon elle, Louis-Philippe avait usurpé son rang et lui devait restituer sa fortune ; elle proposait de le renvoyer aux chevaux de son père légitime, qu’il conduirait sans doute avec plus d’habileté que le « char de l’État ». Il n’y avait qu’à sourire ; mais Marie Stella écrivit des libelles, publia un volume de revendications et l’on se fâcha.

Du haut de son balcon de la rue de Rivoli, lorsqu’elle voyait passer le roi, elle lui criait : « Postillon ! rends-moi le nom que tu m’as volé ! » Ce n’était qu’une folle. Elle était née dans la Suisse allemande, si ma mémoire n’est pas en défaut, et se nommait Marie Newborough-Steinberg. Elle avait fini par être convaincue de la réalité de l’histoire qu’elle avait inventée et était de bonne foi, lorsqu’elle parlait de sa haute lignée. Quelques secours qu’on lui avait envoyés des Tuileries ne faisaient que la confirmer dans son erreur ; elle disait : « On veut acheter mon silence, dans la crainte d’être forcé à une restitution », et elle piaillait de plus belle. Elle fit tant de sottises qu’on l’expulsa ; il eût simplement fallu la confier à un médecin aliéniste et payer les frais du traitement.

L’autre prétendant, aussi tenace et plus sérieux, prenait le titre de duc de Normandie, comme Mathurin Bruneau avait pris celui de prince de Navarre, et se donnait pour Louis XVII, miraculeusement arraché aux prisons de la République. Malgré son mauvais français, son orthographe incorrecte, malgré les invraisemblances sur lesquelles il basait son récit, il convertit plus d’une personne à ses prétentions et étonna quelques anciens serviteurs de Marie-Antoinette par la précision des détails et la réalité des faits qu’il invoquait en preuve de son identité. La concordance de ses souvenirs avec ceux qu’il réveillait était de nature à inspirer la confiance. L’impression qu’il causa fut telle que des magistrats donnèrent leur démission pour le suivre et s’attacher à sa fortune. Il eut une cour et vécut de la libéralité de ses partisans ; un archevêque le protégeait, un curé s’était déclaré son homme lige, une ancienne femme de chambre de la reine, un ancien jardinier de Trianon juraient qu’il était le dauphin ; il fonda un journal : La Justice, pour faire connaître et reconnaître ses droits ; il offrit à la duchesse de Berry de l’épouser, oubliant qu’il était marié lui-même et qu’elle était devenue la femme légitime du comte Lucchesi-Palli ; il ne redemandait pas le trône de ses pères, parce qu’il s’inclinait « devant la souveraineté du peuple », mais il réclamait son état civil et assigna, le 13 juin 1836, Louis-Philippe devant le tribunal de la Seine, pour être remis « en possession d’état ». Le duc de Normandie, qui écrivait au roi en l’appelant « mon cousin » et en priant Dieu qu’il l’ait en sa sainte garde, avait, cette fois, dépassé la mesure ; on l’arrêta, on le maintint en prison pendant trois semaines et on le mit hors de France. Il séjourna en Angleterre, puis à Delft, où il mourut le 10 août 1845. L’inscription de sa pierre tombale porte : « Ici gît Louis XVII, roi de France et de Navarre. » Les épitaphes sont accoutumées à ne pas toujours dire la vérité.

Quel était donc ce personnage qui avait presque traité de puissance à puissance avec les souverains, qui avait eu de longs entretiens avec un des aides de camp de Louis-Philippe, qui puisa sans compter dans la bourse de ses adhérents, que l’on appelait Sire, et qui, jusqu’après sa mort, poursuivit l’affirmation de son mensonge ? C’était un horloger ambulant, juif, revendeur, brocanteur, faux-monnayeur au besoin, incendiaire en ses moments perdus, sans instruction, de façons vulgaires, et qui se nommait Naudorf[24]. Issu d’une famille israélite et misérable de Posnanie, il était né à Potsdam ; il s’établit à Berlin pendant deux ans et y fit le métier d’horloger colporteur. Il vécut ensuite à Spandau, fabriqua de ces horloges en bois que l’on appelle des coucous, et, en 1822, ayant vendu ses outillages, il vint s’installer à Brandebourg. Sa boutique ayant brûlé, il fut accusé d’y avoir mis le feu et acquitté « faute de preuves suffisantes ». La même année, il est condamné à trois ans de prison pour émission de fausse monnaie. En sortant de prison, 1828, il se retira à Crossen. C’est là et c’est alors qu’il s’aperçut qu’il était Louis XVII. Il alla à Dresde, il alla en Suisse et enfin à Paris, où il arriva en 1833. Ceci est la vérité, qui ne ressemble guère au roman que Naudorf débitait. Comment avait-il donc été initié à des particularités de la vie du dauphin à Versailles, à Trianon, au palais des Tuileries, pendant le voyage de Varennes ; comment savait-il des faits qui n’étaient ou n’auraient dû être connus que de certaines personnes attachées au service de Louis XVI et de Marie-Antoinette ? On peut répondre.

Lorsque le duc de Normandie, vivant à Paris, étala ses prétentions dans quelques salons bien hantés, la police s’émut et, par voie diplomatique, demanda qu’une enquête fût faite en Prusse, d’où le prétendant arrivait. L’enquête fut très habilement menée et poursuivie par ordre du ministre de l’Intérieur à Berlin, qui, je crois, se nommait Rochow. Les résultats de l’enquête, résumés dans un rapport, me furent racontés par le comte Fleming, que j’ai connu, à Baden-Baden, ministre plénipotentiaire de Prusse près la cour de Carlsruhe et mari de la fille de Bettina d’Arnim. Ce rapport établissait que le duc de Normandie n’était autre que Carl Wilhelm Naudorf et relatait les faits dont je viens de parler : on le qualifiait d’homme de peu, capable d’escroqueries, mais sans énergie pour un crime ; cette dernière observation répondait évidemment à des appréhensions de régicide. Si les hommes qui ont conduit l’enquête n’ont point été abusés, s’ils ont découvert la vérité, ce qui reste à dire est extraordinaire et ressemble à une fiction propre à préparer un dénouement dramatique.

Né le 27 mars 1785, le dauphin avait sept ans accomplis lorsque, le 13 août 1792, il fut enfermé, avec la famille royale, dans la prison du Temple. Louis XVI ne garda pas de longues illusions sur le sort qui l’attendait ; il était persuadé que son fils lui serait enlevé pour être conduit à la campagne, confié à des paysans, afin qu’il pût perdre tout souvenir de sa naissance, de son milieu, et être incapable de revendiquer plus tard l’héritage de ses pères. Cette crainte le poignait ; il voyait son fils, Louis-Charles de France, réduit à une condition obscure, ignorant ses droits et laissant déchoir dans la médiocrité le nom des Bourbons. Sa préoccupation la plus vive fut donc de graver, dans la cervelle de l’enfant, certains souvenirs qui, s’il en était besoin, lui serviraient à se faire reconnaître par des personnes dont la loyauté ne serait pas soupçonnée.

Il lui rappelait sans cesse des détails de son enfance, de ses jeux dans le jardin de Trianon, détails intimes, détails infimes, mais d’une importance capitale puisque l’on en pouvait faire sortir une constatation d’identité ; il s’attachait surtout aux choses corporelles, qui ne pouvaient être connues que de gens l’ayant directement servi et lui ayant rendu les soins qu’exige un enfant. C’est ainsi qu’il insista sur la forme grêle et pointue d’une canine qui affectait la forme d’une dent de lapin, dent de première dentition, qui n’était pas encore remplacée et que souvent l’on avait remarquée. Pour mieux fixer ces observations dans la mémoire de son fils, Louis XVI les écrivait sur d’étroites bandes de papier et les lui faisait lire. C’étaient en quelque sorte les archives familières de l’enfance, à l’aide desquelles le dauphin pourrait imposer plus tard et faire éclater sa personnalité. Mais ces notes si précieuses pour l’avenir, comment les dérober aux yeux des surveillants, où les cacher, pour que l’on puisse les retrouver un jour et les offrir en témoignage d’une vérité contestée ? C’est alors que cette histoire, si cette histoire est vraie, semble tourner à la fantaisie.

Dans la chambre que Louis XVI occupait à la tour du Temple, il y avait un vieux fauteuil qui datait du temps des grandes maîtrises. En chêne massif, avec de gros pieds, de gros bras, un dossier très élevé, il était recouvert en cuir de Cordoue. Lourd à manier, difficile à mouvoir, il était placé près d’une table et servait de siège au roi. Le cuir qui garnissait la face externe du dossier n’était point adhérent au bois ; lorsque l’on frappait dessus, cela « sonnait creux ». Louis XVI y fit un petit trou à la partie supérieure et y glissait les bandes de papier portant ses annotations, qu’il avait eu soin de rouler préalablement en forme de ces allumettes que l’on nomme des allégradors. Comme la fameuse armoire de fer du château de Versailles, le fauteuil du Temple recelait des secrets dont le dauphin pourrait s’emparer en des heures propices, afin d’en appuyer ses réclamations.

Le 21 janvier 1793, Louis XVI fut exécuté et n’entendit pas la fameuse phrase : « Fils de saint Louis, montez au Ciel ! » qui fut inventée par His de Butenval. Marie-Antoinette continua les leçons pratiques que le roi avait données à son fils. Des complots mal dirigés par de Jarjayes, de Batz, le général Dillon, les municipaux Michonis, Toulan et Lepître, et qui avaient pour but d’enlever le dauphin du Temple, furent découverts. On décida que l’enfant serait séparé de sa mère ; le 3 juillet 1793, il fut confié à la garde de Simon et mourut le 8 juin 1795 (20 prairial an III). Le 10, à sept heures du soir, il fut porté au cimetière de Sainte-Marguerite. En 1816, on y fit des fouilles et l’on ne retrouva aucun vestige du pauvre petit. En effet, il n’y était plus ; dans la nuit qui suivit l’enterrement, le corps fut exhumé et transféré au cimetière de Sainte-Catherine, que l’on a toujours confondu avec le cimetière de Clamart. Je crois me souvenir que Peuchet a donné le procès-verbal d’exhumation et de réinhumation dans son Histoire de la Police[25].

Et le fauteuil ? En 1811, l’empereur Napoléon, qui n’aimait guère les souvenirs désagréables aux puissants de la terre, qui, traversant une galerie du palais de Versailles et apercevant un portrait de Louis XVI, avait dit à Marie-Louise : « C’est notre oncle », Napoléon ordonna de démolir la tour du Temple et de faire place nette de cette prison régicide. Avant de jeter aux gravois l’ancien château des moines rouges, d’où Louis XVI était parti pour l’échafaud, on vendit les meubles qui le garnissaient ; les chenets gigantesques, les bahuts en bois de chêne ouvragé, les batteries de cuisine s’en allèrent dans l’échoppe des marchands de bric-à-brac. Parmi les brocanteurs qui se disputaient les vieux cuivres et les vieilles ferrailles, il y avait un Silésien appartenant à cette classe d’industriels, presque disparus aujourd’hui, que l’on nommait les convoyeurs d’armée. Il était venu jusqu’à Paris du fond de ses provinces, conduisant son chariot, escortant quelque régiment dont il portait les bagages, marchant par étapes, dépouillant les morts après les batailles, volant dans les villages qu’il traversait, grappillant partout, vendant de l’eau-de-vie, exploitant les soldats, prêtant à la petite semaine, gagnant sur chacun et criant misère. Il allait retourner au pays « à vide ». Au Temple, il acheta plus d’un objet, entre autres le fauteuil de « Capet », et, reprenant sa route au jour le jour, il revint en Prusse.

Comment Naudorf devint-il propriétaire de ce fauteuil ? On l’ignore ; mais on sait qu’il l’avait dans son mobilier, lorsqu’il habitait Spandau, où il séjourna pendant dix ans, de 1812 à 1822. Le fauteuil était vieux et son voyage dans une charrette, à travers la moitié de l’Europe, ne l’avait point rajeuni. Le cuir dont il était revêtu s’en allait en lambeaux, mais les bois restaient solides. Naudorf voulut le recouvrir ; il décloua le cuir de Cordoue, et de l’intérieur du dossier s’échappa une grande quantité de petits papiers roulés. Il les déplia, vit de l’écriture, chercha à la déchiffrer et n’y parvint pas. Il devina cependant que c’était du français. Il montra sa trouvaille à un apothicaire nommé Rebstock[26], qui savait bien la langue française.

Naudorf comprit, à certains détails, l’importance de sa découverte, fit traduire en allemand les phrases françaises et s’en pénétra si bien que, longtemps après, ce sont ces souvenirs du premier âge qui déterminèrent des contemporains de l’enfance du dauphin à le reconnaître pour Louis XVII.

Est-ce à ce moment qu’il commença à jouer son personnage ? Je ne le crois pas ; l’apothicaire était un témoin incommode. Il se transporta à Brandebourg, et c’est lorsqu’il est interrogé sur les faits de fausse monnaie (fin 1824) que pour la première fois il déclare qu’il est un prince de la maison de France. On crut à une mystification et on n’attacha aucune importance à ses paroles. Ses prétentions ne se sont point éteintes avec lui ; il les a léguées à ses enfants qui, pour éviter la prescription, saisissent, tous les dix ans, les tribunaux français de réclamations auxquelles les avocats n’ont jamais manqué[27]. Dans le dernier procès plaidé de mon temps pour cette cause singulière, c’est Jules Favre qui porta la parole en faveur de cette branche aînée et fantastique de la famille de Bourbon. Jules Favre paraissait convaincu, mais, au cours de sa vie, il a été convaincu de tant de choses, même du miracle de La Salette, que cela ne tire pas à conséquence.


CHAPITRE III

LES RÉFORMATEURS



ATTAQUE DIRECTE CONTRE LA SOCIÉTÉ. — IMPORTANCE DU MOUVEMENT SAINT-SIMONIEN. — LES ARCHIVES SAINT-SIMONIENNES DÉPOSÉES À LA BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL. — AXIOMES. — TYRANNIE THÉOCRATIQUE. — POURQUOI LES NOVATEURS SE SONT TROMPÉS. — L’HOMME FACTICE DE J.-J. ROUSSEAU. — CONSÉQUENCE DU Contrat social. — CABET ET L’ICARIE. — RÊVE RÉALISÉ. — BANQUEROUTE ET CACOPHONIE. — LA MODE DES RELIGIONS NOUVELLES. — LE MAPAM. — CELUI QUI FUT GANNEAU. — LA PROCLAMATION D’EVADAM. — GALIMATIAS ET TYPOGRAPHIE. — LE PROCÈS DES SAINT-SIMONIENS. — LETTRE DE CONVOCATION. — INDIFFÉRENCE DU PUBLIC. — L’AFFAIRE FUALDÈS. — MYSTÈRE IMPÉNÉTRABLE. — MADELEINE BANCAL. — HUIT CENT MILLE FRANCS DE DOT. — UNE NOTE DU DOCTEUR MAXIMIN LEGRAND. — ASSASSINAT DE LA DUCHESSE DE PRASLIN. — UN MAUVAIS MÉNAGE. — L’ASSASSIN S’EMPOISONNE.



SOUS Louis-Philippe, ce n’était pas seulement la royauté et le roi qui étaient attaqués par les partis dissidents et par des prétendants plus ou moins réels, c’était l’ordre social qui datait de la révolution de 1789, c’était la constitution de la tribu française, c’était la religion qui, malgré l’indifférence générale, gardait encore des assises profondes appuyées sur la tradition historique et sur la coutume, c’étaient même les rapports des sexes entre eux, c’était le droit de disposer de son bien, c’était le mariage et c’était l’héritage. Fourier et Saint-Simon avaient fait des disciples. Un Olympe s’était créé où se pressaient les dieux nouveaux. Les publicistes bien pensants avaient beau s’écrier : « Vous sapez les bases ! » on rêvait, à haute voix, le renouvellement du vieux monde, la déification de l’humanité, la félicité universelle. Beaucoup de folie d’orgueil en tout cela : l’homme se substituait à Dieu et se croyait au Sinaï.

Les seuls de ces apôtres auxquels notre temps doit de la reconnaissance sont les saint-simoniens ; c’est leur impulsion, à la fois scientifique et industrielle, qui a donné le branle au mouvement d’amélioration dont j’ai été le contemporain et le spectateur platonique. Toute cette création de voies ferrées, de ports, de bateaux à vapeur, de canaux à travers les isthmes, qui met l’Occident en communication rapide avec l’Extrême-Orient, se trouve développée dans leurs journaux : L’Organisateur, Le Globe, de 1828 à 1830. Leur théocratie a été puérile, leur costume a été ridicule, mais le résultat de leur prédication et de leurs efforts est énorme et a perfectionné les conditions de la vie humaine. Ce qu’ils ont dit, ce qu’ils ont écrit, ce qu’ils ont fait est-il encore connu ; s’en souvient-on ?

Si quelque curieux de la propagande métaphysico-sociale, qui commence à la fin de la Restauration et se propage pendant le règne de Louis-Philippe, veut savoir à quoi s’en tenir sur la poussée que le saint-simonisme a opérée à travers nos vieilles institutions, qu’il aille à la bibliothèque de l’Arsenal, à la condition qu’une nouvelle Commune ne l’ait point incendiée comme contraire à l’égalité de l’ignorance et de la bêtise ; là, les archives saint-simoniennes ont été déposées, pour être livrées au public trente ans après la mort du Père Enfantin, c’est-à-dire le 21 août 1894 ; celui qui les lira découvrira de singulières révélations sur le percement de l’isthme de Suez :

Sic vos non vobis, mellificatis apes !

Parallèlement aux saint-simoniens, dont l’axiome fondamental était : « À chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres », apparaissait le fouriérisme, qui disait : « À chacun selon ses besoins. » Les saint-simoniens rêvaient la reconstitution de la société sur les bases hiérarchiques du catholicisme ; à la place du pape on mettait Le Père, Le Père Suprême, d’où découlaient toute grâce, toute vertu et toute loi ; les fouriéristes créaient le Phalanstère, vaste communauté où chacun se développait selon sa « tendance passionnelle », où tout caprice, toute fantaisie trouvait des satisfactions immédiates. Je plaindrais le pays qui accepterait ces systèmes préconçus sans étude préalable des exigences de la diversité humaine et qui s’y soumettrait ; il entrerait dans la pire des tyrannies, dans la tyrannie théocratique, et serait contraint de faire abandon de toute liberté.

Dans ces utopies souvent ingénieuses, parfois grandioses ce qui disparaît d’abord, c’est l’exercice du libre arbitre, d’où résulteraient l’absence de volonté, la défaillance de l’énergie individuelle, la décadence cérébrale et l’affaiblissement de la race. Ces novateurs se sont tous trompés pour la même raison ; tous ils ont imaginé leur théorie en vue d’un être idéal qu’ils ont pris pour un homme et qui n’est pas l’homme. Ils ont inventé une abstraction, l’ont entourée d’axiomes, de principes, de déductions, et ont cru qu’ils avaient fait un dieu ; ils n’avaient modelé que la statue d’argile, à laquelle le souffle divin, c’est-à-dire la vie, a manqué. Appliquer leur système en bloc serait un crime ; le rejeter en bloc serait une sottise : dans ce fatras d’élucubrations, il y a des indications précieuses que le législateur peut utiliser ; dans cette gangue il y a des pierreries, les peuples sauront les découvrir et se les approprier.

C’est une maladie française de créer un être chimérique et de déterminer les institutions qui lui conviennent. J.-J. Rousseau en a été atteint et a écrit Le Contrat social, ce qui eût été sans inconvénient si ses disciples et ses admirateurs, devenus députés à la Constituante, à la Législative, à la Convention, ne s’étaient étayés de ses sophismes pour imposer à la France des constitutions pour lesquelles elle n’était point faite. On s’est souvent demandé pourquoi la Révolution française n’a pas produit tous les progrès que l’on était en droit d’en attendre ; parce qu’elle a cru à Rousseau, — qui était un aliéné, — parce qu’elle n’a pas reconnu que l’homme dont il veut faire le bonheur est une conception romanesque, une invention de l’esprit ; en un mot parce que, voulant travailler pour l’homme, elle n’a travaillé que pour un fantôme.

Fantôme aussi, l’homme de Saint-Simon, d’Enfantin, de Fourier, de Considérant et de bien d’autres. Parmi ces fous de bon vouloir, atteints de la monomanie des grandeurs et de sacerdotisme, il en est un qui a poussé son utopie jusqu’à l’application, jusqu’à la pratique, c’est Cabet, l’inventeur de la félicité icarienne, dont il a trouvé les principes et le développement dans le voyage simulé de Lord William Carisdall en Icarie ; voyage auquel Morus, Campanella, Fénelon auraient pu servir de guides, et qu’accomplit Candide lorsqu’il visita le pays d’Eldorado. Autoritaire et larmoyeur, Cabet eut des disciples et les emmena au-delà des marais du Texas, pour vivre en communauté. Ah ! l’harmonie ne dura pas longtemps : les Icariens criaient à la tyrannie de Cabet ; Cabet criait à l’indiscipline des Icariens. Les tribunaux français retentirent des plaintes en escroquerie que les uns et les autres se jetaient à la face. Cette colonisation modèle qui, par le seul exemple de son bonheur, devait convertir le monde au cabétisme, finit dans l’anarchie, dans la ruine et dans la misère. C’est le résultat inévitable de ces systèmes a priori, qui ne comprennent pas que les constitutions doivent être faites pour les hommes et non pas les hommes pour les constitutions. Faute d’avoir apprécié cette vérité élémentaire, des peuples se sont égarés dans les mauvais chemins, et des nations se sont affaissées sur elles-mêmes.

De 1830 à 1840, l’innovation sociale, philosophique et religieuse devint une manie, j’allais dire une mode. À l’estaminet, le soir, entre deux pots de bière, on balayait les cieux et on y introduisait des dieux nouveaux, avec le cortège obligé d’une religion nouvelle, d’une nouvelle morale et surtout d’une distribution nouvelle de la fortune publique. Il ne fut pas un rapin, un littéraillon, un avocat sans cause, un étudiant sans diplôme qui n’ait revêtu la robe blanche des pontifes pour annoncer au monde la venue d’un messie ; les femmes s’en mêlèrent et l’on prêcha bien des absurdités. Au milieu de tous ceux que j’ai aperçus, dont j’ai ouï parler, dont j’ai lu les genèses, les prophéties et les évangiles, il est une figure qu’il faut peindre : ô Mapah ! c’est la tienne ! C’est la tienne, ô toi qui fus Ganneau !

S’il est une vie future où les âmes bienveillantes sont récompensées, la tienne jouit d’une immortalité de délices ; car elle fut tendre, stupide et douce. Tu avais les ongles noirs, ô Mapah ! Tes longs cheveux, que le peigne ne fréquenta guère, flottaient sur le collet de ta redingote, dont les poches bourrées de brochures te mamelonnaient les hanches ; les bords de ton chapeau pelé ombrageaient ton front plissé par la méditation, ta barbe était hérissée, mais sale. Tu étais bon, ô Mapah ! tu étais saugrenu, tu bégayais en parlant ; tu poussais l’humilité jusqu’à te moucher dans tes doigts et la modestie jusqu’à te vanter de ne point porter de chaussettes ; lorsqu’on te parlait de Jésus-Christ, tu répondais : « Je m’en soucie comme d’une crotte de serin sur la corne d’un bœuf » ; mais avec quel art du culottais les pipes, et avec quelle conviction, lorsque tu te versais une rasade de rhum, tu te lamentais en disant : « Comme ce grog est faible ! » Dans le savon tu n’appréciais que la blanchisseuse et, quand on te proposait de jouer ton « bon Dieu » en trente-deux points au billard, tu hésitais, quoique tu fusses passé maître en carambolage, et tu préférais jouer « la consommation ». Tu as rêvé le bonheur de l’humanité, ô Mapah ! et l’humanité ne t’a pas compris ; tu n’as pas été un des heureux de ce monde ; souvent tu n’as pas eu autant d’eau-de-vie que tu en aurais souhaité, mais l’abus du veau avait lénifié tes humeurs et jamais on ne t’a entendu maudire tes frères en Evadam. J’ai bien des paperasses qui viennent de toi, fruit de l’intensité de tes rêves, expansion de ton cœur infini ; j’en citerai une, ô Mapah ! et je la reproduirai avec tes facéties typographiques, afin de faire comprendre l’énormité de ton cerveau.

« BAPTÊME — MARIAGE.
« LA DOULEUR EN L’INITIATION.
« L’AMOUR, LA RÉVÉLATION.

« Il n’était que poussière et néant ; une larme d’amour, tombée du sein de la mère, l’a fait vie et lumière.

« Aujourd’hui, quinze août mil huit cent trente-huit, jour de l’Assomption de la Vierge Marie, et le premier jour de l’Ère Evadam.

« Marie n’est plus la Mère : Elle est l’Épouse ;

« Jésus-Christ n’est plus le Fils : Il est l’Époux.

« L’ancien monde (compression) finit ;

« Le nouveau monde (expansion) commence.

« Les temps sont accomplis ; le sacrifice d’amour est consommé, la femme a enfanté, dans la douleur, son fils bien-aimé.


« Ô MA MÈRE !

« Toi qui m’es apparue en me disant :

« Je n’étais que ta mère ; j’ai voulu être ta mère et ta fiancée ; voilà pourquoi je suis morte et ressuscitée !

« Toi qui m’as apporté la révélation du grand Lingam ;

« Toi qui m’as dit : Marie veut dire Mariage, Évangile, Ève en Germe.


« GRANDE MÈRE POUR L’HUMANITÉ,

« Mon cœur, océan de vie, de douleur et d’amour, est la grande coupe de la nouvelle alliance où sont tombées tes larmes sacrées ; elles sont l’eau sainte du nouveau baptême, par qui toutes les souillures sont effacées, et l’humanité sauvée !

« Ô Marie, ils blasphèment, ceux qui disent :

« Que tu intercèdes auprès du Père et du Fils dans le paradis.

« Ils blasphèment, ceux qui disent que tu n’es que Sainte dans le ciel, impure sur la terre ; oui, impure : eux qui ont consacré le Dogme monstrueux du célibat et appelé règne de Satan, œuvre de Satan, les passions humaines qu’ils avaient frappées d’anathème.

« les passions : ce sont les grandes manifestations d’evadam, les douze grandes tables de la loi des lois (amour) dont la tête divine, divine épouse, est l’arche sainte.


« CONSÉCRATION.

« Grande Mère d’Amour, tu m’as, moi, ton fils bien-aimé, investi de ton pouvoir céleste, et par toi, Marie-Dieu, tout ce que je baptiserai et marierai sur la terre sera baptisé et marié dans les cieux.

« Tu es Marie, et par toi, Marie, je marierai.

« Tu fus la Grande Mère ; tu es aujourd’hui la Grande Épouse du Dieu-Homme de la terre, du Dieu infini de l’éternité infinie.

« De tes mamelles sacrées découlera le lait de la régénération !

« De ton beau sein, Abeille-Reine, découlera le miel que l’humanité attend dans l’angoisse et les larmes.

« À toi, Marie-Dieu, la grande investiture, le trône des trônes de la terre et des cieux !

« Par toi, ô douce Mère, du mal est né le bien ; de la mort, la vie ; du péché, le salut !

« Tous les sceaux théogoniques sont levés. Le grand mystère de l’identité, de l’unité dans la dualité, est consommé !

« C’est la foi dans laquelle je mourrai et que je suis prêt à sceller de mon sang. Cette foi, je la proclame au monde !


« BAPTÊME.

« Marie, Marie, Mère : Marie Magdeleine la prostituée. Marie, Sainte Vierge du Paradis ;

« Grande trilogie de douleur, de protestation et d’amour, le mapah vous salue, et, au nom du Grand evadam, vous constitue et vous proclame au monde, la grande personnification de l’unité femelle du verbe.

« Et vous baptise du nom de Marie-Ève la Génésiaque !

« Par ce grand Baptême, vous toutes, mères, sœurs et fiancées, grands Parias innommés, relevez-vous.

« Par Marie-Ève, vous êtes constituées.


« HOSANNAH !

« Jésus, fils de l’homme : Jésus, le crucifié du Golgotha ; Jésus, le glorifié à la droite du Père.

« Le mapah vous salue, et en face du soleil, de la terre et des eaux, du temps et de l’éternité, du fini et de l’infini.


« AU NOM DU GRAND EVADAM

« Vous constitue et Vous proclame au monde, le grand symbole, la grande personnification de l’unité dans la dualité.

« Et vous, Marie, vous, Marie-Ève, unité génésiaque femelle, vous, Christ-Adam, unité génésiaque mâle, sous le nom androgyne evadam !

« Par le grand mariage, nous, mapah, voulons, hommes, que vos mères, vos sœurs et vos fiancées grands Parias, jusqu’alors innommés, apportent dans le mariage le premier terme de leur nom, et vous, fiancés, le premier terme du vôtre, afin que de ces deux génériques soit constituée l’unité dans la dualité ; ainsi Evadam de Ève — Adam.

« Le mariage catholique romain n’est que le symbole de la consécration de l’absorption de l’élément femelle par l’élément mâle.

« Consacrons, en outre, la préséance de la femme dans le nom androgyne et sacré du nouveau mariage, quia parit in dolore (parce qu’elle accouche dans la douleur).

« Par les grandes fiançailles, l’humanité est constituée, l’heure de la virilité humaine a sonné ! L’Ère Evadam Est.


« HOSANNAH !

« Evadam est Grand

« Il est un dans la matière de l’esprit.

« Il est l’unité-dualité.

« Et dans tous ses termes il est l’intelligence infinie, se constituant unité, amour !


« AUX DEUX PÔLES, EXPANSION, AMOUR !

« De notre grabat, en notre ville de Paris, la grande Edda de la terre, ce premier jour de l’an premier de l’Ère Evadam.

« De notre âge, la trente-troisième année.

« LE MAPAH ».

(Imprimerie de Pollet, Soupe et Guillois, rue Saint-Denis, 380, passage Lemoine.)

Le pauvre Mapah était persuadé qu’il avait fondé une religion, qu’il était le Christ moderne et que l’humanité allait rejeter tous les dogmes, toutes les morales, pour venir s’abreuver aux sources de sa parole et se convertir au grand Evadam. Innocentes rêveries d’un cerveau mal équilibré, qui faisaient sourire les indulgents et indignaient les fanatiques. Bien d’autres ont lâché des professions de foi aussi amphigouriques et ont cru qu’il suffisait de quelques phrases incompréhensibles pour changer les conditions de l’âme et de l’entendement. Parfois, le ministre de la Justice prenait une humeur maussade, et ces pauvres diables d’apôtres en chambre étaient envoyés devant la police correctionnelle. Les journaux en parlaient et ça leur faisait une notoriété qui durait, comme les roses, « l’espace d’un matin ».

Le seul procès de ce genre qui, pendant le règne de Louis-Philippe, ait eu du retentissement, est celui des saint-simoniens (1832). La Cour d’assises entendit « la parole » de Charles Lambert, d’Henri Duveyrien, de Michel Chevalier et du Père. Le jury en fut tellement ennuyé qu’il rendit un verdict qui entraîna, pour Enfantin et Michel Chevalier, une condamnation à une année d’emprisonnement. Quelques jours avant d’entrer à Sainte-Pélagie, le Père fit imprimer la lettre suivante, qui fut envoyée à tous les disciples ; là aussi nous retrouvons ces différences de caractères typographiques qui semblent avoir été chères aux dieux nouveaux.

« Ménilmontant, 12 décembre 1832.

« Au nom de Dieu, qui veut aujourd’hui l’Égalité de l’Homme et de la Femme ;

« Je demande à tous ceux qui m’aiment ou qui m’ont aimé comme Père, pour la constance avec laquelle j’ai fait et je fais sa volonté, de s’unir à moi et à mes enfants, le vendredi 14 décembre ;

« Veille du jour où mes enfants iront chercher le baptême du salaire, et où Moi et Michel, nous recevrons le baptême de la Prison ;

« Je leur demande de s’unir à nous, au Cimetière du Père-Lachaise, à 8 heures du matin, sur les tombes de Saint-Simon, d’Eugène Rodrigues, de Robinet et de Talabot,

« Sur la tombe de Ma Mère ;

« en mémoire de Bazard,

« et de Buchez, mort près de Bazard.

« Au nom du Père, et par son ordre,

« À 8 heures précises. »

Michel.

Toutes les œuvres, toutes les correspondances saint-simoniennes sont imprimées de la sorte, et ces diversités de caractères, qui ont une valeur symbolique, finissent par tellement dérouter le lecteur qu’il ne comprend plus rien à ce qu’il lit.

Les procès intentés aux réformateurs socialistes, les procès politiques, les procès de presse, qui furent nombreux à cette époque, surtout après la promulgation des lois de septembre 1835, n’agitaient pas l’opinion ; si l’on excepte le procès des ministres, que le parti révolutionnaire voulut exploiter pour jeter bas la nouvelle dynastie, et le procès de Fieschi, d’où l’on espérait toujours voir jaillir des révélations, nul procès de ce genre ne surexcita le public. Il n’en fut pas de même du procès de La Roncière et du procès de Mme Lafarge, pour lesquels on se passionna. Et encore, qu’est-ce que l’émotion soulevée par l’intérêt qu’inspiraient les deux accusés, si on la compare à celle dont fut saisie la France entière lors du procès Fualdès, émotion telle qu’elle se prolongea de mon temps et qu’elle n’est point encore éteinte. Le crime est antérieur à ma naissance, et si j’en parle, c’est que j’ai connu un singulier incident qui s’y rattache et qu’il est important de dévoiler. Je rappellerai l’affaire en peu de mots, car il est probable qu’elle sera en partie oubliée, à l’heure où ces lignes seront mises au jour.

À Rodez, le 19 mars 1817, un ancien magistrat, riche et faisant des opérations de banque, nommé Fualdès, fut attiré dans un guet-apens. Entraîné dans une maison plus que douteuse, tenue par les époux Bancal et sise rue des Hebdomadiers, il fut contraint de signer des lettres de change, puis bâillonné, étendu sur une table et saigné « comme un cochon ». Les deux principaux assassins étaient des parents de la victime, gens considérables et considérés dans le pays, Bastide et Jaussion, qui s’étaient fait aider par des manœuvres et des contrebandiers. Une femme vêtue en homme, venue là pour un rendez-vous d’amour, Mme Manson, cachée dans un cabinet, assista à cette scène d’égorgement. On la découvrit ; Bastide voulut la tuer ; Jaussion la sauva, après lui avoir fait jurer, la main placée sur le cadavre, qu’elle garderait le silence.

La fille des époux Bancal, la petite Madeleine, âgée de cinq ou six ans, blottie dans son berceau, éveillée par le bruit, avait tout vu, en regardant à travers un trou du rideau d’indienne qui enveloppait son lit. Bastide s’aperçut de la présence de l’enfant, qui fit semblant de dormir ; il dit à la femme Bancal : « Il faut tuer ta fille ; je te donnerai quatre cents francs. » La Bancal consentit. Le cadavre de Fualdès, entouré d’une toile d’emballage, lié comme un ballot, fut porté jusqu’à un coude de l’Aveyron et jeté à la rivière ; un remous le ramena à la surface et le poussa entre des saules, où il fut trouvé, dès le lendemain matin. La rumeur fut énorme. Bancal, qui s’était chargé de tuer sa fille Madeleine, recula devant le crime. Dans la matinée qui suivit l’assassinat, l’enfant avait déjà raconté à une de ses camarades que, pendant la nuit, chez son père, on avait « saigné un monsieur bien méchant ». Mme Manson n’avait pas gardé le secret qui l’étouffait ; elle l’avait confié à son amant, le capitaine Clémandot ; celui-ci, comprenant la gravité de la révélation, n’avait point hésité à la transmettre à la justice.

On arrêta Bastide, Jaussion, les époux Bancal et les complices en sous-ordre. Deux jours après son entrée en prison, Bancal était mort ; une veuve Ginestat, témoin important, mourut subitement et sans maladie apparente. Pendant la soirée de l’assassinat, deux petits Savoyards avaient joué continuellement de la vielle autour de la maison Bancal ; on les rechercha, sans les pouvoir découvrir. Dix-neuf ans plus tard, en 1836, on retrouva leurs corps et leurs instruments enfouis dans un coin du jardin de Bastide. Mme Manson, le témoin principal, faisait des demi-aveux, les rétractait, se démentait et agissait sous une impression de terreur qu’elle ne parvenait pas à dissimuler. Le procès, jugé à Rodez, cassé pour vices de forme, renvoyé devant la Cour d’Albi, occupa trente-quatre séances, fit comparaître plus de quatre cents témoins et se termina par la condamnation à mort de cinq des accusés.

La justice était satisfaite, mais la curiosité publique ne l’était pas. À Rodez, on disait couramment que les principaux coupables n’avaient point été inquiétés, que le gouvernement avait reculé devant l’excès du scandale et que la moitié de la ville était complice — complice moral — de l’assassinat. Malgré l’enquête, malgré la déposition des témoins, malgré le débat public, le motif du crime restait douteux, sinon ignoré. Les habitants de Rodez ne croyaient guère à une extorsion d’argent ; Bastide et Jaussion étaient plus riches que Fualdès. Celui-ci avait été magistrat sévère et dur ; quelque vieille vengeance avait-elle été exercée contre lui ?

À cette époque, les passions politiques étaient très surexcitées en France, surtout dans le Midi, où le soleil chauffe les têtes. Fualdès avait été juré au tribunal révolutionnaire que présida Fouquier-Tinville ; il siégeait le jour où fut jugée Charlotte Corday et signa au procès-verbal. Toutes ces causes et d’autres encore furent commentées, développées, combattues, admises, rejetées, et déroutèrent si bien l’opinion qu’elle n’a jamais pu se fixer, et qu’à l’heure où j’écris elle hésite encore et n’a point dégagé le vrai mobile du crime. On a dit que les meilleures familles de Rouergue étaient compromises dans ce meurtre, où elles avaient été entraînées par des considérations politiques et religieuses ; on ajoutait, comme preuve à l’appui, que Madeleine Bancal, placée dans un couvent de religieuses, recevait une éducation qui n’était point en rapport avec sa naissance et sa position sociale. Ceci était répété comme un on-dit auquel il ne fallait point donner créance et comme une preuve de la malignité des propos de petite ville. Or c’est précisément sur Madeleine Bancal que je puis fournir un étrange renseignement.

J’ai pour ami et pour médecin le docteur Maxime Legrand, homme doux, savant, véridique, point charlatan et plus âgé que moi de quelques années. Un soir, après dîner, au mois d’avril 1876, nous causions du procès Fualdès, nous en reprenions les incidents et nous y cherchions la vérité qui nous échappait, comme à tant d’autres. Legrand se mit à rire, et, de son fort accent bourguignon, il me dit : « J’imagine que Madeleine Bancal a fait un beau mariage. — Et pourquoi ? » Il me raconta alors une histoire tellement singulière que je le priai de vouloir bien m’en faire une note. Cette note, il me l’envoya le lendemain et je la reproduis ici textuellement :

« En 1840, je demeurais rue Mazarine, n° 57, à l’hôtel du Grand Balcon, tenu par M. et Mme Servais.

« La maison était pleine de jeunes étudiants ; deux locataires seulement faisaient exception : Vigroux, né à Silvanès (Aveyron), et Demoll, originaire de la Franche-Comté. Ils avaient environ trente-cinq ans, nous paraissaient très vieux et travaillaient tous deux à l’Encyclopédie du Droit, sous la direction de M. Carteret.

« Demoll, qui s’est, peu de temps après, brûlé la cervelle dans l’île Louviers, détestait Vigroux, qu’il affirmait être affilié à la Société de Jésus.

« Quant à Vigroux, maigre, petit, très noir, très laid, en butte aux railleries incessantes de la table d’hôte, il m’avait pris en affection, parce que j’étais le seul qui ne se moquât pas trop haut de ses croyances religieuses et de ses opinions légitimistes ; de plus, je ne le saluais jamais du sobriquet compliqué qu’on lui avait forgé en commun : « Vigroux-Cougous-Kihuiscouillebobotte ».

« Pour me distraire d’un assez violent chagrin et pour me faire reprendre goût au travail, il me proposa de devenir le médecin des eaux de Silvanès (thermales-ferrugineuses), alors abandonnées et que l’on songeait à remettre en vogue. Je ne faisais que commencer mes études, et le but était trop éloigné. Je partis et fis à peu près la moitié du tour de la France à pied et le sac sur le dos.

« À mon retour, il m’accueillit plus amicalement que par le passé. Il me dit un jour, en grande confidence, que, si je voulais me marier, il connaissait une demoiselle, un peu plus âgée que moi, point désagréable de sa personne, douée de toutes les qualités désirables, parfaitement élevée dans un grand pensionnat religieux (où elle était encore), orpheline et devant recevoir en dot une somme de huit cent mille francs. Il désirait me la montrer, avant de m’en dire le nom. Sur mon refus de commencer aucune démarche, avant de savoir de qui il s’agissait, il se décida enfin — au bout de plusieurs semaines — à m’avouer qu’il s’agissait de la fille de la Bancal.

« L’affaire en est restée là.

« 22 avril 1876.

« Max. Legrand. »

Le docteur Legrand, que je connais depuis trente ans, est incapable de mentir ; sa note doit être considérée comme l’expression absolue de la vérité. On peut en conclure que de hautes influences ont veillé sur la fille de l’homme dans la maison duquel le crime a été commis, et que la discrétion avait son prix, puisqu’on la payait huit cent mille francs, à une époque où de pareilles dots étaient rares. Mais quels étaient les personnages qui avaient intérêt à enfouir ce meurtre sous un silence prolongé ? On ne le sait pas encore et il est probable qu’on ne le saura jamais[28].

Le seul procès criminel qui, du temps de Louis-Philippe, aurait pu avoir un retentissement analogue au procès Fualdès, est celui du duc de Praslin. La mort interrompit l’instruction : le duc, se voyant non seulement soupçonné, mais découvert, s’empoisonna. On a dit qu’il mourut en chrétien : grand bien lui fasse ! On a prétendu que, pour éviter des débats publics qui eussent déshonoré une des bonnes familles de France, on avait fait passer le duc en Angleterre et que l’on avait faussement répandu le bruit de sa mort. C’est là une légende comme il s’en crée toujours dans le peuple, lorsque quelque grand événement social se produit. Le duc de Choiseul-Praslin n’a pas survécu à la dose d’arsenic et de laudanum qu’il a absorbée dans la nuit du 24 août 1847 ; son cadavre a été porté au cimetière du Sud. Sous un fouillis d’arbres, j’ai vu une pierre tombale muette ; pas un nom, pas une date ; elle recouvre les restes de l’assassin.

Jamais crime ne fut plus bête, plus maladroit, plus odieux que celui-là. On reste confondu, lorsque l’on en examine les circonstances. Je me rappelle la duchesse ; c’était une femme grasse, très blanche, qui avait été et qui était encore belle. Sans habileté dans sa conduite à l’égard de son mari, le poursuivant de ses désirs, lui écrivant vingt lettres par jour, le harassant de reproches et de souvenirs ; passionnée, violente et jalouse, elle représente un type assez rare, celui de la nymphomane vertueuse qui ne peut pardonner à l’époux légitime de ne point partager sa surexcitation. La présence dans sa maison, à sa table, d’une institutrice avec laquelle elle était en contact perpétuel et que le duc protégeait trop ouvertement l’exaspérait. En outre, c’est à elle que la fortune appartenait ; mariée sous le régime dotal, elle ne déliait pas volontiers les cordons de sa bourse, et le duc se sentait humilié lorsqu’elle opposait des refus aux demandes d’argent qu’il adressait. Le duc de Praslin était propriétaire du château de Vaux, ancienne résidence du surintendant Fouquet, domaine immense, de coûteux entretien et qui était une lourde charge. Les réparations indispensables étaient ajournées ; la duchesse refusait les sommes nécessaires aux travaux. Il y eut à ce sujet des discussions âpres, des menaces et, dit-on, des voies de fait.

Une nuit, à Vaux, la duchesse vit entrer dans sa chambre un homme qui avait le visage couvert d’une étoffe noire et qui tenait un fusil en main. Elle jeta un cri d’effroi ; l’homme disparut. Le lendemain, elle en parla ; son mari lui dit qu’elle avait rêvé. L’animosité entre les deux époux était parvenue au dernier terme ; il fut question d’une séparation judiciaire, et des avoués furent même constitués. La princesse Adélaïde, sœur de Louis-Philippe, intervint ; elle pria le duc et la duchesse de Praslin d’éviter le scandale d’un procès public ; le duc était pair de France, la duchesse était fille du maréchal Sébastiani ; position oblige ; le roi « sera reconnaissant si une réconciliation sincère met fin à des dissentiments qui ne sont que des malentendus et qu’il ne faut pas révéler au public ». Malheureusement, on obéit à la princesse Adélaïde, et les deux forçats du mariage, rivés à la même chaîne, promirent de vivre en bonne intelligence. L’accalmie ne fut pas de longue durée et les querelles recommencèrent.

Le duc tua sa femme ; elle se défendit ; il s’acharna ; sa main était mal assurée ; il la frappa de vingt-six coups de couteau et, comme elle luttait encore, il l’assomma à l’aide d’un pistolet d’arçon à crosse garnie de cuivre. Le meurtre était à peine commis que les gens de l’hôtel en avaient connaissance. Il était six heures du matin. Le premier représentant de l’autorité qui arriva fut le préfet de Police, Gabriel Delessert. Il aimait beaucoup la duchesse de Praslin, qui était de ses relations intimes. Il vit le cadavre et, s’éloignant avec horreur, il se laissa tomber sur un canapé, dans le salon voisin de la chambre du crime, et pleura, la tête dans les mains. Pendant qu’il était là, il comprit que quelqu’un se tenait devant lui ; il regarda et vit Allard, le chef du service de sûreté. Gabriel Delessert, sanglotant, ne put que lui dire : « Eh Bien ? » Allard répondit : « Ça, monsieur le Préfet, c’est un coup d’amateur ! » Puis, après quelques secondes de silence, il ajouta : « Il faut arrêter le duc ! »

Gabriel Delessert s’enferma seul avec l’assassin ; de ce qui se passa entre eux je ne sais rien d’une façon positive ; j’ai interrogé Gabriel Delessert, il m’a répondu : « J’ai fait une sorte d’enquête sommaire, et je me suis retiré. » Je n’en crois rien ; Mme Delessert, qui était une amie d’enfance de la duchesse de Praslin, était plus explicite et disait : « Grâce à Gabriel, ce malheureux n’a pas eu à comparaître devant la Cour des pairs. » J’imagine, en effet, que le préfet de Police, n’ayant pas encore livré le misérable à la justice, l’a engagé à se débarrasser d’une existence réservée à l’échafaud, car la qualité seule du coupable devait empêcher la grâce royale de descendre sur lui. Cette opinion m’est personnelle, et, quoiqu’elle soit appuyée sur un propos sérieux de Mme Gabriel Delessert, on fera bien de ne l’accepter qu’avec réserve.


CHAPITRE IV

LA RÉVOLUTION DE FÉVRIER



SCANDALES. — CAMPAGNE RÉFORMISTE. — DÉFAILLANCE DU POUVOIR. — LE COUP DE FEU SUR LE BOULEVARD DES CAPUCINES. — RÉUNION CHEZ ODILON BARROT. — D’OÙ VIENT LA LÉGENDE DU COUP DE PISTOLET DE LAGRANGE. — LE MINISTÈRE DE LA JUSTICE MENACÉ. — LE SERGENT-MAJOR GIACOMONI. — LE COUP DE FEU. — SAUVE QUI PEUT. — PROMENADE DES CADAVRES. — RÉCIT DE GIACOMONI. — L’ACTION DES BONAPARTISTES. — LE SOIR DU 24 FÉVRIER. — UN VAINQUEUR. — FIALIN ET LE PRINCE NAPOLÉON. — MADAME GORDON. — « ARROSEZ LE PEUPLIER. » — LE PRINCE NAPOLÉON COMBATTANT AU 24 FÉVRIER. — LA FUITE DU ROI ET DE LA FAMILLE ROYALE. — RÉPUBLICAINS ET SOCIALISTES. — ENCORE LE MAPAH. — LES ARBRES DE LA LIBERTÉ. — LE CLUB DES FEMMES. — L’INSURRECTION DE JUIN. — LE GÉNÉRAL CAVAIGNAC. — LE SCRUTIN DU 10 DÉCEMBRE 1848. — ENTREVUE DU PRINCE NAPOLÉON ET DU PRÉFET DE POLICE. — PROJET DE COUP D’ÉTAT. — REFUS DE CAVAIGNAC. — ÉLECTION. — DIVISION DES PARTIS. — IMPUISSANCE PARLEMENTAIRE. — LE PRÉSIDENT SEUL CONTRE TOUS. — LE PRINCE SILENCIEUX.



LE meurtre de la duchesse de Praslin fut une cause de grave émoi pour le gouvernement de Louis-Philippe ; on était à peine remis du procès scandaleux qui avait démontré qu’un banquier comme Pélaprat, qu’un général de division, Despans-Cubières, qu’un ancien ministre, Teste, s’étaient rendus coupables de concussion ; bientôt un officier d’ordonnance du duc de Nemours allait être surpris trichant au jeu. La société française semblait entrer en dissolution, et les gens qui avaient l’oreille fine prétendaient entendre le craquement du trône. Quoique les dernières élections (1846) eussent donné la majorité à ce que l’on appelait alors le « système », l’opposition avait déployé une énergie extrême pour mettre le pouvoir en échec.

À Paris, dans je ne sais plus quelle circonscription, trois électeurs républicains allèrent chercher un de leurs amis malade, presque mourant. On lui parla du devoir, de l’intérêt du « parti », on évoqua le patriotisme et on fit si bien que le pauvre homme se laissa mettre en fiacre pour être conduit à la salle du scrutin. Au vingtième tour de roue, il avait rendu son âme à Dieu. Ses compagnons, épouvantés, se sauvèrent, et le cocher ramena le cadavre à domicile. Le dénouement fut comique, car le promoteur de cette équipée, qui, je crois, se nommait Berlioz, fut nommé commissaire de police peu de temps après.

Battue aux élections, l’opposition voulut faire une sorte d’appel au pays ; elle inventa l’« agitation légale » et imagina de réclamer la réforme électorale, c’est-à-dire l’abaissement du cens et l’adjonction de ce que l’on nommait les « capacités ». Le branle fut donné par quelques députés enragés de n’être pas ministres ; on mit en mouvement la machine qui devait renverser le gouvernement de Louis-Philippe et envoyer la dynastie d’Orléans rejoindre la dynastie des Bourbons. La campagne commença en 1847 pendant l’été : promenades à travers la France, banquets, discours, veau rôti, toasts et salade. Les journaux libéraux disaient : « C’est une croisade libérale » ; les journaux conservateurs ripostaient : « Vous déchaînez l’hydre de l’anarchie ! » On n’était pas en reste de lieux communs, et la rhétorique frelatée coulait à pleins bords. Les deux meneurs étaient Odilon Barrot et Duvergier de Hauranne ; l’un, enflé, gonflé, boursouflé, se croyant homme d’État parce qu’il crevait de vanité et profond parce qu’il était creux ; l’autre, trempé de vinaigre, spirituel, médisant, révolutionnaire instinctif et faisant le mal avec une inconscience intrépide. Dans la coulisse, ricanant derrière ses besicles, ne se montrant pas, prêt à récolter les foins que les nigauds fauchaient pour lui, Adolphe Thiers, que le maréchal Soult appelait un méchant foutriquet, que Gambetta devait nommer un petit serpent à lunettes, se tenait aux aguets et tirait Guizot par les jambes, afin de le faire tomber et de prendre sa place. L’histoire de cette période est écœurante ; elle remit en question les destinées de la France, qui n’a pas eu à s’en louer.

J’ai entendu raconter à Édouard Bertin, qui fut directeur du Journal des Débats et très initié aux choses politiques du règne de Louis-Philippe, que Guizot, loin d’être opposé à la réforme électorale, était au contraire décidé à l’accorder. C’est Duchâtel, alors ministre de l’Intérieur, homme autoritaire et de visée courte, qui ne voulut jamais consentir aux modifications réclamées par l’opposition, sous prétexte que de telles concessions déplaceraient la majorité. Le refus obstiné de Duchâtel laissa la majorité en place, mais déplaça la royauté. C’est un résultat qu’il n’avait pas prévu. Édouard Bertin le considérait comme l’auteur responsable de la révolution de Février.

Elle fut bête et violente, cette révolution, et son dénouement fut ridicule. Faite au nom du droit de réunion, de la liberté de la presse, de tous les droits et de toutes les libertés, elle aboutit à l’Empire, qui fit ce que l’on sait des libertés et des droits. Je l’ai vue passer, je l’ai regardée de près, et j’ai raconté ce que j’en savais[29]. Je ne répéterai pas ce que j’en ai dit ; je ne reviendrai que sur un seul fait, qu’il importe de bien spécifier, car il absout un innocent injustement accusé et il fixe une responsabilité. Le roi, dans la journée du 23, avait consenti à se séparer de Guizot et avait chargé le comte Molé de constituer un ministère. À cette nouvelle, Paris avait été en joie, et de tous côtés on avait illuminé. Le soir, un incident se produisit au boulevard des Capucines ; une bande de gens du peuple, portant des lanternes, avait voulu forcer les lignes d’un régiment qui barrait la voie publique. Un coup de feu fut tiré ; la troupe, se croyant attaquée, riposta ; il y eut des morts, des blessés ; l’émotion calmée se ranima, et, le lendemain, Louis-Philippe était obligé de quitter Paris.

Ce coup de feu, qui détermina l’explosion des colères populaires, fut considéré comme le résultat d’un guet-apens ; on ne crut pas à un accident fortuit, on crut à un crime prémédité et on accusa un révolutionnaire de ces temps-là, nommé Lagrange. Cela est devenu une légende, et l’on dit : le coup de pistolet de Lagrange, comme on dit : le coup de couteau de Ravaillac. Cette légende, je voudrais l’arrêter avant qu’elle n’entre dans l’histoire, et je vais transcrire un chapitre que j’ai publié en 1876 et qui, certainement, est ignoré de ceux qui lisent ces pages.

« LE COUP DE FEU DU BOULEVARD DES CAPUCINES.

« Pendant que les événements s’accéléraient, on discutait chez Odilon Barrot ; des députés de l’opposition, des journalistes agitaient la question de savoir si l’on devait se contenter d’un ministère dont le comte Molé serait le chef et qui ne contenait aucun des meneurs du parti réformiste. Quelques individus étaient venus faire une manifestation sous les fenêtres d’Odilon Barrot ; il y avait un échange de clameurs et de discours ; Garnier-Pagès, jouant, comme toujours et partout, son rôle de mouche du coche révolutionnaire, n’avait point négligé cette occasion de débiter quelques lieux communs. On s’était remis à discuter, lorsque M. Chambaron, secrétaire d’Odilon Barrot, qui avait été aux informations sur les boulevards, entra dans l’appartement et, fort ému, raconta qu’il venait de voir une bande considérable d’émeutiers se diriger vers le ministère des Affaires étrangères[30], et que la troupe de ligne semblait disposée à lui interdire le passage ; il ajouta que ce groupe, fort désordonné, était conduit par un individu de haute stature et barbu, dans lequel il avait cru reconnaître Lagrange. À ce moment, on entendit le bruit de la fusillade[31].

« Ce fut ce mot, légèrement jeté au milieu d’hommes effarés, qui donna naissance à la légende du coup de pistolet. Cette appréciation, qui n’était qu’une erreur involontaire dans la bouche de M. Chambaron, étonne sous la plume de Lucien de La Hodde[32], qui ne devait pas ignorer où était Lagrange à cet instant. Charles Lagrange était un grand garçon, maigre, le visage ravagé, porteur de longs cheveux et qui jadis avait obtenu une sorte de notoriété pour la part qu’il avait prise, en avril 1834, à l’insurrection de Lyon. C’était une fort pauvre cervelle et simplement un médiocre énergumène qui perdait, à faire de la politique de tabagie, un temps qu’il eût mieux fait d’employer à apprendre quelque chose. Élu plus tard député à la Constituante, il y prononça un mot qui peint l’homme. Il s’agissait de décider si l’on maintiendrait à Mme la duchesse d’Orléans le douaire stipulé par le contrat de mariage ; nul légiste n’hésitait, car la qualité d’une personne ne peut créer une exception pour une loi de droit commun ; mais Lagrange ne l’entendait pas ainsi ; son argumentation porta sur la fortune des Orléans : « Le citoyen beau-père est très riche », disait-il ; « le citoyen beau-père », c’était le roi Louis-Philippe. Après le coup d’État du 2 décembre 1851, Lagrange fut expulsé de France, où l’on aurait pu le laisser sans danger. Il se réfugia en Hollande ; il y fut commissionnaire en vins et mourut à La Haye, le 22 décembre 1857.

« À l’heure où on l’accusait de décharger un pistolet sur les troupes, afin d’amener une collision dont le parti révolutionnaire, représenté par la Société des Saisons et la Société Dissidente, pourrait profiter pour chasser la royauté au profit de la république, il était au Gros-Caillou, cherchant à soulever les ouvriers de la manufacture des tabacs, qui ne répondaient guère à son appel. Le fait qui produisit la catastrophe fut inopiné et la responsabilité en incombe à un sous-officier du quatorzième de ligne. Le régiment était caserné à Courbevoie. À la fin du jour, il reçut l’ordre de venir prendre dans Paris des positions désignées. Il était sous le commandement du lieutenant-colonel Courant, car son colonel, M. Ortoli, était malade à l’infirmerie du Val-de-Grâce. Le régiment se composait de trois bataillons ; l’un fut envoyé sur le quai aux Fleurs, près du Palais de Justice ; l’autre sur la place du Palais-Royal ; le dernier enfin, celui qui nous occupe, conduit par le lieutenant-colonel et commandé par le chef de bataillon de Bretonne, vint s’établir à sept heures du soir devant le ministère des Affaires étrangères. Il était composé de huit compagnies précédées de la musique du régiment.

« Les ordres transmis au colonel Courant lui prescrivaient de protéger la demeure de Guizot et d’intercepter la circulation sur le boulevard. À huit heures et demie, un bataillon de la deuxième légion de la garde nationale était venu, sous la direction du colonel Talabot, se placer devant le détachement du quatorzième de ligne, qu’il couvrait, faisant face vers la Bastille. Si ce bataillon avait reçu le premier choc de la bande qui parcourait les boulevards pour faire illuminer les maisons, il est probable que tout se serait passé en pourparlers et qu’un accident de si grave conséquence eût été évité. Malheureusement, un autre groupe insurrectionnel s’était porté, place Vendôme, devant la Chancellerie, criant : « À bas Hébert ! » — qui était alors ministre de la Justice et peu populaire, — exigeant que l’on illuminât à l’hôtel et menaçant d’y mettre le feu, si l’on n’obéissait pas. Il y eut un moment de trouble parmi les soldats du poste de l’état-major, voisin de la Chancellerie, et l’on fit demander du secours au colonel Talabot. Celui-ci, au lieu d’envoyer deux ou trois compagnies pour maintenir la foule, que la vue de quelques lampions placés en hâte sur le balcon du ministère avait déjà calmée, mit tout son bataillon en marche, se rendit place Vendôme par la rue des Capucines et découvrit le quatorzième de ligne qui, dès lors, formait tête de colonne et semblait protéger les dragons, massés derrière lui.

« Les compagnies étaient disposées en une sorte de bataillon carré, au centre duquel s’ouvrait un vide, où la plupart des officiers étaient réunis autour d’un lieutenant-colonel, qui était à cheval ; les soldats avaient l’arme au pied ; quelques vedettes indiquaient aux curieux et aux promeneurs les passages libres de la rue Saint-Augustin, de la rue Basse-du-Rempart, de la rue Caumartin, de la rue de Sèze ; on obéissait à la consigne et nul n’y faisait résistance.

« À neuf heures et demie, la colonne qui parcourait les boulevards en portant des lanternes et en criant d’illuminer se trouva face à face avec les soldats ; ceux-ci avaient serré les rangs et portaient l’arme au bras. Au cri : « On ne passe pas ! » la bande fit halte ; la queue, marchant toujours, poussa la tête, et il y eut quelque confusion. Les sentinelles s’étaient repliées devant la foule. Le lieutenant-colonel fit ouvrir la première division de son détachement et, seul, s’avança : « Que voulez-vous ? — Nous voulons que le ministre des Affaires étrangères illumine ! — Ça ne me regarde pas ! — Laissez-nous passer ! » Le lieutenant-colonel répliqua avec beaucoup de douceur : « Mes enfants, je suis soldat et je dois obéir ; j’ai reçu la consigne de ne laisser passer personne, et vous ne passerez pas. Si vous voulez aller plus loin, prenez la rue Basse-du-Rempart. » La foule cria : « Vive la ligne ! » M. Courant reprit : « Je suis très touché de votre sympathie ; mais je dois faire exécuter les ordres supérieurs ; je ne puis vous laisser passer. »

« À ce moment, un homme barbu, qui tenait une torche et semblait guider la colonne, fit un pas vers le colonel et lui cria : « Vous n’êtes tous que de la canaille ; je vous dis que nous passerons ; c’est notre droit ! » Il y eut des murmures parmi les soldats ; le lieutenant-colonel étendit la main, comme pour les calmer, et répondit : « J’ignore quel est votre droit, mais je sais quel est notre devoir et je n’y faillirai pas. » L’homme dit alors : « Toi, tu n’es qu’un blanc-bec ; je vais te griller la moustache », et, d’un geste rapide, il porta sa torche au visage du lieutenant-colonel, qui rejeta la tête en arrière. Un sergent de grenadiers placé en serre-file fit un bond en avant et coucha en joue l’homme qui tenait la torche.

« Ce sergent était un Corse et s’appelait Giacomoni ; c’était un excellent soldat, ponctuel, dévoué, soumis à la discipline et ayant pour M. Courant un de ces attachements passionnés qui ne sont pas rares chez les hommes de son pays, quoique le lieutenant-colonel fût « un continental », comme on eût dit du côté d’Ajaccio. Le fusil était à peine abaissé qu’il fut relevé par le capitaine de Ventiny, qui s’écria : « Êtes-vous fou ? Qu’est-ce que vous faites ? » Giacomoni, tout en conservant son arme dans une position menaçante, répondit : « Puisque l’on veut faire du mal au colonel, je dois le défendre, n’est-il pas vrai ? » Le capitaine répliqua : « Restez tranquille ! » Trois ou quatre fois de suite, la même scène se renouvela, et M. de Ventiny écarta le fusil du sergent, qui continuait à dire : « Mais puisqu’on fait du mal au colonel. » Cependant les curieux, massés sur les trottoirs, criaient : « Ils passeront ! Ils ne passeront pas ! » Le tumulte était excessif ; les cris se mêlaient : « À bas Guizot ! Vive la Réforme ! Allons-nous-en ! Vive la ligne ! Laissez-nous passer ! Illuminez ! Illuminez ! » Ces clameurs confondues bruissaient comme un ouragan. L’homme barbu, s’adressant au lieutenant-colonel, lui cria : « Une dernière fois, veux-tu nous laisser passer ? — Non ! » L’homme fit un nouvel effort pour frapper M. Courant au visage avec sa torche. Le lieutenant-colonel se retira derrière sa première division, formée sur trois rangs, et commanda : « Croisez la baïonnette ! » Giacomoni ajusta l’homme et fit feu ; l’homme s’effondra sur lui-même. Comme disent les chasseurs, il avait été brûlé à bout portant. Voilà quelle est la détonation que l’on a entendue avant les autres et qui fit croire à un coup de pistolet intéressé, tiré par les émeutiers.

« Le coup de fusil du sergent Giacomoni fut une sorte de commandement pour ces malheureux soldats, pressés par la foule et se croyant en péril ; deux compagnies firent machinalement feu ; cinquante-deux personnes tombèrent, mortes ou blessées. Les groupes étaient compacts et touchaient presque le premier rang du quatorzième de ligne. L’ahurissement des soldats était tel qu’ils tiraient les uns sur les autres. Ce fut un effarement sans nom ; tout le monde se sauva, les plus lestes sautant par-dessus les balustrades de la rue Basse-du-Rempart, qui était alors en contrebas de deux mètres avec le boulevard, les plus avisés se jetant à plat ventre ; les autres, affolés, courant devant eux, sans savoir où ils allaient.

« L’imitation sympathique est la maladie nerveuse des foules : une terreur justifiée avait emporté tous les individus qui composaient la colonne de la manifestation ; mais que penser de la panique qui saisit les soldats ? Ils se mirent à fuir par la rue de Sèze, par la rue de Luxembourg (actuellement — 1882, — Cambon), par la rue Neuve-des-Capucines ; le lieutenant-colonel Courant, dressé sur ses étriers, avait beau crier : « Quatorzième de ligne ! vous vous déshonorez ! » rien ne pouvait arrêter l’élan de ses hommes ; les dragons les imitèrent et partirent à fond de train vers la place de la Concorde. Chacun sait ce qui se passa, après cette fusillade meurtrière. Seize cadavres ramassés, placés sur un chariot rencontré par hasard et qui transportait une famille d’émigrants à la gare de l’Ouest, furent promenés dans Paris, à la clarté des torches, aux cris de : « Vengeance : on égorge nos frères ! » La joie qui avait soulevé la ville entière vers six heures du soir, lorsque l’on avait appris la démission acceptée du ministère Guizot, faisait place, chez les défenseurs du pouvoir, à une stupeur profonde et, chez ses adversaires, à une inexprimable irritation. Les hommes des sociétés secrètes, — qui n’avaient jamais cessé de fonctionner, malgré Doullens et le Mont-Saint-Michel[33], — se cherchèrent, se trouvèrent, se réunirent et se résolurent à profiter de ce que l’un d’eux eut le courage d’appeler « cette bonne aubaine ». On sonna le tocsin dans la plupart des églises, on dépava les rues, on pilla les boutiques d’armuriers et, avant la fin de la nuit, la ville était, comme l’on dit, hérissée de barricades.

« Les émeutiers ne furent point inquiétés pendant leurs préparatifs de combat ; toutes les troupes se retiraient, semblant faire un mouvement concerté vers le Palais-Royal, les Tuileries, la place de la Concorde et les Champs-Élysées ; on paraissait abandonner le centre de la ville à l’insurrection et réserver les derniers efforts de la défense pour la résidence du roi et la Chambre des députés. Était-ce un plan stratégique destiné à grouper sur un seul point toutes les forces disséminées et qui permît de reprendre l’offensive, pour éviter une révolution dont l’immense majorité de la population ne voulait pas ? Nullement ; c’était une retraite[34]. »

C’est de Giacomoni lui-même que je tiens ces détails, et j’ai pu en contrôler l’exactitude. En 1859, j’étais à Gênes, au moment où Napoléon III venait de gagner la bataille de Solférino. Les blessés des combats précédents avaient été distribués dans les principales villes du Piémont ; Gênes en avait reçu un nombre considérable. J’allais souvent à l’hôpital della Lanterna voir un de mes camarades de collège, le lieutenant-colonel de Ferrussac, qui, à Montebello, avait été frappé d’une balle au pied. Un jour que j’étais près de lui, il me parla d’un capitaine grièvement blessé que l’on soignait dans une chambre voisine, et qui semblait abandonné, car il était réduit à la compagnie de son « planton ».

Je m’empressai d’aller offrir mes services à ce pauvre délaissé, qui parut me recevoir avec quelque défiance. J’aperçus un homme de haute taille, de visage énergique, d’humeur sombre, poli avec une nuance de froideur peu dissimulée. C’était le capitaine Giacomoni. Il avait eu le dos traversé par une balle au-dessous des épaules et était persuadé que sa blessure était mortelle. Je multipliais mes visites, j’apportais des fruits, je refaisais le pansement, je prêtais des livres, je racontais les nouvelles de la guerre ; le capitaine s’habitua à moi, finit par me prendre à gré, et de son humeur revêche il ne resta plus vestige. Entraîné dans une causerie sur les incidents de sa vie de soldat, il me fit le récit que l’on vient de lire et reconnaissait que son coup de feu avait eu des conséquences qu’il ne prévoyait guère, lorsqu’il le lâcha imprudemment. Il me dit : « J’avais à côté de moi un de mes « pays », un homme de Sartène, qui était sergent et s’appelait Pietro Paulo Pietri ; quand j’eus tiré, il me dit : « Ah ! malheureux, qu’est-ce que tu as fait ! » Je résumai, le jour même, les faits que Giacomoni m’avait racontés, et cette note fut jetée dans les cartons où s’empilaient mes paperasses.

En 1874, j’eus à étudier l’organisation de l’état civil[35] et j’allais souvent, aux annexes du palais du Luxembourg, interroger les chefs de service pour recueillir les éléments de mon travail. J’eus besoin de quelques documents qui furent réunis et expédiés chez moi. L’employé qui me les apporta me fit passer sa carte. P. P. Pietri ; ce nom réveilla mes souvenirs ; je fis asseoir le messager, je causai avec lui, et, l’interrogeant brusquement, je lui dis : « N’avez-vous pas été sergent au quatorzième de ligne ? — Oui. — N’étiez-vous pas sur le boulevard des Capucines, dans la soirée du 23 février 1848 ? — Oui. — Est-ce que Lagrange a tiré le coup de pistolet qu’on lui a attribué ? » Mon interlocuteur hésita, puis il me répondit brusquement : « Non ; celui qui a fait ce mauvais coup n’est plus de ce monde, et je puis le nommer sans le compromettre. Il a pris sa retraite en qualité de capitaine, il s’est retiré en Corse et y est mort d’un anthrax en 1860 ; il s’appelait Giacomoni » ; et il me donna des détails qui étaient en concordance absolue avec ceux que je devais au blessé della Lanterna. Dès lors, je n’ai point hésité à accorder à ce récit le crédit dont il est digne, car les faits m’ont été racontés par l’auteur de l’acte même et par un témoin oculaire. Du reste, Lagrange a toujours nié énergiquement, même devant les tribunaux (Cour d’assises de la Seine, 10 ou 11 mars 1850), le forfait dont l’esprit de parti l’avait accusé.

Par une étrange coïncidence, ce fut l’action irréfléchie d’un soldat corse qui ouvrit la voie au retour des Bonaparte. Leur parti était bien faible en 1848, au moment où éclata la révolution, et, sauf quelques obstinés, ne comptait plus guère d’adhérents. Ceux-ci, cependant, s’agitèrent dans la journée et prononcèrent le nom du prétendant qui avait mené si piteuse aventure à Strasbourg et à Boulogne-sur-Mer. Dans la soirée même du 24 février, j’en eus une preuve que je n’ai point oubliée. Louis de Cormenin, Gustave Flaubert et moi, nous étions devant le perron de l’Hôtel de Ville, vers dix heures et demie du soir, lorsque l’on proclama la République et la formation du nouveau ministère[36].

Pour revenir vers la place de la Madeleine, où j’habitais, nous prîmes route par les quais, qui étaient tristes et sombres, car presque tous les candélabres avaient été renversés. Quelques rares passants frôlaient silencieusement les parapets ; au-delà du fleuve noir, on apercevait à peine les toits pointus de la Conciergerie, confondus avec le ciel obscur. Les boutiques étaient fermées, de loin on entendait une voix avinée qui chantait un refrain patriotique. À cette époque, existait encore, au point de jonction du quai Le Peletier et du quai de Gesvres, une ruelle sordide que l’on appelait la rue de la Planche-Mibray. Elle consacrait le souvenir d’un pont volant en bois, jeté au milieu des marécages de la Seine et qui fut remplacé par le pont Notre-Dame, dont le premier pieu fut planté, le 31 mai 1413, par le roi Charles VI, escorté des ducs de Guyenne, de Berry et de Bourgogne.

C’était, en 1848, une ruelle tellement étroite que nulle voiture n’y pouvait circuler ; des réverbères se balançaient à seize pieds au-dessus du sol, car il avait été impossible d’y trouver l’espace nécessaire à l’établissement des candélabres ; c’était une sentine ; on y vidait toutes sortes de choses par les fenêtres ; le pavé disparaissait sous une couche de fumier ; elle était bien nommée Mi-Bray, car on y marchait en pleine fange. Cela ressemblait à un égout croupissant à ciel ouvert. En passant devant ce cloaque, je vis que l’entrée en était oblitérée par un cheval mort, déjà météorisé. Sur cette charogne un homme était assis ; blouse bleue, pantalons effilochés, casquette ravalée ; il dormait, tenant un fusil entre ses genoux. Je ne sais quelle pitié me prit ; la nuit était froide et il pleuvait par intervalles.

Je réveillai ce vainqueur, en lui disant : « Allez donc vous coucher ! » Il leva la tête, se frotta les yeux et me regarda d’un air hébété. C’était un jeune homme de vingt ans environ, un de ces vieux voyous comme il en grouille par milliers sur le pavé de Paris. D’une voix éraillée, il me répondit : « Non, il faut que je garde ma barricade ! » J’insistai : « Laissez là votre barricade ; il n’y a aucun danger à redouter, si ce n’est une fluxion de poitrine. — Non ! on m’a dit de garder ma barricade ; c’est la consigne ; je la garde ; parce que le duc de Montpensier est à Vincennes et qu’il va bombarder le peuple. » Je repris : « S’il n’y a que cela qui vous inquiète, vous pouvez aller dormir sur les deux oreilles ; du reste, tout est fini et vous devez être content : on vient de proclamer la République. »

À ce mot, il se leva, se pencha vers moi confidentiellement, et, me poussant au visage son haleine chaude d’alcool, il me répondit : « La République ! je m’en moque ; ce qu’il nous faut, c’est le prince Louis-Napoléon ! » Je fis un geste d’étonnement, il ajouta : « Oui, le prince Louis-Napoléon ; ce matin, il nous a fait distribuer des couteaux ! » Et, enlevant sa casquette, il en tira un couteau-poignard qu’il me montra. Je restai fort surpris, car le nom de Louis-Napoléon n’avait pas seulement effleuré ma pensée, pendant les événements dont j’étais le témoin depuis trois jours. L’homme se rassit sur le cheval, en me disant : « Voilà ! quant à la barricade, je la garde, à cause du duc de Montpensier. Bonne nuit, citoyen ! »

Longtemps après, lorsque l’empire de Napoléon III eut succédé à la présidence du prince Louis, j’eus l’explication de ce fait, qui était resté présent à mon souvenir. En février 1848, le prince Napoléon-Jérôme, sous le nom de comte de Montfort, habitait un entresol du boulevard de la Madeleine, au coin de la rue de la Ferme-des-Mathurins. Dans la matinée du 24, il vit entrer chez lui Fialin au nom duquel on a, depuis, accroché le titre de duc de Persigny. Celui-ci, qui avait été condamné en 1840 par la Cour des pairs pour participation au coup de main de Boulogne, était interné à Versailles, où il avait obtenu de résider. C’était, on le sait, un apôtre de l’impérialisme, et depuis longtemps il était persuadé que les noms de Napoléon et de Bonaparte suffiraient seuls à placer ceux qui le portaient à la tête du gouvernement de la France.

Son premier mot, en entrant chez le prince Napoléon, fut : « Monseigneur, les circonstances sont propices, il faut en profiter ; la monarchie s’écroule, l’empire va lui succéder ; je vais courir à Paris, faire de la propagande ; mais, pour cela, il me faut de l’argent, et je n’en ai pas ! — Ni moi non plus », répondit le prince, qui vivait alors d’une pension annuelle de six mille francs que lui servait son oncle, le roi de Wurtemberg. Persigny reprit alors : « Je ne puis cependant pas faire proclamer l’empire, avec un pantalon comme celui-ci », et, se retournant, relevant les pans de sa redingote, il prouva, par un geste à la fois héroïque et familier, que tous les œils-de-bœuf n’étaient pas au palais de Versailles. Le prince Napoléon se mit à rire, lui donna quarante francs et lui dit : « Allez vous acheter une culotte, et bonne chance ! »

Persigny s’éloigna au plus vite, entra chez le premier fripier venu, s’abrita dans un pantalon décent et se rendit à un café où il était attendu par le général Piat et par un romancier médiocre, intrigant, qui avait joué un rôle secondaire à l’Hôtel de Ville, lors de la révolution de 1830, et que l’on nommait Hippolyte Bonnélier. Les trois acolytes, après quelques instants d’entretien, se partagèrent les rôles. Bonnélier fut chargé de placarder sur les murailles, et particulièrement sur les piliers des arcades de la rue de Rivoli, de petites affiches manuscrites que Persigny avait préparées en grand nombre ; on y lisait : « Le prince Louis-Napoléon, l’héritier du vainqueur de Marengo et d’Austerlitz, peut seul sauver la France, qu’une monarchie coupable a précipitée aux abîmes. Peuple, souviens-toi des gloires de l’Empire ! »

Hippolyte Bonnélier partit pour remplir la mission qui lui avait été confiée, le général Piat et Persigny restèrent en conférence ; ils auraient voulu faire quelque chose de « grand », par exemple acheter toute une boutique d’arquebusier et en distribuer les armes au peuple, de la part de Louis-Napoléon. Mais l’argent manquait ; la culotte neuve avait ébréché les quarante francs de Persigny, et Piat, toujours besogneux, ne possédait pas un petit écu. Persigny eut une idée : « Allons chez Mme Gordon ; elle a aimé le prince ; elle comprendra qu’il faut saisir l’occasion aux cheveux et elle fera un sacrifice. »

Cette Mme Gordon avait été fort belle ; ancienne maîtresse du prince Louis-Napoléon, elle lui avait donné, lors de l’équipée de Strasbourg, des preuves de dévouement qui annonçaient une profondeur d’affection et une virilité peu communes. Les deux bonapartistes se rendirent chez elle et lui expliquèrent le genre de service qu’ils en attendaient. Elle avait trois mille francs ; elle les donna. C’était peu pour acheter des fusils, et, avec cette maigre somme, il ne fallait pas songer à payer comptant un magasin d’armurier. On se contenta d’une opération moins éclatante et l’on se rabattit sur une boutique de coutelier. On en découvrit une, dans le faubourg Saint-Antoine, et le marché fut promptement conclu. Le général Piat, Persigny et un troisième personnage dont j’ai oublié le nom, qu’ils avaient rencontré chez Mme Gordon et qui s’était spontanément joint à eux, distribuaient aux insurgés de bonne volonté des couteaux, des serpettes, des rasoirs et des sécateurs : « Au nom du prince Louis-Napoléon, disait Persigny, le neveu du grand Empereur ! » Puis, comme il est toujours bon de mettre un peu de mystère dans les œuvres de révolte, il ajoutait à voix basse et dans l’oreille : « Le mot d’ordre est : Arrosez le peuplier ! »

L’homme que j’avais vu, dans la soirée du 24 février, « gardant sa barricade », rue de la Planche-Mibray, avait eu sa part dans cette distribution, et son haleine prouvait qu’il n’avait pas arrosé que le peuplier ! Ces faits, peu importants par eux-mêmes, mais qui démontrent que les partisans de la restauration de l’Empire ne négligeaient aucune occasion de tenter la réalisation de leur rêve, sont restés inconnus jusqu’à ce jour ; ils m’ont été racontés, en détail, par le prince Napoléon-Jérôme et je les crois exacts. J’ai toujours ignoré la signification précise qu’il fallait attribuer aux mots : « Arrosez le peuplier ». A-t-on voulu jouer sur le mot latin populus, qui signifie à la fois, selon qu’il est masculin ou féminin, peuple et peuplier ? J’en doute ; c’eût été bien subtil et bien savantasse pour des émeutiers. J’ai interrogé le prince Napoléon à cet égard, il m’a répondu : « Persigny a dit cela comme il aurait dit autre chose. » C’est fort possible.

Le prince non plus n’était pas resté oisif, pendant la journée du 24 février. Voyant, dès le matin, les troupes défiler, la crosse en l’air, il avait compris que la monarchie de Juillet s’effondrait, entre l’abandon de l’armée et l’hostilité de la garde nationale. Il avait pris son parti et s’était dit que, puisqu’il y avait bataille, il devait combattre. Vêtu d’une blouse, coiffé d’un chapeau mou, armé d’un fusil de chasse, il avait couru jusqu’à la place du Palais-Royal et y avait fait le coup de feu contre les soldats abandonnés, sacrifiés dans le poste dit du Château-d’Eau, qui alors faisait face au palais et qui a été détruit, lors de la construction du nouveau Louvre.

Pour cette expédition — où j’aurais voulu ne le point voir paraître — il était accompagné de Pierre-Marie Piétri[37], le même qui fut sénateur, préfet de Police, et que Boittelle[38] remplaça en 1858, après l’attentat d’Orsini. Piétri était un homme d’énergie, conspirateur habile et qui avait passé une partie de son existence dans les Ventes des sociétés secrètes de l’Italie. Tous deux, le futur prince du sang, le futur grand fonctionnaire de l’Empire, se battirent comme de simples émeutiers et surent, plus d’une fois, donner l’exemple du courage. Ils se mêlèrent à la bande qui se rua sur le château des Tuileries, après l’incendie de la caserne, où une poignée de braves gens avait lutté contre l’insurrection dont elle était entourée de toutes parts. Le prince se promena avec curiosité dans les appartements royaux envahis par la foule et où, cinq ans plus tard, il devait être, après le souverain, le plus haut personnage. Le lendemain, 25 février, Pierre Piétri était nommé commissaire général de la République pour la Corse, autrement dit préfet à Ajaccio, et le prince Napoléon-Jérôme — Plon-Plon — se préparait au rôle politique que nous lui avons vu jouer.

Ceux qui pensaient alors au rétablissement de l’Empire n’étaient point nombreux et, quoique le prince Louis eût noué des relations avec quelques républicains convaincus — Louis Blanc, Peauger, Armand Marrast et bien d’autres, — pendant qu’il était à ce qu’il se plaisait à nommer « l’université de Ham », nul ne se doutait que le 24 février 1848 aurait pour conséquence le 2 décembre 1851. On eût ri si telle prédiction eût été faite, et cependant, si l’on eût pu voir les insanités dont on allait se repaître, les sottises et les violences que l’on allait commettre, les niaiseries à la fois prétentieuses et brutales que La Tribune et La Presse allaient échanger, on n’eût point été surpris d’un dénouement qui faisait succéder, à la logomachie et à l’inquiétude, le silence et le repos dont la nation avait besoin.

Que de fois, depuis ces événements, je me suis souvenu de l’émeutier de la rue de la Planche-Mibray qui, le soir même d’une révolution républicaine, appuyée par les légitimistes du Parlement, prononça du haut d’un cheval crevé, entre deux hoquets, le nom du prétendant impérial que l’avenir devait appeler à recueillir l’héritage ouvert par l’imprudence, l’ambition et l’envie.

La partie de Louis-Philippe n’était même pas compromise, le 23 février ; il la perdit avec une imbécillité sénile dont on reste stupéfait ; malgré la fusillade du boulevard des Capucines, malgré l’émotion qui en résulta, il suffisait de quelque vigueur pour tenir tête à l’émeute et empêcher le roi d’abandonner aux hasards de la violence les institutions qu’il avait juré de défendre. Ce n’était pas seulement sa couronne qui était en jeu, c’était la prospérité, c’était l’état social de la France. La nation s’était confiée à lui, en 1830 ; il ne fit rien pour la protéger et l’arracher à une révolution qu’elle ne désirait pas, dont elle resta longtemps atterrée. Un souverain n’a pas que sa personne et son trône à sauver ; il est pasteur de peuple et il doit avant tout veiller sur le troupeau. En ne faisant rien, dans la nuit du 23 au 24 février, en ne prenant aucune disposition sérieuse dans la matinée du 24, Louis-Philippe a été coupable et ceux qui le servaient ont été criminels.

Nul homme ne se rencontra qui fit acte d’énergie ; le maréchal Bugeaud pérora, au lieu d’aller, dès le point du jour, chercher la révolte dans ses repaires ; le duc de Nemours, commandant nominal en chef de l’armée, plus plein de morgue que jamais, méprisait trop la populace pour daigner s’en occuper et resta près du palais, au milieu de son état-major ; le duc de Montpensier estimait que son père était bien lent à abdiquer. Les deux hommes d’action de la famille d’Orléans, le prince de Joinville et le duc d’Aumale, étaient à Alger ; au reçu d’une lettre de François Arago, ils déguerpirent. La reine, se retrouvant hautaine dans ces circonstances, prononça un mot cruel et immérité ; lorsque le roi eut signé son abdication, elle se tourna vers la duchesse d’Orléans et lui dit : « Eh bien ! Hélène, vous devez être contente ! » La duchesse d’Orléans était si peu « contente » qu’elle égara un de ses enfants au milieu de la Chambre des députés.

La fuite fut honteuse. Le roi Charles X, voyageant à petites journées, dans ses voitures attelées de huit chevaux, avait quitté la France, entouré de sa maison militaire ; il ne se pressait guère, car il ne s’embarqua à Cherbourg que le 16 août 1830. Louis-Philippe se sauva et se cacha si bien que, pendant plusieurs jours, on ne sut ce qu’il était devenu. Déguisé, dépouillé de la perruque légendaire qui donnait à son visage l’apparence d’une poire, errant à Deauville, à Trouville, à Honfleur, il finit par prendre place à bord d’un paquebot anglais. Mettant le pied sur le sol de l’Angleterre, il disait aux douaniers : « Ils voulaient ma tête ! » N’était-ce pas plus simple de se faire tuer, à cheval, comme un soldat et comme un roi ? Cet homme était brave, cependant, d’une bravoure de race, naturelle et sans rien de théâtral ; le choc répété des événements avait désagrégé sa résolution et il ne put vaincre la défaillance dont il fut saisi. Le duc de Nemours ensevelit son uniforme sous le linceul d’une livrée de domestique et décampa. Le duc de Montpensier perdit sa femme, qui perdit ses souliers dans les boues de la plaine Saint-Denis.

Paris était une fois de plus délivré du « tyran » ; il en profita sans délai pour vider le sac aux sornettes. Les gens du National — les vainqueurs réels — voulaient que la révolution ne fût que politique, c’est-à-dire qu’elle leur donnât les hautes positions dont ils avaient envie ; les gens de La Démocratie pacifique — les vainqueurs en sous-ordre — exigeaient que la révolution fût sociale, c’est-à-dire qu’elle les mît en possession des biens qu’ils n’avaient pas et qu’ils guignaient à travers leur théorie humanitaire. Derrière ce groupe, qui réclamait l’organisation du travail, le droit au travail, une répartition plus équitable de la propriété, une loi nouvelle sur l’héritage, l’abolition du salaire, la coopération, etc., on vit surgir et pulluler les apôtres des « religions de l’avenir ». Tous parlèrent à la fois, vantant leur système, préconisant leurs doctrines, prêchant leurs dogmes. Ce fut un charivari ; le Mapah y joue son petit air, que je retrouve :

« Au nom et par les gloires, au nom et par les sueurs, au nom et par les larmes, au nom et par le sang du Peuple français, le Christ-Peuple aux Peuples :

« Liberté, Égalité, Fraternité,
« Solidarité,
« Unité,
« Souveraineté ! »

On riait, quand le service de la garde nationale laissait le temps de rire. Tous ces braves gens demandaient vingt-quatre heures, pas plus, pour résoudre « le problème social » ; ils étaient de méchante humeur, lorsqu’on leur chantait :

Peut-être un jour, le bourgeois éclairé
Donn’ra sa fille au forçat libéré !


et ils rendaient la bourgeoisie responsable des malheurs que son entêtement ne manquerait point d’attirer sur l’humanité.

Dans les clubs, debout sur les bancs du boulevard, devant le comptoir des cabarets, ils dégorgeaient leur rhétorique démocratico-socialiste, à laquelle personne ne comprenait rien. Dès qu’on plantait un arbre de la liberté, ils accouraient ; ils attendaient avec impatience que le prêtre, venu de l’église voisine, eût terminé les prières, et, aussitôt, ils entamaient la harangue d’où devait s’épanouir « le renouvellement de la face du monde ». Du reste, ils se rendaient justice : les saint-simoniens se moquaient des fouriéristes, les fouriéristes se moquaient des cabétistes, les cabétistes se moquaient des proudhoniens et Proudhon se moquait de tout le monde. On s’injuriait dans les journaux, et parfois on se gourmait sur la voie publique. Lorsque l’on planta l’arbre de la liberté sur la place de la Madeleine, où j’habitais, un disciple de Victor Considérant se prit aux cheveux avec un admirateur de Cabet ; dans la lutte, on renversa l’arbre encore peu affermi ; mal leur en advint ; on les roua de coups, en leur criant : « Respectez l’arbre du Peuple. »

En a-t-on planté de ces arbres de la liberté ! Sur toutes les places, devant tous les monuments, à chaque coin de rue, à tous les carrefours. Je ne sais vraiment où l’on trouva tant de peupliers ; ah ! on les arrosait, ceux-là, et le canon des marchands de vins célébrait leur avènement. On se fatigua de cette prodigalité d’arbres, de cette forêt démocratique, qui gênait la circulation et que les voitures accrochaient en passant. Sur le fameux air des Girondins — un air à porter le diable en terre — on chanta :

Il eût fallu prendre le chêne
Pour arbre de la liberté,
Ses fruits auraient nourri sans peine
Tous les cochons qui l’ont planté.
Nourris par la patrie (bis),
C’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie (bis).

La France était alors divisée en deux tribus de Peaux Rouges, qui ne fumaient pas ensemble le calumet de paix et qui aspiraient au moment de s’entre-dévorer : les Réacs et les Démocs-Socs ; cela se disait ainsi. J’avais vingt-six ans ; je me souciais de politique autant que de noisettes vides, exactement comme aujourd’hui ; j’écoutais les orateurs des deux tribus, et je ne savais lesquels étaient les plus extravagants ; cependant, je dois avouer qu’après avoir entendu M. Réac je trouvais que le citoyen Démoc-Soc avait du bon, et que, lorsque j’avais causé avec le citoyen Démoc-Soc, j’estimais que M. Réac avait dit de bonnes choses. Esprit d’équité, esprit d’opposition ? je n’ai jamais pu le définir, et je flottais platoniquement entre les deux opinions, me transportant, de bonne foi, de l’une à l’autre, selon celle que l’on faisait valoir. J’en ai conclu, et depuis longtemps, que ce n’est pas l’étiquette qui fait la liqueur et que, pourvu que la liqueur soit bonne, l’étiquette importe peu. Monarchie, république, empire : qu’est-ce que cela, si vous avez la liberté, la justice et la sécurité ?

Il n’y avait pas seulement des apôtres et des prophètes, il y avait aussi des sibylles et des pythonisses qui, juchées sur le trépied des Droits de la Femme, glapissaient comme des paons avant la pluie. L’émancipation des femmes était prêchée dans le Club des femmes, qui, pour organe de revendication, avait La Voix des Femmes, d’où les rédacteurs à barbe étaient exclus. Comme le chœur des femmes, dans les Thesmophories d’Aristophane, ces vestales de l’égalité des sexes auraient pu invoquer les Génétyllides, car la plupart avaient assez d’expérience pour être reçues sages-femmes, sans examen préalable. On ne peut se figurer les insanités qui furent débitées, colportées, commentées par les couturières sans ouvrage, les bas-bleus sans talent, les cuisinières sans fourneau et les portières sans loge. Non seulement on demandait des droits politiques, mais l’on réclamait le droit aux armes et l’on parlait de former des bataillons féminins ; je crois me rappeler qu’il y eut un essai d’enrôlement pour une troupe que l’on devait nommer les Vésuviennes. Vésuviennes ? Vénusiennes eût été mieux.

Le Club des femmes tenait séance dans le sous-sol des galeries Bonne-Nouvelle ; on y allait en partie de plaisir et l’on s’y divertissait à entendre les motions des oratrices. Un soir, quelques gardes nationaux facétieux fessèrent ces dames, et le club eut vécu. La présidente était une vieille matrone, outrageusement maigre, défigurée par un nez crochu surmonté de lunettes en fer, et qui s’appelait Eugénie Niboyet. C’était une prétentieuse personne qui, sous prétexte de discours et sans broncher, débitait des phrases empruntées aux œuvres de Fourier, de Saint-Simon, d’Enfantin et des autres sensualistes qui ont voulu émanciper la femme à leur profit. Si la présidente était disgracieuse, la vice-présidente, en revanche, était une des plus charmantes femmes que j’aie vues. Elle a fait parler d’elle, depuis cette époque, et il est convenable d’en dire quelques mots.

Elle était connue sous le nom de Noémie Constant ; elle publiait de mauvais vers, dans La Voix des Femmes, dont elle était une rédactrice assidue ; elle émettait des opinions exaltées ; mais on lui pardonnait en faveur de sa jeunesse et surtout de sa beauté, qui était exceptionnellement séduisante. Elle avait été sous-maîtresse dans un pensionnat de jeunes filles, à Vanves ou à Issy ; elle se nommait Noémie-Alexandrine-Victorine Cadiot et était née à Paris, le 12 décembre 1828. Le 13 juillet 1846, elle avait épousé, à la mairie du Xe arrondissement, Alphonse-Louis Constant, qui avait été sous-diacre. Le mariage ne fut point heureux, l’argent était rare ; Noémie rêvait d’émancipation ; elle tâtait de la poésie et de la sculpture ; Victor Hugo et Pradier, vers 1848 et 1849, lui donnèrent des leçons particulières. On se sépara à l’amiable. Le mari, que l’on continuait à appeler l’abbé Constant, se fit professeur de magie, sous le nom d’Éliphas Lévy, et publia quelques livres baroques, où la clavicule de Salomon est souvent citée.

Noémie faisait de la sculpture, revue et corrigée par un praticien nommé Bourdon ; du reste, elle ne manquait point de commandes ; l’État fournissait le marbre et payait bien, grâce à la protection d’Hector Lefuel, architecte du Louvre.

Le 26 janvier 1865, sur la requête de Louis Constant, le mariage fut annulé par les tribunaux de la Seine, appliquant la loi organique de germinal an X, sur le Concordat. Le 26 août de la même année, Noémie obtint l’autorisation de porter le nom de Cadiot-Claude Vignon ; elle signait de ce pseudonyme, pêché dans l’œuvre de Balzac, les articles qu’elle écrivait dans le journal Le Temps. La Guéronnière[39] avait fait accorder à Nefftzer l’autorisation de créer Le Temps et lui avait imposé la collaboration de la Noémie, qui collaborait avec lui et quelques autres. Le 3 septembre 1872, elle a épousé un homme beaucoup plus jeune qu’elle, Pierre-Maurice Rouvier, que les élections de 1871 ont envoyé à l’Assemblée nationale, afin de représenter le radicalisme de Marseille[40].

Cependant, les prédicateurs des deux sexes ne restèrent pas toujours dans la théorie ; ils jugèrent qu’il était temps de passer à la pratique et cela nous valut l’insurrection de Juin, qui nous parut formidable alors, et que nous avons trouvée enfantine, après avoir subi la Commune de 1871. Cette fois je n’hésitai pas entre les réacs et les démocs-socs ; je me jetai résolument au premier rang des premiers, et les seconds me mirent au lit pour deux mois avec une jambe fracassée par une balle. On put croire alors que, débarrassée de ses adversaires les plus énergiques et de ses serviteurs ignorants, la République réussirait à se fonder en France. Le général Cavaignac, après avoir renoncé à la dictature que les événements lui avaient imposée, était chef du pouvoir exécutif. Il rassurait à la fois tous les intérêts et semblait destiné à dissiper la méfiance que les nouvelles institutions inspiraient au pays. J’ai tracé jadis un portrait de lui que je reproduis, car le temps n’a pas modifié l’opinion que j’exprimais en 1876 :

« Dans nos jours indécis et troublés, où tant de médiocres personnages ont posé devant nous, la figure de Cavaignac se détache, isolée, sereine, impeccable, sur le piédestal de l’histoire, comme une statue de marbre antique au milieu de moulages informes. Je l’ai connu, longtemps après son passage au pouvoir, et j’avais conçu pour lui un sentiment d’affectueuse vénération que rien n’a jamais démenti. Son intelligence, plus élevée qu’étendue, dédaignait les petits compromis de la politique des ambitieux et regardait vers un objectif très haut placé. Il répétait souvent un adage qui le peint : « Pour savoir commander, il faut apprendre à obéir. » En effet, il eut pour la légalité un respect religieux ; cela seul lui crée une situation exceptionnelle dans les annales de la France moderne. Le 26 juin 1848, après la défaite de l’insurrection qu’il avait vaincue, il était le maître ; la nation, qui proclamait en lui son sauveur, l’aurait suivi sans hésiter. Il exerça le pouvoir, dans des temps difficiles, avec une intégrité et une douceur incomparables. Nul déboire, cependant, ne lui fut épargné, nulle insulte, nulle injure, nulle injustice ; un jour, il fut condamné à entendre Garnier-Pagès lui dire, avec reproche : « C’est moi qui vous ai nommé général de division. » Il but tous les fiels et resta ce qu’il était : le type même de l’honnête homme, le vir probus que l’antiquité eût offert en exemple. La boussole de sa vie était bien réglée ; l’aiguille s’en dirigeait naturellement vers le pôle du devoir. Si la République eût alors été possible en France, il l’eût fondée ; mais l’heure n’était pas venue et il descendit du pouvoir avec autant de dignité et d’abnégation qu’il y était monté. Il eut à un haut degré ce qui fait la véritable grandeur de l’homme et ce qui manque souvent aux plus subtils, aux plus intelligents : le caractère. »

Rien ne prouve mieux la défiance que la France éprouvait pour la République et son ressentiment contre la révolution de Février que la chute d’un pareil homme. Il était général de division et très respecté par l’armée ; il avait en main le gouvernement du pays ; ses préfets, ses sous-préfets, ses maires se rattachaient tous à l’opinion républicaine et, cependant, l’on vit sortir de l’urne des élections présidentielles le nom qui signifiait et promettait le renversement de la République. Certes, la légende napoléonienne fut pour beaucoup dans l’acclamation qui porta le prince Louis au pouvoir ; est-ce seulement à l’homme d’Austerlitz que l’on a pensé, en nommant son neveu ? Je ne le crois pas et bien des électeurs se sont souvenus de l’homme de Brumaire. Cela ne fera point de doute pour l’historien impartial ; je l’étais de mon vivant ; je ne le suis pas moins en parlant d’outre-tombe.

Il est toujours bon de rappeler le scrutin du 10 décembre 1848 ; c’est un des plus instructifs que l’on puisse évoquer. Les candidats étaient : le général Cavaignac, qui avait sauvé l’Assemblée nationale, Paris, la Société française, lors de l’insurrection de Juin ; Lamartine, qui, après la révolution de Février, avait tenu tête aux ancêtres de la Commune, avait repoussé le drapeau rouge qu’ils voulaient lui imposer et penchait vers les Girondins ; Ledru-Rollin, membre du Gouvernement provisoire, ministre de l’Intérieur, membre de la Commission exécutive, appelant à lui l’élément jacobin ; Raspail, représentant les idées socialistes ; le général Changarnier, symbolisant le retour vers la monarchie ; et enfin le prince Napoléon Bonaparte, ridiculisé par ses coups de main avortés à Strasbourg et à Boulogne.

Sur les 7 327 663 suffrages exprimés, les votes se répartirent ainsi : Napoléon Bonaparte, 5 434 226 ; Cavaignac, 1 448 107 ; Ledru-Rollin, 370 110 ; Raspail, 36 920 ; Lamartine, 17 910 ; Changarnier, 4 790 ; voix perdues, 12 600.

À propos de cette élection, je puis faire connaître une anecdote qui m’a été racontée par le prince Napoléon (Jérôme). Dès la fin de novembre 1848, les murs de Paris étaient tapissés d’affiches, qui recommandaient les divers candidats. Celles qui portaient le nom du prince Louis-Napoléon Bonaparte étaient systématiquement lacérées par les partisans de Cavaignac, de Lamartine, de Ledru-Rollin. Le prince Napoléon (Jérôme) alla s’en plaindre au préfet de Police, qui alors était Gervais (de Caen), médecin sans clientèle, ancien détenu politique, ex-affilié de la Société des Droits de l’Homme, bellâtre médiocre, et attendant toute fortune de la République, qu’il servait avec empressement. L’entrevue fut assez maussade ; on se traita de citoyen préfet et de citoyen représentant du peuple. Tout en déclarant qu’il lui était difficile d’empêcher les républicains de déchirer les proclamations d’un homme qui s’était toujours posé en prétendant au trône de France, Gervais promit de donner des ordres pour que la liberté des candidatures fût sauvegardée. La visite terminée, le prince Napoléon se retira, et Gervais (de Caen) le reconduisit jusqu’à la porte de son cabinet ; arrivé là, il lui dit : « Ne vous préoccupez pas de quelques affiches de plus ou de moins ; votre cousin sera élu à une majorité écrasante. »

Après l’élection du 10 décembre, Gervais (de Caen) donna sa démission de préfet de Police ; il alla voir le prince Napoléon, qui inclinait ou affectait d’incliner vers la démocratie, se lia avec lui, devint presque un de ses familiers, et, faisant un jour allusion à la visite qu’il en avait reçue, lui dit : « J’étais tellement certain de l’élection du prince Louis-Napoléon que j’ai voulu entraîner Cavaignac à s’y opposer par la force. Vers le 1er décembre, je provoquai une réunion entre lui, le général Lamoricière, ministre de la Guerre, et moi. La conférence eut lieu, à minuit, dans l’hôtel que le général Cavaignac habitait, rue de Varenne, et se prolongea jusqu’à cinq heures du matin. Je voulais un coup d’État, l’arrestation du prince Louis et de ses principaux partisans, la dissolution de l’Assemblée, la nomination d’un conseil consultatif dont les membres eussent été choisis parmi les républicains avérés, la dictature déférée pour six ans au général Cavaignac. Lamoricière, qui comptait devenir, par cette combinaison, maréchal de France et chef suprême de l’armée, m’appuya très énergiquement et affirma qu’il répondait du succès. Cavaignac fut inébranlable et voulut courir, constitutionnellement, les chances de l’élection. Peut-être son caractère, plus timoré qu’on ne l’a cru, répugnait-il à l’emploi des moyens illégaux ; peut-être croyait-il que la France, reconnaissante des services rendus, le choisirait pour président. Je ne sais au juste quel sentiment domina en lui et fortifia sa détermination. En tout cas, mon projet fut repoussé et la République mourut. » En effet, elle en mourut ; l’agonie commença après l’élection du 10 décembre. Aurait-elle vécu, si les votes de la population se fussent portés sur un autre candidat ? J’en doute. Tous les partis qui divisaient l’Assemblée nationale et la nation guettaient la République, semblaient faire effort pour la pousser de faute en faute, afin de la renverser plus facilement, de s’emparer de ses dépouilles et de la remplacer. Nul n’avait abdiqué ses prétentions : ni les légitimistes, qui allaient en procession à Wiesbaden saluer, dans le comte de Chambord, le futur roi, le roi prochain ; ni les orléanistes, qui assiégeaient Claremont et voyaient dans le prince de Joinville le lieutenant général du royaume, pendant la minorité du comte de Paris ; ni les fusionnistes, qui rêvaient la réconciliation de la maison de France et l’adoption du fils du duc d’Orléans par le fils du duc de Berry ; ni les jacobins, qui tentaient de se soulever, le 13 juin 1849, à la voix de Ledru-Rollin ; ni les socialistes, dont on remplissait les prisons sous prétexte que, dans leurs écrits, ils attaquaient la famille, la religion et la propriété.

On préparait la voie au président ; il ne l’eût pas mieux préparée lui-même. La division était telle que nul parti n’était assez puissant pour tenir en échec cet homme taciturne, d’apparence apathique, qui était soutenu par une idée fixe et qui en poursuivait la réalisation avec la ténacité d’un maniaque. Il laissait les orateurs parler, les journalistes écrire, les représentants du peuple se disputer, les généraux destitués l’injurier, les meneurs de groupes parlementaires le menacer ; il restait seul, muet, impénétrable. Ses adversaires le traitaient d’idiot et se rassuraient. Enfermé à l’Élysée, tortillant sa longue moustache, fumant ses cigarettes et marchant le front baissé, à l’ombre des grands arbres, il écoutait toutes ces rumeurs et mûrissait son projet. Quand il crut que l’heure était favorable, il mit l’Assemblée à la porte et prit le pouvoir.

Le 2 décembre 1851, il exécuta contre la représentation nationale le coup d’État que, trois ans auparavant, Gervais (de Caen) avait voulu faire contre lui.



DEUXIÈME PARTIE

AU TEMPS DE NAPOLÉON III

INTERMÈDE



JÉCRIS ceci le 27 juillet ; c’est un anniversaire ; la France n’est plus à les compter ; elle peut déterminer son calendrier par ses jours de révolution, d’usurpation, de coups d’État et d’émeutes. Elle s’agite et le hasard la mène ; elle souffre d’une chorée chronique qui, périodiquement, la jette hors du repos et la pousse aux aventures. Semblable aux malades qui, dans l’espoir de guérir d’un mal incurable — le mal de la vieillesse — changent de médecin, appellent les charlatans et consultent les somnambules, elle s’engoue d’un remède nouveau, d’un nouveau docteur, se donne à lui, s’en dégoûte et le quitte pour en prendre un autre ; versatilité morbide, par où les forces s’épuisent et la vie s’écoule. Depuis soixante ans que je suis au monde, que n’ai-je pas vu ? Comptons les gouvernements sous lesquels il m’a été infligé de vivre : Louis XVIII ; Charles X ; la Commission municipale ; la Lieutenance générale ; Louis-Philippe Ier ; le Gouvernement provisoire ; la Commission exécutive ; le général Cavaignac ; la présidence du prince Louis-Napoléon ; la présidence décennale ; l’Empire autoritaire ; l’Empire libéral ; le Gouvernement de la Défense nationale ; la Commune ; la présidence de Thiers ; la présidence du maréchal Mac-Mahon ; le Septennat ; la République votée le 25 février 1875 ; enfin la présidence de Jules Grévy. Avant que ces souvenirs soient terminés, Grévy sera-t-il encore au palais de l’Élysée ? Avant que mes jours soient accomplis, la France n’aura-t-elle point adopté une autre forme de gouvernement ?

Quand ces pages sortiront du portefeuille où elles vont dormir, quel sera le chef de l’État ? un Orléans ; un Bonaparte ; un général ; un avocat ; un cordonnier ; un prince étranger ? Au nom de qui rendra-t-on la justice, de quelle effigie frappera-t-on la monnaie ? Monarchie constitutionnelle ; monarchie sans contrôle ; empire autoritaire ; empire libéral ; république parlementaire ; république jacobine ; république sociale ; présidence ; stathoudérat ; commune : tout est possible, chez une nation où rien ne dure, où l’idole de la veille est la victime du lendemain, où le Capitole se retourne de lui-même pour devenir les Gémonies, où le passé n’a point d’enseignement, où l’avenir n’inspire point de prévision. Les peuples étrangers au milieu desquels j’ai vécu regardent avec curiosité du côté de la France et attendent qu’elle se disloque, pour reculer leurs frontières et agrandir leur territoire. En 1792, ils avaient bien cru que l’heure du partage avait sonné ; mal leur en advint ; mais de tels miracles peuvent-ils se renouveler souvent et ne serait-il pas sage de ne se point exposer aux convoitises ennemies ?

Ô France ! ô cher pays que j’ai tant aimé ! Puisse Dieu, qui jadis te protégeait, te protéger encore ! Puisse-t-il faire naître en toi le respect de la légalité, sans lequel nulle sécurité intérieure n’est possible ; puisse-t-il te donner l’amour de la paix, sans lequel nulle prospérité ne subsiste ! Puisse-t-il calmer tes emportements nerveux, qui, si fréquemment, se sont manifestés par des convulsions redoutables ; puisse-t-il t’accorder la sérénité d’âme qui te permettra de développer tes aptitudes, de vivre dans des destinées prospères et de charmer le monde par ta grâce ! Puisse-t-il t’épargner les révoltes, les révolutions, les coups de force, comme celui que je vais raconter.


CHAPITRE PREMIER

LE DEUX DÉCEMBRE



PROJETS DE COUP D’ÉTAT. — LE GÉNÉRAL CHANGARNIER. — SES ILLUSIONS. — « LES BURGRAVES ». — LE GÉNÉRAL ET LE PRÉFET DE POLICE. — M. GÉNIE. — ENTREVUE AVEC LE PRÉSIDENT. — MISSION SECRÈTE. — M. GUIZOT ET LE DUC DE BROGLIE. — AMBITION ET PRÉCAUTIONS. — MODIFICATION DU PLAN PRIMITIF. — LE COMMANDANT FLEURY. — CONVERSATION AVEC LE PRÉSIDENT. — LE COMMANDANT FLEURY S’ABOUCHE AVEC LE GÉNÉRAL DE SAINT-ARNAUD. — CONFIRMATION INDIRECTE DES FAITS RACONTÉS. — LES DÉPUTÉS CHASSÉS DU CORPS LÉGISLATIF. — RÉUNIS À LA MAIRIE DU Xe ARRONDISSEMENT. — HÉSITATION DES GÉNÉRAUX. — IMPRESSION DE LA POPULATION. — BAUDIN. — PROJETS ORLÉANISTES. — L’OPINION DE LORD PALMERSTON. — LE PRINCE DE JOINVILLE ET LE DUC D’AUMALE. — COMPLOT AVORTÉ. — CONFISCATION DES BIENS DE LA FAMILLE D’ORLÉANS. — LÉOPOLD LEHON. — MYSTIFICATION. — EXPULSIONS. — JULES FAVRE. — MARCHÉ DE DUPE. — MADIER DE MONTJAU. — MORNY ET LE PASSEPORT. — UN PRÉFET AHURI.



LE coup d’État du 2 décembre n’eut rien d’inopiné ; depuis l’élection du 10 décembre 1848, qui fit du prince Louis-Napoléon le président de la République, tous les hommes politiques y pensaient. Les uns l’attendaient avec impatience, les autres le redoutaient. Un de ceux qui eurent le plus à en souffrir y poussait, en 1849. Je parle du général Changarnier, et je n’en puis douter. Le 13 juin 1849, le second bataillon de la première légion de la garde nationale, auquel j’appartenais, était cantonné dans le jardin des Tuileries, en réserve, prêt à se porter où il serait nécessaire, pour mettre un peu d’ordre dans la manifestation que Ledru-Rollin, accompagné de quelques autres niais de même farine, avait suscitée, à propos de la marche des troupes françaises sur Rome, occupée par Mazzini et défendue par Garibaldi. À ce moment Changarnier était général commandant des gardes nationales de la Seine.

Il faisait très chaud et j’avais été m’asseoir, dans le palais même, sous le péristyle qui servait de communication entre le jardin et la cour. J’étais avec notre chef de bataillon, Henri Vieyra, homme de caractère énergique, et qui plus tard fut acteur vigilant, dans la nuit même du coup d’État. Pendant que nous causions, Changarnier, après avoir inspecté deux compagnies de chasseurs de Vincennes et une batterie postées près du Carrousel, vint causer avec Vieyra et lui fit quelques recommandations sur les dispositions à prendre en cas d’alerte. Vieyra lui dit : « Est-ce que nous n’allons pas profiter de l’occasion pour nous débarrasser de la République ? » Changarnier haussa les épaules et répondit : « Je lui ai proposé de le faire coucher, ce soir, ici même, aux Tuileries : il ne veut pas ; ah ! c’est un pauvre sire ; on n’en tirera jamais rien de bon ! » Lui, c’était le Prince Président.

Cette belle union ne dura guère ; dans le courant de 1851, Changarnier s’était déclaré l’adversaire de Louis-Napoléon et se portait en compétition contre lui. Que s’était-il passé entre eux ? Je ne le sais pas d’une façon positive, et j’ai entendu, à cet égard, plus d’un propos contradictoire. On m’a dit que les prétentions de Changarnier avaient été peu mesurées et que, pour prêter son concours à une restauration impériale, il demandait que l’on reconstituât en sa faveur la dignité de connétable. Cela n’aurait rien de surprenant, car il ne péchait point pas excès de modestie. Il est probable que le Prince Président, déjà certain de trouver dans l’armée des généraux prêts à partager sa fortune, ne s’était point soucié de devoir son élévation à un homme ambitieux qui, pour prix des services rendus, voudrait s’associer trop intimement au pouvoir et aux honneurs. En un mot, le prétendant se sépara d’un personnage qui pouvait être utile, mais qui deviendrait un embarras pour le pouvoir personnel.

D’autre part, on m’a affirmé que Changarnier aurait été victime des illusions d’une faction. Les députés qui rêvaient la réconciliation de la maison de France, qui cherchaient à opérer la « fusion », comme l’on disait alors, et que l’on avait surnommés « les Burgraves » étaient persuadés qu’ils touchaient à l’accomplissement de leurs vœux. Le comte Molé, Thiers, Charles de Rémusat et bien d’autres étaient les meneurs de ce groupe influent par les noms, par la fortune, par la situation sociale. Dans Changarnier, ils virent le metteur en œuvre militaire d’une restauration ; ils lui montrèrent la grandeur de son rôle ; ils l’enivrèrent d’encens, de promesses et le détachèrent de l’empire futur pour le rattacher à la monarchie possible. Quel que soit le mobile qui ait déterminé les résolutions de Changarnier, il prit parti pour l’Assemblée nationale contre le prince Louis-Napoléon.

Le général Changarnier était-il de taille à soulever l’armée, à s’emparer du pouvoir, à mettre la main sur le Président, à faire voter l’Assemblée sous la pression de sa volonté et à placer le prétendant de son choix sur le trône de France ? Je ne le crois pas. Il possédait des qualités de soldat remarquables ; il avait de la ténacité, du coup d’œil et de la décision ; sur un champ de bataille, il était en bon lieu et y faisait figure ; mais en politique, c’était un pauvre homme, inférieur à Cavaignac et même à Lamoricière. L’emphase de ses discours en égalait la vacuité. Je l’ai connu, je l’ai vu et fréquenté sur le terrain de sa vraie gloire, en Algérie.

Jamais de n’ai rencontré un homme plus grossier. Petit, sanglé à la taille, de figure vieillotte, portant perruque, usant volontiers de cosmétique, précieux dans les gestes et prétentieux dans la démarche, il avait mérité le surnom de général Bergamote. D’après cela, on pourrait imaginer que son langage n’avait rien de soldatesque ; on se tromperait. Il était si mal « embouché » qu’il en gênait ses aides de camp et ses officiers d’ordonnance. Les mots les plus gras s’échappaient naturellement de sa bouche ; il eût rendu des points à Cambronne. Peu bienveillant, en outre, et ne sachant se modérer. L’opinion qu’il avait de lui-même ne lui permettait pas l’indulgence pour ses compagnons d’armes. De tout officier, il disait : « C’est un drôle, c’est un lâche, c’est un ivrogne, c’est un escroc. » Il n’épargnait personne et s’était fait haïr.

Dans une escarmouche contre les Arabes, à laquelle j’assistais en amateur, j’étais près de lui. Il fit appeler le colonel X… pour lui donner un ordre. Au moment où le colonel se retirait, Changarnier dit à haute voix : « Je n’ai jamais vu un j…-f… pareil. » Le colonel fit faire volte-face à son cheval, et, le sabre au poing, le regard plus que ferme, il dit à Changarnier : « Est-ce à moi que vous parlez, général ? » Le ton de la question ne fut point amène. Changarnier se hâta de répondre : « Nullement, colonel ; allez vite et portez votre premier bataillon en avant. » Le soir, après le combat, j’allai voir le colonel X…, que je connaissais, et je lui dis en riant : « Vous avez fait une belle algarade. » Le brave soldat devint pâle et riposta : « Je l’avais entendu ; s’il avait répété ses paroles, je lui aurais passé mon sabre au travers du corps ! » Ce colonel est mort maréchal de France.

Cet homme-là n’était point pour tenir en échec le prince Louis-Napoléon ; il y fit effort cependant ; « les Burgraves » étaient convaincus qu’il était le maître de la situation et qu’il lui suffirait de faire un signe pour que le Président de la République fût « coffré ». Plus tard, on déchanta ; mais, en 1851, l’illusion était complète. Souvent on crut qu’il allait agir et qu’à son commandement l’armée s’ébranlerait ; on se disait à l’oreille : « C’est pour demain ! » De demain en demain, on arriva au 2 décembre. Odilon Barrot, dans l’ampleur de sa naïveté, a raconté un épisode qu’il faut reproduire, car il donne l’exemple et l’impression exacte de ce qui se passait, chaque jour, à cette époque.

« Je me trouvais à Mortefontaine, dit-il dans ses Mémoires (t. IV, p. 60), lorsque M. de Pontalba, aide de camp du général Changarnier, vint m’y porter un billet de ce général, dans lequel il me conjurait de venir tout de suite à Paris. « Les conjonctures sont devenues excessivement graves, m’écrivait-il, votre présence est absolument nécessaire. » Je crus que le moment de la crise était arrivé et je n’hésitai pas : la chaise de poste que M. de Pontalba avait amenée nous conduisit à Paris… J’étais chez Changarnier, qui me mit au courant de la situation. « Comme d’un moment à l’autre l’action peut commencer, me dit-il, je me suis permis de vous relancer dans votre retraite. C’est à qui de nous deux, Louis-Napoléon et moi, prendra l’initiative. — Mais vous êtes-vous assuré du concours du préfet de Police ? lui demandai-je. — Oh ! je suis sûr de Carlier (le préfet de Police), il est tout à moi ! Sur la demande que je lui ai carrément adressée s’il était en mesure d’arrêter le Président, il m’a répondu que, quand je lui en donnerais l’ordre, il le mettrait dans un panier à salade et le conduirait sans plus de cérémonie à Vincennes. » Cependant je lui fis observer que le ressort était tellement tendu que la crise ne pouvait se prolonger plus longtemps. « Qu’attendez-vous pour en finir ? — Oh ! me répondit-il, je n’attends plus qu’une signature de Dupin. » (Dupin était alors président de l’Assemblée nationale.)

« L’Assemblée redoutait l’armée et sentait bien qu’elle était instinctivement attirée vers le nom de Napoléon. À une revue passée par le Président de la République, dans la plaine de Satory, des régiments avaient défilé en criant : « Vive l’Empereur ! » Grand émoi dans l’Assemblée. On y fit quelque rhétorique, on parla de César, du Rubicon et du Dix-huit Brumaire. Changarnier calma les inquiétudes ; sa petite allocution se terminait ainsi : « La France n’a rien à redouter de quelques prétoriens en débauche : mandataires du pays, délibérez en paix ! »

Par la citation que j’ai empruntée aux Mémoires d’Odilon Barrot, à la confession d’un témoin, d’un acteur de tous ces faits médiocres, on peut se convaincre que ce n’est point la bonne volonté qui manquait aux adversaires du prince Louis-Napoléon et que, s’il n’avait pris l’initiative, au mois de décembre 1851, l’Assemblée nationale eût brisé son mandat et l’eût fait incarcérer.

Le coup d’État, résolu dans la pensée du Président[41], devait-il, dès le principe, avoir pour conséquence l’établissement du pouvoir personnel et de l’Empire autoritaire ? Je ne le crois pas, et j’étaie mon opinion sur l’autorité d’un homme qui a été mêlé à une négociation secrète sur laquelle les principaux intéressés ont gardé le silence. Je suis convaincu qu’il ne m’a pas trompé ; néanmoins, je dirai comme Montaigne : « Les histoires que j’emprunte, je les renvoie sur la conscience de ceux sur qui je les prends. »

Le chef du cabinet de Guizot, ministre des Affaires étrangères depuis le mois d’octobre 1840 jusqu’au mois de février 1848, se nommait Génie. Parfois il fut question de lui dans les débats parlementaires de cette époque. Je l’ai beaucoup connu, car il fréquentait le bureau de rédaction du Journal des Débats, où j’ai écrit des articles Variétés, de 1864 à 1870. Génie était un petit vieillard alerte, rasé comme un diplomate et coiffé d’une perruque comme un père noble. Il aimait à causer ; j’aimais à l’entendre ; il racontait avec esprit, et j’ai passé de bonnes heures à fouiller dans la « gibecière de sa mémoire », où j’ai trouvé bien des anecdotes, entre autres celle-ci, qui mérite de n’être pas négligée. Au printemps de 1851, probablement vers le mois d’avril, Génie reçut la visite du comte de Morny, qui lui dit sans préambule que le Président de la République désirait causer avec lui et le consulter sur diverses questions pour lesquelles son passage au cabinet des Affaires étrangères et sa fréquentation de Guizot lui donnaient de la compétence. Génie répondit qu’il était aux ordres du Prince, et, le lendemain, il était reçu à l’Élysée.

Le prince Louis-Napoléon parut s’ouvrir sans réserve. Il expliqua à Génie que la situation qui lui était faite par l’Assemblée nationale était devenue intolérable, que la conspiration contre lui était permanente ; que le mauvais vouloir parlementaire ne laissait pas échapper une occasion de se manifester ; que sa vie matérielle même devenait pénible, par suite de la diminution de sa liste civile ; qu’il connaissait les complots, les projets de ses adversaires et qu’il était résolu à les déjouer. Qu’exigeait-il ? Peu de chose : la revision de la Constitution, de façon à obtenir la prolongation de ses pouvoirs, une augmentation de liste civile et l’établissement d’une Chambre haute, qui ferait contrepoids à l’Assemblée des représentants.

Il était décidé à tenter une révolution, ou plutôt une évolution, dans ce sens ; mais, avant d’engager la lutte, qui pouvait n’être pas sans péril, il voulait savoir s’il serait appuyé par les chefs des groupes parlementaires et si, dans le cas où il réussirait, il pouvait compter sur le concours de Guizot et du duc de Broglie. En conséquence, il priait M. Génie, dont il connaissait le patriotisme et l’habileté, de vouloir bien se transporter près de M. Guizot et près du duc de Broglie, afin de leur exposer ce plan et de leur demander s’ils l’approuvaient. Génie fut très étonné, il interrogea le Président, qui répondit sans difficulté à toutes les questions et fit comprendre à son interlocuteur qu’en cas de succès un siège lui serait réservé à la Chambre haute. Génie accepta la mission ; en le quittant, le prince Louis-Napoléon lui dit : « Vous êtes un ambassadeur pacifique ; je ne recherche que la conciliation de l’état de choses actuel et la grandeur de la France ; je demande l’adhésion des hommes sérieux ; j’espère que vous parviendrez à les convaincre que notre intérêt, que l’intérêt du pays exige que nous marchions d’accord[42]. »

Génie se rendit d’abord chez Guizot à Val-Richer, pour tâter le terrain, et, s’il y avait lieu, pour arrêter une ligne de conduite. Celui que Royer-Collard appelait un roseau peint en fer sut plier au vent de la fortune ; l’« austère intrigant », ainsi qu’on l’avait également surnommé, ouvrit l’oreille aux propositions qui lui étaient faites, discuta les chances d’une action extra-parlementaire, réserva certaines conditions de politique extérieure et ne se refusa pas, si toutefois le duc de Broglie s’associait à lui. Le surlendemain, Génie était chez le duc de Broglie, qui approuva les intentions du Prince Président, en s’abritant cependant derrière une restriction personnelle. Il était prêt à donner son concours au prince Louis-Napoléon et à Guizot, mais tous deux devaient comprendre que ce concours ne pouvait se produire que lorsque le fait serait accompli. En effet, lui, duc de Broglie, il était membre de l’Assemblée nationale, représentant du peuple, et il lui était, par cela même, interdit de paraître prêter les mains à un acte qui serait dirigé contre le Parlement dont il faisait partie ; cette conduite était trop correcte pour n’être point approuvée par Guizot et par le Président.

Génie retourna vers Guizot et lui rendit compte de son entretien avec le duc de Broglie. Guizot ne fit pas une objection, trouva le scrupule légitime et déclara que, dans la combinaison ministérielle qui sortirait des événements préparés par le prince Louis-Napoléon, il se réservait le portefeuille des Affaires étrangères ; mais il désirait savoir, avant de prendre un engagement définitif, quel poste devait être mis à la disposition du duc de Broglie ; il lui offrait le ministère de l’Intérieur ou l’ambassade de Londres. Génie reprit sa route, revint chez le duc de Broglie, qui poussa des cris : il ne voulait, il ne pouvait être que ministre des Affaires étrangères. La négociation dura trois semaines, pendant lesquelles Génie fit la navette entre les deux personnages. Il avait affaire à deux indomptables caractères, qui ne savaient céder. À la fin, cependant, on tomba d’accord. L’un des deux — je ne sais plus lequel — serait ministre des Relations extérieures, l’autre serait Président du Conseil, sans portefeuille. Génie ne s’était point ménagé, mais il sortait avec honneur de sa mission et il se hâta de revenir à Paris.

Aussitôt son arrivée, il alla s’inscrire à l’Élysée. Il attendit la lettre d’audience ; ne l’ayant pas reçue au bout de deux jours, il retourna s’inscrire ; la lettre d’audience ne parut pas davantage. Il écrivit alors au Président pour l’informer qu’il avait une communication grave à lui faire. Il fut invité à se présenter à l’Élysée. Le prince Louis-Napoléon l’écouta sans l’interrompre, se fit répéter quelques détails ; puis il remercia Génie de la peine qu’il avait bien voulu prendre, peine inutile, du reste, car il avait changé d’avis et attendrait que le temps et l’expérience eussent rendu l’Assemblée nationale plus sage. Génie fut assez penaud de ce dénouement, qui renversait son siège à la Chambre haute ; il prit congé, et, le lendemain, il recevait dix mille francs pour ses frais de voyage.

Voici, d’après Génie, ce qui s’était passé pendant son absence. Le Président avait récemment attaché à sa maison militaire Fleury, chef d’escadron au 3e régiment de spahis, homme intelligent, aventureux, joueur, prêt à risquer son avenir sur un coup de dé. Fils d’un notaire qui lui avait laissé de la fortune, il avait dissipé son patrimoine et, se voyant ruiné, s’était engagé dans notre armée d’Afrique. Il était brave, beau cavalier et beau sabreur, il eut un avancement rapide. Il fit quelques sottises et put les réparer, grâce à un ami de son père, qui s’appelait Leroy et qui était notaire à Alger.

Vers la fin de 1850, il quitta Constantine, où il était en garnison, pour venir passer un congé de trois mois à Paris. Un intrigant, mêlé aux choses de la politique, nommé de Beaulieu, et qui le connaissait de longue date, le mit en rapport avec le prince Louis-Napoléon. Le prétendant n’eut point de peine à constater chez Fleury de l’ambition, des besoins et un désir de parvenir que les obstacles n’entraveraient pas. L’un et l’autre se convinrent, se comprirent à demi-mot et lièrent leur fortune. Jusqu’à la dernière heure, par-delà la chute, jusqu’à la mort, Fleury resta fidèle à Napoléon III. Avant le 2 décembre, il fut un de ceux qui poussaient le plus énergiquement au coup d’État.

Un jour qu’il en causait avec le Prince Président, celui-ci lui dit qu’il y songeait et lui parla de la mission qu’il avait confiée à Génie. Fleury se récria : Quoi ! encore un gouvernement parlementaire, encore des bavards, encore des avocats, encore des ministres imposés, encore des avanies à subir ; non, ce qu’il faut, c’est la destruction de la tribune, c’est le pouvoir personnel, c’est la souveraineté responsable, en un mot c’est l’Empire. La population est lasse des discussions stériles ; elle applaudira si on y met fin ; elle acclamera celui qui la débarrassera de cette logomachie, de ce byzantinisme auxquels elle ne comprend rien. Pour mener cette œuvre vigoureusement et en assurer le succès, un homme de résolution est nécessaire. Cet homme, il le connaît, et, si le Prince Président ne s’y oppose pas, il ira le chercher lui-même, car il n’est pas en France, il est à Constantine : c’est le général de brigade Leroy de Saint-Arnaud.

Fleury prêchait un converti et obtint l’autorisation de partir. Il se joignit à l’état-major de Saint-Arnaud qui allait faire campagne dans la Petite Kabylie. Entre l’émissaire de l’Élysée et le général africain, l’accord n’avait point été difficile à conclure[43]. Homme d’expédients aussi et soldat de premier titre, Saint-Arnaud n’avait point hésité ; il eût donné son âme au diable, il ne la refusa pas au prétendant. En voyant sa fortune excessive, les clairvoyants auraient pu deviner l’avenir. Coup sur coup, il est nommé général de division, 10 juillet 1851 ; commandant la 2e division de l’armée de Paris, 26 juillet ; ministre de la Guerre, 26 octobre. Plus que jamais, Thiers pouvait s’écrier : « L’empire est fait ! » Les deux hommes qui ont le plus contribué au coup d’État sont le comte de Morny, pourvu du ministère de l’Intérieur, ne reculant devant aucun acte arbitraire pour briser la résistance légale, et le chef d’escadron Fleury, décidant Saint-Arnaud à mettre son énergie et son habileté au service du prince Louis.

Les faits que je viens de raconter sont-ils vrais ? Je le crois. J’en ai eu une confirmation indirecte, qui n’est point sans valeur. Lorsque j’écrivis mes Souvenirs littéraires, la Revue des Deux Mondes en publia, dans sa livraison du 15 avril 1882, la neuvième partie (chap. XVII), qui débute par le paragraphe suivant : « Si M. Génie, chef du cabinet de M. Guizot au ministère des Affaires étrangères, a laissé des mémoires, on y trouvera sans doute le récit de certaines négociations qui servirent de préliminaires au coup d’État du 2 décembre 1851. Souvent, je lui ai entendu raconter les péripéties d’une sorte de mission secrète dont il avait été chargé par le prince Louis-Napoléon, auprès de hauts personnages que je n’ai point à nommer. Des souvenirs que M. Génie détaillait avec complaisance, il résulterait que le coup d’État, arrêté en principe dans la pensée du Président, devait d’abord être une simple révolution parlementaire, mais que, sous l’influence de conseils écoutés, le plan s’était peu à peu modifié et avait abouti à une action militaire, suivie d’un gouvernement personnel. »

Le jeudi 20 avril, j’allai à l’Académie. En traversant la cour de l’Institut, je fus accosté par Guillaume Guizot[44], qui me dit : « C’est affaire à vous d’exciter la curiosité par des sous-entendus ! » Je ne répondis pas ; il reprit : « Est-ce que Génie vous a remis le double des papiers que j’ai trouvés dans les portefeuilles de mon père ? » Je répliquai, en riant : « Je ne sais pas ; mais j’ai beaucoup de papiers. » Guillaume Guizot parut assez ému et me dit : « Je vous remercie de votre discrétion. » Lorsque j’entrai dans la salle de nos séances, le duc de Broglie (Albert)[45] était devant la cheminée ; il vint à moi, me serra la main en me disant : « Votre dernier article, dans la Revue, est bien intéressant et fait avec une réserve dont on doit vous savoir gré. » Le duc de Broglie n’avait point l’habitude des compliments ; il ne me fut point difficile de comprendre ce qui me valait celui qu’il venait de m’adresser : lui non plus n’ignorait pas la négociation à laquelle son père (Victor) avait été mêlé.

L’exécution du coup d’État n’alla pas toute seule. Dans la nuit, on avait arrêté les questeurs, les généraux dont on redoutait l’opposition, et quelques représentants du peuple que l’on croyait redoutables. Dès la première heure, le colonel Espinasse avait fait fermer le Corps législatif. Des députés s’y introduisirent par une porte de service ; Espinasse demanda des instructions au général Magnan et au général Saint-Arnaud, qui répondirent qu’il avait dû recevoir des ordres ; Espinasse resta coi et n’osa déloger les députés. Morny fut averti ; il fit venir un capitaine de gendarmerie nommé Saucerotte et lui enjoignit de faire évacuer le Corps législatif.

Les députés, forclos de chez eux, parvinrent à se réunir, au nombre d’environ deux cents, à la mairie du Xe arrondissement[46] (faubourg Saint-Germain), où ils essayèrent de délibérer. Le maire envoya son fils prévenir Morny que tous les représentants du peuple pouvaient être pris d’un seul coup de filet. Morny avisa Saint-Arnaud, qui prétendit que ce genre d’opération était de la compétence du général Magnan ; le général Magnan riposta que seul Saint-Arnaud, ministre de la Guerre, avait autorité pour procéder à l’arrestation des députés. Morny fit alors appeler le général Forey dont la brigade était massée aux environs de la rue de Grenelle, et lui ordonna de se porter sur la mairie du Xe arrondissement, afin d’y saisir les représentants et de les conduire à la caserne du quai d’Orsay.

Forey envoya un lieutenant de chasseurs à pied à Saint-Arnaud pour lui demander s’il devait obéir aux instructions du comte de Morny, ministre de l’Intérieur. Saint-Arnaud prescrivit de faire envahir la mairie par les chasseurs à pied. Le chef de bataillon était malade et remplacé par le capitaine adjudant major ; celui-ci trouva la corvée pénible et s’en débarrassa au préjudice du lieutenant qui avait apporté l’ordre de Saint-Arnaud. Le pauvre lieutenant eût bien voulu décliner l’honneur d’une telle mission, mais « on ne raisonne pas sous les armes ». Arrivé dans la salle où les députés protestaient et venaient de charger le général Oudinot de mener le Prince Président à Vincennes, il fut décontenancé et balbutia. Les députés criaient ; le lieutenant hésitait ; un vieux sergent dit : « Pas tant de cérémonies ! » et il prit le vice-président, Vitet, par le bras. C’en fut assez ; les représentants du peuple se mirent en marche, entre deux haies de soldats. L’un des députés, Édouard Bocher, administrateur des biens de la famille d’Orléans, aperçut son frère, Alfred, qui était alors capitaine aux chasseurs ; il l’apostropha et lui dit : « Monsieur, vous êtes un misérable ! » ce qui ne les empêcha pas d’être bons amis, peu après.

L’impression fut-elle vive dans la population parisienne, lorsque, dans la matinée du 3 décembre, elle vit passer, en voitures cellulaires, les représentants que l’on conduisait à Mazas ? Je me méfie de mon témoignage et je reproduis celui d’un homme que l’on n’accusera point de partialité pour le coup d’État, qui ruinait ses espérances et mettait fin à son existence politique. Odilon Barrot dit à la page 231 du quatrième volume de ses Mémoires :

« Lorsque nous traversâmes le faubourg Saint-Antoine, les ouvriers commençaient à sortir de chez eux, pour se rendre à leurs ateliers ; ils s’interrogeaient sur ce que contenaient ces voitures si bien escortées. « Ah ! disaient-ils, après avoir appris qui nous étions, ce sont les vingt-cinq francs que l’on va coffrer !… C’est bien joué ! » C’est là tout l’intérêt que montrait, aux élus du suffrage universel, la population de ce faubourg si fameux, si redouté pour ses passions démagogiques ! »

Un député radical, Baudin, fut tué sur une barricade, où il était monté seul, en défiant les soldats. On a mené grand bruit autour de sa mémoire ; on en a fait un martyr ; on lui a élevé un tombeau monumental ; on a dit : « Il est mort pour la défense de l’inviolabilité parlementaire et du suffrage universel. » Pourtant, le 15 mai 1848, lorsque l’Assemblée nationale fut envahie par des bandes que dirigeaient Raspail et Blanqui, Baudin était au nombre des insurgés, et ses amis insistaient pour qu’il prît la parole[47] !

Paris fut en éveil pendant trois jours ; le mardi, curiosité ; le mercredi, un peu de fronde ; le jeudi, quelque tentative de résistance, fusillade, canonnade sur les boulevards ; le lendemain, calme plat et dépression générale. Dès le mardi, dans la soirée, un propos courut : « Le prince de Joinville marche sur Paris, à la tête des troupes de la division de Lille ; le duc d’Aumale est avec lui. » On citait les régiments ; on nommait les généraux. On disait : « C’est un mouvement organisé de longue main ; le coup d’État le fait éclater plus tôt ; les princes ne devaient agir que dans quelques jours. » Ce bruit se répandait et trouvait créance. Deux coups de force étaient-ils donc préparés, et le coup d’État du prince Louis-Napoléon ne réussissait-il que parce qu’il devançait le coup d’État des Orléans ? Il est difficile de répondre. Cependant, voici des faits qui pourront aider aux inductions. Personnellement, je ne sais rien de ces faits et j’en renvoie la responsabilité à celui qui les a racontés, c’est-à-dire à Lord Palmerston, que sa qualité de Premier ministre d’Angleterre mettait à même d’être bien renseigné. Dans un écrit intitulé Mémorandum de certaines circonstances se rapportant au coup d’État, il dit :

« Le coup d’État eut lieu le mardi 2 décembre 1851 et fut connu à Londres dès le lendemain. Le mercredi 3 décembre, M. et Mme X… vinrent dîner chez nous, à Carlton Garden, et me dirent qu’ils étaient allés à Claremont, le vendredi précédent, faire visite à la reine Amélie, veuve de Louis-Philippe, qu’ils avaient trouvé les dames de la cour française en grand émoi et qu’elles avaient dit à Mme X…, en secret, qu’elles faisaient leurs paquets, parce qu’elles s’attendaient à partir pour Paris la semaine suivante, c’est-à-dire celle précisément pendant laquelle eut lieu le coup d’État.

« Le samedi suivant, c’est-à-dire le 6 décembre, M. Borthwick, éditeur du Morning Post, vint me voir. Il avait, dit-il, une communication à me faire, qui pouvait être importante et qu’il se considérait comme libre de me faire. Il me dit que la veille, le général de Rumigny, attaché à l’ancienne cour de France, était venu le voir et lui avait dit qu’en raison de sa politique et de ses attentions pour l’ex-famille royale il était chargé par elle de lui faire savoir que, si cela pouvait être utile à son journal, on lui ferait parvenir des renseignements quotidiens sur les opérations militaires qui allaient commencer dans le Nord de la France. Il ajouta que le prince de Joinville et le duc d’Aumale étaient partis pour Lille, dans le but de prendre le commandement des troupes qui allaient agir contre le Président ; que la famille royale avait essayé de dissuader le prince de Joinville de ce plan, mais en vain, et que, finalement, le trouvant déterminé, le duc d’Aumale avait dit : « Mon frère est un marin ; il ne connaît rien aux opérations militaires. Moi, je suis soldat ; j’irai avec lui et je partagerai son sort et sa fortune. » M. Borthwick me dit qu’il avait refusé les communications offertes, ne voulant pas que son journal fût considéré comme l’organe de la famille d’Orléans.

« J’écrivis immédiatement à Sir George Grey, alors ministre de l’Intérieur, et lui demandai de faire faire une enquête par le détachement de police en station à Claremont pour la protection de la famille royale, à l’effet de savoir si tous les princes qui devaient être en Angleterre s’y trouvaient réellement. J’ajoutai que le général de Rumigny, ou Mr. Borthwick, avait dû se tromper en mentionnant le duc d’Aumale, car il était alors à Naples, et que ce devait être le duc de Nemours qui accompagnait le prince de Joinville.

« Dans le courant de l’après-midi, je reçus de Sir George Grey la nouvelle que Nemours et Joinville étaient tous deux encore à Claremont. Joinville avait été plusieurs fois à Londres, dans le courant de la semaine, et était à Claremont ce jour-là. Mais il avait été, disait-on, très malade depuis quelques jours ; il gardait la chambre et personne ne l’avait vu que son médecin, qui le visitait deux fois.

« Ce rapport était la preuve évidente que Joinville était parti.

« Je l’appris, d’ailleurs, plus tard. Il était allé jusqu’à Ostende ; mais, ayant trouvé que son plan n’avait pas de chance de succès, il était revenu. Je crois que la garnison de Lille avait été changée.

« Ceci confirmait bien la version quant à Joinville, mais laissait inexpliqué ce qui concernait d’Aumale. Quelques jours plus tard, je reçus de mon frère, alors ministre à Naples, une lettre écrite de là, avant que la nouvelle du coup d’État y fût connue, me disant que le duc et la duchesse d’Aumale avaient reçu des avis alarmants sur la santé de l’ex-reine de France et qu’en conséquence le duc était parti inopinément pour l’Angleterre ; mais que, deux jours plus tard, la duchesse d’Aumale avait reçu de meilleures nouvelles et qu’elle regrettait que son mari, en attendant un jour ou deux de plus, ne se fût pas épargné un voyage fatigant, au milieu de l’hiver.

« Cet exposé confirme l’ensemble de l’histoire du général de Rumigny, et d’Aumale avait, évidemment, à la suite d’un arrangement préconçu, quitté Naples pour se rencontrer avec Joinville en un lieu et à jour donnés. C’est la preuve qu’il y avait depuis longtemps un complot projeté, pour une attaque contre le Président.

« Quinze jours ou trois semaines plus tard, le comte de Lavradic, ministre de Portugal à Londres, vint à Claremont faire visite à la princesse de Joinville, qui est Brésilienne ; elle le reçut tout éplorée de la tournure que prenaient les affaires en France et ajouta que c’était très affligeant, surtout pour elle qui devait être à Paris le 20 !

« Tout ceci prouve clairement que, si le Président n’avait pas frappé le coup au moment où il l’a fait, il eût été lui-même infailliblement renversé[48]. »

J’ai entendu dire au comte de Morny que la première dépêche qu’il avait expédiée, en prenant possession du ministère de l’Intérieur, le 2 décembre 1851, avait été adressée à Claremont, pour signifier aux princes d’Orléans que, s’ils mettaient le pied en France, leurs biens seraient confisqués. Cette dépêche aida peut-être à l’avortement du projet que Lord Palmerston a fait connaître ; en tout cas, elle ne fut pas considérée par le Président comme ayant valeur de contrat, car il confisqua les biens. « C’est le premier vol de l’aigle », avait dit le vieux Dupin. Morny se retira immédiatement et donna sa démission motivée. Le décret de confiscation, qui est du 22 janvier 1852, fut peut-être un acte légal, mais ce fut un acte impolitique, que le prince Louis-Napoléon aurait dû s’épargner. Le protocole du décret était bien fait, au point de vue historique, et d’une logique très serrée. On en fit honneur à Teste, l’ex-ministre, qui avait été condamné par la Cour des pairs pour cause de malversations dans l’administration des deniers publics. C’est une erreur. Ce libellé est l’œuvre d’un ancien avoué qui se nommait Coffinières.

En faisant le coup d’État, que sept millions de voix devaient ratifier, le Président s’emparait violemment du pouvoir, que les élections du mois de mai 1852 lui eussent certainement conservé, avec quelque apparence de légalité. À ce moment, toute la population de la France était pour lui et l’eût maintenu. Il est bien probable que s’il a eu recours à l’arbitraire, c’est qu’il savait, à n’en point douter, que les représentants ou les Orléans tenteraient contre lui un acte de force qui pouvait réussir. Malgré les précautions prises, malgré l’énergie du comte de Morny, malgré l’armée qui obéissait sans hésiter, il était inquiet sur l’issue définitive et il redoutait qu’une tempête ne s’élevât de la houle parisienne. Il voulut se rendre compte par lui-même de l’attitude de la population. Dans la matinée du jeudi 4 décembre, il revêtit un costume de dragon, rabattit le plus possible la visière du casque, afin de cacher son visage, que les estampes et surtout les caricatures avaient popularisé, et escorta, en qualité d’ordonnance, un capitaine d’état-major, qui parcourut une partie des boulevards et du quartier des Halles. Le résultat de cette promenade aurait été, d’après ce que l’on m’a dit, la fusillade inopinée du boulevard Bonne-Nouvelle. Je crois qu’elle fut inutile ; des généraux m’ont dit qu’elle avait été indispensable. En tout cas, elle me parut odieuse et c’est l’impression que j’en ai conservée.

Un des acteurs secondaires du coup d’État voulut passer subitement héros, n’y parvint pas et resta ridicule. Léopold Le Hon, qui n’était pas encore majeur, avait suivi au ministère le comte de Morny, auquel il servit de secrétaire ou de chef de cabinet. Il cacheta et décacheta des dépêches ; il reçut les gens empressés à venir demander des places ; il causa avec un boursier nommé Achille Bouchet, qui manœuvrait, pour la circonstance, le télégraphe du ministère ; il déjeuna avec le ministre et poussa le dévouement jusqu’à coucher tout habillé sur un canapé. Ces hauts faits lui valurent la croix de la Légion d’honneur et le poste d’auditeur au Conseil d’État ; pour un éphèbe qui n’avait point encore quitté la robe prétexte, c’était suffisant. Il n’en jugea pas ainsi et voulut secouer la corne d’abondance d’où tombent les faveurs méritées par l’héroïsme.

Un soir du mois de janvier, la comtesse Le Hon recevait dans son hôtel des Champs-Élysées. Au milieu des salons remplis de monde, on vit apparaître le jeune Léopold, pâle, les vêtements déchirés et souillés de boue, le visage ensanglanté, un bâton brisé à la main, se soutenant à peine, mais conservant néanmoins une attitude martiale. Ce fut un cri d’effroi. Il raconta que, près du Cours-la-Reine, six hommes s’étaient rués sur lui et avaient voulu le forcer à crier : « Vive la République ! » Sur son refus, ils l’avaient frappé, avaient tenté de l’assassiner, mais, quoiqu’il ne fût armé que d’une simple canne, il avait déployé une telle énergie qu’il avait mis les assaillants en fuite. Tout le Landerneau parisien fut en émoi et la police commença une enquête. De sa nature, la police est sceptique ; elle s’arrête peu aux apparences et aime à pénétrer jusqu’au fond des choses. Elle découvrit sans grand-peine que l’attaque dont Léopold Le Hon avait été victime n’était qu’une mystification qui faisait honneur à l’imagination de son auteur.

Ce jeune homme, voulant appeler sur lui l’attention et les grâces du nouveau souverain, avait lacéré sa redingote, s’était trempé dans la crotte, s’était distribué quelques horions sans gravité, quelques égratignures sans conséquence et avait fait, dans le salon de sa mère, une entrée mélodramatique à laquelle on s’était laissé prendre. Le commissaire de police chargé de l’instruction de cette affaire tança le petit bonhomme, l’engagea à ne plus recommencer et ensevelit l’affaire dans ses cartons secrets. L’anecdote, néanmoins, fut ébruitée ; on en jasa ; un mauvais plaisant prétendit que Léopold Le Hon avait dispersé une troupe d’émeutiers à coups de parapluie et le surnomma : Riflard Cœur de Lion ; le sobriquet persista longtemps.

Le coup d’État eut des suites plus graves que les facéties d’un enfant vaniteux. On poussa hors de France bien des gens qui en constituaient la force ; des généraux — Changarnier —, des poètes — Victor Hugo —, des hommes d’État — Charles de Rémusat, Thiers —, furent expulsés et allèrent porter à l’étranger des semences de haine qui ne restèrent pas stériles. Quelques-uns furent promptement autorisés à rentrer ; d’autres ne voulurent revenir qu’après la chute du régime impérial. Pour eux, le désastre de Sedan fut une joie, hélas ! et presque un triomphe. Le 4 décembre 1851, aussitôt que la victoire — bien peu disputée — du prétendant fut assurée, tous ceux qui avaient à redouter les sévérités de l’état de siège furent saisis de terreur et se cachèrent. Jules Favre fut au nombre de ceux qui se crurent menacés et il disparut de chez lui, où personne ne vint le chercher. Il reçut asile chez un notaire, puis chez un ami, qui logeait sur le boulevard Bonne-Nouvelle. Sa réclusion, qui durait depuis plusieurs semaines, lui paraissait lourde, et il pria une personne de ses relations d’aller trouver Billault[49] et de lui demander le moyen de quitter la France. Billault répondit que, si on avait voulu arrêter Jules Favre, on aurait été le saisir d’abord chez le notaire, ensuite boulevard Bonne-Nouvelle ; qu’on savait ce qu’il faisait et qu’il n’avait simplement qu’à reprendre ses habitudes. Jules Favre, dès le lendemain, revêtit sa robe d’avocat, se rendit au Palais de Justice, et nul ne l’inquiéta.

Une fois maître de la situation, le gouvernement trouvait inutile de se donner la peine d’incarcérer ses adversaires ; il préférait les voir partir et les y aida dans une certaine mesure. J’en eus une preuve personnelle, que je puis aujourd’hui faire connaître sans inconvénient. Le mercredi 3 décembre, la nuit étant déjà tombée, je me promenais sur le boulevard des Italiens, entre la rue du Helder et la rue Laffitte ; c’était alors le rendez-vous de ce que l’on appelait « Tout-Paris ». La foule était grande, indécise, gouailleuse plutôt que malveillante. Des patrouilles de lanciers (premier régiment, colonel de Rochefort) passaient sur la chaussée ; lorsqu’on les apercevait, on criait : « Vive la Constitution ! » Des groupes de sergents de ville, placés à l’angle des rues, restaient en observation et n’interdisaient pas les cris. C’était une de ces heures irrésolues dans lesquelles nul n’est certain de la victoire : Armagnac ou Bourgogne ? on pouvait les jouer à pile ou face.

Je fus accosté par un certain Oury, qui était — je ne sais pourquoi — chef du cabinet du marquis Turgot, ministre des Affaires étrangères. Je connaissais cet Oury, qui était sergent-major dans ma compagnie de garde nationale, et je connaissais aussi Turgot depuis longtemps. Oury était inquiet et me disait : « Qu’est-ce que tout cela va devenir ? Si l’insurrection a le dessus, — l’insurrection, c’était l’Assemblée nationale, — je suis perdu ; on me fusillera. » Je le rassurai et lui dis : « Si le Président est culbuté, réfugiez-vous chez moi ; je saurai vous mettre à l’abri des premières recherches et je vous procurerai un passeport. » Il me serra les mains avec effusion ; j’ajoutai : « À charge de revanche ; si vous êtes vainqueurs, il est possible que j’aie quelques amis à sauver ; je compte sur vous et j’irai vous demander un de vos passeports diplomatiques, d’autant plus précieux qu’ils ne relatent point de signalement. » Oury me répondit : « C’est entendu, je suis à vos ordres. »

Le vendredi 5 décembre, un commissionnaire apporta chez moi un billet ainsi conçu : « Celui que les Arabes avaient surnommé le Père de la Maigreur est prié d’être chez lui, ce soir, à neuf heures, de tenir ses domestiques à la cuisine et d’ouvrir lui-même la porte de son appartement, en entendant sonner deux coups. » Que l’on me pardonne ma fatuité, je crus à une bonne fortune. Pour faire comprendre la scène qui va suivre, je dois dire que la porte de mon cabinet de travail donnait sur l’antichambre. Du salon de mon appartement j’avais fait mon cabinet, qui était grand, garni de tapis, drapé de rideaux en lampas rouge, orné d’armes orientales, de tableaux, de « bibelots », dont j’ai toujours eu le goût, et éclairé par quatre lampes Carcel. L’aspect de la pièce était gai et, comme l’on dit, assez cossu.

À neuf heures, la sonnette retentit deux fois, coup sur coup. Je me précipitai et je vis Fanjat, un vieux bohème dont j’ai déjà parlé, qui, tout en caressant son énorme barbe blanche, me dit : « Je vous amène un ami. » J’aperçus alors un homme de taille moyenne, le chapeau enfoncé sur le front, les yeux abrités par des lunettes bleues, le visage enveloppé d’un cache-nez, le collet du paletot remonté, se dissimulant si bien, en un mot, qu’un agent de police avisé eût pu l’arrêter de confiance. Je compris qu’il ne serait peut-être pas aussi question de bonne fortune que je l’avais imaginé. L’ami de Fanjat fit un bond jusqu’au milieu de mon cabinet, regarda autour de lui et, sans avoir prononcé une parole, reprit en courant le chemin de l’escalier. Fanjat se lança derrière lui et je ne devinai point ce que signifiait cette apparition.

Cinq minutes après, j’entendis deux coups de sonnette ; j’allai ouvrir ; Fanjat et son ami rentrèrent chez moi. L’inconnu enleva son chapeau, ses lunettes, son cache-nez, son paletot, me tendit la main et me dit : « Je suis Madier de Montjau[50] et je vous demande asile. » Je l’assurai qu’il était en sécurité ; il reprit : « Votre appartement m’avait fait peur ; des lampes, des tapis, des tableaux, cela flaire la trahison ; mais Fanjat m’a rassuré. » Je ne répondis rien et me contentai d’estimer que la venette avait troublé le cerveau de mon hôte. Il était ému, tressaillait au moindre bruit et disait avec un sentiment où la terreur et l’orgueil se mêlaient à juste dose de comique : « On a donné ordre de s’emparer de moi, mort ou vif. » C’était un pauvre homme ; il a laissé imprimer et répéter qu’il avait été blessé le 4 décembre, en défendant une barricade ; mieux que personne, j’ai su que c’était au moins une erreur.

Quand je l’eus fait dîner, quand je l’eus installé dans sa chambre à coucher, je lui dis de dormir tranquille, que personne ne l’inquiéterait ; que nos domestiques, qui m’avaient vu naître, étaient d’une sûreté à toute épreuve, et que, du reste, je me croyais en mesure de lui procurer, dès le lendemain, un passeport diplomatique. Je me rappelais Oury et la promesse que nous avions échangée. Le samedi 6 décembre, à huit heures du matin, j’étais au ministère des Affaires étrangères. Oury était rayonnant et ne craignait plus d’être fusillé. Il me reçut avec cordialité et me demanda le motif de ma visite. Je le lui expliquai. Il devint important : « C’est fort grave ; à qui destinez-vous ce passeport ? » Benoîtement, je nommai Madier de Montjau. Oury fit un saut de carpe : « Comment avez-vous pu recueillir un pareil homme, un jacobin, un disciple de Robespierre, un député de la Montagne ! qui, s’il le pouvait, nous ferait tous guillotiner. Je ne puis faciliter le départ d’un tel énergumène, le gouvernement peut avoir de bonnes raisons de mettre la main sur lui. Je serais coupable, je manquerais au devoir professionnel si j’aidais à soustraire ce conspirateur à l’action des lois ; tout ce que je puis faire, c’est de vous garder le secret. » Je me levai et sortis sans saluer.

J’étais déconvenu ; Madier de Montjau le fut aussi ; il était chez moi, il y resta, ce n’était que correct et je ne désespérais pas de lui procurer les papiers qui lui permettraient de franchir la frontière. Le dimanche 7 décembre, à onze heures du soir, une estafette du ministère de l’Intérieur m’apporta une dépêche, dont je donnai reçu. C’était un billet que je copie sur l’original, que l’on retrouvera dans mes papiers : « Vous recevez des gens barbus et des gens sans barbe ; les uns s’en vont, les autres restent ; ne nous causez pas d’embarras et venez me voir. A. M. » Je reconnus l’écriture de Morny. Je montrai le billet à Madier de Montjau, qui voulait décamper sans plus tarder. J’eus quelque peine à lui faire comprendre que ce billet était une sorte de sauf-conduit, valable au moins jusqu’au moment où j’aurais vu Morny.

Le lendemain, j’étais chez celui-ci ; il me gronda : « De quoi, diantre, vous mêlez-vous ? » Je répondis beaucoup de lieux communs, et je demandai un passeport. Morny riposta : « Jamais ; qu’il aille se faire pendre ; si demain soir il est encore chez vous, je le fais arrêter. — À quoi cela vous servirait-il ? — À vous en débarrasser. » Je me mis à rire, et lui aussi ; au moment où j’allais me retirer, fort mécontent de l’entrevue, Morny me dit : « Rendez-moi donc le service de remettre cette lettre en mains propres à notre amie, Mme Gabriel Delessert[51] ; elle l’attend, et, comme c’est une bonne nouvelle, je tiens à ce que vous ayez le plaisir de la lui porter vous-même. » J’acceptai, sans comprendre. Mme Delessert parut étonnée et ouvrit la lettre, qui contenait un passeport en blanc : Madier de Montjau en profita et se rendit en Belgique. J’eus occasion de voir Morny peu de temps après ; je voulus le remercier ; il me répondit qu’il ne savait ce que je voulais lui dire et qu’il ignorait l’usage que Mme Delessert faisait des passeports qu’elle lui demandait.

Si les anciens députés de l’opposition n’étaient point rassurés, quelques-uns des nouveaux fonctionnaires ne l’étaient point davantage. Dans les premiers jours du mois de janvier 1852, je me rendis à Coutances, chez un de mes amis. Ai-je besoin de dire qu’à cette époque la majeure partie du trajet se faisait en voiture ? La diligence arriva à Saint-Lô vers midi et s’arrêta pour donner aux voyageurs le temps de déjeuner. Deux gendarmes me demandèrent mon passeport ; je n’en avais pas, et, en fait de papiers d’identité, je n’avais sur moi que des cartes de visite. On me mena tout droit chez le préfet, à la grande admiration des habitants de Saint-Lô, qui levaient les bras vers les cieux, en voyant le burnous arabe dont j’étais enveloppé. Le préfet — tout nouvellement installé — s’appelait Jourdain, et je le connaissais pour l’avoir rencontré quelquefois chez la baronne L’Hermitte. Mon burnous l’effaroucha et il hésita quelques instants à me laisser continuer ma route ; enfin, « il prit sur lui » de m’autoriser à aller jusqu’à Coutances, à la condition de me présenter, dès mon arrivée, chez le sous-préfet.

Comme je paraissais surpris de tant de précautions, ce bon Jourdain m’ouvrit son cœur : « Ma position est terrible ; j’administre un département frontière ; j’ai beau écrire lettre sur lettre, envoyer dépêche sur dépêche, on n’en tient pas compte et ma responsabilité augmente tous les jours. On ne veut même pas renforcer les garnisons. C’est en vain que je réclame une division d’infanterie pour l’étager le long de nos côtes, que l’on ne saurait trop surveiller. Tous les réfugiés sont à Jersey et à Guernesey ; je suis prévenu qu’ils veulent faire une descente par Granville et par Regneville, pour de là marcher sur Saint-Lô, Caen et Paris : je suis sur mes gardes, mais que voulez-vous que je fasse, avec des forces dérisoires ? On s’endort dans une sécurité apparente ; avant quinze jours, la République sera proclamée en France, et Victor Hugo sera dictateur ; ce cataclysme est inévitable, parce que l’on n’écoute pas mes avertissements. » Je quittai ce préfet ahuri ; il ne resta pas longtemps à Saint-Lô ; on le déplaça et on oublia de le replacer.


CHAPITRE II

L’EMPEREUR



LES HAINES INSPIRÉES PAR L’EMPIRE. — LE COLONEL CHARRAS. — OPINION DE VITET. — SOMNAMBULE. — ATAVISME. — LE JOUEUR. — GOÛT POUR LE PLAISIR. — AUCUN GOÛT POUR LES ARTS LIBÉRAUX. — HOSTILITÉ DE L’EUROPE. — PRÉLIMINAIRES DE LA GUERRE DE CRIMÉE. — MISSION DU PRINCE NAPOLÉON. — PROJETS D’ALLIANCE. — « ENTRE UN ROMANOFF ET UN BONAPARTE, RIEN DE COMMUN. » — ALLIANCE AVEC L’ANGLETERRE. — LA CAMPAGNE DE CRIMÉE. — OPINION DE LORD RAGLAN. — LE GÉNÉRAL BOSQUET. — AFFAIRES INDUSTRIELLES. — FUREUR DE SPÉCULATIONS. — HONNÊTETÉ DE PERSIGNY. — MAUVAIS EXEMPLE DONNÉ DE HAUT LIEU. — L’HISTOIRE DE CÉSAR. — UTOPISTE. — MAQUIGNONNAGE. — DEUX PRÉTENDANTS À LA MÊME MAIN. — LE FLEGME. — « IL EST SI CONFIANT. » — APPEL À L’ASSASSINAT. — L’ATTENTAT PIANORI. — COURTOISIE. — LES LETTRES. — INTERDITS DE LA CENSURE LEVÉS PAR L’EMPEREUR.



MALGRÉ l’insuffisance de certains fonctionnaires choisis avec trop de hâte, malgré la sourde opposition des vaincus, le gouvernement nouveau s’établissait et se fortifiait de jour en jour. La Ligue et la Fronde avaient fait le règne de Louis XIV ; le sang de la Terreur, la boue du Directoire avaient donné à Napoléon Ier sa raison d’être ; l’insurrection de juin, la médiocrité de la Seconde République sacraient Napoléon III ; car les révolutions engendrent le despotisme, qui, à son tour, engendre les révolutions. La haine contre le Second Empire fut profonde ; contenue par la sévérité même du régime, elle n’osa point se manifester, tant il est vrai que l’on ne gouverne que par la terreur que l’on inspire, mais elle n’en fut pas moins vivace et parfois misérable dans son expression.

En 1855, avant la chute de Sébastopol, Laurent Pichat, qui fut un poète médiocre et un sénateur silencieux, rêvait l’anéantissement de notre armée de Crimée ; Edmond Texier, rédacteur au journal Le Siècle, espérait que la Russie, appuyée sur la Prusse, traverserait le Rhin et envahirait la France. En 1859, au début de la guerre d’Italie, Léon Laya, qui obtint quelques succès dramatiques à la Comédie-Française, me disait : « Plaise à Dieu que les Autrichiens viennent mettre le feu aux Tuileries ! » Deux ans auparavant, au mois de février 1857, j’étais en Hollande et j’allais remettre au colonel Charras, qui habitait La Haye, une lettre dont j’avais été chargé pour lui ; au cours de la visite, il me dit : « À la prochaine révolution, nous enlèverons la carcasse qui est aux Invalides et nous la jetterons à la fosse commune, pour enseigner l’égalité aux Bonaparte ; quant à Eugénie (l’Impératrice), nous la livrerons au peuple ! »

Charras était proscrit ; il avait exercé de hautes fonctions au ministère de la Guerre, pendant les pouvoirs du général Cavaignac ; le 2 décembre avait ruiné sa fortune militaire et déçu toutes ses espérances ; quelque odieux que fût son propos, on pouvait l’envelopper des circonstances atténuantes. Mais que penser des fonctionnaires, des agents mêmes du gouvernement, liés par leur serment, qui faisaient de l’opposition à l’Empire et lui cherchaient des adversaires ? Lors des élections législatives de 1869, comme j’exprimais l’embarras que j’éprouvais à émettre un vote conforme à ma conscience, Baube, chef de la seconde division à la préfecture de Police (approvisionnements, navigation), me dit : « Votez donc pour Thiers ; c’est celui qui les embête le plus. »

En 1870, lorsque la guerre éclata et que la France se trouva en face de l’Allemagne, on put croire que le patriotisme ferait taire les ressentiments et que tous les cœurs battraient à l’unisson pour le salut du pays. À ce moment, du reste, on peut dire que la liberté était complète, bien plus étendue que sous le règne de Louis-Philippe, bien plus respectée que sous la Seconde République ; la liberté de la presse était sans restriction, le droit de réunion s’exerçait sans mesure ; publiquement, on prêchait l’insurrection et l’assassinat de l’Empereur. Rien n’avait désarmé la haine, et, comme elle n’avait rien à craindre, elle ne se modérait pas. Entre la parade de Sarrebruck et la défaite de Wœrth, je rencontrai Jules Simon et Eugène Pelletan, sur la place de la Concorde ; ils étaient anxieux ; croyaient-ils donc à l’infériorité française, et redoutaient-ils les armées de la Prusse ? Non pas : ils étaient persuadés que nous marcherions triomphalement jusqu’à Berlin. De sa voix douce et avec son regard mourant, Jules Simon me disait : « Nous sommes perdus, et c’en est fait de la France, si on ne nous débarrasse pas de l’Empereur et de l’Empire. » Le vœu fut écouté des dieux ; nous avons été débarrassés de l’Empereur et de l’Empire, mais débarrassés aussi de l’Alsace, de la Lorraine et de cinq milliards.

Le 20 août 1870, dans le bureau de rédaction du Journal des Débats, Clément Caraguel me dit : « Jamais je ne me battrai pour un Bonaparte. » Eugène Dufeuille renchérit : « Je ne me ferai certainement pas tuer pour Clément Duvernois ! » Clément Duvernois venait d’être nommé ministre des Travaux publics ou de l’Agriculture. Le 4 septembre, lorsque déjà le Corps législatif avait été envahi, lorsque l’Impératrice avait quitté les Tuileries, un vieillard, un homme sage et de raison froide, vint au Journal des Débats ; se frottant les mains et grimaçant, selon son habitude, il nous dit : « Notre armée est anéantie, mais nous n’en sommes pas moins délivrés des Bonaparte. » Le soir même, chez moi, le petit-fils d’un général de la Révolution disait : « J’aime mieux voir les Prussiens à Paris et l’Empereur prisonnier que de savoir les Français victorieux et l’Empereur sur le trône. » Le 1er janvier 1871, Vitet[52], de l’Académie française, résumant, dans la chronique de la Revue des Deux Mondes, les principaux événements de l’année qui venait de s’écouler, écrivait : « L’année 1870 n’aura point été inféconde, car elle a vu la chute de l’Empire. »

Aux environs du 18 mars 1871, lorsque Paris ressemblait déjà à une caserne de janissaires révoltés, je fus accosté, sur le boulevard de la Madeleine, par un haut fonctionnaire de la Marine. Naturellement nous parlâmes des désastres sous lesquels le pays fléchissait et il me dit : « Ça nous coûte dix milliards, cent cinquante mille hommes, deux provinces ; mais ce n’est pas trop payer l’effondrement des Bonaparte ! » Tous ces propos, que je viens de rapporter, je les ai entendus, et, malgré le long temps écoulé, ce n’est pas sans émotion que je les répète. La haine, l’envie extravasée, les ambitions fraudées n’oubliaient qu’une chose, bien petite en vérité, la France qui râlait ; elle fut si bien oubliée qu’elle en faillit mourir.

L’homme qui inspira tant de sentiments hostiles, que tant de vœux adverses accompagnèrent dans la bonne et dans la mauvaise fortune, était-il donc digne de ces imprécations ? Je ne le crois pas ; je ne l’ai pas aimé, je ne l’ai point servi, j’en puis parler selon ma conscience, sans avoir un effort à faire. C’était un rêveur ; George Sand a dit : un somnambule ; sous bien des rapports, le mot n’est pas excessif. Avant tout, ce fut un joueur, se rattachant ainsi aux Bonaparte, dont il portait légalement le nom, quoiqu’il ne fût point de la famille. L’axiome : Pater is est quem nuptiæ demonstrant, fit de lui un prince de la quatrième race et un héritier du sceptre impérial. En réalité, il était mâtiné de créole et de hollandais, fils de la reine Hortense et de l’amiral Verhuell. Au jour de sa naissance, le roi Louis déposa une protestation motivée entre les mains de son frère Lucien, prince de Canino ; la fille de celui-ci, Lætitia Bonaparte-Wyse, la conserva précieusement et la vendit à Napoléon III, pour la somme de cinq cent mille francs et une pension annuelle de vingt-quatre mille livres ; c’est Joseph-Marie Piétri qui servit d’intermédiaire et c’est Lætitia Wyse qui m’a raconté le fait, sans plus de mystère et comme une bonne opération, en présence de sa fille Adeline, femme du général Türr[53], dont j’étais resté l’ami, après avoir fait à ses côtés l’expédition des Deux-Siciles (1860).

De sa mère, issue de Joséphine, née à la Martinique, Napoléon III avait reçu une sorte d’indolence extérieure que souvent l’on a prise pour de l’apathie ; de son père, marin de mérite, homme de résolution lente et d’exécution énergique, il avait gardé une patience à toute épreuve et une volonté permanente vers le but visé ; si à cela on ajoute une foi aveugle, une foi religieuse dans la toute-puissance du nom qu’il portait, on aura les traits principaux de son caractère, qui était à la fois confus et décidé. De là des inconséquences dans la conduite politique, des visées très hautes et des résultats médiocres. Il fut, devant sa destinée, comme devant un tapis vert ; il crut à sa veine et l’épuisa. Il perd à Strasbourg, il perd à Boulogne, il gagne à Paris ; il joue son va-tout, gagne le trône ; il gagne en Crimée, il gagne en Italie ; il double l’enjeu, il veut faire sauter la banque ; à Sedan, il est décavé, si bien qu’il laisse aux mains de l’adversaire sa liberté, sa couronne et la France. Le général Fleury résumait assez bien tout cela, lorsqu’il disait, longtemps après la chute de l’Empire : « C’est égal ; nous nous sommes crânement amusés. » C’est peut-être là le dernier mot du règne.

Napoléon III, en effet, aimait à s’amuser, et c’est un grave défaut pour un souverain ; il se plaisait aux chasses à courre, aux petits théâtres, aux bals costumés, où il excellait à intriguer les femmes, dont il avait la bonhomie de ne pas se croire reconnu ; dans les petites soirées de Compiègne et de Fontainebleau, il forçait les invités à danser La Boulangère ou Le Carillon de Dunkerque. Les bals costumés qu’on lui offrait dans les ministères étaient pour les ministres une cause de véritable terreur ; on craignait toujours qu’à la faveur de la bahuta et du masque un assassin ne parvînt jusqu’à lui et ne renouvelât le coup d’Ankarström sur Gustave III[54]. Aussi, les précautions étaient minutieuses et la police ne chômait pas. Nul ne pouvait entrer, masqué, dans les salons, sans avoir préalablement découvert son visage devant le maître de la maison ; celui-ci était placé dans un tambour revêtu de draperies au milieu desquelles deux ouvertures ménagées et dissimulées permettaient à des inspecteurs de police de « frimer », c’est-à-dire de regarder les arrivants ; en outre, des gens de la Sûreté, déguisés et méconnaissables, suivaient l’Empereur à courte distance et veillaient sur lui. J’ai entendu dire au marquis de Chasseloup-Laubat[55] : « Lorsque l’Empereur se retirait, tout le monde se sentait soulagé et alors seulement on avait de l’entrain. »

S’il aimait les plaisirs matériels, il n’avait, en revanche, pour les plaisirs intellectuels qu’un goût modéré. Tout ce qui touchait aux Lettres et aux Beaux-Arts semblait lui échapper. La peinture, lettre close ; la musique, lettre morte ; la poésie, lettre indéchiffrée. Il n’eût pas mieux demandé que de protéger la littérature et les arts, mais, en vérité, il ne savait comment s’y prendre, et, à cet égard, son entourage n’aurait pu lui donner de bons conseils. Un jour, il disait à Mme Gabriel Delessert, qui était artiste jusque dans ses moelles : « Que faut-il faire pour protéger les arts ? » Elle fit la révérence et répondit : « Sire, il faut les aimer. »

En 1853, l’exposition de peinture fut installée, vaille que vaille, dans les bâtiments des Menus Plaisirs, qui, s’il m’en souvient, étaient situés faubourg Poissonnière. La veille de l’ouverture du Salon, j’y avais été ; j’avais rencontré Morny, qui était président du jury, et nous causions ensemble, lorsqu’on vint le prévenir que l’Empereur arrivait. Je fis un mouvement pour me retirer ; Morny me dit : « Restez donc, mettez-vous à la suite, vous entendrez de bonnes réflexions. » Napoléon III, escorté de quelques officiers, de différents fonctionnaires et de tous les membres du jury, parcourut les salles au pas accéléré, sans dire un mot, sans faire une observation, passant devant les meilleures toiles avec une indifférence qu’il ne cherchait pas à dissimuler. On voyait qu’il accomplissait une des mille corvées que lui imposait son rôle de souverain. Parvenu dans la dernière galerie, dans celle où l’on avait entassé ces œuvres médiocres que l’on semble ne recevoir que pour masquer la nudité des murailles, il s’arrêta tout-à-coup devant un tableau qui représentait le Mont-Blanc ; c’était pitoyable et ça donnait l’idée d’un groupe de pains de sucre de diverses dimensions. Longtemps il resta immobile, contemplant cette croûte, puis, se tournant vers Morny, qui était placé à sa gauche, il lui dit : « Le peintre aurait dû indiquer les hauteurs comparatives. » Après cette « bonne réflexion », il reprit sa marche et s’en alla.

En fait de musique, il aimait les polkas, les valses, les mazurkas et se délectait au pas relevé des tralalas militaires ; pour lui, le chapeau chinois avait du charme et la grosse caisse était pleine d’émotions. Le Prophète lui paraissait fastidieux, et, dans Les Huguenots, il n’appréciait que l’arquebusade du cinquième acte. Lorsqu’on donna le Tannhäuser à l’Opéra de Paris, il était caché dans une loge grillée et s’amusait du charivari indécent dont on flagellait l’œuvre d’un maître qui, malgré les objurgations du Jockey Club, avait refusé d’introduire un ballet dans son drame lyrique. Ce jour-là, le public de l’Opéra fut sot ; dès les premières mesures, avant que le rideau ne fût levé, on sifflait.

Il est un air qui faisait horreur à Napoléon III, c’est le fameux air de la reine Hortense : Partant pour la Syrie, dont on saluait son entrée dans les cérémonies publiques. Dès que le pauvre homme entendait cette romance en pourpoint de couleur abricot, il avait un fléchissement d’épaules qui était plus éloquent que toutes les paroles. Il suait l’ennui et semblait s’affaisser, quand l’orchestre reprenait le refrain. Il avait voulu faire de La Marseillaise l’air national de la France ; ses ministres — Rouher, Billault, Walewski — s’y opposèrent ; ils eurent tort : La Marseillaise en serait morte.

Il rêva de protéger les arts et n’y sut parvenir ; il rêva la grandeur de la France et la laissa décomposée. Étrange destinée que la sienne, qui tient peut-être aux tares de l’origine. Ce galérien de la puissance traîna toujours le boulet du 2 décembre. Son usurpation le contraignait à n’être jamais que victorieux ; vaincu, il devait tomber et tomba. C’est le sort des faiseurs de coups d’État : si Desaix n’eût gagné la « seconde bataille » de Marengo, le Premier Consul ne fût pas rentré à Paris. Lorsque Louis-Napoléon s’empara du pouvoir, l’Angleterre se montra bienveillante ; l’Europe resta hostile. La France, en réalité, était tenue en quarantaine ; on l’étudiait avec inquiétude. À toute porte où il frappa pour solliciter une alliance de famille, pour demander une femme, on l’éconduisit comme un parvenu au sort duquel on craint de s’associer. En politique, il en fut de même ; à son égard, on fut plus que réservé, on fut froid et parfois même impertinent. La ligne de conduite qu’il avait projetée en fut déviée ; malgré lui, il se rejeta vers des alliances qu’il ne voulait pas rechercher et guerroya contre ceux dont il eût appelé l’amitié. Sur ce point, il m’est permis d’être très affirmatif, car les deux négociateurs dont je vais parler m’ont l’un et l’autre, à distances et à époques différentes, raconté ce que j’ai à dire.

En 1853, quand la question des Lieux Saints, réveillée à propos de la chapelle latine de Bethléem, devint encore une fois la question d’Orient, il y eut une trépidation dans le monde diplomatique, et l’on comprit qu’une guerre allait éclater, où la Porte Ottomane, la Russie, l’Angleterre et la France auraient des intérêts à défendre. L’empereur Napoléon III, résolu à s’engager à fond dans le conflit et désirant un point d’appui pour les armes françaises, regarda vers Pétersbourg, car il avait toujours secrètement penché du côté de l’alliance russe. Il voulait que l’affaire se traitât en dehors des chancelleries, dont la lenteur et l’action pondérée lui déplaisaient ; il chargea son cousin, le prince Napoléon, d’une mission secrète. Le prince partit pour Baden-Baden, où il s’arrêta, sous prétexte de réconforter sa santé, et il se mit en rapport avec le prince Gortschakoff — le futur grand chancelier — qui était alors ministre plénipotentiaire près du roi de Wurtemberg. De Stuttgart à Bade, la distance n’est pas longue : on se rencontra sous les chênes de l’allée de Lichtenthal et l’on causa.

Le prince Napoléon fut très franc dans ses déclarations : « La guerre est imminente en Orient ; la France ne s’en désintéressera pas ; l’empereur Napoléon III espère pouvoir marcher d’accord avec l’empereur Nicolas ; à quelles conditions une alliance peut-elle être nouée entre les deux souverains ? En France, nous ne demandons qu’à être l’ami très intime de la Russie ; l’alliance des deux peuples leur permettra de régler à leur profit les difficultés orientales et d’assurer leur prépotence en Europe. Le prince Gortschakoff peut mieux que personne servir d’intermédiaire dans cette négociation, puisqu’en qualité de ministre près d’une cour dont la reine est fille de l’empereur Nicolas il correspond directement avec celui-ci. » Gortschakoff s’empressa d’accepter la mission qui lui était offerte et écrivit à l’empereur de Russie.

La réponse ne vint pas vite. Le prince Napoléon se dépitait ; il disait à Gortschakoff : « Dépêchez-vous ; l’Angleterre nous presse de conclure avec elle. » Gortschakoff écrivait de nouveau et commençait à perdre confiance, car le silence n’était point de bon augure. De son côté, Napoléon III talonnait son cousin et lui prescrivait de se hâter. Enfin, au bout de cinq semaines, la réponse tant attendue arriva ; elle était concise : « Entre un Romanoff et un Bonaparte, il ne peut y avoir rien de commun. » On était loin des promesses de 1840, si jamais ces promesses ont été faites. Cette phrase fut de grave conséquence et coûta cher à Sébastopol. Trois jours après, la France et l’Angleterre s’étaient serré les mains.

Le prince Gortschakoff m’a dit : « J’ai toujours regretté la décision prise par l’empereur Nicolas ; s’il eût répondu aux avances de Napoléon III, si nos deux nations avaient fait cause commune, la face du monde était changée ; l’on n’eût jamais entendu parler ni de Sadowa ni de Sedan. » De son côté, le prince Napoléon, qui me raconta, avec les mêmes détails, son entrevue avec Gortschakoff, paraissait persuadé que l’alliance offensive et défensive de la France et de la Russie aurait eu pour conséquence de reculer nos frontières jusqu’au Rhin, en compensation des territoires que nous aurions aidé Nicolas à conquérir sur la Turquie. Au lieu de cela, nous avons dû faire une sorte de guerre platonique sans résultats sérieux, sans accroissement matériel, où nous avons développé des qualités recommandables, mais qui nous a coûté le meilleur de nos vieilles troupes d’Afrique. En résumé, le prestige de la France a pu momentanément s’accroître par nos victoires, mais sa force intrinsèque en a été diminuée.

Cette guerre de Crimée, qui restera glorieuse pour nos armées, fut une aventure où le hasard joua le rôle principal. On partit pour partir, sans vraiment savoir où l’on allait. On ne se doutait de rien, ni des forces de l’ennemi, ni des terrains où l’on devait combattre. On voulut agir sur le Danube ; on s’engagea dans les marécages et l’on y reçut le choc du choléra. On s’embarqua : on descendit en Crimée ; trois cavaliers cosaques s’enfuirent à notre aspect. Les Russes étaient-ils donc certains de nous rejeter à la mer, qu’ils nous laissèrent prendre pied à Old-Port, sans même nous tirer un coup de fusil ? On se mit en marche, en avant, sans avoir fait éclairer la route ; sur le plateau de l’Alma, les Russes nous attendaient, on gravit la falaise et on les culbuta. Le prince Napoléon fut un des mieux méritants de la journée et ceux qui, plus tard, l’ont tant injurié n’auraient peut-être point, comme lui, fait bonne figure sous le feu des batteries ennemies. Ce fut une victoire, d’autant plus belle qu’en réalité on avait tout négligé pour la préparer. On était dans une telle ignorance et du pays et de la ligne de retraite adoptée par le vieux Menchikoff que, pendant toute une nuit, les deux armées marchèrent parallèlement l’une à l’autre à trois lieues de distance, sans même le soupçonner. Tout fut incohérent ; par où fallait-il attaquer Sébastopol ? Par le Nord ou par le Sud, nul ne put le dire.

Le 17 octobre 1854, on fit une tentative sur la ville, tentative pitoyable et qu’il eût été sage de s’épargner. Nos pièces de campagne sans portée, massées sur un seul point, furent rapidement éteintes par l’artillerie de la place, qui faisait converger son feu sur nos batteries. Ce fut misérable et les généraux se sentirent découragés. Le 19, un conseil de guerre fut tenu, sous la présidence de Canrobert, qui avait pris le commandement en chef, après la mort du maréchal de Saint-Arnaud. À une question de Lord Raglan, il fut répondu qu’en attendant les parcs de siège que l’on allait se hâter de faire venir de France, on continuerait à tirailler contre la place. Lord Raglan recommanda d’éparpiller les feux, au lieu de les concentrer, et ajouta : « Vous devriez commencer vos travaux d’approche, en les dirigeant vers la tour Malakoff, car, tôt ou tard, c’est là que vous serez obligés de porter votre attaque définitive. » Le fait est consigné dans les procès-verbaux des conseils de guerre, et jamais, cependant, les Anglais ne s’en sont vantés.

On ne crut pas devoir se rallier à l’opinion de Lord Raglan, et ce fut seulement cinq ou six mois après, lorsque l’on vit les Russes réunir toutes leurs forces de résistance autour de Malakoff, que l’on comprit que la clef de la position était là. Ceci m’a été raconté par un de mes proches parents, le général Achille de Susleau de Malroy, qui, pendant la campagne de Crimée, était lieutenant-colonel d’état-major, détaché près de Lord Raglan ou du général Simson. Ce fait se trouve confirmé dans un mémoire manuscrit du général Trochu sur la prise de Sébastopol. Je possède une copie, annotée par le général de Malroy, de ce mémoire, qui est d’un haut intérêt historique. On la trouvera dans les papiers que j’ai déposés à la bibliothèque de l’Institut.

Le général Bosquet, dont le mouvement tournant opéré sur la gauche des Russes avait déterminé la victoire de l’Alma, fut chargé de préparer le grand assaut qui devait nous rendre maîtres de Sébastopol. « C’était, dit Trochu dans son mémoire, un incomparable préparateur. » Le résultat fut tel qu’on pouvait l’espérer, et la journée du 8 septembre 1855 est bonne pour les fastes militaires de la France. L’activité, la précision de Bosquet étaient d’autant plus extraordinaires que dans les marches, dans les campements, dans les jours de bataille aussi bien que dans les jours de repos, il était suivi de deux ou trois cantinières, comme un sultan est suivi de son harem : on en plaisantait, et on l’appelait Bosquet-Pacha. Cette passion, qu’il ne sut jamais refréner et qui s’exerçait sans choix, semblait laisser ses forces intactes ; il les réparait, du reste, en buvant à chaque repas plusieurs bouteilles de vin de Bourgogne et en mangeant des viandes saignantes. Il ne s’en cachait guère ; il en riait et disait : « Je m’honore d’avoir quelque chose de commun avec le maréchal de Saxe. »

Bien des bruits ont circulé sur sa mort. On a dit que, surpris par un mari mal complaisant, il avait reçu un coup d’épée qui lui avait perforé le foie ; on a prétendu qu’un frère, voulant venger l’honneur de sa sœur, avait traité le maréchal comme un simple manant et l’avait assommé de coups de bâton. La vérité est la suivante. Frappé d’hémiplégie, conduit dans une ville du Midi où l’on espérait que sa santé pourrait se rétablir, il expira le 3 février 1862, à peine âgé de cinquante et un ans. Je le tiens du comte Pierre de Castellan, qui fut son officier d’ordonnance, et du général de Cissey, qui a longtemps été son chef d’état-major. Bosquet était un homme de conception soudaine et d’exécution sans merci. Pendant la guerre de 1870, j’ai entendu plus d’un général regretter sa mort prématurée.

La campagne de Crimée, qui fut très populaire en France, où les cœurs sont volontiers émus par la gloriole, n’excita que peu de sympathie dans le monde légitimiste et dans la coterie orléaniste[56]. On « frondait » dans l’intimité, mais dans les salons on se maintenait et l’on évitait les conversations compromettantes. Les « salons », dans l’acception du terme, tel qu’il était compris autrefois, n’existaient plus guère. Très denses et fort exclusifs pendant la Restauration, ils s’étaient clos volontairement après la révolution de Juillet. Rassurée par la douceur du règne de Louis-Philippe, la société parisienne essaya de se reconstituer ; épouvantée par l’attentat de Fieschi (1835), elle semblait, en présence du danger qui l’avait menacée, avoir renoncé à l’esprit d’opposition dont elle est habituellement si friande.

La grande préoccupation, en ce temps, était un drame de Victor Hugo, un opéra de Meyerbeer, un tableau d’Ingres ou de Delacroix ; qui serait ministre : Thiers, Guizot ou Molé ? L’habitude des cercles moins répandue laissait les hommes libres le soir, et certaines causeries près du feu étaient un régal pour les délicats : le jeu était un amusement, au lieu d’être une spéculation et même une ressource. Il y eut encore, à cette époque, quelques salons où l’esprit français, l’esprit de sociabilité et de convenance, s’épanouissait sans contrainte. Vint l’année 1840, qui fut pleine de complications, où le gouvernement de Louis-Philippe ne brilla ni par l’intelligence, ni par l’énergie ; la guerre imminente, la question d’Orient, les affaires d’Égypte (qui, à cette heure — juillet 1882, — sont plus compliquées que jamais), l’hostilité de l’Europe, c’en fut assez pour faire taire les causeries et ranimer les disputes.

On ressuscita les vieilles haines, engendrées par les traités de 1815, par la révolution de Juillet, par l’usurpation de la branche cadette, par le procès des ministres ; tout redevint trouble, car les passions que l’on avait crues éteintes n’étaient que somnolentes et se réveillaient. La révolution de Février, le coup d’État du 2 décembre achevèrent la confusion. On ne discute plus, on se « chamaille » ; on est tellement divisé d’opinions que, par politesse, on évite tout sujet de contestation : la conversation régulière et sérieuse est devenue impossible ; autant pérorer dans un club en plein vent. Les sages se sont retirés dans la solitude. Je puis dire que j’ai vu périr les salons ; à proprement parler, je n’en connais plus.

Le développement que les affaires industrielles reçurent sous le Second Empire ne fut point sans influence sur l’épaississement de l’esprit national ; à force de penser à la matérialité des choses, on se matérialisa ; on se fit honneur d’être pratique, c’est-à-dire de rejeter tout ce qui n’était point d’une utilité ou d’un bénéfice immédiat. Les indispensables superfluités qui sont l’âme même des civilisations et qui seules arrachent une époque à l’oubli, les Belles-Lettres, les Beaux-Arts, furent dédaignées : aussi, dans le goût, il y eut plus que du terre-à-terre, il y eut de la bassesse ; on le vit bien aux modes, qui furent ridicules. Quand l’esprit de spéculation et de lucre domine, « c’en est fait de toute gentillesse », ainsi que disait Montaigne.

L’Empire ne créa point cet état de choses, mais il l’accepta et crut y trouver son profit. Depuis longtemps, le branle était donné aux affaires industrielles et aujourd’hui — en république — ces efforts ne se sont point ralentis, tant s’en faut. La découverte et l’exploitation des mines aurifères de la Californie et de l’Australie ont versé sur le monde une quantité de métal pour lequel on a dû chercher un emploi : parallèlement à cette richesse, qui venait centupler les ressources des hommes d’invention, l’application méthodique de la science à l’industrie se substituait à l’empirisme et apportait aux moyens de production une force jusqu’alors ignorée. Dès la fin de la Restauration, le mouvement se dessine ; il s’accentue sous le règne de Louis-Philippe, s’arrête un instant pendant la Seconde République et profite de la sécurité générale, de la stagnation de la politique militante, après le coup d’État, pour atteindre une activité qui, depuis, n’a fait que s’accroître. C’est au début du Second Empire que s’établissent ces sociétés financières qui pullulent à cette heure et dont la seule raison d’être est la spéculation.

Un banquier connu de l’époque, employant comme agent C…, petit spéculateur, « boursicotier » grappillant autour du perron de la Bourse, près de ses pièces, lançait une nouvelle affaire ; il ne manquait plus que l’autorisation et la signature de Persigny, alors ministre de l’Intérieur. C… fut envoyé par le banquier pour recueillir la signature attendue, et, en même temps, il fut chargé de remettre à Persigny cinq cents actions libérées.

Persigny était un hurluberlu, mais c’était un honnête homme ; parmi ceux qui ont traversé le pouvoir sous le Second Empire, il est peut-être le seul, avec Édouard Thouvenel, ministre des Affaires étrangères, auquel il serait impossible de reprocher un tripotage d’argent. Il écouta l’émissaire, signa l’ordonnance qui constituait la société, puis, saisissant le paquet de cinq cents actions qu’on lui remettait, il en retira quarante et dit : « J’ai vingt mille francs d’économies ; je ne puis donc prendre que quarante actions ; votre patron m’a cru plus riche que je ne le suis » ; et il restitua les quatre cent soixante actions qu’il refusait d’accepter. C… revint rendre compte de sa mission au banquier, qui sourit de la naïveté du ministre et réclama les quatre cent soixante actions pour les réintégrer dans la caisse. C… parut surpris et répondit que, puisque la société offrait ces actions à Persigny, qui n’en voulait pas, il considérait qu’elles lui appartenaient. On ne put le faire sortir de cette argumentation, qu’il reprit et développa sous toutes ses formes. En résumé, il garda les actions ; le banquier n’y trouva rien à blâmer et dit : « C’est, ma foi, bien joué. » Lorsque j’ai entendu raconter cette anecdote douze ans après, le « petit boursicotier » possédait une fortune évaluée à cinq ou six millions, dont l’origine était les actions dédaignées par Persigny. Est-ce qu’il n’y a pas un proverbe qui dit : « Le bien mal acquis ne profite jamais » ?

La plupart des hommes qui dirigèrent les compagnies financières et industrielles, au temps du Second Empire, furent d’une largeur de conscience qui fit dire à Alexandre Dumas fils, dans une de ses comédies : « Les affaires, c’est l’argent des autres. » De tout ceci, je parle par ouï-dire, car jamais je n’ai joué à la Bourse ni ailleurs. La manie fut générale ; l’exemple de quelques fortunes rapidement faites avait troublé les cervelles ; comme au temps de Law et du Mississipi, — que Buvat[57] prenait pour une île, — chacun se jeta dans la spéculation, et les grandes, les belles préoccupations de l’esprit dégénérèrent en besoin maniaque de gagner de l’argent. Tout moyen parut bon, lorsque le gain était assuré. C’était mauvais et d’une action dissolvante. Le gouvernement laissa faire ; le jeu de certains personnages — Morny, Walewski, Lavalette — était un scandale ; on ne crut pas devoir réagir, et on profita d’un engouement qui entraînait l’attention hors de la politique.

Que l’Empire ne se soit pas opposé à cet emportement des intérêts matériels, il n’y a guère à le lui reprocher ; mais il reste coupable de n’avoir rien tenté pour exciter les besoins de grandeur platonique qui sont l’honneur même des nations. Gœthe disait à Napoléon Ier : « Ce qui distingue le Français des autres peuples, c’est qu’il ne sait pas un mot de géographie. » Boutade d’un observateur, dont la vérité est plus flagrante que jamais. Sous ce rapport, Napoléon III démontra qu’il était bon Français. Sans contrôle, tout-puissant, n’ayant qu’un mot à dire pour être obéi, il ne conçut, il ne fit exécuter aucune de ces entreprises qui sont l’excuse et la justification de la souveraineté. Bien plus, parmi ses conseillers, nul ne songea à l’engager dans une belle aventure par où les connaissances humaines s’accroissent et se fortifient.

Le desideratum géographique du XIXe siècle, le centre de l’Afrique, ne tenta point sa curiosité ; les Anglais, les Allemands, les Italiens, les Américains n’épargnèrent point leurs efforts pour pénétrer le mystère ; la France y resta indifférente, malgré ses colonies de l’Algérie, du Sénégal et du Gabon ; à peine deux ou trois de nos compatriotes — Guillaume Lejean, Le Saint — ébauchèrent-ils une petite tournée que l’insuffisance de leurs ressources condamnait d’avance à la stérilité et à la dérision. Et ces voyages de circumnavigation que les Bourbons des deux branches excellaient à mettre en œuvre, ces périples féconds qui déployaient le drapeau de la France sur toutes les parties du globe, nul ne s’en soucia, ni au palais des Tuileries, ni au ministère de la Marine. L’énormité des budgets permettait cependant ces prodigalités superbes, dont tant de savants auraient profité. On ne soupçonnait pas sans doute que la découverte d’une plante nouvelle, d’un animal inconnu, d’une terre ignorée est un bienfait, une conquête, un progrès pour l’humanité. Ce sont des choses, cependant, qu’il faut connaître, lorsque l’on est souverain, sous peine de ne point savoir son métier.

Saisi tout entier par la politique, comprimant l’Intérieur, regardant vers l’Extérieur toujours menaçant pendant son règne, Napoléon III négligea les actions idéales, qui sont un rayonnement autour des couronnes. S’il eut des loisirs, il les employa à faire fonction d’homme de lettres, ce qui fut au moins déplacé. Il commença une histoire de César, que sa chute interrompit. On l’aida, ai-je besoin de le dire ? Alfred Maury[58], de l’Institut, Saulcy[59], Longpérier[60], Mérimée, qui était toujours là quand il s’agissait de servir, recueillaient les notes et les classaient. Le colonel Reyffie reconstituait la balistique des anciens ; l’amiral Jurien de La Gravière[61] dirigeait la construction d’une trirème éperonnée qui resta immobile, à Asnières, parce que nul rameur ne parvint à la faire démarrer. L’Empereur prit goût à ce travail ; singulier délassement pour un souverain qui répond du sort de quarante millions d’hommes.

Il avait encore une autre façon de veiller à leur bonheur ; il inventait des canons ; il les rayait, il en modifiait l’âme et le projectile. Le « modèle Napoléon III » fut célèbre dans les artilleries d’Europe ; mais on le perfectionna ; il s’en aperçut à Wœrth et à Sedan. Bien plus, il imagina la mitrailleuse ; découverte pleine de glorieuses promesses, où le colonel Reyffie le seconda. Sous le manteau, on en parlait ; grâce à cet engin formidable, toute victoire nous était assurée ; à peine serait-il nécessaire de mettre quelques bataillons en ligne, pour la forme seulement ; la mitrailleuse suffisait ; nulle armée ne résisterait. On disait qu’il n’avait fallu rien de moins que du génie pour inventer une arme pareille ; jamais, dans aucun temps, chez aucun peuple, rien de semblable n’avait été vu.

Ô lecteur, ouvre le Journal de l’avocat Barbier, à la date du mois de juin 1759, et voici ce que tu liras : « On a essayé, depuis quinze jours, à l’arsenal, de petits canons qui tirent vingt coups dans une minute, ce qui paraît incroyable ; mais l’expérience est sûre et a été vue par bien des personnes. Ces canons sont de deux livres de balles ; il y a sept hommes pour servir chaque canon, et, en une demi-minute, le canon est démonté, transporté par ces sept hommes et remonté[62]. » Hélas ! lorsque l’on essaya ces mitrailleuses invincibles contre les armées de la Prusse, on put reconnaître que nul engin de guerre, si perfectionné qu’il soit, ne prévaut contre le nombre et la discipline. Les mitrailleuses impériales, comme l’on disait alors, ont été le trophée des batailles qu’elles n’ont point gagnées.

Les victoires matérielles ont des résultats périssables : Hohenlinden, Austerlitz, Iéna, Wagram, vous ne me démentirez pas ! Les victoires remportées par les arts, par les lettres, par la science, ont des résultats immortels ; Napoléon III ne les provoqua pas, et c’est pourquoi son règne, quand même il ne se fût pas écroulé dans un désastre, gardera dans l’histoire un renom de médiocrité. Il était bon, bienfaisant jusqu’à l’imprévoyance, imbu de notions socialistes mal digérées ; il eût voulu, lui aussi, comme Thomas Morus, comme Campanella, comme Cabet, comme tant d’autres illuminés, établir le royaume d’utopie et convier l’humanité au banquet de la félicité universelle. S’il eut des idées généreuses — et il en eut — elles restèrent infécondes ; car il ne trouva près de lui personne qui lui vînt en aide pour les appliquer. Les instruments lui ont fait défaut ; c’est du moins ce que j’ai entendu dire à un de ses confidents intimes.

Cela tient à bien des causes ; d’abord, les gens qui l’entouraient ne pensaient qu’à leur fortune et à leur accroissement ; la France leur était indifférente ; ils la regardaient volontiers comme un champ de récolte, ouvert à leurs convoitises ; ils croyaient que le pays est fait pour le souverain, tandis que c’est le souverain qui doit être fait pour le pays. La plupart de ces hommes ont eu du talent, de l’intelligence, de l’éloquence, une facilité d’assimilation rare, mais ils manquèrent de ce qui constitue la vraie force morale, de ce qui permet de faire face aux événements et de les dominer ; ils manquèrent de caractère. Ils étaient à plat ventre devant l’Empereur ; ils ne l’arrêtèrent point au bord de ses fautes, ils l’y laissèrent tomber, non point par ignorance, mais par servilité. À cet égard, ils furent méprisables, et Napoléon III les méprisait. Il les employait néanmoins, car ils lui étaient utiles et même commodes. Il avait assez vécu, assez conspiré, assez régné pour ne croire ni au dévouement, ni à la constance, ni à la dignité humaine. Lorsque ses ministres ou ses familiers faisaient quelque vilenie, il en souriait.

L’Impératrice avait vu, au bois de Boulogne, un cheval de selle qui lui plaisait ; elle voulut l’acheter ; le propriétaire y tenait, et ne se décida à le vendre qu’en apprenant à qui il était destiné. Le cheval lui avait coûté 2 400 francs ; il le céda au même prix. L’Impératrice, causant quelque temps après avec une femme de ses amies, se plaignit d’être volée, dépouillée, de payer ses fantaisies dix fois ce qu’elles valaient, et elle raconta qu’un cheval, dont elle avait eu envie, lui avait été vendu 24 000 francs, ce qui était excessif jusqu’à l’abus. Le nom du propriétaire, qui était le comte de Bernis, fut prononcé. La femme à laquelle l’Impératrice faisait ces confidences parut surprise ; elle connaissait le comte de Bernis et affirmait qu’il était incapable d’une telle indélicatesse. Le comte de Bernis fut averti et demanda une audience à l’Empereur, auquel il expliqua ce qui s’était passé, manifestant son irritation de se voir accusé d’un procédé de maquignon, indigne d’un galant homme. L’Empereur haussa les épaules et répondit : « Ce diable d’E… ! il n’en fait jamais d’autres ! » Ce « diable d’E… », grand dignitaire des Tuileries, finit ambassadeur de France !

Napoléon III fut obligé de mettre le holà entre deux de ses ministres, dans des circonstances qui lui parurent plaisantes, et où la politique n’était pour rien. Je ne désignerai les personnages que par des sobriquets. Portentosus, voyant son fils en âge de tirer à la conscription et ne se souciant pas de dépenser quelques écus pour lui acheter un remplaçant, le fit exempter par les médecins du conseil de revision. Quoique le conscrit fût d’une santé dont son père pouvait être satisfait, il fut réformé pour cause de maladie cutanée incurable. Selon l’usage, le motif de l’exemption fut porté sur les registres militaires. Deux ans plus tard, avisant en Champagne une jeune fille dotée de sept cent mille francs et ayant quelques millions en espérance, il la demanda pour son fils. Le père, marchand de vins, fut flatté d’entrer dans la famille d’une Excellence ; les accordailles furent conclues, et tout marchait à souhait, lorsque Ploutocratès eut vent de l’affaire.

Il se dit que la demoiselle et sa grosse fortune conviendraient fort à son fils. Il eut alors un devoir pénible à remplir, mais il n’hésita pas à faire prévenir, en sous-main, la famille de la fiancée que le jeune Portentosus, quoique doué de toutes les qualités où une femme légitime peut trouver le bonheur, était affligé d’une maladie cutanée incurable ; que les registres du ministère de la Guerre en faisaient foi, ainsi qu’il serait facile de le vérifier. On vérifia, et le fils de Portentosus fut remercié, ce qui permit au fils Ploutocratès d’épouser les sept cent mille francs de dot et les futurs millions. Portentosus se plaignit à l’Empereur ; celui-ci en parla à Ploutocratès, qui expliqua la « négociation ». L’Empereur se contenta de dire : « Ce n’est pas maladroit ; je vois que vous êtes un homme de ressource. »

Indifférent à la moralité de ceux qui le servaient, pourvu qu’ils servissent, il restait également indifférent aux périls dont il était menacé. Peu d’hommes ont possédé à un tel degré le flegme dans l’intrépidité ; Pianori tirait sur lui presque à bout portant, Orsini lançait des bombes explosibles sous sa voiture, pas un muscle de son visage ne bronchait et son regard restait atone, comme retenu par la vision intérieure. Les conspirateurs, les assassins mêmes en furent frappés et ne purent s’empêcher de lui rendre hommage. À ce sujet, j’ai entendu raconter à J.-M. Piétri, qui fut le dernier, le plus dévoué préfet de Police de l’Empire, une anecdote caractéristique.

La surveillance « pour la vie de l’Empereur », c’est ainsi que l’on disait, était permanente aux Champs-Élysées, place du Carrousel, dans le jardin des Tuileries et au Bois de Boulogne. Tout meurtrier qui prémédite un crime examine le terrain, étudie les habitudes de celui qu’il veut tuer et rôde autour de la demeure. On surveillait donc et l’on « filait » les personnes inconnues qui s’arrêtaient dans les endroits où l’Empereur passait ordinairement ; sur chacune d’elles un rapport était fait, que l’on envoyait au cabinet du préfet de Police ; on a ainsi épié de bons badauds et d’innocents étrangers qui ne s’en doutaient guère.

Mazzini avait envoyé à Paris une Anglaise et un Italien qu’il avait chargés de relever la topographie des promenades de l’Empereur ; ils furent bientôt mis en surveillance parce qu’ils revenaient sans cesse autour des Tuileries. Un jour qu’ils étaient dans la rue de Rivoli, ne soupçonnant pas que deux agents étaient derrière eux, l’Empereur passa dans son phaéton. Le femme fut émue et salua ; son compagnon garda son chapeau sur la tête ; la femme le décoiffa d’un revers de main, en disant : « Mais saluez donc ! » Tout en ramassant son chapeau, l’Italien, furieux, répondit : « Quoi ! le saluer ! lui, ce misérable ! » La femme répliqua : « Il est si confiant ! »

« Il est si confiant ! » le mot est à retenir, car il est justifié. Autour de Napoléon III, les assassins se sont pressés, comme sur une victime d’élite qu’il fallait abattre. Victor Hugo, qui toujours a prêché l’abolition de la peine de mort, a écrit, dans Les Châtiments, un vers dont les régicides se sont emparés. On dirait un ordre qu’ils se faisaient gloire d’exécuter :

Tu peux tuer cet homme avec tranquillité !

Ah ! la mauvaise conseillère que la haine ; comme elle dédaigne la morale ; comme elle outrage la vertu ! Ce vers, qu’Orsini citait avec emphase devant la Cour d’assises, ne vibra-t-il pas dans la mémoire de Pianori ? On pourrait le croire : car l’assassin fut aussi impassible que l’Empereur lui-même. C’était en 1855, une des meilleures années du règne ; nous combattions en Crimée ; l’Exposition universelle allait s’ouvrir : le Times, parlant de Napoléon III, disait : « Ce grand homme, espoir du monde dont son oncle a été la terreur, a pour la paix le même génie que le vainqueur d’Austerlitz eut pour la guerre ! » L’éloge est excessif, je le reconnais, mais rappelle ce que l’on pensait alors.

Le 28 avril, à six heures du soir, l’Empereur, escorté d’Edgar Ney et du colonel Valabrègue, passait à cheval dans les Champs-Élysées. Il vit un homme qui, debout sur un tas de cailloux préparés pour le macadam, le visait avec un pistolet d’arçon à deux canons superposés. L’homme fit feu ; l’Empereur ne fut pas atteint et, se voyant ajusté de nouveau par l’assassin, qui était Pianori, il lui dit en souriant : « Voyons, est-ce que ça ne va pas finir ? » La foule se jeta sur le meurtrier, qu’un agent de la police du château, nommé Alessandri, avait blessé d’un coup de stylet. L’Empereur enleva son cheval de façon à pénétrer jusqu’au milieu du groupe, et il cria : « Je vous défends de lui faire du mal ! » Il reprit paisiblement sa promenade, après avoir envoyé Edgar Ney prévenir et rassurer l’Impératrice. Le jour de l’attentat d’Orsini, lorsqu’il parut dans sa loge à l’Opéra, il fut impossible de deviner, à son attitude, qu’il venait d’être l’objet d’une des tentatives les plus lâches et les plus criminelles dont l’histoire ait fait mention.

Très doux dans le commerce habituel de la vie, de manières exquises dues au contact de sa mère et à la fréquentation de l’aristocratie anglaise, il avait en lui, au dire de ceux qui l’ont approché, des qualités de charmeur auxquelles on résistait difficilement. Il était empressé auprès des femmes et d’une irréprochable courtoisie à l’égard des hommes. Bien des gens disaient : « Il est plus libéral que son gouvernement. » C’est possible ; mais, au début, son gouvernement était dur, tracassier, inquiet, exercé par des fonctionnaires qui semblaient craindre de manquer de zèle. Je ne sais trop ce qui se passait dans les régions exclusivement politiques, où je me suis toujours donné garde de m’aventurer ; César ou Gracchus ne m’importaient guère ; je laissais agir l’un et l’autre et ne m’en souciais pas. Mais, dans les faits relatifs aux lettres, j’ai regardé de plus près, et j’ai reconnu que les agents subalternes dépassaient la mesure que le maître avait déterminée. Lorsque l’on pouvait parvenir jusqu’à lui, on n’en appelait jamais en vain à son bon vouloir, j’ai presque envie de dire à son intelligence.

Sous son règne, la censure dramatique fut sans indulgence ; on voyait des allusions partout ; on s’effarouchait d’un mot ; le respect de la moralité, de la religion, du bon goût même a des frontières si mal définies que, malgré leur réserve, les pauvres auteurs mettaient souvent le pied sur le terrain défendu ; la censure prenait alors sa grosse voix et, « pour éviter un scandale », interdisait la représentation des pièces. Lorsque l’Empereur recevait des plaintes à cet égard, il se faisait apporter le manuscrit incriminé, le lisait, disait en parlant des employés de la censure : « Ils sont vraiment trop bêtes ! » et levait l’interdit. C’est ainsi que les théâtres purent jouer La Dame aux Camélias, d’Alexandre Dumas fils, Les Effrontés, d’Émile Augier, Le Lion amoureux, de Ponsard, et Faustine, de Louis Bouilhet. Dans ces cas-là, le comte de Morny intervenait presque toujours et provoquait les décisions libérales du souverain.


CHAPITRE III

L’IMPÉRATRICE



LA FAUTE LA PLUS GRAVE DE NAPOLÉON III. — LA COMTESSE DE MONTIJO. — LE MARQUIS D’ALCANICÈS. — OPINION DU PRINCE PRÉSIDENT SUR EUGÉNIE DE MONTIJO. — « ON LES ÉPOUSE DONC ? » — LE MARIAGE. — DÎNER CHEZ LA PRINCESSE MATHILDE. — « LES TOILETTES TAPAGEUSES. » — COCHONNETTE, COCODETTE, CORNICHONNETTE. — LA PRINCESSE DE METTERNICH. — THÉRÉSA ET RIGOLBOCHE. — UN BAL COSTUMÉ AU MINISTÈRE DE LA MARINE. — LA PRINCESSE JABLONOWSKA. — UNE CHRONIQUE DU JOURNAL Le Temps. — LES LOGEMENTS AU CHÂTEAU DE COMPIÈGNE ET DE FONTAINEBLEAU. — LE CHEVALIER NIGRA. — RICHARD DE METTERNICH. — EN CAS D’INSURRECTION. — LA TRIBUNE DU CORPS LÉGISLATIF. — LE LIEUTENANT DE VAISSEAU DES VARANNES. — SOTTISE DU DIRECTEUR DES POSTES. — LE CABINET NOIR. — SIMONNET. — ÉMILE OLLIVIER. — AU MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR. — LES LETTRES DE VICTOR HUGO. — L’EMPEREUR SAUVE UN CHEF DE L’OPPOSITION. — IL FAIT PUBLIER LA PLAIDOIRIE POUR ORSINI. — HORTENSE CORNU.



L’ÉCROULEMENT de l’Empire, l’affaissement de la France prouvent que Napoléon III a commis bien des fautes ; la plus grave que l’on puisse lui reprocher, celle qui fut de conséquence mortelle, c’est d’avoir épousé Eugénie de Montijo. Jamais créature plus futile ne mit au service d’une ambition désordonnée une plus médiocre intelligence. Elle exerça sur les mœurs extérieures une influence détestable, elle eut sa camarilla, sa cour, ses partisans ; elle eut sa politique et poussa le pays dans des aventures dont elle était incapable de calculer la portée, ni de prévoir l’issue. Elle a été funeste, et sa beauté, qui fut merveilleuse, ne l’absout pas. Persigny disait : « C’est la femme la mieux entretenue de France. » Le mot ne porte pas à faux, et je serais tenté de le ramasser pour mon compte.

Je l’ai côtoyée, lorsqu’elle était jeune fille ; je l’ai vue, lorsqu’elle était veuve et déchue ; j’ai causé avec elle ; je l’ai écoutée, dans les petits salons d’Arenenberg et dans la galerie de Camden Place ; je trouve Persigny indulgent, et je dirais volontiers : « C’était une écuyère. » Il y avait autour d’elle comme un nuage de cold-cream et de patchouli ; superstitieuse, superficielle, ne se déplaisant pas aux grivoiseries, toujours préoccupée de l’impression qu’elle produisait, essayant des effets d’épaules et de poitrine, les cheveux teints, le visage fardé, les yeux bordés de noir, les lèvres frottées de rouge, il lui manquait, pour être dans son vrai milieu, la musique du cirque olympique, le petit galop du cheval martingalé, le cerceau que l’on franchit d’un bon et le baiser envoyé aux spectateurs sur le pommeau de la cravache.

Les bals des Tuileries, les soirées de Compiègne et de Fontainebleau n’étaient que des représentations qu’elle donnait au bénéfice de son propre personnage. Froide, de tempérament nul, à la fois avare et gâcheuse, sans autre passion que celle de sa vanité, elle rêva de jouer les premiers grands rôles et ne fut qu’une comparse, affublée d’une souveraineté qu’elle ne savait porter. Je ne crois pas qu’elle ait jamais eu une notion sérieuse sur quoi que ce soit ; en revanche, elle excellait à travailler avec sa couturière et se connaissait en pierreries comme un vieux courtier juif.

La première fois que je la vis, c’est dans le courant de l’été de 1842 ; elle avait alors seize ans. J’avais dîné à Passy chez Benjamin Delessert[63] ; après le repas, nous sortîmes pour fumer dans le vaste jardin qui ressemblait à un parc ; il tomba quelques gouttes d’eau et nous nous réfugiâmes dans la salle de billard. Il y avait là Lord Howden, qui était le mari morganatique de la vieille princesse Bagration, Prosper Mérimée, Antonin de Noailles, tout jeune et beau comme Apollon, le duc de Mouchy[64], Albert de Broglie, déjà sérieux et cherchant des attitudes d’homme d’État, Charles de Rémusat[65], à la fois ironique et bienveillant, Eugène Delacroix, assez gourmé, selon son habitude, dans le monde, le comte de Flahaut[66] encore plein de séduction malgré ses cinquante-sept ans et qui allait retourner à son ambassade de Vienne. Nous étions en train de faire une partie dont je ne sais plus le nom, qui se joue avec de petites quilles qu’il faut abattre d’une certaine manière, lorsqu’une jeune fille entra en criant : « Pouah ! quelle tabagie ! »

Elle serra la main de Lord Howden, dit bonjour en espagnol à Mérimée, et, comme nous nous inclinions pour la saluer, elle sauta sur le billard et se mit à danser la cachucha. Faisant saillir ses hanches, poussant sa poitrine en avant, claquant des doigts, soulevant sa jupe et se trémoussant, la tête inclinée, les yeux demi-clos, elle chassait du pied les billes et riait. Lord Howden lui prit le mollet ; elle lui donna une tape sur la tête, s’élança vers la porte et disparut. C’était Eugénie-Marie de Guzman de Montijo, comtesse de Téba. Sa peau blanche, ses cheveux blonds à reflets rougeâtres, ses yeux bleus et d’expression si triste, sa bouche fraîche, l’ampleur déjà visible de son corsage, sa taille souple et ses mains allongées en faisaient une créature charmante. Il était impossible de ne point l’admirer, quoique l’on vît trop qu’elle sollicitait l’admiration.

Sa mère qui, elle aussi, avait été fort belle, fit battre bien des cœurs, pour lesquels sa commisération ne fut point sévère. Elle fut plus qu’indulgente, aux jours de sa jeunesse ; elle fut facile et eut le laisser-aller des grandes dames qui estiment que tout ce qui se passe au-dessous de la ceinture n’importe guère à la délicatesse des sentiments.

Elle avait un mari qui la gênait peu ; il était comte de Téba, car il ne prit le nom et le titre de comte de Montijo qu’après la mort de son frère aîné, qui lui laissa trois grandesses : Téba, Banos et Mora. Adversaire de Ferdinant VII, chef d’un des partis constitutionnels, il fut arrêté en 1823, lorsque les armées françaises pénétrèrent en Espagne, et incarcéré à la forteresse de Jaen, où il resta jusqu’en 1829. Une fois par an, il était autorisé à recevoir la visite de sa femme. La comtesse de Téba, mal vue en cour, presque exilée de Madrid, habitait Grenade ; sa maison était le rendez-vous de beaucoup de jeunes gens attachés à la diplomatie étrangère, parmi lesquels elle distinguait, dit-on, Georges Villiers, qui fut plus tard le quatrième comte de Clarendon. C’est dans l’ancienne résidence des rois maures, près des féeries de l’Alhambra, que, le 5 mai 1826, l’impératrice Eugénie poussa son premier vagissement.

Le comte de Téba avait les cheveux noirs, la comtesse avait les cheveux très bruns ; la petite fille naquit et resta blonde. On en a fait honneur à Mérimée ; il baissait modestement les yeux et niait sans conviction la paternité qu’on lui attribuait ; il aurait dû la répudier nettement, car elle ne peut remonter jusqu’à lui. Il rencontra, pour la première fois, la comtesse de Montijo longtemps après la naissance de la future impératrice.

Dès qu’Eugénie fut devenue impératrice, on fouilla dans son passé, et la malveillance y fit des découvertes qui n’étaient que des calomnies. Elle a pu être légère et coquette, mais elle n’eut rien de grave à se reprocher. Les femmes de la grandesse d’Espagne ont des habitudes qui ne sont pas les nôtres et dont la pruderie, dont la jalousie de la société parisienne lui firent un crime. Lorsque, aux courses de Madrid, elle se montrait dans sa loge, parée des couleurs de Montès, qui fut une spada célèbre, lorsqu’elle faisait asseoir Montès dans la voiture qu’elle conduisait elle-même, lorsqu’elle faisait mine de répondre par des coups de fouet aux plaisanteries des jeunes grands d’Espagne, qui, selon l’usage, la tutoyaient, elle ne manquait point de tenue, comme les bonnes langues de Paris le criaient par-dessus les toits ; elle vivait simplement selon des coutumes que notre monde réprouve et que le monde espagnol admet. « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà » ; c’est le mot de Pascal. Elle courut les villes d’eaux et les bains de mer ; on lui fit la cour ; cela ne lui déplut pas ; elle n’encouragea personne et se réserva. Eut-elle, dès le principe, la visée d’un mariage exceptionnel ? Cela est possible ; on serait injuste de lui imputer une telle ambition à mal : elle était Guzman, elle touchait aux Alvar Giron et au Cid Campeador ; de plus, elle avait une fortune personnelle de trois cent mille livres de rente ; quoi d’étonnant qu’elle ait rêvé de tréfler sa couronne de comtesse et même de la fermer ?

Je tiens d’une femme qui l’a connue enfant et qui est restée son ami « du matin » au palais des Tuileries, qu’elle éprouva un sentiment assez vif pour un homme qu’elle eût volontiers épousé. Cet homme était le marquis d’Alcanicès, qui était l’ami de la duchesse d’Albe. Lorsque la duchesse d’Albe mourut, Eugénie de Téba était impératrice des Français. Il eut, dit-on, de l’influence sur elle ; plusieurs fois il donna des ordres, comme un maître, et fut obéi. Le dénouement de cette historiette platonique fut singulier. Pour des causes que j’ignore, il fut quelquefois revêche avec la duchesse de Morny, qui, sous une apparence timide, cachait une force de ressentiment peu commune. Lorsque Morny fut mort, sa femme se coupa les cheveux — d’admirables cheveux d’or — et les jeta dans le cercueil où reposait le fils naturel de la reine Hortense et du comte de Flahaut. Elle entra en retraite, comme une fille de race souveraine, et semblait consacrée à son veuvage. Tout à coup, après deux années, elle en sortit pour épouser d’Alcanicès, qui, par le décès de son père, était devenu duc de Sesta. L’Impératrice ne leur pardonna jamais.

Elle s’assit sur le trône ; mais elle faillit rester sur les marches, et n’être que la femme du premier prince du sang. En 1850, le vieux Jérôme[67], qui était alors maréchal de France et gouverneur de l’Hôtel des Invalides, se mit en tête de marier son fils. Il avait donné sa fille Mathilde à Anatole Demidoff[68] ; on peut imaginer, d’après cela, que la question d’argent le préoccuperait d’abord et que toute fiancée bien pourvue lui semblerait de lignée suffisante. Il regarda vers Eugénie de Montijo et alla en causer au palais de l’Élysée avec le Prince Président, qui lui répondit : « Vous n’y pensez pas, mon oncle ; Napoléon vaut mieux que cela ; on peut « coucher » avec ces filles-là, mais non point les épouser. » C’est le prince Napoléon qui m’a raconté le fait, trois ou quatre ans avant la chute de l’Empire ; je l’ai noté et je le reproduis ; mais l’Impératrice et lui se haïssaient tellement qu’ils n’ont jamais été en reste de mentir, lorsqu’ils parlaient l’un de l’autre.

Le mariage ne se fit pas tout seul, et peut-être ne se serait-il jamais fait, si la mère Montijo, placée derrière sa fille, ne lui eût démontré que la couronne impériale ne pouvait être que le prix d’une résistance invincible. La résistance fut telle qu’elle ne tomba que devant l’état civil. Ce n’est pas faute que l’on ne se fût employé à la dompter. Il y eut émulation et tout le monde s’en mêla : les uns par complaisance, ce fut le plus grand nombre ; les autres par calcul, pour n’être point dominés par une femme qui n’était qu’une « simple particulière ». La princesse Mathilde ne s’épargna pas ; elle était experte en la matière, mais n’y put réussir. Eugénie de Montijo habitait alors un des hôtels de la place Vendôme ; l’Empereur n’en sortait pas, et toujours il s’en revenait Jean comme devant. Il voulut en finir ; il se rappela l’histoire du maréchal de Richelieu et de Mme de La Popelinière ; il ne lui déplaisait pas de se montrer régence et talon rouge.

La comtesse de Montijo et sa fille furent invitées à un déplacement de chasses à Compiègne ou à Fontainebleau, je ne me rappelle plus précisément la résidence. L’architecte du palais était Hector Lefuel, qui, sur les instructions mêmes de l’Empereur, perça une porte secrète dans la muraille de la chambre que l’on réservait à Eugénie de Montijo. De là date l’origine de la fortune de Lefuel, qui, après la mort de Visconti, fut chargé de l’achèvement du Louvre. Au milieu d’une nuit, Mlle de Montijo vit entrer l’Empereur dans sa chambre ; elle ne perdit pas contenance ; elle le pria de s’asseoir et ne lui épargna pas les reproches : « J’avais cru venir dans la maison d’un gentleman. » Il pria, il supplia, il pleura, il s’irrita ; peine inutile : il reprit sa route mystérieuse, emportant sa courte honte et mordu par un amour qui ne lui laissait plus son libre arbitre. Le résultat, entrevu par la mère Montijo, poursuivi par la fille, ne se fit pas attendre ; la couronne de comtesse devenait une couronne impériale. Je dirai le mot tout cru : l’Empereur alla au mariage, comme on va chez les filles. Le prince Napoléon prétend qu’il a dit à son cousin : « Eh bien ! on les épouse donc ? »

Dans la semaine qui précéda son mariage, Mlle de Montijo fit ses adieux aux personnes qu’elle connaissait, comme si elle partait pour un de ces voyages si périlleux que l’on peut n’en point revenir. Elle pleurait et faisait appeler les vieux domestiques pour leur donner ses mains à baiser et leur dire quelques bonnes paroles. J’ai assisté à une de ces scènes. Celle qui, deux ou trois jours plus tard, allait être impératrice, était troublée en présence de cette destinée si haute et si menaçante ; elle était sincère dans l’expression de son angoisse, toutefois avec la nuance théâtrale qu’elle ne dédaignait pas.

Le 29 janvier 1853, la garnison de Paris, la garde nationale étaient sous les armes, le canon des Invalides retentissait comme pour une victoire. Quand l’union eut été consacrée à Notre-Dame et que l’on fut de retour aux Tuileries, l’Empereur, debout sur le balcon, assisté des maréchaux de France, présenta l’Impératrice au peuple. L’acclamation fut telle que les ramiers branchés sur les arbres s’envolèrent à tire-d’aile. Tout le monde était-il donc satisfait ? Non pas ; un de mes camarades de la garde nationale, un peintre nommé Landelle, dont le père était cuisinier chez Henry de Noailles, se sentait humilié et me disait : « Il eût fallu une princesse, une princesse de maison royale, qui pût tenir la Cour, car, enfin, une Cour nous est indispensable : ce mariage me désespère. » J’essayai de consoler Landelle et n’y pus parvenir.

Le soir même, il y eut un dîner chez la princesse Mathilde, dans son hôtel de la rue de Courcelles ; j’y étais. Cela sentait la fronde, et les menus propos allèrent bon train. La princesse était outrée ; ce mariage la subalternisait et la rejetait au second rang ; elle en était d’autant plus exaspérée qu’autrefois, en 1840, avant l’escapade de Boulogne, elle avait refusé d’épouser son cousin. Rouge, violente, entremêlant ses phrases de mots italiens, ce qui chez elle était un signe de colère, elle racontait, en essayant de plaisanter, les différentes phases de la cérémonie religieuse : « Quelle corvée ! L’encens m’a fait mal à la tête ; cette Eugénie n’est point belle au grand jour, le blanc ne lui sied pas ; elle était peinte comme une fille ; elle avait chaud, son rouge coulait sur ses joues. » Son amant, le comte Émilien de Nieuwerkerke, bellâtre à barbe noire, voulut placer un mot agréable et dit : « Avez-vous remarqué, princesse, qu’elle est comme les rousses et qu’elle a un peu de fumet ? » La princesse Mathilde ne se contenait plus ; elle répondit : « Du fumet, vous êtes charmant, vous ! du fumet ! dites donc qu’elle pue ! » Un des convives fut indigné et dit : « Je la trouve adorable ! » Le chansonnier Gustave Nadaud était du repas ; on le fit chanter au dessert, ainsi qu’à la guinguette. Le maître d’hôtel baissait les yeux, comme si sa pudeur eût été effarouchée. Le souvenir de ce dîner m’est resté déplaisant.

L’Impératrice n’était pas sur le trône que déjà on l’avait surnommée « Falbala première ». En effet, la nouvelle souveraine, qui aurait pu, qui aurait dû être la grande maîtresse de la charité, la protectrice des arts, obéit aux instincts de sa futilité et devint la fée chiffon. Les combles des Tuileries furent installés pour recevoir « les atours » ; là, sur des mannequins de grandeur naturelle, les robes étaient toujours tendues, pour ne point contracter de faux plis ; on faisait venir les couturières, les marchandes de modes, et on travaillait avec elles, comme jadis Marie-Antoinette avec la Bertin ; on avait des conférences avec les joailliers, on justifiait le mot de Persigny. Le souvenir de Marie-Antoinette poursuivait l’Impératrice ; elle avait toujours sur sa table « le registre des toilettes de la Reine » que l’on avait retrouvé aux Archives. N’osant point reprendre les paniers, malgré l’envie qu’elle en avait, elle inventa les crinolines[69], et dès lors les femmes, cerclées de fer, minces par en haut, énormes par en bas, ressemblèrent à des sonnettes munies d’un manche. Lorsqu’on dînait entre deux femmes, on était enseveli entre leurs jupes. L’Empereur, que tant de cotillons offusquaient un peu, essaya de réagir et, secrètement, fit faire un vaudeville intitulé Les Toilettes tapageuses, que l’on joua au Gymnase[70]. Belle idée qu’il eut là et dont le résultat ne fut pas heureux ! L’actrice qui jouait le principal rôle s’appelait Delaporte ; elle avait donné tant d’ampleur à sa crinoline que les spectateurs éclatèrent de rire, lorsqu’elle parut en scène. Le lendemain matin, Pépa, femme de chambre de l’Impératrice, arrivait chez l’actrice, dès la première heure, et la priait de lui confier sa robe, afin qu’elle en pût mesurer les dimensions. Trois jours après, l’Impératrice portait la robe des Toilettes tapageuses et, dans le courant de la quinzaine, les crinolines avaient doublé de volume.

En outre, l’Impératrice, ayant d’admirables épaules et une poitrine éblouissante, n’était point fâchée d’en laisser voir le plus qu’elle pouvait ; elle se décolletait outrageusement, et on l’imita. Ce qui se montra en ce temps-là n’était pas toujours irréprochable, mais c’était la mode, et les laiderons les plus ravagés exhibaient ce qu’elles n’avaient pas. Un soir, à un bal des Tuileries, deux femmes causaient devant une porte, et l’envergure de leurs robes oblitérait le passage. Le nonce du pape se présenta pour aller d’un salon dans un autre ; il s’arrêta devant cette barricade de soierie qui lui fermait la route. Une des femmes se recula et s’excusa en disant : « Pardon, monseigneur, mais nos jupes ont tant d’étoffe… — Qu’il n’en reste plus pour le corsage », ajouta l’Éminence.

On s’empressa à entrer dans la domesticité de l’Impératrice, et sa maison ne fut point difficile à constituer. La dignité du nom et le respect des ancêtres n’arrêtèrent point les basses ambitions. Il ne lui était pas désagréable de voir les représentants de certaines familles marcher devant elle pour ouvrir les portes et s’enorgueillir d’avoir une clef attachée aux basques de l’habit. J’ai connu un comte de Cossé-Brissac, qui était son chambellan. « Il n’y a que vous autres qui sachiez servir », disait Napoléon Ier à la duchesse de Montmorency. L’Empereur se plaisait aussi à s’entourer de ces hommes dont les aïeux avaient été les compagnons de Philippe Auguste et de saint Louis. Il les acceptait volontiers, tout en n’y croyant guère. Il savait bien que son régime avait peu de partisans. Il disait, un jour, avec esprit : « Personne n’aime l’Empire ; voyez, moi, je suis socialiste, l’Impératrice est légitimiste, le prince Napoléon est républicain ; je ne connais que Persigny qui soit bonapartiste, et encore il est fou. »

Les corps chimiques s’attirent et s’unissent en raison de leurs affinités électives ; il en est de même des imperfections morales ; les défauts semblables s’accrochent et se complètent. Les femmes les plus futiles de « la Cour » se groupèrent autour de la futilité de l’Impératrice. S’amuser, se désennuyer, peut-être, devint l’unique préoccupation ; tout fut subordonné au plaisir, et les héros du jour furent les bons conducteurs de cotillon. Là où la reine Marie-Amélie, donnant l’exemple de toutes les vertus, avait présidé le cénacle de ses enfants et de ses petits-enfants, l’impératrice Eugénie et ses familiers se délectaient aux anecdotes scabreuses, aux cancans grivois et aux danses qui permettaient de montrer les jolies jambes.

Trois femmes furent de son intimité, que leur tenue de grisette et leurs toilettes de filles entretenues auraient dû faire éloigner des entours d’une souveraine. À quoi bon nommer ces grandes maîtresses des divertissements médiocres dont on raffolait ? Il suffit de répéter les surnoms dont elles s’étaient affublées en catimini ; il n’en faut pas plus pour les désigner et dénoncer leur valeur morale ainsi que leur intelligence. Les sobriquets étaient de choix : Cochonnette, Cocodette, Cornichonnette. Ces deux dernières étaient charmantes, blondes, abusant de la poudre, « se maquillant » comme des danseuses ou comme l’Impératrice, peu sévères, danseuses élégantes, amazones solides, sans esprit, ayant le « bagout » du monde, faisant des dettes et les laissant payer à des complaisants.

Cochonnette était tout autre ; en secret, ses bonnes amies l’appelaient Coco-Macaque, car elle ressemblait à un singe pour la laideur et l’agilité. Passant pour spirituelle, comme toute femme qui lâche sans réserve ce qui lui traverse le cerveau, elle avait dans l’extérieur de la vie un « déhanché » dont on restait surpris. Elle semblait attaquer de front et résolument les usages reçus entre gens comme il faut. De son temps, il y eut à Paris, dans les cafés-concerts, une certaine Thérésa dont la voix canaille excita quelque curiosité. Elle l’étudia, imita ses hoquets et, plus qu’elle encore, fut brutale d’expression. Au palais des Tuileries, on se pâmait d’aise, lorsque, les poings sur les hanches, la tête de trois quarts et la bouche de travers, elle chantait :

Il a liché tout’la bouteille :
Rien n’est sacré pour un sapeur !

À la même époque, une cuisinière, fatiguée d’embrocher les poulets et de faire sauter les crêpes, renonça aux fourneaux pour se consacrer au culte de Terpsichore. Elle eut du succès, car elle levait la jambe plus haut que la tête ; on l’avait surnommée Rigolboche, et c’est sous ce sobriquet qu’elle débuta, dans une salle de café qui était à la fois brasserie, concert et tabagie théâtrale. Les gens de la bonne compagnie ne laissèrent point échapper cette occasion de prouver que la mauvaise ne leur déplaît pas ; ils allèrent admirer le coup de jarret de Rigolboche et l’applaudirent. Cochonnette, saisie d’émulation et très souple, leva la jambe plus haut que la cabotine, ce qui excita la jalousie de Cocodette et de Cornichonnette, mais ce qui démontra à l’Impératrice qu’elle avait bien placé son amitié.

Les sottises que des femmes — des femmes du monde — peuvent faire dépassent l’imagination des petites gens comme vous et moi. Au printemps de 1869, il arriva à Cochonnette et à Cornichonnette une aventure dont elles ne se sont pas vantées. À cette époque, et depuis quelque temps déjà, le boulevard des Italiens et le boulevard Montmartre étaient envahis, dès que la nuit tombait, par des bandes de filles qui paraissaient se peu soucier des ordonnances de police. Des plaintes avaient été formulées ; quelque scandale s’était produit, et, chaque soir, le « service des mœurs » envoyait des agents chargés de surveiller ces demoiselles et d’empêcher que les provocations ne dégénérassent en outrages à la moralité publique.

Cochonnette, son mari, qui était un haut personnage, Cornichonnette, quelques autres femmes et quelques autres hommes de même compagnie avaient dîné dans un salon du café Bignon, qui occupait l’angle de la rue de la Chaussée-d’Antin et du boulevard des Italiens. Vers onze heures, on s’était mis aux fenêtres, et on avait regardé la foule des promeneurs qui profitait des tiédeurs de la soirée ; on avait remarqué le manège des filles, et l’on avait apprécié le déhanchement de quelques-unes d’entre elles.

Cochonnette avait dit : « J’en ferais bien autant », et, prenant Cornichonnette par le bras, sans même avoir la précaution de mettre son chapeau, elle était descendue sur le boulevard, pendant que son mari et les autres convives, appuyés contre les croisées du restaurant, la regardaient en riant. Ils ne rirent pas longtemps. Sur le trottoir, des hommes s’arrêtaient et se retournaient pour voir ces deux femmes, nu-tête, élégamment vêtues, qui marchaient en tortillant la croupe et en lançant des œillades.

Leur promenade fut interrompue par deux agents « des mœurs ». « Vous êtes en contravention ; vous circulez sans bonnet, passé onze heures du soir, sur la voie publique ; montrez votre brême. » La brême, c’est la carte nominative que la préfecture de Police délivre aux filles soumises. Cochonnette et Cornichonnette, entourées d’un groupe qui ricanait, face à face avec les agents, restaient interdites et balbutiaient. Un des agents prit Cochonnette par le bras et dit : « Vous vous expliquerez au poste. » À ce moment, le mari et ses amis, qui avaient tout vu de la fenêtre, accouraient. On entra au café Bignon, où l’explication fut courte. Le lendemain, le préfet de Police, Piétri — qui m’a raconté l’historiette — remit à l’Empereur le rapport de cette « affaire ». L’Empereur, mécontent, fit appeler l’Impératrice et lui communiqua le rapport. L’Impératrice éclata de rire et dit : « Qu’elle est drôle ; il n’y a qu’elle pour avoir des idées pareilles. »

Une des familières préférées de l’Impératrice fut la princesse de Metternich[71]. Bonne musicienne, admiratrice de Wagner, recherchée dans ses toilettes, hautaine d’allures malgré sa tenue parfois abandonnée, elle avait une laideur jalouse de toute beauté. Elle savait dissimuler son dépit, lorsque son intérêt l’exigeait, mais elle n’était point en reste de perfidie, quand elle pouvait mettre les autres en avant et rester dans la coulisse. Elle fut cruelle pour une de ses compatriotes et peu s’en fallut que sa méchanceté n’entraînât mort d’homme.

En 1866, le marquis de Chasseloup-Laubat, ministre de la Marine, offrit, dans l’hôtel bâti par Gabriel, un bal costumé à l’Empereur et à l’Impératrice ; les honneurs furent faits par Mme de Chasseloup, qui avait une beauté incomparable de douceur, de grâce et de finesse. Le bal, réglé par Gablin, chef du matériel, et par les jeunes officiers de marine attachés au cabinet du ministre, fut d’une richesse extraordinaire[72]. La plus vive « attraction » fut l’entrée successive des cinq parties du monde représentées par des femmes de choix, entourées d’un cortège bien composé. Le rôle de l’Afrique avait été dévolu à la princesse Jablonowska[73], qui eut un tel succès de beauté que, malgré la présence du souverain, malgré la réserve d’un bal officiel, on ne put se retenir de battre les mains, lorsqu’elle parut sur le char où elle trônait, comme la déesse des Palmiers et des Sables. J’ai connu la princesse Jablonowska ; elle était admirable ; sa haute taille, son ampleur étaient si bien proportionnées qu’elles n’enlevaient rien aux magnificences de ses formes, de son visage et de sa démarche. Elle était Hongroise et figurait un modèle achevé de l’étrangeté, de la sauvagerie de sa race. La reine des Huns devait être ainsi, de peau brune, avec des yeux verts, des cheveux blond cendré et une fierté native où subsistait quelque barbarie.

Pendant le bal, la princesse Jablonowska fut très entourée ; l’Empereur s’entretint avec elle ; les officiers, les ambassadeurs s’ingéniaient à la servir ; elle était récemment arrivée à Paris ; tout l’empressement fut pour elle ; elle rayonnait, et de dépit la princesse de Metternich en brisa son éventail. Trois ou quatre jours après cette soirée, un article fut publié dans le journal Le Temps, sous la signature d’Henry de La Madelène. C’était, d’un bout à l’autre, une diatribe contre la princesse Jablonowska. On disait qu’elle avait été chanteuse dans les cafés de Pesth, que, tombée plus bas encore, elle avait été ramassée par le prince Jablonowski, dont la passion sénile avait légitimé une liaison qui n’aurait jamais dû être qu’une galanterie vénale ; on s’étonnait qu’une telle créature, née pour vivre dans les antichambres ou dans les cuisines, eût été admise dans un bal que l’Empereur et l’Impératrice avaient honoré de leur présence.

La rumeur fut vive au ministère de la Marine ; Bonnin, aide de camp du ministre, envoya ses témoins à Henry de La Madelène et lui demanda une réparation par les armes. Henry de La Madelène ne se souciait guère de se battre et le laissa voir. On insista. Il demanda une entrevue à Bonnin, qui ne consentit à l’accorder qu’en présence de ses témoins. Devant ceux-ci, Henry de La Madelène expliqua à l’aide de camp qu’il avait, il est vrai, signé l’article, mais qu’il n’en avait pas écrit un mot et s’était contenté de rectifier quelques phrases peu grammaticales de la « copie » primitive. Pressé de questions, il finit par avouer qu’appelé chez la princesse de Metternich il avait reçu d’elle l’article tout fait et un billet de cinq cents francs. « Dame ! Messieurs, vous comprenez : j’avais besoin d’argent, cinq cents francs, c’est une somme ; je n’ai pas cru devoir refuser » ; et le pauvre diable, pour prouver qu’il ne mentait pas, montrait les pages écrites par Mme de Metternich, corrigées par lui, et qu’il avait retrouvées au milieu des papiers de l’imprimerie.

Bonnin fut perplexe ; il consulta son ministre, qui lui donna le conseil, équivalant à un ordre, de laisser tomber cette affaire et de n’y plus songer ; car il était possible qu’elle eût un dessous politique. En effet, malgré les médisances de la Metternich, la princesse Jablonowska n’était point la première venue. Fille d’un riche boulanger de Pesth, d’une beauté héroïque, haïssant l’Autriche — que l’on se rappelle la guerre de 1848-1849 et les répressions sans merci qui ont suivi la défaite des Magyars, — elle avait été remarquée par le prince Jablonowski, alors qu’il était en Hongrie afin d’acheter des chevaux pour l’écurie de Victor-Emmanuel. Elle lui tint, comme l’on dit, la dragée haute et il l’épousa, ainsi que Napoléon III avait épousé Mlle de Montijo. Il la ramena à Turin, où il remplissait je ne sais plus quelle haute charge à la cour du roi d’Italie.

Victor-Emmanuel la vit, en devint amoureux et ne la trouva point rétive. Elle était en relations avec Kossuth, avec Klapka, avec Türr, avec Almasy, avec Gorové, avec tous les patriotes hongrois qui cherchaient des ennemis à la maison de Habsbourg, que la paix bâclée de Villafranca avait déçus dans leurs espérances et qui s’agitaient dans des conspirations dont le pivot était à la cour d’Italie, dans le cabinet même de Victor-Emmanuel, toujours penché vers le Mincio pour mieux apercevoir la Vénétie. La princesse de Metternich, ambassadrice d’Autriche, s’imagina-t-elle que la princesse Jablonowska était un émissaire envoyé par le Piémontais pour confier quelque secret à Napoléon III ; Hongroise, fut-elle irritée de voir une de ses compatriotes s’imposer au monde de Paris par le seul effet de la beauté ; sa laideur fut-elle irritée d’un succès dû à la splendeur des formes ; reconnut-elle une rivale future, rivale à la fois politique et mondaine ? je ne sais. Elle résolut de faire fermer toute porte devant la princesse Jablonowska et elle écrivit le factum auquel Henry de La Madelène ne sut pas refuser sa signature.

Bonnin s’était déclaré désintéressé dans la question : Henry de La Madelène respirait ; mais il n’était point à bout d’angoisses. Le prince Jablonowski reçut l’article par lettre chargée. Il accourut de Turin, fut mis au fait de ce qui s’était passé au ministère de la Marine et, se souciant médiocrement de politique, ne se souciant pas du tout de l’ambassadrice d’Autriche, il provoqua Henry de La Madelène. Celui-ci commençait à trouver que, malgré les primes de cinq cents francs, ce n’est pas tout profit d’endosser les médisances des princesses étrangères ; il parlementa, il argumenta. Peine inutile ; le vieux Polonais était têtu : ou un duel, ou une déclaration publique que l’article avait été rédigé par la princesse de Metternich. Henry de La Madelène préféra se battre ; on alla sur le terrain ; il y fut de si piteuse attitude que Jablonowski leva les épaules et s’en alla. Arthur Kratz, conseiller référendaire à la Cour des Comptes, secrétaire intime du ministre de la Marine, m’a raconté cette aventure, et la marquise de Chasseloup-Laubat m’en a confirmé les détails.

La princesse de Metternich chanta victoire et put crier : Ville prise ! La pauvre Jablonowska fut montrée au doigt et traitée d’aventurière. Elle retourna en Italie et trouva sa place occupée près de Victor-Emmanuel.

Cette histoire, enjolivée de toute sorte de détails, amusa l’Impératrice, qui se plaisait aux cancans et en faisait ses gorges chaudes. Quand Cochonnette, Cornichonnette et Cocodette étaient réunies chez l’Impératrice des Français, on ne ménageait guère le prochain, et dans les réputations les mieux forgées on savait trouver la paille. Ce n’est pas que l’on manquât d’indulgence, au contraire ; on en avait plus qu’il ne fallait. Lorsqu’il y avait déplacement à Compiègne ou à Fontainebleau, les quatre bonnes amies étudiaient ensemble la liste des séries d’invités. On connaissait les liaisons de ceux-ci, les amourettes de ceux-là, et, avec une commisération qui porte un nom brutal dans le langage populaire, on avait soin de rapprocher, dans la distribution des logements, les personnes dont l’intérêt semblait être de n’être pas séparées.

On alla plus loin ; emporté par une émulation malsaine, on ne vit pas le point qu’il n’est pas permis de dépasser, et le pied glissa dans l’égout. Parmi les jeunes gens que leur naissance appelait aux réceptions familières des Tuileries, il y en avait trois que l’on avait surnommés les Trois Duchesses. Ils furent, de la même série, invités à Fontainebleau. L’Impératrice dit au marquis de Toulongeon : « Ayez soin que les Trois Duchesses aient des appartements où les communications soient faciles. » Cochonnette, racontant cette polissonnerie, qu’elle avait peut-être provoquée, disait : « L’Impératrice est admirable ; elle pense à tout. »

Je crois bien que, chez l’Impératrice, cette sorte de dévergondage était de surface, et qu’elle ne mérita aucune des calomnies qui lui furent prodiguées. Comme tant de femmes, qui sont le produit d’une civilisation trop raffinée, son esprit avait des écarts auxquels sa matière se refusait ; les corps les plus chastes servent parfois d’habitacle à des âmes sans frein ; la cage est bien close, l’oiseau y reste et souvent y meurt, sans avoir jamais pris son vol.

Dans le nombre considérable d’hommes élégants et faits pour plaire qui, pendant dix-sept ans, ont gravité autour de l’Impératrice, aucun n’a-t-il pu l’émouvoir ? je ne sais. Dans les habitudes de la vie souveraine, la surveillance est excessive, mais la complaisance ne l’est pas moins, et l’on peut supposer que, si la femme de Napoléon III avait voulu oublier ses devoirs, elle n’eût point manqué de gens qui l’y eussent aidée. Je crois qu’elle cherchait à exciter l’admiration générale plutôt qu’un sentiment particulier. Très coquette, se mettant volontiers en frais pour les nouveaux venus, elle jouissait de l’émotion qu’elle produisait et s’en trouvait satisfaite. Elle se savait belle, aimait à se l’entendre dire et se contentait d’imaginer que nul ne pouvait la voir sans perdre la tête. Illusion bénigne, que partagent bien des femmes qui ne l’ont jamais value. Deux hommes avaient adopté, près d’elle, le rôle de troubadours en extase ; il ne leur manquait que la guitare et l’écharpe en sautoir ; malheureusement, leur « doux martyre » se doublait d’intérêts politiques ; elle s’en méfia, ne repoussa par les hommages, ne les accepta pas, et, de temps en temps, donnait le bout de ses doigts à baiser aux deux rivaux, qui, près d’elle, représentaient deux maisons ennemies : la maison de Savoie et la maison d’Autriche.

Lorsque le comte Camille Cavour envoya sa nièce, la comtesse Castiglione, à Paris, pour aider à la solution du problème italien, il expédia, par le même convoi, le chevalier Nigra, sa créature et son élève ; seulement, comme il doutait un peu des facultés intellectuelles de son ambassadeur, il plaça près de lui un petit juif, humble et ratatiné, que l’on appelait Artom, dont l’habileté était redoutable. Nigra était là pour la montre ; à la longue, il finit par apprendre son métier ; au début, il ânonnait ses dépêches et signait tout ce qu’Artom lui faisait signer. J’ai beaucoup connu Nigra, et j’ai vu familièrement Artom, lorsque, ministre plénipotentiaire à Carlsruhe, il passait ses étés à Baden-Baden et dînait chez moi deux fois par semaine. Malgré un cou grêle et fripé, Nigra était très beau, de haute taille, svelte, blond, avec un joli sourire et des yeux bleus auxquels il savait donner une expression « séraphique » qui promettait beaucoup et ravissait les femmes.

Il n’avait pas de fortune ; son traitement d’ambassadeur lui rapportait à peine de quoi vivre convenablement à Paris ; il voulut s’accroître et tripota dans les affaires, ce qui l’entraîna à voir la compagnie de faiseurs peu recommandables. À part ceci, qui n’était point correct pour un membre du corps diplomatique, il fut sans reproche. Il est certain que, lorsque Cavour le pourvut de l’ambassade d’Italie en France, c’est moins l’homme politique qu’il envoyait que le beau garçon, qui peut-être — adjuvante fortuna — serait aussi heureux auprès de l’Impératrice que la comtesse de Castiglione était heureuse auprès de l’Empereur. Nigra se mit en frais ; il eut des regards mourants, il fit des sonnets, il eut des soupirs qui bombaient sa poitrine sous le cordon vert de Saint-Maurice, il eut des tressaillements subits et des défaillances inopinées ; on le trouva charmant, mais ce fut tout ; et puis il sentait le fagot et semblait frotté d’hérésie : ne visait-il pas Rome, qui est au pape que l’on adorait ?

Richard de Metternich eut moins de langueur ; secrètement, en politique, l’Impératrice penchait vers la maison de Habsbourg ; la guerre d’Italie, en 1859, lui avait été antipathique. Si sa destinée n’avait été liée à la victoire, je ne sais pour qui elle aurait fait des vœux ; elle rêva de constituer un empire au Mexique et d’en faire cadeau à un descendant de Charles Quint. Le pauvre Maximilien en mourut, à Queretaro, pendant que sa femme devenait folle. Le souvenir de Marie-Antoinette, l’admiration pour Marie-Thérèse poussaient l’Impératrice vers l’Autriche ; aussi elle eut quelque préférence pour le prince de Metternich. Il n’y eut là que des bagatelles sans conséquence ; on put échanger des clins d’yeux et des serrements de mains, s’emparer d’une fleur, baiser furtivement un mouchoir ramassé ; mais ce fut tout. Manège de pensionnaire, auquel les femmes se refusent rarement. Elle était convaincue qu’en un jour de péril sa beauté réunirait autour d’elle tous les chevaliers errants que ses charmes avaient ensorcelés, Don Quichottes prêts à mourir pour la Dulcinée impériale. Ses instincts d’aventurière, qui ne s’éteignirent même pas sur le trône, lui faisaient croire qu’un jour, debout devant l’émeute, domptant d’un regard la bête populaire, elle entraînerait tous les cœurs et sauverait l’Empire. Les magnats de Hongrie avaient entouré Marie-Thérèse en criant : Moriamur pro rege nostro ! Elle crut qu’en la voyant les foules crieraient : « Nous voulons mourir pour toi ! » Elle rêva de monter à cheval et de se jeter au milieu des barricades. Je le sais ; car elle me l’a dit.

Au mois de janvier 1870, j’avais publié, dans la Revue des Deux Mondes, une étude sur la peine de mort[74] ; j’y demandais que le trajet de la cellule à l’échafaud fût abrégé. Quelques semaines après, je reçus la visite de Damas Hinard, secrétaire des commandements de l’Impératrice, qui vint me dire que celle-ci désirait me voir pour m’entretenir de la question que j’avais soulevée. Au jour indiqué, je me rendis aux Tuileries ; l’audience dura plus de deux heures, ce qui me mit mal à l’aise, car je n’avais pas été seul dans le salon d’attente. L’Impératrice, après m’avoir écouté, me promit de faire exécuter les modifications que je réclamais, et elle tint parole. Je pensais que, le but de la visite étant atteint, je n’avais qu’à me retirer ; j’étais loin de compte. Elle entama une autre conversation, me parla de l’Égypte, que je connaissais bien, et partit de là pour attaquer toute sorte de sujets, avec volubilité, comme si elle eût récité une leçon apprise, et surtout comme si elle eût voulu me faire admirer l’étendue de son intelligence.

Je l’écoutais avec la déférence due à une femme, à une souveraine ; je donnais, au besoin, la réplique et je restais surpris de tant d’efforts pour étonner un homme de lettres grisonnant, qui ne s’étonnait guère et qui en avait entendu bien d’autres. Au cours de ce bavardage sans suite, elle me dit : « Les révolutions, je ne les redoute pas ! Pour les vaincre, il n’y a qu’à leur tenir tête. Croyez-vous que je me sauverai en fiacre, comme la vieille reine Marie-Amélie ? Croyez-vous que j’irai, comme cette pauvre duchesse d’Orléans, pleurnicher devant les députés ? Non, non : je monterai à cheval et, à la tête d’un régiment de cavalerie, je saurai sauver la couronne de mon fils et montrer ce que doit être une souveraine ! » Tout cela était dit d’une voix vibrante, avec le faux enthousiasme du regard et l’attitude de commande. Je m’inclinai sans répondre, et je pensai au cirque olympique.

Cette idée la hantait, et j’en ai une autre preuve. En 1867, pendant l’Exposition universelle, elle conduisit je ne sais plus quelle altesse étrangère au palais du Corps législatif, pour en visiter les aménagements intérieurs. Arrivée dans la salle des séances, elle fit placer les gens de sa suite au fond, sur les gradins les plus éloignés ; puis elle escalada la tribune et, une main levée, l’autre sur son cœur, elle cria d’une voix de tête : « Peuple ! cet enfant, c’est le rejeton de la quatrième race, c’est l’héritier du plus grand homme de l’Histoire ; te laisseras-tu abuser par des intrigants : refuseras-tu d’écouter une mère ? Viens ! suis-moi ! ramène aux Tuileries mon fils, ton souverain ; par ses ancêtres, par ses vertus, par son courage, il est digne de la couronne que tu vas poser sur son front ! Ô peuple ! marche avec moi et la France est sauvée ! » Changeant de ton tout à coup, elle dit aux personnes qui l’avaient écoutée avec stupeur : « M’a-t-on bien entendue ? » À la réponse : « Oui, madame », elle riposta : « Eh bien ! ce n’est pas plus difficile que cela. » Le témoin oculaire qui m’a rapporté le fait me disait : « Nous étions consternés. » Toutes ces rêvasseries de dramaturge qui agitaient sa cervelle, ces projets héroïques, ce cabotinage malséant, qu’en resta-t-il ; que resta-t-il de la bande des amoureux et du quadrille des chevaliers, lorsque l’heure du 4 septembre eut sonné ? Metternich et Nigra eurent-ils confidence de ces desseins d’amazone ; je n’en serais pas surpris ; car elle ne les cachait guère à ses entours, et plus d’un de ses familiers avait dû, comme le chœur des seigneurs dans Les Mousquetaires de la Reine, lui chanter :

Nous jurons de mourir ou de vivre pour vous !

Il en est un qui eût bien voulu vivre pour elle et qu’elle encouragea. C’était un simple lieutenant de vaisseau, officier d’ordonnance de l’Empereur et qui se nommait Des Varannes. Ce garçon était bien et hardi. Vivant dans la familiarité du palais, initié à l’affaiblissement déjà perceptible de la santé de l’Empereur, calculant que dix-huit années de différence entre le souverain et la souveraine semblaient promettre la régence à celle-ci, il pensa peut-être que les Biren et les Potemkine ne sont point un produit exclusif du climat russe. Il sut faire comprendre qu’une grande passion le ravageait, passion justifiée par tant de beauté, tant de charme, tant d’intelligence ; malgré sa position subalterne, il ne fut point repoussé et on lui laissa deviner que, si l’on devait rester indifférente, on n’était pas insensible. Un soir, au cercle de l’Impératrice, on parlait de musique. Des Varannes dit : « La plus belle phrase musicale que je connaisse est celle de La Favorite : Pour tant d’amour ne soyez pas ingrate ! » Il regarda l’Impératrice, qui leva les yeux sur lui et rougit sous son blanc.

Il y avait là un témoin, dont la clairvoyance ne dormait guère en pareil lieu : c’était le prince Napoléon. Il se leva, fit quelques tours dans le salon d’un air nonchalant, se mit à causer avec Des Varannes et, l’emmenant dans un coin, il lui dit de cette voix câline qu’il savait si bien moduler, quand il voulait entraîner les gens à quelque vilenie : « Est-ce que vous tenez beaucoup à Cora Pearl, avec qui vous êtes lié ? Non, n’est-ce pas ? Arrangez-moi donc une entrevue avec elle ; cela m’obligerait. » Des Varannes répondit : « Mais, monseigneur, dès ce soir, si Votre Altesse Impériale le désire. » C’est de la sorte que le prince Napoléon devint l’amant, beaucoup trop officiel, de Cora Pearl, qui était une fille à genoux cagneux, dont les cheveux étaient teints en jaune et, en réalité, se nommait Emma Cruche. Je retrouve dans mes paperasses une note ainsi conçue : « 26 décembre 1881 : Le prince Napoléon m’a dit aujourd’hui qu’il était persuadé que Nigra et Des Varannes avaient été les amants de l’impératrice Eugénie ; il me l’a dit avec une telle conviction que l’on peut être certain qu’il mentait. » Il mentait, en effet, j’en suis fâché pour sa mémoire.

Rien, dans cette amourette, ne dépassa ce que les femmes les plus réservées ne se refusent pas toujours ; on montait jusque dans le « bleu » et l’on n’en descendait pas. La situation de Des Varannes était douce, mais difficile ; pour s’y maintenir sans broncher et ne rien heurter, il fallait bien de l’adresse, bien de l’esprit : le pauvre garçon était sot ; le platonisme de sa bonne fortune l’aveuglait ; il ne voyait pas clair devant lui. Sa passion n’était plus un mystère pour personne au château ; on en parlait, on l’en plaisantait, il s’abandonnait et levait les yeux au ciel ; l’Impératrice lui fit dire par une de ses dames d’avoir une tenue plus convenable ; il répondit des niaiseries : « Alors, je n’ai plus qu’à mourir ! » Ses attitudes devinrent tellement singulières, tellement ridicules, il regardait l’Impératrice avec des yeux si expressifs, que l’Empereur s’en aperçut. Il en parla au prince Napoléon, qui lui répondit : « Vraiment ! vous avez découvert cela ! Mais c’est le secret de Polichinelle, tout le monde le sait. »

Le lendemain, après le Conseil des ministres qui se tenait vers onze heures du matin, aux Tuileries, l’Empereur retint le ministre de la Marine. C’était le marquis de Chasseloup-Laubat. L’Empereur causa pendant quelques minutes avec lui. Le résultat de la conversation ne se fit pas attendre ; le même jour, à une heure, Des Varannes était mandé au ministère de la Marine. Chasseloup-Laubat lui remettait lui-même sa nomination de capitaine de frégate et des lettres de service : ordre de se rendre, sans délai, à la station des Antilles ; ce soir même, par le train express, on partira pour Brest, où l’on attendra le départ d’un navire à destination de la Martinique.

Scribe, dans je ne sais plus quel vaudeville, a chanté :

Un bon soldat sait souffrir et se taire
Sans murmurer !

Il en est de même pour les marins. Des Varannes partit. L’Impératrice fut outrée. On ne l’avait point prévenue, et, lorsqu’elle demanda où était Des Varannes, qu’elle s’étonnait de ne pas voir à son cercle, l’Empereur dit : « Il est en route pour la mer des Antilles. » Dans son irritation, elle oublia la réserve que la situation même impose à une souveraine ; elle écrivit à Des Varannes, qui lui répondit. Une correspondance s’établit entre eux. On l’a su d’une façon positive, car Des Varannes mourut le 12 juin 1869 de la fièvre jaune, à Port-au-Prince ; un souffle de malaria emporta tous ses rêves.

Lorsqu’une lettre ne « touche » pas celui auquel elle est adressée, elle est renvoyée à l’administration centrale, où elle est classée au bureau de rebut. Là, au bout d’un certain temps, si elle n’a pas été réclamée, elle est ouverte, afin que l’on puisse s’assurer qu’elle ne renferme pas de valeurs ou qu’elle ne contient pas quelque indication qui permette de la faire parvenir au destinataire. Parmi les lettres qui furent réexpédiées à Paris, après la mort de Des Varannes, il y en avait plusieurs signées Eugénie. Le chef de rebut devina qu’il y avait là quelque mystère et il remit les lettres au directeur général, qui était Vandal, homme d’infiniment d’esprit, mais dont le tact défaillit en cette circonstance. Il reconnut la provenance des lettres et, ne doutant pas que l’Impératrice ne gardât bonne gratitude à celui qui les lui rendrait, il les lui porta. L’Impératrice les regarda à peine, dit : « Je sais ce que c’est », et les jeta au feu. Pour tirer parti du secret qu’il avait surpris, il eût fallu que Vandal fût discret ; il oublia de l’être, l’historiette courut et parvint aux oreilles de l’Empereur, qui était servi par une police excellente. Au mois de juillet 1870, lorsque Napoléon III partit pour Metz, il nomma un certain nombre de sénateurs, dont j’étais, et rejeta Vandal, que le ministre des Finances avait proposé.

J’étais lié avec Vandal ; après la chute de l’Empire, je lui parlai de ces lettres : il avait quelque légèreté de caractère, aimait à causer, et, n’ayant rien à ménager du côté des Bonaparte déchus, ne se serait point gêné pour faire soupçonner qu’il y eût, entre l’Impératrice et Des Varannes, autre chose qu’un échange de sentiments platoniques. C’était, m’a-t-il dit, des épîtres de pensionnaire, des romances en prose, du phébus et de la littérature de mirliton. Quant à y trouver trace d’une liaison coupable, c’était impossible, même en torturant et en dénaturant le sens des mots. Vandal a dit vrai, ce fut une billevesée où la tête seule participa ; on peut même croire que le cœur n’en eut pas une pulsation de plus. Je le répète, l’Impératrice était d’une froideur extraordinaire ; du reste, elle ne s’en cachait point dans l’intimité ; elle a fait, à cet égard, des confidences qu’une de ses amies m’a répétées.

L’Empereur ignora sans doute l’existence de cette correspondance ; s’il l’avait soupçonnée, il lui eût été facile de faire saisir les lettres à la poste ; car, pendant son règne comme sous les gouvernements qui l’avaient précédé, le cabinet noir fonctionna régulièrement. Le chef de l’espionnage occulte, qui s’exerçait au siège même de l’administration des postes, s’appelait Simonnet. En son genre, c’était un homme de génie. Depuis que l’on a adopté l’usage des enveloppes gommées, le décachetage et le recachetage des lettres n’offrent que peu de difficultés ; il n’en était pas ainsi lorsque les lettres étaient scellées à la cire ; il fallait prendre les empreintes, afin de rétablir les cachets détruits ; le plus souvent, on se servait d’un amalgame qui durcissait rapidement et quelquefois de poix de Bourgogne ; c’est pourquoi des chimistes étaient attachés au cabinet noir : j’en pourrais citer qui ont été membres de l’Institut et auxquels on a fait de pompeuses funérailles.

Simonnet eut-il recours à la science pour remplir sa mission de furet, je l’ignore ; mais je ne le crois pas. Quoiqu’il eût des employés sous ses ordres, il aimait à opérer seul et déployait, m’a-t-on dit, une sagacité inconcevable. Du fond des sacs arrivant de province et de l’étranger, au milieu des monceaux de lettres entassés sur les tables, il savait reconnaître l’écriture, la provenance et la destination signalées. Les lettres étaient ouvertes, lues, copiées, par un secrétaire spécial attaché au cabinet du directeur, recachetées et distribuées avec un retard qui rarement était de plus de deux heures. Tous les jours, le chef du contrôle à la préfecture de Police, Marseille, ou un commissaire aux délégations judiciaires, nommé Bérillon, se rendait à l’administration des postes, y prenait la « dépêche » et la remettait en mains propres au préfet, qui faisait à l’Empereur les communications qu’il jugeait opportunes. C’est, du moins, de la sorte que les choses se passaient dans les dernières années du Second Empire, si j’en crois les explications que J.-M. Piétri m’a données, longtemps après la mort de Napoléon III.

Simonnet était bien payé ; outre ses émoluments fixes, qui étaient de huit mille francs, il recevait de la préfecture de Police une indemnité annuelle de vingt-cinq mille francs, sans compter les gratifications qu’on ne lui ménageait pas, lorsqu’il avait aidé à quelque découverte importante. Cet homme avait la passion de son métier et ne se contentait pas de fouiller dans les correspondances que l’État croyait avoir intérêt à connaître : il « travaillait » pour son propre compte, semblable à un garde-chasse qui braconne. Il lisait les lettres adressées aux gros financiers et aux hommes politiques, et, sur les renseignements qu’il y recueillait, il tablait un jeu de Bourse qui souvent ne lui fut pas favorable.

Après le ministère du 2 janvier 1870, lorsqu’Émile Ollivier prit le pouvoir et restaura, en France, le régime parlementaire, le préfet de Police, J.-M. Piétri, ne voulut pas porter seul la responsabilité de ces investigations secrètes, qui pouvaient être dénoncées à la tribune et créer des difficultés au gouvernement de l’Empereur. Il expliqua l’organisation du cabinet noir à Émile Ollivier, qui répondit : « Je m’entendrai avec le directeur des postes pour qu’il me fasse désormais son rapport. » On peut croire que la préfecture de Police n’en chôma pas plus de renseignements que par le passé. Après l’expédition des Deux-Siciles (1860), que j’avais suivie en amateur, toutes mes lettres furent décachetées à la poste ; je m’en aperçus facilement et ne m’en souciai guère ; n’ayant jamais été mêlé à aucune conspiration, il m’importait peu que Simonnet s’occupât de ma correspondance.

Au ministère de l’Intérieur, on procédait d’une autre façon. Il y avait là un vieux policier, nommé Saint-Omer, qui n’avait point ses entrées à l’administration des postes et qui n’en regardait pas moins dans les lettres qu’il voulait lire. Lui aussi était un habile homme ; d’un coup d’œil, il soupesait les consciences et savait que parfois elles sont légères. Il pratiquait les facteurs, les portiers, les valets de chambre, surtout les domestiques de confiance et les secrétaires intimes ; cela ne coûtait pas cher et ne grevait pas trop le budget des fonds secrets. Le valet de chambre d’Édouard Bocher, administrateur des biens de la famille d’Orléans, se serait fait scrupule de ne pas lui mettre en main la correspondance de son maître, et celui de Thiers s’empressait à ne lui rien celer.

Dans une commission au Corps législatif, Chevandier de Valdrôme, ministre de l’Intérieur (2 janvier 1870), ne se tint pas de donner à Thiers un avertissement dont celui-ci profita. Par maladresse ou par courtoisie, il fit une allusion à une lettre que Thiers avait reçue la veille. En rentrant chez lui, Thiers appela son valet de chambre, lui paya ses gages et le mit à la porte. De l’aveu de J.-M. Piétri, à qui je dois ces détails, le cabinet noir n’a jamais servi à rien. C’était l’avis de Napoléon Ier, dans ses causeries à Sainte-Hélène, et, si parva licet componere magnis, c’est aussi le mien. Le ministère des Affaires étrangères avait également une organisation peu avouable, qui lui permettait d’entrouvrir les dépêches des ambassadeurs ; mais j’ai toujours ignoré comment elle fonctionnait.

Après le 2 décembre 1851, les correspondances des hommes qu’un décret avait expulsés de France étaient attentivement surveillées ; celles de Victor Hugo, qui s’était retiré à Guernesey, tenaient le cabinet noir en haleine et le forçaient à déployer toute son habileté. À cette époque, les timbres d’affranchissement n’étaient point usités ; on affranchissait seulement les lettres destinées à un inférieur ; la réforme postale n’avait pas encore été adoptée ; le port des lettres était relativement onéreux (1 fr. 20 de Marseille à Paris). Victor Hugo, qui n’a jamais passé pour prodigue, usait d’une méthode ingénieuse afin de ne pas affranchir ses lettres et de n’en point faire payer le port aux personnes — aux femmes — auxquelles il écrivait. On recevait une lettre timbrée de Guernesey — j’en ai reçu plusieurs, — lourde, dont le prix variait entre trois et sept francs ; on l’ouvrait, il s’en échappait quatre ou cinq lettres, accompagnées d’un petit billet : « Cher poète, du haut de mon rocher, ma pensée s’unit à la vôtre ; dans l’ombre qui m’enveloppe, votre souvenir est un rayon. V. H. » ; puis un post-scriptum : « Ayez la bonté, je vous prie, d’envoyer ces lettres aux adresses indiquées. »

Économie pour l’exilé ; travail pour le cabinet noir, où toutes ces lettres étaient lues, recachetées et replacées dans leur enveloppe. Plusieurs de ces lettres étaient d’un style que l’on n’eût pas soupçonné chez l’auteur de La prière pour tous et du Regard jeté dans une mansarde ; publiées, elles n’eussent point été à la louange de celui qui écrivait alors Napoléon le Petit et Les Châtiments. On les communiqua à l’Empereur, qui les jeta au feu. Sous ce rapport, il fut impeccable, et jamais il ne permit que l’on abusât d’un secret, même contre les adversaires qui se vantaient d’être irréconciliables.

L’un des ennemis les plus irréconciliables de l’Empire, dont je tairai le nom, était un faussaire ; lié avec une femme mariée, il en avait eu plusieurs enfants qui étaient adultérins ; pour leur assurer son nom et une situation légitime, il fit des déclarations mensongères aux officiers de l’état civil ; faux en écritures publiques ; crime qualifié, que la morale peut excuser, que le sentiment peut absoudre, mais que la loi a le devoir de punir. Le fait était d’autant plus grave qu’il s’était renouvelé plusieurs fois. Le ministère de la Justice, la préfecture de Police possédaient le dossier de l’affaire, qui contenait les éléments d’un procès en Cour d’assises, d’où l’homme pouvait sortir pour aller aux galères.

Lorsqu’il fut candidat aux élections de 1863, où il était certain d’être élu à une forte majorité, Baroche, garde des Sceaux, resté seul avec l’Empereur, après un Conseil des ministres, proposa de lui porter un coup droit auquel il ne pourrait survivre. Pour mieux faire apprécier la sûreté de l’arme qu’il avait au poing, il remit le dossier à l’Empereur. Le lendemain, il fut appelé aux Tuileries, et Napoléon III lui dit : « J’ai lu tout ce dossier ; je regrette qu’un homme d’un aussi grand talent ait si peu de moralité. Son éloquence est un honneur pour la France, et ce serait faire tort à la bonne renommée du pays que de noyer un tel orateur dans un scandale. Je défends que l’on fasse même une allusion à cette histoire ; du reste, pour empêcher toute indiscrétion, j’ai brûlé le dossier. »

Ce n’était pas la première fois que l’Empereur s’intéressait à un chef de l’opposition et le protégeait contre des ministres trop zélés. Lors du procès qui suivit l’attentat du 14 janvier 1858, ce fut Jules Favre qui présenta la défense d’Orsini. La cause était perdue d’avance ; Jules Favre le savait et ne gardait pas d’illusion. Couvert par les privilèges de l’ordre, fort du droit de l’avocat qui dispute une tête à l’échafaud, il prononça une admirable plaidoirie. Orsini, de son vivant, entendit son oraison funèbre, qui expliquait le sentiment où l’idée du crime avait été conçue, et qui ne ménageait guère le gouvernement impérial. L’émotion fut profonde, à l’audience. Le discours de Jules Favre avait été recueilli par les sténographes. Le garde des Sceaux, le procureur général avaient décidé que la plaidoirie serait simplement résumée, et que l’on en interdirait la reproduction intégrale. Néanmoins, on l’avait composée à l’imprimerie du Moniteur Universel, qui alors était le journal officiel, en attendant les ordres du ministre. L’Empereur fit demander l’épreuve du discours ; il y corrigea une faute d’impression qui avait échappé au prote et, sachant quelles étaient les intentions de ses ministres, il renvoya l’épreuve avec le bon à tirer écrit de sa main. Le Moniteur publia le discours in extenso.

Quoi que l’on ait dit de l’empereur Napoléon III, quelles que soient les calomnies dont ses adversaires l’ont souillé, on peut affirmer que ses habitudes d’homme comme il faut ne se démentirent jamais. Malgré ses qualités neutres, il y eut en lui quelque chose de chevaleresque qui résistait naturellement à la bassesse de bien des conseils. La valetaille qui l’entourait en eût volontiers fait un alguazil rancunier et vindicatif. Il eut des aspirations plus hautes et comprit que tout talent dont s’honorait la France devait être respecté par lui. Il était, du reste, indulgent et ne savait guère sévir. Il faut que Des Varannes ait eu des allures bien compromettantes pour qu’il se soit décidé à lui faire donner un ordre d’embarquement. Il était supérieur à l’Impératrice, qui ne dédaignait rien, pas même la calomnie, encore moins la médisance, lorsque son amour-propre blessé était en cause. On le savait ; aussi n’était-elle pas aimée. La reine de Hollande — Sophie de Wurtemberg — m’en a parlé avec un mépris qu’elle ne cherchait pas à déguiser, et Hortense Cornu, qui fut près de l’Empereur une amie et une conseillère souvent écoutée, disait parfois : « Elle perdra l’Empire. »

Cette Hortense Cornu fut presque un personnage, en son temps ; les ministres, les ambassadeurs, les souverains mêmes comptaient avec elle ; dans l’humble condition dont jamais elle ne voulut sortir, elle exerça une influence considérable. « Elle avait l’oreille », comme l’on disait alors : elle l’eut si bien que ce fut elle qui décida Napoléon III à envoyer le prince Charles de Hohenzollern régner en Roumanie. C’était une petite femme très alerte, mièvre, grisonnante, avec de gros yeux saillants qui semblaient s’échapper de sa tête, bavarde comme un geai, toujours par voies et par chemins, exigeant tout en faveur des autres, ne demandant rien pour elle, se plaisant aux sollicitations, intrigante fieffée, spirituelle et très bonne. Depuis le jour de sa naissance, elle connaissait l’Empereur, qui était son parrain. Sa mère, qui s’appelait Lacroix, avait été la femme de chambre de confiance, pour ne pas dire la confidente, de la duchesse de Saint-Leu[75]. À Arenenberg, à Rome, à Londres, Hortense avait séduit les exilés et ne les avait quittés que pour venir à Paris, épouser un peintre nuageux, nommé Sébastien Cornu.

Lorsque le prince Louis était à Ham et qu’il écrivait des livres sur le paupérisme et sur le canon, c’était elle qui faisait les recherches à la bibliothèque du roi, pour faciliter le travail du prisonnier. Elle était instruite, parlait plusieurs langues, ne manquait point de littérature et, sous le nom de Sébastien Albin, avait traduit avec succès un recueil de poésies allemandes. Bonapartiste par sentiment, par habitude, par conviction, elle se révolta lors du coup d’État du 2 décembre, peut-être parce qu’elle n’en avait pas été prévenue, et se brouilla avec son parrain. Querelle d’amoureux, qui ne dura pas longtemps. On se réconcilia, et Hortense Cornu eut à toute heure ses petites entrées.

L’Impératrice la ménageait et déployait de la coquetterie pour elle. Je crois bien qu’elle la redoutait un peu et s’en méfiait beaucoup. Hortense Cornu était clairvoyante et, si l’Empereur confia à quelqu’un ses ennuis domestiques, ce fut à elle. Son influence ne fut point mauvaise ; car il y avait en elle un fonds libéral, où souvent elle puisa la force de combattre les conseils trop autoritaires dont « l’entourage » n’était point avare. Le meilleur ministre de l’Instruction publique que la France ait eu sous l’Empire, Victor Duruy, fut désigné par elle à l’Empereur, qui en ignorait même l’existence ; bien souvent elle intervint pour obtenir des adoucissements aux peines encourues pour les délits politiques.

Liée avec Manin, avec Cernuschi[76], avec Montanelli[77], en relation avec le roi Victor-Emmanuel, elle poussa à la guerre de 1859 et plus d’une fois tint tête à l’Impératrice, qui s’y opposait. Elle n’était point timide aux Tuileries et fit souvent entendre des vérités que nul n’aurait osé dire. Elle entretenait une correspondance non seulement avec l’Empereur, mais avec des hommes d’État, avec des diplomates, avec des souverains étrangers. Les lettres qu’elle reçut forment plusieurs registres, qui ont été déposés à la Bibliothèque nationale et qui, m’a-t-on dit, serviront à éclairer plus d’un point obscur de l’histoire contemporaine.

Je l’avais surnommée la Fée aux Miettes ; en effet, comme la petite vieille dont Charles Nodier a raconté l’histoire, elle avait une activité infatigable et semblait douée du mouvement perpétuel. On n’apercevait jamais Sébastien Cornu, qui faisait de triste peinture, pendant que sa femme courait chez les ministres, recevait les ambassadeurs, allait causer dans le tuyau de l’oreille impériale, rentrait pour écrire à la reine de Hollande et recevait, le soir, quelques révolutionnaires de ses amis. Étrange créature, dont la probité fut si parfaite qu’elle partagea souvent son temps entre les Tuileries et les irréconciliables, sans inspirer d’autre sentiment que le respect de sa bonté. Elle savait que l’Empereur et l’Impératrice manquaient d’initiative, qu’ils ne cherchaient qu’à faire le bien, mais ne voyaient pas facilement le bien qu’il y avait à faire. Dans toute circonstance où il fallait accomplir un acte rapide qui pouvait accroître la popularité impériale, Hortense Cornu accourait.

Lorsque Horace Vernet tomba si gravement malade que l’on désespéra de le sauver, elle dit à l’Empereur : « Envoyez un aide de camp lui porter la plaque de grand-officier de la Légion d’honneur. » Quand la Saône débordée inonda Lyon, elle dit : « Partez vite, faites distribuer de l’argent par vos officiers ; promenez-vous dans les rues, de façon que votre cheval ait de l’eau jusqu’aux paturons ; ça produira bon effet. » C’est elle qui engagea l’Impératrice à se rendre à Amiens et à y visiter l’hôpital, pendant une épidémie de choléra. Elle avait l’instinct des actions souveraines, et elle les indiquait à Napoléon III, qui ne demandait qu’à les accomplir, mais ne savait pas les concevoir. Le pauvre homme s’en rendait compte et disait : « C’est Hortense qui me donne toutes mes bonnes idées. » Elle lui en donna cependant une dont le résultat ne fut pas heureux. Elle protégeait Émile Ollivier et ne fut pas sans l’aider à monter au pouvoir, d’où il se précipita en entraînant dans sa chute l’Empire et la France.

Que de fois j’ai entendu de bonnes gens, dont les scrupules n’obscurcissaient pas la conscience, dire : « Ah ! si j’étais à la place de Mme Cornu, je ne me gênerais guère pour me faire donner quelque prébende dont je vivrais à l’aise. » Non seulement elle ne demanda rien, mais elle rejeta les offres, qui ne lui furent pas ménagées. À part quelques babioles insignifiantes, comme on en échange dans toute intimité, elle n’accepta de l’Empereur qu’un seul cadeau qui avait de la valeur ; c’était un vase de jade sculpté, provenant du pillage — du honteux pillage — du Palais d’Été. Elle était pauvre, elle resta pauvre, elle mourut pauvre, fait rare dans une époque pareille et dans une situation où elle aurait eu tous les maltôtiers, tous les manieurs d’argent à ses pieds, si elle eût daigné leur laisser deviner les confidences que l’on aimait à lui faire. Son influence avait été si sérieuse qu’elle persista après Sedan, après la défaite et pendant l’invasion.

Au moment où les Allemands se mirent en marche sur Paris, elle se retira dans le département de Seine-et-Oise, à Longpont, non loin d’Épinay-sur-Orge, en face de la forêt de Sainte-Geneviève, où Mlle de Fontange, suivant Louis XIV à la chasse, entoura son front du ruban qui devait rendre son nom immortel. Tout auprès s’étend l’ancien domaine de La Gilquillière, qui aujourd’hui s’appelle Vaucluse et est un asile d’aliénés appartenant à l’Assistance publique. On y avait fait refluer beaucoup de malades de Paris ; la population de l’établissement était triplée. Le 14 septembre, les premières patrouilles prussiennes apparurent ; dès le lendemain, des officiers prenaient logement à Vaucluse ; un régiment de cavalerie campait dans les cours et épuisait les provisions.

Hortense Cornu apprit que l’asile était occupé et menacé de devenir lieu de garnison permanente. Elle écrivit au Prince royal de Prusse, et elle en recevait immédiatement un cartel de sauvegarde : « Défense à tout soldat allemand, quel que soit son grade, de franchir les grilles de Vaucluse. Autorisation pour tout employé de la maison de parcourir les routes afin de recueillir les objets de consommation nécessaires aux aliénés. Aucune contribution de guerre ne pourra être frappée sur les villages qui fournissent les approvisionnements à l’asile. » Pendant la durée de la guerre, nul soldat allemand ne mit le pied sur le territoire interdit par ordre de « notre Fritz ». On en attribua tout le mérite au Dr Billod, directeur de l’établissement, et on le nomma officier de la Légion d’honneur : il ne l’avait pas volé.


CHAPITRE IV

LE PRINCE NAPOLÉON



AMI FIDÈLE. — EN CHASSE. — REPAS INTIMES. — LA CALOMNIE. — LE PRINCE DU SANG EN CRIMÉE. — EN ITALIE. — DÉDAIN POUR L’OPINION PUBLIQUE. — LA PRINCESSE CLOTILDE. — VIE DÉRÉGLÉE. — LE MASQUE NAPOLÉONIEN. — LES SEMONCES IMPÉRIALES. — MISSION À BERLIN. — MISSION EN RUSSIE. — TRAITÉ SECRET. — « IL A TOUJOURS ÉTÉ MAL ÉLEVÉ. » — PROJET D’ATTAQUE RÉVOLUTIONNAIRE CONTRE L’AUTRICHE. — INTERVENTION SECRÈTE DE L’ANGLETERRE. — ASPROMONTE. — LE ROI OTHON EXPULSÉ DE GRÈCE. — ÉCHEC DU PROJET DE CONGRÈS. — INSURRECTION DANS LA POLOGNE RUSSE. — DISCOURS INTEMPESTIF DU PRINCE NAPOLÉON. — SES CONSÉQUENCES. — LIBÉRAL. — LES Mémoires DE MARCHAND. — LE ROI DE WESTPHALIE APRÈS WATERLOO. — LA FUITE SURVEILLÉE. — JÉRÔME ET FOUCHÉ À TRIESTE. — LA MORT DE FOUCHÉ. — PRÉTENDANT. — CAUSERIE. — CLÉMENT DUVERNOIS ET LÉON GAMBETTA. — JULES VALLÈS. — LE RÉSULTAT DES ÉLECTIONS. — MINISTÈRE CHASSELOUP-LAUBAT. — ARTHUR KRATZ. — ACCLAMATION À L’AVÈNEMENT DU 2 JANVIER 1870. — HÉLAS !



HORTENSE CORNU fut très dévouée à l’Empereur, très attachée au Prince impérial ; mais, dans la famille Bonaparte, il est un homme pour lequel elle eut une affection profonde, c’est le prince Napoléon. Ils se voyaient souvent ; les tendances libérales, qui les poussaient tous deux à essayer de modifier le système de l’Empire autoritaire, les avaient réunis dans la même communauté d’idées ; de là naquit une amitié qui fut irréprochable. Bien souvent, de leurs entretiens sortirent des projets que l’on fit adopter et qui atténuèrent ce que le régime avait de trop dur. Le prince Napoléon, du reste, était fait pour l’amitié ; il la ressentait et savait la pratiquer. J’ai pu l’apprécier dans une circonstance qui m’est restée très présente à la mémoire.

Parmi ses familiers, il y eut un certain Charles-Edmond Kojecki, Polonais madré, qui publia quelques livres, fit jouer des drames alambiqués et fut conservateur de la bibliothèque du Sénat. Il fut atteint d’un mal sans merci, qui était une carie des os du rocher. Les souffrances de ce malheureux étaient intolérables. J’ai vu le prince Napoléon passer les nuits à son chevet, lui rendre les soins pénibles qu’exigent les malades, refaire les pansements, le transporter d’un lit dans un autre et déployer pour lui les attentions délicates d’une sœur de charité. Des faits pareils ne sont pas rares dans sa vie ; il oubliait qu’il était altesse impériale et prince du sang ; l’homme seul alors subsistait en lui, et l’homme était bon.

Je l’ai beaucoup connu et beaucoup fréquenté : tout en tenant compte de la distance sociale qui nous séparait et que je n’ai jamais franchie, même dans mes instants de plus vive sincérité, je puis dire que j’ai été son ami, pendant la bonne et surtout pendant la mauvaise fortune. Le hasard de sa situation et la nature de mon caractère ont fait que jamais nous n’avons rien eu à nous demander ; il ne pouvait rien pour moi, je ne pouvais rien pour lui ; l’un et l’autre nous le savions, et si nous nous sommes rapprochés, c’est avec un désintéressement complet. Je suis à l’aise pour en parler, car dans nos causeries, qui parfois furent très intimes, jamais je ne lui ai caché mon opinion, jamais je n’ai cherché à lui dissimuler ce que je pensais de lui. Il ne l’ignorait pas, et c’est à cela peut-être que je dois l’affection et la confiance qu’il m’a témoignées. Je citerai tout de suite un fait qui expliquera mon attitude envers lui et qui a été, je crois, le point de départ de l’estime dont il m’a honoré.

Je suis grand chasseur, et le prince Napoléon aimait la chasse. Il chassait, en battue, dans la forêt de Villefermoy, bien aménagée, giboyeuse et surveillée par un inspecteur des Eaux et Forêts, nommé Delarue, qui était le plus insupportable bavard que j’aie jamais rencontré. Le prince m’invitait. On partait vers sept heures du matin par le chemin de fer de Mulhouse, on descendait à Mormant ; on se rendait en voiture aux tirés ; on déjeunait lestement et le rabat commençait. Nous étions ordinairement sept fusils : le prince, Brunet et Villot, ses officiers d’ordonnance, le comte Xavier Branecki, le baron de Plancy, le général d’Hautemare et moi. À la fin de la journée, nous avions ordinairement de trois à quatre cents pièces au tableau ; c’était suffisant, sans être excessif.

Je reçus une invitation ; j’arrivai en gare, au jour et à l’heure désignés ; les officiers d’ordonnance y étaient déjà ; je dis à Brunet : « Est-ce que d’Hautemare chasse avec nous aujourd’hui ? » Brunet me répondit : « Non, on a remplacé le général par des amazones ; le prince est déjà en wagon avec Cora Pearl et Caroline Letessier. » Je regardai Brunet et je vis qu’il parlait sérieusement ; je dis : « Mais ce sont deux filles ! » Brunet leva les épaules, avec un geste qui signifiait : « Que voulez-vous que j’y fasse ? » Immédiatement, j’allai au quai de départ et j’ouvris la portière. En m’apercevant, le prince me dit : « Ah ! bonjour, Du Camp, comment allez-vous ? » Je répondis : « Monseigneur, j’ai tenu à venir vous avertir moi-même qu’hier je me suis donné une entorse grave et qu’il m’est impossible de quitter mon lit. » Je refermai la portière et je rentrai chez moi. Il ne me convenait point de chasser en compagnie pareille et de lire dans les journaux mon nom associé à celui de ces donzelles.

Le lendemain — un vendredi — je fus très surpris de recevoir la visite d’Hortense Cornu. D’emblée, elle me dit : « Je sors de chez Napoléon ; qu’est-ce que vous lui avez donc fait ? » Je racontai mon algarade de la veille. Elle reprit : « C’est donc pour cela qu’il m’a dit : Du Camp m’a donné hier une leçon dont je profiterai ; du reste, je n’ai eu que ce que je méritais. » J’étais persuadé que mes relations avec le prince étaient rompues ; j’étais décidé à ne rien faire pour les renouer et à me contenter de m’inscrire deux ou trois fois par an au Palais-Royal ; je fus donc étonné de recevoir, le soir même, une invitation à dîner pour le lendemain ; je n’eus garde d’y manquer, et je fus reçu avec une cordialité qui ne s’est jamais démentie.

Plusieurs fois, j’ai dîné avec lui, au restaurant, en compagnie de George Sand et de Gustave Flaubert, qu’il aimait beaucoup. Là, l’intimité était sans réserve ; il n’était question que l’on ne discutât ; comme il était un classique convaincu et que Flaubert se faisait gloire d’être un romantique à outrance, on s’emportait, on ne cherchait pas ses mots dans les ripostes ; on se serait cru revenu au temps de Hernani et du Roi s’amuse. George Sand, placide comme Isis, souriait de tant de vivacité et je conviais les ergoteurs à un éclectisme qui leur permît d’admirer tout ce qui est admirable, sans distinction d’école ou de coterie. Nous avons ainsi passé plus d’une bonne soirée chez Magny ou au Café anglais ; on ne parlait guère politique ; Ingres, Delacroix, Victor Hugo, Ponsard, Alfred de Musset, Pradier, Guillaume[78] faisaient les frais de la conversation et auraient pu en profiter.

Le prince Napoléon est l’homme le plus calomnié que j’aie connu ; les partis qui n’osaient s’attaquer de front à l’Empereur le vilipendèrent avec un acharnement misérable, car on savait qu’il ne tolérerait pas que des poursuites judiciaires fussent intentées en son nom. À cet égard, il est resté irréprochable ; il fut insulté plus que quiconque et jamais ne broncha. Les plus animés contre lui, dans le monde parisien, furent les orléanistes, qui s’en allaient colportant toute sorte de sornettes et débitant des invraisemblances dont les adversaires du « régime » consolaient leur rancune et nourrissaient leurs passions. Toucher à l’Empereur était dangereux ; on se rabattait sur le cousin, et Dieu sait comme on le drapait.

La légende de la couardise du prince Napoléon est de fabrique orléaniste ; elle a fait son chemin, et, quoiqu’elle ne repose que sur des mensonges, il sera bien difficile à l’histoire — à l’histoire vraie — de la réduire à néant. Les courtisans de l’Impératrice, ceux qui étaient admis au cercle intime, qui causaient familièrement avec Cochonnette et Cornichonnette, qui flattaient les instincts mauvais et rivalisaient de servilité, savaient que les médisances dont on frappait le prince Napoléon n’étaient point écoutées d’une oreille indifférente dans les petits appartements des Tuileries. L’Empereur ne les eût pas supportées, l’Impératrice les encourageait. Elle haïssait le prince qui le lui rendait bien. Lorsque le prince Napoléon prenait sur ses genoux le Prince impérial, le caressait, l’agaçait, comme on fait à un enfant, l’Impératrice, la grande maîtresse, les dames, les chambellans affectaient de surveiller ses mouvements, comme si l’on eût redouté un attentat. On poussait la défiance jusqu’à l’insulte ; il était homme à s’en apercevoir et à le ressentir. Il disait, avec un accent de gaieté qui dissimulait mal sa mauvaise humeur : « Elle croit que j’ai de l’arsenic dans mes poches. »

L’origine de la réputation que l’on fit au prince Napoléon au point de vue du courage est singulière, car elle aurait dû produire un résultat opposé. La vérité m’est connue ; elle m’a été racontée par le maréchal Vaillant, qui n’était rien moins que courtisan du prince. Lorsque la guerre d’Orient, qui devait devenir l’expédition de Crimée et se terminer par la prise de Sébastopol, fut décidée, l’Empereur confia le commandement d’une division au prince Napoléon, et la reine d’Angleterre plaça le duc de Cambridge à la tête d’un corps de troupes anglaises ; de la sorte, deux princes du sang se faisaient équilibre et représentaient la personne des deux souverains alliés.

À la bataille de l’Alma, le prince Napoléon se conduisit « comme un vieux troupier » ; il tendait sa gauche aux Anglais et lança, le premier, ses bataillons en échelons pour escalader la falaise, dès que le mouvement tournant que Bosquet exécutait sur notre droite, presque en lisière de la mer, fut opéré. De l’aveu de tous, — je ne parle pas des généraux intéressés peut-être à le louer, je parle des plus minces officiers, — il fut à la hauteur de son nom et de sa mission, c’est-à-dire simple, brave et vigilant. Dans les combats d’avant-postes qui, lors de nos premières approches vers Sébastopol, se renouvelaient jour et nuit, il ne ménagea point ses hommes et ne se ménagea pas lui-même. À Inkermann, il mit sa division sous les armes, attendant les ordres pour se porter au secours des Anglais ou pour aller soutenir le général Lourmel, qui, comme un fou, avait couru jusqu’aux murs mêmes de Sébastopol. En toute occasion, il fit son devoir sans forfanterie comme sans hésitation.

À la journée d’Inkermann, qui fut terrible pour les Anglais, surpris, mal ralliés, mais héroïques, le duc de Cambridge vit, à côté de lui, son aide de camp coupé en deux par un boulet, au moment même où il lui adressait la parole. Il en ressentit une commotion dont le résultat fut une de ces perturbations mentales qui ne sont point rares dans la famille royale d’Angleterre. Le duc de Cambridge, devenu plus qu’un embarras pour Lord Raglan, dut abandonner la Crimée et fut ramené à Londres. Dès lors, la présence du prince Napoléon était un inconvénient dont les suites pouvaient être graves ; l’équilibre était rompu, il n’y avait plus, dans les armées alliées, qu’un seul prince du sang, un prince français, qui, par sa haute situation, pouvait exercer toute influence sur Lord Raglan, sur le général Canrobert et sur Omer Pacha.

Lord Cawley, ambassadeur de la reine du Royaume-Uni, demanda que le prince Napoléon rentrât en France, puisque le duc de Cambridge avait quitté les troupes anglaises. L’Empereur fit droit à la requête, rappela le prince Napoléon et oublia — volontairement ou involontairement — de faire connaître les causes politiques du rappel. L’air de la calomnie, du Barbier de Séville, joué à grand orchestre, fêta le retour du prince. Tout de suite on avait changé son sobriquet de Plon-Plon en celui de Craint-Plomb, et les langues de vipère n’eurent plus de repos : « C’est lui qui a voulu revenir ; il mourait de peur ; il tremble quand il entend les coups de fusil ; il s’évanouit pour un coup de canon ; on dit qu’il a eu la dysenterie, ce n’est pas vrai, il avait la colique ; les soldats ne le saluaient même plus. »

Tout cela fut colporté, enjolivé, grossi ; l’Impératrice levait les yeux au ciel sans dire mot ou répondait doucement d’un ton de reproche : « C’est exagéré. » Le prince Napoléon, ce César déclassé, comme on l’avait nommé, paraissait inquiétant ; on le redoutait et on le sacrifia. De ce jour, les hommes haussaient les épaules et les femmes souriaient lorsque l’on parlait de lui. Il en fut mortifié jusqu’au fond de l’âme et n’en laissa rien paraître. Je ne serais pas surpris si, de cet instant, il regarda vers les bas-fonds de la démocratie, tant il avait conçu de ressentiment contre cette société qui se divertissait à le vilipender à bouche que veux-tu.

Lors de la campagne d’Italie, les bruits calomnieux devinrent des clameurs, et le crescendo éclata en tempête. Quatre corps d’armée français, pénétrant directement dans le royaume du Piémont par le mont Cenis et par Gênes, devaient attaquer de front les forces autrichiennes. Un cinquième corps, placé sous les ordres du prince Napoléon, avait pour mission de neutraliser la Toscane, les États de Parme et de Modène, afin de les empêcher de diriger un mouvement vers notre droite. À l’approche du prince Napoléon, les troupes parmesanes, modénaises et toscanes décampèrent ; une division, commandée par le général d’Hautemare, fut détachée pour surveiller Mantoue. Un parti autonomiste s’était formé en Lombardie et en Toscane pour éviter le « joug » du Piémontais et demandait la création d’un royaume d’Italie centrale, dont la couronne serait déférée au prince Napoléon. Montanelli était un des plus ardents promoteurs de ce projet et disait : « Nous parlons la pure langue italienne et nous ne nous soumettrons jamais à des Savoyards qui ne savent que le patois. » L’empereur Napoléon III et le roi Victor-Emmanuel n’ignoraient point ces menées, auxquelles le prince ne se prêtait ni ne se refusait.

En outre, le gouvernement provisoire hongrois, composé de Kossuth, de Klapka et de Ladislas Téléki, près duquel l’Empereur avait accrédité un ambassadeur qui était le vieux Piétri[79], rêvait d’arracher la couronne de saint Étienne à la maison d’Autriche et de la poser sur la tête du prince Napoléon. Celui-ci était donc, par le seul fait de sa naissance, attiré dans des combinaisons qu’il n’avait point fait naître, dont il se réservait sans doute de profiter si l’occurrence lui semblait opportune, mais qui ne pouvaient que déplaire à l’empereur des Français et au roi de Piémont, parce que leurs projets politiques s’en trouvaient contrecarrés. Dès lors et de là, nulle bienveillance pour lui, ni près des souverains, ni près des ministres, ni près des états-majors italien et français. Il avait beau expédier dépêches sur dépêches, pour dire : « Je suis inutile en Toscane » ; on lui répondait : « Restez-y ; on vous appellera si votre présence est nécessaire. »

Après Magenta, après l’entrée des Français à Milan, lorsque l’armée s’avança pour rejeter les Autrichiens au-delà du Mincio, le prince Napoléon s’irrita de l’immobilité dans laquelle on le maintenait ; il voulut en sortir, se rapprocher du champ des opérations militaires, et il envoya à l’Empereur le colonel de Susleau de Malroy, chef d’état-major de la division d’Hautemare. C’est Susleau de Malroy — mon proche parent — qui m’a raconté les détails de l’audience que l’Empereur lui accorda. Aux sollicitations du prince pour être autorisé à rejoindre la véritable armée et à conduire le cinquième corps au feu, l’Empereur, appuyé par le maréchal Vaillant, major général, répondit par un refus obstiné : « La mission du corps commandé par le prince est d’être en observation devant Mantoue, d’y maintenir les troupes autrichiennes et de les empêcher de faire une diversion sur notre droite. »

Le colonel de Malroy répondit : « Mantoue a été reconnue par le général d’Hautemare, que son habileté comme éclaireur a fait surnommer Chouaffa — l’espion — par les Arabes, la citadelle est dégarnie : il y reste seulement seize cents Hongrois, avec lesquels on est déjà entré en pourparlers secrets ; la liberté des mouvements de votre droite est assurée ; il est facile au prince Napoléon d’amener une division excellente qui, se portant sur le flanc gauche des Autrichiens, peut déterminer un résultat décisif, en cas de bataille. » L’Empereur fut inébranlable : « Non : nous attirerons à nous le cinquième corps lorsque nous aurons franchi le Mincio et que nous manœuvrerons dans le quadrilatère ; jusque-là, le prince doit conserver ses positions. » Ni l’Empereur, ni le roi de Piémont ne se souciaient d’associer le prince Napoléon à une action militaire qui aurait pu appeler l’attention sur lui : cette fois encore, plus qu’en Crimée, et avec préméditation, il fut sacrifié.

Dans un discours intempestif au Sénat, le prince Napoléon parla en termes peu convenables de la famille d’Orléans ; le duc d’Aumale riposta par une brochure où l’inutilité du cinquième corps pendant la campagne d’Italie était appréciée avec peu de justice : les orléanistes poussèrent un cri de joie. Tout de suite, une légende fut organisée : « Le duc d’Aumale a provoqué le prince Napoléon, et celui-ci a refusé de se battre. » La poussée des méchants propos fut formidable ; le prince Napoléon reçut le choc sans fléchir ; l’Impératrice ne se refusa pas le plaisir d’écouter ces mauvais propos, et l’Empereur lui-même n’en fut peut-être pas fâché. C’est acte politique de détruire les prétendants ; le prince Napoléon en était un, éventuellement, et l’Empereur ne l’ignorait pas.

La calomnie avait nié son courage, la médisance ne respecta point sa moralité, et on peut avouer qu’à force de dédaigner l’opinion publique il eut l’air de la provoquer. Souvent il exagéra l’imprudence jusqu’à l’impudence. Ses conseillers l’avertirent, ses amis lui firent des observations ; il leva les épaules et répondit : « Ma vie privée ne regarde personne. » Soit, mais tout le monde regardait sa vie privée et ne la voyait point belle. Je trouve dans mes notes l’observation que voici : « Baden-Baden, 28 août 1868. — Les princes doivent vivre selon certaines formules qui les distinguent des autres hommes et leur donnent au moins l’apparence de quelque supériorité ; sans cela, où serait leur raison d’être ? Les princes d’Orléans sont actuellement ici. Le comte de Paris et le duc de Chartres ont été chasser en compagnie de Dupressoir, le fermier des jeux, et l’ont invité à dîner. Le duc d’Aumale, le prince de Joinville font leur société de Daru, qui est un joueur, et de Villemet, qui est un queue-rouge : ils se sont fait présenter les filles en renom, Schneider, Léonide Leblanc, Juliette Barucci, Antonine Pélissier ; d’Aumale s’est accointé avec Léonide Leblanc, une fille et rien de plus ; Joinville promène Madeleine Brohan, qui est de la Comédie-Française. Sur la terrasse près de l’orchestre, on les suit, on se les montre et on en rit. Il serait si facile de fermer sa porte et de respecter le public, en se respectant soi-même. »

Tout ceci peut s’adresser au prince Napoléon, qui ne ferma point sa porte et ne se respecta guère. Son mariage avec la princesse Clotilde, fille de Victor-Emmanuel issue de la race de Savoie, aurait dû modifier ses habitudes et ne les modifia pas. La princesse n’était point jolie, mais elle était douce, d’une vertu de premier titre et dévouée à son mari, qu’elle aimait. Blanche et lourde, avec de grosses lèvres et le regard perdu dans la rêverie, elle était d’une dévotion excessive et apercevait au-delà de l’existence la certitude d’une éternité de délices, qui la poussait non seulement à des pratiques minutieuses, mais à une charité large, intelligente, à une indulgence inépuisable, à une bonté toujours prête au bien. C’est la plus sainte femme que j’aie rencontrée. L’Impératrice lui reprochait de ne pas se décolleter suffisamment, et le prince Napoléon disait : « Elle aspire à être béatifiée. » Très soumise néanmoins, ne faisant jamais entendre une plainte, ne se permettant pas même un reproche, elle admirait l’intelligence du prince et restait charmée de son éloquence lorsque, le soir, au Palais-Royal, il prenait la parole dans l’intimité des causeries qu’il animait si bien.

Une telle femme, mère de beaux enfants, respectée jusqu’à la gêne par ses entours, par l’Empereur, par l’Impératrice, par la princesse Mathilde, adorée des gens de sa maison et des malheureux qu’elle secourait sans relâche, ne tolérant point la médisance chez elle, d’une éducation parfaite, et toujours grande dame, même à son insu, une telle femme aurait dû, par le seul fait de son exemple, ramener le prince Napoléon à la pratique des devoirs qu’il semblait prendre à tâche de négliger. Il n’en fut rien ; le mari resta ce qu’il aimait à être, un célibataire.

Publiquement, sans plus de vergogne qu’un bohème, il vécut avec des femmes de rien, avec Anna Deslions, avec Cora Pearl, avec Caroline Letessier, avec Constance et avec un tas d’autres créatures dont je ne sais même pas le nom ; il se montra dans les petits théâtres en compagnie de Mme Arnould-Plessy, une ruine de la Comédie-Française, en société de la Détourbet, qui avait vendu un de ses amants à Mirès pour lui en faire un gendre. Il s’afficha, il se compromit, il fit insulte à lui-même. Le matin, dans ses appartements privés, il y avait toujours quelque cotillon qui traînait. On dit qu’il était peu généreux ; je le croirais volontiers ; il était économe et tenait sa maison avec une régularité extrême. La table était abondante et même somptueuse, mais on sentait que, chez lui, il n’y avait aucun « coulage ». Son ordre était prodigieux et j’en eus une preuve qui me causa quelque étonnement.

J’étais chez lui en visite, un matin ; il m’avait reçu dans son cabinet du pavillon de Valois, qui prend jour sur la place du Palais-Royal. Je fus pris d’un éternuement assez violent et je m’aperçus que je n’avais pas de mouchoir dans ma poche. J’étais assez lié avec le prince Napoléon pour lui en demander un. Il écrivit quelques mots au crayon sur une petite feuille de papier qu’il remit au domestique venu à l’appel de la sonnerie. Au bout de deux minutes, son valet de chambre m’apportait un mouchoir. Quelques jours après, ayant été le voir, je lui remis le mouchoir qu’il m’avait prêté. Il sonna ; son valet de chambre entra et il lui dit : « Replacez ce mouchoir dans l’armoire à glace : vous enlèverez la fiche qui est au nom de M. Du Camp. »

Ironique, railleur, très spirituel, ne ménageant point la susceptibilité des plus hauts personnages, il s’est fait gratuitement bien des ennemis, qui ont répondu par des coups de dent à ses coups de langue. Il était intempérant de paroles et parfois se moquait des gens plus qu’il n’était convenable ; mais, lorsqu’on le « remouchait », il se le tenait pour dit et ne recommençait pas. Il se gaussait volontiers des ministres, qui n’osaient lui tenir tête, et se montrait déférent, au contraire, pour les simples particuliers dont il redoutait les ripostes. Sa violence était quelquefois extraordinaire. À un dîner donné par lui en l’honneur de sa cousine, la reine de Hollande, j’étais au nombre des convives, ainsi qu’Ernest Renan, Berthelot, Émile Augier, Alexandre Dumas fils, le pasteur Martin Paschoud, Gustave Flaubert, le commandeur Nigra et quelques personnages officiels.

Je ne sais plus comment on vint à parler du prince Poniatowski[80], dont on jouait alors un médiocre opéra intitulé, je crois, Pierre de Médicis ; le prince Napoléon dit : « Je vais vous faire sa biographie ! » La princesse Clotilde le regarda avec des yeux suppliants et lui dit : « Napoléon, je t’en prie ! » Il n’en tint compte et commença : « On a trouvé qu’il n’y avait pas assez de monde au Sénat ; alors on a été chercher ce Polonais. » Cela dura pendant dix minutes ; on était décontenancé et je regardais les dix-huit valets de pied, les maîtres d’hôtel, les officiers de bouche qui nous servaient et dont la moitié, pour le moins, appartenait à la police. La reine de Hollande dit : « Est-ce que son fils ne s’est pas marié avec la fille de la comtesse Le Hon et de Morny ? » Le prince Napoléon répondit en riant : « Oui ! c’est la petite Pologne qui a épousé la grande Bohème ! » Un tel discoureur n’était point aimé, et cela se comprend.

L’Empereur le redoutait, l’aimait et usait à son égard d’une faiblesse que l’on peut expliquer. Napoléon III n’ignorait pas que la reine Hortense, sa mère, avait eu bien des faiblesses et que des Bonaparte il n’avait que le nom. Rien, ni dans les traits de son visage, ni dans son maintien, ni dans sa démarche, rien ne rappelait la double origine corse et florentine de ceux dont le hasard d’un adultère l’avait fait le légitime héritier. Pour le prince Napoléon, il n’en était point ainsi ; il suffisait de l’apercevoir pour reconnaître « l’homme de Sainte-Hélène ». Très grand par sa mère, qui était Wurtemberg, il avait ce masque césarien, ce teint mat, ce menton proéminent, ce nez aquilin, ce regard dur, ces dents admirables, ces belles mains que Gros et David ont reproduits dans les portraits de Napoléon Ier. Il n’est pas jusqu’à la mèche de cheveux retombant sur le front, la mèche légendaire, qui ne fût comme un indice d’une filiation irrécusable. Les épaules un peu bombées, la démarche saccadée donnaient un trait de plus à la ressemblance : sans la différence de taille, c’eût été le même homme. Du talon au cimier, il était Bonaparte, naturellement et sans effort d’imitation.

Lorsqu’il avait fait quelque sottise, ce qui lui arrivait souvent, Rouher allait se plaindre à l’Empereur, qui, avec sa mansuétude habituelle, disait : « Je vais lui écrire de venir me voir, et je vous promets de lui laver la tête. » Le prince Napoléon savait toujours, ou du moins devinait pourquoi on le mandait aux Tuileries, et il prenait une attitude de circonstance. Il ramenait sa mèche sur le front, affectait un air sérieux, plaçait sa main droite dans le gilet, et, les sourcils froncés le regard ferme, la bouche sévère, pénétrait dans le cabinet de l’Empereur : « Votre Majesté m’a fait appeler ? » C’était une apparition ; l’Empereur — le fils de l’amiral Verhuel — en pâlissait. « Oui, je désire te parler : Rouher n’est pas content de toi. » Le prince Napoléon éclatait : « De quel droit cet Auvergnat se mêle-t-il de ma conduite ? » À l’instant, l’Empereur fléchissait : « Ah ! ne te fâche pas ; je tâcherai d’arranger cela. » Et toujours il en était ainsi ; nulle colère de l’Empereur ne tenait à la vue du fantôme que le prince Napoléon évoquait à volonté.

Une seule fois, l’Empereur fit preuve d’énergie envers son cousin ; mais l’un était à Alger, l’autre à Ajaccio ; le premier répondit par une lettre très dure à un discours imprudent ou plutôt prématuré que le second avait prononcé lors de l’inauguration des statues de la famille Bonaparte. L’éloignement permit une semonce officielle, qu’une entrevue aurait adoucie jusqu’à la rendre insignifiante. Bien souvent, je me suis demandé si l’Empereur et le prince Napoléon ne s’étaient point distribué les rôles, comme deux acteurs politiques, visant un même dénouement, l’un représentant le principe autoritaire, l’autre représentant le principe libéral : je n’ai jamais pu me répondre[81].

La confiance de l’Empereur dans le prince Napoléon paraît avoir été complète. L’Empereur, comme presque tous les souverains, même lorsqu’ils sont soumis au régime parlementaire, avait deux politiques. L’une, la politique officielle, brassée par les ministres, plus ou moins discutée devant les Chambres, louée ou blâmée par les journaux, et livrée aux appréciations du public dont elle occupe les loisirs. L’autre, la politique secrète, dirigée par le souverain lui-même, à l’insu des ministres, loin des ingérences parlementaires, et destinée à préparer les complications où le pays pourrait plus tard recueillir quelque avantage. L’homme de cette politique, pendant le Second Empire, fut le prince Napoléon, qui n’ignora aucun des projets intimes de l’Empereur, s’y associa souvent et, dans plus d’une circonstance, fut chargé de transmettre verbalement les propositions aux souverains étrangers, que l’on désirait convertir à une idée ou entraîner à une action. Deux de ces missions me sont connues ; si j’en rapporte les détails, c’est que le prince Napoléon ne me les a pas cachés.

Se souvient-on que, le 2 septembre 1856, un soulèvement légitimiste fut tenté à Neuchâtel, en Suisse, que le roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV considérait comme une principauté relevant de sa couronne ? Le comte Pourtalès[82] abattit l’étendard de la Confédération helvétique, hissa le pavillon noir et blanc, s’empara même, je crois, de la citadelle et déclara Neuchâtel réuni à la Prusse. Ce fut un feu de paille, que les habitants du canton éteignirent facilement, mais on s’en émut à Berne et à Berlin ; des deux côtés on arma, et l’on échangea des notes diplomatiques assez aigres. Frédéric-Guillaume, roi féodal, quoique ivrogne, ainsi que le prouve sa correspondance avec Bunsen[83], réunit des troupes dans la Prusse rhénane et fit mine de vouloir commencer les hostilités. Napoléon III se mit en devoir de soutenir la Suisse et de combattre les revendications surannées de la cour de Berlin, mais, avant de charger les fusils, il voulut faire une tentative de conciliation et envoya le prince Napoléon près de Frédéric-Guillaume. Le prince avait ordre de stipuler le rachat de Neuchâtel et de dire au roi de Prusse qu’en cas d’agression de sa part la France appuierait la Suisse et que ce serait le commencement d’une guerre européenne, dont les résultats ne pouvaient être prévus.

Dès que le prince Napoléon fut arrivé à Berlin, il eut un entretien avec Frédéric-Guillaume, qui promit de prendre en considération la communication de l’empereur des Français et d’y faire une prompte réponse. Les jours passèrent et même les semaines ; le roi semblait éloigner à dessein toute conversation relative à la Suisse ; le prince Napoléon s’impatientait. Enfin, un soir, après avoir dîné au palais royal de Berlin, il s’approcha de Frédéric-Guillaume et lui dit qu’il ne pouvait plus attendre, que les lettres de l’Empereur le pressaient de terminer cette affaire, qu’il désirait lui-même qu’elle reçût une solution rapide et que, si on n’en finissait pas promptement, il reprendrait le chemin de Paris, au risque de ce qui pourrait advenir.

Le roi répondit : « Je suis très embarrassé ; cette histoire se complique de petits intérêts personnels, qui ne sont pas sans influence sur mes hésitations. Jugez-en : mon valet de chambre est de Neuchâtel, et je suis accoutumé à ses services ; la femme de chambre de la Reine est également de Neuchâtel, et il n’y a qu’elle qui sache la coiffer. Ce sont là des considérations. De plus, c’est le seul pays où j’entende crier : Vive le roi ! C’est pourquoi j’y tiens. D’un autre côté, je ne voudrais pas me brouiller avec l’empereur Napoléon ; il y a là, vous le sentez bien, des difficultés graves ; cependant voyez Manteuffel[84], et tâchez de vous arranger avec lui. » Quarante-huit heures après, l’affaire était « bâclée » selon la volonté des Tuileries ; la France, la Suisse et la Prusse désarmaient. Le prince Napoléon avait endormi « le patriotisme » du valet de chambre et de la femme de chambre en leur donnant à chacun 20 000 francs. Ce n’était pas cher.

Au mois de septembre 1858, le prince Napoléon, étant à Biarritz, fut envoyé à Varsovie, où se trouvait l’empereur Alexandre II. Il devait prévenir l’empereur de Russie que l’on était, en France, décidé à faire la guerre à l’Autriche, dès le printemps prochain. La mission était strictement confidentielle, de souverain à souverain ; notre ministre des Affaires étrangères, le comte Walewski, ne la soupçonnait même pas. Le prince Napoléon demandait une alliance offensive et défensive, dont le prix serait prélevé sur les territoires polonais appartenant à l’Autriche. Si la Russie mettait en ligne cent mille hommes, on lui offrait la moitié de la Galicie, et la Galicie tout entière si l’armée de diversion était portée au double. À ce moment, mal remise encore des émotions de la Crimée, la Russie se recueillait, selon l’expression du grand chancelier Gortschakoff. Elle refusa d’intervenir en qualité de belligérant, mais elle s’empressa de conclure un traité de neutralité bienveillante. Il se produisit alors un fait qui ne serait point déplacé dans un vaudeville.

Lorsque le traité, rédigé, signé, paraphé, eut été revêtu du sceau de la chancellerie russe, le prince Gortschakoff demanda que l’on y apposât le grand sceau de l’Empire français — le sceau de l’État, — que le prince Napoléon n’avait pas. Il paraît que la formalité était de rigueur, car, malgré les observations du prince Napoléon, le chancelier n’en voulut démordre. Le traité fut expédié au général Kisselew, ambassadeur de Russie à Paris, qui reçut ordre de le faire sceller. L’embarras fut grand aux Tuileries ; Napoléon III n’avait point le grand sceau, qui restait entre les mains du ministre des Affaires étrangères, auquel on continuait à cacher l’existence du traité. Sur le conseil du prince Napoléon, et sous prétexte que les ailes de l’aigle étaient insuffisamment éployées et devaient être refaites, l’Empereur demanda le sceau à Walewski ; dupe ou non du subterfuge, celui-ci n’osa le refuser. Napoléon III dit à son cousin : « Tiens, le voilà, ton sceau ! » Le prince se rendit immédiatement à l’ambassade de Russie, scella le traité et le fit porter à Saint-Pétersbourg par le général Franconière, son premier aide de camp[85].

Au mois de juin 1882, le prince Napoléon est venu passer trois jours à Baden-Baden, pour voir son fils Victor, qui, depuis le mois de janvier, est à Heidelberg. Le 17, le prince ayant dîné chez moi, nous nous promenions le soir sur la terrasse, devant la maison de conversation, lorsque nous fûmes accostés par le prince Gortschakoff, octogénaire, bavard, intarissable, affaibli, atteint d’une sorte de satyriasis morale, qui rend sa présence gênante dès que passe une femme, vaniteux outre mesure et se croyant le pivot du monde. Le prince Napoléon, vivace, agressif, lui rappela différents épisodes diplomatiques auxquels ils avaient participé, et entre autres celui que je viens de raconter. Gortschakoff parlait « sous lui », citait ses bons mots, répondait sans attendre les questions, questionnait sans écouter les réponses et semblait retourner à l’enfance. Il y avait de l’acrimonie entre les deux interlocuteurs. Gortschakoff fit la sottise de dire : « Votre Altesse Impériale n’a pas eu à se plaindre de nous, car nous lui avons donné le cordon de Saint-André. » Du haut de sa grande taille, le prince Napoléon laissa tomber sur le vieux chancelier un regard dont l’expression railleuse ne se peut traduire et riposta par une allusion si insultante que je n’ose la reproduire ici. On se salua et l’on se sépara sans se tendre la main. Le prince Napoléon me disait : « Ça n’a jamais été qu’une vieille bête ! » Le lendemain, Gortschakoff me disait : « Il a toujours été mal élevé. »

En 1862, le prince Napoléon fut mêlé à une combinaison baroque, où il se laissa probablement entraîner par sa haine contre la maison d’Autriche. Ce n’est pas en vain qu’il avait vécu en Italie, au temps de sa jeunesse ; il y avait reçu le germe de sentiments qui ont persisté et l’ont parfois poussé à des fautes qu’un homme moins passionné ou plus politique n’aurait point commises. Il disait couramment : « Je hais les blancs et les noirs ! » c’est-à-dire les Autrichiens et les prêtres. Il ne l’a que trop prouvé et n’a pas eu à s’en applaudir. Au printemps de 1862, on voulait du même coup liquider révolutionnairement la question d’Orient et détruire l’empire d’Autriche. Le héros de cette énorme aventure était Garibaldi, devenu fou de vanité depuis l’expédition des Deux-Siciles (1860), où, malgré ses hésitations, il avait été forcé d’agir par Nino Bixio[86], qui n’avait plus de quoi nourrir sa femme et ses enfants.

Le branle était mené par des Polonais et par des Hongrois ; la diplomatie occulte des conspirateurs avait fait son œuvre et, pendant l’année 1861, avait préparé le soulèvement sur lequel on comptait pour réussir. Le centre de la combinaison était à Athènes, où le roi Othon, las de sa situation misérable, de son royaume incomplet, de son budget dérisoire, promettait l’appui de son petit trésor, de sa petite marine, de sa petite armée. Un Polonais intelligent appelé Wierzbiski, lequel, sous le nom de Mourad-Bey, avait été chef d’état-major d’Omer-Pacha, pendant la guerre de Crimée, était près du roi Othon comme une sorte d’ambassadeur de la conspiration, que Victor-Emmanuel n’ignorait pas et à laquelle le prince Napoléon s’intéressait. Le général Türr, qui, en septembre 1861, avait épousé Adeline Wyse-Bonaparte, servait d’intermédiaire entre Turin et le Palais-Royal.

Garibaldi, assuré de l’appui et du concours du roi des Hellènes, devait se jeter aux bouches de Cattaro, avec des bandes recrutées parmi les volontaires qui l’avaient suivi en Sicile et dans le royaume de Naples. Un traité secret avait été conclu avec le Wladika[87] du Monténégro et avec Michel Obrenowitch, prince de Serbie ; en outre, on croyait être certain de la coopération des populations chrétiennes de l’Albanie. À l’aide de ces forces, on comptait soulever la Croatie, insurger la Hongrie et tomber à revers sur l’Autriche. On espérait que celle-ci, se sentant menacée, rappellerait une partie de ses troupes employées à maintenir la Vénétie, et qu’alors Victor-Emmanuel se lancerait au-delà du Mincio. On avait des agents à Agram, à Bucarest, à Belgrade, en Transylvanie, à Pesth et à Clausenbourg ; des groupes de conspirateurs se tenaient prêts à agir. Des banquiers grecs avaient déposé à la Banque de Turin une somme de quatre millions, afin de pourvoir aux premiers frais de l’expédition.

Tout était prêt ; il y avait bien des chances pour que l’aventure tournât pitoyablement, mais nul ne pouvait prévoir ce que l’irruption de Garibaldi, avec ses « chemises rouges », produirait dans ces pays morcelés, mécontents, écrasés par l’Autriche, ruinés par le Turc, toujours prêts à la révolte et aspirant à leur indépendance. Il en pouvait résulter un soulèvement général, dans une contrée qui semble faite pour la guerre défensive. Ce projet ne reçut même pas un commencement d’exécution, et ce fut Garibaldi qui le fit échouer, ou plutôt entre les mains duquel on le brisa.

Soldat de fortune, aventurier, condottiere redoutable, à la tête de cinq ou six mille hommes, désorganisant les troupes régulières pour s’en pouvoir servir, soutenu par une destinée exceptionnelle, porté par l’admiration et les illusions d’un peuple entier, Garibaldi était en politique ce que l’on peut appeler crûment un nigaud. Son esprit court et naïf n’avait ni lueur, ni projection. Il ne se sentait quelque vigueur que devant un obstacle, parce que, comme le sanglier, il se ruait dessus. Il accordait volontiers sa confiance — et l’on s’accommodait de façon à la lui faire donner à des gens qui parlaient dans l’oreille des chancelleries intéressées à ne pas ignorer ses desseins. Or Garibaldi avait pour ami intime un réfugié hongrois, qui habitait Turin et s’appelait le comte Pulsky, homme d’esprit, beau phraseur, ayant de la faconde, sachant écouter et surtout sachant répéter. Il répétait en bon lieu : au Foreign Office, dont il était l’agent secret.

Garibaldi ne cacha rien à Pulsky de l’expédition projetée et l’engagea à l’accompagner à Pesth et à Vienne. Pulsky, avant d’entreprendre ce voyage, alla en causer avec Sir James Hudson, ministre plénipotentiaire d’Angleterre près du roi d’Italie. Sir James Hudson avertit son gouvernement, qui lui prescrivit de faire effort pour empêcher Garibaldi de traverser la mer Adriatique et d’aller porter la guerre révolutionnaire sur les territoires turcs et autrichiens. En même temps, l’ambassadeur de Londres à Athènes reçut des ordres, dont le pauvre Othon ne tarda pas à reconnaître les conséquences.

Sir James Hudson se rendit secrètement à l’île de Caprera et eut avec Garibaldi une entrevue qui fut décisive. À ce niais, que la haine de la papauté aveuglait, il expliqua que l’Angleterre, la protestante Angleterre, ne désirait rien tant que de voir disparaître la puissance temporelle ; que l’Italie ne serait jamais constituée tant qu’elle n’occuperait pas le Capitole et le Vatican ; que si l’on apprenait que lui — chef des Mille — marchait vers la Ville éternelle, le mouvement, l’enthousiasme de l’esprit anglais serait tel que le gouvernement de la reine serait contraint d’agir et que, dans ce cas, la France hésiterait à intervenir pour sauver le pape. Le panneau était bien tendu ; Garibaldi s’y jeta tête baissée : « Délivrons Rome d’abord, et ensuite, courons au Danube ! » Sir James Hudson approuva et Garibaldi entreprit la plus folle de ses équipées.

La France déclara à Victor-Emmanuel que s’il n’arrêtait pas Garibaldi, elle irait l’arrêter elle-même. Le dénouement fut rapide. Garibaldi tomba sur les hauteurs d’Aspromonte et ne s’en releva jamais. Frappé au métatarse d’une blessure très douloureuse, il fut transporté à la forteresse de Verignano ; il n’y était pas depuis deux jours qu’il recevait la visite du roi Victor-Emmanuel et du ministre Ratazzi, qui venaient conspirer de plus belle avec lui. Quant au roi Othon, l’Angleterre le fit mettre à la porte de son petit royaume, et il n’en fut pas plus fâché que cela. Il revint à Munich, dont la bière lui parut supérieure à celle d’Athènes.

L’affaire d’Aspromonte est du 27 août 1862 ; deux mois après, le 24 octobre, le roi Othon, revenant au Pirée, après un court voyage le long des côtes de Morée, fut prévenu officiellement qu’il n’y avait plus de place pour lui sur le trône. « Pare à virer, à Dieu vat ! » Il reprit la mer et disparut. Un gouvernement provisoire gouvernait — se disputait — la Grèce ; il apprit que le colonel Grivas, qui avait soulevé la garnison de Nauplie et brassé la révolution dans le Péloponèse, se dirigeait vers Athènes, à la tête de trois mille hommes ; des mécontents se pressaient autour de lui, des insurgés l’escortaient ; lorsqu’il arriva vers l’isthme de Corinthe, sa troupe était doublée. Six mille patriotes dans Athènes ! C’était le pillage de la ville.

Le gouvernement provisoire s’inspira du souvenir d’Ulysse, qui était « fertile en ruses ». Il dépêcha une députation à Grivas pour le féliciter d’avoir purgé de la tyrannie la terre des Hellènes, et, à la députation, munie de harangues, il adjoignit un médecin. Grivas reçut les députés avec les honneurs qui leur étaient dus et les invita à dîner. On parla de Marathon et de Salamine ; on but à la liberté, à Minerve Poliade et à la Panagia. Vers le dessert, Grivas pâlit et fut mal à son aise. Un quart d’heure après, il était mort. C’est du moins ce que m’a raconté le petit-fils du prince Soutzo, Michel Zographo, qui fut mêlé à ces événements, dont le résultat le plus clair fut la déconvenue d’un aventurier et la chute d’un roi.

La tournure que la naïveté de Garibaldi avait donnée à l’aventure ne fut point du goût du prince Napoléon, que ses relations avec les Hongrois, avec l’Italie encore incomplète, entraînaient à des combinaisons d’où l’Autriche pouvait sortir amoindrie. Il se préoccupait de l’état de l’Europe, et son cousin, Napoléon III, ne s’en préoccupait pas moins que lui. La Prusse cherchait à briser, à son profit, le faisceau de la Confédération germanique : le royaume de Varsovie — la Pologne russe — s’agitait ; l’Autriche possédait la Hongrie par la force et dominait dans la Vénétie, qui ne voulait plus d’elle ; l’Italie pesait sur la frontière des États du Pape ; de tous côtés, il y avait des trépidations ; chaque peuple avait des ambitions à satisfaire ; toute complication était à craindre ; au premier coup de trompette, la guerre pouvait éclater, devenir générale et embraser le monde.

C’est alors que l’empereur des Français, dans une occurrence solennelle, mit en avant une idée tellement généreuse qu’elle lui vaudra le bénéfice des circonstances atténuantes dans le verdict de l’histoire. Le 5 novembre 1863, lors de l’ouverture de la session parlementaire, dans le discours qu’il prononça devant le Sénat et le Corps législatif assemblés, il demanda à tous les États d’Europe d’envoyer des plénipotentiaires à un congrès qui réglerait pacifiquement les questions dangereuses dont on était agité. Les souverains acceptèrent l’invitation de la France et l’on put espérer que pendant de longues années la paix régnerait parmi les nations ; mais l’Angleterre, blessée de la récente annexion de Nice et de la Savoie, refusa son consentement. Dès lors, le projet de congrès dut être abandonné et chacun se réserva pour le hasard des armes.

La France n’en fit pas moins un acte considérable, lorsqu’elle proposa en quelque sorte la création d’un conseil amphictyonique, qui eût jugé les différends et apaisé préventivement la guerre. En faisant avorter cette combinaison chevaleresque, l’Angleterre fut égoïste et abusa de sa situation géographique. Son refus eut de graves conséquences, car il en sortit la guerre de Bohême (1866) et la guerre franco-allemande (1870-1871).

Pendant cette même année, — 1862, — une faute de portée incalculable fut commise par le prince Napoléon, faute politique, faute internationale, qu’il était facile et qu’il eût été sage d’éviter. Quelques Polonais, de la petite noblesse du royaume de Varsovie, s’étaient soulevés contre la domination russe ; les paysans avaient emmanché leurs faux ; quelques Italiens, — Cairoli, — quelques Français — Rochebrune — étaient venus les rejoindre ; il y eut des escarmouches, des alertes, des marches et des contremarches ; en somme, rien de sérieux. L’Angleterre était sympathique à l’insurrection et lui envoyait de la poudre ; la France laissait acheter des fusils et des selles ; l’Autriche se montrait secrètement favorable ; la Galicie semblait lieu de refuge, de concentration et de ravitaillement.

Le prince Napoléon, emporté par son esprit frondeur, oublia qu’il était prince du sang, que sa parole aurait de l’écho dans chacune des chancelleries d’Europe et qu’à lui, plus qu’à tout autre, il était interdit de découvrir, sinon d’engager l’Empereur, auquel il touchait par des liens de proche parenté. Du haut de la tribune du Sénat, il prit parti pour la Pologne contre la Russie, pour cette même Pologne qu’il offrait au tsar, quatre ans auparavant, lors de l’entrevue mystérieuse de Varsovie, et, dans un discours qui eut un retentissement funeste, il se déclara le champion de la cause insurrectionnelle.

Je tiens du prince Gortschakoff, grand chancelier de l’Empire russe, que ce discours, lu et commenté à Pétersbourg et à Berlin, détermina la couronne de Russie et la couronne de Prusse à conclure une alliance secrète. Bismarck, qui était alors ambassadeur à Pétersbourg, et Gortschakoff tombèrent d’accord sur certaines éventualités que, dès lors, ils avaient prévues ; ils s’entendirent si bien qu’en 1866 la Russie laissa écraser l’Autriche, et qu’en 1870 elle l’immobilisa et l’empêcha de faire une diversion en faveur de la France, ouverte, envahie, piétinée par l’Allemagne. Le prince Napoléon, je le sais, a regretté son imprudente provocation ; la plus simple prévoyance lui eût évité ce repentir. « La parole est d’argent et le silence est d’or », dit un proverbe persan.

L’intempérance du langage : ce fut là le défaut dominant du prince Napoléon, et ce défaut peut devenir criminel chez un homme d’État. « Il a la langue trop bien pendue », disait l’Empereur. Son éloquence était forte, âpre, rapide à la riposte, mais sans transition, comme étaient ses pensées, qui s’échappaient brusquement d’un raisonnement pour sauter dans un autre. Il parlait d’abondance, se fiant à sa facilité pour développer le sujet qu’il avait étudié. Paresseux aux jours de la jeunesse et de la proscription, travailleur régulier depuis qu’il avait été rapproché du trône, il fatiguait plus d’un secrétaire, recherchait les hommes spéciaux qu’il excellait à interroger, déterminait lui-même sa tâche et savait l’accomplir. Ardent aux discussions, je l’ai vu se passionner pour des questions d’art, pour des questions militaires, pour des questions politiques, et y apporter toujours des connaissances qui n’étaient point superficielles et une originalité d’expression souvent heureuse.

Étrange homme, mal jugé, mal compris, semblant si bien prendre à tâche de braver l’opinion publique, qu’elle s’est retournée contre lui et l’a écrasé. Libéral — par conviction ? par intérêt ? par esprit de contradiction ? par fantaisie ? par ambition ? je ne sais, — sous ce rapport il me reste indéchiffrable ; je crois cependant que, s’il eût saisi le sceptre, sa main n’aurait point été douce. Un jour, à la suite d’une conversation dont la politique avait fait les frais, je lui dis en riant, plutôt qu’en plaisantant : « Dieu m’épargne de vivre sous votre règne ; vous seriez Tibère. » Il me répondit : « Je ne sais trop ce que je serais, mais tenez pour certain que je ne me laisserais pas discuter. »

Ai-je besoin de dire qu’il avait le culte de Napoléon Ier, qu’il regardait comme un des plus grands hommes, sinon comme le plus grand qui ait existé ? Jamais je ne lui ai entendu prononcer une parole de blâme sur les actes les moins justifiables du Premier Empire, ni sur l’expédition d’Espagne, ni sur la campagne de Russie, ni sur l’arrestation de Pie VII, ni sur le refus de faire la paix à Châtillon. Quoiqu’il fût beau conteur et se plût aux anecdotes, il m’a été impossible, dans nos conversations les plus familières, d’en arracher un mot qui fût contraire à la légende de Sainte-Hélène. Nous avons causé ensemble des Mémoires d’Hudson Lowe, de la phrase extraordinaire que celui-ci prononça, le 6 mai 1821, sous la véranda de Longwood, en présence de Sir Henry et du major Gorrequor : « C’était le plus grand ennemi de l’Angleterre et le mien aussi, mais je lui pardonne tout ; à la mort d’un si grand homme, on ne doit éprouver que des regrets. » Nous avons parlé des dépêches de Lord Bathurst, rien n’a pu le faire sortir de la réserve qu’il s’imposait.

Il savait à quoi s’en tenir, cependant, sur la captivité du « Prométhée moderne » et sur les prétendues cruautés dont l’esprit de parti, dont un sentiment exagéré de patriotisme ont chargé l’Angleterre. Les souffrances que Napoléon a supportées à Sainte-Hélène, il les a dues aux reproches, à l’acrimonie de ses compagnons, plutôt qu’aux précautions excessives et mesquines prises par Hudson Lowe, esprit étroit que sa responsabilité épouvantait. Le valet de chambre, Marchand, qui resta près de l’Empereur jusqu’à sa mort, et qui, selon l’usage, couchait en travers de sa porte, a écrit un journal mémoratif où les faits sont relatés avec exactitude. Je crois, sans pouvoir l’affirmer, que ce journal a été acheté et détruit par ordre de Napoléon III. C’est regrettable au point de vue de la vérité historique, qui doit primer toute considération de convenance ou d’intérêt.

Ces mémoires eussent été une révélation. Je n’en sais qu’une anecdote, qui m’a été contée par Hortense Cornu. Une nuit, Marchand fut réveillé par un bruit insolite ; il ouvrit la chambre de l’Empereur ; elle était vide ; mais une petite porte de communication, dont il croyait avoir la clef, était entrebâillée ; il se précipita et vit Napoléon Ier et le général de Montholon, tous deux en chemise, par terre et se gourmant à coups de poing. Ils s’étaient rencontrés à la porte de la chambre à coucher de Mme de Montholon et « s’expliquaient » sans ménagement. Je parlai de ce fait au prince Napoléon, qui me répondit : « Ce sont des cancans de portière. » Il ne pouvait, en vérité, me répondre autre chose.

S’il se taisait obstinément sur l’empereur Napoléon, en revanche, il était moins discret sur les aventures de son père, le prince Jérôme, l’ancien roi de Westphalie, qu’il aima tendrement et dont il avait gardé un souvenir ému. Un soir que j’avais dîné chez lui, en compagnie de quelques personnes de son intimité, et que le nom de Fouché, duc d’Otrante, était tombé dans la conversation, il nous fit connaître une particularité qui mérite d’être conservée. En 1815, après Waterloo, le prince Jérôme, n’ayant pu quitter Paris, s’était réfugié dans le quartier du Luxembourg, chez un cordonnier corse qui l’avait recueilli. Gendre du roi de Wurtemberg, il fit demander au comte Zeppelin, ministre plénipotentiaire de son beau-père à Paris, un passeport sous un nom supposé. Le passeport fut immédiatement accordé. Fouché, qui était ministre de la Police, apprit que le prince Jérôme se cachait à Paris, mais sans connaître précisément son lieu d’asile.

Il crut devoir en avertir Louis XVIII, qui lui répondit : « On vient de m’en donner avis ; je voulais voir si vous m’en parleriez le premier ; où est-il ? » Fouché répliqua : « Je l’ignore ; mais avant deux jours j’aurai des renseignements sur sa retraite ; si je la découvre, que dois-je faire ? — Tout simplement réunir une cour martiale, faire comparaître, condamner, fusiller ce Bonaparte ; ce sera la contrepartie de l’affaire du duc d’Enghien. » Le lendemain, le prince Jérôme sortait de Paris et se dirigeait vers l’Allemagne, en cabriolet de poste. Il crut remarquer qu’il était suivi par un individu qui faisait même route que lui et ne cherchait pas à le dépasser. Il arriva à Strasbourg : « ses papiers » étaient en règle ; il satisfit aux formalités militaires, traversa le pont de Kehl et se trouva en sûreté sur le territoire badois. Il était à peine installé, pour dîner, dans la salle banale d’une auberge, lorsqu’il fut accosté par le voyageur qui avait couru la poste derrière lui, et qui lui dit : « Avouez, Monseigneur, que nous ne vous avons pas trop inquiété. » C’était un officier de gendarmerie, que Fouché avait lancé sur les traces du fugitif, avec ordre de le surveiller à distance, de le laisser franchir la frontière et, au besoin, de l’y aider.

Lorsque Fouché, ayant quitté le ministère de la Police, se vit, malgré son titre et ses fonctions d’ambassadeur de France à Dresde, atteint par la loi du 12 janvier 1816 qui frappait de bannissement les conventionnels régicides, il se réfugia à Prague. Puis, s’étant fait naturaliser autrichien, il se retira d’abord à Linz et ensuite à Trieste. Là, il retrouva le prince Jérôme, qui avait conservé bonne gratitude du service que le ministre de la Police lui avait rendu après Waterloo. Ils se lièrent et se virent fréquemment. La fortune de Fouché était considérable ; Jérôme était rien moins que riche et je ne serais pas surpris que l’ancien duc fût quelquefois venu au secours de l’ancien roi. Entre puissances déchues, il est permis de s’obliger. Fouché avait mené la vie à outrance ; vie d’intrigues, vie d’ambition, vie de plaisirs, il avait tout épuisé avec une prodigalité qui dépassait sa force.

Quoique relativement jeune, il se sentit dépérir ; il avait cinquante-sept ans et demi, lorsque la mort lui donna des avertissements auxquels il ne put se méprendre. Il avait manié toutes les affaires secrètes de son temps, et il avait conservé bien des papiers sur lesquels il comptait peut-être pour refaire sa destinée. Ces papiers, ces preuves dont il pouvait accabler des complices, ces armes dont il pouvait menacer des persécuteurs, il voulut les anéantir et emporter son mystère avec lui. Trop faible pour détruire lui-même tant de correspondances, tant de rapports, et ne sachant à qui se fier, il fit appeler le prince Jérôme. Celui-ci accourut : c’était le 24 décembre 1820. Fouché expliqua le genre de service qu’il réclamait de celui qu’il n’avait jamais cessé d’appeler : Votre Majesté. Jérôme consentit et commença à jeter au feu les papiers désignés. Fouché ne le quittait pas des yeux et crut remarquer — il n’avait pas tort — que ce n’était pas sans regret que Jérôme voyait disparaître tant de pièces historiques. Alors il sortit de son lit et s’assit à côté du Prince, pour le surveiller de plus près.

Décharné, enveloppé d’une couverture, avec ses cheveux jaunes, ses sourcils blancs, ses faibles yeux d’albinos, il avait l’air d’un fantôme prêt à disparaître, dès que l’œuvre serait accomplie. Pendant plus de cinq heures, le prince Jérôme brûla des papiers et, sous le regard vigilant de Fouché, ne parvint pas à en distraire un seul. La destruction fut complète, et alors le moribond se recoucha. Le lendemain, il mourut. Le prince Napoléon nous disait que son père avait toujours regretté de n’avoir pu sauver aucune des liasses qu’il mettait au feu : je le crois sans peine ; c’est peut-être l’histoire secrète du Directoire, du Consulat et du Premier Empire qui, pour toujours, a été soustraite à la curiosité des hommes.

La seule personne de la famille impériale sur laquelle le prince Napoléon ne gardait guère de mesure, je l’ai déjà dit, c’est sur l’impératrice Eugénie ; de l’empereur Napoléon III, il parlait avec une sorte de condescendance affectueuse qui cependant, n’enlevait rien à son ambition forcenée, contenue, pendant la durée de l’Empire, par l’impossibilité matérielle d’agir, et paralysée, après la mort de Napoléon III, par des hésitations, des maladresses et des fautes de conduite inconcevables. Son crime est d’avoir eu des ambitions personnelles, tandis qu’il n’aurait dû avoir que des ambitions de race. Il était né trop près du trône pour n’avoir pas envie de s’y asseoir. Sous le règne même de son cousin ? — oui, certes, et je n’en puis douter.

Un jour du mois de janvier 1869, nous avions chassé à Villefermoy ; la journée était froide et la neige était tombée en abondance. Après être revenus dîner à l’auberge de Mormant, nous avions gagné la gare du chemin de fer. La salle d’attente était chauffée par un poêle de fonte qui répandait une insupportable chaleur ; je sortis sur le quai de départ ; le prince Napoléon m’y rejoignit ; un employé nous avertit que le train était signalé avec trois quarts d’heure de retard, à cause de la neige qui commençait à encombrer la voie. Pendant que nous nous promenions côte à côte en fumant, la conversation devint intime et le prince Napoléon s’ouvrit à moi sur bien des points que j’ai notés, dont je n’ai jamais parlé à personne et qu’il n’y a aucun inconvénient à révéler aujourd’hui. La causerie s’engrena d’elle-même, effleura plus d’un sujet et dégénéra presque en confidence.

Il me parla de ses enfants, dont l’avenir l’inquiétait. Il me disait : « Je suis un prince d’aventure ; j’ai vécu longtemps avec six mille livres de rente et j’ai su m’en contenter ; aujourd’hui, j’ai deux fils, une fille et une femme, j’ai fait des économies, je ne suis pas riche, mais, du moins, ils ne connaîtront pas la gêne que j’ai traversée. » Entraîné par son goût dominant, il glissa dans la politique, et je ne puis me rappeler ses paroles sans être frappé de cette sorte de seconde vue qui lui faisait apercevoir des événements que nous ne soupçonnions guère : « Le vieux — c’est ainsi, dans la stricte intimité, qu’il appelait l’Empereur, — le vieux baisse beaucoup ; il est plus fatigué que l’on ne croit ; c’est la force d’impulsion, c’est la vitesse acquise qui conduit les choses ; personne ne les mène plus ; l’Impératrice est une sotte, incapable de gouverner autre chose que des marchandes de modes, et cependant elle veut régner. Elle attend avec impatience la mort de l’Empereur, pour être régente. Si l’Empereur vient à mourir, il y aura une révolution, et alors mon heure sonnera peut-être ; le Palais-Royal a toujours porté bonheur à ceux qui l’ont habité ; jamais la France n’acceptera le gouvernement d’une femme et d’un enfant en tutelle ; toutes les régences de femme produisent de mauvais résultats ; le pays aime les Bonaparte ; j’en suis un ; il n’y a qu’à me regarder pour le savoir. Le « vieux » lui-même est inquiet ; dernièrement, il m’a montré un portrait du Prince impérial et m’a dit : « Et celui-là ? qu’est-ce qu’il deviendra ? » La partie n’est pas perdue ; mais elle est bien compromise. J’ai fait tout ce que j’ai pu, en 1866, pour que l’on s’alliât avec la Prusse contre l’Autriche ; l’Impératrice, qui rêve toujours à la famille de Charles Quint et qui se fait faire la cour par Metternich, n’y a pas consenti. On a été stupide ; on a exigé d’un victorieux une cession de territoire que l’on aurait à peine osé exiger d’un vaincu. Bismarck nous a répondu : « Tu veux le Rhin jusqu’à Castel[88], c’est-à-dire jusqu’à Mayence, eh bien ! viens le prendre ! » Le Mexique est loin de Strasbourg, on s’en est aperçu. Les Prussiens se moquent de nous, et ils ont raison, car, vraiment, nous avons été trop bêtes : ça finira mal ; du reste, j’ai pris mes précautions, et, depuis deux ans, mes papiers sont en Suisse, à Prangins. Je ne me soucie pas de défrayer les revues rétrospectives de M. Taschereau[89]. Ce pauvre duc de Persigny me l’a dit souvent : « Vous n’avez qu’un capital, c’est votre nom » ; eh bien ! ce capital, on est en train de le gâcher, et si ça continue, nous serons obligés d’emprunter à la petite semaine. »

Tout cela était dit presque à voix basse, pendant qu’il mâchonnait son cigare et secouait les flocons de neige qui s’attachaient à son paletot. Il eut comme un cri de colère étouffé et, apostrophant l’Impératrice par une injure à ne pas répéter, il dit : « Ah ! la… ! c’est par elle que nous périrons, et la France avec nous ! » Il était ému, et je restais silencieux. Pour détourner le cours de ses idées et ramener la conversation sur un sujet qui lui plaisait, je lui dis : « Nous allons avoir des élections législatives, au mois de mai prochain ; que compte faire le gouvernement ? » Aussi textuellement que l’on peut transcrire la parole, je transcrirai la réponse du prince Napoléon ; je dépose ici, comme devant un tribunal, sous la foi du serment, et je répéterai — pour la première fois — ce que j’ai entendu.

« Selon son habitude, le gouvernement va faire des sottises. Il a peur d’aller en avant ; il n’ose pas revenir en arrière ; il va tomber entre deux selles et personne ne le ramassera. Je ne sais si la lutte sera vive ; mais elle sera intéressante, et le résultat pourra modifier nos institutions. L’Empereur le sent bien, et il est résolu à attirer à lui des hommes nouveaux ; il veut prendre des inconnus dans l’opposition tracassière, en faire des députés et des ministres ; c’est ce qu’il appelle rajeunir son système. À cet effet, il a déjà ouvert des négociations ; deux hommes se sont offerts ; il ne sait qu’en penser et il est perplexe. L’un est Clément Duvernois[90], le journaliste ; l’autre est Léon Gambetta, l’avocat. L’Empereur a consulté Rouher, qui lui a répondu : « Je ne puis fournir aucun renseignement sur ces gens-là ; adressez-vous à votre cousin ; il connaît tout le monde à Paris. » Alors, comme je connais tout le monde à Paris, y compris Rouher, l’Empereur m’a parlé de ses deux candidats. Les conditions de Clément Duvernois sont modérées ; une fois député, il désire, pour commencer, un petit portefeuille, afin de se familiariser avec les affaires. Gambetta, au contraire, est excessif ; il exige le ministère de l’Intérieur. J’ai conseillé à l’Empereur de prendre Clément Duvernois, que j’ai utilisé lorsque j’étais ministre de l’Algérie et des Colonies ; il a des ressources d’intelligence ; il est susceptible de dévouement ; il ne coûtera pas cher et on en peut tirer bon parti. Gambetta ne m’inspire point de confiance ; comme les hommes du Midi, il est capable de « s’emballer » malgré lui, de se griser à son propre « ronron » et d’attaquer la cause qu’il se sera engagé à défendre ; son tempérament le domine ; il montera à la tribune pour crier : « Vive l’Empereur ! » et criera : « Vive la République ! » L’Empereur n’a pris encore aucune résolution ; mais je crois qu’il se décidera pour Duvernois. »

Que de fois, depuis le 4 septembre, depuis la délégation de Tours, depuis nos désastres, depuis la Commune, depuis nos misères, que de fois je me suis rappelé cette conversation. L’Empereur suivit le conseil du prince Napoléon, négligea l’avocat et choisit le journaliste ; ce qui permit à Gambetta d’être dictateur ; sans cela, il n’aurait peut-être été que ministre des Travaux publics, comme Clément Duvernois.

Clément Duvernois, Léon Gambetta ? passe encore ! Il y avait en chacun d’eux l’étoffe, non pas d’un homme d’État, mais d’un homme politique, et le gouvernement impérial aurait pu recevoir d’eux une impulsion nouvelle qui, pendant quelque temps du moins, l’eût un peu vivifié ; mais on ne s’en tint pas là, et je puis faire connaître une étrange négociation, dont le résultat fut négatif. Jules Simon se présentait dans la circonscription du faubourg Saint-Antoine ; parmi ses concurrents, il en est un qui fit sourire ; c’est Jules Vallès, qui s’intitulait : candidat de la misère, et qui rédigeait alors, presque seul, un journal passablement crapuleux que l’on appelait La Rue.

Sait-on encore ce que fut Jules Vallès ? C’était un ancien pion, devenu bohème de lettres. D’imagination nulle, d’un talent assez âpre et parfois brutal, il avait fait du petit journalisme sans y réussir ; désireux de bien-être, mécontent, aigri, exaspéré, se croyant de force à régenter les hommes et à gouverner le monde, acclamé dans certains estaminets, célèbre au milieu d’un groupe de vingt-cinq impuissants, ignoré des gens politiques, inconnu à tout le monde, il rêvait l’effondrement d’une société où il n’avait pu faire sa place.

On s’imagina que Jules Vallès pouvait servir à quelque chose, et l’on s’aboucha avec lui. Détruire Jules Simon, qui était un adversaire dangereux, car il était très écouté, lui substituer dans l’élection un énergumène que l’on aurait facilement muselé, cela parut un coup de maître, et on le tenta. Avec Jules Vallès, on ne prit point de précautions délicates ; on lui expédia un certain Lagrange, qui était chef du service politique, à la préfecture de Police. Non seulement Vallès ne regimba pas, mais il tendit l’oreille et écouta. On lui proposait d’appuyer sa candidature et de ne rien négliger pour le faire accepter par les réunions d’ouvriers.

Au bout d’une semaine, il eut une nouvelle entrevue avec Lagrange et lui fit une réponse à laquelle les événements n’ont point donné tort. Il dit, en substance, que l’Empire était bien malade, que ce serait imprudent de lier son sort à celui d’un moribond ; qu’il savait bien qu’il ne serait point élu, mais que sa candidature actuelle n’était qu’un début dans la vie politique et préparait le succès d’une candidature future ; il croyait à son avenir, ne voulait pas le compromettre et se réservait. Aux élections de 1869, Jules Vallès obtint cinquante-deux voix ; mais, le 16 mars 1871, il fut élu membre de la Commune pour le XVe arrondissement. Son principal agent électoral, lors du scrutin de 1869, fut un menuisier nommé Genton, qui, dernier président de la cour martiale de la Commune, fit assassiner sous ses yeux, dans le chemin de ronde de la Grande Roquette, le président Bonjean, l’archevêque Darboy, le curé Deguerry, les Pères Allard, Clerc et Ducoudray. Jules Vallès avait vu juste. Le nouveau Corps législatif était destiné à enterrer l’Empire, que le parti du candidat de la misère eût été impuissant à renverser, et qui ne devait tomber que sous le choc des armées allemandes.

Les élections avaient été franchement conservatrices, mais conservatrices dans un sens libéral ; l’élément révolutionnaire — irréconciliable — n’y était que faiblement représenté. La majorité était acquise au gouvernement, mais elle désirait, plutôt qu’elle ne réclamait, des modifications en faveur des prérogatives parlementaires. Avant d’accorder un pouvoir défini au Corps législatif, l’Empereur voulut faire l’essai d’une liberté presque absolue, et le marquis de Chasseloup-Laubat fut chargé d’appliquer un régime auquel la France n’était plus accoutumée depuis longtemps. J’ai connu Prosper de Chasseloup-Laubat ; au temps de ma jeunesse, nous nous rencontrions souvent dans le salon de la baronne L’Hermitte, veuve du contre-amiral qui fut un des marins les plus énergiques du Premier Empire. Chasseloup était de vieille race saintongeoise, race à la fois fine et résistante, qui a donné tant de serviteurs illustres à la France.

C’était un homme d’esprit, charmant auprès des femmes, qu’il aimait à rechercher, causeur intarissable, ayant du monde et participant au double caractère de ses ancêtres, qui furent soldats et diplomates. Ses qualités de bonne compagnie donnaient plus de relief encore à ses qualités politiques, qui étaient considérables. La projection de sa pensée allait loin et tombait au-delà des prévisions ordinaires. Administrateur habile, il avait été un de nos meilleurs ministres de la Marine. Hardi dans la conception, très prudent lorsqu’il s’agissait d’exécuter, il avait une supériorité que sa modestie ne dévoilait pas aux regards superficiels, mais qui en faisait un homme de premier ordre. Dans un pays comme le nôtre, où le don de la parole séduit les foules, le marquis de Chasseloup-Laubat ne pouvait être populaire ; sa parole était simple, de bon sens et de rigoureuse déduction ; mais il ne possédait point l’éloquence entraînante de Rouher, de Jules Favre, d’Émile Ollivier, éloquence admirable, éloquence musicale, éloquence néfaste qui a charmé tous les cœurs et perdu toutes les causes. Lorsque l’on entendait ces virtuoses de la parole, on était entraîné ; lorsque l’on écoutait Chasseloup-Laubat, on était convaincu. Ce ne fut pas seulement un homme politique, ce fut un homme d’État ; si la direction des affaires était restée entre ses mains, les grandes misères de 1870 nous auraient été épargnées. Sa démission, lorsqu’il se retira pour céder la place au ministère du 2 janvier, fut le premier de nos désastres.

Chasseloup-Laubat avait un don précieux ; il connaissait les hommes et les savait choisir. Il avait placé près de lui, en qualité de secrétaire intime, c’est-à-dire de confident et de conseiller, un étrange garçon, qui fut de mes amis et qui se nommait Arthur Kratz. Né à Strasbourg, sans fortune, ancien secrétaire de Chaix d’Est-Ange[91], peu spirituel, politiquement intelligent, il était simple référendaire à la Cour des Comptes et rêvait une haute situation. Sans les événements de 1870-1871, sans la perte de l’Alsace, il eût marqué parmi les hommes politiques de notre temps ; la destinée le rejeta dans l’obscurité, d’où il s’obstina à ne plus sortir. C’était un bohème et un dépenaillé ; un de ses camarades disait : « Faut-il qu’il ait du linge sale, pour n’en jamais manquer. » Buveur intrépide, insatiable mangeur, il travaillait jour et nuit, entre une chope de bière et une salade de cervelas. Dormait-il ? on en pourrait douter, car sans cesse il était debout, étudiant les dossiers, préparant les rapports, expédiant les dépêches, recevant les solliciteurs et triturant si bien la besogne qu’elle était faite lorsque son ministre avait à s’en occuper. Éminence grise, éminence débraillée, toujours derrière le paravent, gardant le labeur pour lui, laissant la gloire à d’autres, discret comme un confesseur, jouissant des succès qu’il avait assurés par son travail et se plaisant à son rôle anonyme. Il n’est point excessif de dire que le marquis de Chasseloup-Laubat et Arthur Kratz ont gouverné la France depuis le mois de juillet 1869 jusqu’au mois de janvier 1870. J’ajouterai que ce fut le gouvernement le plus libéral sous lequel il m’ait été donné de vivre.

Ce gouvernement, je le reconnais, était un expédient qui servit de trait d’union entre l’Empire autoritaire et l’Empire parlementaire. À des institutions nouvelles, il faut des hommes nouveaux. On changea de pilote, parce que l’on modifiait la direction du navire, et celui-ci devint une épave. On crut partir pour le pays des Hespérides, et l’on sombra au cap des Tempêtes. J’ai vu le naufrage ; à l’heure où j’écris, la France est sur un radeau et regarde l’horizon avec angoisse ; lorsque le cachet qui scelle ces pages aura été brisé, à quelle plage, sur quel écueil, dans quel port le radeau sacré qui porte mon pays aura-t-il abordé ?

Dès que l’on connut le ministère du 2 janvier 1870, à la formation duquel le prince Napoléon avait contribué plus que tout autre, il y eut une exclamation de joie et un applaudissement universel. Ceux qui aimaient l’Empire, ceux qui aimaient la liberté, s’embrassaient et disaient : « Tout est sauvé ! » Les trois principaux ministres — Justice, Affaires étrangères, Intérieur — étaient Émile Ollivier, le duc de Gramont, Chevandier de Valdrôme. Quand ils étalèrent leur plumage dans la volière de l’État, on fut ravi de leur chant, qui sembla un hymne d’espoir et de promesses ; hélas ! c’était le prélude d’un De Profundis[92].

Baden-Baden, 17 août 1882.


TROISIÈME PARTIE

LE MINISTÈRE DU DEUX JANVIER

INTERMÈDE



JAI terminé la première partie de ces souvenirs à Bade, le 17 août 1882. C’est à Bade, le 20 août 1887, que j’en commence la fin. Cinq années d’intervalle, c’est beaucoup ; ai-je à m’excuser vis-à-vis de moi-même ? j’ai été souffrant, j’ai eu de grandes douleurs dans la tête et j’ai travaillé. J’ai écrit La Charité privée à Paris, La Vertu en France, Une Histoire d’amour, Le Manteau déchiré, qui est un petit conte de Noël, L’Allemagne actuelle, qui, dans Le Correspondant d’abord, et ensuite à la Librairie Plon, a paru sans nom d’auteur ; je viens de donner le bon à tirer du dernier chapitre de Paris bienfaisant ; l’an dernier, j’ai représenté l’Académie française au cinq-centenaire de l’Université de Heidelberg, et j’ai fait le rapport sur les prix de vertu ; cette année, j’ai répondu au discours de réception d’Édouard Hervé[93], élu par notre compagnie en remplacement du duc de Noailles[94] ; je n’ai point de reproches à m’adresser ; je n’ai pas perdu mon temps.

La date où je reprends mon travail interrompu est précisément celle où j’abandonnais toute besogne et où je m’accordais trois mois de vacances, consacrées à la chasse, que j’aimais passionnément. Seul avec mes chiens griffons, suivi à distance par les gardes silencieux, j’ai passé des journées heureuses en plaine, au marais et dans les taillis ; il n’est pas un gravier des îles du Rhin que je n’aie foulé aux pieds, pas un chêne que je n’aie salué des yeux, pas une touffe d’herbes que je n’aie fouillée ; c’est fini ; les fusils sont au râtelier, j’ai donné Falco et Galba, j’ai cédé mes baux. L’âge m’a parlé et j’ai écouté ses conseils. La fatigue, que jadis je portais allégrement, m’était devenue lourde ; les maux de tête prenaient une intensité pénible ; une blessure reçue en 1848, à l’attaque des barricades du faubourg Poissonnière, avait déterminé des varices énormes à la jambe gauche ; au lieu d’être un divertissement et un repos, la chasse n’apportait plus qu’un effort suivi de lassitude ; j’y ai renoncé brusquement, de résolution ferme, et j’en ai été attristé plus que je n’ai voulu le laisser paraître. C’est pourquoi, aujourd’hui, à l’heure où la chasse va s’ouvrir à Bade, je prends la plume au lieu de saisir le fusil et de chausser les brodequins à forte semelle. J’en ai le cœur un peu gros et je ne sais si je trouverai dans mon exercice la compensation qu’il semble me promettre.

La vie m’apparaît semblable à une armoire étroite et haute, dont les années ferment successivement les tiroirs. Tous ont été clos les uns après les autres ; j’ai encore dans l’oreille le bruit sec du tour de clé donné par la main invisible. Un seul tiroir reste entrouvert, celui du travail ; je vois ce qu’il contient encore et je me demande si j’aurai le loisir de le vider ; j’en doute. Les heures se précipitent et n’accordent point de répit ; ars longa, vita brevis ; c’est le mot d’Hippocrate. Qui de nous ne l’a prononcé et n’a reconnu que les forces nous abandonnent au moment où l’âge, ayant apporté la maturité, l’expérience et le calme, nous invite aux œuvres sérieuses que l’on aime à concevoir et que l’on aura le chagrin de ne point exécuter ? Pour les travaux de longue haleine, il faut du souffle, et le souffle va manquer. On hésite à entreprendre quelque grosse besogne, car on se doute qu’on ne pourra la terminer. Il faut se hâter et, comme disait Littré, grappiller les minutes. C’est pourquoi, vieil homme, tu ferais bien d’arrêter ici tes radotages, de reprendre ton récit et de raconter ce que ta mémoire te dictera. Hélas ! ce qui me reste à dire est lamentable. J’ai vu mon pays descendre du rang qu’il avait conquis et qu’il mérite en Europe ; j’ai été témoin de l’ingratitude de ceux qu’il avait rappelés à la vie ; j’ai entendu les insultes que lui prodiguaient ceux qu’il avait aidés. Puisse Béranger ne s’être point trompé, lorsque, parlant de la France, il a dit :

Tu peux tomber, mais c’est comme la foudre
Qui se relève et gronde au haut des airs !

Les hommes de ma génération sont nés après Waterloo et meurent après Sedan ; ils ont vécu entre deux défaites. Qu’une telle destinée ne frappe jamais ceux qui écouteront ma voix d’outre-tombe !

20 août 1887.


CHAPITRE PREMIER

L’OPPOSITION



PERMANENCE DE L’OPPOSITION. — À VOIX BASSE. — DANS LES THÉÂTRES. — EDMOND ABOUT. — LES FRÈRES DE GONCOURT. — L’EMPEREUR À L’ODÉON. — OVATION. — À L’ÉCOLE DES BEAUX-ARTS. — LE COMTE DE NIEUWERKERKE. — PROSPER MÉRIMÉE. — VIOLLET-LE-DUC. — SA NOMINATION À L’ÉCOLE DES BEAUX-ARTS. — INAUGURATION. — CHARIVARI. — FORCE RESTE À LA LOI. — L’ÉLECTION DES Cinq. — ÉMILE OLLIVIER ENTRE EN SCÈNE. — LE SILENCE. — LE TENTATEUR. — LES INSINUATIONS DE MORNY. — SA PRÉVISION. — LA MORT DÉNOUE LA COMBINAISON. — CE QUE FUT LE DUC DE MORNY. — Tace et memento. — LA VIE À OUTRANCE. — LE BIJOUTIER DIPLOMATIQUE. — EXPÉDITION DU MEXIQUE. — RUPTURE AVEC UNE VIEILLE MAÎTRESSE. — SOPHIE TROUBETSKOI. — FERNAND DE MONTGUYON. — EMMA LIVRY. — LA MORT DE MORNY. — LES LETTRES D’AMOUR. — ÉMILE OLLIVIER LIVRÉ À LUI-MÊME.



PENDANT la durée du Second Empire, l’opposition fut permanente ; après le 2 décembre 1851, lorsque durait encore la crainte inspirée par cette mauvaise action, elle fut sourde et discrète. À voix basse, entre portes closes, on chuchotait les médisances ; les journaux étaient muets ; un certain décret du 17 février 1852 les bâillonnait et les forçait au silence. J’ai traversé ce régime, qui fut abominable ; la presse n’y a point péri ; c’est miracle ; j’en ai parlé dans mes Souvenirs littéraires ; je n’ai plus à y revenir. Au lendemain de la campagne d’Italie, en 1859, campagne glorieuse pour nos armes, désastreuse pour notre politique extérieure, les ressorts du gouvernement impérial se détendirent, l’opposition se hasarda à être sinon agressive, du moins plus tracassière ; pendant le ministère Chasseloup-Laubat (fin 1869), elle fut violente ; sous le ministère Ollivier, — qui se faisait fort d’apporter la pacification à tous les esprits, — elle devint furibonde.

Les premières manifestations publiques de l’opposition se produisirent assez tard et toutes au théâtre. On siffla des auteurs dramatiques, parce qu’on les savait en bons termes avec quelques membres de la famille impériale. Les pièces que l’on effaça ainsi de l’affiche n’étaient point bonnes, je le reconnais, mais eussent-elles été excellentes, elles n’auraient point désarmé la cabale, qui n’écoutait pas et ne se souciait pas d’écouter. Charles-Edmond Kojecki reçut le premier choc à l’Odéon, le 28 novembre 1855, à propos d’un gros drame intitulé La Florentine, dans lequel on avait tiré par les cheveux l’histoire d’Éléonore Galigaï, femme de ce Concini qui fut maréchal d’Ancre. L’auteur était un familier du Palais-Royal. Le prince Napoléon lui avait souvent donné des témoignages d’une amitié réelle, qui, du reste, ne firent qu’un ingrat. Charles-Edmond s’était souvent targué de cette intimité ; on voulut atteindre le prince, et, afin d’arriver jusqu’à lui, on fit tomber la pièce de son protégé. On crut à une mauvaise humeur de première représentation, à une gaminerie d’étudiants qui bientôt prendrait fin. Il fallut déchanter ; les acteurs tinrent bon pendant huit ou dix jours et furent contraints de lâcher pied en présence d’une hostilité sans merci.

Ce fut Edmond About qui, sept ans après, attrapa les horions de la jeunesse opposante ; ce ne fut pas une représentation théâtrale, ce fut une bataille engagée dès le premier mot de la première scène ; tout de suite, la pièce fut mise en déroute, et je crois vraiment que l’on n’en entendit pas un mot. L’Odéon a gardé souvenir de la soirée du 3 janvier 1862, on en parle encore. Le drame s’appelait Gaëtana ; il y avait de la boursouflure, de l’esprit, de l’imitation, de l’invraisemblance, de la verve ; mais ce n’était point de cela qu’il s’agissait, et l’on n’eut pas à s’en préoccuper. À cette époque, Edmond About était en relations cordiales avec la Cour. Mêlée à des étudiants de vingtième année, renforcée par de vieux pions rancuniers, augmentée de gamins qui ne cherchaient qu’à faire tapage pour s’amuser, la jeunesse des écoles voulut lui donner une leçon de libéralisme et fit acte d’un despotisme intolérable. Ce fut plus qu’un tumulte, ce fut presque une émeute.

La pièce, cependant, ne disparut pas immédiatement de l’affiche ; les acteurs voulurent faire tête à l’ouragan ; mais cela ne convint pas au monde des brasseries et des garnis du Quartier latin. Après la quatrième représentation, le 6 janvier, une bande d’un millier d’individus, qui se grossit en route de tous les désœuvrés et de tous les curieux qu’elle rencontra, vint hurler sous les fenêtres d’Edmond About, dont elle demandait la tête, tout simplement. About était chez lui avec deux ou trois amis et sa mère. Celle-ci, entendant les vociférations de cette foule encore plus bête que méchante, eut un mouvement nerveux et souffleta son fils. C’est ainsi qu’il convient de rendre la justice. Edmond About se le tint pour dit ; il retira Gaëtana et ne tenta plus la fortune du théâtre ; celle qu’il sut extraire du journalisme avait, du reste, de quoi le contenter.

La troisième aventure tomba sur Edmond et Jules de Goncourt, deux frères dont l’affection était touchante, qui ne manquaient point de talent et que déparait leur vanité. Ils faisaient partie du petit groupe d’écrivains que la princesse Mathilde accueillait, choyait et protégeait, tout en riant sous cape de leurs prétentions. Ce n’était certes pas une femme savante, mais elle a dû souvent mettre le holà entre Vadius et Trissotin. J’avais assisté à la répétition générale de la pièce, qui s’appelait Henriette Maréchal, et j’avais été inquiet du résultat définitif. Des effets trop cherchés, un style précieux, une intrigue mal conduite et dénouée avec une brutalité sans excuse me semblaient mettre le succès en péril. Édouard Thierry, administrateur de la Comédie-Française, n’était pas rassuré ; Théophile Gautier, qui avait écrit un prologue en vers, disait : « Demain, on nous jettera tous par les fenêtres » ; Delaunay, qui jouait l’amoureux, parlait de rendre son rôle ; dans la salle, remplie cependant d’amis, de camarades des auteurs et de curieux bienveillants, on disait sans mystère que, sans l’intervention de la princesse Mathilde, la pièce eût été refusée par le comité de lecture.

Tout annonçait un orage. Il éclata le 5 décembre 1865, violent, injuste, imbécile, dès avant que les chandelles fussent allumées ; Théophile Gautier me disait : « Je me suis cru revenu aux soirées de Hernani et à l’unique représentation du Roi s’amuse. » Ce n’était point la pièce que l’on sifflait, c’était le salon de la princesse Mathilde, où les frères de Goncourt étaient reçus avec affabilité. Les pauvres auteurs publièrent leur Henriette Maréchal précédée d’une justification assez piteuse ; ils se lamentaient, racontaient leurs maladies, donnaient des explications sur leurs ressources et confiaient au public qu’ils étaient servis par une femme de ménage. En vérité, ils auraient mieux fait de se taire.

C’est toujours à l’Odéon qu’il faut aller, lorsque l’on veut assister à quelques farces improvisées qu’un excès de gaieté rend parfois un peu fortes. Il s’en produisit une d’opposition comique, le 17 mai 1866, jour où Émile Augier y fit jouer son excellente comédie de La Contagion. L’Empereur et l’Impératrice assistaient à la première représentation. On avait dit à Napoléon III que certaines modifications apportées au jardin du Luxembourg avaient mécontenté tous les habitants du Quartier latin et qu’il y serait certainement mal accueilli, s’il y allait. Le danger ne déplaisait point à l’Empereur, dont le flegme était imperturbable ; il voulut voir par lui-même quel genre d’avanie on lui réservait et il se rendit à l’Odéon, dans la grande loge d’avant-scène, au milieu même du camp de la jeunesse exubérante et gouailleuse. Le parterre était houleux, prêt à toute sottise et cependant contenu tant par la présence du souverain que l’on n’aimait pas, que par l’intérêt qu’inspirait la pièce. Pendant un entracte, un étudiant poussa une sorte d’ululement aigu et cria : « C’est le chant de l’aigle expirant. » L’Empereur se mit à rire, car il était bonhomme, et sut, plus d’une fois, se souvenir qu’il avait été jeune.

Lorsque la pièce fut terminée, dès que l’on eut fait connaître l’auteur, dont le nom fut accueilli par un applaudissement général, l’Empereur se retira. Toute la salle fut vide en un clin d’œil ; le public se groupa sur les marches et aux abords du théâtre, pour assister au départ des voitures de la Cour, qui n’avaient point d’escorte. Au moment où Napoléon III allait monter dans sa berline aux quatre lanternes, on vit passer au bout de la place cinq ou six voitures-tonneaux, appartenant à la Compagnie Richer, alors chargée des vidanges de Paris. Subitement, comme si l’on eût obéi à un mot d’ordre, une centaine d’étudiants se précipitèrent vers les grosses tinettes qui roulaient lourdement sur le pavé, les entourèrent, agitant leurs chapeaux et criant : « Vive l’Empereur ! » L’ovation fut solennelle ; je n’ai jamais su ce que Napoléon en a pensé.

Ces manifestations ironiques, où l’excès de jeunesse était pour beaucoup, avaient lieu, pour ainsi dire, à huis clos, dans l’intérieur d’une salle de théâtre ; une seule fois, pendant ce que l’on a appelé les belles années du Second Empire, il y eut quelque tumulte — un simple charivari — dans les rues. Les élèves de l’École des Beaux-Arts s’en rendirent coupables, si c’est être coupable de faire, un peu trop bruyamment, acte d’indépendance et de refuser l’enseignement d’un professeur imposé par grâce d’État, d’une capacité imparfaite et trop bien en Cour pour n’être pas suspect. Le nouveau professeur dont on ne voulait pas était Viollet-le-Duc, mais ce jour-là on fit d’une pierre deux coups et l’on dit crûment son fait au surintendant des Beaux-Arts, qui n’était ni aimé, ni estimé, et dont je dois parler, car il fut en son temps une sorte de personnage.

C’était le comte Émilien de Nieuwerkerke, d’origine hollandaise, sculpteur à ses moments perdus par l’ébauchoir d’un certain Diebolt qui était adroit dans son art. Nieuwerkerke était fort beau, marié, et se préoccupait peu de son ménage. Sa haute taille un peu trop forte, son visage hautain et régulier, encadré d’une barbe noire, une apparence de vigueur qui, dit-on, ne tenait pas tout ce qu’elle promettait, un bagout qui masquait le manque d’esprit, une attitude conquérante qu’excusaient des succès nombreux lui avaient valu un renom mérité d’homme à bonnes fortunes. Pauvre, il avait toujours vécu dans un luxe relatif ; il avait la figure de l’emploi et je ne répéterai pas ici les propos qui couraient sur son compte. On a cité bien des noms de femmes du faubourg Saint-Germain, où il avait ses entrées et dont il fit les beaux jours et même les belles nuits, lorsque, de 1825 à 1840, n’ayant point encore atteint sa trentième année, il portait un bracelet d’or timbré d’une fleur de lis et avait la larme à l’œil en parlant de Monseigneur, c’est-à-dire du comte de Chambord. En 1844, il passa l’hiver à Florence et fut en relations de monde avec la femme d’Anatole Demidoff, qui n’était autre que la princesse Mathilde, fille de Jérôme Bonaparte, ancien roi de Westphalie. Là se noua une liaison si peu mystérieuse qu’elle devint publique et qui a eu de l’influence sur la carrière du comte de Nieuwerkerke.

En 1850, le Prince Président, pour plaire à sa cousine, le fit nommer directeur des musées nationaux. Logé au Louvre, attirant les artistes à des soirées hebdomadaires du vendredi, où l’on entendait de la musique sérieuse, entremêlée de chansonnettes, faisant le bon enfant avec les peintres, les sculpteurs, les écrivains dont il redoutait les sarcasmes et qu’il ne parvint jamais à conquérir, il resta toujours en suspicion au monde des arts, qui jamais ne l’accepta comme confrère et sut se dérober à sa direction.

Son attitude était peu correcte chez la princesse Mathilde, dont il semblait prendre à tâche de cultiver les défauts ; le laisser-aller de leur façon d’être était excessif, parfois gênant de familiarité, et l’on y voyait trop que le salon n’était que l’antichambre de l’alcôve. Du reste, ni l’un ni l’autre ne semblaient attacher grande importance à la fidélité ; l’on pouvait croire qu’ils vivaient comme deux époux doués d’indulgence mutuelle et sachant fermer les yeux à l’heure opportune. La princesse, qui était bonne, secourable et de quelque intelligence, s’est fait grand tort avec cette affection destinée à mal finir et à être encore plus mal remplacée. J’en ai entendu souvent gloser, et la présence encombrante de Nieuwerkerke a écarté bien du monde, et du meilleur, de l’hôtel de la rue de Courcelles. L’Empereur n’aimait point « le bel Émilien » ; il l’éloignait systématiquement, ne le faisait jamais inviter à Fontainebleau, ni à Compiègne, et ne l’admettait qu’aux Tuileries, d’où il ne pouvait exclure le directeur général des musées impériaux.

Cependant il en fit un surintendant des Beaux-Arts, reconstituant pour lui une charge illusoire, tombée en désuétude et dont il le pourvut, dit-on, afin de se débarrasser des sollicitations de la princesse Mathilde. Possédait-il les connaissances indispensables à ses fonctions ? J’en doute, car il se laissa mystifier, en achetant, comme œuvre authentique du XVIe siècle, un buste en terre cuite fabriqué en 1862 par un modeleur italien, nommé Bastianini ; était-il un directeur scrupuleux des musées dont il avait la garde, je ne le crois pas, car il avait fait accrocher aux murailles du Cercle impérial (rue Boissy-d’Anglas) une vingtaine de tableaux appartenant aux galeries du Louvre. Peccadilles sans conséquence ; il en eut de plus graves : car, en 1863, il porta atteinte à la constitution de l’École des Beaux-Arts et bouleversa maladroitement d’excellentes institutions que nous avait léguées l’ancienne Académie royale de peinture. En cette circonstance, il ne fut qu’un instrument entre des mains impatientes et ne s’en aperçut guère.

Derrière le rideau, faisant mouvoir le fil des pantins administratifs, se dissimulait un homme habile, sceptique, pour ne pas dire cynique, bien vu à la Cour qu’il amusait, familier de l’Impératrice qu’il avait connue toute petite, célèbre par son talent, sénateur influent à cause de ses hautes intimités et qui était Prosper Mérimée. Il était obligeant, ami dévoué et s’évertuait à faire donner une position officielle à Viollet-le-Duc, avec lequel il était lié depuis les jours de la jeunesse. Viollet-le-Duc n’était point le premier venu, tant s’en faut ; mais je crois que, malgré son talent, malgré sa fortune, il ne fut jamais satisfait, car il était secrètement dévoré par une ambition dont les résultats ne répondirent pas à l’opinion qu’il avait de lui-même. Il avait épousé une demoiselle Tempier dont le père tenait un magasin de jouets — À la Bonne Foi — sur le boulevard des Italiens ; ce magasin, je l’ai fréquenté au temps de mon enfance, et quelques-uns de mes amis ont été en relation avec le père Tempier, qui avait commisération des mineurs riches. On prétendait que le coffre-fort de la maison était bien garni ; Viollet-le-Duc y trouva une dot convenable. Le mariage alla vite à la diable. Viollet-le-Duc, poussé par Mérimée, par Vitet, bien accueilli chez les de Valon, chez la vieille comtesse de Boigne[95], complaisant du chancelier Pasquier[96], vit s’ouvrir devant lui des salons où il n’osait conduire sa femme, que l’on avait vue traîner dans la boutique paternelle. Elle fut contrainte de se cantonner dans le monde inférieur, tandis que son mari, causeur agréable et de jolie figure, prenait place dans la bonne compagnie. Il était empressé à plaire, composait des modèles de meubles, de tapisseries et surtouts de table, et n’en était que plus recherché.

Il semblait avoir porté toute son intelligence sur l’étude des trois périodes de l’architecture gothique, qu’il connaissait dans les moindres détails. Sous ce rapport, il était passé maître. Ses restaurations de Notre-Dame, de la Sainte-Chapelle, de la cathédrale de Laon sont irréprochables. Il dessinait avec une sûreté et une précision extraordinaires : on n’a qu’à feuilleter son Dictionnaire raisonné de l’Architecture française, du XIe au XIIe siècle, pour s’en convaincre. Malheureusement, une fois sorti du moyen âge, il devenait hésitant et semblait servi par une imagination stérile. Une maison qui lui appartenait et qu’il a fait construire, je ne sais plus où, dans les environs de la rue Drouot et du faubourg Montmartre, est simplement ridicule. Néanmoins, il se croyait mal apprécié et laissé en dehors de ce que méritait sa valeur. Il eût voulu être le grand recteur des Beaux-Arts en France ; ceci, je ne l’imagine pas, car il l’a dit devant moi.

Il se gaussait de l’Institut, dont il blâmait les traditions, il déplorait l’enseignement institué à l’École des Beaux-Arts et il eût volontiers fermé les portes de la Villa Médicis. Pénétré des théories romantiques qui florissaient lorsqu’il avait vingt ans, il rêvait une renaissance s’appuyant sur le moyen âge, comme la rénovation du XVIe siècle s’était inspirée de l’antiquité.

Je lui ai entendu dire que la colonnade du Louvre, le ministère de la Marine étaient de l’architecture de pâtisserie et que le joyau des monuments parisiens était la salle des gardes de saint Louis, à la Conciergerie.

Mérimée, qui était son confident et son ami intime, n’était pas loin de partager ses idées, mais, tant que celles-ci resteraient à l’état de conception platonique, l’art serait dans « le marasme ». Il était homme de ressources, savait qu’en telles matières l’Empereur était d’une ignorance fabuleuse, et, pour faire parvenir Viollet-le-Duc à la haute situation visée, il le poussa par les petits appartements, comme eût dit Saint-Simon. Viollet-le-Duc, présenté par lui, eut ses entrées dans le salon réservé de l’Impératrice ; il ne chômait pas d’esprit, de conduite, et ne demeurait pas en reste lorsqu’on le consultait sur des questions d’ameublement et de tentures. Pour le petit théâtre de Compiègne ou de Fontainebleau, il brossait les décors, surveillait les répétitions des pièces où les invités et les invitées cherchaient à distraire le souverain, en cabotinant devant lui ; il ne tarda pas à devenir indispensable et les faveurs ne lui furent pas ménagées. Dans une excursion aux ruines de Pierrefonds, faite sur les indications de Mérimée, qui se piquait d’archéologie, Viollet-le-Duc donna des explications si nettes et démontra d’une manière si attachante que ce serait une œuvre glorieuse de remettre en état primitif la vieille forteresse démantelée par Richelieu, que l’Empereur lui ouvrit un crédit de quatre ou cinq millions sur sa cassette. Grâce à cette intelligente largesse, Pierrefonds est un complet, un admirable spécimen de l’architecture seigneuriale et militaire du XIVe siècle. Si Louis d’Orléans y revenait, il le reconnaîtrait.

Ceci se passait en 1862. L’Empereur était conquis et l’Impératrice pleine d’enthousiasme. Aux gloires de Crimée et d’Italie, on voulait ajouter les splendeurs pacifiques des Beaux-Arts régénérés ; on parlait de Laurent de Médicis, de Léon X, de François Ier, et dans l’Olympe impérial on conviait Mars et Apollon, Bellone et les Muses à se donner le baiser fraternel. Pour obtenir un tel résultat, que fallait-il ? Peu de chose : mettre Viollet-le-Duc en situation d’expliquer et d’appliquer ses doctrines ; alors un nouveau soleil rayonnerait sur la France ; on n’en doutait pas. Je pense que Mérimée en riait dans sa barbe, car la naïveté n’était point sa qualité dominante ; mais il s’agissait d’être désagréable aux « perruques de l’Institut », dont il était, et d’être agréable à un de ses amis. Aussi il opinait du bonnet et laissait croire à l’Impératrice, qui se mêlait de tout avec la confiance des gens qui ne savent rien, qu’à sa voix les chefs-d’œuvre allaient éclore.

Le surintendant Nieuwerkerke reçut ordre d’avoir à procéder à la réorganisation de l’École des Beaux-Arts ; je n’ai pas à dire qu’on lui remit un programme tout fait, libellé par Viollet-le-Duc, et qu’il n’eut qu’à faire exécuter des volontés qu’il n’avait même pas été appelé à discuter. Cela fit grand bruit alors dans le Landerneau des artistes ; le père Ingres s’insurgea ; Hippolyte Flandrin larmoya, les rapins crièrent à la tyrannie et l’Institut tressaillit d’indignation. Les journaux en parlèrent, on publia quelques brochures, mais l’émotion ne dépassa pas les murailles de l’École des Beaux-Arts et du palais Mazarin. Un arrêté ministériel du 18 novembre 1863, qui nomma Viollet-le-Duc professeur titulaire de l’histoire de l’art et de l’esthétique, mit à l’envers toutes les cervelles des ateliers ; les élèves jurèrent que le professeur ne professerait pas.

La journée du 29 janvier 1864 est restée légendaire dans les annales de l’École des Beaux-Arts ; selon le langage de l’endroit, ce fut un « chahut babylonien ». Le comte de Nieuwerkerke, en qualité de surintendant des Beaux-Arts, était venu installer le nouveau professeur ; il était accompagné de Mérimée, qui jouait le personnage du fidus Achates, et de Théophile Gautier, chargé de rendre compte dans Le Moniteur officiel du succès de la première leçon. On redoutait des murmures, peut-être même quelque protestation ; mais on ne s’attendait pas au plus formidable des charivaris qui jamais eussent accueilli un maître de l’enseignement. À peine Viollet-le-Duc fut-il assis dans sa chaire et eut-il ouvert la bouche pour dire : « Messieurs » — ce fut le seul mot qu’il put prononcer — que le tumulte commença.

Dans la salle du grand amphithéâtre, décoré par Paul Delaroche, les élèves se pressaient en nombre anormal, les gradins, les couloirs et tous les abords étaient occupés ; nulle place libre : les combattants avaient été fidèles au rendez-vous donné. L’exclamation fut énorme, composée de toutes sortes de vociférations : chants de coq, barrissements d’éléphant, rugissements de lion, gloussements de poule, braiments d’âne, hennissements de cheval, miaulements de chat, rauquements de tigre, glapissements de renard, jappements de chien, tous ces cris se mêlèrent dans une tempête au milieu de laquelle se pressaient les injures. Nieuwerkerke était debout et gesticulait, Viollet-le-Duc tenait bon et continuait à vouloir parler ; peine inutile, on n’entendait qu’une immense clameur. Deux jours après, Mérimée racontait la scène en ma présence chez la comtesse de Nadaillac et disait : « Les poumons de cette jeunesse sont d’une vigueur remarquable ; je ne me suis jamais tant amusé. »

Viollet-le-Duc, lui, ne s’amusait pas, Nieuwerkerke non plus ; les hurlements ne suffisaient pas à ces gamins affolés par leur propre bruit ; on lança contre le professeur la provision de projectiles que l’on avait eu soin d’apporter : des pommes, des œufs, des boulettes de papier mâché et jusqu’à des gros sous. Au bout d’une demi-heure, Nieuwerkerke se retira, suivi de Viollet-le-Duc et de son escorte d’amis. Tout le monde battit des mains : la victoire était complète et les rapins triomphaient ; derrière le groupe qui entourait Nieuwerkerke, ils sortirent en rang, quatre par quatre, silencieux cette fois, comme s’ils eussent fait cortège à un haut personnage, et traversèrent ainsi les cours de l’École des Beaux-Arts. Au moment où Nieuwerkerke allait franchir la grille, il se retourna, et toute la bande, éclatant de rire, lui fit un salut dérisoire. La sottise dont son âme était pleine ne put se contenir ; il leva un doigt menaçant vers ces jeunes gens dont le nombre même assurait l’impunité et leur cria : « Je vous retrouverai, vous autres ! » À l’instant la manifestation changea d’objet ; elle abandonna Viollet-le-Duc, qui, disait-on, avait « son paquet » ; elle ne s’adressa plus qu’à Nieuwerkerke et devint, par allusion, personnelle au-delà de l’insulte.

Nieuwerkerke n’essaya pas de faire tête, mais il ne se déroba point. Toujours accompagné de Viollet-le-Duc, de Mérimée, de Théophile Gautier, de quelques fonctionnaires de l’École, il rentra à son logement du Louvre à pied, par la rue des Beaux-Arts, le quai Malaquais, la place de l’Institut et le pont des Arts. À dix pas derrière lui, marchaient les élèves, auxquels se joignaient les curieux. On eût dit que l’on s’était distribué les rôles et que l’on en avait fait une répétition préalable, tant l’esprit rapide et moqueur du Français — du Parisien — avait rapidement improvisé « une scie » qui était la plus sanglante des ironies. Un groupe chantait le premier vers de l’air fameux de Guillaume Tell :

Ô Ciel ! tu sais si Mathilde m’est chère !

Un second groupe répondait immédiatement par une parodie injurieuse :

À sa Mathilde, ô ciel qu’il coûte cher !


puis la chanson était interrompue, et, après un instant de silence, tous en chœur criaient : « Ohé ! Castor !… » et l’on reprenait la romance de Rossini. Nieuwerkerke se pencha vers Théophile Gautier, qui me l’a raconté, et lui dit : « Ohé ! Castor ! Qu’est-ce que cela veut dire ? » Gautier, qui n’était point en reste de malice, qui avait eu bien des charges d’atelier sur la conscience et qui excellait à comprendre à demi-mot, baissa le nez et répondit : « Je ne sais pas. » C’était en effet difficile à expliquer, si difficile que j’y renonce ici, en faisant appel à la sagacité des lecteurs. Tout ce que je puis leur dire, c’est que Nieuwerkerke avait récemment fait bâtir une maison vers le parc Monceau et qu’ils trouveront dans les traités d’histoire naturelle la façon dont le castor bat la terre molle dont sa hutte est construite.

La manifestation, toujours chantant et toujours criant, entra au Louvre, derrière Nieuwerkerke, dans la cour des Musées. La police avertie était accourue ; on se gourma, les élèves décampèrent, saluant une dernière fois le surintendant du nom de Castor et, comme il est de bon exemple que force reste à la loi, on arrêta Théophile Gautier, qui fut conduit au poste, où il commençait à mûrir un projet d’évasion, lorsqu’il fut délivré par Viollet-le-Duc, Mérimée et Nieuwerkerke lui-même. On dit au brigadier des sergents de ville : « Pourquoi avez-vous arrêté monsieur ? » Le brigadier répondit : « À la longueur de ses cheveux, je l’ai pris pour un insurgé. » Bien souvent, depuis, Gautier a raconté, de la façon la plus plaisante du monde, ce qu’il appelait « son temps de captivité ».

Lorsque le rapport de cette échauffourée fut fait à l’Empereur, il se mit à rire, leva les épaules et ne dit mot. La princesse Mathilde fut outrée et parla « de ce peuple qui avait traîné sa réputation dans la boue ». Elle reçut fort mal Eugène Giraud[97], un de ses familiers plein d’esprit, qui la voulait calmer et lui dit : « Émilien n’y perdra rien. » En effet Émilien, c’est-à-dire le comte de Nieuwerkerke, fut nommé sénateur peu de temps après, et la princesse dit sérieusement : « On lui devait bien cette compensation. » Le prince Napoléon, lorsqu’il connut l’aventure, prit son air le plus grave pour dire : « Le public a fait preuve de bon sens. » Soit, mais il fit aussi preuve de bon sens, le public qui siffla Emma Cruche, dite Cora Pearl, lorsqu’elle débuta dans un rôle d’amour au théâtre des Bouffes-Parisiens, où le mari de la princesse Clotilde l’avait amenée dans sa voiture.

Cette manifestation, qui s’adressait à un surintendant des Beaux-Arts, grand officier de la Légion d’honneur, amant avoué, sinon déclaré d’une princesse du sang, personnage de quelque importance, quoique secondaire, est la première qui se produisit dans la rue. Il fallait sévir, ce qui eût été excessif, ou en comprendre la signification. En somme, les élèves de l’École des Beaux-Arts ne voulaient point de Viollet-le-Duc ; ils le renvoyaient à son gothique, aux fêtes de Compiègne, aux restaurations des édifices diocésains, et ils demandaient un autre professeur ; ils l’eurent. Par arrêté du 26 octobre 1864, Taine prit possession de la chaire d’esthétique ; l’ovation qu’on lui fit prouva que l’opposition n’avait rien de systématique et qu’elle ne s’était adressée qu’à une individualité dont les titres étaient trop discutables. Je ne suis pas certain que Viollet-le-Duc n’ait gardé rancune de sa mésaventure à l’Empire. Peu d’hommes ont été plus comblés que lui par Napoléon III et par l’Impératrice ; après les heures néfastes, il fit plus que de l’oublier ; il se souvint sans doute que Nestor Roqueplan[98] a dit : « L’ingratitude est l’indépendance du cœur. » Il fut indépendant jusqu’à l’héroïsme.

Tumulte dans le théâtre à la représentation des pièces dont les auteurs étaient protégés par les membres de la famille impériale, tumulte dans la rue et jusque dans la cour du Louvre contre un des fonctionnaires relevant directement du ministère de la maison de l’Empereur, c’était peu de chose, disait-on, et il n’y fallait voir que ce besoin de bruit qui tourmente la jeunesse. « C’est une maladie de peau, disait Napoléon III, elle ne touche pas aux œuvres vives. » Il se trompait ; cette maladie était la manifestation d’un mal plus profond, que les esprits réfléchis avaient déjà pu reconnaître. Lors des élections législatives de 1857, Paris élut quatre députés franchement hostiles ; le mot « irréconciliables » n’avait pas encore été appliqué aux hommes politiques ou soi-disant tels. L’Empereur dit : « C’est la réponse au Bois de Boulogne. » En effet, d’un taillis mal percé, sans eau, parsemé de pelouses arides, il avait fait l’admirable promenade qui est la joie des Parisiens. Émile Ollivier, Alfred Darimon, Ernest Picard, Jules Favre étaient sortis de l’urne, comme des diables d’une boîte à surprise. Un cinquième député, Hénon, venu de Lyon, compléta le groupe des opposants quand même, de ceux que l’on nommait : « les cinq ».

Alfred Darimon était l’ami et se disait l’élève de Proudhon ; c’était là son bagage ; il n’en eut jamais d’autre. Jules Favre était un orateur d’un grand talent, qui excellait à perdre les causes qu’il défendait. Ernest Picard, pétillant d’esprit, commun, bon enfant, semblait une sorte de gamin élevé à la dignité de bourgeois ; il était ambitieux, mais incapable de mauvais procédés pour satisfaire son ambition. Émile Ollivier, lorsque Adolphe Guéroult[99] le félicita de son élection, lui répondit : « Mon cher, je viens de faire le premier pas sur la route de Cayenne. » Cayenne était alors lieu de déportation pour les galériens. En parlant ainsi, il était de bonne foi, comme sont les inconscients. Dans ce quatuor, qui devait plus tard se diviser en duos adverses, on chanta des morceaux d’ensemble pendant quelques années ; chacun tenait sa partie avec habileté. Jules Favre était le baryton et descendait parfois jusqu’aux notes du basso profundo ; Émile Ollivier représentait le ténor di primo cartello ; Ernest Picard excellait aux chansonnettes comiques ; Alfred Darimon, personnage muet, battait la mesure, presque toujours à contretemps.

Entendre parler Ollivier, c’était un régal pour les dilettantes de la tribune, et ce régal on ne le leur ménageait pas, car il n’était question sur laquelle « notre jeune Démosthène » n’eût son mot à dire. Il siégeait à gauche, tout en haut, au sommet de la montagne. Rarement une discussion se terminait sans qu’il eût pris la parole ; autant que l’ordre des orateurs inscrits le permettait, il parlait le dernier, laissant l’assemblée sous une impression qu’elle subissait, mais qui ne la pénétrait pas. Pour Ollivier, sa première législature fut une série de discours, d’improvisations, de répliques qui, sans modifier les votes de la Chambre, popularisaient en dehors le nom de l’orateur. Il semblait que l’on ne pût échapper au charme des harmonies qui coulaient de ses lèvres et que même le président du Corps législatif, le comte de Morny, sceptique et blasé, n’y restait pas insensible, car il était plein de grâce envers lui et rendait plus exquise encore sa courtoisie naturelle. Un abîme les séparait, mais il paraissait qu’à travers le précipice on ne dédaignait pas de se faire les yeux doux.

Aux élections de 1863, Émile Ollivier se présenta de nouveau à la troisième circonscription de Paris, où il fut élu à une énorme majorité. Le gouvernement, cependant, bête comme presque tous les gouvernements, avait cru faire un coup de maître en lui opposant un gros bonnet du quartier nommé Varin, petit homme gros, court, trapu, gonflé de lui-même, disant : « J’ai payé ma dette à la société puisque j’ai fait fortune », marchand de toiles, convenablement enrichi par les fournitures de la literie militaire, incapable d’être autre chose qu’un législateur votant sur injonction. Contre un tel concurrent et en présence de ce que l’on nommait le réveil de l’opinion publique, la victoire d’Émile Ollivier, de l’enfant chéri de l’opposition, était certaine ; elle fut écrasante. Le marchand de toiles retourna à son comptoir et Émile Ollivier, rayonnant de toutes les espérances, monta au Capitole.

Dès le début de la session, il y eut quelque chose de changé dans son attitude ; il siégeait toujours à la montagne ; mais on eût dit qu’il en eût voulu descendre. Il fut rapporteur de la loi sur les coalitions ; sa parole s’était modifiée ; elle n’avait plus rien d’acerbe. Je ne sais quelle modération adoucissait sa phrase, autrefois agressive ; ses adversaires l’accueillaient avec des murmures approbateurs et ses amis commençaient à le regarder de travers. Il n’avait pas encore pris le chemin des Tuileries, mais certainement il n’était plus sur celui de Cayenne. Dès lors, on peut dire qu’il se tut. À ce flot d’éloquence que rien ne semblait pouvoir tarir avait succédé le silence ; en vain, dans certaines occasions, fut-il adjuré de se mêler aux discussions ; il refusait, secouait la tête et ne soufflait mot. L’esquinancie de Démosthène l’avait-elle rendu muet ? Les naïfs se perdaient en conjectures, les gens avisés souriaient et disaient : « Il y a quelque chose. » Que s’était-il donc passé ?

Sait-on encore qu’Alexandre Dumas et Dinaux, dont le vrai nom était Goubaux, ont fait un drame intitulé Richard d’Arlington, qui fut représenté et plusieurs fois repris avec succès à la Porte-Saint-Martin ? C’est l’histoire d’un jeune ambitieux qui réussit à se faire élire membre du Parlement d’Angleterre. Il est intelligent, éloquent et l’orateur préféré de l’opposition. Au cours d’une discussion importante, on n’attend que son discours pour culbuter le ministère. Pendant une suspension de séance, il a un entretien mystérieux avec un inconnu, qui n’est autre que le prince de Galles et qui fait miroiter à ses yeux toutes les promesses, tous les hochets dont l’ambition est avide. Il écoute, comprend à demi-mot, renonce à la parole et, par ce seul fait, consolide le ministère menacé, tout en se dirigeant vers la porte ouverte sur la grande avenue du pouvoir. Cette histoire est à peu près celle d’Émile Ollivier. Ce ne fut pas — et pour cause — l’héritier de la couronne qui entra en relation avec lui, ce fut celui que l’on nommait en plaisantant « Monsieur Frère », c’est-à-dire le comte de Morny.

Morny était habile, roué, ne croyant guère à l’inflexibilité des opinions, très ambitieux sous des dehors nonchalants et de visée lointaine. Vivant dans tous les mondes, au Jockey Club, au Club de l’Union dont il était membre, bien en cour, maître, ou peu s’en faut, dans tous les ministères, mêlé aux agioteurs et leur donnant l’exemple, très accessible aux faiseurs de projets dont il soutenait les entreprises, moyennant bon pot-de-vin, fréquentant les filles entretenues qu’il aimait, entouré de quelques gens de lettres complaisants dont le babil l’amusait, il avait l’oreille fine et savait entendre. Or les murmures, les susurrements venaient jusqu’à lui ; il reconnut que l’on était las d’une autorité à outrance, qu’on aspirait à une détente et que l’opinion publique se portait de plus en plus vers une extension de liberté.

Il sentit, avec perspicacité, que tôt ou tard des concessions seraient imposées au pouvoir ; il préféra les accorder — les offrir — de bonne grâce plutôt que de se les laisser arracher par la force et, dès après la campagne d’Italie, 1859, il pensa que l’heure était venue de laisser plus de latitude aux paroles de la tribune et aux discussions de la presse périodique. Volontiers, il eût été le chef de cette révolution gouvernementale qui, tout en modifiant les conditions du pouvoir, n’eût rien enlevé à l’autorité. Faire servir à la défense d’un régime nouveau les hommes — Billault, Rouher — qui avaient été les plus fermes soutiens d’une souveraineté sans contrôle lui paraissait impossible et compromettant. Il savait, mieux que tout autre, que l’Empire, créé en haine de la parole, n’avait pu et ne pouvait subsister que par la parole. L’état de choses issu du coup d’État de Décembre eut des avocats d’office jusqu’au ministère du 2 janvier 1870.

Morny, qui avait le courage, l’esprit d’intrigue, l’habileté, la grâce, qui fut l’homme le plus impudent, le plus hardi que j’aie jamais connu, restait muet devant une assemblée et ne pouvait parler ; cet admirable causeur de salon et d’intimité ne pouvait dire deux mots de suite au Corps législatif ; ses petites harangues étaient écrites et il ne s’en fiait pas à sa mémoire, car il les lisait ; il lui fallait donc un homme qui fût son porte-voix, qui commentât et fît accepter ses actes ; il jeta son dévolu sur Ollivier. Morny avait vu trop de compromis de conscience, il était trop expérimenté pour n’avoir pas aperçu derrière la raideur des opinions et la magnificence du langage quelque chose d’indécis et d’ondoyant, qui semblait l’indice d’une âme molle et un caractère toujours prêt à se guinder, pour dissimuler sa faiblesse.

Très combattu dans ses idées « libérales » par le parti autoritaire qui dominait près de l’Empereur et que soutenait l’Impératrice, Morny ne renonça point à ses projets, mais il en ajourna la réalisation. Il voyait Émile Ollivier secrètement et il ne lui fut pas difficile, avec ses façons de grand seigneur sceptique, d’avoir promptement raison des hésitations de l’avocat député. Je dois dire cependant, à la décharge d’Ollivier, que, tout en modifiant son attitude à la Chambre, tout en acceptant le rôle que l’on promettait à son ambition, il demandait comme conditions sine qua non la liberté absolue de la tribune et un ministère pris en partie dans le Corps législatif.

Morny approuvait, mais ne s’engageait pas ; il savait que, malgré cette défense de certains principes, malgré ces restrictions, Ollivier serait contraint de rendre les services que l’on attendait de lui, le jour où il entrerait dans la combinaison projetée. Cette combinaison, que l’on avait eu tant de peine à faire accepter à l’Empereur, était sur le point d’aboutir, lorsque la mort, avec laquelle on ne compte jamais assez, mit fin au projet, en emportant brusquement l’auteur. Le duc de Morny mourut en 1865. Il est probable que, sans ce départ prématuré, — il n’avait que cinquante-quatre ans, — la réforme libérale inaugurée en 1870 aurait été essayée, d’une façon moins complète, dès 1866, avec Ollivier comme collaborateur. Qu’en serait-il advenu ? Je ne suis pas assez grand clerc pour le deviner.

Morny a été une des figures les plus intéressantes, presque un personnage principal du Second Empire, qu’il a aidé, plus que nul autre, à sortir du palais de la Présidence. Je l’ai connu, et ce n’est pas un hors-d’œuvre d’en parler à propos du ministère du 2 janvier, car il l’avait non seulement prévu, mais préparé de longue main, et, s’il l’eût dirigé, bien des fautes, que le résultat a rendues criminelles, eussent été évitées. Lorsque je l’ai rencontré pour la première fois, dans le salon de Mme Gabriel Delessert, il était encore jeune, entre sa trentième et sa quarantième année ; il était charmant. Sa distinction était rare, son aisance admirable, sa grâce parfaite. Bien pris dans sa taille, qui n’était pas trop élevée, blond, prématurément chauve, avec de jolis yeux bleus et un sourire avenant, il traversa légèrement la vie, en enfant gâté de la fortune, « heureux comme un bâtard », me disait la grande-duchesse Marie de Russie en le regardant passer.

Il était le fils de la reine Hortense et du comte de Flahaut[100], qui avait été — cela se voyait encore lorsque j’entrai en relation avec lui — un homme d’une élégance et d’une beauté peu communes. Le comte de Flahaut, général de division à vingt-quatre ans, fut la coqueluche des grandes dames du Premier Empire ; on se le disputait dans les alcôves de la famille impériale, où il ne rencontra que des facilités, sinon des avances. Plus d’une fois Napoléon se fâcha, toujours en vain. Il était relativement pauvre, mais on lui avait donné un hôtel aux Champs-Élysées ; il possédait les plus beaux équipages de l’armée et trouvait cela tout simple. La reine Hortense ne lui fut pas plus rebelle que les autres, d’où, le 21 octobre 1811, provint un Charles-Auguste-Louis-Joseph, qui fut comte et ensuite duc de Morny.

Il est né à Paris, rue des Filles-du-Calvaire, dans une maison entourée d’un jardin clos de murs et que l’on avait louée pour la circonstance. Des joueurs d’orgue postés dans les environs n’auraient point permis d’entendre des cris et des gémissements, précaution excessive qui fut inutile. Quoi que l’on en ait dit, l’enfant eut un état civil régulier et le nom qu’il porta ne fut point un nom de fantaisie[101]. On avait découvert à Villetaneuse un vieil officier pauvre, fatigué de l’être, qui s’appelait Demorny et qui, moyennant une rente de six mille francs qu’il toucha jusqu’à sa mort, n’hésita pas à reconnaître l’enfant qu’il ne connaissait pas. Auguste fut élevé par la mère du comte de Flahaut, qui, en secondes noces, avait épousé le baron de Souza. Il vécut, dès son adolescence, dans la familiarité de Talleyrand, de Montrond[102], de Pozzo di Borgo, de Metternich, d’Alexandre de Girardin[103] ; ce n’est point en telle compagnie qu’il se forgea des principes bien rigides, mais il y apprit la science du monde à laquelle il excella. Il fut un des plus brillants officiers de l’armée française. Il donna sa démission en 1838, afin de ne point s’éloigner de la comtesse Le Hon[104], qui était alors dans tout l’éclat de sa beauté blonde et un peu vulgaire.

Il avait dans sa chambre à coucher un portrait de la reine Hortense et tirait vanité de son origine ; avant qu’il ne fût nommé duc et ne reçût pour armes les armes des anciens dauphins d’Auvergne, il portait l’écusson des Morny, au franc quartier d’or chargé d’une fleur d’hortensia de gueules, avec la devise : tace et memento. Lorsqu’il fut choisi pour présider le Corps législatif, le Punch publia une de ces fortes charges que les Anglais savent si bien faire. On voyait Morny assis au fauteuil de la présidence et tombé en rêverie ; il se disait : « Ma mère, c’est la reine Hortense ; mon père, c’est le comte de Flahaut ; l’empereur Napoléon III est mon frère, la princesse Louise Poniatowska est ma fille ; tout cela est naturel. » Après sa mort, lorsque le comte Walewski, fils de Napoléon Ier et de la comtesse Walewska, fut appelé à lui succéder, on cita le vers :

Chassez le naturel, il revient au galop.

D’une obligeance rare, suffisant, accoutumé aux succès, cherchant plus d’une mouture dans le même sac, brassant toute sorte d’affaires, expert aux bonnes mains, ne négligeant ni les gros, ni les petits bénéfices, il fit, défit, refit sa fortune plusieurs fois et mena, à notre époque, l’existence d’un grand seigneur du temps de Louis XV avec les soupers débraillés, la petite maison, la politique d’intrigues et la vie sans mesure. Il avait profité des leçons de Montrond, et l’élève se montra digne du maître. J’ai ouï conter à Alfred Mosselmann, qui était le frère de la comtesse Le Hon, une anecdote qui peint l’homme. Morny avait le goût des pierres ; il aimait surtout les rubis et les saphirs cabochons. Il achetait plus volontiers qu’il ne payait et ne s’inquiétait guère de laisser ses dettes en souffrance. Dans l’été de 1856, au moment où il venait d’être nommé ambassadeur extraordinaire en Russie pour représenter la France au couronnement de l’empereur Alexandre II, un bijoutier qui, je crois bien ne pas me tromper, se nommait Lemonnier, le pria de régler son compte dont le total s’élevait à une soixantaine de mille francs.

Morny l’ajourna à l’époque de son retour à Paris ; le bijoutier insista : il avait tablé sur cet argent, il avait des billets à payer, enfin il chanta l’antienne ordinaire aux fournisseurs armés de leurs factures. Morny lui dit : « Est-ce que les bijoux français sont frappés de droits de douane à leur entrée en Russie ? — Certainement, et même de droits considérables. — Ah ! les bagages du corps diplomatique sont exemptés de toute visite ; je vous attache à l’ambassade ; emportez vos plus belles parures ; vous les passerez en franchise et vous les vendrez là-bas avec cent pour cent de bénéfice. » Le bijoutier se confondait en remerciements et allait prendre congé. Morny l’arrêta : « Acquittez donc votre facture avant de partir. » L’honnête marchand de pierres s’exécuta ; le pot-de-vin était sérieux, mais le gain réalisé à Pétersbourg et à Moscou fut plus sérieux encore. Trois fois le bijoutier fut envoyé en mission « diplomatique » à Paris, pour en rapporter de nouveaux bijoux, et une fois à Londres, pour y acheter les joyaux de la reine d’Oude[105]. Alfred Mosselmann m’a affirmé que Morny avait été de moitié dans l’opération ; j’ai peine à le croire.

Il fut mêlé de près à l’expédition du Mexique, dont le résultat fut déplorable. Hortense Cornu considérait Morny comme un des principaux instigateurs de l’entreprise. Le conflit éclata, on se le rappelle, sur la réclamation d’une créance Jecker que le gouvernement mexicain, présidé par Juarez, refusait de reconnaître. La somme était de poids et, si je ne me trompe, dépassait soixante millions. Ce Jecker, qui devait, au mois de mai 1871, être assassiné par les gorilles de la Commune, avait émis des bons pour la valeur des dettes dont il réclamait le paiement. L’affaire semblait louche à l’Empereur, qui hésitait à se jeter dans cette aventure. Morny sans doute y avait intérêt, et ce fut lui qui se chargea de la mettre en œuvre.

L’impératrice Eugénie, fort écervelée, prodigue, dépensant un argent fou pour ses toilettes, en retard avec ses fournisseurs, était, malgré les libéralités de l’Empereur, toujours sans argent, ce que Morny se gardait d’ignorer. Il porta à l’Impératrice six millions en bons Jecker, que le Crédit Mobilier, gouverné par Émile et Isaac Pereire, escompta pour quatre millions cinq cent mille francs qui furent passés à « Profits et Pertes ». Les dettes de l’Impératrice furent payées et Morny eut, près de l’oreille de l’Empereur, une alliée qui poussa si bien à l’expédition que celle-ci fut décidée et se termina comme l’on sait.

Lorsque Morny, devenu subitement amoureux à Pétersbourg de Sophie Troubetskoï, qui avait seize ans, l’épousa au mois de janvier 1857, il écrivit à la comtesse Le Hon : « La France désapprouve notre liaison. » On en rit, la lettre fut montrée, car Mme Le Hon ne la cachait guère.

La pauvre femme était désespérée et se lamentait. Elle se vêtit de deuil et reçut comme veuve. On allait lui faire des visites de condoléance ; ce fut une comédie ; tout Paris y courut, l’Empereur le premier. Il y avait des intérêts en commun qu’il était urgent de régler ; mission délicate dont fut chargé le ministre des Finances, car il fallait éviter le scandale d’une réclamation que la vieille Ariane semblait décidée à confier aux tribunaux. On eut à examiner bien des paperasses, bien des comptes d’agent de change, bien des comptes de banquier. On fit une cote mal taillée. Morny restait débiteur d’une somme de trois millions ; l’Empereur la paya et Mme Le Hon sécha ses larmes.

J’étais en visite chez M. X…, au printemps de 1857, lorsque le comte de Morny y présenta sa femme. Quelle merveille ! La fée des Neiges ! Si blanche, si blonde, avec des yeux noirs étonnés et curieux ; elle était frêle, mignonne, comme l’on dit au pays d’Anjou, couverte de dentelles, avec des mains fluettes et le pied de Cendrillon. Morny semblait radieux ; on eût dit Jason montrant la toison d’or. Il avait une trentaine d’années de plus que sa femme, et dans sa joie on reconnaissait quelque peu de fatuité. Leur lune de miel dut être douce, mais elle s’éclipsa rapidement. Pour ce viveur, le mariage n’avait été qu’une bonne fortune. Les vieilles habitudes reprirent le dessus ; la petite maison ne fut pas fermée et toute fantaisie y trouva place.

Morny avait un ami intime qui n’était point pour le maintenir dans la bonne route ; c’était le marquis Fernand de Montguyon, dont le frère, général de mérite, avait — dit-on — épousé morganatiquement la duchesse d’Orléans. Ce marquis de Montguyon était le type même du « vieux beau », quoiqu’il eût toujours été assez laid ; teint fardé, maquillé comme une actrice, il avait une impudence d’allures et une impertinence de maintien dont on souriait ; il ne savait jamais le nom de personne ; pour désigner le duc de Malakoff[106] ou le prince de La Trémoille, il disait : « chose » ou « machin ». Quant aux petites gens, il les appelait : « Psitt ». Sa vie se partageait entre le club et les coulisses de l’Opéra, où il était de bon ton de ne rien lui refuser. Il lançait volontiers les femmes et pilotait les étrangers. Dans le monde des viveurs et des élégants, il avait une importance avec laquelle on avait pris l’habitude de compter.

Comme il est de bon ton d’avoir des croyances religieuses, il en avait. Il en donna des preuves qui furent louées par les chroniqueurs du temps. Une danseuse de l’Opéra, décharnée, fort laide, très agile, nommée Emma Livry, alluma sa jupe en passant près d’un bec de gaz, pendant une répétition, et fut brûlée. Elle était la fille d’une Emarot, qui avait été mime pour les ballets de caractère, et d’un certain baron de Chassiron. On disait plaisamment : « Comment un chat si rond a-t-il pu faire un chat si maigre ? » La pauvre fille souffrit cruellement. Fernand de Montguyon s’installa près d’elle et, jusqu’à la dernière heure, lui lut les Évangiles, l’Imitation de Jésus-Christ, l’Introduction à la vie dévote. Lorsqu’elle mourut, sa mère, Emarot, se montra inconsolable ; pour l’aider à calmer son chagrin, l’empereur Napoléon III, dont la main était toujours ouverte, sollicité par Morny, par le général Fleury et quelques autres familiers, lui accorda une pension de douze mille francs. La veuve d’un maréchal de France aurait-elle obtenu pareille aubaine ?

Comment Auguste de Morny, qui était un esprit fin et délicat, s’était-il lié d’une véritable amitié avec ce Montguyon ? Je ne le sais ; à l’armée, sans doute, où j’imagine qu’ils avaient été dans le même régiment. Compagnons de plaisirs, compagnons de jeu, compagnons d’armes, compagnons de vices, cela rapproche et soude parfois les natures les plus intellectuellement opposées. Montguyon, qui avait assisté Emma Livry pendant ses derniers jours, assista le duc de Morny à l’instant suprême, mais d’une autre façon. Morny se croyait simplement malade et ne se figurait point qu’il fût en danger. À la suite d’une consultation de médecins, il vit Montguyon revenir près de lui avec le visage altéré ; il lui dit : « Est-ce que l’on a de l’inquiétude ? » La réponse fut brutale et je la reproduis telle quelle : « Tu es foutu ; il faut mettre ordre à tes affaires. » Morny savait qu’un homme de race ne doit point pâlir devant la mort et ne pâlit pas.

Il fit appeler ses secrétaires, les hommes d’État avec lesquels il désirait s’entretenir une dernière fois et chargea Montguyon de brûler toutes les lettres — les lettres de femmes — contenues dans un meuble qu’il désigna. À la première brassée, le feu prit dans la cheminée ; alors Montguyon emporta les lettres par paquets et les jeta dans le water-closet ; il les enfonçait à l’aide d’un manche à balai, pendant que deux domestiques de confiance versaient de l’eau, à pleins bras, pour faciliter l’écoulement. Tout fut englouti — lettres d’actrices, lettres de duchesses, lettres de marquises, lettres de grisettes, lettres d’ambassadrices, lettres de princesses du sang — et disparut dans le gouffre que vidèrent les tonneaux de la voirie. Ce fut une scène horrible qu’Alphonse Daudet, ancien secrétaire de Morny, a racontée dans Le Nabab avec une exactitude scrupuleuse. Dans le même roman, le duc de Morny, qui est le duc de Mora, est assez fidèlement représenté. Quant au portrait de Fernand de Montguyon, peint sous le nom de Montpavon, il est éclatant de ressemblance.

Malgré ses défauts, malgré ses vices, malgré son immoralité intellectuelle, à cause d’elle peut-être, Morny était un homme politique de premier titre. Sa crânerie naturelle, son caractère, qui avait de la fermeté, lui faisaient concevoir de beaux projets et lui permettaient d’autant mieux de les exécuter qu’il n’était point homme à hésiter devant des scrupules de conscience ou à être arrêté par des principes. L’association de Morny et d’Émile Ollivier aurait sans doute été féconde ; celui-ci n’eût été qu’un sous-ordre et, malgré son incommensurable vanité, il eût subi, qu’il l’eût voulu ou non, l’influence d’une volonté plus sérieuse et moins stérile que la sienne. Si Morny eût vécu, aurait-il consolidé l’Empire, qui avait ramassé tant de causes de mort dans son propre berceau ? Je l’ignore, mais je crois qu’il en eût prolongé l’existence, car jamais il n’eût permis la folie de 1870. Lorsque la poussée libérale des élections de 1869 eut démontré à l’Empereur qu’il fallait changer de système, Morny dormait, depuis quatre ans, son dernier sommeil ; à côté d’Ollivier, il n’y avait plus de guide pour lui montrer la route ; c’est lui, lui seul, qui devait conduire la France sur les nouveaux chemins ; aveuglé par son infatuation, il ne voyait pas où il mettait les pieds ; il se jeta au précipice et nous avec lui.


CHAPITRE II

ÉMILE OLLIVIER



CITATION DE MACAULAY. — L’ATTILA DE L’ÉLOQUENCE. — « DES MOTS, DES MOTS. » — AVÈNEMENT D’OLLIVIER. — ÉLECTION À L’ACADÉMIE FRANÇAISE. — DISCOURS RENTRÉS. — COMPÉTITION. — LES MINISTRES. — NAPOLÉON DARU. — LE DUC DE GRAMONT. — CHEVANDIER DE VALDRÔME. — MAURICE RICHARD. — INSOUCIANCE ET MAUVAIS VOULOIR. — TOUT LE MONDE SOLLICITE. — LES COMMISSIONS. — DÉCENTRALISATION. — DE FREYCINET. — FLOURENS. — LE PLÉBISCITE PROPOSÉ EN 1869 PAR ROUHER, REPRIS PAR OLLIVIER EN 1870. — NÉGOCIATIONS AVEC DES PUBLICISTES. — PROCLAMATION DE L’EMPEREUR. — LE PLÉBISCITE. — ILLUSIONS. — LES RELATIONS AVEC LA PRUSSE. — L’EMPEREUR DOUTE DE SON AVENIR. — INFÉRIORITÉ NUMÉRIQUE DE L’ARMÉE FRANÇAISE. — LA LOI DU MARÉCHAL NIEL. — LA DISCUSSION DE LA LOI. — THIERS INTERVIENT. — HOMME DU PASSÉ. — IL EN EST RESTÉ AUX GUERRES DU PREMIER EMPIRE. — LE MARÉCHAL LEBŒUF. — « UNE FÂCHEUSE ÉCONOMIE. »



BIEN avant qu’il fût question d’Émile Ollivier, Macaulay, sans le prévoir, en avait dessiné le portrait dans l’étude qu’il a consacrée à William Pitt. Ce portrait, le voici : « Le gouvernement parlementaire s’exerce au moyen de la parole. Dans un gouvernement de cette nature, l’éloquence est la qualité la plus estimée de toutes celles que peut posséder un homme politique, et cette faculté peut exister au degré le plus éminent, sans être accompagnée de jugement, de courage, sans être doublée de l’art de deviner le caractère des hommes ou les signes des temps, et sans avoir pour appui la moindre connaissance des principes de la législation ou de l’économie politique, ni la moindre valeur diplomatique, ni la moindre notion d’administration militaire. Il peut bien arriver aussi que ces mêmes qualités intellectuelles qui donnent un charme particulier aux discours d’un homme public soient incompatibles avec celles qui le rendraient capable de montrer de la présence d’esprit et de la fermeté dans une circonstance pressante. » Le portrait est tellement ressemblant que l’on croirait qu’il a été fait d’après nature et qu’Ollivier a posé devant le peintre.

Émile Ollivier a été l’Attila de l’éloquence ; sa parole est le fléau dont la France a été battue. Après les désastres que son passage aux affaires a accumulés sur notre pays, qui a failli en périr, il n’est pas possible de le juger sans amertume. Lorsque je me rappelle la France d’avant lui, prospère, respectée, sinon redoutée, souvent consultée, souvent écoutée, toute rayonnante encore des gloires de Crimée et d’Italie, se préparant d’un cœur serein aux libertés qu’elle eût rendues fécondes, et que je regarde la France qu’il nous a faite, mutilée, haletante, appauvrie, toujours près de se dévorer elle-même, il me faut faire effort pour ne le point maudire.

Ce n’était pas un méchant homme, non certes ; il était de bon vouloir, mais sa volonté s’appuyait sur les nuages d’une rhétorique admirable, qui n’était que de la rhétorique. Le malheureux, inconscient de son ignorance et de ses débilités, confondait la parole avec l’action et consciencieusement il s’imaginait avoir agi, parce qu’il avait parlé. On subissait le charme qu’il subissait lui-même comme un chanteur qui s’émeut de sa propre voix. En l’écoutant, on oubliait sa face de prêtre défroqué, ses yeux de travers, ses ongles noirs, sa tenue râpée, sa chevelure peu cultivée ; on ne voyait plus que ses gestes oratoires, dont l’ampleur était admirable et qui semblaient battre la mesure à sa merveilleuse éloquence. La grandeur des images, la sonorité de la voix, l’incomparable harmonie des phrases remuaient les plus insensibles ; il n’est pas jusqu’à son accent légèrement méridional qui n’ajoutât une grâce de plus à sa diction. Comme à Martignac, on pouvait lui crier : « Tais-toi, sirène ! »

Il possédait l’étrange faculté de parler à l’improviste, de tout et sur tout, sans même se douter du sujet qu’il traitait. On eût dit que subitement se développait en lui une puissance dont il n’était pas responsable et à laquelle il cédait, comme s’il obéissait à des impulsions irrésistibles. Bien souvent je l’ai vu entrer à l’Académie française, lorsque la séance était déjà ouverte et qu’une discussion inopinée était engagée. Il disait à son voisin, qui ordinairement était Mézières : « De quoi parle-t-on ? » La réponse à peine entendue, il demandait la parole et nous enivrait.

L’endroit cependant ne lui était point propice ; on ne l’y aimait pas, on l’y tenait à distance ; on lui gardait rancune de tant de malheurs qu’il continuait, extérieurement du moins, à porter « d’un cœur léger », mais on ne pouvait s’empêcher de l’admirer et nul ne résistait au plaisir de l’écouter. C’était tout ; son influence était négative et il suffisait qu’il fît une motion pour qu’elle fût repoussée. Il n’y avait là aucune hostilité systématique, mais ses auditeurs étaient des hommes âgés, habitués à réfléchir, sachant désarticuler un raisonnement pour en voir le fond, et qui promptement, sous la beauté des périodes, découvraient la vanité de la pensée. Il n’était que de l’école de l’art pour l’art, mais son art était exquis et souvent faisait illusion.

Je me rappelle que, peu de mois avant les élections législatives du 20 février 1876, il était à Paris ; il vint me voir ; je me contentai de lui donner la réplique, afin de le provoquer, et j’écoutai : il me racontait qu’il allait se présenter aux suffrages des électeurs de Brignoles et de Draguignan ; il ne doutait pas du succès et croyait fermement qu’il allait devenir, comme avant la guerre, le chef de la majorité. Je ne disais rien et j’admirais cette confiance en soi-même que nul événement n’avait ébranlée. Au moment où il allait prendre congé, après une visite en monologue qui avait duré près de deux heures, je lui dis : « Je vous souhaite de réussir, mais armez-vous de résignation, car il n’est pas d’insultes dont vous ne serez flagellé, dès que vous rentrerez dans une assemblée délibérante. » Il se tourna vivement vers moi, le bras droit levé, l’index tendu avec un geste de commandement et il s’écria : « Alors je leur dirai… » et pendant plus de quarante minutes je restai immobile, ému, secoué par sa parole, luttant contre une tentation plus forte que moi et pénétré par le flot d’éloquence qui m’enveloppait. Ce n’était point sa justification qu’il chantait à mes oreilles ravies ; c’était son panégyrique, c’était sa glorification.

Lorsqu’il fut parti, je restai profondément troublé de ce que je venais d’entendre. Seul, marchant dans mon cabinet, je reprenais une à une toutes les phases, toutes les phrases de l’argumentation ; à mesure que je les analysais, elles s’évanouissaient, et je restai avec le souvenir d’une belle symphonie, admirablement exécutée, mais creuse et brodée sur un motif si léger que l’on ne pouvait le saisir. Malgré moi, comme Hamlet, je m’écriai : « Des mots, des mots ! » Que son éloquence ait fait illusion sur ses capacités politiques, on peut l’admettre ; mais que, de bonne foi, on en ait fait un homme d’État, c’est incompréhensible ; qu’on lui ait livré les destinées de la France, c’est criminel. Pourquoi ne s’est-on pas souvenu de la parole de Montaigne : « Mot et langage, marchandises si vulgaires et si viles que celui qui plus en a n’en vaut à l’aventure que moins » ?

J’en parle à distance historique après l’ineffaçable condamnation que les événements qu’il a provoqués ont portée contre lui, mais lorsque, le 2 janvier 1870, il fut nommé président du Conseil des ministres et qu’il releva le système parlementaire contre lequel le coup d’État de Décembre avait été fait, on crut mettre le pied sur la terre promise ; ceux qui n’aimaient que la liberté, sans se soucier de la forme spéciale du pouvoir — et j’en étais — battirent des mains ; ceux qui, sentant l’Empire autoritaire s’écrouler, espéraient le voir ressusciter sous une apparence libérale, applaudirent. À ce moment précis, tous les hommes qui n’étaient point résolument révolutionnaires — et c’était la masse énorme de la nation — débordaient d’espérance ; chère illusion qui nous conduisit à Francfort, en face d’un traité lamentable.

La première réception du garde des Sceaux, Émile Ollivier, est à rappeler. La foule s’y pressa et le nouveau ministre rayonnait, car il n’attribuait qu’à son seul mérite l’hommage dont il était l’objet. Non seulement dans les salons de la Chancellerie on voyait tous les hauts fonctionnaires, les sénateurs, les députés ; mais les membres du corps diplomatique avaient tenu à honneur de s’y montrer et les anciens parlementaires, ces irréconciliables de la veille, venaient s’offrir aux bonnes grâces du nouveau maître ; en tête et comme les guidant, on reconnaissait M. Guizot. On célébrait Ollivier ; les âmes naïves le bénissaient ; on disait : « Il nous a épargné une révolution. » Quiconque, devançant l’avenir, eût dit que la France lui devrait la guerre, l’effondrement de l’Empire, la défaite et la Commune, eût été lapidé. L’opinion publique l’avait adopté, comme, peu de mois après, elle devait imposer le maréchal Bazaine à l’Empereur et porter le général Trochu jusque dans les nuages d’où il n’a jamais pu descendre.

Un fait, insignifiant en lui-même, éveilla la défiance de certains esprits sagaces, qui se demandèrent si le caractère d’Émile Ollivier était assez élevé pour se refuser aux compromissions et si sa politique serait soustraite à tout marchandage. Lamartine était mort, laissant un fauteuil libre à l’Académie française ; on décida d’y faire asseoir Ollivier, qui fut élu le 7 avril 1870. Rien de mieux ; l’Académie étant une sélection, il était naturel d’y attirer le restaurateur des libertés publiques ; on trouvait ses titres littéraires un peu minces, pour ne pas dire nuls, mais qu’importe ? Ses discours valaient bien les œuvres dramatiques de Legouvé et les livres d’histoire du duc de Noailles.

Par un singulier retour des choses d’ici-bas, ce fut Guizot, promoteur, et l’on peut dire auteur, de l’élection d’Ollivier à l’Académie, qui l’empêcha de prononcer son discours et d’être reçu, selon l’usage, en séance solennelle (mars 1874). Ollivier fut très mortifié. Cinq ans plus tard, il eut à recevoir Henri Martin, successeur de M. Thiers ; son discours, lu à la commission, parut devoir être modifié en certains passages ; Ollivier s’y refusa ; l’Académie consultée maintint la décision de la commission ; Ollivier ne se rendit point aux observations qui lui furent adressées et Xavier Marmier fut désigné pour répondre à la harangue d’Henri Martin (juin 1879). Ollivier se retira, secoua la poussière de ses pieds contre l’Académie et jura qu’il n’y rentrerait jamais. Quand il est à Paris, il ne manque pas une séance. Est-ce donc qu’il s’y plaît ? Non, il y parle.

Le chemin de Cayenne avait bifurqué et avait conduit le député intransigeant de 1857 au poste où s’assoit le directeur de la politique d’une grande nation. Ses anciens amis, un peu jaloux de son triomphe, criaient au scandale et le traitaient de renégat ; ses amis avaient tort ; il avait laissé deviner qu’il irait au pouvoir, cela n’est pas douteux ; mais, en réalité, il reçut toutes les avances, et encore ne les avait-il écoutées qu’après avoir imposé ses conditions. Il rendait au Corps législatif les prérogatives parlementaires et promettait de gouverner en toute liberté. La vérité m’oblige à dire que c’était plus que la France ne demandait ; elle se serait contentée alors de réformes moins complètes ; mais Ollivier, homme de parlement, eut surtout en vue d’accorder au Parlement les privilèges qui lui sont chers et de l’appeler à exercer une action prépondérante dans les affaires de l’État. Chose étrange, il y fut aidé, il y fut convié par l’Empereur, malgré tous les efforts que l’entourage de celui-ci dépensa pour l’engager à conserver l’intégrité de sa puissance. Or la puissance comporte la responsabilité : Napoléon III le savait, il savait aussi que l’issue malheureuse de l’expédition du Mexique, que l’imbroglio de la question romaine, que les revendications du gouvernement italien, que l’attitude arrogante prise en Europe par la Prusse depuis l’écrasement de l’Autriche, augmentaient singulièrement les périls de sa responsabilité ; c’est pourquoi il voulut la partager avec le Corps législatif, en abandonnant une part considérable de son pouvoir. Ce n’en est pas moins à lui que toute responsabilité remonta, lorsque le désastre fut accompli.

Le nouveau ministère n’avait pas été constitué sans tiraillements ; bien des combinaisons avaient échoué autour d’Émile Ollivier, qui était resté le pivot de la situation. Des engagements n’avaient point été pris, mais des espérances avaient été données, tout au moins des insinuations avaient été ébauchées, après les élections de 1869, par l’Empereur, à plusieurs hommes politiques qui s’étaient offerts. Toutes les ambitions étaient en jeu, et ce ne sont pas les compétitions qui manquaient au pouvoir que l’on allait essayer de rajeunir. Jusqu’aux derniers jours de décembre, il y eut de l’indécision et des tâtonnements. Des journalistes réclamaient le prix du concours qu’ils n’avaient point marchandé au nouvel ordre de choses ; des députés promettaient une majorité parlementaire, des sénateurs prétendaient que le Sénat avait droit à quelques portefeuilles. Les brigues allaient leur train ; l’Empereur, ennuyé, se dérobait. Rouher regardait avec une curiosité malveillante ces intrigues dont il n’augurait rien de bon. Thiers, flairant du grabuge, se frottait les mains. Ollivier, ahuri, eût désiré contenter tout le monde et ne savait auquel entendre.

Pour mettre en rapports certains hommes politiques qui jusque-là avaient marché dans des sentiers différents, Mme Asselin, très liée avec Schneider, président du Corps législatif, donna une soirée. Ce fut un méli-mélo d’opinions ; Émile Ollivier y pavanait discrètement ; M. Thiers regardait, écoutait, cherchait l’aiguille dans la botte de foin et ne la découvrait pas. Hector Pessard, un journaliste de mérite qui récemment (1885) a publié deux jolis et discrets volumes intitulés : Mes Petits Papiers, s’était chargé de racoler les candidats. Ollivier les emmenait, les uns après les autres, causer dans une pièce dont on lui avait ménagé la solitude. Ce va-et-vient n’échappa pas à M. Thiers, qui voulut en avoir le cœur net et qui, plusieurs fois, avait tenté de se diriger vers le cabinet aux conciliabules. Mme Asselin imagina, pour le retenir auprès d’elle, un stratagème héroïque. Elle fit danser, devant lui, la bourrée par deux députés auvergnats, MM. Mège et du Miral, pendant que le frère d’Hector Pessard jouait l’air sur le piano. Je n’ai point vu la scène, à laquelle M. Thiers prit plaisir, mais elle m’a été racontée par un témoin oculaire absolument digne de foi.

M. Thiers eût-il accepté le ministère, si on le lui avait proposé ? Je ne le crois pas. Malgré son âge, il savait être patient et il possédait assez d’habileté pour laisser essuyer par d’autres les plâtres de la maison nouvelle, avant de s’y installer. En tout cas, il ne pouvait être que président du Cabinet, c’est-à-dire ministre dirigeant, et jamais il n’eût réussi à s’accommoder avec Ollivier, car chacun d’eux aimait à parler seul et ne voulait qu’être écouté. M. Thiers eût pris le portefeuille des Affaires étrangères, et l’on peut considérer comme un irréparable malheur pour la France qu’il n’ait point alors eu la haute main sur nos relations extérieures. Que d’infortunes nous eussent été évitées ! Jamais il n’eût engagé la lutte avec la Prusse sur la question Hohenzollern et jamais il ne fût parti en guerre sans s’être assuré d’alliances solides.

Au lieu de ce vieillard malin, madré, rompu aux affaires, Émile Ollivier choisit Napoléon Daru, homme sage, parlementaire et froid, qui lui aussi, sans nul doute, ne se fût pas emporté, comme un poulain sans licol, lorsque l’incident du trône d’Espagne surgit tout à coup. À l’heure où le grand péril nous menaça, il n’était plus ministre des Affaires étrangères ; fatigué de lutter sans résultat contre les exigences de la papauté, désapprouvant le plébiscite, il avait donné sa démission et s’était retiré. C’est alors qu’Émile Ollivier confia la direction de la diplomatie française au duc de Gramont, ambassadeur à Vienne. Je l’avais côtoyé, au temps de ma primevère, alors qu’il n’était encore que le duc Agénor de Guiche. Sa mère était la sœur du fameux comte d’Orsay qui, en Angleterre, fut le successeur de Brummel et le lion préféré pendant de longues années. Peu de femmes ont été plus belles ; je ne l’ai vue que vieille, étalant sur ses larges épaules un énorme collier d’améthystes, mais elle attirait encore et retenait les regards.

Pendant toute la durée de la Restauration, la famille de Gramont, qui avait les duchés de Gramont, de Guiche et de Lesparre, était très bien en cour, et Agénor fut le menin du duc de Bordeaux. J’ai connu Agénor de Guiche ultra-légitimiste, rêvant de reconstituer une Vendée militaire et de faire la guerre dans le Bocage ; en 1850, il assiste aux obsèques du roi Louis-Philippe, mort à Claremont ; au mois de décembre 1851, il se rallie énergiquement au coup d’État ; en 1852, il est nommé ministre plénipotentiaire à Stuttgart.

Dans je ne sais quelle affaire diplomatique qui s’était dénouée à Vienne pendant son ambassade, il avait été en conflit avec Bismarck ; il n’était pas de force à lutter avec un tel jouteur et il était sorti de là battu à plate couture. Il en résultat contre le futur chancelier de l’Empire d’Allemagne un ressentiment, pour ne pas dire une haine, qui ne servit point nos intérêts à l’heure décisive. Il fut avec Émile Ollivier l’agent actif et prépondérant de la guerre de 1870. Le grand seigneur français, fier de ses ancêtres, voulut donner une leçon au petit hobereau des Marches de Brandebourg.

Ses façons de gentilhomme, sa manière de porter la tête comme un jeune premier, sa parole dédaigneuse, la nonchalance de son attitude pendant le Conseil des ministres, son titre même produisaient un grand effet sur Ollivier, qui se sentait captivé et qui en avait plein la bouche, lorsqu’il disait : « mon cher duc ». Ollivier malgré son éloquence et certaines qualités que l’on serait injuste de ne lui point reconnaître, appartenait à la catégorie de ce que l’on appelle : « les petites gens ». Toute grandeur réelle ou factice l’éblouissait un peu. En outre, il ne savait rien de la diplomatie, il ne se rendait pas nettement compte de l’état de nos relations avec les différents gouvernements d’Europe ; à cet égard, il s’en rapportait au duc de Gramont et l’écoutait comme un oracle.

Le second collaborateur d’Émile Ollivier, celui qu’il avait choisi entre tous et qu’il aima avec prédilection, fut Chevandier de Valdrôme, ministre de l’Intérieur. Il s’appelait tout bêtement Chevandier, comme son père, auquel il avait succédé à la Manufacture de glaces de Cirey, comme son frère qui était peintre ; il découvrit, je ne sais où, le fief de Valdrôme, dont il ajouta le nom au sien ; petit ridicule, bien insignifiant et dont tant de personnes se sont rendues coupables que l’on n’est plus à les compter. C’était un bon garçon dans toute la force du terme et qui n’avait pas dû avoir de grands combats à soutenir avec lui-même, pour se rallier à l’Empire, car il avait été candidat officiel et candidat élu en 1859. Je crois que, malgré la haute opinion que l’on professe généralement pour soi-même, il a dû être un peu étonné d’être traité d’Excellence et de se prélasser dans un fauteuil ministériel. Il n’avait point de morgue, paraissait n’avoir en lui qu’une confiance limitée, sur toute question consultait Émile Ollivier et lui obéissait. Il fut un comparse bienveillant et je n’en parle que pour mémoire, car je doute que son nom — pardon ! — que ses noms aient surnagé.

Il est un autre ministre dont je dois dire un mot, car on en a fait des gorges chaudes, lorsqu’il surgit inopinément dans la combinaison du 2 janvier. Les plaisanteries glissèrent sur lui et les plaisanteries portèrent à faux ; rarement un homme de volonté meilleure, plus docile aux avis, essaya de faire plus de bien ; c’était Maurice Richard[107], en faveur de qui l’on avait créé le ministère des Beaux-Arts. Il était riche, il était bon, huit mois de pouvoir lui ont coûté plus de trois cent mille francs ; il ne savait point refuser et prenait dans sa bourse les fonds que son budget ne lui offrait pas. Tout de suite, il se mit à recevoir et convia quiconque s’était fait un nom ou l’apparence d’un nom dans les lettres, dans les arts et dans les sciences.

À l’une de ses réceptions, Camille Doucet[108] lui présenta Jules Sandeau. Richard lui tendit la main et, avec son sourire le plus avenant, il lui dit : « J’ai vu hier à l’Odéon une bien belle pièce de madame votre mère. » Sandeau salua et s’éloigna. Camille Doucet ne broncha pas. La pièce était François le Champi, la mère était George Sand, dont Jules Sandeau avait été un des premiers amants. Peu de personnes connurent le pas-t-à-qu’est-ce ; on en glosa, mais on garda le secret ; si les journaux avaient su l’histoire, le pauvre Richard ne s’en serait jamais relevé.

Il eut une idée excellente, toute à l’avantage des artistes, et, quand il tenta de la mettre à exécution, les artistes se dressèrent contre lui. Il voulait délivrer les artistes de la tutelle de l’État et délivrer l’État du souci des artistes. Avec le système des expositions payantes, rien n’est plus facile. On livrait aux artistes le Palais de l’Industrie, chaque année, pendant un nombre de mois déterminé ; on leur accordait gratuitement le service de la surveillance ; ils recueillaient le prix des entrées, se groupaient en une société qui, au bout de peu de temps, eût possédé des millions, car la moyenne des sommes perçues pendant chaque « salon » dépassait six cent mille francs. De la sorte, plus de quémanderies au ministère, plus de commandes de bienfaisance, plus de fonds de secours ; les artistes auraient eu, au besoin, leurs salles de vente et seraient bientôt devenus assez riches pour faire bâtir un monument spécialement réservé à leurs expositions.

La question fut discutée dans une réunion provoquée et présidée par Maurice Richard, le 14 janvier, c’est-à-dire dès son entrée au ministère. Deux personnes seulement, Eugène Fromentin et moi, prirent la parole en faveur du projet. Si nous ne fûmes pas hués, c’est uniquement par politesse. Les artistes avaient délégué pour répondre un assez médiocre peintre nommé Toulmouche. Son argumentation fut simple : « L’administration est faite pour nous débarrasser de bien des ennuis de vente et de marchandage ; l’administration veut nous rendre libres, nous refusons de l’être, mais, comme le ministre paraît animé des meilleurs sentiments à notre égard, nous le prions d’obtenir du Corps législatif une sérieuse augmentation des fonds attribués aux achats des œuvres d’art. » Il n’en fallait pas tant pour enterrer le projet.

Maurice Richard était bon, mais la bonté ne suffit pas à gouverner les hommes. Son esprit était ordinaire, et son caractère indécis. Il ne lui était pas possible de donner aux affaires l’impulsion à la fois ferme et prévoyante qui conduit au salut. Sous des dehors brillants qui faisaient illusion, la situation ne laissait pas que d’être inquiétante. Pour reprendre une bien vieille comparaison, l’on peut dire que le vaisseau qui portait les destinées de la France n’avait ni pilote pour reconnaître les écueils, ni timonier pour manœuvrer le gouvernail ; il voguait encore en vertu des lois de la vitesse acquise, mais vers quel port, vers quel gouffre faisait-il voile ? Nul homme de l’équipage n’aurait pu le dire. Sans qu’on le soupçonnât, on était en dérive.

L’Empereur, malade, découragé, appauvri d’idées, affaibli moralement et physiquement, prenait au sérieux son rôle de souverain parlementaire ; il présidait le Conseil, mais ne l’inspirait pas. L’Impératrice, hostile aux réformes, les subissait, tout en les blâmant, et faisait aux mesures adoptées une opposition indiscrète et taquine, à laquelle son entourage applaudissait ; le prince Napoléon, mécontent et frondeur comme toujours, réclamait des libertés qu’il n’eût certainement pas accordées, s’il eût été le maître ; Rouher, goguenard, s’éloignait ostensiblement de toute ingérence, paraissant approuver ce que l’on faisait ; il se tenait prêt à ressaisir le pouvoir ; il attendait l’insuccès de l’épreuve et il y comptait, car on compte sur tout, excepté sur ce qui doit arriver. Donc elles étaient nulles, les forces que l’on combinait pour obtenir le résultat entrevu ; le souverain ne gouvernait plus ; le nouveau ministère ne savait pas comment on gouverne ; les Chambres, livrées à elles-mêmes, hésitaient et ne se reconnaissaient pas, car, élues ou nommées pour soutenir l’autorité, elles se sentaient embarrassées de la liberté qu’on leur donnait à régir. On ne voyait pas cela alors ; comme je l’ai dit, on était emporté par l’espérance vers un avenir qui semblait incomparable.

On ne ménageait point les louanges au groupe d’hommes assez divisés d’opinions qui constituaient le nouveau Conseil des ministres ; c’était le gouvernement réparateur, le gouvernement régénérateur, mais on lui demandait surtout, comme toujours, d’être le gouvernement dispensateur. Il était assailli de sollicitations, et c’est à qui réclamerait un emploi : les parlementaires, parce que seuls ils avaient la pratique du système auquel on revenait ; les libéraux, parce qu’ils aimaient la liberté ; les impérialistes, parce qu’ils étaient partisans de l’Empire ; les bonapartistes, parce qu’ils étaient dévoués à la famille Bonaparte ; les républicains, parce qu’ils voulaient apporter des modifications à la Constitution ; bref, sous un prétexte ou sous un autre, chacun voulait sa part du gâteau et ne négligeait rien pour l’obtenir.

Quelle que fût la bonne volonté d’Ollivier, quel que fût son désir de ne repousser aucune offre de service, de ne décourager personne, il lui était impossible de satisfaire tant de compétitions. Afin d’apaiser un peu ce soulèvement d’ambitions personnelles, il imagina de créer des commissions qui, pour faire prendre patience aux gens trop pressés d’arriver et pour donner un leurre aux exigences de l’opinion publique, étaient chargées d’étudier et de préparer les réformes que l’on promettait d’introduire dans l’administration. Vieux système emprunté aux beaux jours de la Restauration ; M. de Villèle, voyant que l’on voulait tout détruire et tout reconstruire, ne rebuta personne, mais il inventa les commissions où les questions semblaient s’enterrer d’elles-mêmes ; il réussit au-delà de ses vœux, car rien ne fut changé aux abus que l’on avait la prétention de faire disparaître. Est-ce cela que voulait Ollivier ? Je ne le crois pas, car il y avait en lui un fonds de naïveté qui lui permit peut-être de croire que l’heure était venue de traiter les affaires publiques en public et par le public.

Une commission extra-parlementaire fut organisée, pour déterminer dans quelle mesure on pouvait opérer la décentralisation administrative. La décentralisation ! Pour bien des esprits excellents, c’était le grand cheval de bataille des revendications libérales ; pour d’autres esprits, c’était un dada qu’ils enfourchaient à toute occasion. J’en fis partie, ce qui ne laissa pas que de me surprendre, car je suis centralisateur et je m’étais toujours résolument tenu en dehors des fonctions officielles.

J’avais été désigné, proprio motu, par l’Empereur, qui, après avoir lu mes études sur Paris, se figurait que je pourrais ne pas être inutile dans des discussions techniques ; il se trompait. Au cours de cette petite comédie, je ne fus et ne voulus être qu’un personnage muet. Était-ce en raison d’un parti pris ? Je crois simplement que j’ai gardé le silence parce que je n’avais rien à dire. Je viens de relire la liste de ceux dont j’eus l’honneur d’être le collègue ; j’y trouve les noms du président Bonjean, que les assassins de la Commune ont fusillé ; de Brame, le dernier ministre de l’Instruction publique avant la révolution du 4 septembre 1870 ; de Lambrecht, futur ministre de l’Intérieur sous le consulat de M. Thiers ; de Waddington, ministre des Affaires étrangères, ambassadeur à Berlin et à Londres sous la République, et de quelques autres qui ne sont point restés inconnus.

Le président de la commission était Odilon Barrot, le promoteur de la campagne des banquets réformistes, dont mourut la royauté de Louis-Philippe, le chef du cabinet du Prince Président, dont le coup d’État du 2 décembre 1851 avait saccagé, sinon ruiné les espérances. Je le retrouvai en 1870 tel que je l’avais vu en décembre 1847, au banquet réformiste de Rouen, où sa rhétorique fastueuse, les cacophonies d’images dont il émaillait ses discours m’avaient indigné[109]. Il lâchait parfois des aveux significatifs : lorsque la commission discuta la nomination des maires — devaient-ils être nommés par le gouvernement, devaient-ils être élus par le suffrage universel ? — il se recueillit et, d’un air profond, d’un accent convaincu, il nous dit : « La question est des plus graves ; j’y réfléchis depuis plus de quarante ans et je n’ai pas encore pu me faire une opinion à cet égard. »

J’étais assidu aux séances qui se tenaient, le matin, dans une des grandes salles du palais du Conseil d’État que la Commune a brûlé, et je faisais là une sorte d’éducation politique qui ne m’a point été inutile pour apprécier certains faits d’histoire contemporaine. Souffrant d’une bronchite tenace, enveloppé d’un large paletot, avec ma haute taille un peu courbée et ma forte chevelure, je m’isolais dans la salle glaciale de nos délibérations ; je m’asseyais sur le coffre à bois auprès de la cheminée ; j’écoutais sans mot dire et je pensais : « Quel bon temps perdu pour le travail ! » Là, j’ai vu s’écrouler en moi bien des idoles de ma jeunesse. Que d’heures gaspillées, que de paroles inutiles, quel étalage de vaine science et de sentiments factices ! Cette logomachie, ce byzantinisme, ces interminables et verbeuses discussions dont j’étais l’auditeur attristé m’ont amené à considérer le gouvernement parlementaire comme un mode défectueux et périlleux de conduire les nations. Ce n’est jamais qu’une moyenne, un à peu près ; on fait une cote mal taillée de toutes les opinions ; on ne procède que par concessions ; tout s’émousse et s’appauvrit ; il en résulte des lois vagues, sans précision, qu’il est nécessaire de commenter à force d’ordonnances, et qui mécontentent tout le monde, car elles ne répondent aux besoins de personne. Quant aux commissions, l’expérience que j’en ai faite m’a démontré qu’elles n’étaient instituées, le plus souvent, que pour donner à parler à ceux qui n’ont rien à dire.

La maîtresse préoccupation des membres de la commission qui, presque tous, avaient eu à se plaindre du suffrage universel, était de mettre fin aux candidatures officielles que l’on avait ouvertement pratiquées pendant l’Empire autoritaire et dont la mort ne paraît rien moins que définitive, à l’heure où j’écris, c’est-à-dire en pleine floraison de la République. Aussi, à la commission de décentralisation administrative, on s’intéressait bien plus à la politique qu’à l’administration. J’avais dit, en causant avec quelques-uns de mes collègues, après une séance, que c’était la centralisation administrative qui faisait la centralisation politique et que l’une ne serait affaiblie que si l’autre était diminuée. Mon opinion n’avait pas grand poids ; je m’en aperçus à la façon dont elle fut accueillie.

Un seul de mes collègues me dit : « Vous avez raison et nous faisons fausse route. » C’était un ingénieur des mines, que je ne connaissais même pas de nom et qui, depuis, n’a point manqué de notoriété ; c’était de Freycinet, alors partisan de l’Empire, grand admirateur d’Émile Ollivier et s’offrant sans conditions. De petite taille, svelte plutôt que grêle, de façons accortes et d’irréprochable tenue, il avait à la fois de la grâce, de la finesse et je ne sais quoi de sceptique ou d’amer qui semblait faire deviner bien des ambitions déçues. Il était intelligent, mais d’une intelligence viciée par l’instruction spéciale qu’il avait reçue. Mathématicien distingué, calculateur de l’école de Le Verrier, il appliquait aux choses de la philosophie, de la morale, de l’économie industrielle, de la politique, de la guerre, le raisonnement mathématique, méthode décevante qui, de déductions logiques en déductions logiques, mène tout droit à l’absurde. On le vit bien lorsque, à la délégation de Tours, Freycinet réduisit en formules les projets stratégiques de Gambetta et lorsque, pendant son ministère, il fit exécuter des travaux dont la France fut obérée, sans profit pour elle. La finesse de l’esprit et l’énormité des conceptions ne suffisent pas pour gouverner ; il faut y joindre le bon sens, fleur rare qui ne se rencontre point dans le jardinet de tous les hommes d’État.

La commission de décentralisation s’était divisée en sous-commissions qui se subdivisaient en comités. Pour ne pas nous laisser ignorer les matières sur lesquelles nous étions appelés à donner notre avis, on avait attaché à chaque sous-commission des auditeurs au Conseil d’État, experts en droit administratif. Celui qui était délégué, en qualité de secrétaire, près de la sous-commission des communes, à laquelle j’appartenais, était Flourens[110] ; il est actuellement ministre des Affaires étrangères et s’est habilement tiré de deux ou trois incidents désagréables que la mauvaise humeur de la bureaucratie prussienne lui a récemment fait traverser. C’était alors un grand garçon, pâlot, triste, dont l’air boudeur et l’attitude indécise n’avaient rien de séduisant. On était néanmoins fort courtois envers lui et on le plaignait, car son frère, aliéné-révolutionnaire, s’ingéniait à des sottises compromettantes. Les sottises allèrent si loin qu’il fut incarcéré et que notre secrétaire donna sa démission. On lui témoigna de la sympathie, mais, à coup sûr, celui qui, à cette époque, nous eût prédit que ce garçon humble et rechigné aurait le portefeuille des Relations extérieures, serait en conflit avec le prince de Bismarck et remporterait une victoire diplomatique, nous eût remplis d’étonnement.

La commission de décentralisation se dispersa quand elle eut terminé ce qu’elle appelait ses travaux ; que valaient-ils ? Je ne m’en doute pas et n’en saurais rien dire. Les légitimistes, comme le comte de Mortemart[111], les orléanistes, comme Prévost-Paradol, les impérialistes, comme le duc d’Albufera[112], les républicains, comme l’avocat Desmarest[113], les hommes à toutes mains, comme Target[114], Latour-Dumoulin[115], Guillaume Guizot, Genteur[116], Dupont-White[117] et tant d’autres, les indifférents comme moi se saluèrent, après avoir entendu une allocution d’Odilon Barrot, et chacun retourna vers sa barque ou vers sa charrue. Ce n’est pas ce que nous avons proposé, discuté, voté qui a pu exercer quelque influence sur les destinées de l’Empire. Semblables aux Conseils généraux, nous n’avons pu émettre que des vœux. Je ne sais même pas si l’on en a tenu compte.

Pendant que nous pérorions sur les attributions des maires et des préfets, pendant que l’on déniait au gouvernement la faculté de désigner les candidats législatifs qui désiraient ne le point renverser, on s’agitait en haut lieu pour des questions plus graves. La Constitution de 1852, sur laquelle on vivait depuis dix-huit ans, avait reçu de telles modifications qu’elle était devenue méconnaissable. Dans un pays de régime plébiscitaire, c’était un inconvénient : on pouvait dire au gouvernement actuel : « En vertu de quel droit es-tu ? Pour être, il te manque l’assentiment de la nation que tu n’as pas consultée… » En outre, les impérialistes autoritaires prétendaient que le peuple se souciait peu de liberté et n’aurait point ratifié les réformes accomplies ; de leur côté, les républicains affirmaient que la France, si elle était appelée à prononcer un verdict, n’hésiterait pas à condamner la forme monarchique à disparaître. Sur la question posée de la sorte, les dissidences étaient profondes.

Dès 1869, après les élections législatives qui, nettement, avaient exprimé des tendances libérales, Rouher avait proposé à l’Empereur de s’adresser directement à la nation et de conclure ainsi un nouveau pacte avec elle. C’était logique et c’était loyal. Le projet fut, sinon repoussé, du moins ajourné. Émile Ollivier le reprit pour son compte et crut naïvement en être l’auteur. En somme, la situation était faussée, le Corps législatif élu en 1869 avait pour mission d’origine d’appliquer la Constitution de 1852, déjà singulièrement amendée par le seul fait de sa durée ; or l’évolution du 2 janvier 1870 l’avait amené à faire mouvoir le régime parlementaire, et c’était là une charge pour laquelle il n’avait point été nommé. Son autorité en était compromise et il fallait la lui rendre entière, intacte, en la fortifiant par un bain de suffrage universel. Le plébiscite fut donc décidé, malgré l’opposition du groupe des députés irréconciliables, et l’on se mit à l’œuvre pour le faire réussir.

Parmi les propriétaires de journaux qui entrèrent en relations avec Émile Ollivier, pour lui apporter l’influence de leur publicité, j’ai su que Gibiat, Jeanty et Émile de Girardin avaient été des plus ardents. Émile de Girardin, dont le vrai nom était Émile Lamotte, que ses adversaires — et il en eut d’acharnés après son duel malheureux avec Armand Carrel — appelaient Émile dit Girardin, était un journaliste redoutable, sachant toujours tirer pied ou aile de n’importe quoi, polémiste vigoureux, très intelligent, rompu à toutes les arguties, ne faisant rien pour rien, dévoré d’une ambition qui n’a jamais été satisfaite, sans principes, rêvant le pouvoir et ne le saisissant qu’en songe. Gibiat et Jeanty s’en rapportèrent honnêtement à Girardin pour stipuler le prix de leurs services.

Girardin fut désintéressé, il fit la petite bouche, il prit des airs de vierge effarouchée et déclina, en rougissant, les offres qui lui furent faites. Il ne voulut rien pour lui, absolument rien, car son dévouement était platonique : seulement il réclama le portefeuille des Travaux publics pour son ami Arthur de La Guéronnière. Ollivier fit des promesses, mais rien de plus. Une fois les cérémonies du plébiscite terminées, Girardin revint à la charge et reçut pour réponse que le ministère des Travaux publics était en ce moment pourvu d’un titulaire dont l’on n’avait qu’à se louer. Deux jours après, les journaux des trois personnages entamèrent une campagne d’opposition contre Émile Ollivier, qui savait à quoi s’en tenir sur ses adversaires et qui néanmoins, pour les désarmer, nomma, au mois de juin, Arthur de La Guéronnière à l’ambassade de France à Constantinople.

C’était le mettre, c’était mettre du même coup Girardin, Gibiat et Jeanty au centre même des opérations financières les plus fertiles, car alors tout était à faire en Turquie, ports, télégraphes, chemins de fer, sans compter les emprunts, qui rapportaient cinquante pour cent.

Avant le plébiscite, en date du 23 avril 1870, Napoléon III lança une proclamation très nette et qui posait la question sans aucune obscurité. Il est difficile, après les événements dont lui-même, sa dynastie et la France ont été frappés, d’en relire certains passages sans être troublé par les ironies du destin. Écoutez : « Je m’adresse à vous tous qui, dès le 10 décembre 1848, avez surmonté tous les obstacles pour me placer à votre tête, à vous qui, depuis vingt-deux ans, m’avez sans cesse grandi par vos suffrages, soutenu par votre concours, récompensé par votre affection. Donnez-moi une nouvelle preuve de confiance. En apportant au scrutin un vote affirmatif, vous conjurerez les menaces de la Révolution, vous assoirez sur des bases solides l’ordre et la liberté et vous rendrez plus facile, dans l’avenir, la transmission de la couronne à mon fils. » À ces promesses qui, à l’heure où on les formulait, n’avaient rien d’excessif, l’avenir a répondu par la capitulation de Sedan, la captivité, la révolution, l’exil, la déchéance, la Commune, la mort en pays étranger, la fin tragique au Zoulouland et l’expulsion des princes portant le nom de Bonaparte.

Le succès du plébiscite dépassa toute prévision et la journée du 8 mai 1870 fut un triomphe. 7 350 142 oui opposés à 1 538 825 non et à 112 975 bulletins nuls purent faire croire que l’Empire était à jamais fondé et que la quatrième race venait de prendre définitivement possession du trône de France.

Comme toujours, Paris fut maussade, mais rien de plus, et une majorité de cinquante mille votes négatifs n’était point pour surprendre ceux qui connaissent l’esprit frondeur de la grande ville, où abondent les provinciaux mécontents. On en fut même étonné et l’on s’en applaudit, car l’on s’était attendu à une manifestation d’opposition bien plus imposante. Émile Ollivier rayonnait ; il rapportait à lui-même, il s’attribuait tout le résultat du plébiscite, exultait de joie, et la France, s’ouvrant à tous les espoirs, s’enivrait de toutes les illusions. Seuls quelques hommes prévoyants, dont j’étais le premier à railler les inquiétudes, remarquaient que, dans la proclamation impériale on parlait d’ordre, de liberté, de prospérité, de grandeur, mais que le mot de Paix n’était pas prononcé une seule fois. Ils en concluaient que, si nos affaires intérieures n’allaient pas trop mal, nos relations extérieures n’offraient point toute la sécurité désirable. On se moquait d’eux, et volontiers on les traitait d’oiseaux de mauvais augure. L’Empereur avait reçu les félicitations des corps politiques et de la diplomatie ; son flegme n’en avait pas été troublé ; mais, si l’on eût pénétré jusqu’au fond de son âme, on y eût constaté bien des angoisses. Ce qu’il nommait « les points noirs de l’horizon », il les avait vus, il les voyait encore.

La campagne de 1866, les victoires inattendues de la Prusse avaient donné un soubresaut à l’équilibre européen, dont l’axe semblait se déplacer pour s’infléchir du côté de Berlin. L’inconvénient pouvait devenir grave pour la France et l’on essaya d’y remédier. Ce serait excessif de dire que l’Empereur avait été trompé au cours des pourparlers que, depuis plusieurs années, il avait eus à ce sujet avec Bismarck, mais il s’était trompé sur la valeur de certaines insinuations qu’il avait prises pour des promesses et même pour des engagements. Lorsqu’il réclama le prix de sa complaisance, de cette neutralité bienveillante qui, dégarnissant nos frontières de l’Est, avait permis à la Prusse de porter toutes ses forces en Bohême, on fit la sourde oreille. À ses demandes d’une compensation, on feignit de ne point comprendre et on le joua, lors de l’affaire de l’acquisition du Luxembourg.

Dans les questions soulevées à propos des suites de l’écrasement de l’Autriche et de l’accroissement de la Prusse, la diplomatie impériale fut maladroite et témoigna une mauvaise humeur qu’elle ne devait qu’à ses fausses prévisions et aux illusions qu’elle avait nourries. À mesure que le mécontentement du cabinet des Tuileries s’accentuait, que l’opinion publique s’aigrissait, la Prusse, c’est-à-dire Bismarck, modifiait son attitude, qui, conciliante au début, était devenue ironique et enfin arrogante. Tout en déclarant que l’on désirait vivre en paix avec la France, on lui démontrait de toutes manières que l’on ne serait point fâché de se mesurer avec elle et que l’on se tenait prêt à faire bon visage au combat.

Le plus grand dérèglement de l’esprit — a dit Bossuet — c’est de croire les choses parce que l’on veut qu’elles soient. Ce dérèglement de l’esprit, Napoléon III l’avait eu, lorsque les hostilités furent sur le point d’éclater entre Vienne et Berlin. Il avait cru à des rencontres indécises qui lui permettraient d’intervenir en pacificateur écouté ; il s’était imaginé que, si l’Autriche était écrasée, il obtiendrait une rectification de frontière vers le Rhin et que la Vénétie, acquise enfin à l’Italie, produirait l’apaisement dans la question romaine, toujours irritante et plus épineuse que jamais, car elle avait été posée au rebours du sens commun. Toutes ces espérances, dont le « dérèglement de l’esprit » faisait des certitudes, s’évanouirent au bruit des fanfares triomphales de Sadowa, et, comme pour mettre un comble à tant de visées fausses, on arrêta à Nikolsbourg la Prusse victorieuse qui marchait sur Vienne et qui fut ulcérée d’avoir à subir une intervention qu’elle n’avait pas réclamée. On prétend qu’après avoir reçu la communication des dépêches françaises, qui substituaient les négociations diplomatiques aux opérations militaires, Bismarck se serait écrié : « Ah ! Gaulois ! tu te mêles de nos affaires ; je te retrouverai quand l’occasion sera propice ! »

Le résultat de la campagne fut diamétralement contraire aux prévisions des Tuileries ; non seulement la Prusse agrandie n’accorda aucune extension à nos frontières, mais elle intrigua de façon à être un obstacle à l’acquisition du duché de Luxembourg ; l’Italie reçut la Vénétie à titre de don courtois et n’en exigea Rome qu’avec plus d’insistance, car le seul moyen, disait-elle, de faire taire les ambitions de toutes les anciennes capitales de la Péninsule était de donner à celle-ci sa capitale historique, sans laquelle l’œuvre d’unification était à jamais compromise.

Les événements qui se succédèrent coup sur coup, et qu’aggravait encore la situation de notre armée au Mexique, exercèrent une triste influence sur l’esprit de Napoléon III. Il se découragea de lui-même et, pour la première fois peut-être, douta de son avenir. La confiance l’avait abandonné et ne lui revint plus. Je puis l’affirmer, car j’en ai eu la preuve. Au-dessus des grands guichets du Carrousel ouverts sur le quai, en face du pont des Saints-Pères, on avait installé un bas-relief en bronze représentant l’Empereur à cheval. Le bas-relief était médiocre, plus encore que celui qui le remplace aujourd’hui. Hortense Cornu en parla à Napoléon III et lui dit : « C’est très laid ; vous devriez faire enlever cela. » Il sourit de ce sourire mélancolique qui lui était familier et répondit : « Pour le temps que ça restera en place, il est inutile d’y toucher. » C’est Hortense Cornu qui m’a raconté le fait. Au prince Napoléon qui, avec sa brusquerie habituelle, lui disait : « Le nouvel escalier que votre architecte a construit au Louvre est affreux », il répondit : « Tu n’as jamais que des choses pénibles à me dire, ce n’est pas aimable, quand tu me vois dans une pareille déveine. »

C’était la déveine, en effet ; à la loterie de la Souveraineté, il ne tirait plus que de mauvais numéros. Il savait qu’il ne pouvait être qu’un empereur victorieux ; toute défaite devant l’ennemi entraînerait sa déchéance, et il pressentait que tôt ou tard la France et la Prusse se rencontreraient sur les bords du Rhin, près de ce fleuve des grands conflits dont les flots ont roulé tant d’armes brisées dans les combats. Or la guerre de 1866 avait démontré chez la Prusse une supériorité redoutable ; l’armement, la discipline, la science militaire, le nombre, résultat d’efforts intelligents et continus, avaient mérité la victoire aux armées du roi Guillaume ; l’armement, il était facile d’y pourvoir ; la discipline, la science militaire échappaient nécessairement à toute autre influence que celle des officiers ; restait le nombre qui, en France, était notablement au-dessous de celui des troupes de l’Allemagne du Nord, et qui devenait dérisoire si l’Allemagne du Sud se réunissait à l’armée que dirigeait M. de Moltke.

L’Empereur n’ignorait point cette infériorité qui, en présence de certaines éventualités, auxquelles il était sage de s’attendre, eût créé un péril inexorable ; il n’en avait fait mystère à personne ; il n’avait pas caché ses craintes, il les avait exposées au pays entier représenté par le Corps législatif, et le pays refusa d’adopter les mesures qui eussent pu le sauver, ou du moins atténuer le désastre. Napoléon III connaissait l’insouciance et la présomption françaises ; il savait que la France, dédaigneuse des forces ennemies, oublieuse des enseignements d’hier, se précipiterait dans l’aventure, sans se détourner pour interroger le passé, sans regarder devant elle pour apercevoir l’avenir, aveuglément, avec son vieil esprit chevaleresque qui ne pense même pas à compter les obstacles, dès que les clairons ont sonné l’appel aux batailles.

Il convient ici de s’arrêter pendant un moment, pour expliquer une des causes, sinon la cause primordiale de nos défaites, et de dire pourquoi, dès la première rencontre, la France a été numériquement inférieure à l’Allemagne, comme un est à trois. Or Napoléon Ier, qui s’y connaissait, a dit : « La victoire est toujours du côté des gros bataillons. » Si les gros bataillons n’ont pas été et ne pouvaient pas être de notre côté, la faute en est au Corps législatif, qui, au cours de la session de 1867, ayant à discuter une nouvelle loi militaire, l’amenda, la modifia, l’émascula si bien qu’elle devint plus qu’inutile, funeste. Cela est si vrai que, dès que la loi fut votée, Bismarck redoubla d’impertinence à notre égard.

En 1866, aussitôt après Sadowa, Napoléon III réunit une commission militaire et lui posa le problème à résoudre : donner à la France une armée de 1 200 000 hommes exercés, sans trop augmenter les charges du budget. L’économie du projet qui répond à cette question est celle-ci : sur la classe annuelle, qui est approximativement de 326 000 hommes, on aurait pris la totalité du contingent, soit 160 000 hommes, divisés ainsi : armée active 80 000 hommes, réserve 80 000 hommes. L’une et l’autre de ces classes eussent fourni six années de service. Avec les hommes libérés, on créait une garde nationale mobile, astreinte à un service de trois ans. Cette combinaison eût donné 1 230 000 soldats. C’était de quoi faire face à l’heure du danger. Ce projet, qui était patriotique et faisait simplement appel au dévouement du pays, dans son propre intérêt, modifié par le Conseil d’État, encore modifié par la commission, atténué par les discussions préparatoires, n’arriva qu’à la fin de 1867 devant le Corps législatif, pour revêtir sa dernière forme qui l’annihilait.

Il faut avoir le courage de lire dans le Journal officiel les discours qui furent prononcés à ce sujet ; rien n’est plus navrant que cette lutte du maréchal Niel, ministre de la Guerre, parlant au nom de la raison, de la réalité pratique et se voyant battu par les phrases d’une rhétorique humanitaire et sentimentale que les événements ont rendue meurtrière. En somme, de quoi s’agissait-il ? Pour le gouvernement, de donner à la France une force très sérieuse ; pour l’opposition, de désarmer le pouvoir central, sans se soucier des conséquences qu’une telle faute pouvait entraîner. L’opposition sortit victorieuse d’un débat où s’agitait le sort de la France, et la France en a succombé. Toute la discussion, où les journaux hostiles à l’Empire soutenaient énergiquement les députés de l’opposition, pourrait se résumer par ces deux apostrophes : Jules Favre : « Vous voulez faire une caserne de la France ! » Le maréchal Niel : « Prenez garde d’en faire un cimetière ! » Ils ont eu raison tous les deux dans leur prophétie de malheur. C’est parce que la France a été un cimetière qu’elle est une caserne aujourd’hui.

Les contradictions ne sont pas rares dans la vie des hommes ; les changements d’opinion les font naître, les événements les imposent. Celles qui frappèrent les députés, dont l’unique souci fut de combattre ce que l’on nommait alors la loi du maréchal Niel, furent étrangement et doublement singulières. Membres du Gouvernement de la Défense nationale, ils eurent à décréter, sans contrôle ni réserve, la levée en masse et l’armement général, pour sauver, de septembre 1870 à février 1871, une cause que leur impéritie ou leur hostilité systématique avait compromise dès 1867 ; adversaires du plébiscite de 1870, contre lequel ils luttèrent à outrance, ils se firent plébisciter à Paris, après la journée du 31 octobre, qui nous valut la continuation de la guerre, nous coûta deux milliards et nous arracha la Lorraine.

Après tant d’années, après quarante ans révolus, lorsque le sceau qui ferme ces papiers sera brisé, il est bon de rendre la parole aux morts, car leurs discours sont oubliés. Écoute-les donc, ô lecteur, les citations seront brèves, mais gardes-en le souvenir et qu’elles te servent de leçon lorsque tu entendras ces cymbales retentissantes que l’on appelle des orateurs politiques.

Jules Simon : « Ce qui importe, ce n’est pas le nombre des soldats, c’est la cause qu’ils ont à défendre. Si les Autrichiens ont été battus à Sadowa, c’est qu’ils ne tenaient pas à vaincre pour la maison de Habsbourg contre la patrie allemande. Oui, messieurs, il n’y a qu’une cause qui rendra les armes invincibles, c’est la liberté. » Et plus tard, au cours de la même discussion : « Le militarisme est la plaie de l’époque. Il n’y a pas d’armée sans esprit militaire, me dit-on ; alors nous voulons une armée qui n’en soit pas une. » Pendant la seconde partie de la guerre franco-allemande, le vœu de Jules Simon a été exaucé.

Jules Picard : « Je blâme le gouvernement qui a cédé à cette pensée, que j’ai discutée et désapprouvée dans d’autres circonstances, de chercher la force de la France dans l’exagération du nombre d’hommes. »

Jules Favre renchérit : « Soyez-en sûrs, nos véritables alliés, ce sont les idées, c’est la justice, c’est la sagesse. La nation la plus puissante est celle qui peut désarmer. »

Émile Ollivier dévoile, d’un seul mot, son ignorance de la constitution militaire de la Prusse, et, avec la conviction de ceux qui ne savent rien, il s’écrie : « L’armée prussienne est une armée essentiellement défensive » ; et ceci après la campagne de Bohême où l’ardeur et la précision de l’offensive avaient arraché un cri d’admiration à tous les hommes occupés des choses militaires.

Garnier-Pagès parle de la levée en masse qui nous a conduits jadis à Berlin ! On en sourit ; le bonhomme confond Valmy et Iéna ; il n’en continue pas moins sa harangue et ne manque pas d’emphase : « Chaque puissant, à son tour, vient nous affirmer que l’influence matérielle, l’influence de la force armée est la seule puissance. La vraie puissance, croyez-moi, c’est l’influence morale. »

Ernest Picard, qui cependant était un garçon d’esprit, revient à la charge et lâche cette bourde : « Dans la nouvelle loi, on s’est placé exclusivement au point de vue militaire, non au point de vue civil. » À ces lieux communs, dignes de la conversation de deux bas-bleus humanitaires et que tout homme se targuant de politique aurait dû répudier, vient s’ajouter la note grotesque. Elle est donnée par un certain de Janzé, qui avait pour spécialité de traiter les questions qu’il ne connaissait pas. Il ne veut pas que son patriotisme soit pris en défaut et le prouve : « Conservons nos contingents ordinaires, et si la guerre éclate, deux ou trois mois avant l’ouverture des hostilités, vous demanderez des soldats à la Chambre, et alors on vous en donnera deux millions, s’il le faut. »

Jules Simon reparaît encore et se tresse des couronnes que l’avenir ne tardera pas à faner. « J’espère, dit-il, que l’on nous rendra la justice de dire que toutes les fois qu’il a été question d’organiser ce que l’on appelle la paix armée, on nous a trouvés en travers de toutes les mesures proposées pour arriver à un but contraire à tous nos désirs, à toutes nos aspirations, à tous nos principes. » La sagesse des nations a dit : Si vis pacem, para bellum ; Jules Simon, qui semblait l’ignorer en 1865, doit le savoir aujourd’hui.

Je crois que ces turlutaines n’auraient point ébranlé l’opinion du Corps législatif, si le Corps législatif eût eu une opinion ; malheureusement, il n’en avait pas ; tout en étant dévoué au régime impérial, il se méfiait des ministres ; il était déjà tourmenté de velléités parlementaires, il subissait l’influence de Thiers, auquel il reconnaissait des aptitudes spéciales, surtout en ce qui concernait les choses de l’armée. On attendait, pour prendre une décision, que l’historien du Consulat et de l’Empire, qui avait raconté tant de batailles, compulsé tant d’effectifs, tant joué, dans ses livres, au stratège et au manœuvrier, expliquât sa façon de penser en ce grave sujet. Quelque intelligent qu’il fût, ou qu’il parût être, Thiers était un homme du passé ; au point de vue politique, il en était resté au système censitaire, à des majorités formées de deux ou trois voix, à la coalition contre le ministère Molé, à sa lutte contre Guizot, aux escarmouches de tribune qui avaient amusé le pays pendant le règne de Louis-Philippe ; au point de vue militaire, il s’était cristallisé dans l’étude des procédés d’autrefois ; il ne comprenait que les lentes opérations au cours desquelles les régiments se complétaient en recevant les recrues de leur dépôt ; en arrière du corps d’armée en marche, il préparait prudemment ses réserves et semblait toujours dire : « Nous avons bien le temps. » Comme les chemins de fer, les bateaux à vapeur, la télégraphie électrique, la diffusion et la liberté de la presse quotidienne n’existaient pas aux jours du Premier Empire, il n’en tenait pas compte et ne se doutait pas que, grâce à ces nouveaux éléments de rapidité et d’information, la guerre était devenue foudroyante et saisissait en six semaines les résultats qu’au siècle dernier elle n’obtenait pas toujours en cinq ou six ans.

Les députés consultaient et écoutaient Thiers, ainsi que les Grecs devant Troie s’inclinaient devant Nestor. L’intervention de Thiers dans la discussion de la loi du maréchal Niel fut néfaste ; les erreurs qu’il affirma et fit partager à la Chambre eurent une influence dont le pays même a été ébranlé jusqu’en son cœur. Il parla comme Épiménide eût parlé : « Les chiffres cités par M. le ministre d’État (Rouher) sont parfaitement chimériques. La Prusse nous présenterait 1 300 000 hommes, mais, je le demande, où a-t-on vu ces forces formidables ? La Prusse ? combien a-t-elle porté d’hommes en Bohême ? 300 000 environ ; c’est tout ce qu’elle peut mettre sur pied, pas un de plus ! Il ne faut pas se fier à cette fantasmagorie de chiffres ; ce sont là des fables qui n’ont jamais eu aucune espèce de réalité. Donc, que l’on se rassure ! notre armée suffit pour arrêter l’ennemi. Derrière elle, le pays aura le temps de respirer et d’organiser tranquillement ses réserves. Est-ce que vous n’aurez pas toujours deux ou trois mois, c’est-à-dire plus qu’il ne vous en faudra pour organiser la garde mobile et utiliser le zèle des populations ? » Rouher en effet s’était trompé en disant que l’Allemagne pouvait nous opposer 1 300 000 hommes ; le chiffre exact était 1 370 000. Lorsque Thiers a vu la France foulée par 900 000 Allemands, qu’a-t-il pensé de ces chiffres dont il raillait la fantasmagorie ?

Ce fut Thiers qui entraîna, pour la loi proposée, des modifications telles qu’elles équivalaient à un rejet. La garde mobile devint un instrument sans valeur, c’est-à-dire encombrant dans la défensive et nul dans l’offensive. Aux dispositions que j’ai citées plus haut, on en substitua d’autres, dont le maréchal Lebœuf a déterminé les inconvénients, lorsqu’en 1870 il disait au Corps législatif : « La garde mobile eût été une sorte de Landwehr ; ce projet, qui était celui du maréchal Niel, n’a pas prévalu, et la Chambre a préféré le second système qui n’autorisa que quinze réunions par an, à des jours différents et sous la condition expresse que les jeunes gens ne découcheraient pas. » Le maréchal Lebœuf avait raison, ce système était dérisoire ; on le vit bien au début de l’invasion. Le premier contact des mobiles avec les troupes allemandes se produisit, je crois, en avant de Vitry. Le général ennemi put écrire dans son rapport : « Nous avons rencontré quelques bandes de collégiens, qui ont été rapidement dispersées. »

Les orateurs qui recouraient à de si puérils arguments pour combattre une loi que les événements de 1866 rendaient indispensable n’avaient même pas le mérite de l’invention ; ils ne faisaient que copier, que répéter Robespierre, qui, à la veille de sa chute, le 8 thermidor, disait à la tribune de la Convention : « Ce n’est point par des exploits guerriers que nous subjuguerons l’Europe, mais par la sagesse de nos lois, par la majesté de nos délibérations, par la grandeur de nos caractères. » Il y aurait un livre curieux à faire, que j’indique aux écrivains futurs, sous le titre : « De l’influence de la rhétorique sur les infortunes de la France. » Ce serait, ou peu s’en faut, l’histoire du régime parlementaire. On ne s’en tint pas à la discussion générale de la loi ; tous les ans, 1868, 1869, 1870, on revint sur ce sujet, à propos des demandes de crédits du ministère de la Guerre. C’est en vain que le maréchal Niel adjurait le Corps législatif d’avoir pitié du pays ; il avait beau dire : « Vous pleurerez des larmes de sang, en reconnaissant votre imprudence… J’ai la conviction que dans quatre ou cinq ans vous éprouverez le plus grand regret… », rien n’éclairait des esprits prévenus qui se refusaient à toute lumière et restaient volontairement obscurs. Garnier-Pagès reprend la théorie de la force morale et Émile Ollivier ne se gêne pas pour dire : « Que la France désarme, et les Allemands sauront bien contraindre leur gouvernement à l’imiter. »

Malgré ses supplications, ses objurgations, le maréchal Niel est toujours battu ; son patriotisme éclairé, sa science militaire profonde et sérieuse ne peuvent avoir raison de cette philosophie de bas aloi qui consiste à remplacer les actes par des phrases et à s’affaiblir pour lutter contre la force. À Berlin, on ne perdait pas un mot de ces discussions et l’on regardait l’avenir avec confiance. Le maréchal Niel en mourut et fut remplacé par le maréchal Lebœuf. Lorsqu’en 1870 celui-ci discuta son budget devant la Chambre et demanda une augmentation d’effectifs qu’il considérait comme urgente, on lui répondit en lui imposant une diminution de 10 000 hommes dans le contingent annuel. Napoléon III dit : « C’est une fâcheuse économie. »


CHAPITRE III

L’INCIDENT HOHENZOLLERN



LA FRANCE DÉSARMÉE PAR LE POUVOIR LÉGISLATIF. — PRÉOCCUPATION DE L’EMPEREUR. — MISSION SECRÈTE DU GÉNÉRAL LEBRUN. — OPINION DU COMTE DE BISMARCK. — TUMULTE DANS LES RUES. — L’AFFAIRE VICTOR NOIR. — OÙ EN EST LA FRANCE APRÈS DIX-HUIT ANS DE RÈGNE. — À BADEN-BADEN. — DÉCLARATION D’ÉMILE OLLIVIER. — LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN. — EMPORTEMENT DE L’OPINION PUBLIQUE. — LE DUC DE GRAMONT ET ÉMILE OLLIVIER. — EXIGENCES DU GOUVERNEMENT FRANÇAIS. — PREMIER CONSEIL DES MINISTRES. — INTERVENTION DE L’IMPÉRATRICE. — JÉRÔME DAVID. — UN NOUVEAU MINISTÈRE EST PRÊT. — AU CORPS LÉGISLATIF. — CHANGEMENT DE FRONT. — SECOND CONSEIL DES MINISTRES. — SÉGRIS ET L’EMPEREUR PACIFIQUES. — COLÈRE DU MARÉCHAL LEBŒUF. — LE ROI DE PRUSSE ET BENEDETTI À EMS. — DÉPÊCHE MENSONGÈRE. — FAUSSE DÉCLARATION D’OLLIVIER. — LA DÉCLARATION DE GUERRE EST EXPÉDIÉE À BERLIN.



LES hommes dont j’ai cité les paroles, Jules Simon, Ernest Picard, Jules Favre, Garnier-Pagès, furent membres du Gouvernement de la Défense nationale, dont Thiers a été l’ambassadeur près des cours européennes ; ils ont porté le poids de la guerre, alors qu’elle n’était plus qu’une lutte sans espérance, qu’un effort sans résultat possible. Firent-ils un retour sur eux-mêmes ? Non pas ! Lorsque tout se fut écroulé, ils ne confessèrent pas leurs fautes et s’en repentirent encore moins ; mais, montrant à la France les ruines au milieu desquelles elle se cherchait en se débattant, ils lui dirent et lui répétèrent : « Vois où t’a menée le pouvoir personnel ! » Est-il possible, est-il supposable qu’ils aient été de bonne foi et ne s’apercevaient-ils pas qu’en cette circonstance le pouvoir personnel, prévoyant, actif à fortifier le pays contre un péril assuré, avait été désarmé, c’est le vrai mot, par le pouvoir législatif, dont les membres de l’opposition ne voyaient, dans l’Europe entière, qu’un seul ennemi qu’il fallait combattre et renverser : l’Empereur et l’Empire ?

Napoléon III ne se faisait aucune illusion à cet égard ; il savait que le coup d’État de Décembre et le régime qui s’en était suivi avaient suscité contre lui des haines implacables. J’ai su qu’il en était attristé et qu’il avait foi dans l’action du temps, dans la transmission de la couronne à son fils, pour apaiser les ressentiments dont il était l’objet et qu’il avait mérités. Tout en surveillant les inimitiés qui ne se dissimulaient plus, depuis que la liberté de la presse leur permettait une expansion sans danger, il regardait vers l’extérieur, car il prévoyait que de là viendrait le péril où pouvaient sombrer sa puissance et sa dynastie. Mis hors d’état de se défendre victorieusement, condamné, pour ainsi dire, à la défaite par les votes successifs qui avaient brisé entre ses mains l’instrument du salut et qui, chaque année, le contraignaient à réduire le nombre des soldats français en présence de l’accroissement continu des troupes allemandes, il comprenait que, si la France seule avait à supporter le choc des armées d’outre-Rhin, elle était perdue ; aussi cherchait-il des alliés qui, en cas de lutte, pussent faire une diversion utile et lui permissent de parer à l’inégalité des forces. Dans ce but, au mois de mai 1870, il confia une mission secrète au général Lebrun, qui était son aide de camp. À l’heure où j’écris ceci (5 septembre 1887), le mystère de cette négociation n’a pas encore été dévoilé, mais j’imagine que le général Lebrun l’a expliqué dans un livre qui, sans doute, sera publié après sa mort[118].

Voici comment j’ai eu connaissance du fait. Le 6 février 1879, j’ai déjeuné chez le général de Susleau de Malroy ; un seul convive, le général Lebrun, était avec nous. Les deux vieux officiers étaient intimement liés ; à peu près du même âge, attachés tous deux au corps d’État-Major, ils avaient fait campagne ensemble en Algérie, en Crimée, en Italie, et se complaisaient, pendant le repas auquel j’assistais, à se rappeler les incidents de leur vie militaire. La conversation, déviant par une pente naturelle, en était arrivée à se fixer sur la guerre franco-allemande, au cours de laquelle le général Lebrun, appartenant à l’armée de Mac-Mahon, avait défendu Bazeilles, tandis que de Malroy était resté enfermé dans Paris, où il était chef d’état-major du général Soumain. De Malroy se lamentait et se demandait par suite de quelle étourderie on s’était jeté dans une aventure si grave, sans s’être assuré du concours d’une autre puissance. Pour répondre à cette question, le général Lebrun raconta ce qui suit : j’en ai pris note, le même jour, en rentrant chez moi, et, sauf quelques détails que j’aurai omis ou mal compris, je crois pouvoir affirmer que mon récit est exact.

Le général Lebrun partit pour Vienne, à la fin du mois de mai ; sa mission était strictement confidentielle et il devait la dissimuler même à notre ambassadeur ; j’ignore s’il vit l’empereur d’Autriche, mais je sais qu’il entra immédiatement en rapport avec l’archiduc Albert[119], qui était quelque chose comme généralissime des armées autrichiennes. Le problème que le général Lebrun devait lui soumettre peut se formuler ainsi : « Dans le cas d’une guerre entre la France et la Prusse, si l’Autriche y prenait part, quel serait le plan de campagne qu’elle proposerait ? » À cette époque, l’Autriche, ulcérée de ses récentes défaites, humiliée d’avoir été rejetée hors de la Confédération germanique, dépouillée de son influence en Allemagne, attristée d’avoir perdu la Vénétie, ne rêvait que de revanche et regardait du côté de Berlin avec colère. Le gouvernement français ne faisait donc pas acte de présomption en comptant sur un concours efficace.

Si je ne me suis pas trompé sur le sens des explications, parfois trop techniques, que le général Lebrun donnait au général de Malroy, le point dont on avait été surtout préoccupé était celui de la mobilisation. La mobilisation prussienne était très rapide, on l’avait vu en 1866 ; la mobilisation française était plus lente, et la nécessité d’amener en ligne l’armée d’Algérie ne pouvait que la retarder encore ; la mobilisation autrichienne était pesante. Il était donc probable que le début de la guerre serait favorable aux Allemands, qui pourraient forcer la frontière de France avec un contingent plus considérable que le nôtre. Dans ce cas, le principal souci du commandant en chef des armées françaises devait être d’immobiliser devant Metz et devant Strasbourg le plus de troupes allemandes possible, afin de donner le temps à l’Autriche de réunir ses soldats et de se porter sur la Silésie. Ce plan fut écrit tout entier de la main même de l’archiduc Albert ; je ne me souviens pas si le général Lebrun en possède l’original ou la copie.

Ce n’était pas un traité, ni un engagement, ni même une promesse, ce n’était qu’un projet qui n’engageait ni la Burg[120], ni les Tuileries, et ce projet eût, sans nul doute, reçu exécution, si les circonstances à la fois diplomatiques et militaires que je raconterai plus tard n’y avaient mis obstacle. Il n’en est pas moins certain que, pendant que la maussaderie du pouvoir législatif semblait prendre à tâche de diminuer nos effectifs et d’affaiblir notre armée, l’initiative personnelle de Napoléon III s’efforçait de lier partie avec l’Autriche et de l’entraîner à faire une diversion qui, tout en lui pouvant devenir fructueuse, ne nous serait pas inutile.

Le comte de Bismarck — la guerre de 1870 n’en avait pas encore fait un prince — soupçonna-t-il cette mission secrète du général Lebrun ? Le fait est douteux, quoiqu’il ne se gênât guère pour regarder de près dans les chancelleries de Pétersbourg, de Vienne et de Paris. En tout cas, il n’en eût été que plus attentif à ce qui se passait en France, car il était convaincu dès longtemps, et ne se retenait point de le dire dans l’intimité, que la mauvaise humeur que l’on se témoignait de part et d’autre amènerait un conflit armé. Je tiens du comte Chreptowitch[121], qui, plusieurs fois, eut à remplir des missions particulières auprès du roi de Prusse, que, se trouvant à Berlin au mois de juin 1870, il avait dit à Bismarck : « Les malentendus qui divisent les Cabinets sont des plus insignifiants ; nulle difficulté n’en peut surgir et la paix me semble assurée pour longtemps. » Avec vivacité, Bismarck répondit : « Eh ! comptez-vous pour rien la présence du duc de Gramont aux affaires ? Avec un pareil homme, nul jour n’a de lendemain ; il est comme les taureaux, on n’a qu’à lui montrer le chiffon rouge pour qu’il se jette dessus. » Bismarck savait ce qu’il disait et le prouva. Lorsqu’il voulut engager la lutte contre la France, dont il connaissait l’infériorité militaire et les divisions intestines, il tabla sur le caractère du duc de Gramont et se fit déclarer la guerre, de façon à rejeter les torts sur la France et à mettre le droit de son côté ; ce n’était qu’une apparence, mais elle équivalait à la réalité et le monde en fut dupe.

Si, comme on vient de le voir, une sorte d’instabilité dans nos relations avec Berlin semblait faire prévoir de redoutables événements, la situation, non pas de la France, mais de Paris, n’était point sans offrir des indices d’un mécontentement entretenu par la faction des irréconciliables. Le ton de certains journaux était devenu excessif ; Le Rappel, fondé par Victor Hugo, Le Réveil, fondé par Delescluze, La Marseillaise, fondée par Henri de Rochefort, avaient dépassé toute mesure dès 1869 et s’étaient donné belle carrière sous le ministère Chasseloup-Laubat, qui n’avait toléré aucune poursuite contre la presse. Gustave Maroteau, un futur journaliste de la Commune, avait ressuscité Le Père Duchêne ; j’en retrouve dans mes paperasses le n° 5, 7 décembre 1869, et j’y lis deux articles immondes intitulés Pauvre Vieux et Elle, c’est-à-dire l’Empereur et l’Impératrice ; ce n’est pas à citer, même en latin.

On s’apercevait que la liberté concédée par l’Empire ne servait qu’à le combattre et à essayer de le porter bas. Il est, du reste, à remarquer qu’en France les gouvernements qui s’établissent sur la liberté et la reprennent périssent ; et que ceux qui s’établissent sur l’autorité et l’abandonnent périssent également ; on en peut conclure que, depuis un siècle, notre pays cherche sa forme gouvernementale et ne l’a point trouvée. Pour s’en convaincre, il suffit de compter les différentes phases — toujours définitives, mais toujours transitoires — par lesquelles notre pays a passé depuis 1789.

L’agitation de certains esprits mal satisfaits, inquiets et novateurs, avait éveillé quelques velléités de rumeurs dans la rue, qui avait pris sous l’Empire autoritaire une attitude apaisée qu’on ne lui connaissait guère. Les premières manifestations publiques, fort peu graves à la vérité et assez semblables à un tumulte d’écoliers, se produisirent à propos des élections complémentaires de 1869. La mode s’y était mise et l’on allait voir les groupes se former sur le boulevard Montmartre, sous les fenêtres de je ne sais plus quel journal. On chantait, on criait, on se bousculait ; la foule était considérable, en majeure partie composée de curieux ; il en venait des villes voisines et les chemins de fer amenaient des badauds qui sottement allaient s’exposer aux bourrades de la police. Lorsque la foule, devenue trop compacte, interrompait la circulation, une ou deux brigades de sergents de ville gourmaient les braillards et les dispersaient. Cela fit naître une industrie nouvelle ; des gamins ingénieux ramassaient les faux chignons que les femmes avaient perdus dans leur fuite et les allaient vendre à quelques perruquiers des faubourgs. Comme dans la bagarre on renversait des cabanes de marchandes de journaux, ces brouhahas furent appelés : l’émeute des kiosques.

Une seule fois, dans les premiers jours du mois de juin 1869, si ma mémoire n’est pas en défaut, les choses semblèrent prendre une tournure un peu plus grave. Le maréchal Niel vivait encore et était ministre de la Guerre. Déjà souffrant, irrité de tout ce bruit provocateur dont l’écho lui arrivait par les rapports de ses agents, agacé de la mansuétude de la police qui, par ordre, ne devait intervenir sérieusement qu’en cas de conflit, il voulut en finir une fois pour toutes et se rendit aux Tuileries. Il dit à l’Empereur : « Je vais faire sortir les troupes et envoyer quelques régiments de cavalerie balayer les boulevards ; il faut mettre ordre à ces perturbations quotidiennes et ne plus tolérer que l’on se joue ainsi de l’autorité de Votre Majesté. » Napoléon III, assez indifférent en somme à ce qui se passait, lui répondit : « Agissez comme il vous conviendra, mais ne faites rien sans avoir prévenu Piétri. » Le maréchal Niel donna ordre à l’aide de camp qui l’avait accompagné d’aller avertir le préfet de Police et de se rendre immédiatement après aux casernes du quai d’Orsay et de l’École militaire, pour mettre la cavalerie en mouvement et l’assembler sur la place de la Concorde.

Piétri — de qui je tiens le fait — écouta la communication qui lui était transmise et dit à l’aide de camp : « Je me charge de tout ; n’allez pas aux casernes. » L’aide de camp regimba ; il ne relevait que du ministre de la Guerre et devait exécuter les ordres qu’il en avait reçus. Piétri, tout en souriant, lui répliqua : « Je vous mets en état d’arrestation et je vous emmène avec moi aux Tuileries. » Dix minutes après, Piétri et l’officier étaient dans le cabinet de l’Empereur, où le maréchal Niel se trouvait encore. Piétri fut très net : « J’ai empêché l’aide de camp de faire sonner le boute-selle. À quoi bon des soldats ? Il n’y a même pas d’émeute ; il n’y a que des nigauds, des désœuvrés qui font du bruit ; mes sergents de ville et la garde municipale suffisent à réprimer tout désordre ; mes hommes ont l’habitude de la population parisienne et je réponds de tout. Si les soldats paraissent, je ne réponds de rien, parce qu’ils procéderont avec brutalité et tueront les curieux. » Le maréchal Niel insista ; Piétri tint bon. L’Empereur dit : « Je veux savoir à quoi m’en tenir. » Il demanda sa victoria, monta dedans et, au milieu de la foule, sans escorte ni gardes, alla se promener sur les boulevards ; on l’acclama et il fut l’objet d’une ovation des plus chaudes. Mais, dès que la voiture avait disparu, les sifflets et les cris recommençaient, tant ce peuple puéril est ému par un acte de crânerie, quitte à l’oublier immédiatement.

Quelques jours plus tard, après le 11 juin, la foule étant plus considérable et plus agitée que de coutume, on la fit cerner par la garde municipale, qui, grâce à un mouvement tournant opéré par les rues, enveloppa le boulevard. On arrêta un grand nombre de personnes qui furent conduites, pour subir un interrogatoire sommaire, à la mairie de la rue Drouot et au palais de la Bourse, où des commissaires de police étaient installés. L’arrestation fut maintenue pour beaucoup de perturbateurs, mais on eut à relâcher, non sans surprise, des sénateurs, des députés, un ambassadeur, des fonctionnaires et même quelques employés du château des Tuileries, qui étaient venus là pour « s’amuser ». Le bruit et le désordre attirent le Français, comme le miel attire les mouches.

La seule émotion populaire qui eût pu avoir de la gravité fut celle qui prit occasion de l’enterrement de Victor Noir. Connaît-on encore cette aventure ? Un journaliste d’origine corse, nommé Paschal Grousset, qui fut le ministre des Relations extérieures de la Commune, avec autant de succès que Jules Favre avait été le ministre des Affaires étrangères du Gouvernement de la Défense nationale, avait eu maille à partir, je ne sais plus pourquoi, avec Pierre Bonaparte, cousin de Napoléon III par Lucien, prince de Canino, dont il était le troisième fils. Ce Pierre Bonaparte, alors âgé de cinquante-cinq ans, était un personnage décrié, lourdaud, d’apparence brutale, ayant fait assez triste figure en Algérie dans la légion étrangère où il était officier, marié à une blanchisseuse ou à quelque chose d’approchant, tenu systématiquement éloigné des Tuileries, vivant d’une pension que l’Empereur lui faisait et n’ayant des Bonaparte que le nom et la violence.

Il avait échangé dans un journal des injures avec Paschal Grousset, qui, trouvant l’occasion bonne pour faire quelque tapage à son bénéfice, constitua des témoins et demanda une réparation par les armes. Les témoins étaient Ulric de Fonvielle, brave garçon de cervelle un peu brûlée, et Victor Noir, médiocre bohème, vivant de ressources peu avouables, fournies par sa sœur, et qui avait été le secrétaire de Jules Vallès, lequel, jouant sur son nom, ne l’appelait jamais que « mon nègre ». Le 10 janvier 1870, le jour même où Émile Ollivier devait se présenter pour la première fois, en qualité de président du Conseil des ministres, devant le Corps législatif réuni après les vacances du premier de l’an, Ulric de Fonvielle et Victor Noir allèrent chez Pierre Bonaparte, qui habitait une petite maison à Auteuil. Que se passa-t-il entre eux ? Il est difficile de le dire d’une façon positive. Des dépositions contradictoires et intéressées d’Ulric de Fonvielle et de Pierre Bonaparte, il semble résulter qu’une discussion s’éleva entre celui-ci et Victor Noir et que plus d’un gros mot fut échangé. Victor Noir était fort mal élevé, très vigoureux, assez habitué aux disputes qui se vident à coups de poing ; il est probable qu’emporté par la colère il frappa au visage Pierre Bonaparte, qui, exagérant l’état de légitime défense, le tua d’un coup de revolver.

La mort de Victor Noir — dont le nom véritable était Ivan Salmon — produisit dans Paris une émotion indicible. Pierre Bonaparte avait été immédiatement arrêté et incarcéré à la Conciergerie par ordre de Piétri ; mais cela n’était pas pour calmer des gens qui, à tout prix, voulaient être exaspérés et ne voyaient dans ce malheur qu’un incident propre à satisfaire leurs passions en discréditant l’Empire et la famille Bonaparte. Les têtes s’échauffèrent, on criait vengeance ; l’occasion parut propice pour essayer « une journée », et le monde irréconciliable se donna rendez-vous à Auteuil, où le cadavre de Victor Noir avait été déposé. La foule y fut énorme et peu respectueuse ; sur l’air di bravura de Charles VI, de Fromental Halévy, on chantait :

Mort au Tyran, jamais, jamais en France
Un assassin ne régnera !

Un assassin, c’était Napoléon III. On avait demandé à enterrer Victor Noir au Père-Lachaise ; l’autorisation ne fut pas accordée et l’ordre avait été donné aux appariteurs des pompes funèbres de le conduire au cimetière de Neuilly. Ceci ne faisait point l’affaire des énergumènes qui voulaient promener le corps dans Paris, selon les bonnes coutumes, à travers les Champs-Élysées, les boulevards, devant la population rassemblée, que l’on serait peut-être parvenu à soulever. Au moment où le corbillard quittait la maison mortuaire, le frère du ministre actuel des Affaires étrangères, Flourens, homme d’une rare intelligence, mais dont la tête détraquée entrait en folie au seul mot de révolution, Flourens voulut saisir les chevaux par la bride et forcer le char funèbre à prendre la route de Paris. Il en fut empêché ; par qui ? par Rochefort, qui savait que des dispositions militaires avaient été prises et qui était persuadé que l’on eût marché vers un écrasement certain, sans compensation. Entre les deux révolutionnaires, la lutte fut vive, l’homme d’action dut céder devant l’homme de plume, et le cortège s’éloigna vers le cimetière de Neuilly ; mais il ne se disloqua point et c’est en masse serrée qu’il se présenta à la barrière de l’Étoile et la franchit.

Des régiments d’infanterie et de cavalerie étaient en rang sur le Cours-la-Reine ; l’artillerie attelée occupait le palais de l’Industrie ; le jardin du palais de l’Élysée regorgeait de troupes ; tous les régiments, consignés dans les casernes, attendaient, l’arme au pied. La répression eût été terrible ; la désirait-on ? je ne sais, mais on l’eût exécutée sans merci et j’ai entendu exprimer le regret — auquel je n’ai su m’associer — qu’elle eût été évitée. Au rond-point des Champs-Élysées se tenait le maréchal Canrobert, au milieu de son état-major, ayant à ses côtés le ministre de l’Intérieur, Chevandier de Valdrôme, dont il devait recevoir les instructions. Le maréchal Canrobert est un des hommes les plus braves qui existent. Il était tellement ému de la responsabilité qui lui pouvait incomber qu’il ne trouvait point la palette de son étrier pour y mettre le pied et monter à cheval ; Chevandier de Valdrôme, un peu grotesque avec son habit noir, sa ceinture blanche et son chapeau de haute forme, sauta lestement en selle et attendit, calme et résolu, après avoir fait placer trois tambours devant lui. Sous les arbres, déjà obscurcis par le crépuscule, on entendait les commandements et le froissement des armes.

La foule, marchant en bon ordre et en rangs pressés, occupait toute la largeur de l’avenue des Champs-Élysées, escortée sur les bas-côtés par des sergents de ville impassibles sous les injures dont on les accablait. Du sein de cette masse d’hommes sortait une rumeur sourde et cadencée ; c’était le bruit des pieds frappant le macadam et accompagné par le mot assassin toujours répété sur l’air du rappel. Lorsque le groupe de l’état-major et la foule furent à vingt-cinq pas l’un de l’autre, Chevandier de Valdrôme commanda un roulement de tambours et lui-même fit la sommation : « Au nom de la loi, dispersez-vous. » Il y eut quelque hésitation, les derniers rangs continuant à avancer, tandis que les premiers s’arrêtaient. À la seconde sommation, le cri : « Halte ! halte ! » retentit au milieu de cette multitude, que la nuit faisait paraître toute noire ; avant la troisième sommation, la foule se désagrégeait, courant vers les quais, vers le faubourg Saint-Honoré, vers l’allée Gabriel, et désertait la chaussée même des Champs-Élysées, où un régiment de la garde venait de prendre position. Un soupir de soulagement s’échappa de bien des poitrines ; le sang ne coulerait pas.

L’Empereur était aux Tuileries, recevant à chaque instant les rapports sur les différents incidents de la journée. Il apprit de la sorte que la majeure partie du cortège révolutionnaire, qui avait été faire acte d’hostilité contre lui derrière le cercueil de Victor Noir, s’écoulait par les quais. Il se rendit chez son fils, qui habitait le pavillon de Flore, dont les fenêtres découvrent la Seine et le Pont Royal. Le Prince impérial prenait en ce moment une leçon d’histoire avec Ernest Lavisse. Napoléon III embrassa son enfant qu’il adorait, puis, sans mot dire, il alla se placer dans l’embrasure d’une croisée et regarda les groupes espacés, mais nombreux, qui défilaient sur les quais. Longtemps il resta silencieux, comme absorbé dans sa pensée et par le spectacle qui se déroulait sous ses regards ; puis, tout à coup, se tournant vers Ernest Lavisse, qui me l’a répété, il dit : « Si ces braves gens savaient combien il est facile d’entrer ici, nous ne coucherions pas ce soir aux Tuileries. » À l’heure où j’écris ceci (septembre 1887), Lavisse est chez moi ; je viens de lui lire le passage qui précède ; il en confirme l’exactitude et, parlant de l’Empereur, il ajoute : « Le pauvre homme ne croyait plus en lui. »

Il ne croyait plus en lui, c’est beaucoup dire, mais, en réalité, il était affaissé, souffrant ; son ardeur s’éteignait et son énergie avait des défaillances ; il se demandait sans doute s’il serait de force à dominer les périls qu’il pressentait ; on eût dit qu’il cherchait un terrain solide pour y mettre le pied et qu’il ne le trouvait pas. Lorsqu’il regardait derrière lui et revoyait ce règne dont il s’était tant promis, il s’apercevait que les événements suscités par la politique avaient eu des résultats contraires à ses prévisions. La guerre de Crimée, qui avait coûté tant d’hommes et tant d’argent, n’avait donné aucun accroissement matériel, et l’effet moral qu’elle avait produit s’était évanoui depuis longtemps ; les conquêtes et les suites de la campagne d’Italie, loin d’apaiser les ambitions italiennes, n’avaient fait que les surexciter, et le mot d’ordre légué par Cavour : « Rome capitale » lui rappelait que les peuples ne se souviennent pas, lorsqu’ils ont intérêt à oublier. La papauté criait à la trahison, se disait persécutée, entraînait l’Église dans son ressentiment et s’efforçait de créer des difficultés à celui qui avait permis qu’elle fût dépouillée ; l’Autriche, battue par la France, affaiblie dans son prestige et ses armes, n’avait pu résister à la Prusse, qui devenait une puissance incommode avec laquelle il fallait sérieusement compter ; l’expédition du Mexique était plus qu’un échec et le dénouement en faisait un désastre. Ainsi, à l’extérieur, tout semblait se dresser contre lui. À l’intérieur, la situation n’était point plus propice, et toutes les libertés qu’il avait concédées ou qu’il s’était laissé arracher lui devenaient hostiles et, contrairement à ce qu’on lui avait dit, à ce que peut-être même il avait cru, ébranlaient son trône, au lieu de le raffermir.

Il s’apercevait confusément qu’il avait menti à son principe et qu’il en périssait ; il ne pouvait être que despote, comme tout souverain issu d’un vote populaire et représentant la démocratie qui se couronne elle-même ; il était inhabile au rôle de monarque constitutionnel et parlementaire ; entre ses origines, sa raison d’être et les modifications que son pouvoir avait subies, il y avait une contradiction qui, tôt ou tard, deviendrait mortelle. Dans sa maison même, toute autorité lui était disputée. L’Impératrice, d’opinions arriérées, de propos inconsidérés, d’attitude railleuse, groupait les mécontents autour d’elle, se croyait appelée à jouer les Sémiramis, faisait des rêves de régence près de ses confidents et attendait avec impatience, dit-on, l’heure de saisir et d’exercer directement le pouvoir personnel.

Napoléon III voyait tout cela, et c’est ce qui lui faisait, m’a dit un des hommes qui l’ont le plus aimé, cette expression mélancolique, résignée, où, depuis, l’on a cru reconnaître la vision ou le pressentiment de l’avenir ; un mot étrange m’a été dit : « Il n’était plus que l’épave de lui-même. » L’image est éclatante de vérité. Au lieu de donner l’impulsion, c’est lui maintenant qui la recevait, et les mains qui la lui donnaient ne lui inspiraient que peu de confiance ; il ne savait trop où on le menait ; mais il était fataliste et, conservant quelque vague espoir au fond du cœur, il fermait les yeux et s’en allait, entraîné par un courant qu’il n’essayait même pas de remonter.

Émile Ollivier, devenu, en Conseil des ministres, le plus obséquieux des hommes, s’empressait d’accéder aux désirs manifestés par l’Empereur et redoublait d’effort pour satisfaire aux exigences du Parlement, où il trouvait la majorité qui lui assurait le pouvoir. J’ai toujours cru que si la guerre n’avait jeté l’Empire aux décombres et que, si Ollivier était resté longtemps aux affaires, on serait arrivé à une sorte de régime bâtard sans grandeur ni sécurité, analogue à celui qui a régi la France sous le règne de Louis-Philippe, après l’attentat de Fieschi et les lois de septembre 1835 qui en furent la conséquence. On eût maintenu le suffrage universel, que l’on eût dirigé dans des sentiers étroitement tracés ; mais la liberté de la presse eût été supprimée et le souverain eût repris en partie son pouvoir, à l’aide et à l’abri d’un ministère complaisant et complice. C’est vers un semblable état de choses qu’Ollivier s’acheminait insensiblement ; son infatuation l’y poussait ; il eût laissé gouverner derrière lui, croyant gouverner lui-même et, fatigué par les luttes incessantes, il les eût simplifiées, en les empêchant de se produire. Cette métamorphose n’eut point à se faire accepter et celle que l’on dut subir fut plus cruelle.

Cette année 1870, je quittai Paris plus tard que d’habitude. Je travaillais alors à un ouvrage assez considérable, intitulé : Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié du XIXe siècle. J’avais eu à étudier le mécanisme de l’Assistance publique et à visiter tous les établissements secourables dont elle a la charge ; cela m’avait pris beaucoup de temps et je n’arrivai que le 21 juin à Baden, où je me mis immédiatement au travail, utilisant les notes qu’avant mon départ j’avais recueillies sur les hospices de la vieillesse, c’est-à-dire sur Bicêtre et la Salpêtrière. Ce chapitre parut d’abord dans la Revue des Deux Mondes ; lorsque, deux ans après, je le réunis à d’autres pour former le quatrième volume de Paris, je fus forcé de m’arrêter, en corrigeant les épreuves ; car je suffoquais en me rappelant les angoisses que j’avais traversées, peu de jours après l’avoir terminé.

Baden était en plein éclat ; le tripot y attirait toute sorte de monde ; de la maison que j’habitais alors, dans l’avenue de Lichtenthal, à l’entrée de la vallée de Thiergarten, je voyais passer la fleur des pois des grands clubs d’Europe, en compagnie des donzelles de Londres, de Vienne, de Berlin, de Paris et de Stockholm. Les gens de plaisir étaient là comme chez eux et y menaient un train de vie peu placide. Je ne m’y mêlais pas, non point par excès de moralité, mais par horreur de la bêtise. En revanche, j’étais en commerce assidu avec la Forêt-Noire, qui me laissait causer avec elle et se montrait à moi dans sa merveilleuse nudité.

À cette époque, les puissances européennes entretenaient des agents diplomatiques dans les cours secondaires d’Allemagne, dont Bismarck n’avait point encore mis le portefeuille dans le sien. Le ministre plénipotentiaire de France auprès du grand-duc Frédéric[122] était un de mes anciens camarades de collège, le comte Laurent de Mosbourg, dont le père avait été, je crois, ministre de Murat à Naples. Le premier ou le second secrétaire était le vicomte Emmanuel d’Harcourt, qui devait, sous la présidence de Mac-Mahon, exercer une si considérable influence sur l’esprit du maréchal. C’était alors un grand garçon, maigre, leste, avec une petite figure spirituelle, perdue dans les broussailles d’une barbe rousse, quelque peu intempérant de langage, très orléaniste et ne s’en cachant guère.

Un jour, en nous promenant sous les chênes de Lichtenthal, nous en vînmes à parler du plébiscite ; il me dit : « Ma foi, j’ai voté non ! » Je ne pus m’empêcher de le regarder avec surprise. « Et votre serment ! » Il se mit à rire : « Bah ! c’est une formalité ; du moment qu’elle est imposée, j’ai dû m’y soumettre. » Brusquement je lui demandai : « Que pensez-vous de l’Empereur ? » Il répondit : « Je ne lui veux pas de mal ; mais s’il était nommé gardien de la maison de son oncle à Sainte-Hélène, je n’en serais pas fâché. » Le Second Empire fut servi de la sorte par presque tous ses fonctionnaires.

Le 30 juin 1870, Émile Ollivier, du haut de la tribune du Corps législatif, avait dit : « À aucune époque le maintien de la paix n’a été plus assuré qu’aujourd’hui. De quelque côté que l’on tourne les yeux, on ne découvre aucune question qui puisse receler un danger ; partout les Cabinets ont compris que le respect des traités s’impose à chacun, mais surtout les deux traités sur lesquels repose la paix de l’Europe : le traité de Paris de 1856, qui assure la paix à l’Orient, et celui de Prague de 1866, qui assure la paix à l’Allemagne. » Un proverbe turc dit : « Si tu portes un vêtement rose, prépare tes habits de deuil. » Le 3 juillet, de Mosbourg vint me voir dans la matinée et m’annonça que le trône d’Espagne était offert au prince Léopold de Hohenzollern qui l’acceptait. L’incident nous paraissait si peu grave que nous en rîmes. « Que va-t-il faire dans cette galère, le pauvre garçon ? Avant six mois, ses sujets l’auront reconduit à la frontière. » Et nous n’épargnâmes pas les considérations superflues sur les sottises de l’ambition humaine. Le soir, j’allai à la terrasse, devant la maison de conversation, là où l’on fait quelque musique, où l’on se promène, où l’on se rencontre, où l’on bavarde, où l’on apprend les nouvelles. Tout était calme, c’est-à-dire bruyant, et nul ne semblait se préoccuper de cette candidature qui surgissait spontanément ; loin de s’en inquiéter, on en souriait.

L’indifférence ne fut pas de longue durée et, dès le lendemain, on apprit, par dépêche affichée dans les salons du casino, que la presse parisienne témoignait un mécontentement unanime ; que l’on paraissait fort irrité contre la Prusse et que l’on ne se gênait pas pour « rappeler le comte de Bismarck à la pudeur ». J’avoue que je n’y comprenais pas grand-chose et je trouvais que nous avions la fibre patriotique bien susceptible. J’en parlai à de Mosbourg, qui était assombri ; la portée de son esprit n’avait rien d’excessif, mais il était de bon sens et avait longtemps, quoique en sous-ordre, pratiqué les affaires diplomatiques.

Ce qu’il m’a dit, je ne l’ai pas oublié : « Ça prend mauvaise tournure ; avec la polémique des journaux et les discussions de la Chambre, on va se laisser entraîner et l’on ira plus loin que l’on ne veut. Ce n’est ni Gramont, ni Ollivier qui seront capables de résister à un mouvement de l’opinion publique, ni même de le diriger. On ne connaît pas Bismarck ; il cassera tout, plutôt que de céder, même en ayant l’air de céder ; que le diable emporte la reine Isabelle et son Marfori[123] ; si elle ne s’était pas fait détrôner, nous n’aurions pas telle complication sur les bras. En somme, c’est un simple accroc qui se peut raccommoder ; il suffit d’avoir quelque sagesse et d’échanger des notes raisonnables. Mais voilà le malheur ; nous n’avons personne pour nous gouverner. » Je dis très vivement : « Et l’Empereur ? » Mosbourg me répondit : « Il n’est plus le même, et si l’on soulève la question du Rhin, l’Impératrice lui fera perdre la tête, car elle n’a pas d’autre marotte. » Puis, craignant sans doute d’en avoir trop dit, il ajouta : « Garde cela pour toi. »

Deux jours après, le 6 juillet dans la soirée, une dépêche nous apporta le résumé de la déclaration faite au Corps législatif par le duc de Gramont. Il le prenait de haut, de si haut qu’il en est tombé ; l’Empire aussi s’en effondra et l’on en put prendre son parti, mais la France, notre vieille France, en a été mutilée, et de ceci l’on reste inconsolable. Le duc de Gramont, maître diplomatique de notre pauvre pays, déclara que le gouvernement de l’Empereur ne souffrirait pas que, sans le consulter, une puissance étrangère plaçât un prince sur le trône d’Espagne et compromît ainsi l’honneur et la dignité de la France. À ce moment où la diplomatie devait employer toutes ses ressources et toute sa cautèle pour apaiser les esprits et arriver à un compromis honorable, on négligeait toute prudence et l’on faisait appel à la passion publique.

Émile Ollivier renchérit encore et, de sa voix vibrante, il s’écria : « Chaque fois que l’Europe a acquis la certitude que la France était fermement résolue à remplir ses devoirs légitimes, on n’a point résisté aux désirs de la France. » Le comte de Mosbourg avait raison ; on faisait des sottises. Tout concourut à précipiter le dénouement déplorable qu’il eût été si facile d’éviter : la note belliqueuse sonnée par tous les journaux, l’affolement public, le peu de sagesse du pouvoir législatif, l’inanité intellectuelle du ministère. Au sujet de ce dernier, Lord Malmesbury[124], à la page 373 du premier volume de ses Mémoires d’un ancien ministre, a prononcé une parole qui sera le jugement de l’histoire : « La maladresse dont ceux que Napoléon III avait choisis ont fait preuve, en présence des provocations de la Prusse, peut être considérée comme un exemple de la plus complète incapacité diplomatique dont on ait souvenance. »

On se rappelle sans doute avec quelle rapidité les incidents se succédèrent, mal compris et surtout mal interprétés. Le roi de Prusse était à Ems ; Benedetti, notre ambassadeur, y était également. Sur les observations qui furent transmises à Guillaume, Léopold de Hohenzollern déclina toute prétention au trône d’Espagne ; son père le prince Antoine, dont Paris s’est tant diverti, retira l’autorisation qu’il avait accordée. De son côté, le gouvernement espagnol, mal assis, agité par des factions hostiles, fort peu soucieux d’entrer en conflit avec la France, renonça au souverain qu’il avait choisi. C’était une satisfaction complète ; l’honneur — puisque l’honneur était en jeu — n’avait plus rien à réclamer ; on eût dû être content et remettre au rancart les canons, les discours, les chants patriotiques et tout le tralala dont on s’était volontairement assourdi. Il n’en fut rien, on exigea du roi de Prusse la promesse écrite que jamais il n’autoriserait un prince de sa maison à régner au-delà des Pyrénées ; c’était trop, c’était injurieux ; le roi Guillaume répondit que la renonciation de Léopold, approuvée par le père de celui-ci, était une garantie suffisante de ses intentions pacifiques et que, pour sa part, il n’avait aucun engagement à prendre. Cette réponse fut considérée comme un refus de tenir compte des réclamations de la France et la guerre fut déclarée.

Par Émile Ollivier, par Maurice Richard, par Piétri, par Conti, chef du cabinet de Napoléon III, j’ai su, dès mon retour à Paris, ce qui s’était passé et je le puis raconter. Je crois bien que c’est à la date du 12 juillet qu’il faut rapporter cet incident grave entre tous, mais cependant je ne le certifie pas[125]. On avait reçu la dépêche de Benedetti annonçant le retrait de la candidature Hohenzollern ; le Cabinet espagnol avait fait savoir qu’il l’abandonnait spontanément. Un Conseil des ministres fut tenu aux Tuileries, à 10 heures du matin, sous la présidence de l’Empereur, qui était venu exprès de Saint-Cloud. On lut les dépêches d’Ems et de Madrid ; elles parurent satisfaisantes ; l’incident fut considéré comme clos, malgré la mauvaise humeur manifestée par le ministre de la Guerre, qui était le maréchal Lebœuf ; c’est à peine si quelques observations furent produites ; la renonciation dans sa forme et son fond fut acceptée, car elle était jugée suffisante ; l’Empereur dit : « C’est la paix. » Les ministres se séparèrent avant onze heures et se donnèrent rendez-vous au Corps législatif à deux heures pour communiquer la bonne nouvelle qui, du reste, s’était déjà répandue dans Paris, dès le matin, et donna lieu à des spéculations désordonnées.

Entre midi et deux heures, la situation se modifia et l’on m’a dit — sans que j’aie jamais pu contrôler l’exactitude du renseignement — qu’elle se modifia sous l’influence et par l’intervention directe de l’Impératrice. Je ne serais pas surpris que la version méritât créance, car cette malheureuse femme, aussi futile en politique que dans la vie mondaine, déclarant depuis 1866 à qui voulait l’entendre que la France catholique ne pouvait supporter le voisinage d’une grande puissance protestante, s’engouant d’idées qu’elle était incapable d’approfondir, rêvait la conquête du Rhin, pour assurer la couronne à son fils. Répétant sans le savoir le mot qu’en 1807, à la veille d’Auerstædt et d’Iéna, la reine Louise avait prononcé devant Gentz, elle disait : « C’est ma guerre. » Ce fut sa guerre, en effet, si ce que j’ouïs raconter est vrai, comme je l’ai entendu affirmer par un des hauts fonctionnaires des Tuileries.

Le système inauguré par Émile Ollivier ne lui plaisait pas, elle le subissait à contrecœur et avec une arrière-pensée. La liberté n’était point pour convenir à son esprit étroit et absolu. Elle s’en moquait volontiers et les gens de son intimité faisaient chorus. Elle envisageait sans trouble l’éventualité d’une régence prochaine, pendant la minorité du Prince impérial, mais cette régence, elle désirait avoir à l’exercer dans des conditions de pouvoir peu contrôlé et surtout moins discuté par des parlements grognons. Au milieu des hommes qui l’entouraient et ne lui ménageaient pas les hommages, il en est un qu’elle avait distingué et avec lequel elle aimait à s’entretenir, car elle trouvait en lui l’écho de ses pensées et peut-être même de ses espérances.

Il était beau garçon, de mine hardie avec sa moustache noire et son regard provocant. Les théories qu’il émettait étaient claires : « Le pouvoir souverain ne peut se manifester que dans sa plénitude et ne doit jamais faire de concession. La France n’a qu’à signifier sa volonté à l’Europe et ne pas supporter même une contradiction. » Ce bravache, que l’on écoutait volontiers, s’appelait le baron Jérôme David ; il avait été officier ; actuellement, il était député de je ne sais plus quel arrondissement de la Gironde et l’un des vice-présidents du Corps législatif. Il était le filleul de Jérôme Bonaparte, l’ancien roi de Westphalie, et, disait-on, son fils. Loin de renier cette origine incorrecte, il en tirait vanité et lui devait, disait-on encore, une pension mensuelle de trois mille francs sur la cassette impériale. Le prince Napoléon le tenait à l’écart et, en toute occasion, le traitait avec un dédain affecté. Le frère légitime détestait le frère bâtard, qui le lui rendait bien, et c’est peut-être pourquoi l’Impératrice avait du goût pour celui-ci.

L’Impératrice apprit immédiatement le résultat de la délibération des ministres, elle en fut exaspérée. Elle fit expédier une dépêche à Jérôme David, qui se hâta d’accourir. « C’est une reculade ; nous ne pouvons la supporter, nous allons être la risée de l’Europe ; je dois à mon rang, au nom que je porte, je dois à mon fils de ne pas courber la tête sous l’humiliation que M. Ollivier veut nous imposer. C’est pis qu’une défaite devant l’ennemi : c’est la fuite. » Ce fut ce thème rapidement développé qui fit entrevoir à Jérôme David la chute d’Ollivier, un ministère pour lui, la dictature pendant la guerre, la victoire, et, en cas probable de régence, la direction ou, tout au moins, le partage du pouvoir. En moins d’une heure, il s’aboucha avec quatre ou cinq députés, s’entendit avec eux sur le mode de procéder, formula l’interpellation que l’on devait introduire le jour même, au cours de la discussion parlementaire et, accosté de Clément Duvernois, se rendit au Corps législatif pour racoler des adhérents, ce qui ne fut point difficile, car les esprits étaient surexcités jusqu’à l’aberration.

Lorsque Émile Ollivier arriva au Corps législatif, les couloirs et la salle des pas perdus regorgeaient de monde : députés, sénateurs, diplomates, journalistes étaient déjà là, commentant les nouvelles et discutant les résolutions du gouvernement avant de les connaître. On se précipita au-devant de lui, on l’entoura, on l’interrogeait : « Eh bien ? Eh bien ? » À très haute voix, il cria plutôt qu’il ne répondit : « Nous avons la renonciation du prince Hohenzollern ; tout est fini ; la paix est assurée. » Certes, il était de bonne foi, il venait de dire ce qu’il pensait, ce qu’il voulait. Deux heures plus tard, ce même homme raisonnable et pacifique, soufflant à tous poumons dans la trompette de Bellone, déchaînait sur la France l’ouragan et la dévastation. Pourquoi ce revirement subit et à quelle impulsion néfaste a-t-il obéi ? Il est difficile de le savoir et probablement ne le sait-il pas lui-même. Quoi ! tout est fini et sans transition, sans que nul incident ait été ajouté à ceux que l’on connaissait, que l’on avait étudiés, expliqués, acceptés ; voilà que tout recommence ! Ce serait à confondre l’esprit, si l’on ne savait que les artistes sont doués — affligés — de mobilité ; or Émile Ollivier était un artiste en paroles, rien de plus. Néanmoins, au milieu du chaos de ses impressions et de ses idées, on peut découvrir les motifs qui l’ont fait agir. Ces motifs sont complexes, car il est rare de rencontrer une âme qui soit mue par un sentiment unique.

Ollivier avait l’habitude des assemblées délibérantes ; il n’en ignorait ni les petites passions, ni les ambitions inavouées ; il les avait assez pratiquées pour savoir à quels signes on peut reconnaître l’approche des tempêtes parlementaires ; or ces signes qui précèdent et annoncent la perte des portefeuilles, il les avait remarqués et il avait deviné qu’un ministère d’action, bâclé dans la coulisse, était prêt à le remplacer et allait faire effort pour le renverser, en invoquant la gloire de la patrie, notre honneur compromis et notre prestige aux yeux du monde entier. Il sentit qu’on en voulait à son portefeuille et se résolut à faire litière de son opinion pour rester debout. Est-ce seulement afin de conserver le pouvoir qu’il agit de la sorte ? on serait imprudent de l’affirmer. Il savait, à n’en point douter, que le Cabinet prêt à se substituer à celui dont il était le chef ruinerait toutes les libertés qu’il avait données à la France ; en s’emparant de la dictature, sous prétexte de la guerre que l’on rendrait inévitable, il sacrifia la paix au désir de maintenir les réformes qu’il avait inaugurées ; en outre, il était convaincu que nous irions non pas à la bataille, mais à la victoire ; en cas de guerre, il devenait le ministre victorieux et restait inébranlable, car il eût rendu au pays les frontières du Rhin, si amèrement regrettées, si ardemment convoitées.

Ces deux motifs étaient suffisants à l’excuser à ses propres yeux, car il s’imaginait assurer du même coup sa situation, le système libéral et les destinées de la France. À ceci, je dois ajouter qu’il y avait en lui quelque chose de médiocre et de cabotin ; il voulait plaire et n’hésitait pas à s’approprier l’opinion d’autrui, lorsque cette opinion ralliait plus de partisans que la sienne ; on eût dit qu’il se penchait vers la voix publique pour la mieux entendre et la mieux répéter ; je l’ai vu plus tard à l’Académie française inventer, soutenir la candidature d’Oscar de Vallée et l’abandonner à la minute du scrutin, parce qu’il reconnut que les votes allaient se porter sur un autre concurrent. Toute sa vie il fut ainsi ; il ignorait qu’un homme politique qui ne sait pas être impopulaire ne sera jamais un homme d’État.

Quoi qu’il en soit, dans cette journée mémorable, Émile Ollivier, après s’être mêlé aux groupes dans les couloirs de la Chambre, après avoir affirmé que la paix était certaine, après avoir écouté les observations qui lui furent adressées et avoir recueilli les impressions parlementaires, n’était plus le même homme lorsqu’il prit séance ; son attitude était modifiée et semblait hésitante. Il avait causé pendant quelques instants avec Thiers, qui l’avait adjuré d’accepter simplement la renonciation du prince Hohenzollern et de ne pas exposer la France aux périls d’une guerre dont le résultat était incertain. Dans cette recommandation très sage et d’un patriotisme peu douteux, il n’avait vu qu’un piège ; or, en politique, il est de tradition d’écouter les conseils de ses adversaires et de ne jamais s’y conformer. L’assemblée était nerveuse ; l’opposition ne voulait pas de la guerre ; c’était une raison pour que le parti gouvernemental, alors très nombreux, en voulût. Ollivier monta à la tribune et, en quelques mots, expliqua que, le prince Antoine de Hohenzollern ayant retiré l’autorisation qu’il avait accordée à son fils d’accepter le trône d’Espagne, l’incident était terminé ipso facto.

La Chambre ne fut pas satisfaite et le fit voir ; l’argumentation dont on battit la théorie du ministère équivalait à ceci : le prince Antoine n’est en somme qu’un particulier, dont la volonté n’a aucune valeur diplomatique, et ne peut, sous aucun prétexte, exercer d’influence sur les relations de deux grandes nations ; la renonciation Hohenzollern n’aura d’importance que si elle est revêtue de la confirmation du roi de Prusse, qui s’engagera, par acte de chancellerie, à ne jamais permettre qu’un prince de sa maison soit appelé à régner sur l’Espagne. Ollivier riposta mollement. La Chambre fut indécise, ne se sentant pas apte à prendre une résolution, lorsque Clément Duvernois déclara qu’il allait interpeller le ministère sur les garanties qu’il comptait stipuler pour l’avenir. Immédiatement après, le baron Jérôme David déposait une interpellation « sur la lenteur dérisoire des négociations avec la Prusse ». C’était dire à Ollivier que nulle action diplomatique n’avait été engagée sur la question ; que les pourparlers avec les Hohenzollern étaient illusoires ; qu’une puissance comme la France ne se contentait pas d’une lettre particulière, qu’elle exigeait un contrat authentique et que lui, garde des Sceaux, président du Conseil des ministres, ne savait point son métier.

Après la séance, les ministres se rendirent à Saint-Cloud, où fut tenu un Conseil que présida l’Empereur ; pendant deux heures, on discuta. Napoléon III, triste, pacifique, ne cachait pas son opinion : demander un engagement pour l’avenir au roi de Prusse, c’était s’exposer à un refus certain, et le refus entraînait la guerre ; or cette guerre, il ne la jugeait pas imposée par les circonstances et il la croyait non seulement inopportune, mais périlleuse. Un seul ministre, Ségris, chargé du portefeuille des Finances, combattait pour la paix et demandait énergiquement qu’elle ne fût point troublée à propos d’une question qui jamais n’aurait dû sortir du domaine diplomatique.

Tous les autres ministres argumentaient à qui mieux mieux pour démontrer que, si la France n’en appelait aux armes, elle descendait au rang de puissance de second ordre. Le maréchal Lebœuf, presque furieux, disait : « Jamais on ne retrouvera si propice occasion de reprendre le Rhin ; nous sommes prêts, archi-prêts, nous avons huit jours d’avance sur la Prusse ; la lutte dût-elle durer deux ans, nous n’aurions pas un bouton de guêtre à acheter. » Après deux heures de discours, de ripostes, de violences, l’Empereur dit : « Je suis un souverain constitutionnel, je dois me soumettre à la majorité du Conseil. » Puis, attirant à lui une feuille de papier, il écrivit : « M. Conti, télégraphiez en chiffre à Fleury ; C’est la guerre. » Conti était chef du cabinet de l’Empereur ; le général Fleury était ambassadeur de France à Pétersbourg.

Le soir même, le duc de Gramont expédia par le télégraphe à Benedetti l’ordre d’exiger du roi de Prusse l’engagement de ne plus autoriser de nouveau la candidature du prince Léopold de Hohenzollern au trône d’Espagne ; c’était une mise en demeure qui, après la renonciation déjà accordée sans discussion, ressemblait à une insulte. Benedetti, fort ému, se présenta au roi Guillaume, qui était près de quitter Ems pour aller rejoindre la reine Augusta à Coblence. On a prétendu, et Bismarck qui s’est trompé volontairement — en un mot, qui a menti — a laissé croire que le roi de Prusse avait malmené notre ambassadeur et lui avait même fait interdire sa porte par un de ses aides de camp. Le roi Guillaume était un homme très bien élevé, de façons courtoises, incapable de manquer de politesse envers qui que ce soit, surtout envers un personnage revêtu du caractère diplomatique.

La vérité, que je tiens du prince Antoine Radziwill[126], qui était aux côtés du roi, est tout autre. Benedetti, assez embarrassé, fit sa communication. Le roi l’écouta et ne put dissimuler un geste de surprise ; il dit : « Je ne puis rien ajouter à ce que vous savez déjà ; mon gouvernement continuera les négociations qui pourraient être poursuivies. » Ce fut tout ; ceci se passait sur la promenade d’Ems ; le roi s’éloigna, après avoir donné une poignée de main à notre ambassadeur. Telle fut la scène dans laquelle Émile Ollivier et Gramont s’efforcèrent de voir une nouvelle injure pour la France. À cet égard, on peut s’en rapporter à Benedetti, qui, dans son livre : Ma Mission en Prusse, a écrit : « Il n’y eut à Ems ni insulteur ni insulté. »

Il se peut qu’Ollivier ait été de bonne foi, car les journaux allemands publièrent immédiatement une information dont je prends le texte dans le Tableau historique de la guerre franco-allemande (Berlin, chez Stilke et Van Muyden, 1871), afin d’être certain de ne pas attribuer à l’Allemagne un mauvais procédé qu’elle n’aurait pas eu : « Après que la nouvelle de la renonciation du prince Hohenzollern a été officiellement donnée au gouvernement français par celui de Madrid, l’ambassadeur français a fait demander au roi Guillaume de l’autoriser à télégraphier à Paris que S. M. le roi s’obligeait pour l’avenir à ne jamais donner son consentement aux Hohenzollern, dans le cas où ceux-ci reviendraient sur leur renonciation. S. M. le roi a refusé alors de recevoir encore une fois l’ambassadeur français, auquel il a fait savoir, par l’aide de camp de service, qu’il n’avait plus rien à lui communiquer. »

Cette note est inexacte, comme la plupart de celles que donnent les journaux qui n’ont aucun moyen de contrôle à leur disposition. On a intentionnellement interverti l’ordre des faits : le 12 juillet dans la soirée, Benedetti, muni du télégramme qu’il venait de recevoir, demanda audience au roi, qui lui fit répondre par son aide de camp qu’il le verrait le lendemain, à la gare, avant de partir[127]. L’information des journaux se trompait donc et se trompait sans doute à bon escient, car on a prétendu, et rien n’a démenti cette supposition, que cette note mensongère émanait de Bismarck, qui, connaissant à fond le tempérament français, pensait qu’une telle affirmation ne passerait pas inaperçue.

Le duc de Gramont ne demanda pas d’éclaircissements ; Émile Ollivier, devenu belliqueux jusqu’à l’absurde et ne vivant plus que dans le rêve des victoires prochaines, admit l’information sans même la discuter ; hélas ! il fit plus ; il la présenta au Corps législatif comme une note diplomatique, c’est-à-dire officielle, expédiée au gouvernement français par le Cabinet de Berlin. De la sorte, une erreur — un mensonge — de journal sans autorité, sans responsabilité, devenait une insulte méditée, adressée par le souverain de la Prusse au souverain de la France. La passion seule commandait, tout espoir d’un arrangement encore possible disparut et la guerre fut déclarée. Lorsque, le 15 juillet, Ollivier, forcé dans ses dernières allégations, fut contraint de lire à la tribune les télégrammes de Benedetti, Horace de Choiseul s’écria : « Mais on ne peut pas faire la guerre là-dessus. » Horace de Choiseul avait raison.

Ce fut le 15 juillet, vers six heures du soir, qu’en Conseil des ministres réuni à Saint-Cloud la déclaration officielle de guerre fut signée par l’Empereur, plus attristé que jamais et courbant les épaules, comme s’il eût déjà senti sa destinée s’écrouler sur lui. L’Impératrice eut un accès de joie folle, auquel succéda une crise nerveuse, accompagnée de larmes et de sanglots. Au lieu des palmes triomphales que jusqu’alors son rêve aimait à contempler, elle avait peut-être aperçu le linceul de la défaite. Elle ne fut pas la seule à avoir un pressentiment de l’avenir. Six ans après, en 1876, Ollivier m’a raconté son retour de Saint-Cloud en voiture avec le duc de Gramont. « Nous traversions le Bois de Boulogne ; il me sembla entendre le bruit des obusiers qui bombardaient Paris et voir les chevaux des uhlans attachés aux arbres. » Puis, levant les bras vers le ciel, comme pour le prendre à témoin de ce qu’il allait dire, il s’écria : « Je suis un voyant, moi ! » Voyant ou visionnaire ?

Je n’ajouterai qu’un mot pour faire comprendre avec quelle légèreté nos ministres conduisirent cette aventure Hohenzollern : la déclaration de guerre fut remise le 19 juillet 1870, à une heure et demie de l’après-midi, au comte de Bismarck ; c’est la seule communication officielle que le Cabinet de Berlin ait reçue du gouvernement français, depuis l’origine de cette affaire jusqu’au dénouement.



CHAPITRE IV

LA GUERRE



PRÉVISIONS SINISTRES. — ÉMOTION À BADE. — TOURGUÉNEFF. — SOUVENIR DU PONT DE KEHL. — LE GÉNÉRAL ET LA GÉOGRAPHIE. — ARRIVÉE À PARIS. — ENTREVUE AVEC OLLIVIER. — LA MALADIE DE L’EMPEREUR. — LES MOBILES DE PARIS AU CAMP DE CHÂLONS. — MÉDÉAH ET ANTIBES. — LES RÉTICENCES DU DUC DE GRAMONT. — DEUX NÉGOCIATIONS PARALLÈLES. — L’EMPEREUR DE RUSSIE. — MENACES DE LA RUSSIE. — LE COMTE VITZTHUM. — ENTREVUE AVEC L’EMPEREUR D’AUTRICHE. — NÉGOCIATIONS CONTRADICTOIRES DE L’ITALIE. — ABANDON DE LA FRANCE. — LA PROPOSITION DE L’ARCHIDUC ALBERT. — LA JOURNÉE DU 6 AOÛT. — LA FAUSSE NOUVELLE. — TROIS DÉFAITES SIMULTANÉES. — AHURISSEMENT DE LA FRANCE. — BAZAINE COMMANDANT DE L’ARMÉE SOUS METZ. — L’EMPEREUR, NI GÉNÉRAL, NI SOUVERAIN. — CONVOCATION DU CORPS LÉGISLATIF. — DÉMISSION DU MINISTÈRE DU 2 JANVIER. — ÉMILE OLLIVIER A PARDONNÉ À LA FRANCE !



ÀBADE, le télégraphe nous tenait au courant de toutes ces péripéties. Dès que j’avais compris que les cartes s’embrouillaient dans des mains malhabiles, j’avais été saisi d’angoisse, car je ne pouvais me faire aucune illusion sur l’état de l’armée allemande. Les communes sur le territoire desquelles je chassais depuis une douzaine d’années, Niederbühl, Rauenthal, Muggensturm, Œtigheim, Wintersdorf, forment ceinture autour de Rastatt, qui, tout en restant ville de guerre, a cessé d’être forteresse fédérale depuis 1866. J’avais donc vu manœuvrer, souvent au grand détriment du gibier, les troupes prussiennes qui y tenaient garnison, à côté des troupes badoises. Je les avais admirées bien des fois et je n’étais pas rassuré en pensant que nous allions nous heurter contre elles.

J’écrivis à un de mes amis, qui fréquemment approchait l’Empereur, une lettre où je ne cachais pas mes inquiétudes ; cette lettre, je ne l’ai pas, mais elle peut se résumer ainsi : « De politique qu’elle est encore, la guerre va devenir rapidement nationale ; d’un côté on voudra reprendre le Rhin, de l’autre on fera effort pour ressaisir l’Alsace et la Lorraine ; il ne faut point se dissimuler la gravité de la situation ; c’est l’aventure la plus grave que la France aura courue dans ce siècle ; je n’en excepte ni 1814, ni 1815. » J’indiquais le nombre d’hommes que l’Allemagne pouvait mettre en ligne, car je ne doutais pas que les États du Sud ne fissent cause commune avec la Prusse ; je parlais de la discipline, de l’instruction du soldat allemand, de la science de ses officiers, et je terminais en disant : « Si nous n’avons pas, comme entrée de jeu, 300 000 hommes solidement massés, si derrière eux, à portée de contact, nous n’avons pas une réserve de force égale, il faut ne pas faire attention à la candidature Hohenzollern. » J’ai toujours regretté de n’avoir plus le texte de cette lettre, car les événements lui ont malheureusement donné la valeur d’une prophétie.

Le ministre de France, de Mosbourg, était consterné, mais il gardait bonne attitude, et le soir nous nous promenions ensemble sur la terrasse, ayant l’air de causer de choses indifférentes, mais troublés du présent et inquiets de l’avenir. Baden s’était vidé, comme par enchantement ; tout le monde s’était sauvé, sauf quelques pauvres diables qui, ayant tout perdu au jeu, étaient retenus parce qu’ils ne pouvaient payer leur aubergiste.

Dans le pays même, l’effarement était au comble ; à chaque minute, on s’attendait à voir apparaître les pantalons rouges ; dès la nuit venue, les bourgeois de la ville, armés de fusils de chasse, faisaient patrouille au long des routes et battaient la Forêt-Noire sur les chemins qui conduisent vers Strasbourg. La France s’était lancée avec une telle impétuosité qu’on l’avait crue prête et plus armée qu’elle ne l’était. On avait pris pour un acte d’habileté ce qui n’était qu’un effet de l’inconséquence de notre caractère.

Dès le 15 juillet au soir, nous avions eu, par le télégraphe, connaissance de la déclaration de guerre ; le 17 dans la matinée, je reçus la visite du baron de Gœler, qui était directeur, c’est-à-dire préfet de la ville. Après que nous eûmes échangé quelques lamentations, il me demanda ce que je comptais faire et brusquement me pria de ne point quitter Baden ; l’invitation était pour me surprendre et je ne le cachai point ; il me dit alors sans circonlocution que le pays était terrifié à l’idée que les spahis et les turcos allaient arriver, pour tuer les hommes, égorger les enfants et violer les femmes. Je fis de mon mieux pour rassurer ce fonctionnaire effaré, qui m’adjura de lui garder le secret sur sa démarche ; je le lui promis et je lui ai tenu parole ; ce n’est pas y manquer que de divulguer cette historiette longtemps après sa mort. Le même jour, ou la veille, je rencontrai le prince de Fürstenberg[128], qui me dit : « Je m’en vais chez moi pour y recevoir les Français. » La résidence du prince est située au sommet de la Forêt-Noire, à Donaueschingen, à la source même du Danube ; au milieu du mois d’août, tout le monde, dans le grand-duché de Bade, s’attendait à voir arriver l’avant-garde de l’armée française.

Le 19 juillet, je rencontrai Tourguéneff, qui, arrivant de Russie, avait traversé Berlin, où il avait séjourné pendant quelques heures. Il me dit que jamais il n’avait vu un enthousiasme pareil, que toute maison était pavoisée, que la population était sur pied ; que chaque soldat qui passait était acclamé et que l’on jurait de ne s’arrêter qu’à Paris. Je connaissais Tourguéneff et j’avais pour son talent une admiration sans réserve ; l’homme me plaisait moins, malgré son extrême douceur et son esprit ; je remarquais en lui une sorte de soumission extérieure qui n’était pas de bon aloi ; son caractère m’inspirait des doutes et je savais en outre qu’il aimait peu la France, où cependant il avait toujours été chaleureusement accueilli ; je dirai le mot, tout pénible qu’il est : je sentais qu’il la méprisait ; en revanche, il admirait l’Allemagne et son cœur était avec elle.

Je compris cela aux réticences de sa conversation, plutôt qu’aux opinions qu’il émettait, car il n’aimait point la lutte ouverte et ne manquait pas de malice pour l’éviter. Il m’avait parlé de l’enthousiasme de Berlin avec une chaleur où j’avais cru deviner quelque intention agressive. On est volontiers chauvin en pays étranger, et surtout en pays ennemi. À ma question : « Que pensez-vous de l’issue de la guerre ? », il répondit : « C’est bien douteux et j’ai peur pour vous. » Cette façon de voir était exactement la mienne, mais je ne me tins pas de riposter : « Mon cher, quand on a eu l’honneur de battre les Russes, on ne craint pas d’être battu par les Prussiens. » Nous nous sommes souvent revus depuis, et jamais nous n’avons fait la moindre allusion à ces paroles aigrelettes.

Le vendredi 22 juillet 1870, Laurent de Mosbourg quitta Bade, accompagné, si je ne me trompe, par un chambellan du grand-duc. Le lendemain, je partis. Deux amis, qui, depuis plus de trente ans, vivent auprès de moi, et quatre domestiques composaient déjà un groupe de sept personnes auquel seize femmes françaises demandèrent à se joindre. Nous ne pouvions rentrer en France que par un détour assez long, le chemin sur Strasbourg, le chemin sur Bâle étant interceptés, tous les wagons étaient réquisitionnés pour le transport des troupes. Nous prîmes route à travers la Forêt-Noire, vers Wildbad, d’où nous devions gagner la Suisse par la voie ferrée du Wurtemberg. En voitures, suivies de chariots portant les bagages, nous avions l’air d’une troupe d’émigrants ; on avait encore de la gaieté ; mais, si j’en juge par moi, j’imagine que l’on essayait de s’étourdir. Arrivée à Romanshorn le 25 dans la journée, notre bande se dispersa, chacun tirant de son côté. Le soir, j’étais à Zurich, et là j’apprenais que les hostilités avaient commencé. La garnison française de Strasbourg avait bombardé et incendié la petite ville ouverte de Kehl, où les Strasbourgeois aimaient à venir boire de la bière le dimanche. Le pont qui reliait les deux rives du Rhin et qui portait si allégrement les convois lancés à toute vitesse avait été détruit.

Ce ne fut pas sans amertume que je me rappelai que, lorsqu’il fut inauguré, au printemps de 1860 ou de 1861, un banquet avait réuni dans la grande salle de la conversation à Bade des journalistes allemands et français ; on avait trinqué, fraternisé, et l’on s’était même un tantinet grisé. À cette occasion, et pour célébrer la construction du pont de Kehl, un couplet fut fait ; l’auteur, je crois, était un rédacteur du Siècle, nommé Labedollière, qui excellait aux chansons. De ce couplet qu’on s’en allait chantant dans l’avenue de Lichtenthal et dans les brasseries, je n’ai retenu que les deux vers de la fin ; il ne faut pas oublier, pour en bien comprendre le trait, que le pont avait été bâti de compte à demi par l’Allemagne et par la France :

L’Allemand fait le tablier,
Le Français fournira les piles.

Lorsque je pense à cette hâblerie, et j’y pense souvent, cela ne me fait pas le cœur gai.

La Suisse, qui fut admirable pour nous, lorsque l’armée de Bourbaki, abandonnée par Jules Favre, aux préliminaires de l’armistice de Versailles, chercha un refuge sur son territoire, était alors fort irritée contre la France, qu’elle qualifiait de nation agressive et bataillarde ; je m’en aperçus à l’accueil qui nous fut fait dans toutes les villes que nous eûmes à traverser. Je partis de Lucerne le 29 ; je rentrai en France par Pontarlier, et à minuit j’étais à Dijon, où le train fut arrêté pendant une heure à cause d’un encombrement de la voie. Je me promenais sur le quai de la gare, lorsque je rencontrai le général D…, que je connaissais. Il allait prendre le commandement d’une division de cavalerie déjà rendue par étapes aux environs de la frontière. La confiance du général était imperturbable : une bataille, puis une promenade militaire jusqu’à Berlin ; en se hâtant un peu, on y arriverait pour célébrer le 15 août, qui est la fête de l’Empereur.

Tout en bavardant, je lui dis : « Le dépôt du ministère de la Guerre vous a-t-il expédié vos cartes ? » Que de fois sa réponse m’est revenue au souvenir ! Il se mit à ricaner et, en goguenardant, il me répondit : « Ah ! vous voilà bien, messieurs les savantasses ! Les cartes, la géographie, la topographie, c’est un tas de foutaises qui ne servent qu’à embarbouiller la cervelle des honnêtes gens. La topographie en campagne, voulez-vous que je vous dise ce que c’est ? Eh bien ! c’est un paysan que l’on place entre deux cavaliers ; on lui dit : « Mon garçon, tu vas nous conduire à tel endroit et l’on te donnera un petit verre de ratafia avec une belle pièce de cent sous ; si tu te trompes de route, voilà deux particuliers qui te casseront la tête à coups de pistolet… » Ce n’est pas plus malin que ça et je m’y connais, car ce n’est pas d’aujourd’hui que je fais la guerre ; je n’ai jamais eu d’autres cartes géographiques que celles-là et ça m’a toujours réussi. » Je ne répliquai point et je changeai de conversation. Le convoi était près de partir ; je remontai dans mon wagon ; je me tenais debout devant ma portière. « Au revoir, mon général, et bonne chance ! » Il me fit un signe de la main, comme le train s’ébranlait, et me cria : « Adieu, géographe ! » Je ne l’ai pas revu ; il mourut au début de la campagne, emporté par une fièvre pernicieuse.

J’arrivai à Paris, le 30 juillet 1870, précisément quarante ans après la révolution de Juillet, que j’avais vue commencer place Vendôme devant le ministère de la Justice, et je revenais pour assister à une révolution moins sanglante que son aïeule, mais de formidable conséquence. Paris était joyeux ; on y chantait La Marseillaise, Le Rhin Allemand, Le Chant des Girondins et puis je ne sais quelle turlutaine de circonstance où l’on disait :

Ah ! Guillaume, ah ! mon gros papa,
Tu vas tomber le nez dans ton caca.

Cela faisait rire ; les gamins braillaient cette ordure sur le boulevard ; on en était obsédé. L’esprit de la population était très exalté. Ceux qui, depuis la défaite, ont dit que le peuple n’avait pas acclamé la guerre se sont trompés, involontairement ou non. L’idée d’une lutte avec la Prusse a été très populaire. Tout mauvais cas est niable, je le sais, mais non pour l’historien qui s’efforce de ne point sortir de la vérité et qui parle si longtemps après les événements qu’on ne peut le soupçonner de subir d’autre impulsion que celle de l’esprit de justice. Les bandes qui parcouraient les rues en criant : « À Berlin ! » étaient sincères. L’âme belliqueuse de la vieille Gaule était en elles ; il est dans la nature des Français de dresser l’oreille au bruit du tambour et de frémir de joie à la sonnerie des clairons.

Je sais qu’il y eut une contre-manifestation, mais si minime, en nombre si disproportionné, que je n’en parlerais pas si plus tard on n’en avait voulu tirer parti dans l’intérêt d’une mauvaise cause et si elle n’avait été suscitée dans un but exclusivement politique. Dans la faction intransigeante et dans certains groupes orléanistes, on ne doutait point des victoires de l’armée française, mais on était persuadé que l’Empereur en profiterait pour ressaisir toute l’autorité dont il s’était départi en faveur du Corps législatif. C’est pourquoi, sur les boulevards et sur la place Vendôme, quelques troupes d’hommes, que du reste la population huait et faisait taire, ont crié : « Vive la paix ! » Des personnages très mêlés au mouvement politique de cette époque, Jules Simon, Eugène Pelletan[129], le comte d’Haussonville[130], Peyrat[131], Langlois[132], ne me l’ont point caché et disaient couramment : « S’il est vainqueur, nous sommes perdus. » Aucun d’eux ne croyait à la défaite. L’esprit de parti est implacable et peut-être n’est-il implacable que parce qu’il est aveugle.

Le lendemain de mon retour à Paris, le dimanche 31 juillet, je fus surpris de recevoir dans la matinée un billet d’Émile Ollivier qui me disait : « Je désire causer avec vous ; vous seriez aimable de venir me voir à une heure. » Je fus exact ; des ordres avaient sans doute été donnés, car on m’introduisit immédiatement auprès du garde des Sceaux, que je trouvai toujours le même, marchant sur les nuages et crevant le ciel de sa tête. Ces gens-là sont heureux ; lorsque leur entreprise réussit, ils s’en attribuent exclusivement l’honneur ; si elle échoue, ils accusent les destins, les hommes et les dieux, mais l’idée de s’accuser eux-mêmes ne leur vient jamais.

Je restai deux heures en tête-à-tête avec Ollivier, arpentant l’allée droite du jardin de la chancellerie, qui est bordée par le mur des communs de l’hôtel de l’État-Major. La lettre que j’avais écrite de Baden avait été remise à l’Empereur, qui l’avait communiquée à Émile Ollivier, qu’elle avait offusqué : « Vous voyez noir, me dit-il ; l’habitude de vivre une partie de l’année en Allemagne vous a donné sur ce pays des idées fausses ; vous le croyez fort, il n’est que gros ; vous avez eu tort d’inspirer à l’Empereur des doutes sur l’issue de la campagne. » Je répondis que Napoléon III était beaucoup mieux renseigné que je ne pouvais l’être et que c’est probablement à cause de cela qu’il avait tant hésité à déclarer la guerre. Textuellement, et si étrange que paraisse la réponse, Ollivier répliqua vivement : « C’est vrai, il ne voulait pas la guerre, mais il est si bon qu’il me l’a accordée, quand il a vu que je la désirais. » Je fus tellement abasourdi de ces paroles que je gardai le silence ; cela du reste était facile avec Ollivier, qui trouvait intéressante toute conversation où il était seul à parler.

Et il parlait, il parlait, se grisant à ses phrases, emporté dans un songe, me montrant la France victorieuse, dictant la loi à l’Europe, acclamée par les peuples et devenue le phare sur lequel l’univers fixerait les yeux. Pendant qu’il reprenait haleine, je lui dis brusquement : « Mais à quoi croyez-vous donc ?… » Il s’écria : « Je crois à l’effondrement de l’Allemagne. » Une tristesse profonde m’avait envahi et je ne pus m’empêcher de lui dire : « Et si c’était l’effondrement de la France ! » Il s’arrêta, me regarda avec des yeux irrités et, me posant la main sur l’épaule : « Vous n’aimez point votre pays, vous ne savez pas l’aimer : quand on l’aime, on le croit invincible ; invincible, il l’est, et c’est un crime d’en douter ; si vous l’aimiez comme je l’aime, vous seriez certain de son triomphe. La Prusse est perdue ; nous n’avons qu’à étendre le bras pour saisir Berlin. »

Nous avions repris notre promenade et il me disait : « Non, jamais je n’admettrai que nos petits chasseurs, qui ont le pied cambré, que nos grands cuirassiers de Lorraine, que nos chapards d’Algérie et nos vétérans du Mexique soient vaincus par ces lourds Allemands, gonflés de choucroute et de bière, lents à se mouvoir, pleurnichards et dont le pied plat est rebelle aux marches prolongées ; par les rapports que je reçois, je sais que l’Allemagne est consternée, tandis qu’en France l’enthousiasme est indescriptible. » Je lui demandai si les engagements volontaires étaient nombreux, il répondit : « À Paris seulement, nous en avons plus de cent mille. » Il se trompait ou voulait me tromper.

Je lui parlai du prince Napoléon, qui, parti le 2 juillet sur son yacht, pour aller jusqu’à Arkhangelsk, apprit la déclaration de guerre à l’île de Tromsoë, franchit six cents lieues en cinq jours et vint se mettre à la disposition du ministre de la Guerre, dont il ne put obtenir un commandement. Le prince Napoléon fit venir Ollivier au Palais-Royal, ne lui ménagea pas les reproches, et lui dit, avec sa brutalité de langage habituelle : « Êtes-vous fou de faire la guerre pour de pareilles niaiseries et de jouer le sort de la France à propos d’une candidature au trône d’Espagne ; avez-vous donc oublié que l’Espagne nous a toujours porté malheur ? » Ollivier ne fut pas en reste et riposta : « Si, en présence du mouvement national, nous n’avions pas accepté la lutte contre la Prusse, c’est à coups de pied au derrière que l’on vous eût chassés, vous, votre famille et toute la dynastie. » La parole me sembla tellement exagérée que je n’y crus qu’à moitié ; elle me fut textuellement confirmée le lendemain par Maurice Richard.

Certes, la riposte d’Ollivier au prince Napoléon était excessive, et cependant je n’oserais affirmer qu’elle ne fût l’expression de la vérité. Il est certain qu’en présence des incidents faussés, dénaturés, amplifiés par la presse, par la tribune, par le bavardage des oisifs, la passion publique était arrivée au paroxysme et qu’il y aurait eu danger de lui refuser satisfaction. Aurait-on poussé le mécontentement jusqu’à la révolte ? c’est possible. En tout cas, l’Empereur serait resté déconsidéré, sans autorité morale, et le Corps législatif lui eût enlevé ses prérogatives, les unes après les autres, jusqu’au jour où, le jugeant inutile, il l’eût prié de s’en aller. Il est pénible de parler ainsi en ce moment. Je le reconnais, mais il faut avoir le courage de ne manquer ni de bonne foi, ni de probité.

Je le répète : cette guerre de 1870, dont on a fait retomber toute la responsabilité sur Napoléon III, lui a été imposée par la nation, à laquelle le duc de Gramont avait révélé des faits que la diplomatie seule aurait dû connaître, tant que la solution n’en était point définitive. Du reste, le pouvoir personnel et le pouvoir parlementaire n’ont rien à se reprocher, rien à s’envier ; ils sont également coupables, le premier d’avoir fait la guerre du Mexique, le second d’avoir exigé la déclaration de guerre à la Prusse.

Il y avait deux heures que je causais avec Ollivier, ou plutôt que je l’écoutais, lorsqu’on vint lui annoncer que Vandal était dans le salon d’attente. Or Vandal était alors directeur général des postes ; je sais ce que parler veut dire, et je me retirai, comprenant que le portefeuille du cabinet noir était apporté au garde des Sceaux, dont la seule présence à la tête du gouvernement aurait dû mettre fin à tous les abus. Comme je sais que les abus sont immortels, je n’en fus pas surpris. Dans le second volume de mes Souvenirs littéraires (1883), j’ai écrit : « Le lendemain de mon retour, je fus appelé chez un assez haut personnage que je n’ai pas à nommer ; la conversation fut longue et m’affligea, car j’avais affaire à un homme qui ne soupçonnait rien des armées allemandes, ni de leur discipline, ni de leur esprit. Au moment où je prenais congé, mon interlocuteur me dit : « Revenez donc me voir dans deux ou trois jours, il y a une question dont je voudrais m’entretenir avec vous. » Désirant n’être pas pris au dépourvu, je demandai : « Laquelle ? » Il répondit : « La question des frontières : la Sarre, la Meuse, le Rhin, la Moselle ; tout cela est un peu confus dans ma tête. » Je rentrai chez moi ; on me dit : « Comme vous avez l’air triste ! » Le personnage que je n’ai point nommé n’était autre qu’Émile Ollivier. Que de fois, repensant à cette scène, je me suis souvenu de la phrase de Commines : « Dieu ne peut pas envoyer une plus grande plaie à un État qu’un prince ignorant. »

Le 23 juillet, des lettres patentes avaient conféré la régence à l’impératrice Eugénie, et Napoléon III, emmenant avec lui le Prince impérial, son fils, était parti pour le grand quartier général, installé à Metz. Or ce que l’on n’avait pas dit, ce que l’on avait caché comme un secret d’État, c’est que quinze jours auparavant, c’est-à-dire le 7 juillet, les docteurs Nélaton, Ricord, Fauvel, Corvisart et Germain Sée, réunis en consultation, avaient examiné l’Empereur et avaient constaté un délabrement général de sa santé, produit par une affection dont plus d’une fois déjà il avait souffert. Nélaton, en le sondant, avait reconnu la présence d’une pierre assez forte dont l’accroissement rapide était à redouter. Ceci explique bien des choses, sans les excuser.

Dans certains états maladifs, le raisonnement subsiste, la volonté est abolie ; on voit ce qu’il faut faire et l’on n’a plus l’énergie de le faire. Ce fut le cas de l’Empereur, qui ne voulait pas la guerre et qui la laissa déclarer, parce qu’il n’eut point la fermeté d’imposer silence à ses ministres. L’« observation » résultant de la consultation fut rédigée sans ménagement par Germain Sée. Napoléon III n’en eut même pas connaissance ; la note, contresignée par tous les médecins, fut remise à l’Impératrice, qui la lut, ne le communiqua point et la serra dans un meuble dont elle portait toujours la clef sur elle. Au lieu du repos, du calme, des soins destinés à préparer une opération que l’on recommandait, on laissa le malade partir pour l’armée, où l’attendaient nécessairement les fatigues, les soucis et la plus lourde des responsabilités. Désemparé, sujet à des souffrances que tout effort exaspérait, ce malheureux pouvait à peine diriger la paix et il saisissait la direction de la guerre.

L’Allemagne a été victorieuse, mais il est juste de reconnaître que jamais bonne fortune semblable n’a été offerte aux hasards des batailles. Un souverain, général en chef, malade ; une régente faite d’ignorance et de frivolité, un ministère où la légèreté le disputait à l’outrecuidance, une armée dont l’infériorité numérique seule était une cause d’insuccès, un pays divisé par les factions, de prétendus alliés prêts à se dérober et se dérobant : le roi Guillaume eut la partie belle ; il en profita ; c’était son droit, mais vraiment le combat fut engagé dans des conditions trop inégales. L’Allemagne n’en a pas moins ressenti un prodigieux orgueil, et cela se comprend car on dirait que vaincre la France, c’est vaincre plus qu’une nation.

Dès le début de la campagne, avant même que le premier coup de fusil eût été tiré, on put comprendre qu’une partie de la population rechignerait au devoir. L’armée avait été divisée en plusieurs corps, dont le sixième corps, réuni au camp de Châlons, était placé sous le commandement du maréchal Canrobert, qui était un homme irréprochable. Sa bonté, son courage, les actions d’éclat qui avaient marqué les étapes de sa carrière, commencée en 1828, l’abnégation dont souvent il avait donné l’exemple par respect pour la discipline, tout, jusqu’à une certaine emphase de parole et d’attitude, l’avait rendu populaire dans l’armée. Les soldats l’aimaient, se racontaient la prise de Zaâtcha, l’hiver devant Sébastopol, la dignité avec laquelle Canrobert avait repris le commandement d’une division sous les ordres de Pélissier ; ils savaient qu’il s’inquiétait d’eux, de leur bien-être, de leur sécurité, que jamais il ne s’était ménagé, ainsi que ses blessures en faisaient foi, et, trouvant en lui un esprit chevaleresque et compatissant, ils l’avaient surnommé : « Gonzalve de Cordoue ». J’ajouterai que par sa vie privée, autant que par sa vie militaire, par les qualités qui affirment la supériorité morale, nul plus que lui n’était digne de respect. Il eut à recevoir au camp de Châlons, à instruire, à façonner pour la guerre les gardes mobiles de Paris. Ce fut une dure besogne, si difficile que l’on peut dire qu’elle était à peine ébauchée, lorsque la guerre prit fin.

Gouailleurs, indisciplinés, spirituels de cet esprit de trottoir parisien qui saisit le côté comique des choses les plus sérieuses et les plus terribles, d’une moralité apprise au comptoir du marchand de vins, pillards, effrontés et menteurs, ils apportèrent, au milieu d’une armée en formation, des éléments de dissolution dont Canrobert fut effrayé. Il fit réunir les gardes mobiles, afin de les passer en revue, de leur faire une allocution et de les amener à des sentiments meilleurs. Le maréchal avait alors soixante et un ans ; pour les adolescents qu’il allait inspecter, c’était un vieillard, un vieillard glorieux devant lequel tous ces jeunes fronts auraient dû s’incliner. On le traita de vieille baderne, de vieille vadrouille, de vieux mannequin, on lui cria qu’il était le porte-coton de Badinguet, et tout un bataillon, le quatrième je crois, demanda à retourner à Paris. Ce ne fut pas une insurrection, mais ce fut un scandale, où dominaient les clameurs : « À Paris ! À Paris ! »

Le maréchal était consterné ; il s’arrêta et dit : « J’ai l’oreille un peu dure et j’entends mal ; vous désirez que je vous conduise à Berlin, je ne demande pas mieux. — Non ! non ! à Paris ! » Un orateur se détacha du bataillon et déclara que les gardes mobiles avaient pour mission de défendre la ville où ils étaient nés et non point d’aller combattre à l’armée active, ce qui était l’affaire des soldats. Le maréchal Canrobert l’a dit : « C’était une troupe n’offrant aucune garantie et animée d’un très mauvais esprit. » Les mêmes causes produisent les mêmes effets, et les mobiles de Paris se conduisaient, en 1870, au camp de Châlons, comme les volontaires s’étaient conduits en 1792. On n’en parlera pas moins encore des braves mobiles et des héroïques volontaires ; cela est naturel, les gens instruits savent l’histoire, les ignorants acceptent les légendes ; c’est pourquoi la légende étouffe l’histoire et lui survit.

J’ai appris ce qui s’était passé au camp de Châlons et les insultes qui avaient accueilli le maréchal Canrobert, par un enfant que j’aimais beaucoup et qui faisait partie du contingent des mobiles parisiens. Il était le beau-fils d’Amédée Achard[133] et se nommait René-Jean François. C’était un garçon vaillant, n’aimant point la guerre, mais résolu à faire son devoir honnêtement et sans défaillir. Il était fort écœuré du milieu dans lequel il était forcé de vivre. Ses compagnons insubordonnés, se plaignant de la nourriture, du coucher, de la fatigue, volant dans les fermes pour alimenter la « popote », perdant leur temps à la cantine, où ils se grisaient de propos grossiers et de conduite dissolue, n’étaient point pour plaire à un jeune homme de vingt-deux ans, bien élevé, qui venait de sortir de l’École centrale avec le brevet d’ingénieur civil.

Dès qu’il eut appris la défaite de Wœrth, il se résolut à quitter ces soldats de maraude, qui n’iraient point de bon cœur au feu ; il accourut à Paris et signa son engagement au troisième régiment de zouaves, qui appartenait au corps d’armée commandé par le maréchal Mac-Mahon. Je cite ce fait secondaire pour faire comprendre non pas le désordre, mais l’insouciance qui régnait alors dans l’administration attachée à de vieux usages que l’état de guerre ne parvenait même pas à modifier. Lorsque René eut signé son engagement, on lui dit : « On va vous remettre votre feuille de route, afin que vous receviez votre équipement et votre numéro matricule. — Où est le dépôt ? — À Médéah. » René fit un bond, déclara qu’il s’engageait pour aller se battre en France et non pour aller voyager en Algérie. On lui répondit que, s’il consentait à payer son costume et son accoutrement, il serait immédiatement dirigé sur son régiment en campagne. Quelques jours après, il était vêtu en zouave et partait.

Il rejoignit l’armée la veille de l’affaire de Sedan, se battit, fut fait prisonnier, s’évada, traversa la Belgique, rentra à Paris et courut au bureau de recrutement pour se réengager dans le quatrième de zouaves, que le général Vinoy avait ramené intact. On lui donna sa feuille de route pour le dépôt, qui était non plus à Médéah cette fois, mais à Antibes. René en fut quitte pour acheter un nouveau costume, resta à Paris et fit partie de la petite troupe de 60 000 hommes qui fut à tous les combats et s’y montra héroïque. Il m’avait raconté l’histoire de son premier engagement au troisième de zouaves et je me rappelle en avoir pris texte pour faire, dans le Journal des Débats, un article qui demandait qu’un dépôt fictif fût organisé à la suite de tout régiment en guerre. Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’il n’en fut que cela.

Ces prodromes n’étaient point satisfaisants ; aucune nouvelle n’arrivait de l’armée, on en était surpris. Le mot du maréchal Lebœuf : « Nous sommes prêts, archi-prêts », avait été répété ; on en avait conclu que nous n’aurions qu’à marcher pour franchir la frontière ; on s’imaginait que l’on ne voulait pas faire connaître les mouvements de notre armée, qui certainement manœuvrait dans le Palatinat bavarois, et peut-être même de l’autre côté du Rhin. Les reporters de journaux s’empressaient d’aller rejoindre le quartier général ; ils y allaient comme à une partie de plaisir. Jamais je n’ai vu pareille illusion ; la confiance était tellement profonde, tellement universelle, que je finissais, malgré que j’en eusse, par en être pénétré. On croyait qu’il n’y avait qu’à se montrer pour vaincre.

Je m’étais arrêté à lire, sur une muraille, la proclamation dans laquelle l’Empereur disait : « La guerre sera longue et difficile. » Un homme s’écria près de moi : « Longue et difficile ! En voilà des bêtises ; dans un mois nous serons à Berlin. » Émettre un doute eût paru criminel. On parlait de nos alliances avec une raideur d’affirmation qui ne supportait même pas l’expression d’un doute ; on colportait les paroles prononcées par le duc de Gramont, et de jour en jour on s’attendait à apprendre l’entrée en ligne des Italiens et des Autrichiens. Le 15 juillet, dans la soirée, une commission parlementaire était réunie pour entendre les ministres ; le duc de Gramont se fit attendre et, arrivant enfin, il s’excusa de son retard. « J’avais chez moi, dit-il, les ambassadeurs d’Autriche et d’Italie ; j’espère que la commission ne m’en demandera pas davantage. »

Metternich et Nigra s’étaient en effet rendus au ministère des Affaires étrangères, mais isolément, l’un après l’autre, et sans avoir concerté leur démarche ; tous deux virent Gramont en tête-à-tête et sans s’être donné le mot ; ils lui tinrent le même langage ; ils ne vinrent pas lui dire : « Nous voilà, disposez de nous », mais ils lui dirent : « Votre précipitation nous paralyse ; à quoi bon, dans quel but, courir au-devant de la bataille ! Négociez, traînez le temps ; nous ne sommes pas prêts ; avant que nous ayons pu nous mettre sur le pied de guerre, des semaines se passeront ; il est sage, il est peut-être prudent de ne pas laisser les événements nous gagner de vitesse, afin que nous puissions y prendre part. » Ces conseils, le duc de Gramont les avait écoutés avec une courtoisie qui cachait de l’impatience ; et la réticence, un peu trop diplomatique, de l’allusion qu’il fit de son entrevue avec les représentants des gouvernements d’Autriche et d’Italie était de nature à faire croire à des alliances qui, en réalité, n’existaient pas.

Plus tard, bien après l’effondrement, le duc de Gramont a plaidé pro domo sua, dans diverses brochures, qu’il signait du pseudonyme d’Andréas Memor. Il a prétendu qu’il avait été joué par l’Autriche, qui s’était engagée à faire cause commune avec la France contre l’Allemagne et qui, au dernier moment, l’avait abandonnée. On a protesté à Vienne contre ces allégations et l’on a accusé le duc de Gramont de se tromper volontairement ; on a eu tort ; il a pu être de bonne foi, car il y eut deux négociations distinctes que je suis en mesure de faire connaître et dont une, celle qui est restée secrète, explique l’erreur d’Andréas Memor.

Dès que l’on sut à Vienne — et on l’apprit immédiatement — que la France se disposait à faire un casus belli de la candidature Hohenzollern, le comte de Beust, premier ministre de la monarchie austro-hongroise, consulta les chefs de l’État-Major, qui déclarèrent que six semaines au moins leur seraient nécessaires pour être prêts à entrer en campagne. Le comte de Beust envoya tout de suite à Paris deux hommes de confiance, dont l’un était Julian Klaczko[134], bien connu des lecteurs de la Revue des Deux Mondes, et qui alors remplissait les fonctions de conseiller aux relations extérieures d’Autriche. C’est lui qui m’a raconté les détails de son entrevue avec le duc de Gramont, dont nulle considération ne put éveiller la prudence. À toutes les observations qui lui étaient adressées, il répondait qu’ayant charge de l’honneur de la France il ne devait, sous aucun prétexte, le laisser exposé aux fantaisies de M. de Bismarck et que, dût-il aller seul au combat, il irait. Rien ne pouvait l’engager à introduire une action diplomatique à laquelle l’Europe s’associerait, ce qui permettait, au moins, de grouper en face de la Prusse des forces devant lesquelles il lui faudrait réfléchir.

Le dernier mot de l’entretien en donne le sens complet et le résume. Comme les envoyés autrichiens insistaient encore, le duc de Gramont répondit : « Vous ne voulez pas vous associer à nos victoires, soit : libre à vous ; mais nous sommes bons princes et nous vous en laisserons profiter. » Klaczko m’a dit que son compagnon et lui s’étaient arrêtés sur le palier du grand escalier de l’hôtel des Affaires étrangères, et qu’après avoir échangé quelques paroles ils avaient été pris d’un rire nerveux qui s’était terminé par un flot de larmes. Ils comprenaient que la défaite de la France entraînait forcément, et pour de longues années, la soumission de l’Autriche à la Prusse ; Vienne ne remuerait plus sans l’autorisation de Berlin.

Pendant que les envoyés du comte de Beust étaient à Paris, la situation de l’Autriche était déjà modifiée ; sa sécurité n’était plus indemne ; sa liberté d’action était compromise, pour ne pas dire annihilée. L’empereur de Russie venait de manifester sa volonté, qui ne nous était point favorable. Plusieurs motifs, qu’il convient de rappeler sommairement, ont dicté sa conduite en 1870 ; le principal est peut-être la vénération affectueuse qu’il professait pour son oncle le roi Guillaume de Prusse, mais, en dehors de cette cause, purement sentimentale, il y avait en lui un fonds de rancune tenace contre la France et contre l’Autriche. Contre la France, il se souvenait avec amertume du discours intempestif que le prince Napoléon avait prononcé au Sénat en 1863 à propos de l’insurrection polonaise, discours dont la portée fut grave, car il amena un rapprochement immédiat et une entente éventuelle entre les cours de Pétersbourg et de Berlin. Il se souvenait également qu’un attentat avait été dirigé contre lui, en 1867, lorsqu’il était à Paris, pendant l’Exposition universelle, et que le jour où il visita le palais de Justice, l’avocat Floquet, actuellement (1887) président de la Chambre des députés, lui cria : « Vive la Pologne, monsieur[135] ! »

Envers l’Autriche, que la Russie avait sauvée en intervenant à main armée et à main victorieuse contre l’insurrection hongroise de 1848-1849, ses griefs étaient d’un ordre exclusivement politique ; il ne lui pardonnait ni son inaction pendant la guerre de Crimée, ni sa complicité latente avec le soulèvement polonais de 1863, au cours duquel la Galicie avait servi de lieu de ravitaillement et de recrutement pour les révoltés. Donc il aimait le roi Guillaume, boudait la France et gardait mauvais vouloir à l’Autriche. Il en résulta que sa neutralité, bienveillante pour l’Allemagne, malveillante pour Napoléon III, fut oppressive pour l’empereur François-Joseph.

Il prescrivit à son ambassadeur à Vienne de signifier au comte de Beust que, pour un bataillon que l’Autriche mobiliserait sur la frontière de Silésie, la Russie mobiliserait un régiment sur les frontières de Galicie. C’était péremptoire, et de ce moment l’armée austro-hongroise fut condamnée à l’inaction. Le comte de Beust, édifié par l’État-Major sur la lenteur des préparatifs militaires, retenu dans ses velléités d’intervention par la déclaration de l’empereur Alexandre II, se le tint pour dit, et, quoiqu’il eût le cœur irrité contre la Prusse qui avait asservi la Saxe, sa patrie réelle, et rejeté hors de la Confédération germanique l’Autriche, sa patrie d’adoption, il se résigna à n’être que spectateur du combat prochain. Il écrivit au prince de Metternich, son ambassadeur à Paris, qu’il eût à prévenir Napoléon III que l’Autriche, pour les motifs qu’il énumérait, était forcée de se désintéresser de la lutte près d’éclater entre la France et l’Allemagne. Metternich, qui, dans ses conversations avec l’Empereur, dans ses causeries intimes avec l’impératrice Eugénie, avait sinon promis, du moins fait espérer un concours empressé, resta perplexe et ne se hâta pas de transmettre la dépêche à qui de droit ; peut-être croyait-il que le conflit serait apaisé, peut-être comptait-il sur un revirement de la politique autrichienne.

Sur ces entrefaites, le ministre plénipotentiaire d’Autriche à Bruxelles, le comte Vitzthum, arriva à Paris et alla, au débotté, faire une visite au prince de Metternich. J’ai connu le comte Vitzthum à Baden, où il possédait une villa quasi royale, et c’est lui qui, en 1885, m’a donné connaissance des faits que je raconte[136]. Metternich lui fit lire la lettre du comte de Beust, en le priant de n’en dire mot à quiconque. Vitzthum fut surpris de la décision de son chef hiérarchique, car pour lui la victoire de la France n’était pas douteuse ; il avait vu nos régiments en marche, avait eu à Bruxelles l’écho de l’enthousiasme parisien, et il était convaincu que l’intérêt de l’Autriche était de se joindre à nous.

Il se résolut à faire une démarche directe auprès de François-Joseph. Je n’ai jamais su si le prince de Metternich l’y avait encouragé, ni même s’il en avait reçu confidence. Le comte Vitzthum partit immédiatement pour Vienne, où il ne vit pas le comte de Beust, et se rendit à Schœnbrunn. Il dit à l’empereur d’Autriche que l’attitude et les préparatifs de la France étaient un sûr garant du succès, que l’occasion de venger les humiliations de 1866 était propice, qu’il fallait lier partie avec le vainqueur futur, avec le vainqueur assuré, qui, sans cela, après deux ou trois batailles gagnées, brusquerait la paix selon son habitude et la ferait au détriment de la monarchie austro-hongroise ; il ajouta que les ressentiments de Solférino et de Magenta n’étaient plus de saison, que la sécurité, la grandeur de l’Autriche seules étaient à considérer et que, malgré les injonctions de la Russie, il ne fallait point hésiter à serrer l’alliance offensive et défensive avec Napoléon III.

Le comte Vitzthum était de bonne foi, j’en suis persuadé, mais il ne lui déplaisait peut-être pas de flatter la passion de son souverain, et il ne pouvait ignorer qu’il prêchait un converti. En effet, François-Joseph n’avait qu’un rêve : se venger de la Prusse qu’il haïssait et repousser à un rang inférieur cette puissance, cette parvenue que son orgueil avait si longtemps regardée comme une sorte de vassale de sa maison. L’empereur d’Autriche abonda dans le sens des observations, qu’il écoutait d’une oreille prévenue, et déclara que le comte de Beust était trop timide, que les menaces de la Russie n’iraient pas au-delà des paroles et qu’il était décidé, pour sa part, à entrer en ligne dès qu’une occurrence favorable lui serait offerte. Il autorisa le comte Vitzthum à remettre confidentiellement une note dans ce sens au duc de Gramont.

Pour celui-ci, la note secrète détruisait la dépêche officielle du comte de Beust, que le prince de Metternich s’était décidé à communiquer ; c’est pourquoi, frappant sur le tiroir de son bureau de travail et répondant à des députés qui l’interrogeaient sur l’attitude de l’Autriche, il disait : « J’ai ici la preuve que nous pouvons compter sur elle et nous fier à sa loyauté. » Hélas ! il n’avait qu’une note personnelle émanant d’un souverain constitutionnel ; cette note n’avait donc qu’une valeur douteuse, que les événements allaient rendre illusoire ; mais c’est sur cette note que le duc de Gramont s’est appuyé pour dire qu’il avait eu en main l’engagement de l’Autriche et que l’Autriche l’avait trompé.

L’Italie ne jouait pas double jeu, mais elle jouait deux jeux contradictoires et parallèles, ce qui se produit souvent dans les États parlementaires dont le souverain cherche à conserver ses prérogatives. Le président du Conseil des ministres, qui siégeait alors à Florence, était Visconti-Venosta — le bel Emilio, — gendre d’Alfieri[137], élève de Ricasoli[138], disciple de Cavour, homme instruit, aimable, un peu gourmé et affectant volontiers la froideur anglaise qu’il croyait de bon ton pour un diplomate. Il était populaire en Italie, car, avec Cernuschi et Carlo Cattaneo[139], il avait été, au mois de mars 1848, un des chefs de l’insurrection qui chassa momentanément les Autrichiens de Milan. Visconti, qui, je crois, ne se faisait point d’illusion sur les forces militaires que l’Italie possédait alors, qui n’aimait guère Napoléon III, avec lequel il avait dû signer la convention de septembre 1864, qui avait été contraint de s’arrêter sur les rives de l’Arno, lorsque le but visé était sur les bords du Tibre, Visconti ne se souciait point de s’unir sans compensation à la France, et peut-être désirait-il réserver son action, afin de se la faire acheter au prix de Rome elle-même.

Il avait donc confié une mission secrète à Minghetti[140], qui s’était rendu à Vienne pour établir, en cas de guerre franco-allemande, un pacte de neutralité entre l’Autriche et l’Italie. Toutes deux devaient rester l’arme au pied, regarder le combat et n’y point prendre part.

Pendant que Minghetti représentait le gouvernement italien auprès du comte de Beust et lui transmettait les désirs du président du Conseil des ministres, le comte Vimercati, accrédité mystérieusement à Schœnbrunn auprès de l’empereur François-Joseph, lui apportait la pensée et les propositions du roi Victor-Emmanuel, qui était un soldat, aimait à entendre parler la poudre et avait voué un vif sentiment de gratitude à Napoléon III. Le roi d’Italie demandait à l’empereur d’Autriche de grouper, pour la première fois depuis longtemps, leurs armées dans une action commune, de rassembler chacun 150 000 hommes, et avec ces 300 000 soldats, marchant sous le commandement de leurs souverains, de tomber à revers sur la Prusse pendant que la France l’attaquait de front. Ces deux négociations si opposées se poursuivaient simultanément à l’insu l’une de l’autre. Elles devaient réussir ou échouer selon l’événement.

L’événement fut la défaite de Mac-Mahon et l’invasion de la France. Les glaives qui s’agitaient dans les fourreaux devinrent subitement immobiles. À l’intérêt que notre cause avait pu inspirer succéda l’indifférence, peut-être même l’hostilité, et chaque peuple se railla de la nation devant laquelle l’Europe avait tremblé. Il devait en être ainsi, car la politique est chose humaine ; elle se prosterne devant les forts et crache sur les faibles. En telle matière, il n’y a ni droit, ni justice, ni grandeur d’âme ; il n’y a que la force. C’est pourquoi le meilleur moyen d’être respecté de ses voisins et de vivre en paix à leur contact est d’être plus fort qu’eux.

En apprenant le résultat de la bataille de Wœrth, l’empereur de Russie dit au comte Chreptowitch, son grand chambellan, qui était près de lui à Moscou : « C’est la revanche de Sébastopol. » Presque en même temps, il recevait un télégramme du roi de Prusse : « Après Dieu, c’est à toi que je dois la victoire. Guillaume. » Victor-Emmanuel, averti par un message de Visconti-Venosta, s’écria : « Oh ! le pauvre Empereur ! » puis, après une seconde de réflexion, il ajouta : « C’est égal, je l’ai échappé belle », et de ce moment il se mit à regarder vers Rome avec plus d’intensité que jamais. Tous les souverains s’empressèrent à féliciter le vainqueur ; on rivalisa de zèle pour saluer l’épée rouge de notre sang. Napoléon III reçut-il un seul témoignage de sympathie ou de commisération ? j’en doute.

Je me souviens qu’un de mes amis, le sculpteur Christophe, se rencontrant chez moi avec le comte de Nesselrode, fils de l’ancien grand chancelier de Russie, dit : « Est-ce que l’Europe nous laissera écraser ? » Nesselrode, d’un ton de conviction et de tristesse, répondit : « Avec volupté. » Ce mot — un mot de conversation — dépassait la mesure ; mais « avec satisfaction » n’eût été que l’expression de la vérité. Le cri d’orgueil qui éclata en Allemagne dissimula mal la surprise d’une si facile et si grande victoire ; on ne se ménagea ni les compliments ni les sornettes. On découvrit que c’était la main — la main même — de Dieu qui avait dirigé les événements et que c’était la moralité allemande qui avait été spécialement désignée par la Providence pour châtier l’immoralité française. Or je connais la moralité allemande et l’on peut m’en croire : moralité allemande, immoralité française, c’est tout un et ça peut se mettre dans le même sac, ça ne se querellera pas.

À Vienne, l’impression fut profonde, car l’on y comprit que la défaite de la France porterait contrecoup à l’Autriche, qui serait contrainte d’ajourner toute velléité de revanche et qui sentirait peser sur elle l’Allemagne, dont le poids seul la neutraliserait. L’archiduc Albert, celui-là même qui, dans ses conférences avec le général Lebrun, avait préparé un plan de campagne, en cas d’alliance effective entre François-Joseph et Napoléon III, estima que l’occasion était bonne de rendre à la maison de Habsbourg une partie des possessions dont elle avait été dépouillée. Pendant que la France et l’Allemagne se heurtaient sur les champs de bataille, que la Russie surveillait le combat et que l’Angleterre s’en désintéressait, la route du Sud était libre et ouverte aux revendications. L’archiduc Albert proposa à l’empereur d’Autriche de s’y précipiter, de déboucher par le Tyrol, d’arracher à Victor-Emmanuel la Vénétie, la Lombardie, de le rejeter en Piémont et de rendre aux princes dépossédés la Toscane, les Légations et le royaume de Naples, en un mot de rétablir l’Italie telle qu’elle était avant la guerre de 1859.

L’aventure avait de quoi tenter et l’on peut affirmer qu’elle eût réussi. Abandonnée à ses seules forces, l’Italie n’était pas, n’a jamais été de taille à se mesurer contre l’Autriche. François-Joseph fut plus sage que l’archiduc et ne voulut pas rentrer dans la galère italienne. Trop longtemps, dans son propre intérêt, la monarchie autrichienne avait traîné le boulet de la conquête : par point d’honneur, elle avait lutté afin de le garder rivé à son pied ; aujourd’hui elle en était débarrassée et s’en trouvait bien. Le roi de Hongrie refusa d’aller chercher encore la couronne de fer à Milan. L’archiduc Albert n’en parla plus et resta attristé de la victoire prussienne, qui diminuait son pays, en frappant le nôtre au cœur.

Je n’ai pas oublié et je n’oublierai jamais cette journée du 6 août 1870, qui commença par un chant de triomphe et se termina dans une angoisse vague dont on était oppressé, sans que l’on pût en réalité dire pourquoi, car nulle information venue du quartier général n’avait été communiquée au public. Le mercredi 3 août, on avait crié dans les rues de Paris : « La première victoire des Français ! » C’était l’insignifiante escarmouche de Sarrebruck, qui n’eut et ne pouvait avoir d’autre résultat que d’amuser la curiosité des badauds. Nous y perdîmes une vingtaine d’hommes ; il ne faut pas les plaindre ; ils sont morts croyant à la victoire et n’ont pas eu à supporter le désespoir dont nous avons été accablés. Le soir même, ou le lendemain, on afficha une dépêche adressée par l’Empereur à l’Impératrice, disant que le Prince impérial, qui avait quatorze ans, s’était bien comporté au feu et avait ramassé des balles mortes. Ce détail fit sourire et l’on en leva les épaules.

Le 4 et le 5, on resta sans nouvelles de l’armée : on ne s’en troublait pas ; les amateurs de stratégie — il n’en manquait pas — expliquaient que l’armée devait être occupée à faire une marche en avant, pour s’emparer de la position de Kaiserslautern, où sans doute on livrerait bataille. Le 6 dans la matinée, un bruit se répandit dans Paris dont l’origine, attribuée à tort ou à raison à des spéculations de Bourse, n’a jamais été dévoilée. On disait que l’armée du prince Frédéric-Charles avait été écrasée par Mac-Mahon, qui avait fait 25 000 prisonniers et emporté la ville forte de Landau. Nul doute pour personne, promenades avec des drapeaux, clameurs de joie, chants patriotiques. Où était-elle la dépêche triomphale qui annonçait la victoire ? Tout le monde en affirmait l’existence, nul ne l’avait vue.

Je courus chez Maurice Richard, dont le ministère[141] était installé depuis peu dans un hôtel de la rue de Grenelle, voisin de l’administration des télégraphes. À ma question : « Qu’est-ce que c’est que cette victoire ? » Richard répondit : « Je n’en sais rien. » Malgré la franchise et la bonhomie des traits, je crus remarquer qu’il composait son visage. J’ai appris depuis qu’il savait, dès la veille, que nous avions été culbutés à Wissembourg et que le général Abel Douay était tué. Le chef du cabinet du ministre des Beaux-Arts s’appelait Gerspach, c’était un Alsacien solide, peu réservé dans ses paroles, grossier comme des sabots, très bon garçon, brave, ayant été soldat, marchand d’éponges, employé du télégraphe aérien, courtier d’élections de Maurice Richard, qui l’avait pourvu d’une bonne situation : aujourd’hui il est directeur de la manufacture des Gobelins et voudrait restaurer l’art des mosaïstes.

Gerpach, de quart d’heure en quart d’heure, allait voisiner à l’administration des télégraphes et revenait : « Il n’y a rien. » À chaque fois qu’il rentrait, sa figure était plus longue ; une dernière fois, il secoua la tête et dit : « C’est mauvais signe. » Richard paraissait inquiet, Gerspach était décontenancé : je n’étais que surpris de cette absence de nouvelles officielles, mais l’émotion de la foule était en moi, et l’on a tant besoin de croire à son pays que j’étais prêt à jurer que le télégraphe ne fonctionnait peut-être plus, mais qu’à coup sûr nous étions victorieux.

À Paris, vers quatre heures de l’après-midi, sans rien connaître encore de la vérité, on comprit que cette absence de dépêche prouvait que la nouvelle était fausse ; on se rappela qu’au temps de la guerre de Crimée une erreur analogue avait fait croire à la prise de Sébastopol un an avant que la ville ne tombât entre nos mains. C’était une déconvenue cruelle, mais qui n’était point pour décourager, puisqu’elle ne reposait sur rien. On se dit : « Ce sera pour demain », et on attendit la bonne nouvelle. La bonne nouvelle ne vint jamais.

Ce fut le 7 août qu’on lut sur les murs la dépêche de l’Empereur à l’Impératrice : « Mac-Mahon a perdu une bataille. » Le même jour, coup sur coup, nous apprîmes l’affaire de Wissembourg, celle de Wœrth, celle de Spicheren ou Forbach[142], trois défaites qui ouvraient nos frontières sur trois points différents. Par trois corps d’armée parallèles, l’Allemagne venait d’envahir la France. Entre Metz et Strasbourg, entre la Lorraine et l’Alsace, entre les troupes du maréchal Bazaine et celles du maréchal Mac-Mahon, l’ennemi marchait en masse compacte. Thiers, qui ne reculait jamais devant des images d’une nouveauté douteuse, disait : « Nos deux armées sont désormais séparées par un mur d’airain. Oui, messieurs, je ne crains pas de le répéter, par un mur d’airain. » La Prusse sembla surprise et un peu ahurie de sa victoire, qu’elle ne poursuivit pas avec sa vigueur habituelle ; nos soldats firent une retraite qui se serait changée en déroute, s’ils avaient senti derrière eux les poussées de cavalerie que Murat menait après la bataille d’Iéna, ou la galopade furieuse devant laquelle, au soir de Waterloo, la France fuyait sur la chaussée de Genappe. On rallia les corps épars qui avaient cherché refuge à Strasbourg, à Saverne, et on les rassembla au camp de Châlons, pour les reformer et leur donner de l’aplomb. Quant aux armées allemandes, la victoire avait doublé leur effectif moral et elles étaient redoutables.

Nos soldats ont été admirables[143] — je répète ici une parole allemande. Écrasés par une artillerie de portée plus longue que la nôtre, accablés par des troupes toujours renouvelées, sans réserves pour être relayés ou pour trouver un point d’appui, ils ne purent qu’être héroïques — ils le furent — et se faire tuer sans broncher, ce qu’ils firent. Afin de remédier à leur infériorité numérique, qui était désespérante, il eût fallu des prodiges de stratégie et d’habileté militaire. Le commandant en chef, l’Empereur, ne commandait pas. Le maréchal Mac-Mahon commandait mal. Notre armée était un cœur sans tête. Son courage fut impeccable, sa science nulle ; elle a été vaincue par la science et par le nombre[144]. Le 6 août 1871, un an après la bataille de Wœrth, le feld-maréchal de Moltke se rendit sur le terrain du combat, à la tête d’un groupe d’officiers faisant service dans l’État-Major ; il expliqua les péripéties de la lutte, fit la lumière sur bien des mouvements que l’on avait exécutés sans les comprendre et, terminant sa démonstration, il dit : « Si les Français avaient eu seulement 50 000 hommes en réserve, nous étions perdus. »

À la nouvelle de ces désastres, Paris fut dans la stupeur. On était allégrement parti pour Berlin et tout à coup, en l’espace d’une seconde, on reconnaissait que Paris pouvait être menacé. Le choc fut dur, si dur que l’on en perdit la tête, et je ne suis pas certain qu’on l’ait retrouvée pendant cette guerre maudite. Le plus grand malheur qui peut frapper une nation envahie ne nous fut point épargné. Toute direction disparut, ou, ce qui revient au même, il y eut plusieurs directions, contradictoires les unes aux autres, et par conséquent funestes. Puis la voix publique s’en mêla, la voix publique mauvaise conseillère, qui répète, comme un écho inconscient, tous les bruits, toutes les fables, tous les bavardages, et qui n’est faite que des rumeurs de la foule ignorante.

C’est la voix publique que l’on a écoutée lorsque l’on nomma le maréchal Bazaine commandant en chef de l’armée sous Metz, armée vigoureuse, bien animée et qui était le dernier, pour ne pas dire le seul espoir de la France. L’Empereur, par le fait, était déchu de son commandement ; ni souverain, ni général, il errait comme une âme en peine, déjà conspué par le peuple, à peine obéi par les officiers de sa maison, souffrant, dissimulant ses souffrances et semblable à ce roi d’Espagne dont parle Ruy Blas :

Courbant son front pensif sur qui l’empire croule.

Il ira ainsi jusqu’au dénouement, sans résolution, presque sans volonté. Sous la pression de Bazaine, qui ne voit en lui qu’un obstacle et le pire des impedimenta, il quittera le quartier général. Il ne peut rentrer à Paris ; l’Impératrice régente ne veut pas de lui ; sa présence seule serait un péril et soulèverait la population. Il vague entre son trône et son armée, ne sachant que faire ; il s’accroche à Mac-Mahon, qui n’ose le renvoyer, et finit par aller se faire prendre dans la souricière de Sedan.

À Paris, le ministère était en désarroi ; chacun répudiait la faute et la rejetait sur le prochain : c’est Ollivier — c’est Gramont — c’est Lebœuf — c’est le Corps législatif — c’est Benedetti — c’est tout le monde, et en réalité ce n’est personne, car nul ne consent à accepter la responsabilité. Une ruche envahie par les frelons n’est pas plus en désordre : oh ! nous étions loin de Berlin et même de la frontière. À Metz, le maréchal Lebœuf disait : « C’est cet imbécile d’Ollivier qui est cause de ce malheur ; on n’a jamais vu déclarer la guerre avec une telle inconséquence. » De son côté, Ollivier disait : « Et cet animal de Lebœuf qui me dit qu’il est prêt et que l’on n’a qu’à souffler sur l’armée prussienne pour la disperser ! » Quant au duc de Gramont, tombé du haut de son empyrée, il répétait : « Qui jamais se serait douté de cela ! »

Dans certaines régions, non pas du pouvoir, mais de l’administration, nulle illusion ne subsistait. Ceux dont la fonction était d’avoir le doigt sur le pouls de la population parisienne savaient à quoi s’en tenir. Ils étaient persuadés qu’à moins d’une victoire improbable le gouvernement, miné à la base, découronné au sommet, était comme un château branlant que le moindre heurt peut coucher à terre ; ils faisaient transporter leurs papiers en lieu sûr, envoyaient leurs familles hors de Paris et réalisaient des valeurs ; je sais même que des dispositions furent prises afin d’assurer le départ de l’Impératrice. Ces dispositions, adoptées à son insu, furent vaines, lorsqu’elle n’eut plus qu’à déserter les Tuileries, pour se soustraire à la foule qui marchait vers le palais.

Le 7 août, trois décrets parurent au Journal officiel, qui convoquaient le Corps législatif et le Sénat, mettaient Paris en état de siège et appelaient le maréchal Baraguay d’Hilliers au commandement des forces militaires réunies à Paris. On a dit que l’Impératrice et Émile Ollivier étaient opposés à la réunion des Chambres ; il m’a été impossible de vérifier l’exactitude de cette information et je la reproduis sous réserve, comme un des mille propos qui prouvent à quel point l’opinion publique était surexcitée contre le ministère et contre la souveraine. De tout ce qui se disait alors, une moitié était médisance et l’autre moitié calomnie.

Le mardi 9 août, le Corps législatif se réunit ; j’avais déjeuné chez Maurice Richard ; nous parlâmes d’Émile Ollivier, qui ne doutait pas du succès final et ne comprenait pas que l’on témoignât tant d’émotion pour un revers : si la guerre n’était qu’une série de succès, on n’aurait pas grand mérite à la faire. J’imagine que l’on prenait une si tranquille attitude pour la galerie, que le cœur avait cessé d’être « léger » et que l’on dissimulait bien des angoisses derrière une assurance que l’on n’éprouvait pas. Cependant rien dans les paroles de Maurice Richard ne me fit supposer que le ministère croyait à sa chute ; Ollivier et lui s’attendaient à une séance orageuse, mais ne soupçonnaient pas qu’elle serait décisive pour leur existence ministérielle.

En réalité, la séance ne fut qu’un échange d’injures, suivi de l’expulsion du ministère ; on ne le renversa pas, on le mit à la porte. La cause était perdue d’avance ; elle était difficile à défendre ; Ollivier s’y évertua cependant avec une maladresse qui pourrait porter un autre nom. Il promit une revanche prochaine à notre armée et, sentant l’hostilité gronder autour de lui, il porta l’attaque dans le camp de ses adversaires ; il dit : « Aux ressources dont ils disposent, les Prussiens espèrent ajouter celles qui naîtraient de troubles dans Paris. » Cette allégation, qui était, en quelque sorte, une prophétie que la journée du 4 septembre allait bientôt réaliser, souleva un tumulte formidable. Lorsque le silence fut à peu près rétabli, Ollivier sembla sommer la Chambre de se placer derrière le ministère. La tempête éclata de nouveau ; une proposition signée de quatorze députés demanda que la présidence du Conseil fût confiée au général Trochu. C’est la première fois que ce nom apparaît.

Jules Favre monta à la tribune et d’un mot dévoila les pensées ou les menées secrètes de ceux qui devaient former bientôt le Gouvernement de la Défense nationale : « Il faut que l’Empereur abandonne le quartier général ; ce n’est pas tout : il faut, si la Chambre veut sauver le pays, qu’elle prenne en main le pouvoir. » La discussion était parvenue à ce point de violence que Paul Granier de Cassagnac, impérialiste excessif, put dire : « Cet acte est un commencement de révolution tendant la main à un commencement d’invasion. Les Prussiens vous attendaient ; si j’avais le pouvoir, vous seriez dès aujourd’hui devant un conseil de guerre. » Un député ayant invoqué l’inviolabilité parlementaire, le duc de Gramont se mit à rire. L’explosion fut terrible et devint de la fureur.

Jérôme David se montra alors ; nul n’avait été plus partisan de la guerre, et c’est lui, je le rappelle, qui devait être appelé au ministère, si Émile Ollivier s’était déclaré satisfait de la renonciation Hohenzollern. Il reprocha à Ollivier l’infériorité numérique de nos soldats et ajouta ceci, qui était sa condamnation et celle de tous les pouvoirs qui avaient poussé à la lutte : « La Prusse était prête et nous ne l’étions pas. » Aveu dont la morale doit tenir compte et qui flagelle la guerre, car on peut en inférer que l’on ne doit l’entreprendre qu’à la condition d’être le plus fort. Klopstock a eu raison quand il a dit : « La guerre est la flétrissure du genre humain. »

Il fallait en finir, d’autant plus que l’on avait à peu près épuisé le vocabulaire des mots qui ne sont point usités entre gens de bonne compagnie. Ce fut Clément Duvernois, un des inventeurs du ministère Ollivier, qui porta le dernier coup, en déposant la proposition suivante : « La Chambre, décidée à soutenir un Cabinet capable d’organiser la défense du pays, passe à l’ordre du jour. » Cet ordre du jour, qu’Émile Ollivier repoussa comme injurieux pour lui, fut voté à la presque unanimité. Après une suspension de séance qui dura une heure et pendant laquelle les couloirs ne sont que tumulte et confusion, Ollivier reparaît à la tribune et déclare avoir remis la démission collective du ministère à l’Impératrice régente, qui charge le général de Montauban, comte de Palikao, de former un Cabinet. Ollivier, qui semble ne rien comprendre à sa situation, lâche cette énormité : « Mon appui est assuré au nouveau ministère. » Un éclat de rire fut la seule réponse qu’il obtint.

Le soir, à l’hôtel de la Chancellerie, place Vendôme, Émile Ollivier était seul dans son cabinet avec Albert Petit, alors rédacteur au Journal des Débats et depuis conseiller à la Cour des Comptes, qui l’aidait à ranger des paperasses et à préparer son départ. Le ministre déchu, à la fois irrité et plaintif, ne ménageait point les récriminations. Gémissait-il sur nos défaites, sur le pays envahi, sur les menaces de l’avenir ? non pas, il accusait l’ingratitude de la France, qui l’abandonnait à l’heure du péril, ne savait point reconnaître le bien qu’il lui avait fait, les bonnes intentions dont il était animé et l’empêchait, lui Ollivier, de la sauver, car seul il en était capable.

En reproduisant ces propos devant moi, deux jours après, Albert Petit ne s’est point trompé, car, en 1876, Émile Ollivier me les a répétés. Il m’a dit alors que jamais il ne se serait attendu à un tel oubli des services qu’il avait rendus à la cause de la liberté et que sa sortie du ministère avait entraîné la ruine de la France. Il m’a détaillé le plan de conduite qu’il avait adopté, pour assurer le salut du pays et le maintien de l’Empire. S’il était resté chef du Cabinet, il faisait voter un emprunt d’un milliard et prorogeait immédiatement la Chambre jusqu’à la conclusion de la paix ; dans la nuit même qui suivait cette dernière séance du Corps législatif, il faisait enlever dix-sept députés irréconciliables, quelques chefs de conciliabules secrets, révolutionnaires invétérés, et les expédiait à la maison de détention de Belle-Isle-en-Mer. Ceci fait, il s’emparait de la dictature, supprimait la liberté de la presse, le droit de réunion et gouvernait par une série de décrets dont le premier eût prescrit la levée en masse. Dès lors, la France devenait victorieuse, arrachait à l’Allemagne la Prusse rhénane, le Palatinat bavarois et reprenait le Rhin, qui est sa frontière naturelle. Ce n’était pas plus difficile que cela.

Il ne se vantait pas après coup, comme on le pourrait croire. Ce projet avait été discuté et résolu dans un conseil des ministres tenu le 8 août, dans la soirée, sous la présidence de l’Impératrice. La chute du ministère empêcha Ollivier de mettre ou d’essayer de mettre ce coup d’État à exécution. Il était très surexcité en me racontant ces faits que j’ignorais et dont j’entendais le récit avec avidité ; son dernier mot me rendit stupéfait. Mettant la main sur son cœur, il me dit : « Moi, j’ai pardonné à la France. »

Grand bien lui fasse ! Mais la France ne lui a point pardonné et l’histoire ne lui pardonnera pas.

FIN DU TOME PREMIER.



PREMIÈRE PARTIE

LA CHUTE DU SECOND EMPIRE



LA chute du ministère Ollivier fut la préface de la chute de l’Empire ; on eût dit que le ministre partait en avant comme fourrier du souverain. Les vingt-cinq journées qui s’écoulèrent entre le 9 août et le 4 septembre furent insupportables, je les retrouve dans mon souvenir stériles, agitées, mal respirées, si je puis dire ; en un mot, odieuses. Les incidents qui séparent ces deux dates et pour jamais les relient dans l’histoire me sont connus ; j’étais mis au courant de ce qui se passait et j’ai pu voir se dérouler, presque heure par heure, les événements qui ont jalonné le chemin de la catastrophe. Pour donner sécurité à mon récit, j’invoque quatre autorités qui ne sont point sans valeur.

J’étais resté en relations fréquentes avec Maurice Richard, qui, tout en n’étant plus ministre, n’en occupait pas moins son siège au Corps législatif, où il recueillait les nouvelles qu’il me communiquait.

Le général A. de Susleau de Malroy était chef d’état-major du général Soumain, qui commandait la place de Paris ; non seulement liés par une proche parenté, mais par une vieille affection, nous causions ensemble à cœur ouvert et j’ai reçu de lui bien des renseignements précis. Arthur Kratz, conseiller à la Cour des Comptes, dont j’ai parlé à propos du marquis de Chasseloup-Laubat, était, après le changement de ministère, devenu le secrétaire intime, et pour ainsi dire le factotum de Brame[145], qui avait pris le portefeuille de l’Instruction publique. Initié aux délibérations secrètes du Conseil des ministres, ouvrant les dépêches, rédigeant la correspondance, il a tenu un journal de ce qu’il a pu remarquer à cette époque, et ce journal est sous mes yeux. Enfin j’allais, chaque jour, voir Piétri, qui était préfet de Police. Là j’étais au centre même des nouvelles et on ne me les laissait point ignorer.

J’avais connu J.-M. Piétri en 1867, dans des circonstances que je rappellerai brièvement. J’étais alors résolu à écrire l’histoire des administrations de Paris, à les démonter sous les yeux du public, comme un horloger démonte une horloge, pour en faire connaître le mécanisme. Je compris que si la préfecture de Police demeurait close pour moi, je n’avais qu’à renoncer à mon travail, qui serait incomplet et se réduirait à une sorte d’aperçu approximatif. Je me fis recommander à Piétri par le prince Napoléon et par Hortense Cornu. Je fus bien accueilli, j’expliquai mon projet et je fus écouté attentivement. Je ne réclamais que des documents administratifs ; car, sous aucun prétexte, je ne voulais jeter les yeux sur les rouages politiques, qui, par leur nature même, échappaient à mon travail. La réponse de Piétri fut celle-ci : « Je n’ai rien à cacher, je n’ai qu’à gagner à être divulgué ; la préfecture de Police vous est ouverte dès à présent et n’aura pas un secret pour vous. »

Ce n’était point parole banale ; j’ai eu tout en main, depuis les rapports sur l’approvisionnement des halles jusqu’aux dossier à classer dossiers mystérieux concernant des affaires de mœurs ou de familles tellement scandaleuses qu’on les étouffait, parce que la répression du scandale eût fait plus de mal que le scandale lui-même. Je puis dire que j’ai eu le secret de Paris ; j’ajouterai que nul ne s’en est jamais douté et que nul ne s’en doutera, car, même dans ces souvenirs posthumes qui ne peuvent parler que de gens morts depuis longtemps, je ne me suis permis aucune allusion aux faits que j’ai appris alors. J’eus souvent à m’entretenir avec Piétri, lorsque j’avais à obtenir l’autorisation, qui jamais ne me fut refusée, d’accompagner ses agents, pendant certaines expéditions dirigées contre des voleurs et contre des assassins ; je lui étais reconnaissant de la façon libérale dont il avait répondu à ma requête ; il me savait gré de ma réserve. Peu à peu, à des relations simplement courtoises succédèrent des relations amicales et nous étions en termes excellents, lorsque la guerre éclata.

Dès que la nouvelle de la défaite de Wœrth parvint à Paris et que l’on comprit que l’Empire n’avait plus que des heures de grâce à vivre, son cabinet, si fort encombré de solliciteurs de la veille et d’amis du lendemain, fut désert. La raison qui en éloignait les autres fut sans doute celle qui m’y attira ; j’y allais tous les jours ; nos causeries étaient tristes, car il se faisait peu d’illusions. C’est alors que naquit entre nous une amitié que le temps a cimentée en la fortifiant et qui dure encore. Le 4 septembre 1870, il m’en donna un témoignage qui m’a laissé pour lui un vif sentiment de gratitude et que je considérai comme une preuve d’affection sincère ; il se réfugia chez moi.

Les renseignements puisés aux sources que je viens d’indiquer et ceux que j’ai pu recueillir moi-même servent de point d’appui au récit que je vais continuer.


CHAPITRE PREMIER

LE MINISTÈRE PALIKAO



COMMENT ÉMILE OLLIVIER QUITTA LE MINISTÈRE DE LA JUSTICE. — DÉSORGANISATION, IRRÉSOLUTION. — COUSIN-MONTAUBAN, COMTE DE PALIKAO. — LES MINISTRES. — LES APPRÉHENSIONS DE L’IMPÉRATRICE. — ELLE PROPOSE AU MARÉCHAL CANROBERT LE GOUVERNEMENT DE PARIS. — REFUS MOTIVÉ DU MARÉCHAL. — SINGULIÈRE DÉCOUVERTE. — L’AFFAIRE DE LA VILLETTE. — LA SALLE DE LA RUE DE LA SOURDIÈRE. — LES ORATEURS. — JULES SIMON SUISSE. — SA MOTION. — DÉFAITES ESPÉRÉES. — PROJET DE COUP D’ÉTAT. — DISCUSSION AU CONSEIL DES MINISTRES. — RECULADE. — AJOURNEMENT. — LE GÉNÉRAL TROCHU ENTRE EN SCÈNE. — SA PROCLAMATION. — ADRESSE EN RÉPONSE À LA PROCLAMATION TROCHU. — LES CONDITIONS DE TROCHU SONT REPOUSSÉES PAR L’IMPÉRATRICE. — CONFLIT PERMANENT ENTRE TROCHU ET PALIKAO. — LOQUACITÉ MANIAQUE. — CORBON. — NON, TROCHU NE FUT PAS UN TRAÎTRE. — TROCHU IDOLE DE PARIS. — LES COMBATS SOUS METZ. — INCAPACITÉ DE BAZAINE. — GRAVELOTTE. — FAUSSES NOUVELLES. — LES CARRIÈRES DE JAUMONT. — PRÉVISION DE JULES BRAME.



LORSQUE, dans la soirée du 9 août 1870, Émile Ollivier quitta le ministère de la Justice, il fut insulté par les huissiers et les garçons de bureau. Avec un sourire amer, il se tourna vers Albert Petit, qui l’accompagnait, et répéta la parole de Mirabeau : « La roche Tarpéienne est près du Capitole. » Il traversa le jardin de la Chancellerie, sortit par la rue Neuve-du-Luxembourg, qui s’appelle actuellement la rue Cambon, et prit sa route à pied. Lorsqu’il passa dans la rue Saint-Florentin, il fut reconnu, injurié, frappé. Le groupe dont il était entouré le pressait ; on le menaçait de l’assommer, on criait : « À l’eau le traître, à la lanterne ! » Par bonheur, la petite porte du ministère de la Marine était ouverte ; Ollivier s’y précipita, ressortit par la rue Royale et, à l’aide de ses longues jambes, put faire perdre sa trace dans les Champs-Élysées. Il se réfugia rue de Lille chez un de ses amis, où il dit : « Je secoue la poussière de mes souliers sur cette nation qui méconnaît ses amis les meilleurs. »

Le même jour, j’avais vu Maurice Richard, qui revenait de Metz, où il avait été envoyé par le défunt ministère pour établir avec l’État-Major ou avec le cabinet militaire de l’Empereur un service de dépêches régulier, afin de calmer les impatiences et de satisfaire la curiosité de la population. L’impression qu’il rapportait de son voyage était déplorable. Là où il avait été, chacun semblait abandonner la chose publique et s’abandonner soi-même. Napoléon III, commandant en chef de l’armée, et le maréchal Lebœuf, chef de l’État-Major général, paraissaient assommés, ensevelis sous le poids d’une responsabilité qu’ils ne pouvaient soulever sans initiative, flottant d’irrésolutions en irrésolutions, incapables de prendre un parti. Le maréchal Lebœuf levait les bras au ciel et disait : « Que voulez-vous que j’y fasse ? on m’a trompé, on s’est joué de ma bonne foi, on a abusé de ma loyauté ; les états que l’on m’a remis sont faux ; il me manque 12 000 hommes, que voulez-vous que j’y fasse ? » N’est-ce point Todtleben[146] qui, après l’attaque infructueuse du Mamelon vert, sous Sébastopol, disait : « Les soldats français sont des lions commandés par des ânes » ?

L’Empereur, assis, immobile, muet, écoutant tout le monde, ne répondant à personne, revoyait peut-être dans sa rêverie le petit guéridon de Fontainebleau sur lequel son oncle avait signé l’abdication de 1814. Des généraux, des colonels, groupés dans le salon d’attente, entouraient Maurice Richard et démontraient le désarroi au milieu duquel ils se débattaient, en lui disant : « Monsieur le ministre, donnez des ordres, nous vous obéirons ; on ne peut plus rien obtenir de l’Empereur. » Quels ordres militaires Richard aurait-il pu donner ? Il n’avait même pas été sergent dans la garde nationale, et tout son mérite politique consistait à être l’ami d’Émile Ollivier. À ma question : « Quelle espérance vous reste-t-il ? » Richard, dont les yeux roulaient des larmes, me répondit : « Aucune, à moins d’un miracle[147]. »

La soirée du 8 août et la matinée du 9, sans être troublées, avaient été houleuses, des groupes se formaient de tous côtés ; on discutait les nouvelles, on maudissait Ollivier ; ceux-là même, ceux-là surtout qui le plus fort avaient crié : « À Berlin ! » disaient : « Je vous l’avais bien dit. » On pérorait sur le boulevard, où la petite bourse était affolée ; les ateliers étaient déserts ; les marchands restaient sur le pas de leur boutique ; partout on sentait le levain populaire qui entrait en fermentation ; la foule semblait se chercher, mais nul mot d’ordre ne la groupait sous la même pensée ; elle ne se réunissait pas et ses tronçons restaient séparés. Le 9 au soir, changement à vue ; le calme était complet, la détente s’était produite ; la chute du ministère Ollivier causait une satisfaction générale ; pour un peu, on eût illuminé. Ollivier, la cause de tout mal, étant tombé, nous allions reprendre l’offensive et nous ne pouvions marcher que de victoire en victoire. La défaite de Mac-Mahon retardait l’entrée à Berlin ; mais ce n’était plus qu’une affaire de jours et le triomphe n’en était pas moins certain. Ainsi raisonnait ou plutôt résonnait le peuple dont la voix, comme nul ne l’ignore, est la voix de Dieu lui-même.

L’homme auquel incombait la tâche de maintenir Paris, de rassurer la France, de réunir de nouvelles armées, de transmettre ses instructions aux maréchaux commandants en chef, d’organiser la victoire et de sauver l’Empire était le général Cousin-Montauban, comte de Palikao, connu plutôt que célèbre par son expédition en Chine. C’était un officier de cavalerie hardi, très propre à ce que Napoléon Ier appelait des « houzardailles », ayant mené rondement et vigoureusement sa campagne contre le Céleste Empire, d’une activité qui ne se démentit pas un seul instant pendant son ministère, mais peu rompu aux roueries politiques, très capable, à la tête d’un escadron, de bousculer un régiment, mais sans aptitudes pour faire face aux difficultés législatives dont il allait être assailli et dont le seul résultat était de l’enlever à son premier devoir, c’est-à-dire aux efforts qu’il faisait pour renforcer nos armées. Sous ce rapport, il fut à la hauteur de sa tâche.

En vingt jours, il reconstitua au camp de Châlons une armée de 140 000 hommes, créa trois nouveaux corps d’armée avec leur artillerie, leurs approvisionnements, et prépara la mise en défense de Paris que la révolution du 4 septembre l’empêcha de terminer et laissa incomplète. Il possédait deux grandes qualités militaires : le patriotisme et l’énergie. J’ai ouï dire par des officiers que si Palikao avait eu la dictature en main, après la proclamation de la déchéance de Napoléon III, les choses auraient pu prendre une autre tournure devant Paris. Je répète ce propos, sans avoir qualité pour en apprécier la justesse. Je ne dépose que de l’activité du nouveau ministre de la Guerre, car j’en ai été le témoin et j’ai su par le général de Malroy que cette activité avait été féconde.

Les circonstances étaient telles que Palikao était, en quelque sorte, premier ministre et que les collaborateurs qui lui furent adjoints n’avaient plus qu’une importance secondaire. Aucun d’eux n’était hostile à l’Empire, quoique plusieurs eussent préféré une autre forme de gouvernement ; mais cette préférence était platonique, et les hommes qui furent appelés au pouvoir en cette occurrence étaient prêts, sans arrière-pensée, à se sacrifier au salut du pays. Se souvient-on d’eux ? On oublie vite en France et plus d’un a emporté dans la tombe son nom qui, sans doute, n’éveillera plus aujourd’hui aucun écho dans la mémoire des hommes. À l’intérieur, on plaça Henri Chevreau[148] ; aux Travaux publics, Jérôme David ; aux Finances, Magne[149] ; au Commerce, Clément Duvernois ; au Conseil d’État, Busson-Billault[150] ; à l’Instruction publique, Jules Brame ; à la Marine, Rigault de Genouilly ; aux Affaires étrangères, le prince de La Tour d’Auvergne[151] ; à la Justice, Grandperret[152]. Le devoir du gouvernement était complexe ; tous ses efforts devaient se concentrer sur deux points d’où pouvait dépendre notre existence nationale : repousser l’ennemi au-delà des frontières, empêcher une révolution de se produire à Paris. L’histoire a dit, sans que j’aie à le répéter, que cette double tâche ne fut pas accomplie.

Il ne faut pas en être étonné ; la situation peut se résumer d’un mot : tout le monde avait perdu la tête, dans la régence, à l’armée, au Corps législatif, dans la rue. Seuls ils ont vu clair et ils ont résolument marché vers le but que leur passion apercevait, ceux qui, dans la défaite de la France, n’ont trouvé qu’un levier pour faire basculer l’Empire et le mettre à bas. Ce levier, ils l’ont manœuvré avec énergie et avec ensemble. Se sont-ils du moins doutés qu’en agissant de la sorte ils triplaient l’intensité du désastre, favorisaient les victoires de l’ennemi, paralysaient le bon vouloir des puissances neutres et désorganisaient nos administrations ? Ils étaient si bien aveuglés par leur ambition et leur haine que l’on peut répondre : non.

Une révolution à Paris ? L’Impératrice s’y attendait et la redoutait ; elle se savait impopulaire ; elle avait tout à craindre d’un soulèvement de la masse parisienne, et c’est peut-être moins la souveraine que la femme qui eût été exposée à des outrages. C’était là une vieille idée, une idée abominable qui hantait la cervelle de certains irréconciliables ; à cet égard, je savais depuis longtemps à quoi m’en tenir, et j’ai déjà raconté ce qu’au mois de février 1857 le colonel Charras m’avait dit à La Haye. La pensée de l’Impératrice allait-elle jusque-là ? Je ne le crois pas, mais la vision des brutalités qui avaient souillé le cadavre de la princesse de Lamballe avait dû parfois traverser son esprit ; c’en était assez pour lui mettre de l’angoisse au cœur. Elle n’ignorait, du reste, rien de ce qui se tramait dans les mystérieux conciliabules où les ennemis de l’Empire rivalisaient de violence et ne reculaient devant aucune motion. Piétri s’était fait un devoir de lui dire la vérité tout entière, et cette vérité était dure à entendre. Avide du pouvoir, qu’elle aimait à exercer par cela même qu’elle en était incapable, elle voulut avoir près d’elle, à ses ordres, un défenseur dont on ne pouvait soupçonner la loyauté et, sans consulter l’Empereur, ni le Conseil des ministres, elle appela le maréchal Canrobert, qui, je l’ai dit, commandait le camp de Châlons, où son corps d’armée était réuni.

Le maréchal Canrobert accourut ; c’était le 10 août, dans la soirée ; il se présenta immédiatement aux Tuileries, selon les instructions contenues dans la dépêche qui lui avait été adressée. L’Impératrice l’attendait : Palikao était auprès d’elle. Sans préambule, elle dit à Canrobert : « Je vous ai fait venir pour vous confier le commandement de Paris ; les soldats vous aiment ; je sais que l’on peut compter sur votre dévouement ; vos talents militaires sont connus ; je suis donc certaine que vous vous tirerez à votre honneur de la mission dont vous êtes digne plus que tout autre. » Le maréchal se souvint probablement de l’accueil injurieux que lui avaient fait les gardes mobiles de Paris ; il se demanda comment il pourrait utiliser des troupes pour qui l’indiscipline paraissait un besoin ; il était soldat, mais il n’était que soldat ; il se vit en lutte avec le pouvoir législatif, avec l’élément civil dont l’influence croissait d’heure en heure ; il pensa à son corps d’armée, dont la majeure partie venait d’être dirigée à marches forcées sur Metz ; par ses propres régiments, il était déjà, pour ainsi dire, en contact avec l’ennemi ; il eut quelque honte de ne pas conduire au combat les bataillons qu’il avait formés lui-même, et, tout en se déclarant prêt à obéir à l’Impératrice régente et au ministre de la Guerre, il dit — je répète ses propres paroles : « Madame, mon corps d’armée, à l’heure où je vous parle, va à Metz ; la bataille est peut-être pour demain. Si je restais ici, au moment où mes soldats vont se battre, vous auriez en moi un bâton vermoulu sur lequel vous ne pourriez vous appuyer. Laissez-moi faire mon métier de soldat. » L’Impératrice et Palikao comprirent les motifs qui inspiraient le refus du maréchal ; on n’insista plus ; il quitta Paris le soir même, et, au lieu de retourner à Châlons, il se dirigea sur Metz, tant il avait hâte de rejoindre ses troupes. L’Impératrice avait vu juste en choisissant Canrobert. Au lieu de cet homme simple et loyal, on lui envoya Trochu ; ce n’était pas la même chose, car les défauts d’esprit équivalent parfois à des défauts du cœur.

Entre l’avènement du ministère Palikao et l’arrivée du général Trochu à Paris, il se produisit divers incidents restés dans l’ombre et qu’il n’est pas inutile de raconter, car ils démontrent à quel degré de désordre les esprits étaient parvenus. On avait été si surpris de nos défaites qu’on les avait attribuées, ainsi que toujours, du reste, à des causes mystérieuses, à la trahison, à l’espionnage et non pas, comme il eût été sage de le faire, à la faiblesse numérique de nos troupes et à l’incapacité du commandement. On ne parlait que d’espions, on en voyait partout ; les marchands se dénonçaient entre eux, et je me souviens d’avoir vu la lettre d’un fabricant de pipes suédois qui signalait « les menées coupables » d’un de ses concurrents, né à Prague ; jalousie de métier, pas autre chose ; on surveillait les changeurs juifs, qui, presque tous, portent des noms allemands. La police était en action jour et nuit, bien plus pour rassurer la population éperdue que pour découvrir les agents prussiens auxquels elle ne croyait guère. Ce n’était pas une sinécure alors que d’être attaché aux services de la Préfecture de Police ; on n’ignorait pas que l’on tentait de susciter un mouvement populaire et qu’on saisirait la première occasion pour le faire éclater. On suivait donc des yeux les révolutionnaires, parmi lesquels on comptait plus d’une bouche qui avait intérêt à ne pas être discrète.

Dans la nuit du 13 au 14 août, des agents conduits par Lagrange, chef du service politique de la préfecture de Police, fouillèrent — barbotèrent, selon leur expression — une petite maison isolée, située en marge des fortifications, du côté de la porte du Pré-Saint-Gervais. L’homme que l’on voulait arrêter, et dont j’ai oublié le nom, put décamper et gagner au pied, pendant que l’on enfonçait sa porte ; mais dans l’appartement — deux chambres — qu’il occupait, on trouva des revolvers, des boîtes à cartouches, des drapeaux rouges en laine fine d’Allemagne, des brassards en satin cramoisi à crépines d’or, un état des forces militaires de Paris, un état de l’armement des fortifications et, au milieu de paperasses répandues sur une table, la carte de visite du valet de chambre du prince de Mecklembourg. On fut assez troublé de cette découverte, qui semblait prouver que l’ennemi entretenait des relations avec quelques énergumènes de Paris ; on attacha une importance capitale à la carte de visite et l’on se demanda, avec plus d’inquiétude, je crois, que de raison, si les groupes insurrectionnels ne se préparaient pas à tendre la main à la Prusse. Une tentative d’émeute qui éclata le dimanche 14 août, c’est-à-dire quelques heures après la saisie des objets que je viens d’énumérer, sembla donner corps à cette supposition et en faire une certitude.

Dans la matinée du dimanche, on avait appris, par dépêche télégraphique, que Nancy venait d’être occupé par les troupes allemandes. On s’en était ému, mais avec tristesse, plutôt qu’avec colère. La population était restée calme, et les gens sérieux n’avaient vu là qu’un incident de guerre qui laissait l’espérance intacte et l’avenir encore ouvert à une victoire possible. La ville, sans fortifications pour la protéger, défendue par quatre-vingt-six pompiers, n’avait pu opposer aucune résistance aux Prussiens ; nul secours — qui du reste eût été illusoire — n’avait pu lui être envoyé par Bazaine, dont l’armée faisait face devant Metz, ni par Mac-Mahon, cherchant au camp de Châlons à donner quelque cohésion à ses soldats démoralisés.

Un vieux révolutionnaire incorrigible, qui avait passé la moitié de sa vie en prison, Blanqui, trouva l’occasion bonne pour commettre un ou deux assassinats inutiles, au nom de la République. Conduisant deux cents insurgés qu’il avait soldés, à l’aide d’une somme de dix-huit mille francs que lui avait donnée un certain Granger[153], ayant pour premier acolyte, en cette mauvaise action, un ancien garçon apothicaire nommé Eudes qui, quelques mois plus tard, fut général sous la Commune et incendia le palais de la Légion d’honneur qu’il avait dévalisé, Blanqui attaqua à l’improviste la caserne des pompiers établie sur le boulevard de la Villette. On criait : « Aux armes ! Vive la République ! À bas les Prussiens ! » Deux ou trois pompiers furent tués et la bande des émeutiers se dispersa d’elle-même, huée par la population que ces meurtres avaient indignée. On arrêta une soixantaine de coupables ; rapidement on les jugea ; ils furent frappés de peines sévères ; je crois me souvenir qu’Eudes et Blanqui furent condamnés à mort. La journée du 4 septembre allait bientôt les amnistier, pour ne pas dire les glorifier.

Cette tentative, qui n’était que le fait de quelques fous furieux, n’eut et ne pouvait avoir aucune influence sur l’opinion générale de Paris ; on leva les épaules et l’on continua à s’enquérir de ce que faisaient nos armées ; nulle illusion n’était encore sérieusement ébranlée, et c’est avec confiance que l’on regardait du côté de Bazaine. On eût dit que la trépidation morale ressentie après la défaite de Wœrth se calmait, et l’on avait un tel désir de n’être pas vaincu que l’on espérait vaincre. Pendant que la population parisienne essayait de se ressaisir et s’égarait dans les rêves que la réalité devait si rapidement faire évanouir, le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif, hargneux et méfiants, conspiraient l’un contre l’autre, ardents à se renverser et à s’emparer de toute l’autorité.

Le groupe des députés irréconciliables, auquel se joignaient quelques vieux républicains déçus après la révolution de 1848, tenait ses conciliabules secrets rue de la Sourdière. La salle où l’on se réunissait était tout ce qui restait du Club des Jacobins ; c’était encore la Kâaba des révolutionnaires ; ils venaient y évoquer l’âme des ancêtres et y rappelaient volontiers qu’en certaines occasions propices « l’insurrection est le plus sacré des devoirs ». L’axiome paraissait opportun et on se préparait à le mettre en pratique. Les soirées du 15, du 16, du 17 août furent consacrées à discuter les moyens les plus prompts et les plus sûrs de renverser le gouvernement et de substituer la République à l’Empire. Les orateurs de ces mystérieuses séances, dont le mystère était chaque jour dévoilé à la Préfecture de Police, étaient connus dans Paris, où ils jouissaient de quelque popularité ; car depuis longtemps ils étaient des hommes d’opposition et d’opposition « quand même ».

C’était Jules Favre, qui, comme Émile Ollivier, était doué d’éloquence et remplaçait les qualités de l’intelligence par la beauté des paroles ; c’était Ernest Picard, dont l’esprit à l’emporte-pièce excellait à trouver le côté faible des raisonnements les meilleurs ; c’était Eugène Pelletan, homme excellent, de cœur généreux, de tendances girondines, honnête et droit, mais de conceptions nébuleuses et se perdant volontiers dans les métaphores ; c’était Glais-Bizoin[154], qui semblait un fantoche ; Crémieux, un vieil avocat au talent rusé ; Steenackers[155], beau garçon, viveur, fils d’un cafetier qui avait fait fortune en vendant de la bière blanche, sûr de lui, apte à tout et propre à rien ; Étienne Arago[156], admis sur son nom, quoiqu’il ne fût pas député, vaudevilliste, directeur de théâtre, directeur général des Postes, bientôt maire de Paris, puis directeur des Monnaies et aujourd’hui (1887) conservateur-adjoint du Musée du Luxembourg, un des hommes les plus emphatiques que j’aie connus ; Gambetta, très maître de lui, sachant fermer le robinet de sa fontaine à paroles, ne désapprouvant personne, caressant tout le monde, laissant venir, comme l’on dit, se réservant de choisir sa balle dès qu’il la sentirait à portée, dévoré d’ambition et n’ayant pas de lui mauvaise opinion, car il disait volontiers : « J’ai une tête à gouverner l’univers. »

Tous ces personnages, qui bientôt allaient être membres du Gouvernement de la Défense nationale et qui ne sauraient ni maintenir, ni sauver Paris, ignoraient le proverbe allemand : « Il n’est pas facile de gouverner la poudre quand on y a mis le feu. » Parmi eux, il en était un qui exerçait sur les autres une action prépondérante due à sa rare intelligence, c’était Jules François Suisse, connu sous le nom de Jules Simon[157], homme complexe, souvent insaisissable, courtois dans ses façons d’être, n’inspirant qu’une confiance restreinte à ceux qui l’avaient pratiqué, et que j’ai eu l’occasion d’étudier à l’Académie française, où j’ai eu l’honneur d’être son confrère. Il semblait s’efforcer de ne jamais mécontenter personne, ce qui lui donnait quelque apparence de banalité. Son indulgence n’était que de l’indifférence pour tout ce qui ne le concernait pas directement. Il tenait à l’étiquette des choses plus qu’aux choses elles-mêmes ; c’était un doctrinaire, un formaliste comme l’École Normale en a tant produit ; je crois qu’il se serait accommodé de tout gouvernement, pourvu qu’il le dirigeât.

Il avait été l’élève, le secrétaire de Victor Cousin, puis son suppléant et son successeur en Sorbonne ; il avait vu l’inventeur de l’éclectisme et le signataire de la traduction des œuvres de Platon devenir ministre, puis pair de France ; naturellement il se demanda pourquoi si haute fortune ne lui serait pas réservée. En pensant ainsi, il ne faisait point acte d’outrecuidance. C’est un des rares hommes que j’ai côtoyés dont l’ambition était légitime et justifiée par des qualités d’un aloi supérieur. Ingénieux à se retourner, plein de ressources, sachant céder, sans avoir l’air de reculer, ne dédaignant point l’emploi de petits moyens et n’aimant pas à casser les vitres, méprisant volontiers ce que l’on a nommé « les nouvelles couches », très pacifique et compatissant aux misères humaines, il eût été, je crois, un premier ministre remarquable. Il l’a été et ne s’est point refusé à certains compromis parlementaires, auxquels le maréchal Mac-Mahon, alors président de la République, n’a rien compris. Entre le philosophe habile jusqu’à l’astuce et le soldat entêté jusqu’à l’obtusité, le bon accord ne pouvait durer longtemps. Jules Simon fut congédié comme un laquais. La France n’y a rien gagné ; le renvoi du ministre fut la cause première de la chute du maréchal et prépara l’avènement du radicalisme.

Je me suis laissé aller à devancer les événements en parlant de Jules Simon, qui traîne aujourd’hui une existence ennuyée, où les séances de l’Académie française sont presque une distraction. Au mois d’août 1870, il était dans toute l’ardeur d’un homme qui voit s’écrouler un gouvernement qu’il déteste et s’approcher l’heure de saisir le pouvoir qu’il convoite. Il était maître alors dans les discussions de la rue de la Sourdière ; on le consultait, on l’écoutait, et il était rare que sa paisible malice n’eût raison des motions violentes que n’épargnaient ni Glais-Bizoin, ni Étienne Arago, ni Steenackers, ni même Jules Favre. Son éloquence familière et, pour ainsi dire, maternelle, gagnait les cœurs et pénétrait les esprits. Il était maître en l’art de parler et parlait si doucement, si habilement qu’il semblait moins exprimer son opinion que traduire la pensée de ses auditeurs.

La prise de Nancy, le mouvement avorté de Blanqui et de ses complices paraissaient avoir stimulé l’émulation des hommes de la Sourdière et, sans plus tarder, ils voulaient soulever la population, décréter d’accusation l’Impératrice régente, proclamer la République et mettre le ministère à la porte. Étienne Arago, noyé dans sa rhétorique, expliquait que rien n’était plus facile ; Steenackers promettait de marcher à la tête des combattants ; Jules Favre se chargeait de préparer les décrets ; Glais-Bizoin demandait la levée en masse et Ernest Picard ricanait, en pensant qu’il serait bientôt ministre. Et les Prussiens, qu’en faisait-on, rue de la Sourdière ? Personne n’y songeait.

Jules Simon écouta toutes les propositions, impassible, le visage appuyé sur ses deux mains réunies, selon son habitude. Il se rallia à toutes les opinions émises, mais il demanda à présenter quelques observations qui lui étaient suggérées par l’amour du bien public ; il n’y tenait pas, mais il croyait devoir les soumettre à ses collègues, devant lesquels on savait qu’il aimait à s’incliner. Nul n’a jamais mieux que lui manié l’exorde insinuant ; on ne l’ignorait pas, et toujours on s’y laissait prendre ; c’était un capteur d’oreilles. Après une telle défaite, fruit naturel d’une longue compression, l’Empire devait disparaître ; mais, pour qu’il disparût sans pouvoir revenir, il fallait choisir le moment opportun ; car, si, au lieu de soulever une insurrection, on ne parvenait qu’à provoquer une émeute réprimée, le gouvernement n’en deviendrait que plus fort et profiterait de sa victoire à l’intérieur pour supprimer les libertés, renvoyer le Corps législatif et décréter des lois léonines. Tout en partageant la façon de voir de ses collègues, tout en souhaitant la fin d’un régime dont plus que personne il avait souffert et supporté la honte avec désespoir, il pensait que le moyen le meilleur de le détruire était de ne se point presser, d’attendre et de se tenir prêt à agir énergiquement, dès que l’occasion se présenterait. Or cette occasion serait provoquée par une nouvelle défaite, sur laquelle on pouvait compter avec certitude, ainsi qu’il en avait reçu l’assurance par ses correspondants de Suisse et de Belgique. En outre, il était de la plus haute importance qu’il n’y eût plus de troupes régulières à Paris, afin de n’avoir même pas de lutte à engager. Il était donc urgent de réclamer le départ pour la frontière de tous les régiments encore casernés à Paris, de presser l’armement de la garde nationale et de faire donner partout, dans les ateliers, dans les sociétés secrètes, le mot d’ordre de descendre, au premier signal, en uniformes et en armes, dans la rue et spécialement sur la place de la Concorde.

Au point de vue de l’insurrection, ces conseils étaient d’une sagesse irréfutable, l’évidence en était éclatante ; on ne les discuta même pas et, à l’unanimité, ils furent adoptés. Avec son air de bonhomie et sa voix doucereuse, Jules Simon dit : « Je ne suis pas un émeutier, vous le savez ; mais il m’a semblé que, dans les circonstances où nous sommes, il n’y a pas autre chose à faire. » Je cite textuellement cette phrase, telle que je l’ai entendu répéter, au mois de décembre 1872, par Ernest Picard, qui s’en amusait beaucoup. Donc, l’on s’ajourna patriotiquement : à la première défaite !

Gabriel Delessert, qui fut le dernier préfet de Police de la monarchie de Juillet et dont la probité était imperturbable, me disait un jour : « Lorsqu’un complot est préparé par deux personnes, la police le connaît souvent ; lorsqu’il est préparé par trois personnes, la police le connaît toujours. » Je donne cette parole pour ce qu’elle vaut, comme elle m’a été dite. Sans y attacher plus d’importance qu’il ne convient, on peut s’imaginer que les conciliabules de la rue de la Sourdière n’avaient point de secret pour les Tuileries. Là, on se sentit si menacé que l’on voulut dresser une contre batterie, afin de mettre d’implacables adversaires dans l’impossibilité de nuire, et il fut question d’un coup d’État. On le discuta, le 15 et le 16 août, dans le Conseil des ministres, auquel Piétri fut convié. On reprenait en partie le projet qu’Émile Ollivier avait élaboré, le 8, aussitôt qu’il eut confirmation du désastre de Wœrth et qu’il se vit contraint à convoquer le Corps législatif.

On devait arrêter une vingtaine de députés, une trentaine de journalistes, quelques chefs révolutionnaires dont on redoutait l’énergie. Le coup serait fait la nuit, les prisonniers, conduits immédiatement au chemin de fer, seraient mis en wagon, sous escorte armée ; le train, lancé à toute vitesse, les conduirait à Cherbourg où ils seraient embarqués sur une frégate qui se tiendrait au large pendant la durée de la crise et, au besoin, pendant la durée de la guerre. Ce projet, qui, bien probablement, n’eût rencontré que peu d’obstacles, si l’on eût tenté de le mettre à exécution, séduisait fort l’Impératrice. Elle était convaincue que le Conseil des ministres l’adopterait sans hésitation et s’empresserait à le faire réussir. N’était-elle pas régente et ne lui devait-on pas obéissance ? Puis Jérôme David était là, ce héros dont le dévouement aurait pu prendre un autre nom, cet homme hardi, entreprenant, se plaisant au danger et dont le courage ne reculerait devant aucun effort, devant aucun sacrifice, pour sauver sa souveraine. Est-ce à lui qu’elle pensait, lorsqu’en 1878, à Chislehurst, elle me disait : « Il n’est pas au monde un homme, un seul, sur lequel on puisse compter » ?

Je n’ai pas besoin de dire que je n’ai pas sous les yeux les procès-verbaux des conseils, en admettant qu’on les ait rédigés, ce qui est douteux, mais j’en ai le résumé, qui a été dicté par Jules Brame à Arthur Kratz, au sortir même de la séance. La proposition de l’Impératrice fut écoutée en silence et avec un embarras qui ne put laisser grande illusion. L’attitude de la plupart des ministres était significative, c’était plus que de l’hésitation, c’était une reculade. Jérôme David, l’Almanzor qui avait fait naître tant d’espérances, ne soutint pas son rôle. Il est facile d’être brave en chambre et d’imaginer toutes sortes d’actes héroïques ; mais il est moins aisé d’affronter le danger, de courir au-devant des obstacles et de les vaincre. Il se récusa ; des mesures de violence ne pourraient que produire un mauvais effet et aliéner les cœurs encore attachés à l’Empire. Jules Brame le regarda et dit : « Je ne puis qu’admettre la sagesse de M. le baron David. »

On attendait avec impatience que le ministre de la Guerre, Palikao, formulât son opinion, qui devait avoir du poids pour ses collègues. Il répondit que le Corps législatif ne le gênait pas ; que l’on y votait tout ce qu’il demandait, qu’on ne lui ménageait ni les hommes, ni l’argent, et qu’il ne voyait pas la nécessité d’enlever quelques députés qui faisaient plus de bruit que de mal ; ce serait même imprudent et impolitique ; car, en touchant à la représentation nationale, on risquait de la mécontenter tout entière. Chevreau, ministre de l’Intérieur, spirituel, sceptique et poète à ses moments perdus, déclara, d’un air dégagé, qu’il ne comprenait pas les inquiétudes dont on paraissait tourmenté ; que, quant à lui, il ne voyait rien de désespéré, ni même de bien grave dans la situation, et qu’il serait toujours temps d’avoir recours aux moyens extrêmes, s’il en était besoin. Cette opinion et celle de Palikao entraînèrent celle du prince de La Tour d’Auvergne, de Magne, de Busson-Billault et de Grandperret. L’amiral Rigault de Genouilly répondit simplement : « J’obéirai aux ordres qui me seront donnés. »

L’Impératrice était troublée ; les réponses qu’elle venait d’entendre dissipaient ses rêves et la laissaient en face de la plus poignante des réalités. Brusquement elle interpella Piétri. « Et vous, monsieur le préfet de Police, que pensez-vous ? » Piétri n’aimait point l’Impératrice, dont la futilité lui avait toujours semblé funeste, mais il éprouvait pour l’Empereur un dévouement sans pareil et, de plus, il avait une rare sagacité d’esprit. Sa réponse, dont plus d’une fois il m’a parlé, peut se résumer ainsi : « Je suis prêt à agir, et les arrestations ne sont point difficiles à opérer ; mais il ne faut point se dissimuler qu’elles soulèveront une très violente émotion dans le peuple de Paris et provoqueront peut-être une insurrection ; M. le ministre de la Guerre est-il en mesure de la réprimer ? Quand même l’insurrection serait étouffée, une dépêche annonçant un nouvel échec pour nos armes remettrait les choses en question ; tout est à craindre alors ; la population entière se dressera contre nous, le trône sera brûlé et l’Empire balayé en un clin d’œil, car les insurgés auront pour complices les hommes ulcérés de voir la France vaincue. Si nous pouvions nous appuyer sur une victoire, je répondrais de tout ; dans l’état actuel des choses, je ne peux répondre que du dévouement de la police. »

Jules Brame prit la parole ; l’Impératrice le redoutait, car elle n’ignorait point qu’au fond, par sympathie personnelle et par ses tendances politiques, il penchait vers l’orléanisme. Elle le connaissait mal. Brame était un homme énergique, aisément emporté, pour qui le dicton : mauvaise tête et bon cœur, semblait avoir été fait ; il avait l’intelligence rapide et la résolution ferme ; en outre, il était de caractère chevaleresque et toujours prêt à croiser la lance contre les moulins à vent. Il en résulta un bouleversement complet dans ses opinions. Il était entré au Conseil avec des idées qui frisaient l’opposition ; mais il ne put rester spectateur indifférent des misères souveraines ; chez lui, ce fut affaire de sentiment et il se résolut à protéger de toutes ses forces le régime qu’il n’avait jamais hésité à combattre. Bref, il était devenu impérialiste et, de plus, amoureux fou de l’Impératrice. Il dit : « Si M. le préfet de Police se charge des arrestations, c’est à nous à veiller au maintien de l’ordre dans la rue ; c’est pourquoi je propose de conserver à Paris la division d’infanterie de marine qui est bien commandée, forte de 12 000 hommes, et qui peut tout sauver ici, tandis qu’elle ne sauvera rien à l’armée, où elle ne sera qu’un appoint insuffisant. » L’amiral Rigault de Genouilly répliqua : « Le maréchal Mac-Mahon la réclame avec insistance. »

Un seul ministre n’avait point parlé ; c’était Clément Duvernois, que ses collègues traitaient un peu par-dessous la jambe. C’était plus qu’un nouveau venu, c’était un parvenu mêlé aux intrigues plutôt qu’à la politique. On ne put se méprendre sur son opinion, car il n’essaya guère de la dissimuler : « Il faut agir et agir au plus tôt, se débarrasser de la bande révolutionnaire qui nous menace et n’attend que l’heure propice pour renverser le gouvernement. C’est un second 2-Décembre qu’il faut faire et j’y suis prêt. J’en accepte la responsabilité et je réussirai ; puis, nous nommerons des plénipotentiaires pour traiter de la paix et nous y serons aidés par les neutres, qui ne se soucient pas de voir grandir une Allemagne trop puissante. Je ne suis qu’un homme d’aventure, je le sais, et c’est pourquoi je parle ainsi. Toute heure perdue fortifie nos adversaires ; n’attendez pas ; plus tard, il sera trop tard, et quand vous voudrez ressaisir le pouvoir que l’on vous arrache, il ne sera plus temps, car vos instruments de résistance seront tellement affaiblis qu’ils ne seront bons à rien. »

Si cette motion avait été faite par Jérôme David, Henri Chevreau, Piétri ou Palikao, il est bien probable qu’elle eût été adoptée par le Conseil des ministres ; mais formulée par Clément Duvernois, dont l’on se méfiait, que l’on soupçonnait, à tort ou à raison, de n’obéir qu’aux visées de sa propre ambition, elle fut accueillie par un silence glacial, qui équivalait à un refus. Sept ministres étaient pour l’abstention ; un se déclarait prêt à obéir ; un autre et le préfet de Police consentaient à une action conditionnelle ; un seul demandait l’action immédiate. La solution se trouvait donc ajournée ; en langage politique, on sait ce que cela veut dire ; on renonçait à toute mesure illégale et l’on s’en fiait à la bonne fortune du hasard, qui depuis longtemps déjà s’était détournée de l’Empire.

Je crois qu’il est heureux que ce projet n’ait point été mis à exécution. Avait-il quelque chance de réussir ? Je n’en sais rien, car à Paris tout est possible ; mais quand bien même on eût supprimé des députés révolutionnaires, des chefs d’émeute et des journalistes résolument hostiles, on n’eût obtenu qu’un succès éphémère, qui eût rendu la chute plus cruelle encore et la désorganisation plus profonde. La capitulation de Sedan, la captivité de Napoléon III n’en auraient pas moins exaspéré Paris et bousculé le trône. C’était sur les champs de bataille, bien plus que dans le mauvais vouloir de la population parisienne, que résidaient les causes d’une révolution. Une victoire eût tout sauvé ; une défaite devait tout perdre.

Les hommes qui se sont emparés du pouvoir, le 4 septembre, étaient précisément ceux dont on voulait se débarrasser ; ils furent modérés, sans colère et sans haine ; s’ils avaient été loin de Paris, à bord d’une frégate naviguant au large, ou dans la prison de Belle-Isle-en-Mer, ceux qui les auraient remplacés à l’Hôtel de Ville et dans les ministères auraient probablement été, en partie du moins, les aliénés que nous avons vus à l’œuvre pendant les jours de la Commune. L’incohérence, la bêtise, la fureur eussent régné dans Paris, qui, devenu incapable de résistance, eût sans doute été soumis par l’Allemagne à une exécution militaire. Dans l’infortune dont nous avons été frappés, on peut s’applaudir, en constatant que les désastres, qui auraient pu être simultanés, n’ont été que successifs et que la guerre avait pris fin lorsque la Commune a éclaté.

Le 18 août, un nouveau personnage, un acteur principal entre en scène. Une proclamation affichée sur les murs apprit à Paris que désormais le général Trochu serait son gouverneur. Cette proclamation, qui devait être suivie de tant d’autres, mérite d’être reproduite en partie, car elle démontre la confusion des idées de celui qui l’a rédigée, à tête reposée et après méditation :

« Je fais appel à tous les hommes de tous les partis, n’appartenant moi-même, on le sait dans l’armée, à aucun parti que celui du pays. Je fais appel à leur dévouement ; je leur demande de contenir par l’autorité morale les ardents qui ne sauraient se contenir eux-mêmes et de faire justice, par leurs propres mains, de ces hommes qui ne sont d’aucun parti et qui n’aperçoivent dans les malheurs publics que l’occasion de satisfaire des appétits détestables. »

Ainsi le Gouverneur, n’étant d’aucun parti, adjure les hommes de tous les partis de contenir les gens qui ne sont d’aucun parti. Lorsque j’étais au collège et que notre professeur de quatrième lisait des phrases semblables dans nos devoirs, il avait coutume de dire : « Ça, c’est du galimatias double. » Une autre proclamation ou un ordre du jour, je ne sais plus au juste, déclarait que le gouvernement n’aurait jamais recours qu’à la force morale et de plus — fait grave — il disait qu’il ramenait à Paris les dix-huit bataillons de gardes mobiles parisiens, parce que « c’était leur droit ». Jamais la discipline, toujours utile, rigoureusement indispensable en temps de guerre, ne fut plus lestement violée. Il ressortait de l’opinion émise par le général Trochu que « le droit » du soldat — dont le devoir est l’obéissance passive — est de choisir son poste de casernement, de combat ou de retraite. Ceux qui, sans prévention, lurent ces lignes et en comprirent la portée, n’en croyaient pas leurs yeux et désespérèrent du salut.

La première proclamation du gouverneur se terminait par une de ces phrases emphatiques et sans signification précise qui lui étaient familières. « Pour accomplir mon œuvre, après laquelle je rentrerai dans l’obscurité d’où je sors, j’adopte une des vieilles devises de la province de Bretagne où je suis né : « Avec l’aide de Dieu, pour la Patrie ! » Quelques bons citoyens ne purent rester insensibles à tant d’éloquence et ils fabriquèrent une réponse que les journaux n’eurent point l’esprit de laisser inédite : « Nous sommes prêts à prouver à la Prusse et à l’Europe qu’une longue compression morale, jointe au déchaînement des intérêts matériels, n’a point ramolli radicalement les mœurs publiques et la vitalité du pays. » C’était signé par des chapeliers, des orfèvres, des bijoutiers, des passementiers, tous braves gens qui n’avaient pas eu à se plaindre du « déchaînement » des intérêts matériels et qui sans doute avaient mis du temps à la confection de leur adresse, car elle ne parut que le 23 août, cinq jours après la proclamation à laquelle leur devoir ou leur droit les avait forcés de riposter.

En guise de péroraison, ils prenaient des engagements qu’ils oublièrent dans la journée du 18 mars 1871. « S’il est vrai, disaient-ils, qu’il se rencontre toujours des gredins qui n’aperçoivent dans les malheurs publics qu’une occasion de satisfaire des appétits détestables, de ceux-là, ne vous préoccupez pas, général, nous en faisons notre affaire. » Avec le ministère Palikao, le Corps législatif prenait une part active au gouvernement ; avec le général Trochu et sa force morale, le peuple, la rue, comme il le disait lui-même, devenait avocat consultant et avocat écouté, pour ne pas dire obéi. Or la guerre, et surtout la guerre pour repousser une invasion, ne peut se faire qu’avec un commandement unique dont la voix parle dans le silence et sans éveiller d’écho, c’est-à-dire avec la dictature. Le général Trochu semble avoir toujours ignoré que l’on demande à un chef d’armée des actes et non des paroles, des faits et non des proclamations.

C’est le 17 août 1870, au camp de Châlons, que l’Empereur, tenant compte peut-être de certaines motions faites au Corps législatif au moment de la chute d’Émile Ollivier, nomma Trochu gouverneur de Paris et « commandant en chef de toutes les forces destinées à la défense de la capitale ». Le général Trochu accepta cette mission, dont il ne se dissimula pas, dit-on, la gravité, à deux conditions qu’il réserva expressément : la première, c’est que Napoléon III reviendrait immédiatement aux Tuileries, pour reprendre la direction du gouvernement ; la seconde, c’est que les troupes que reconstituait le maréchal Mac-Mahon seraient ramenées le plus rapidement possible sous Paris, dont elles formeraient l’armée de secours. Ces deux conditions, qu’appuyait le duc de Magenta, furent acceptées sans débat par l’Empereur. Elles ne furent cependant pas observées.

Le général Trochu, en arrivant à Paris, se rendit au débotté chez l’Impératrice, à laquelle il fit connaître sa nomination au poste de gouverneur et la proclamation dans laquelle il annonçait le prochain retour de Napoléon III. L’Impératrice jeta les hauts cris : « Tout est perdu, s’il revient ; il ne peut abandonner l’armée ; la nouvelle seule d’un retour possible serait le signal d’une révolution ; il ne faut même pas y faire allusion. » Et elle-même, prenant la minute de la proclamation, biffa tout ce qui était relatif à l’intention que l’Empereur avait manifestée de venir se renfermer à Paris et d’en partager les dangers. Trochu laissa faire, les mots Empereur et gouvernement impérial disparurent sous la plume de la régente. L’Impératrice était de bonne foi, on doit le croire, mais on ne sera pas non plus imprudent d’imaginer que l’attrait du pouvoir, même dans des conjonctures redoutables et si douloureuses, ne fut pas étranger à sa résolution. Les conditions sine qua non que le général Trochu avait posées se trouvaient anéanties : qu’allait-il faire ? La situation ainsi modifiée devenait tout autre ; le soldat l’eût répudiée, l’ambitieux l’accepta.

Le conflit entre le ministre de la Guerre et le gouverneur de Paris, entre Trochu et Palikao, fut immédiat et permanent. Les instructions du général Trochu limitaient son action au commandement des forces destinées à la défense de la capitale, mais il prétendait que son titre de gouverneur lui donnait la haute main sur la police intérieure et la surveillance de Paris. Ce n’était point l’avis de Palikao, qui revendiquait ses droits de président du Conseil des ministres, responsable devant les Chambres. L’un voulait agir par « la force morale » sur les révolutionnaires, sur les gardes mobiles récalcitrants, sur les recrues qui commençaient déjà à fréquenter plus volontiers le cabaret que le champ de manœuvre ; l’autre, qui était un autoritaire ayant commandé une armée qu’il avait guidée jusqu’en Chine, déclarait à Trochu qu’il était las de ses calembredaines et qu’il y avait des prisons, aussi bien pour les mauvais soldats que pour les perturbateurs.

L’autorité du gouverneur, l’autorité du ministre étaient indépendantes l’une de l’autre et se heurtaient par mille contacts journaliers, que l’on semblait s’efforcer de rendre pénibles. À cette heure où tout péril nous menaçait, où ce n’était pas trop du concours de toutes les volontés pour améliorer une situation presque désespérée, où l’harmonie la plus complète pouvait seule grouper les forces en vue d’une action commune, la division faite d’amour-propre froissé et de prétentions hiérarchiques séparait les deux pouvoirs auxquels le salut de Paris avait été confié. Les journaux s’en mêlaient et jetaient de l’huile sur le feu. Comme on sentait dans le général Trochu un homme qui se mettrait en opposition avec le ministre de la Guerre, c’est-à-dire avec le gouvernement, il devint tout de suite populaire et les ennemis de l’Empire regardèrent vers lui avec confiance. Fut-il un traître, comme on l’a répété à satiété, non pas ; il était niais, incapable et bavard. On a dit de lui que c’était un Émile Ollivier militaire ; le mot est juste.

Une seule fois je l’avais aperçu, avant sa haute fortune et sa mésaventure ; cela m’avait suffi pour le juger ; car, dans sa naïveté, le pauvre homme ne se déguisait guère. Il se trouvait très bien comme il était et se montrait avec plaisir. C’était au cours de l’Exposition universelle de 1867 ; le prince Napoléon avait donné au Palais-Royal un grand dîner auquel j’avais été invité. Les convives étaient fort nombreux et entremêlés de pachas, de généraux, de diplomates, de membres de l’Institut. Après le dessert, on alla prendre le café et fumer dans la salle de billard ; j’étais assis dans un coin et je causais avec Ernest Renan, lorsque mon attention fut attirée par un groupe qui s’était formé autour de deux personnages dont je ne savais point les noms.

L’un était petit, chauve, avec le front proéminent et l’attitude un peu théâtrale ; l’autre, également de taille médiocre, les cheveux longs, la voix flûtée, le geste sec et les yeux clignotants. Ils parlaient tous les deux en même temps, placés en face l’un de l’autre, sans s’écouter, sans s’interrompre, intarissablement ; ils péroraient sur l’armée, n’étaient point du même avis, mais ne pouvaient s’en douter, car il leur était impossible de s’entendre mutuellement. Le premier était le général Trochu, le second le général Favé[158]. Bourbaki, que j’interrogeai, leva les épaules et me répondit dans son langage qui parfois rappelait un peu la caserne : « Ça, des généraux ! laissez-moi donc tranquille ; ce sont des moulins à paroles, pas autre chose. » Pendant que Trochu était gouverneur de Paris, les officiers, les membres du Gouvernement de la Défense nationale qui ont eu affaire à lui ont pu reconnaître qu’il était atteint de loquacité maniaque. Ernest Picard, qui ne détestait pas les mots aigres, disait : « Il parle sous lui. »

On a dit que le général Trochu, dès son arrivée à Paris, s’était mis en rapport avec les chefs de l’opposition parlementaire ; je ne le crois pas ; je ne crois pas aux entretiens nocturnes avec Jules Favre, avec Ernest Picard et Jules Simon ; je crois, en un mot, qu’il a été surpris par les événements et ne les a point préparés. Il n’est pas douteux, cependant, que les groupes révolutionnaires lui aient fait des avances et lui aient parfois ménagé les applaudissements de la foule. Voulait-il, usant de ce qu’il appelait la « force morale », apaiser les passions impatientes ; a-t-il essayé d’agir sur le monde des ouvriers, afin d’en neutraliser le mauvais vouloir ? Je ne puis le dire, car je l’ignore ; mais je sais qu’il a souvent reçu Corbon, qui exerçait une influence considérable dans les ateliers.

C’était un sculpteur sur bois, qui avait collaboré à divers journaux et qui avait même écrit un volume intitulé : Le Secret du Peuple de Paris, où il cherche à démontrer que le peuple de Paris a repoussé toutes les solutions sociales qu’on lui a présentées et qu’il se réserve. Le livre est médiocre, sans portée, ni révélation. Corbon, représentant du peuple et vice-président de l’Assemblée nationale en 1848, était un républicain dogmatique hanté de rêvasseries utopiques, fort honnête homme, estimé pour la loyauté de son caractère et se faisant sur sa propre valeur des illusions qui ne manquaient pas d’ampleur. Malgré son intelligence qui avait de l’ouverture, il ne put jamais sortir de sa médiocrité native ; l’éducation première et l’instruction lui faisaient défaut ; il en fut alourdi, ne parvint pas à s’élever et resta dans le terre-à-terre des bavardages politiques.

Par sa double position d’ancien député et d’ouvrier, Corbon servait naturellement d’intermédiaire entre le club de la rue de la Sourdière et les ateliers de Paris ; c’est lui qui transmettait les mots d’ordre auxquels on se conformait. Le général Trochu a sans doute tenté de l’utiliser et, comme l’on dit, de le mettre dans son jeu, pour obtenir quelque conciliation et diminuer les difficultés que « la rue » lui réservait. Corbon avait signé une adresse qui promettait le concours de Paris au gouverneur ; il n’en fallut pas davantage pour qu’ils entrassent en relations et eussent quelques épanchements qui n’étaient point sans arrière-pensée. Trochu était persuadé qu’il avait « chambré » Corbon, et Corbon avait promptement remarqué que le général avait un caractère facile à entraîner ; aussi ne lui épargna-t-il pas les confidences, et lui fit-il comprendre que les groupes parlementaires les plus violents s’empresseraient de lui obéir, car, seul, il pouvait sauver la patrie que compromettait la caducité du gouvernement impérial. Il résulta de ces entretiens que Trochu croyait avoir le peuple de Paris dans sa main et que c’était, au contraire, le peuple de Paris qui s’était emparé de lui.

Les partisans de l’Empire ont dit à Trochu qu’il était un traître, ce qui est une absurdité. À la face de qui, du reste, n’a-t-on pas craché cette épithète ? Napoléon III, traître ; Bazaine, traître ; Mac-Mahon, traître ; Lebœuf, traître ; Trochu, traître ! Eh ! non, mais incapables, et cela suffisait bien, car leur incapacité a trahi la confiance que nous avions mise en eux. Trahison ! trahison ! C’est le cri des peuples vaincus, et c’est aussi le cri des soldats qui, n’ayant reculé devant aucun sacrifice, sont surpris que leur héroïsme n’ait point forcé le destin à leur accorder la victoire. Non, certes, Trochu n’a point été traître ; dans notre infortune, c’est quelque consolation de pouvoir dire qu’il ne s’en est pas rencontré un, un seul parmi les centaines de milliers d’hommes qu’on levait à la hâte, que l’on habillait vaille que vaille, et qui, mal équipés, mal nourris, mal dirigés, s’en allaient mourir au combat pour sauvegarder l’honneur du pays.

Trochu avait l’âme loyale, mais faible ; ferme peut-être en un jour de bataille, mais indécise devant les soubresauts de la politique. Comme Émile Ollivier, avec lequel il offrait tant de points de ressemblance, il avait l’amour de la popularité, cette gloire en gros sous, comme a dit Victor Hugo ; il se grisait de ce vin épais que dédaignent les forts et les délicats. L’alcoolisme de la gloriole est une maladie dangereuse ; le goût, le besoin de l’applaudissement des foules est ce qui entraîne les hommes politiques aux sottises incurables, car alors, au lieu de diriger l’opinion publique, ils lui obéissent ; or l’opinion publique est un navire qui va droit aux écueils, car il est sans boussole et sans gouvernail.

À Paris, qui s’était enfiévré pour une nouvelle idole, on ne parlait plus de l’Empereur, de l’Impératrice, de Palikao, du Corps législatif ; il n’était question que du général Trochu. Lui présent, on n’avait à s’occuper de rien ; il pourvoirait à tout. Il avait mission de sauver la France et la sauverait. On ne croyait pas seulement à ses talents militaires, on affirmait son génie, et l’on disait couramment que si, dès le début de la guerre, il n’avait pas été chargé de diriger les opérations, c’est parce que son mérite exceptionnel excitait la jalousie des autres généraux. Jamais magicien ne fit éclore tant d’espérance, et jamais sorcier ne jeta un plus mauvais sort sur ceux qui l’avaient acclamé. Tant que l’Empire conserva quelque apparence de vitalité, il en fut le serviteur incomplet, timide, mais fidèle. Dès que l’édifice se lézarda et s’inclina vers la ruine, il sentit s’allumer en lui d’étranges ambitions. Dans ce cataclysme, quelle fortune n’était point offerte au sauveur, au victorieux qui rejetterait l’ennemi au-delà des frontières ? Pendant les quelques jours d’illusion et d’aveuglement qui succédèrent au 4 septembre, je ne serais pas surpris qu’il eût entendu le hail ! dont les sorcières ont salué Macbeth sur la bruyère.

Une coïncidence heureuse sembla préluder à la réalisation des espérances qu’inspirait le général Trochu. Une sorte de détente se fit dans l’angoisse dont les cœurs droits étaient oppressés depuis la défaite de Wœrth, car les nouvelles de l’armée de Metz étaient bonnes, ou du moins étaient présentées de façon à paraître favorables. Le 14 août, à Borny, le 16, à Mars-la-Tour, le 18, à Gravelotte, le maréchal Bazaine était entré en contact avec les armées allemandes ; les batailles avaient été sanglantes et destructives. Là, comme à Wissembourg, à Forbach, à Wœrth, notre infériorité numérique était inquiétante ; l’ennemi eut toujours une moyenne de 60 000 hommes de plus que nous, et chaque jour des renforts lui arrivaient, tandis que nous n’en pouvions recevoir. À la journée du 16, nous perdîmes environ 17 000 hommes, mais l’armée du prince Frédéric-Charles eut plus de 20 000 morts. Les Allemands battirent en retraite ; l’ordre éventuel de repasser la Moselle leur fut transmis par le chef de l’État-Major général. Le champ de bataille resta en notre possession.

La route de Paris était ouverte ; Bazaine allait sans doute s’y précipiter et hâter sa marche, pour donner la main à Mac-Mahon ; les circonstances l’y conviaient ; les vieux généraux Canrobert, Cissey, Ladmirault, Bourbaki l’y invitaient avec insistance. Le maréchal Bazaine prétendit qu’avant de passer par la trouée qu’il venait de faire au milieu de l’ennemi il devait renouveler ses parcs de munitions épuisés et, au lieu de prononcer son mouvement offensif, il se replia sous Metz ; il y perdit la journée du 17, à un moment où la perte d’une heure était irréparable. Le 18, ce fut la journée de Gravelotte, la plus meurtrière de toutes, mais la journée définitive, celle qui acculait Bazaine sous le canon de la forteresse et l’isolait du reste de la France.

Canrobert et Ladmirault y furent incomparables, mais tournés, écharpés, n’ayant plus ni gargousses, ni cartouches, ils durent, à la nuit tombée, abandonner les positions qu’ils défendaient depuis midi. Notre armée repoussée sortait avec l’honneur sauf de la bataille, car à 230 000 Allemands elle n’avait pu opposer que 145 000 hommes. C’en était fait, la ligne de retraite était fermée, et la route de Paris était désormais coupée à Bazaine. Comprit-il la faute qu’il avait commise le 16, en ne poursuivant pas sa marche coûte que coûte ?

Bazaine, qui, lorsqu’il était général de brigade en Crimée, avait parfois donné, sous Sébastopol, des preuves de nonchalance dont on fut surpris, pouvait être un bon divisionnaire, à la condition d’obéir à un chef ferme jusqu’à la sévérité, mais il était incapable de commander une armée. Sa stratégie était nulle, son activité plus qu’intermittente, et son intelligence médiocre, quoiqu’il ne manquât ni de finasserie, ni d’esprit d’intrigue. Bien des reproches lui ont été adressés, qui ne me semblent pas mérités. Il fut le bouc émissaire que l’on chargea des péchés d’Israël ; ceux-là qui avaient le plus énergiquement exigé sa nomination de général en chef de l’armée du Rhin, déployèrent contre lui un acharnement sans merci, et je dirai plus tard que sa capitulation mit la joie au cœur de bien des gens dont l’inimitié ne lui laissa point de repos.

Le crime — la bêtise — du maréchal Bazaine fut de ne rien comprendre aux mouvements et aux desseins des Allemands. Il crut qu’on voulait le forcer à évacuer ses positions sous Metz et à abandonner une ville frontière, une ville forte, qui était la clé du territoire ennemi, et il ne s’aperçut pas que l’objectif prussien était de le couper de Paris, et de le mettre dans l’impossibilité de faire sa jonction avec l’armée de Mac-Mahon. C’est pourquoi, voulant se retirer, se poster en bon lieu et disputer à l’Allemagne la route de Paris, où était le dernier mot de la guerre, il revint toujours s’appuyer contre des murailles devant lesquelles il devait bientôt être condamné à l’immobilité, car il y fut investi, ni plus ni moins qu’une place assiégée. L’armée qui, après Gravelotte, l’entoura fut assimilée par Thiers non plus à un mur d’airain, mais à un cercle d’acier. « Oui, messieurs, vous excuserez la hardiesse de cette métaphore, à un cercle d’acier. »

Eh bien ! cette bataille de Gravelotte qui fut de si lamentable conséquence, qui était la première étape que nos pauvres soldats faisaient sur la route des forteresses d’outre-Rhin, fut offerte comme une victoire à la badauderie parisienne. C’est le 19 août, le lendemain même du jour où fut affichée la proclamation du général Trochu, que la nouvelle nous en parvint. On crut à une journée décisive en faveur des armes françaises, et l’on discuta en Conseil des ministres si l’on ferait tirer le canon à l’Hôtel des Invalides et illuminer les édifices publics. Un reste de pudeur ou d’hésitation empêcha cette sottise. Bazaine, qui n’était point en retard quand il s’agissait de se faire valoir, avait télégraphié : « Je leur tuerai tant de monde qu’ils finiront par déguerpir. » Le mot avait été répété, et l’on en avait tiré toute sorte d’inductions que la réalité n’eût point justifiées. Le ministre de la Guerre, Palikao, mentit à la tribune du Corps législatif ; il dit : « Je ne puis entrer dans les détails ; vous apprécierez ma réserve. J’ai communiqué à plusieurs membres de la Chambre les dépêches qui constatent qu’au lieu d’avoir obtenu un avantage, le 18, les trois corps d’armée qui s’étaient avancés contre le maréchal Bazaine ont été rejetés dans les carrières de Jaumont. » Et comme on applaudissait, il ajouta en souriant : « Je ne vous dis pas toute la vérité, vous seriez trop contents. »

Est-ce donc avec l’assiduité du mensonge que l’on gouverne les hommes ? Ah ! les carrières de Jaumont ; en a-t-on parlé ! et cependant elles sont situées tout à fait en arrière des positions où nous eûmes à combattre, et elles ne furent le théâtre d’aucun engagement. Les commentaires allaient bon train, et il se trouvait partout des gens, dupes de la fausse nouvelle et dupes d’eux-mêmes, qui racontaient l’événement avec force détails, comme s’ils en eussent été les témoins. Toute feuille publique s’empressa de donner des ailes à ce canard, et les journaux illustrés publièrent des gravures où l’on voyait des ribambelles de uhlans, d’artilleurs et de cuirassiers dégringoler dans des cavernes de fantaisie. La nouvelle se propagea, se gonfla, ensorcela toutes les têtes, provoqua des explosions de joie, et nul n’eut le courage ou la pitié de la démentir.

J’avoue que j’ai cru à ces carrières fabuleuses, tant j’aspirais à une victoire. Mon contentement ne fut point de longue durée, et la réflexion ne tarda pas à le calmer. En effet, il me semblait improbable et même impossible que 30 000 hommes eussent disparu brusquement dans un trou, comme Bertram au cinquième acte de Robert le Diable. Je courus chez Piétri, dont les dépêches mentionnaient seulement les rencontres du 14, du 16 et du 18 avec avantage disputé. J’allai ensuite chez Maurice Richard, qui me dit : « Le fait n’est point douteux ; l’armée de Metz doit être libre à l’heure qu’il est. » Au Journal des Débats, on ne savait rien de positif, mais les conversations étaient fort animées et presque tout le monde considérait la nouvelle comme véridique.

Je retrouve dans mes papiers, à la date de ce jour, une note que je n’ai pu relire sans sourire et sans amertume, car elle démontre comment des gens qui n’étaient pas les premiers venus se rendaient compte de ce que pouvait être la guerre. Cuvillier-Fleury était avec nous dans le bureau de rédaction ; c’était un ancien prix d’honneur ; il avait été précepteur et ensuite secrétaire des commandements du duc d’Aumale ; c’était un lettré correct, instruit, classique et trop pompeux ; il était membre de l’Académie française, qui l’avait élu en remplacement de Dupin ; il était, en outre, un des bons rédacteurs du journal, où il faisait depuis longtemps la critique littéraire et historique. Il avait épousé Henriette Thouvenel, fille du général, sœur du ministre des Affaires étrangères, ma cousine ; aussi m’appelait-il toujours « mon cher parent », honneur considérable dont jamais je ne me suis senti ému. De ce ton doctoral que le professorat lui avait infligé, et dont il ne fut libéré que par la mort, il me dit : « Dans le cas où les Prussiens feraient le siège de Paris, estimez-vous que le Trocadéro soit une bonne position pour eux ? » Je lui répondis : « Mais le Trocadéro est dans Paris. » Il hocha la tête et lentement, s’écoutant parler : « Il se peut, il est possible, mon cher parent, que vous ayez raison ; en matière de stratégie, je crois prudent de me récuser ; je n’y ai point compétence. »

En sortant du Journal des Débats, je me rendis à l’État-Major, et je demandai au général de Malroy, Lorrain de naissance, ayant fait service à Metz et très habile officier, ce qu’il fallait penser de cette histoire de carrières de Jaumont, que l’on colportait de tous côtés. Il leva les épaules et me dit : « Comment, tu te préoccupes de bourdes pareilles ; je ne te croyais pas si nigaud. »

C’était une bourde en effet, et il y en a eu bien d’autres et de plus fortes, dont les cœurs battirent cependant, car on s’obstinait à espérer, même contre tout espoir. On ne pouvait se résigner à dire : « Tout est perdu », et l’on croyait toujours, et jusqu’à la minute suprême on crut qu’un incident, je ne sais lequel, allait nous délivrer et porter nos drapeaux au-delà du Rhin. On nous trompait, cela ne fait point doute, mais nous excellions à nous laisser tromper et même à nous tromper nous-mêmes. L’Impératrice y aidait ; dès qu’elle se trouvait en présence des ministres, elle disait : « J’ai de bonnes nouvelles, mais je ne puis vous les communiquer. » On respectait sa discrétion, pour ne pas nuire aux manœuvres militaires qui doivent rester secrètes, et l’on se réjouissait, quitte à retomber plus bas dans le découragement, lorsque l’on entrevoyait la vérité.

Le 20 août, Jules Brame, revenant du Conseil des ministres, jette son portefeuille avec colère et dit : « Tout le monde ment ; quoi que l’on raconte, je suis certain que les nouvelles sont mauvaises ; l’Impératrice éprouve ou affecte d’éprouver une confiance absurde ; on pontifie, on fait des phrases ; dans ce ministère, il n’y a pas un homme, il n’y a que des fantoches, boursouflés de rhétorique. Rien à faire qu’à mourir avec bonne contenance. Nous allons être assiégés, bombardés du dehors par les Prussiens, fusillés à l’intérieur par la canaille. Cela m’est égal, mais je ne veux pas crever de faim ; que l’on rassemble des vivres dans les caves, pour nourrir le ministère pendant trois mois. » L’ordre donné au vol fut trouvé suffisant et, dès le lendemain, un marché d’approvisionnement était passé avec l’épicier qui avait alors sa boutique à l’angle de la rue Caumartin et de la rue Saint-Lazare.


CHAPITRE II

LE DÉSASTRE



L’ARMÉE DE MAC-MAHON. — LA MARCHE VERS LE NORD. — LUTTE ENTRE MAC-MAHON ET PALIKAO. — JULES BRAME ET TROCHU. — PROPOSITION DE TRAITER DE LA PAIX. — REFUS DE L’IMPÉRATRICE. — DÉFAILLANCE GÉNÉRALE. — LE CARNAVAL DES FRANCS-TIREURS. — MENSONGES DES JOURNAUX. — SEDAN PRÉVU. — PRÉLUDE DU FINALE. — L’INTENDANCE. — LE PRINCE ROYAL DE PRUSSE À CHÂLONS. — OÙ EST MAC-MAHON ? — LE JOURNAL Le Temps L’APPREND À L’ÉTAT-MAJOR PRUSSIEN. — LE GÉNÉRAL DE FAILLY À BEAUMONT. — L’EMPEREUR REFUSE DE QUITTER L’ARMÉE. — LE CHAMP DE BATAILLE DE SEDAN. — TROIS COMMANDANTS EN CHEF SUCCESSIFS. — L’ARMÉE FRANÇAISE ÉCRASÉE. — LE DRAPEAU BLANC. — LA CAPITULATION. — LES FORCES FRANÇAISES ET LES FORCES ALLEMANDES. — LE ROI DE PRUSSE PRÉVOIT LA CONTINUATION DE LA GUERRE. — ENTREVUE À DONCHERY. — ÉTAT MORAL DE PARIS. — ON PROPOSE LA PRÉSIDENCE DU CONSEIL À THIERS. — « SOLDAT, CATHOLIQUE ET BRETON. » — POUR RÉDUIRE PARIS, LA FAIM SUFFISAIT.



DANS son emportement, Brame était un sage. Il savait que l’on avait adopté une mesure désastreuse, qu’il avait combattue vainement. L’armée de 100 000 hommes, reformée au camp de Châlons par le maréchal duc de Magenta, venait de recevoir une destination où elle devait se perdre et jeter la France à travers de formidables complications. Dans la pensée de l’Empereur, dans celle du général Trochu, dans celle de Mac-Mahon, cette armée, composée de recrues nouvelles et de soldats démoralisés par la défaite de Wœrth, était destinée à se masser sous Paris, de façon à retarder l’investissement et à ménager aux contingents que l’on réunissait le temps de se grouper derrière la Loire et la Garonne.

Ce projet était bon sous le double rapport politique et militaire ; s’il eût été adopté, bien des malheurs sans doute nous eussent été épargnés ; Paris, défendu par une armée dont les cadres auraient pu recevoir les soldats encore inexpérimentés, eût conservé sa liberté d’action ; en outre, un pouvoir régulier, reconnu par l’Europe entière, invoquant l’intervention courtoise des puissances neutres, aurait eu qualité pour traiter avec la Prusse. Mac-Mahon, manœuvrant devant Paris, évitait la catastrophe de Sedan, la captivité de l’Empereur, la révolution du 4 septembre, la chute de l’Empire et l’inutile prolongation de la guerre. En cette circonstance, ce fut encore l’opinion publique, corroborée et exploitée par de mesquines passions, qui devint la souveraine maîtresse à laquelle on obéit.

On doit rendre cette justice au général Trochu qu’il lutta énergiquement pour faire rapporter l’ordre expédié à Mac-Mahon, ce qui prouve du moins qu’à ce moment nulle ambition excessive — si jamais il en eut — n’était éveillée en lui. Il ne pensait alors qu’à la protection de Paris et à sa propre responsabilité. La partie n’était pas égale, car il était seul ou à peu près contre l’Impératrice, le ministre de la Guerre et la population parisienne, pour laquelle Bazaine était un héros d’élection. L’Empereur étant avec le maréchal Mac-Mahon, l’Impératrice ne pouvait supporter l’idée d’un retour qui lui eût enlevé la régence et l’eût réduite à un rôle de comparse, pour lequel la pauvre femme ne se croyait pas faite. Palikao, ancien officier de cavalerie, accoutumé aux chevauchées rapides de l’Algérie, aux coups de main en pays barbares, s’imagina sans doute que l’on déroberait sans peine à l’ennemi une marche de flanc des plus périlleuses et qu’il n’y avait qu’à se hâter « à mettre les morceaux doubles », comme il disait, pour surgir inopinément derrière les armées allemandes et les bousculer, afin de rouvrir à Bazaine la route qu’il avait sottement laissé fermer devant lui.

Une autre pensée moins avouable inspira peut-être à Palikao cette stratégie d’aventure. En qualité de ministre de la Guerre, il était, je l’ai dit, dans des termes très aigres avec le gouverneur de Paris, et il n’était probablement pas fâché de l’abandonner à ses propres forces. « Tire-toi de là comme tu pourras. » Ce n’est pas la première fois que notre histoire nous raconte que la jalousie entre généraux n’a pas été favorable à la victoire. Pendant le combat d’Auerstaedt, où Davout, avec 30 000 hommes, eut presque toute l’armée prussienne sur les bras, Bernadotte restait l’arme au pied, à portée de la lutte, refusant tout secours, et riait de l’embarras où se trouvait un de ses compagnons. On sait que le compagnon s’en tira à son honneur et que les résultats d’Auerstaedt furent plus considérables que ceux d’Iéna. En 1870, la fortune ne fut point si propice et Trochu ne ressembla guère à Davout.

L’Impératrice, Palikao, on aurait pu en avoir raison et leur imposer une volonté plus raisonnable que la leur ; mais l’opinion publique avait alors une telle puissance que l’on n’osa pas lui tenir tête et que l’on fit la sottise qu’elle exigeait. Or cette sottise lui avait été inspirée par le comité de la rue de la Sourdière, dont le mot d’ordre, glissé à toutes les oreilles, était qu’à tout prix et sans marchander les sacrifices il fallait secourir Bazaine, notre brave Bazaine. Toute la crainte du parti républicain, qui se comptait, était de voir une armée régulière occuper Paris et, par le seul fait de sa présence, protéger le gouvernement. Aussi, dès que l’on rencontrait dans les rues des soldats en régiments, en compagnies, en groupes ou isolés, il ne manquait point de braillards qui les escortaient en criant : « À la frontière ! » J’ai vu un peloton de cuirassiers assailli de la sorte mettre spontanément sabre au clair et se préparer à charger la foule ; l’officier s’y opposa et fit bien. On n’entendait alors que des gens, et parmi les plus sensés, qui disaient : « Il faut marcher au Nord, percer vers Bazaine et reconduire les Allemands chez eux, la baïonnette dans les reins. » Lorsqu’on leur répondait : « Il est plus sage de garder Paris, dont le sort emporte celui de la France », ils répondaient : « D’abord, les Prussiens n’oseront jamais attaquer Paris ; et puis, s’ils viennent, ne sommes-nous pas là ? » En effet, ils étaient là et ils y restèrent, si bien que Paris capitula, non point faute d’hommes, car on comptait près de 400 000 gardes nationaux, mais faute de combattants et faute de pain.

Malgré sa résistance, malgré son bon sens et son habitude des choses de la guerre qui l’éclairaient, Mac-Mahon obéit à contrecœur aux ordres qu’il recevait de son ministre. C’était un soldat soumis ; il accepta la presque certitude du désastre au-devant duquel il marchait. Le 19 août, il fit passer à Bazaine une lettre par laquelle il lui disait qu’il voudrait aller à son secours, mais qu’il craignait de découvrir Paris ; il espérait — il l’a dit depuis — que Bazaine serait assez bon militaire et assez désintéressé pour le dissuader de faire cette pointe excentrique qui, tout en le laissant en l’air, sans point d’appui ni sur ses flancs, ni sur ses derrières, ni en tête, ouvrait aux Allemands la Champagne et l’Île-de-France. Bazaine ne considéra sans doute que sa propre situation et répondit que, son intention étant de faire une trouée dans la direction du Nord, il était urgent de se diriger vers Montmédy.

Dès le lendemain, 20 août, Mac-Mahon leva le camp de Châlons, qu’il fit incendier, et se mit en route par Reims, Rethel et l’Argonne. Il s’arrêta à Reims ; évidemment il hésitait encore entre deux devoirs : celui d’obéir au ministre de la Guerre ; celui de défendre Paris, où le dénouement devait se produire. Aux Tuileries, on redoutait un coup de tête ; on craignait que le maréchal, faisant volte-face et refoulant sa voie, n’écoutât la sagesse qui lui parlait et lui indiquait le véritable objectif où le salut pouvait se rencontrer encore. Aussi Palikao écrit à l’Empereur : « Ne pas secourir Bazaine aurait à Paris les plus graves conséquences. » L’Empereur répond : « Nous partons demain pour Montmédy. » À Rethel, Mac-Mahon s’arrête encore ; il a reçu des lettres de Trochu qui le supplie de ralentir son mouvement et lui promet de faire rapporter l’ordre de marcher vers Metz.

Mac-Mahon écrit à Palikao ; il lui dit que le passage des Ardennes lui offrira des difficultés cruelles ; qu’il peut être coupé par le Prince royal et qu’on le met, lui maréchal de France, dans une situation dont la responsabilité retombera sur lui, dont les périls sont innombrables, dont l’issue est plus que douteuse. Palikao se fâche et répond : « Vous avez trente-six heures, peut-être même quarante-huit heures d’avance sur le prince de la Couronne ; vous n’aurez devant vous qu’une partie des forces qui bloquent Metz ; marchez sans vous retourner. » Craignant que la lettre ne soit pas suffisante, il expédie dépêches sur dépêches et somme Mac-Mahon d’aller chercher Bazaine en passant à travers le « rideau » de troupes qui l’en sépare. Mac-Mahon n’hésita plus et partit pour la direction qui lui était infligée et qui devait aboutir à la catastrophe. La plus grande part en incombe à Palikao, dont la capacité militaire était discutable et dont la politique prêta l’oreille inconsciemment aux politiciens de la rue de la Sourdière.

À la nouvelle que le maréchal Mac-Mahon s’en allait vers Bazaine, Paris fut en joie et l’on crut encore à une victoire prochaine. Ce sentiment fut tellement vif dans la partie de la population — et c’était la plus nombreuse — qui se préoccupait avec intensité du salut national, que le groupe dont les assises se tenaient à l’ancien Club des Jacobins finit par en être pénétré. Là, on se sentit découragé ; Jules Simon, de sa voix douce et caressante, disait : « Il n’y a rien à faire ; s’il est victorieux, nous sommes bâtés pour plus de cinquante ans. » Dans d’autres régions, on était moins confiant, et Jules Brame, dont le patriotisme éclairé ne fut pas une seule fois en défaut, se désespérait du but indiqué à Mac-Mahon et ne se gênait point pour dire qu’il fallait traiter, en tâchant de se tirer de là les bagues sauves, s’il était possible. Il voulut, poussé par sa franchise habituelle, s’en expliquer avec le gouverneur de Paris et il alla le voir ; l’entrevue est du mercredi 24 août. Brame insista pour qu’à tout prix Mac-Mahon fût rappelé, car il savait que le Prince royal s’avançait à grandes marches sur Paris.

Trochu répondit qu’il avait d’autres nouvelles et que le Prince royal, abandonnant son premier projet, avait rebroussé chemin et se dirigeait vers le Nord. Du reste, on n’avait rien à craindre, puisque les forts couvrant Paris du côté de l’Est étaient occupés et seraient défendus par les marins de la flotte, sous le commandement des amiraux. Il eût voulu, — il le répéta plusieurs fois, — lui aussi, assurer à la capitale le concours de l’armée de Mac-Mahon, mais le ministre de la Guerre en avait décidé autrement ; il fallait donc tirer parti de la situation, telle qu’elle était ; et, en réalité, cette situation n’était point mauvaise. Si notre armée était battue, elle se retirerait à Paris, dont la route était ouverte ; si elle était victorieuse, elle pousserait vigoureusement sa pointe en avant ; si elle n’obtenait qu’un demi-succès, on en profiterait pour obtenir ou imposer un armistice qui ne serait que le préliminaire de la paix.

Brame riposta : « Pourquoi ne pas tenter d’ouvrir des négociations dès aujourd’hui ? » Trochu répondit : « Ce serait escompter les bonnes chances de notre avenir ; la guerre se terminera sous Paris et nous ferons en sorte qu’elle se termine bien. » Brame n’était point le seul à désespérer. Le même jour, pendant la séance du Corps législatif, un député nommé de Bussières s’approcha de Schneider, qui présidait, et lui raconta que son parent, receveur général à Colmar, avait été enlevé et conduit à Rastatt, où il était retenu prisonnier. Bussières demandait à Schneider de faire, s’il se pouvait, intervenir la diplomatie, afin que le captif fût remis en liberté. Schneider répondit : « Ah ! votre cousin est à Rastatt, il est bien heureux ; je voudrais être à sa place. »

Le lendemain 25, le Conseil des ministres fut assez agité. Brame, ne se contenant plus, avait mis le feu aux poudres, déclaré que la défense était incohérente, qu’à une grave défaite on allait ajouter des défaites irréparables, qu’il fallait ne plus se payer de mots, voir les choses telles qu’elles étaient, que l’on serait coupable de ne pas éclairer l’opinion publique, de ne pas dire la vérité, si lamentable qu’elle fût, que l’on ne jouait pas ainsi le sort d’une nation et que le vrai courage, en ce moment, était non pas d’envoyer des hommes à la boucherie, mais de reconnaître sa faiblesse, d’avouer le tort d’une agression mal justifiée et de demander à ouvrir des négociations en y intéressant les puissances neutres. Ce fut un haro, et Brame se vit littéralement injurié par ses collègues en portefeuille.

L’Impératrice, qui rêvait de jouer les Jeanne d’Arc, s’étonna que l’on osât tenir un pareil langage, au moment où les nouvelles qu’elle avait reçues étaient plus favorables que l’on n’eût été en droit de l’espérer ; elle ne pouvait pas dire qu’elle savait que la jonction de Bazaine et de Mac-Mahon était faite, mais elle affirmait qu’elle n’en doutait pas ; que, du reste, elle avait donné son fils, son fils unique à cette guerre, et que c’était tout ce que l’on pouvait exiger d’elle ; mais que, si, par malheur, notre courage n’arrêtait pas l’ennemi, si l’Allemand tentait de s’approcher de Paris, elle serait la première à monter à cheval et à prouver qu’entre ses mains le sceptre de France n’était point tombé en quenouille. Que répondre ? On ne répondit pas ; et une fois de plus, rentré dans son cabinet de travail, Brame put dire : « Tout est perdu ! » Oui, tout était perdu, perdu sans ressource, sans possibilité de se ressaisir. La France ressemblait à ces hommes frappés par la foudre qui, dit-on, gardent les apparences de la vie et tombent en cendres dès qu’on les touche.

Dans le groupe d’amis qui vivaient autour de moi, qui chaque soir, à l’heure du dîner ou après, venaient m’apporter et chercher le contingent des nouvelles, on ne se faisait plus d’illusion. Après nous être non pas enivrés, mais saoulés d’espérances, nous nous trouvions face à face avec la réalité, et la réalité était horrible ; tout nous y ramenait ; l’angoisse était si violente que l’on n’y pouvait échapper ; les prévisions les plus sombres nous accablaient et nos prévisions ont été dépassées. Ce qui augmentait notre douleur et — pourquoi ne pas le dire ? — notre découragement, c’est que nous comprenions que nul homme, ni dans le gouvernement, ni à l’armée, n’était de taille à nous arracher à l’abîme où nous roulions. Dans le gouvernement — régence, ministère, Corps législatif, Sénat, — toutes les cervelles étaient en débandade ; dans l’armée, toutes les énergies étaient en défaillance ; la France a si peu l’habitude d’être vaincue que personne n’avait plus le sens commun et que l’on semblait fermer les yeux pour ne pas voir le péril.

Les jours ne s’écoulaient plus ; ils se traînaient, haletants, lourds, sans air ni clarté. On vivait dans la nuit, et la nuit est propice aux cauchemars. L’émotion nous débordait ; je me rappelle que, revenant du Journal des Débats avec Albert Petit, nous fûmes arrêtés sur les quais par un régiment — d’infanterie de marine si je ne me trompe — qui se rendait à une gare de chemin de fer. Il y avait du désordre dans les rangs ; quelques hommes que l’on avait trop « régalés » n’étaient point de bonne tenue et avaient des oscillations qu’en d’autres temps la salle de police aurait punies. Sans parler, nous les regardions défiler ; au milieu du peloton d’honneur le drapeau parut ; instinctivement nous le saluâmes et nous ne pûmes réprimer un sanglot.

Si nous étions si profondément troublés en voyant ces soldats qui s’en allaient mourir, en brûlant « les dernières cartouches », nous n’avions pas envie de rire en apercevant les déguisements grotesques dont les « francs-tireurs » aimaient à se revêtir. Veste de velours, ceinture de laine bleu de ciel, armés d’un revolver, sifflet d’appel à la boutonnière, pantalon de toile entré dans la botte, chapeau tyrolien à plume de coq, ils se pavanaient dans les rues, se miraient dans les glaces des cafés, semblables à des bandits d’opéra-comique, se délectant à ce carnaval de patriotisme et empruntant leurs costumes aux titis ou aux débardeurs des journaux de mode.

Ô misère de la patrie ! ces jeunes hommes vigoureux, emportés par le goût du cabotinage et de la mascarade, jouaient à la guerre et n’avaient même point l’idée, puisqu’ils voulaient combattre, d’aller s’engager dans les régiments qui marchaient vers la frontière. Là, on eût pu utiliser leur bon vouloir qui resta stérile, parce qu’il échappa à toute discipline et à toute direction. Ils tuèrent quelques hommes à l’ennemi, des hommes isolés allant au grappillage et à la maraude, mais, sauf les « tirailleurs de la Seine », qui tinrent au pont de Sèvres pendant toute la période de l’investissement, on peut dire que ces partisans firent à l’armée allemande un mal qui retomba au centuple sur nous, car partout où leur présence fut signalée les Prussiens brûlèrent les fermes et les villages.

Le jeudi 1er septembre, mon valet de chambre, en entrant à sept heures du matin chez moi, tenait un journal à la main et avait le visage rayonnant. « Est-ce donc une victoire ? — Non, monsieur, c’est bien mieux, le roi de Prusse est devenu fou ; la guerre va finir. » Il me tendit le journal Le National ; je l’ai gardé et je copie textuellement l’article que j’y lus avec un sentiment de colère et de dégoût dont je ne fus pas maître :

« Le roi Guillaume est fou. Les vives émotions qu’il a éprouvées à la suite des combats du 14, du 16 et du 18, dans lesquels a été fauchée la fine fleur de l’aristocratie prussienne, avaient déjà ébranlé sa raison, qui n’aurait pu tenir devant les détails de l’horrible scène dont ont été témoins les carrières de Jaumont. L’état du roi a été dissimulé le plus longtemps possible, et M. de Bismarck s’est rendu en toute hâte auprès de la reine Augusta pour tâcher de parer au coup fatal porté à la dynastie des Hohenzollern. Il serait revenu précipitamment au quartier général pour empêcher le départ du roi, qui voulait rentrer en Prusse. L’état d’hostilité dans lequel se trouvent le Prince royal et le prince Frédéric-Charles pourrait amener les plus graves conséquences, si l’apparence de l’autorité du roi n’était là pour les contenir. Voilà des incidents avec lesquels n’avaient point compté ni la diplomatie de M. de Bismarck, ni la stratégie de M. de Moltke. »

C’est le commencement de ce système de fausses nouvelles qui prévaudra pendant toute la guerre, afin, disait-on, de remonter le moral de la population. Il n’est bourde si invraisemblable, mensonge si honteux que l’on ne jette en pâture à la crédulité publique ; c’est ainsi que l’on entretiendra ces illusions qu’il eût été sage de dissiper, car elles n’ont produit que d’inutiles massacres et la prolongation de souffrances où le peuple de Paris s’est démoralisé. Une fois engagé sur cette voie, on ne saura plus où s’arrêter ; et, dans le mois de novembre, un journal ira jusqu’à publier cette dépêche extravagante : « Nous apprenons de source certaine qu’avant-hier six cent mille Américains ont débarqué à Bordeaux avec leur attirail de guerre complet, pour venir débloquer Paris. » Cette calembredaine fit-elle hausser les épaules à tout le monde ? Je n’en répondrais pas.

Ce jour même, ce jeudi 1er septembre, j’allai de bonne heure à l’État-Major de la place pour voir le général de Malroy. Ses plantons me connaissaient ; j’entrai sans frapper. Au lieu de trouver le général assis à sa table, au milieu de ses paperasses, dans la chambrette carrelée qui lui servait de cabinet, je le vis debout, appuyé de l’épaule contre la muraille, les yeux fichés en terre et comme pétrifié dans sa méditation. Il leva la tête, me fit bonjour du regard et me dit : « Tu sais la nouvelle ? — Non. — Failly s’est laissé rattraper, surprendre et battre à Beaumont ; sa retraite est une déroute ; Mac-Mahon ne peut plus secourir Bazaine. » Je restai assommé du coup. « Et que va-t-on faire ? » De Malroy haussa les épaules : « Eh ! que sais-je ce qu’ils vont inventer encore ? L’affaire de Beaumont prouve que toute l’armée allemande est à leurs trousses ; ils vont chercher un point d’appui ; ils n’en ont d’autre que Sedan. Or Sedan est un cul de basse-fosse ; si on s’y laisse enfourner, on y sera étouffé. — Mais la place est très forte. — Elle était forte, oui, avec la vieille artillerie de courte portée ; mais, avec l’artillerie moderne, la place sera mortelle. » Avisant une cuvette placée sur le marbre du poêle, il me dit : « Tiens, voilà Sedan ; si nous sommes au fond et si les Allemands sont sur les bords, il n’y aura plus qu’à dire son in manus et à mourir. »

Il était sans colère, comme un vieux soldat qui a traversé le fer et le feu. À ma question : « A-t-on d’autres détails ? » il répondit : « Non, c’est tout ce que l’on sait, et en vérité cela suffit. On dit que l’Empereur a pu se jeter en Belgique avec l’armée, mais ce n’est qu’un on-dit et nulle dépêche ne l’a confirmé. — Que dit Trochu ? — Le gouverneur de Paris pérore ; il explique ce que l’on aurait dû faire, mais n’explique pas ce qu’il fera. Il répète : « Je vous l’avais bien dit. » Il lève les bras au ciel et s’écrie : « Si l’on m’avait écouté ! »

De Malroy continuait, pensant tout haut : « Vinoy est parti avec 45 000 hommes ; heureusement il n’arrivera pas à temps ; il ramènera ses troupes sous Paris. 45 000 hommes ramassés un peu partout, sans esprit de corps, sans grande cohésion, pour faire face à l’Allemagne qui va nous canonner et pour maintenir la tranquillité dans nos rues, où 400 000 gardes nationaux sont tout disposés à chanter La Carmagnole, ce n’est pas trop. La bataille au-dehors, l’émeute au-dedans, c’est complet ; nous pouvons reconnaître, comme Guatimozin[159], que nous ne sommes pas sur un lit de roses. » Je regimbais contre l’évidence, je me débattais. « Mais enfin un pays comme le nôtre n’est pas anéanti pour deux ou trois batailles malheureuses ; nos ressources sont à peine entamées et Palikao est homme de bon conseil. » De Malroy ébaucha une grimace qui voulait être un sourire et répondit : « Palikao, je l’ai vu cette nuit ; j’ai été prendre ses ordres pour attirer à Paris tous les contingents que nous pouvons encore réunir ; il a perdu la tête, et, en la perdant, il ne perd pas grand-chose. »

C’est ainsi que j’appris la défaite du général de Failly à Beaumont ; c’était le prélude du finale. L’écroulement allait se produire ; je raconterai ce que j’ai appris par le général Lebrun, le marquis de Galliffet et le lieutenant-colonel von Sommerfeld, qui était aide de camp du Prince royal de Prusse. Il est certain que Mac-Mahon avait au moins trente-six heures d’avance sur l’armée allemande et que, s’il eût fait diligence, il pouvait arriver du côté de Montmédy sans avoir été attaqué. Cela n’aurait rien préjugé sur son action pour délivrer Bazaine, mais du moins il eût gardé ses troupes intactes et à portée de concentration. Sa marche de flanc, qui ne pouvait réussir qu’à la condition d’être menée rondement et conduite avec une extrême énergie, fut d’une inconcevable lenteur. Il rechignait à s’éloigner vers le Nord, cela n’est point douteux ; mais puisqu’il avait fini par se résigner à une opération qu’il désapprouvait, il aurait dû profiter des avantages qu’il avait et ne les point aliéner par mauvaise humeur, par nonchalance et surtout avec l’arrière-pensée qu’il serait rappelé de façon à couvrir Paris.

À ces causes morales de retard vinrent s’ajouter des motifs matériels produits par le désarroi de l’intendance. Je regrette que, dès le début des hostilités, on n’ait pas fait pendre deux ou trois intendants ; cela aurait donné aux autres un peu moins de mépris pour leur devoir. Jamais pareille incurie, pareille insouciance ne vint en aide à l’ennemi, en aggravant, pour ainsi dire, l’infériorité numérique de nos troupes, qui, plus d’une fois, manquèrent de munitions et, presque toujours, en furent réduites à la maraude pour se nourrir. La cavalerie, au lieu de marcher en avant, afin d’éclairer l’armée, était forcée de rester à deux ou trois étapes en arrière, parce que les distributions de fourrages n’étaient jamais faites à l’heure opportune. En France, dans notre pays même, au milieu de nos ressources, à travers les villes qui s’empressaient autour de nos soldats, ceux-ci ne recevaient que des rations de biscuit, au lieu de pain, comme s’ils eussent manœuvré en plein Sahara contre les Touareg. On m’a dit que l’organisation de l’intendance militaire avait été modifiée de fond en comble depuis la campagne de 1870-1871 ; je l’espère, car une armée qui attend ses vivres et n’a pas de munitions en surabondance est une armée compromise, sinon perdue[160].

La marche fut lente et décousue ; on semblait s’en aller à l’aventure ; les traînards et les maraudeurs quittaient les rangs, pillaient la basse-cour des fermes, ne se souciaient guère de la discipline, toujours relâchée en temps de guerre, et jetaient du désordre moral au milieu de troupes déjà découragées par leurs échecs. Les trente-six heures d’avance furent perdues et bien d’autres encore. Pendant que nous défilions en courtes étapes et en fluctuations, le Prince royal de Prusse arrivait rapidement droit sur Châlons, où il comptait surprendre Mac-Mahon en formation au milieu de ces fameux Champs Catalauniques où jadis périt l’armée d’Attila. Le camp était évacué, les baraquements, les meules de fourrages, les magasins avaient été incendiés ; l’armée avait décampé, et, comme disent les veneurs, les Allemands faisaient buisson creux. Le Prince royal apprit, sans longue recherche, que le maréchal Mac-Mahon s’était dirigé sur Reims. Mais Reims n’était qu’une étape sur une route qui pouvait conduire à Paris par Soissons, ou vers le Nord par Rethel et Mézières. Le Prince royal était perplexe et restait indécis. Ce fut un journal français qui mit fin à son hésitation et lui indiqua le but qu’il devait atteindre.

Frédéric II disait : « Ce pauvre M. de Soubise est toujours battu ; cela n’a rien d’étonnant ; il a un espion et dix-huit cuisiniers ; moi, je n’ai qu’un cuisinier, mais j’ai dix-huit espions. » L’espionnage est en guerre d’usage traditionnel. À Paris, le 27 août, on avait fait un exemple terrible. Un certain capitaine Hart, déguisé en peintre paysagiste, avait été surpris et arrêté, pendant qu’il levait le tracé des routes qui aboutissent à Gien. Conduit à Paris, traduit devant un conseil de guerre ou une cour martiale, il fut condamné à mort. Jusqu’au bout, il fut arrogant : « L’Allemagne me vengera, ici même, dans votre Paris dont vous êtes si fiers. » On le fusilla au point du jour dans un des préaux de l’École militaire, et son corps fut porté sur un fourgon au cimetière Montparnasse, où il fut inhumé au no 4 de la troisième ligne de la vingt-deuxième division.

Aussitôt après nos dernières défaites, on vit des espions partout, et, en réalité, l’État-Major allemand en a utilisé un nombre considérable. À quoi bon ? Nos journaux n’ont rien caché ni de ce qu’ils pouvaient dire, ni de ce qu’ils auraient dû taire. Les journaux étrangers ont rivalisé avec les nôtres ; il semble qu’il y ait eu émulation pour dévoiler à l’Allemagne les mouvements militaires de la France ; les correspondants des journaux de Belgique, sous prétexte de fournir de bonnes informations à leurs lecteurs, étaient souvent en visite dans nos villes frontières et ne ménageaient point les renseignements dont l’ennemi profitait. On peut lire dans la Perseveranza du 25 septembre 1870 une dépêche ainsi conçue : « Berlin, 22 septembre. La Gazette de l’Allemagne du Nord reporte le mérite de la victoire de Sedan au correspondant de L’Indépendance Belge, qui, de Mézières, signalait tous les mouvements de Mac-Mahon. »

Ce ne fut point, hélas ! L’Indépendance Belge qui apprit au Prince royal la direction que le maréchal Mac-Mahon avait prise en quittant Reims ; ce fut un journal français, un journal parisien, Le Temps, dont les correspondances militaires avaient été remarquées. Le journal avait, je crois, ses entrées au ministère de la Guerre ; il y surprit le secret qu’il était nécessaire de dissimuler le plus longtemps possible ; et il le divulgua sans scrupule. Dès que le Prince royal fut instruit de ce qu’il avait tant d’intérêt à savoir, il brisa sa marche par une évolution à angle aigu et, se hâtant vers les Ardennes, parallèlement à Mac-Mahon, il y arriva avant lui et se posta à Beaumont, ayant encore le temps de donner à ses soldats un repos que les étapes forcées ne rendaient point inutile[161].

Le général de Failly, qui commandait le cinquième corps de l’armée de Mac-Mahon, arriva le 30 août à Beaumont, où, sans qu’il s’en doutât, il était attendu par le premier corps bavarois appartenant à l’armée du Prince royal et placé sous les ordres du général von der Tann. Le général de Failly s’était distingué à Mentana par un mot intempestif : « Les fusils Chassepot ont fait merveille. » Cette expression au moins déplacée lui fut reprochée avec amertume. S’il avait la parole malheureuse, ses actions ne valaient guère mieux. À la journée de Wœrth, son corps d’armée était posté à distance égale de Frossard et de Mac-Mahon ; il fut, comme l’âne de Buridan, immobilisé entre deux points qu’il pouvait secourir et vers lesquels il ne marcha pas, sous prétexte ou par la raison qu’il avait mal lu un nom de lieu dans une dépêche de pressant appel que le duc de Magenta lui avait adressée. Ses troupes auraient dû être intactes, mais, pour les amener des Vosges à Châlons, il leur avait fait faire tant de marches et de contremarches qu’elles étaient harassées, avaient semé bien des traînards au long des routes, perdu leurs bagages et qu’elles se sentaient démoralisées par les fatigues excessives qu’on leur avait imposées. Néanmoins, au matin du 20 août, elles avaient encore une apparence respectable ; le soir, ce n’était plus qu’une bande dispersée, où les bataillons se cherchaient sans se retrouver.

Le général de Failly, plein de confiance, en pays ami, ne sachant rien des manœuvres allemandes, marchait en masse compacte, avec l’insouciance française, n’étant pas plus éclairé par sa cavalerie que Douai ne l’avait été à Wissembourg, Mac-Mahon à Frœschwiller, Frossard à Forbach, l’Empereur à Borny, lorsque, le 14 août, il franchit la Moselle. On arriva vers onze heures du matin au campement indiqué de Beaumont. Les soldats formèrent les faisceaux et firent la soupe ; on mena les chevaux boire à la Meuse, où bien des hommes se baignèrent. Des paysans accoururent, pénétrèrent, non sans peine, auprès du général de Failly, qui déjeunait chez le maire et pestait d’être dérangé : « Mon général, les bois sont pleins de Prussiens ; ils ont une cavalerie nombreuse et beaucoup d’artillerie ; vous allez être attaqué par des forces supérieures. » De Failly levait les épaules. « Ah ! çà ! avez-vous la prétention de m’apprendre mon métier ? » On insistait ; il riait ou s’impatientait et demandait qu’on le laissât tranquille. D’autres émissaires arrivaient : « Général, méfiez-vous ; il y a des Prussiens de tous côtés. » Il riposta : « Tas de c…, vous voyez des Prussiens partout ; les Prussiens ! je sais où ils sont, moi ! Ils sont à vingt lieues d’ici ; f…-moi la paix ! »

Dix minutes après, des paquets de mitraille, tombant de plein fouet au milieu de ses troupes, qui mangeaient, lavaient le linge ou dormaient, lui apprirent que les Allemands étaient moins éloignés qu’il ne l’avait supposé. Nos soldats étaient ébranlés avant d’avoir pu combattre ; cette fois, les fusils Chassepot ne firent point merveille. On abandonna le champ de bataille, où l’on se sentait menacé d’être détruit, et l’on se dirigea vers Sedan par une marche de nuit mal ordonnée, confuse, qui mêla les régiments et produisit plus que du désordre.

Il ne suffit pas de bien se battre ; nous y excellons et, à cet égard, nos adversaires nous ont rendu justice ; il faut savoir faire la guerre, c’est une science difficile et complexe, à laquelle, en 1870, on n’entendait plus rien. L’école militaire de la France, l’Algérie, a été funeste. La seule bataille rangée qu’on y livra, Isly, nous a coûté quatre-vingt-un morts. En Crimée, en Italie, malgré les grands combats, parfois si meurtriers, il n’y eut que des rencontres d’où celui qui frappait le plus fort sortait victorieux, où l’ensemble des héroïsmes individuels tint lieu de stratégie. L’entrain personnel a tout fait dans ces campagnes, mais que peut-il contre des masses disciplinées, menées avec une science mathématique, en vertu d’un plan conçu dès longtemps, profondément médité et dont l’on ne s’est pas écarté ?

Nos ennemis ont fait plus d’une faute, je le crois, mais nous en avons tant fait que nous n’avons pas eu le loisir de nous apercevoir de celles qu’ils ont commises et qui, en tout cas, ne paraissent pas leur avoir été bien préjudiciables. Je ne veux point m’en prendre au destin et accuser les dieux immortels, mais notre mauvaise fortune dépassa la mesure et fut empirée par une série d’incidents qui semblent avoir été suscités contre nous par des divinités hostiles. Ce n’était pas assez d’être vaincus, désordonnés, mal dirigés, il fallait qu’au cours d’une bataille — de la bataille suprême — le commandement en chef passât dans trois mains différentes.

Après l’affaire de Beaumont, qui mettait fin à toute tentative de Mac-Mahon pour rejoindre Bazaine, la retraite fut ordonnée sur Sedan et ainsi se trouva réalisée la prédiction du général de Malroy. Nul parmi les officiers généraux n’avait plus foi dans nos armes. Quelle que fût l’issue d’une bataille nécessairement prochaine, on savait qu’elle serait meurtrière et pleine de périls ; on voulut y soustraire l’Empereur, ne fût-ce que pour conserver un chef d’État pouvant traiter de la paix, en cas d’une défaite qui, d’heure en heure, semblait devenir plus probable. On le conjura de se retirer sur Mézières, pendant que la route en était libre encore ; là il serait en sûreté et, ralliant le treizième corps, commandé par Vinoy, il pourrait rétrograder sur Paris et en activer la défense. Quant à l’armée, malgré le découragement qui avait saisi les âmes, on restait encore convaincu que le plus grand désastre dont elle pourrait être frappée était de se voir contrainte à franchir la frontière et à se jeter en Belgique.

Avec l’impassibilité qui jamais ne l’abandonnait, ni pendant ses souffrances matérielles, ni au cours de ses angoisses morales, l’Empereur refusa. Il avait désapprouvé l’opération dont il allait, avec son armée, être victime ; comme Mac-Mahon, il s’était soumis aux ordres du gouvernement, représenté par la régente et par le ministre de la Guerre. Il avait accepté un devoir qui était au-dessus de ses forces, il le reconnaissait trop tard pour y renoncer ; il ne voulut pas s’éloigner et déclara qu’il ne quitterait point les soldats dont il partagerait le sort. Le bruit courut dans les rangs qu’il avait fait comme Napoléon Ier à la fin de la campagne de Russie et après Waterloo ; on se répétait à voix basse, et même à voix haute, qu’il avait décampé. Pour faire taire ces rumeurs, il lança une proclamation qui fut lue aux troupes dans la matinée du 31 août. Il tentait de réveiller la confiance de l’armée qu’il adjurait de faire son devoir. À travers les phrases obligatoires en pareil cas, on comprenait que le découragement les avait dictées.

Lorsque la proclamation impériale — la dernière du Second Empire — fut portée à la connaissance des troupes, elles étaient réunies en demi-cercle devant Sedan. Les quatre corps d’armée étaient massés de façon à faire face à l’ennemi que l’on attendait, mais la rive gauche de la Meuse restait libre et permettait des approches qui nous furent cruelles. À cette heure décisive, Mac-Mahon avait-il un plan arrêté ? avait-il, en sa pensée, résolu la question de la retraite à laquelle il ne pouvait douter d’être réduit ; savait-il s’il prendrait sa route à l’Ouest, sur Mézières, à l’Est, vers Carignan, au Nord, pour se réfugier en Belgique ? J’en doute, et tous les généraux qui étaient présents à la bataille et que j’ai pu interroger en ont douté comme moi. Avait-il compté que Sedan était en état d’offrir un point de résistance capable d’arrêter les avalanches allemandes qui se précipitaient sur nous ? Je ne puis le croire.

Malgré son classement de ville fortifiée, Sedan n’était plus qu’une masure de guerre, un refuge propre à attirer une armée en déroute, où elle serait écrasée sans pouvoir en sortir. Les pièces de rempart n’avaient même pas leur approvisionnement réglementaire ; les magasins étaient vides, les murailles défectueuses n’auraient pu supporter deux heures de bombardement. C’est la lenteur de nos marches — on avait employé cinq jours à faire vingt-six lieues — qui nous avait acculés à cette impasse ; les Allemands y étaient arrivés sur nos pas ; nous ne pouvions plus éluder la bataille qu’ils nous offraient et que nous fûmes obligés de recevoir dans de déplorables conditions.

Le 31 août, avant la fin de la journée, nous avions été refoulés ; je me hâte de dire que nous combattions un contre trois ; les Allemands nous avaient chassés des hauteurs que nous occupions, ils étaient sur les bords de la cuvette ; nous étions rejetés dans le fond, sous le feu plongeant d’une artillerie formidable. Déjà des soldats surmenés avaient quitté leur régiment et se glissaient dans la ville. Le 1er septembre, vers cinq heures du matin, le combat reprit de plus belle et sembla porter tous ses efforts vers Bazeilles, où le douzième corps fut admirable ; il était commandé par le général Lebrun et comptait dans ses rangs la division de l’infanterie de marine qui, sous les ordres du général Vassoigne, fut héroïque. L’Empereur était au feu, et si fort en péril que, voulant épargner son état-major, où plus d’un officier était déjà tombé, il força son escorte à s’abriter derrière une muraille près de laquelle un bataillon de chasseurs à pied attendait le moment d’entrer en ligne. Napoléon III resta exposé aux projectiles ennemis, n’ayant à ses côtés que l’aide de camp de service, qui était le général Pajol, le premier écuyer, Davilliers, le docteur Corvisart et un officier d’ordonnance, le capitaine d’Hendecourt, qui fut tué.

Avant six heures du matin, Mac-Mahon, qui était sur une hauteur d’où il essayait d’étudier le terrain, car il lisait imparfaitement les cartes, fut démonté et blessé. Un éclat d’obus renversa son cheval et le frappa grièvement lui-même à la hanche. Le commandant en chef était hors de combat. Il fit appeler le général Ducrot, lui remit la direction des opérations militaires et lui confia les dispositions qu’il avait cru devoir adopter pour sauver l’armée, s’il en était temps encore. Ducrot était un homme brave et expérimenté ; la charge était lourde, à ce moment où le salut était plus que compromis ; il l’accepta sans observation et se mit à l’œuvre. L’Empereur et le maréchal Mac-Mahon se rencontrèrent, ils échangèrent quelques paroles ; l’un, après avoir appris que le général Ducrot commandait en chef, s’éloigna vers une batterie que l’on venait d’installer pour arrêter un mouvement que l’ennemi accentuait contre nous ; l’autre, porté sur un brancard d’ambulance, s’en alla vers Sedan.

L’Empereur errait sur le champ de bataille, au hasard, cherchant toujours à gagner les collines où il comprenait que les Allemands allaient se renforcer. Silencieux, courbé, pliant sous le faix qui l’accablait, il put répéter la parole que Napoléon Ier prononça le 18 juin 1815 : « Tout est fini ! » Pendant qu’il traversait le fond de Givonne, un officier de chasseurs à pied s’élança vers lui et lui dit : « Je suis du pays et je le connais bien ; si on laisse tourner le bois de la Garenne, l’armée sera entourée et se trouvera dans une situation désespérée. » L’Empereur ordonna à l’un de ses officiers d’état-major d’aller transmettre cet avis au général Ducrot. L’officier revint et dit : « Le général Ducrot n’est plus commandant en chef ; c’est le général de Wimpffen. » L’Empereur ne put réprimer un geste de surprise et murmura : « Nous sommes vraiment trop malheureux. » Quelques instants après, dans un chemin encaissé, il rencontra Wimpffen et lui donna le conseil de faire protéger le bois de la Garenne ; Wimpffen répondit : « Que Votre Majesté ne s’inquiète pas ; avant deux heures, je les aurai jetés dans la Meuse. » Ceci se passait vers neuf heures et demie du matin. Ainsi, dans l’espace de quatre heures, trois commandants en chef s’étaient succédé et chacun d’eux avait essayé de mettre à exécution un plan différent. Dans une manœuvre de champ de Mars, de si brusques modifications produiraient du désordre ; on peut imaginer ce qu’il en résulta sur un champ de bataille fouaillé par la mitraille, labouré par les obus et sur lequel on ne se maintenait qu’avec peine.

Wimpffen s’était emparé du commandement dans des circonstances qu’il faut faire connaître. Après la conduite inepte du général de Failly pendant la journée de Wœrth, on avait décidé de le remplacer à la tête du cinquième corps et, à cet effet, on avait appelé le général de Wimpffen, qui, alors, était en Algérie. Il était accouru et, en traversant Paris, il avait vu Palikao, le ministre de la Guerre, qui, séduit par sa faconde et ses belles phrases, lui avait remis des lettres de service en vertu desquelles il devait prendre le commandement en chef, au cas de mort ou de blessure grave du maréchal Mac-Mahon. Il avait donc en poche sa nomination éventuelle et s’était gardé d’en parler, lorsque arrivé à l’armée le 30 août dans la soirée, il avait été reçu par l’Empereur. Quand le maréchal Mac-Mahon remit aux mains du général Ducrot le sort de l’armée, Wimpffen ne réclama pas et resta muet ; mais, trois heures plus tard, remarquant que l’attaque des Bavarois sur Bazeilles — qui n’était qu’une fausse attaque destinée à masquer le mouvement tournant qu’exécutaient le Prince royal de Prusse et le Prince royal de Saxe — semblait repoussée par le général Lebrun, il prit bonne espérance, s’imagina que la journée pourrait être nôtre, voulut en saisir la gloire et communiqua au général Ducrot les lettres de service qui l’appelaient au commandement en chef. Ducrot, qui, par obéissance, avait accepté la charge — c’en était une — que lui avait confiée Mac-Mahon, s’inclina devant le général Wimpffen et se conforma aux instructions inattendues qu’on lui transmettait. Il expliqua à son successeur le plan qu’il suivait ; Wimpffen répondit : « C’est bien », et se hâta de donner des ordres contradictoires à ceux que les troupes avaient reçus.

Attaqués de toutes parts, décimés par une artillerie dont les pièces semblaient se multiplier, nous faisions bonne figure à l’infortune, et nous luttions avec une énergie sans espoir, qui arracha des cris d’admiration au roi Guillaume. Voyant la charge des chasseurs d’Afrique que menait le général marquis de Galliffet, charge inutile qui ne pouvait rien changer à l’issue de la journée, charge chevaleresque et meurtrière, faite pour l’honneur, il s’écria : « Oh ! les braves gens ! » Jusqu’à deux heures, on lutta pied à pied ; les actes de courage personnels furent extraordinaires ; vieux soldats et conscrits se battaient comme à Roncevaux, car chacun sentait instinctivement que là, sur cet implacable terrain, c’était le sort même de la France qui se décidait. À ce moment, le Prince royal de Prusse venant de l’Ouest et le Prince royal de Saxe arrivant de l’Est firent leur jonction sur le plateau d’Illy, que Wimpffen avait refusé de faire occuper en forces, malgré les objurgations du général Ducrot. Dès lors, l’armée française était cernée ; coupée de Mézières, d’où elle tirait ses vivres et ses munitions, elle était rejetée dans Sedan, dans une place sans étendue où l’encombrement seul était un péril et qui était battue par plus de cinq cents bouches à feu placées sur le cercle de hauteurs dont elle est dominée. C’en était fait ; une trouée même était impossible ; on la tenta ; on n’avait pas fait vingt pas qu’il y fallut renoncer.

La muraille, c’est-à-dire l’apparence d’un abri, exerce sur le soldat dérouté une invincible attraction, car il est naturel de vouloir échapper à la mort. Sedan, qui allait devenir un tombeau, semblait un refuge, on s’y précipita. Les soldats n’écoutaient plus leurs officiers entraînés dans le recul général. On se battait, on se massacrait aux portes : à qui entrerait le plus vite. Nul raisonnement, nul respect de soi-même ; on était affolé : l’homme avait fait place à la bête humaine, la plus féroce de toutes, lorsqu’elle a pris peur et que son salut est en jeu. Les fantassins, les cavaliers, les équipages du train, les batteries incomplètes, les voitures d’ambulance, les fourgons de la manutention, les charrettes réquisitionnées, tout fuyait, convergeait vers Sedan, se mêlait, s’étouffait, s’écrasait dans les baies trop étroites et risquait, à toute minute, de rompre la chaîne des ponts-levis. Un témoin oculaire m’a dit : « C’était une tempête de gémissements et de malédictions. Au milieu de la foule massée dans les rues, si nombreuse, si pressée qu’on pouvait s’y mouvoir à peine, les obus tombaient, éclataient et faisaient des vides rapidement comblés. Sur sept ou huit points, la ville flambait. Des femmes folles de terreur criaient : « C’est la fin du monde », se frappaient la poitrine et priaient. »

Vers trois heures, l’Empereur, qui était venu conférer avec le maréchal Mac-Mahon, voulut sortir de Sedan, pour aller se rendre compte par lui-même de la situation, qu’il s’obstinait peut-être à ne pas croire aussi désespérée qu’elle l’était. Cela lui fut impossible ; il était bloqué par ses troupes, qui s’y étaient réfugiées et qui formaient un obstacle infranchissable. Les commandants de corps purent, après des efforts inouïs, parvenir jusqu’à l’Empereur et lui dirent qu’après douze heures d’un combat inégal leurs soldats, exténués de fatigue, épuisés par la faim, — depuis près de deux jours nulle ration n’avait été distribuée, — découragés par cette série d’échecs, n’étaient plus qu’une proie pour l’ennemi, auquel ils ne pouvaient opposer de résistance sérieuse. L’Empereur envoya trois officiers d’ordonnance porter au général Wimpffen le conseil de demander un armistice. Les officiers ne revinrent pas, soit qu’ils n’aient pu réussir à traverser la foule qui encombrait la ville, soit qu’ils n’aient point découvert le général en chef, soit qu’ils soient morts en route. Napoléon III se souvint alors qu’il était souverain et qu’il était responsable vis-à-vis de la nation, vis-à-vis de lui-même, du sang inutilement versé. Il eut pitié de ces pauvres gens qui avaient fait leur devoir, plus que leur devoir, et qui tombaient sans défense, sans possibilité de défense, comme des épis abattus par la faux. Il fit arborer le drapeau blanc sur la citadelle. Peu de minutes après, le feu avait cessé.

Le roi de Prusse dépêcha immédiatement un officier en parlementaire qui, au nom de son souverain, réclama la reddition de la place. L’Empereur en référa au général de Wimpffen, qui répondit en envoyant sa démission de général en chef. C’en était trop ; avoir inopinément revendiqué la direction souveraine, parce que l’on croyait à la victoire ; avoir, sous le feu de l’ennemi et avec des troupes engagées à fond, bouleversé un plan adopté ; avoir refusé de faire occuper le seul point qui ouvrît encore une issue pour passer, quitte à se jeter en Belgique, comme plus tard Bourbaki devait pénétrer en Suisse ; avoir demandé deux heures, pas plus, pour pousser les Allemands dans la Meuse ; avoir, en accumulant faute sur faute, converti une défaite en catastrophe et, à la minute suprême, répudier toute responsabilité, c’était inadmissible.

L’Empereur refusa d’accepter la démission et fit bien. Un tel fait n’est pas unique, nous eûmes à le subir de nouveau. Qui ne se rappelle la proclamation du général Trochu : « Le gouverneur de Paris ne capitulera pas », suivie peu après de la démission du susdit et de la capitulation que la pudeur du Gouvernement de la Défense nationale décora du nom de traité d’armistice ? Je me suis souvent demandé comment ces compromis de conscience, qu’en tout autre sujet on qualifierait de pantalonnades, parvenaient à s’accommoder avec les exigences de l’honneur militaire ? J’en suis encore à me répondre.

L’Empereur, avec cette résignation flegmatique qui tenait au fatalisme que les incidents extraordinaires de son existence lui avaient sans doute inspiré, accepta le désastre sans récriminer. Il espérait, a-t-on dit, mettre fin à la guerre en se constituant prisonnier et en s’offrant aux rancunes allemandes ; cela est possible, mais il est plus probable qu’il adopta une si dure résolution, parce qu’il ne lui en restait pas d’autre à prendre. Il envoya le général de brigade Reille, son aide de camp, porter au roi de Prusse la lettre suivante :

« Monsieur mon frère, n’ayant pu mourir au milieu de mes troupes, il ne me reste qu’à remettre mon épée entre les mains de Votre Majesté. Je suis de Votre Majesté le bon frère : Napoléon. »

Le roi Guillaume répondit :

« Monsieur mon frère, en regrettant les circonstances dans lesquelles nous nous rencontrons, j’accepte l’épée de Votre Majesté, et je la prie de bien vouloir nommer un de vos officiers, muni de vos pleins pouvoirs, pour traiter de la capitulation de l’armée qui s’est si bravement battue sous vos ordres. De mon côté, j’ai désigné le général de Moltke à cet effet. Je suis de Votre Majesté le bon frère : Guillaume. Devant Sedan, le 1er septembre 1870[162]. »

Fraternité de souverain, fraternité de Caïn ; il y a longtemps que le mot a dû être dit pour la première fois. L’Empereur essaya d’avoir une entrevue immédiate avec le roi de Prusse ; il eût voulu s’entendre avec lui, en tête-à-tête, sans témoin, avant que les délégués militaires eussent fait leur œuvre ; il croyait sans doute pouvoir obtenir de Guillaume victorieux des conditions meilleures que celles que lui imposeraient de Moltke et Bismarck. Ses efforts furent vains. Le roi se méfiait d’un accès de sensibilité, des égards que l’on se doit entre têtes couronnées ; il refusa, ajournant l’entrevue au lendemain, lorsque les préliminaires de la capitulation auraient été réglés par les personnages officiels et selon les lois — selon les rigueurs — de la guerre.

Dans la soirée du 1er septembre, le général de Wimpffen se rencontra avec le général de Moltke, en présence de plusieurs officiers des états-majors allemand et français. Il est inutile de rapporter les incidents de ce conciliabule, qui ne pouvait aboutir pour nous qu’à une soumission presque absolue aux volontés d’un vainqueur, contre lequel il nous était devenu impossible de lutter sur ce terrain où notre armée venait de subir une déroute complète. De Moltke, sec, froid, avec son regard d’acier et son visage d’eunuque, ne se laissait égarer par aucune considération. Il connaissait le but qu’il visait, et il y allait implacablement. Il établit entre ses forces et les nôtres un bilan qu’il faut retenir, car on y trouve l’explication de cette suite ininterrompue de défaites qui nous battaient depuis le commencement de la campagne ; il dit au général de Wimpffen, qui argumentait et semblait menacer de rouvrir les hostilités : « Votre armée ne compte pas en ce moment plus de 80 000 hommes ; nous en avons 230 000 qui l’entourent complètement ; notre artillerie est toute en position et peut foudroyer la place en deux heures ; vos troupes ne peuvent sortir que par les portes et sans possibilité de se former en avant ; vous n’avez de vivres que pour un jour et presque plus de munitions. Dans cette situation, la prolongation de la défense ne serait qu’un massacre inutile, la responsabilité retombera sur ceux qui ne l’auront point empêché. »

Ce qu’il y a de triste, c’est que le général de Moltke n’avait pas énoncé un fait qui ne fût de la plus scrupuleuse exactitude. Se rappelle-t-on la discussion de la loi du maréchal Niel en 1867 et Thiers s’écriant à la tribune : « L’Allemagne peut nous opposer 300 000 hommes, pas un de plus ! En outre, nous aurons toujours deux ou trois mois devant nous pour préparer les gardes mobiles. » Deux ou trois mois ! Le 20 août 1870, au moment où Mac-Mahon allait marcher vers le Nord, c’est-à-dire moins d’un mois après la déclaration de guerre, quinze jours à peine après la bataille de Wœrth, les forces allemandes étaient ainsi distribuées : devant Metz, le prince Frédéric-Charles avec 210 000 hommes ; le Prince royal de Saxe près de la frontière belge avec 100 000 hommes, reliant sa gauche à la droite du Prince royal de Prusse, qui, à la tête de 150 000 hommes, avait établi son quartier général à Bar-le-Duc. Donc 460 000 hommes, auxquels nous pouvions à peine en opposer 220 000 ; là est le secret de nos désastres, qui furent singulièrement aggravés par une intendance détestable, par l’incohérence de notre commandement et par la rectitude du commandement prussien.

Au cours de sa discussion avec Wimpffen, le général de Moltke laissa échapper ou lâcha intentionnellement une boutade très dure pour nous, mais qu’il est bon de rappeler, car nous y pouvons trouver un enseignement profitable ; il s’écria : « Eh ! la voilà bien, votre nation présomptueuse ! Sur tous vos officiers prisonniers, nous avons trouvé des cartes de l’Allemagne et pas une seule de vos régions du Nord-Est ; cela cependant ne vous eût pas été inutile. » Hélas ! ce fait ne fut pas isolé et nous le verrons se reproduire pour les armées que Gambetta improvisait.

Au lever du jour, le 2 septembre, Sedan était un cercle enfermé dans un autre cercle. Pendant que les débris de nos troupes se tassaient dans la ville, sans ordre, au hasard, dans les rues où l’on se couchait les uns contre les autres, dans les caves dont on défonçait les tonneaux, l’armée allemande avait pris position. Notre dernier refuge était hermétiquement entouré. Les corps se touchaient, comme à un défilé de revue, et, au-dessus d’eux, l’artillerie occupant les hauteurs se tenait prête à faire feu de toutes pièces. Les soldats regardaient Sedan, disaient : « Kaiser ist da ; l’Empereur est là », et se réjouissaient, car ils croyaient la guerre terminée ; ils étaient loin de compte. Les états-majors étaient ivres de joie ; les officiers s’embrassaient ; un seul homme ne s’y trompa point. Le roi Guillaume, aux félicitations de ses généraux, répondit : « Vous croyez la guerre terminée ; elle va commencer. »

Le 2 septembre, l’Empereur eut une entrevue particulière avec Bismarck et un entretien secret avec le roi de Prusse. Les deux souverains se rencontrèrent au petit château de Bellevue. Quelles pensées agitèrent le roi Guillaume pendant qu’il se rendait auprès de « son bon frère » ? Rappelait-il à sa mémoire les souvenirs de 1806, alors qu’âgé de neuf ans il fit le voyage haletant de Berlin à Stettin, de Küstrin à Kœnigsberg, et que l’on se penchait aux portières des voitures, pour voir si la cavalerie de Murat ne galopait pas sur la route ? Revit-il la petite ville de Memel ? C’est tout ce qui restait du royaume. Il y regardait manœuvrer quelques bataillons : c’est tout ce qui restait de l’armée, de cette armée du grand Frédéric qui avait fait trembler l’Europe. Évoqua-t-il l’image de sa mère, de cette belle reine Louise dont il avait vu couler les larmes, dont il avait entendu les imprécations, lorsque, revenant de Tilsitt, où elle n’avait pu attendrir Napoléon Ier, qu’elle appelait le génie du mal, elle se désespérait de ne pas être rentrée en possession de Magdebourg ? Elle avait compté sur sa grâce, sur son esprit, qui était supérieur, pour charmer le vainqueur d’Iéna et de Friedland ; elle n’en avait obtenu qu’une rose et quelques plaisanteries d’un goût douteux.

Que se passa-t-il entre les deux souverains, entre ce victorieux et ce vaincu ? On ne le sait pas[163].

Un officier de l’État-Major du roi de Prusse a prétendu que, dressé sur ses étriers, il avait aperçu l’Empereur et le roi Guillaume penchés sur une carte et y traçant des lignes au crayon. Il concluait que, à ce moment précis, il avait été question d’un abandon de territoire et d’une modification de frontière. Le fait est possible, mais il me paraît invraisemblable. À toute invitation de traiter, Napoléon III répondit en se dérobant ; il n’était plus rien ; ni chef d’armée, ni chef de gouvernement ; c’était à la régente et non pas à lui à formuler ou à écouter les propositions qui pourraient être faites. En réalité, nul ne voulait accepter une si lourde responsabilité ; l’Empereur se récusait, l’Impératrice se fût récusée ; il faut souvent plus de courage pour faire la paix que pour combattre.

Dans de telles circonstances, au milieu du désarroi général des esprits et des volontés, un seul pouvoir, agissant au nom de la nation qu’il représentait, avait qualité pour mettre fin à la guerre, en acceptant les faits accomplis ; c’était le Parlement, composé du Sénat et du Corps législatif, réunis en congrès. L’Empereur et le roi de Prusse y comptaient certainement pendant leur colloque ; mais ils avaient compté sans la population de Paris, qui allait se hâter d’envoyer le Parlement rejoindre dans les catacombes de la politique, sans scrupule, l’Assemblée législative du 2 décembre 1851 et la Chambre des députés du 24 février 1848. Seulement, cette fois, c’était devant l’ennemi et à son bénéfice que l’acte de violence serait exécuté.

Deux dépêches expédiées par le roi de Prusse à la reine Augusta apprirent à Berlin, ivre de joie, à l’Allemagne, folle d’orgueil, le résultat de la bataille.

« Devant Sedan, le 2 septembre 1870, une heure et demie après midi.

« La capitulation par laquelle toute l’armée dans Sedan est faite prisonnière vient d’être conclue avec le général Wimpffen, qui a pris le commandement à la place du maréchal Mac-Mahon blessé. L’Empereur n’a voulu se rendre qu’à moi-même, attendu qu’il n’exerce plus le commandement et qu’il a transféré tout pouvoir à la régente à Paris. Je fixerai le lieu de son séjour, après que j’aurai eu avec lui un entretien qui va avoir lieu immédiatement. Quels changements accomplis par la volonté de Dieu ! »

« Varennes, 4 septembre, huit heures du matin. Quel moment saisissant que celui de la rencontre avec Napoléon ! Il était abattu, mais digne dans son attitude et résigné. Je lui ai donné pour résidence Wilhelmshœhe, près Cassel. Notre entrevue a eu lieu dans un petit château devant le glacis Ouest de Sedan. L’accueil que m’ont fait les troupes, tu peux te le figurer ! Indescriptible. Que Dieu nous favorise encore ! »

Il y avait, je crois, quelque raillerie dans le choix de la résidence assignée à Napoléon III. Le château de Wilhelmshœhe avait été le lieu de prédilection de Jérôme, roi éphémère de Westphalie. C’est là qu’il fit bien des « bamboches », avec son ami Pigault-Lebrun[164], expert aux inventions drolatiques, et avec son chambellan Camus, qu’il avait créé comte de Fürstenstein, et dont le fils est actuellement (1887) attaché à la maison de l’impératrice Augusta. Si l’Empereur s’aperçut de l’ironie, il n’en laissa rien paraître ; il se soumit, sans faire une observation. Le roi Guillaume ne s’était pas trompé en disant : « Il est résigné. »

Pendant que le Second Empire perdait sa dernière partie à Sedan, Paris, à la fois nerveux et abattu, prêtait l’oreille aux bruits du dehors, achetait des vivres en prévision d’un siège dont l’idée eût fait rire six semaines auparavant, et s’arrêtait, bouche bée, devant des affiches insignifiantes, dans l’espoir d’y découvrir quelque nouvelle où son angoisse pût s’apaiser. Depuis que la dépêche annonçant la défaite du corps de Failly à Beaumont était venue détruire la dernière illusion, on s’agitait dans le vide, sans concevoir un projet raisonnable. L’Impératrice, qui jusque-là avait fait bonne contenance, qui laissait deviner, quand elle ne le disait pas, qu’elle recevait d’excellentes nouvelles que son devoir de régente l’obligeait à garder secrètes, l’Impératrice était consternée ; toute son exaltation était tombée ; elle ne sentait autour d’elle que des défaillances et même des hostilités sourdes. Le 1er septembre, lorsque déjà la bataille de Sedan était engagée et désespérée, elle fit demander par Daru[165] à Thiers s’il consentirait à devenir président du Conseil des ministres, promettant de lui abandonner la haute main sur la direction des affaires. Le petit homme refusa, déclarant qu’il n’avait point d’aptitudes pour être le pilote du radeau de la Méduse.

Repoussée de ce côté, ne sachant à qui se fier, de qui réclamer un avis, la malheureuse femme, pour qui commençait l’expiation de tant de futilité, fit appeler le général Trochu et, dans un élan d’abnégation dont l’histoire lui saura gré, elle lui dit : « Il ne s’agit ni de l’Empereur, ni de l’Empire, ni de mon fils, ni de moi, il s’agit du pays qu’il faut sauver coûte que coûte. Si vous croyez que les princes d’Orléans soient de taille à prendre le commandement des troupes et à repousser l’invasion, n’hésitez pas à me le dire, et je vais signer le décret qui leur rouvrira les portes de la France. » Le général Trochu la calma ; selon son habitude, il parla longtemps, mêlant les considérations militaires aux considérations politiques ; il essaya de la rassurer, lui affirma qu’une bataille malheureuse était chose commune à la guerre ; qu’il en avait vu bien d’autres, que le maréchal Bugeaud, son maître, lui avait appris à se servir d’une défaite pour obtenir la victoire ; que Paris serait le tombeau de l’Allemagne ; quant aux mauvaises volontés intérieures, la force morale suffisait à les contenir ; il termina en disant qu’il répondait de tout. L’Impératrice l’avait écouté en silence ; lorsqu’il eut enfin arrêté son flux de paroles, elle le regarda fixement et lui dit : « Alors je puis compter sur vous ? » Sa réponse est devenue historique : « Madame, je suis soldat, catholique et breton ! » Ah ! le bon billet ! Cet homme était-il de bonne foi ? Je n’en doute pas ; il se croyait quand il parlait, et comme il parlait sans cesse, il se croyait toujours. Il se payait de mots, ce qui est une mauvaise monnaie.

L’inquiétude redoubla dans la journée du 2 septembre. Pas de nouvelles de Mac-Mahon, pas de nouvelles de Bazaine ; nulle clarté dans la nuit qui nous environnait. On eût dit que tout travail chômait, et comme il faut un but ou un prétexte à la curiosité parisienne, on allait tourner autour du Bois de Boulogne, dont les grilles étaient closes, afin de tâcher d’apercevoir les deux mille bœufs et les cent cinquante mille moutons que l’on y avait réunis. On se groupait autour des portes où les ponts-levis étaient déjà installés et on regardait « la banlieue » qui se réfugiait à Paris au détriment de la prolongation de la défense ; car une ville de guerre, résolue à garder bonne attitude, doit d’abord se débarrasser des bouches inutiles. On était entraîné par un patriotisme irréfléchi et mal entendu.

Beaucoup de personnes quittèrent Paris ; plus encore s’y précipitèrent et ne servirent à rien qu’à encombrer les rues, à prendre part aux distributions de vivres et à se rallier à ces bataillons de gardes nationaux qui, se souciant peu d’entrer en contact avec l’ennemi, formèrent les légions de fédérés dont Paris a failli périr pendant la Commune. Le nombre seul des habitants de Paris en assurait la chute ; quand une ville assiégée renferme une population de deux millions d’âmes, elle est perdue dans un temps déterminé. Les armes sont superflues pour en avoir raison, la faim suffit.


CHAPITRE III

LE QUATRE SEPTEMBRE



LA NOUVELLE DE LA BATAILLE DE SEDAN PARVIENT À PARIS. — L’AMIRAL RIGAULT DE GENOUILLY. — HENRI CHEVREAU ET L’IMPÉRATRICE. — TROCHU EST APPELÉ AUX TUILERIES ET N’Y VIENT PAS. — CONSEIL DES MINISTRES. — LA VEILLÉE DES ARMES. — CONCILIABULE RUE DE LA SOURDIÈRE. — SÉANCE À MINUIT AU CORPS LÉGISLATIF. — KÉRATRY. — LE COUP DE JARNAC DE JULES FAVRE. — JULES BRAME CHEZ L’IMPÉRATRICE. — DÉCOURAGEMENT. — ENTREVUE DE L’IMPÉRATRICE ET DU GÉNÉRAL TROCHU. — LE DERNIER CONSEIL DES MINISTRES. — LE CORPS LÉGISLATIF MAL PROTÉGÉ. — LA SÉANCE. — LE GÉNÉRAL LEBRETON. — INTERVENTION DE LA GARDE NATIONALE. — INVASION DU CORPS LÉGISLATIF. — À L’HÔTEL DE VILLE. — LES DÉPUTÉS DE PARIS ET LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. — LE SOIR, DEUX CENTS DÉPUTÉS SE RÉUNISSENT AU PALAIS-BOURBON. — JULES FAVRE LEUR INTERDIT DE SE RÉUNIR. — LA RESPONSABILITÉ DU GÉNÉRAL TROCHU.



CE fut le 3 septembre que la nouvelle de la catastrophe de Sedan pénétra dans Paris ; elle fut tenue secrète par l’Impératrice, qui l’avait reçue, et par les ministres, auxquels elle la communiqua. Je fus un des premiers à l’apprendre. Dans mon inquiétude, je ne tenais pas en place. Je sortais, je rentrais sans motifs, ne me trouvant bien nulle part, agité, oppressé, espérant toujours que le premier passant venu allait me dire quelque chose dont je pourrais me rassurer. Vers onze heures du matin, j’allai chez Piétri ; il était dans son cabinet et donnait des instructions à Baube, chef de la deuxième division, afin qu’il fît diriger sur Paris beaucoup de vaches laitières dont l’usage serait exclusivement réservé aux petits enfants. Tout en parlant, il ouvrit le tiroir à secret de son bureau et me tendit une sorte de boîte plate en maroquin vert, grande à peu près comme un volume in-12. En me la remettant, il me montra un bouton qui faisait agir le verrou de fermeture, et d’un clin d’œil il m’indiqua Baube ; je compris que je devais garder le silence. La boîte était celle du « chiffre », c’est-à-dire l’espèce de portefeuille qui servait, entre les ministères et la préfecture de Police, à la transmission des dépêches secrètes arrivées en langage de convention et traduites en clair. Je lus : « Bataille perdue sous Sedan ; Empereur prisonnier, armée prisonnière, pertes énormes. »

Baube se retira ; Piétri vint s’asseoir près de moi ; nous restions sans parler, anéantis. Piétri me dit : « Gardez le secret, il ne sera que trop tôt divulgué ; dès que Paris le saura, le gouvernement s’effondrera de lui-même. — Que va-t-on faire ? — Je ne sais, il n’y a qu’à traiter. — Croyez-vous à une révolution ? — On doit s’attendre à tout, mais tout dépend de Trochu. — Avez-vous confiance en lui ? — C’est un homme faible, que sa vanité peut entraîner. » Au bout d’un instant de silence, Piétri reprit : « Il y a deux ans, je fus mandé à Fontainebleau ; l’Empereur me remit une liste d’officiers généraux qu’il me chargeait de faire surveiller, parce que certaines dénonciations, qui lui paraissaient sérieuses, l’engageaient à s’en méfier ; le premier nom était celui de Trochu. » Au moment où j’allais prendre congé, car l’heure du rapport des chefs de service était sonnée, Piétri me dit : « Dieu sait ce qui va se passer ; nous ne nous reverrons peut-être jamais, embrassons-nous ! »

Je m’arrêtai sur le Pont-Neuf, debout contre le parapet ; longtemps j’ai contemplé Paris avec une indicible tristesse ; il me semblait que toutes les ruines de l’histoire s’accumulaient en moi ; je savais qu’une sorte de loi mystérieuse préside à la fin des capitales, que presque toutes disparaissent dans un cataclysme, et je me demandais si l’heure suprême n’était pas venue. Je vis des mitrailleuses, enveloppées de toile cirée, placées sur des chariots, que l’on conduisait au chemin de fer et que le peuple suivait, en courant et en discutant : « Les Prussiens n’en ont pas de pareilles. — Ils sont bien trop bêtes pour avoir inventé quelque chose. — C’est ça qu’on appelle : le moulin à café ! » J’entendais ces observations ; j’étais surpris de voir tout le monde si paisible et je me disais : « Quelle fureur, quel désespoir, quand ils sauront la vérité ! »

Je n’osais rentrer chez moi ; je ne voulais aller nulle part ; je baissais les yeux pour n’apercevoir personne, tant j’avais peur que l’on ne m’interrogeât et que le secret qui m’étouffait ne s’échappât de mes lèvres. Devant la place de l’École, je me souviens de m’être assis sur un banc sans trop savoir ce que je faisais et d’avoir regardé deux cochers de fiacre qui donnaient l’avoine à leurs chevaux. Ces braves gens parlaient de l’affaire de Beaumont ; l’un disait : « Ce n’est pas étonnant qu’ils nous roulent toujours ; ils nous surprennent ; ils se glissent dans les bois comme des couleuvres ; c’est pas malin d’être vainqueur avec de tels moyens, qui ne sont déjà pas si propres ; attends un peu qu’ils soient sortis de leurs bois et tu verras la trempée qu’on leur administrera ; le diable en prendra les armes. » L’autre répondit en secouant la tête : « J’ai fait un congé au 62e ; je connais la rubrique ; eh bien ! ce n’est pas bon signe d’être toujours battu : ce pauvre Badinguet n’y entend rien et tout ça finira mal. »

Poursuivant ma route, sans but déterminé, j’entrai dans le jardin des Tuileries, dont je traversai les quinconces par la diagonale. Un homme était assis au pied d’un marronnier, affaissé sur lui-même, la main inerte et le front penché. Au bruit de mes pas, il redressa la tête et je vis l’amiral Rigault de Genouilly, qui était alors ministre de la Marine. Il me reconnut, devina sans doute à l’expression de mon visage que je n’avais plus rien à apprendre ; il se leva, me saisit dans ses bras et, sans parler, éclata en sanglots. C’était un homme de fer que Rigault de Genouilly, dur aux autres, plus dur à lui-même, inflexible en toute chose, n’ayant jamais pâli devant le danger ; il avait le spasme déchirant de ceux qui ne savent pas pleurer ; le contraste de sa douleur et de son caractère me remua jusque dans les moelles. Je ne savais que dire, je le pressais contre moi et je suffoquais.

Il se dégagea et me dit : « Je n’ose rentrer au ministère ; que vais-je dire à mes chefs de service ? Je n’ai pas le courage de leur apprendre que nous venons de couler à pic… » Il récrimina : « Et que penser de ce Palikao qui nous disait il n’y a pas trois jours : les Allemands, depuis leur entrée en France, ont perdu plus de deux cent mille hommes ; ils ne peuvent plus supporter les frais de la guerre ; d’ici à deux ou trois semaines, nous les aurons reconduits chez eux ! Oui, voilà ce qu’il nous disait, à nous et au Corps législatif ; la pauvre Impératrice le croyait comme parole d’Évangile ; et vous voyez où nous en sommes ! » Nous fîmes ensemble quelques pas sous les quinconces déserts. Je lui demandai : « Quand avez-vous reçu la nouvelle ? » Il répondit : « Tout à l’heure, ce matin, au Conseil des ministres. C’est une dépêche privée, venue de Belgique par l’Agence Havas, qui l’a apportée. »

Lorsqu’on se noie, on se rattrape à tout ; je m’écriai : « Mais si la dépêche n’est pas officielle, rien ne prouve qu’elle ne soit pas fausse et qu’elle n’ait pour but une spéculation de bourse. » L’amiral secoua la tête : « La dépêche n’est pas officielle, la nouvelle n’en est pas moins certaine ; le désastre est complet : l’Empereur est prisonnier, l’armée de Mac-Mahon est prisonnière ; Bazaine fera battre la chamade, quand il aura mangé son dernier morceau de pain et son dernier cheval ; mes matelots qui sont dans les forts défendront Paris et ne le sauveront pas. Adieu. » Brusquement il s’éloigna.

Le soir, à quatre heures et demie, le vicomte de Vougy, directeur de l’Administration télégraphique, alla remettre à Henri Chevreau, ministre de l’Intérieur, la dépêche — officielle cette fois — par laquelle l’Empereur annonçait à l’Impératrice les conséquences de la bataille de Sedan.

Chevreau porta lui-même la dépêche à l’Impératrice ; ce n’était rien lui apprendre, mais c’était lui donner confirmation de la nouvelle qu’elle avait reçue. Sa douleur fut poignante, d’autant plus que la pauvre femme ne savait pas encore ce que son fils était devenu. Henri Chevreau, qui avait été mon camarade au collège Charlemagne et que j’ai souvent revu depuis 1870, m’a dit qu’il était resté debout, ne parlant pas et regardant l’Impératrice, assise, le coude appuyé sur une table, le visage soutenu par sa main, immobile, les yeux secs, le regard fixe, comme hors de ce monde et sans pensée. Chevreau, qui était fort intelligent, quoique de conception timide, et très avisé à ses propres intérêts, comprit que, toute autorité matérielle tombant en défaillance, l’autorité morale venait de passer subitement au général Trochu ; que rien ne pouvait se faire sans lui et que par lui. Malgré le ministre de la Guerre, qui était Palikao, malgré le général commandant la place, qui était Soumain, c’était le gouverneur de Paris, c’est-à-dire Trochu, qui, par la seule force des choses, par l’intensité même de la catastrophe, devenait le maître de la situation et l’arbitre des destinées. Il était donc nécessaire de s’assurer de son concours ou tout au moins de sa protection. Sur une interpellation que, trois jours auparavant, en Conseil des ministres, Chevreau lui avait adressée, n’avait-il pas répondu qu’il jurait de défendre l’Empire et, s’il le fallait, de mourir au pied du trône ! Chevreau proposa donc à l’Impératrice d’aller chez le général Trochu, de lui communiquer officiellement la dépêche de l’Empereur et de le presser de prendre des mesures qui paraissaient urgentes. L’Impératrice répondit : « Allez ; dites-lui que je désire le voir et que je l’attends. » Cinq minutes après, Chevreau était chez Trochu.

Le général rentrait d’une inspection au camp de Saint-Maur, où il avait réuni, à leur retour de Châlons, les bataillons des gardes mobiles de Paris, qu’il semblait choyer avec quelque préférence. Il descendit de cheval, prit le bras de Chevreau et pénétra avec lui dans son cabinet. À l’annonce de cet écroulement, de cette bataille perdue, de cet empereur prisonnier, de cette armée captive, il s’écria : « Eh bien ! qu’est-ce que j’avais dit ? Est-ce que l’on confie une opération aussi grave à Mac-Mahon, qui est un brave homme, mais qui n’entend rien aux choses de la guerre ? » Il continua sur ce ton, déblatérant, revenant sur d’anciens griefs, ne tarissant pas, ivre de paroles où nulle résolution n’apparaissait. Il est des gens qui parlent pour se donner le temps de réfléchir et de prendre une détermination ; le général Trochu n’était pas ainsi. Chevreau l’interrompit sans ménagement. « Il ne s’agit pas de cela, mais de savoir ce que nous allons faire. L’Impératrice vous attend ; venez. » Trochu répondit : « Je suis harassé de fatigue et je meurs de faim ; je dîne et, aussitôt après mon dîner, je vais aux Tuileries. » Il n’y alla pas. Deux fois, il y envoya le général Schmitz, son chef d’état-major, que l’Impératrice refusa de recevoir. Toute la soirée, toute la nuit on attendit Trochu, qui ne vint pas.

Les considérations qui ont dicté sa conduite ont dû être d’une gravité exceptionnelle, je le suppose, car je ne les connais ni ne les devine. Eut-il, comme on l’a dit, des entrevues mystérieuses avec quelques chefs d’opposition, avec Jules Favre, avec Emmanuel Arago[166], avec Kératry[167] ? Eut-il des entretiens secrets avec des officiers de la garde nationale ? Reçut-il une députation envoyée par les bataillons de mobiles du camp de Saint-Maur ? Se trouva-t-il blessé par des mesures que le comte de Palikao avait prescrites sans le consulter ? Crut-il que c’était chez lui et sous sa présidence que désormais le Conseil des ministres devait se réunir ? Je ne sais. J’ai consulté à cet égard Piétri, préfet de Police, Chevreau, ministre de l’Intérieur, Brame, ministre de l’Instruction publique, Maurice Richard, député, l’amiral Jurien de La Gravière, aide de camp de l’Empereur, faisant service près de l’Impératrice, personne n’a pu me donner un motif qui pût justifier, qui pût excuser son manque de parole et son absence des Tuileries en telles circonstances. Paul Courier, capitaine d’état-major, fils de Paul-Louis Courier, qui avait servi auprès de Trochu et le connaissait bien, m’a dit : « C’est beaucoup plus simple que l’on n’imagine ; il n’a pas été chez l’Impératrice parce qu’il a été blessé qu’elle n’eût point reçu son aide de camp. » C’est possible, mais alors c’est le fait d’un bien pauvre esprit. Quoi qu’il en soit, s’il était loyal, il est incompréhensible ; s’il jouait double jeu, tout s’explique.

L’Impératrice s’était hâtée de convoquer le Conseil des ministres, qui se réunit à six heures du soir ; Piétri y avait été appelé. Cette femme futile, dont la frivolité avait porté un coup redoutable aux mœurs extérieures de son temps, pour qui elle fut un mauvais exemple, sembla tout à coup transfigurée par la fortune adverse. Nul, parmi ceux qui l’ont approchée en ces dernières heures, n’a varié dans son témoignage ; elle fut très ferme, un peu théâtrale, selon sa nature, mais irréprochable et d’une dignité souveraine. À aucun prix elle ne voulut consentir à laisser tenter en sa faveur un effort qui eût pu produire l’effusion du sang ; à toute proposition, elle ne cessa de répéter : « C’est assez de la guerre étrangère, de la défaite, de l’invasion ; je ne veux point de guerre civile. Si ma présence à Paris est un danger, je suis prête à partir, je suis prête à m’exiler. » Comme l’on parlait de la colère que tant de désastres soulevaient contre le régime impérial, elle s’écria : « Que ne le disiez-vous ! Je vais abdiquer. » Les légistes du Conseil lui firent remarquer qu’elle n’en avait pas le droit ; le pouvoir qu’elle exerçait était le fait d’une délégation ; or celui qui avait qualité pour faire cesser cette délégation était aux mains de l’ennemi, par conséquent sans puissance.

Ce conseil, cette réunion des hommes auxquels la chose publique était confiée, qui aurait dû adopter je ne sais quelle résolution d’où le salut, par la paix ou par la guerre, par l’intervention des neutres, ou par un effort désespéré, pouvait surgir encore, ce conseil fut morne, sans initiative, sans intelligence. Sur le radeau de l’Empire, les naufragés n’avaient même plus l’énergie de ramer pour sauver leur existence. On échangea des exclamations ; on dit : « Quel malheur ! qui aurait pu le croire ? » On se confondit en doléances, et quand on interrogeait le ministre de la Guerre, le ministre de la Guerre se mettait à pleurer, parce qu’il venait d’apprendre que son fils, le colonel de Montauban, avait été tué à Bazeilles. En résumé, la responsabilité faisait peur et chacun tentait de s’y soustraire. Comment négocier une paix que les circonstances rendaient onéreuse ? Comment imposer l’Empire à une population qui n’en voulait plus ? Où chercher, où trouver un point d’appui qui permît de résister et aux exigences du vainqueur, et aux revendications révolutionnaires ? Le problème était terrible ; nul n’eût été de taille à le résoudre, mais personne ne s’y essaya.

Morny n’était plus là pour dire, comme au 2 décembre : « Messieurs, nous y allons pour notre peau. » Y eût-il été, il n’eût rien changé à l’événement ; quand certaines heures sonnent à l’horloge de l’histoire, la destinée s’accomplit. Tous les ministres, l’Impératrice elle-même devinaient cela, mais on n’osait pas l’avouer et l’on comptait encore sur je ne sais quelle intervention surnaturelle qui subitement fermerait l’abîme. La nuit porte conseil ; on s’ajourna au lendemain dimanche, 4 septembre, après avoir cependant décidé que les Chambres seraient convoquées pour le même jour, à neuf heures du matin. Retard inutile ; le temps n’est plus où les songes révélaient aux mortels la volonté des dieux.

Quelque chose d’obscur plane encore et planera peut-être toujours sur cette nuit qui, pour bien des gens, fut la veillée des morts et pour d’autres la veillée des armes. On se rencontra, cela n’est point douteux, on se prépara à l’action non pas contre l’ennemi, mais contre l’Empire ; plus d’un se sentit le cœur soulagé et respira largement en apprenant que l’homme de Décembre était prisonnier ; les courages s’exaltèrent à cette idée que l’on n’avait plus qu’une femme à combattre. Des députés, des journalistes irréconciliables se cherchèrent, se consultèrent et, sans s’arrêter à un plan déterminé, connaissant bien l’usage des révolutions, se donnèrent rendez-vous là où le dénouement devait se produire, au Corps législatif d’abord, à l’Hôtel de Ville ensuite. Il n’était pas besoin de surexciter la population, mais il fallait la contenir jusqu’à ce que l’on pût l’utiliser sur un point donné, sans lui permettre de disperser ses forces.

Vers six heures du soir, la nouvelle commença à être connue dans Paris ; elle s’y répandit, elle y éclata avec la rapidité d’une traînée de poudre qui prend feu. La première impression — l’impression générale — fut de la stupeur ; on avait des langueurs comme après une abstinence prolongée ; un de mes amis traduisit cette sensation en me disant : « C’est à peine si j’ai la force de porter ma canne. » Sur le boulevard, des groupes se formaient, on y parlait à voix basse, ainsi que dans la chambre d’un malade. J’ai vu là de vieux hommes pleurer comme des enfants et j’ai entendu des jeunes gens dire, en se serrant la main : « On saura mourir. » Sur la partie du boulevard où je vaguais, c’est-à-dire de la rue de la Chaussée-d’Antin à la rue Drouot, le sentiment qui dominait, à travers l’affaissement des esprits, était celui de la paix. « Quand on se sera fait tuer jusqu’au dernier, la belle avance ! Il faut donner de l’argent à Guillaume et traiter avec lui. » C’était un orateur de plein vent qui disait cela auprès du passage de l’Opéra ; nul ne regimbait ; un farceur, il s’en trouve même aux bords du Styx, cria tout à coup : « À Berlin ! à Berlin ! » On se mit à rire ; je ne riais guère et je me disais : « Quel singulier animal que la foule ! »

Une bande d’individus composée de gamins, d’oisifs, recrutée dans les cabarets au cours de sa marche, bruyante, malfaisante, mais n’ayant aucune allure résolument révolutionnaire, apparut tout à coup sur la chaussée des boulevards, allant très vite, comme si elle eût craint d’avoir la garde municipale à ses trousses. Elle vociférait : « La déchéance ! la déchéance ! » On distinguait au milieu de la rumeur quelques rares cris de : « Vive Trochu ! » On la regarda passer avec indifférence, sans curiosité ; on avait d’autres émotions au cœur. La manifestation continua sa route, faisant œuvre isolée et n’attirant personne, à peine disait-on : « Que veulent-ils encore, ces imbéciles-là ? » Elle ne poursuivit pas longtemps son chemin ; sur le boulevard Bonne-Nouvelle, à la hauteur du théâtre du Gymnase, elle se heurta à une compagnie de sergents de ville des brigades centrales, de ceux que l’on a surnommés les vaisseaux, commandée par un officier de paix. Les vieux soldats, presque tous anciens sous-officiers, indignés que l’on prétextât d’une défaite militaire pour essayer une émeute, n’y allèrent pas de mainmorte, comme l’on dit ; ils tombèrent à coups de poing et même à coups de casse-tête sur les braillards ; il y eut des mâchoires brisées, des yeux pochés, des épaules démises, et toute la bande se dispersa pour ne plus se reformer. Ce tumulte ne fut qu’une perturbation accidentelle, produite par des vauriens habiles à profiter de toute occasion pour faire du tapage, sans mot d’ordre et sans but défini.

Bien plus sérieux et de conséquences autrement pratiques fut le conciliabule qui se tint rue de la Sourdière, vers dix heures du soir. La réunion ne fut point tumultueuse, on sentait que les moments étaient précieux, que l’heure était propice, que le drame touchait à sa fin et qu’il ne s’agissait que de masser les comparses pour précipiter le dénouement. Les principaux personnages du groupe parlementaire de l’opposition étaient là, plus disposés à recevoir la consigne qu’à la donner, attentifs, ouvrant l’oreille, cherchant la popularité et distribuant la monnaie peu coûteuse des poignées de main. Presque tous les hommes qui, vingt-quatre heures plus tard, allaient se trouver investis du pouvoir dont ils devaient être écrasés, étaient présents et faisaient bon visage à quelques revenants de la révolution de 1848.

Deux révolutionnaires passionnés étaient venus : Blanqui, décrété d’accusation, mais introuvable depuis l’affaire des pompiers de la Villette, et Delescluze, le dernier des Jacobins, cervelle étroite et de bon vouloir, qui rêvait le bonheur de l’humanité par la guillotine sans intermittence, singulier illuminé, qui pleurait d’attendrissement en voyant un chien écrasé par une voiture et qui eût sans sourciller fait tuer la moitié du genre humain pour saisir des chimères qu’il n’est jamais parvenu à clairement définir. Si l’un, Blanqui, était fou et si l’autre, Delescluze, était frappé d’une inconcevable obtusité d’esprit, ils n’en possédaient pas moins tous deux la science des émotions populaires ; ils savaient que les foules sont des agrégations nerveuses, des sortes d’êtres inconscients dont la responsabilité, si elle existe, s’évanouit dans la diffusion du nombre, que l’on peut enlever d’un mot, diriger d’un geste et ruer à l’accomplissement d’une œuvre dont la portée lui échappe. Tous deux aussi avaient eu, avaient encore le même rêve : renouveler et réussir l’acte du 1er prairial an III, dût-on porter au bout des piques la tête de quelques Féraud[168].

Blanqui était un ravagé, plus de la moitié de son existence s’était écoulée en prison ; l’envie qui le rongeait avait dévoré sa substance ; il avait l’aspect décharné, presque transparent de ces statues de moines que le moyen âge, à l’heure de la faim universelle, sculptait au flanc des cathédrales.

Les mains couvertes de gants noirs, selon son invariable habitude, le regard inquiet comme celui des fauves traqués par les chiens, de sa voix sans modulation, lentement, approuvé du geste par Delescluze, il exposa le plan de conduite qu’il conseillait et qui fut adopté : « Les gens des Tuileries et des ministères ne sont plus que des fantômes ; au jour, ils auront disparu. Un seul pouvoir peut subsister, le Corps législatif, pourri jusqu’aux os, vendu à l’Empire. Demain, toute la garde nationale, avec ou sans armes, doit se réunir place de la Concorde, sur le pont, sur les quais, dans la rue de Bourgogne, forcer l’entrée de la salle des délibérations, jeter les représentants à la Seine et proclamer le gouvernement du peuple, qui seul peut sauver la patrie en danger. Donc, le mot d’ordre doit être transmis de toutes parts, afin que la nation armée se fasse justice elle-même. »

Jules Favre — car il était là — dit : « Le Corps législatif est convoqué aujourd’hui même à minuit, pour une séance extraordinaire. Nous avons lieu de croire que l’on médite un coup d’État. » Quelques rumeurs s’apaisèrent lorsque Delescluze prit la parole : « On ne fait point de coup d’État avec une assemblée. La séance de cette nuit n’aura aucun résultat, surtout si l’opposition récuse toute discussion et reste silencieuse. Personne, ni dans le gouvernement, ni dans les Chambres, n’a le tempérament qui serait nécessaire dans les circonstances actuelles. On parlera, mais on n’agira pas. La journée de demain trouvera les choses en l’état où elles sont à cette heure. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Si par hasard un acte criminel était entrepris, si l’on parvenait même à embastiller les patriotes, ce ne serait pour nos ennemis qu’un triomphe éphémère. La police est peu nombreuse, les assassins des Tuileries n’ont, en réalité, que peu de troupes à leur disposition ; nous aurions promptement délivré les prisonniers, si l’on osait en faire ; car demain, la garde nationale étant convoquée, nous aurons 200 000 baïonnettes derrière nous et nous serons les maîtres. Il faut seulement surveiller Trochu et l’enlever, s’il fait mine de trahir. Quant à nous, notre devoir est tout tracé : débarrassons-nous d’abord des Prussiens de l’intérieur ; quant à ceux de l’extérieur, ils s’arrêteront d’eux-mêmes, devant la majesté du peuple en armes, proclamant la République une et indivisible. » Je ne certifie pas la lettre même du texte, mais j’en affirme l’esprit, d’après le résumé que j’en eus entre les mains.

On se donna rendez-vous sur la place de la Concorde et aux abords du Corps législatif, chacun se réservant de tirer parti de la journée qui serait décisive, au plus grand bénéfice de son ambition ou de son intérêt. On a dit et répété que, dans cette même soirée, une délégation de la garde nationale avait été demander des instructions au général Trochu, qui lui aurait conseillé de se rendre, le lendemain, sans armes, au lieu même indiqué par le comité de la rue de la Sourdière. Malgré la qualité des hommes qui ont déposé de ce fait devant une commission d’enquête parlementaire, il me répugne d’ajouter foi à leur témoignage.

Jules Favre n’avait point menti lorsqu’il avait annoncé que le Corps législatif était convoqué à minuit, en séance extraordinaire. Cette convocation eut cela d’étrange que l’on ne sait point d’une manière précise à qui en appartient l’initiative. Elle ne fut demandée ni par l’Impératrice, ni par le ministère ; elle émana directement du président de la Chambre, qui était Schneider, un gros industriel, propriétaire ou administrateur des usines du Creusot. On a dit qu’il y fut presque contraint par le comte de Kératry, qui, accompagné de quelques députés ahuris, obéissant à toute suggestion, insista avec une telle énergie qu’il fallut lui céder. Kératry croyait à un coup d’État pour la nuit même et voulait y soustraire le Corps législatif en le réunissant. Kératry était un irréconciliable ennemi de l’Empire, qui n’avait point voulu de lui, ou ne l’avait point récompensé selon les mérites qu’il s’attribuait ; officier de cavalerie, il avait commandé au Mexique la contre-guérilla ; rentré en France, mécontent, il acheta à Charles Dollfus la Revue germanique, dont il fit la Revue moderne, sans succès ; il se jeta dans la politique d’opposition, avec tendance vers l’orléanisme, et fut élu député du Finistère en 1869. Il était intelligent, mais, dans les situations très variées qu’il dut à la révolution, il n’a laissé que de médiocres souvenirs. Ce fut lui, selon toute probabilité, qui provoqua cette séance dont le résultat eût été nul, si elle n’avait fait rejeter à une heure de l’après-midi une séance — la séance d’agonie — que l’on était convenu, en Conseil des ministres, de tenir le lendemain, dimanche, à neuf heures du matin.

Cette séance de nuit fut misérable ; Brame, qui m’en a parlé, m’a dit textuellement : « Tout le monde était abruti, la majorité, l’opposition et moi-même. » Le mot n’est pas excessif. Comme nul n’avait imaginé que le malheur de la France pût jamais atteindre à ce degré d’acuité, personne ne pouvait proposer l’adoption de mesures secourables. On regardait le naufrage avec des yeux hébétés, mais nul sauveteur ne savait comment s’y prendre pour apaiser la tourmente, ou pour arracher le navire au péril. Chacun était tellement écrasé sous le poids de sa propre impuissance et de l’impuissance collective, que nul ne demandait la parole. À peine causait-on à voix basse. Le comte de Palikao, ministre de la Guerre, président du Conseil, annonça officiellement aux députés ce qu’ils n’ignoraient pas : que notre armée, y compris l’Empereur, était prisonnière de guerre. Quoique connue, cette nouvelle tomba sur le Corps législatif comme la pelletée de terre sur un cercueil ; toutes les têtes s’abaissèrent ; on eût dit que l’on saluait un sépulcre qui jamais plus ne devait s’ouvrir. Ceux qui ont assisté à cette séance funèbre en ont gardé un souvenir que le temps n’a point effacé.

Palikao proposa à la Chambre de s’ajourner à la matinée, pour délibérer sur les propositions que le salut du pays pourrait suggérer. La majorité, soulagée de n’avoir aucune résolution à prendre, approuva ; on se levait déjà pour s’en aller, lorsque Jules Favre demanda la parole ; est-ce le député qui parla ? non, ce fut l’homme de la rue de la Sourdière. Il fallait donner aux gardes nationaux le temps de recevoir le mot d’ordre, de se réunir et d’arriver des lointains quartiers de Paris — peut-être même du camp de Saint-Maur où étaient les mobiles — jusqu’à la place de la Concorde. Il demanda que la séance n’eût pas lieu avant une heure de l’après-midi.

La majorité accepta la proposition, sans même se douter du péril qu’elle cachait, et satisfaite de voir reculer le moment où elle aurait à faire acte d’initiative et de responsabilité. Jules Favre ajouta que trente députés avaient signé une motion déclarant que : « Louis-Napoléon Bonaparte et sa dynastie sont déchus du pouvoir que leur a conféré la Constitution ; que le Corps législatif nomme une commission investie de tous les pouvoirs du gouvernement ; que le général Trochu est maintenu dans les fonctions de gouverneur général de Paris. » Un seul député, Pinard[169], qui, pendant quelques mois, avait été ministre de l’Intérieur, protesta ; les autres, sans laisser préjuger leur opinion, crièrent : « À tantôt, à une heure ! » et la séance fut levée.

Malgré l’heure avancée de la nuit — plus de deux heures du matin, — Jules Brame courut aux Tuileries, vit le chambellan de service qui, je crois sans le certifier, était le comte de Brissac, le mit au courant de ce qui venait de se passer et l’adjura d’en avertir l’Impératrice le plus promptement possible. Brame avait senti la conséquence. Il ne s’agissait plus alors, pour les hommes de cœur — et Brame en était un au premier chef — d’imposer l’Empire, l’Empereur et l’Impératrice à la France ; il s’agissait de sauver le Corps législatif, c’est-à-dire un pouvoir régulier, officiellement issu de la nation, au nom de laquelle il pourrait légalement traiter de la paix ou continuer la guerre ; or réunir les députés à une heure seulement de l’après-midi, c’était les livrer aux brutalités de la population. Brame, en arrivant au Corps législatif, n’ignorait rien de ce qui avait été résolu rue de la Sourdière ; il n’avait donc aucun doute sur les projets dont la réalisation était prochaine. Si, au contraire, la séance avait lieu à neuf heures, par surprise pour ainsi dire, on avait le temps d’adopter des mesures qui mettraient la députation nationale à l’abri de toute atteinte, lui conserveraient son rôle gouvernemental et seraient un fait accompli que la population accepterait sans doute ; car elle arriverait trop tard pour chasser les représentants et s’emparer elle-même du pouvoir. C’est pourquoi Jules Brame faisait dire à l’Impératrice qu’il la suppliait de donner des ordres à Palikao et à Schneider afin que le Corps législatif fût convoqué d’urgence pour neuf heures du matin, sous peine d’irréparables malheurs.

On entra chez l’Impératrice ; elle était assise, assoupie dans un fauteuil, la tête appuyée sur un oreiller. Elle écouta le chambellan et leva les épaules avec un geste découragé. La porte était restée entrouverte, Brame se présenta. Avec la vivacité de langage, avec le geste abondant qui lui étaient familiers, avec l’émotion qui le débordait, en présence de cette femme si malheureuse, de cette souveraine frappée à la fois dans toutes ses gloires, dans toutes ses affections, non seulement abandonnée, mais reniée, il fut éloquent, ne lui cacha rien des périls dont elle était menacée et la conjura de faire acte d’autorité, une dernière fois, pour aider à maintenir un pouvoir autour duquel les forces morales et les forces matérielles du pays pouvaient se grouper, afin de travailler au salut de la France. De ses yeux languissants qui avaient troublé tant de cœurs, elle regarda Brame.