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Souvenirs d’un demi-siècle/Tome 2/12

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Hachette (Tome 2p. 237-265).
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Troisième partie

APRÈS LA GUERRE


CHAPITRE PREMIER

LES PRÉLIMINAIRES DE LA PAIX



DERNIERS POURPARLERS ENTRE JULES FAVRE ET BISMARCK. — LA TÂCHE DU GOUVERNEMENT. — LA RÉVOLTE DE GAMBETTA. — MISSION DE JULES SIMON. — PANIQUE. — DÉCRET DE GAMBETTA. — DÉPÊCHE DE BISMARCK. — RIPOSTE DE GAMBETTA. — GAMBETTA DONNE SA DÉMISSION. — LA SINCÉRITÉ DES ÉLECTIONS. — ATTITUDE DE THIERS. — LE DUC D’AUMALE S’ARRÊTE À ANGOULÊME. — TRUBERT, PORTE-PAROLE DE THIERS. — ENTRETIEN. — THIERS À VERSAILLES. — MOLTKE ET BISMARCK. — LA LUTTE ENTRE THIERS ET BISMARCK. — LES PROVINCES ET LES MILLIARDS. — POUVAIT-ON CONSERVER METZ ? — PRÉLIMINAIRES DE PAIX. — DÉPÊCHE DE L’EMPEREUR GUILLAUME À L’EMPEREUR DE RUSSIE. — LE DÉSIR DE L’EMPEREUR GUILLAUME. — FINESSE DE THIERS. — ENTRÉE DES ALLEMANDS DANS PARIS. — LES PRÉLIMINAIRES DE PAIX SONT ADOPTÉS SANS DÉLAI. — LES ALLEMANDS ÉVACUENT PARIS. — DÉCONVENUE DE L’EMPEREUR ET DES ÉTATS-MAJORS ALLEMANDS. — LA PAIX.



TANT que durèrent les négociations pour l’armistice, Jules Favre fit la navette entre Paris et Versailles ; je crois qu’il ne coucha qu’une seule fois dans cette dernière ville, lors de sa première entrevue avec Bismarck. Il partait le matin muni des instructions du Conseil de la Défense nationale, ruminant ses plans de traité, préparant ses phrases, sûr de vaincre tant qu’il n’était pas en présence de son adversaire, promptement rappelé à la réalité par quelques mots du Chancelier, qui ne s’amusait guère aux bagatelles de la rhétorique, et cherchant quelques points d’appui pour se raccrocher dans sa chute. Le soir, après avoir fait un bon repas, il rentrait dans Paris affamé, souvent au milieu de la nuit, si tard que ses collègues s’inquiétaient de son absence. Ernest Picard, qui ne détestait pas les mots à l’emporte-pièce, disait : « Ce pauvre Jules Favre, il fait peine à voir, lorsqu’il revient de Versailles ; il ressemble à un vieux Caïn, traqué par le spectre d’Abel. »

Chaque soir, Jules Favre rendait compte au Conseil du Gouvernement de la Défense nationale des incidents de la journée et de ses conversations avec Bismarck. Les procès-verbaux les relatent, mais d’une façon très sommaire, même peu exacte. Tout ce qui s’y rapporte à l’armée de l’Est, au général Bourbaki, à Garibaldi, ne doit être accepté qu’avec une extrême réserve et se trouve en contradiction avec les récits de Moritz Busch, secrétaire particulier du Chancelier, témoin scrupuleux jusqu’à la niaiserie, souvent brutal, parfois grossier, écrivant sur l’heure les faits portés à sa connaissance, et dont la sincérité ne paraît pas devoir être mise en doute. En comparant, en combinant le texte officiel des procès-verbaux et le texte familier de : Le comte de Bismarck et sa suite pendant la guerre de France, on parviendra facilement à dégager la vérité. On ne se piquait point, du reste, de discrétion dans les entours du Conseil de la Défense nationale, et plus d’un propos tenu sous mystère fait supposer que les procès-verbaux ont été rédigés de façon à passer, sans inconvénient grave, sous les yeux de la future Assemblée nationale et à ne mécontenter ni les chefs de l’armée, dont on se méfiait, ni le parti extra-révolutionnaire, que l’on redoutait[1].

Je ne donnerai qu’une preuve des indiscrétions qui furent commises dans ces derniers jours d’angoisse, où chacun semblait avoir perdu la tête : ab una disce omnes. Dès le début des négociations, Bismarck avait déclaré qu’il comptait frapper Paris d’une contribution de guerre de un milliard. Jules Favre s’était récrié et s’était refusé à toute discussion à cet égard, prétextant qu’il ne pouvait aborder une question sur laquelle nulle instruction ne lui avait été transmise par le gouvernement qu’il représentait. Le Conseil engagea son plénipotentiaire à tâcher d’obtenir que cette réquisition fût réduite de moitié, le laissant libre, du reste, de subir ces dures conditions, s’il ne parvenait à les faire modifier, sans préjudice d’autres exigences. Jules Favre se retrouvait là sur un terrain qui lui était familier ; revendication des sociétés financières, interprétation des bilans etc. ; il avait plaidé cela deux cents fois devant les tribunaux.

Il fut habile, il fut éloquent, obtint le bénéfice des circonstances atténuantes et, comme il l’a dit lui-même, se tira d’affaire avec deux cents millions, ce qui constituait déjà un joli denier. On en fit des gorges chaudes dans le Conseil du gouvernement. Deux jours après, l’historiette avait cours et, avant même la conclusion de l’armistice, un journal publiait patriotiquement ceci : « Ces Allemands sont si bêtes qu’ils se sont contentés d’exiger deux cents millions pour la rançon de Paris ; or nous sommes en mesure d’affirmer que le citoyen Jules Favre avait été autorisé à concéder cinq cents millions. » Bismarck, à qui l’article du journal fut communiqué, se contenta de dire : « C’est un avertissement dont il conviendra de se souvenir, la prochaine fois que nous reviendrons ici. » Je suis partisan résolu de la liberté de la presse, quoiqu’elle ne soit pas sans amertume ; mais j’estime qu’en temps de guerre elle doit être supprimée, absolument supprimée, car le salut du pays peut en être compromis.

Le Conseil de la Défense nationale écoutait Jules Favre et ne lui donnait que des avis insignifiants, comme s’il eût voulu se décharger de toute responsabilité sur son négociateur attitré. Par habitude, plutôt que par conviction, on parlait ; Étienne Arago, Garnier-Pagès, le général Trochu ne s’en faisaient faute. On discutait sur des arguties ; on faisait des phrases et pas de raisonnements ; au milieu du fatras des logomachies, je relève cet éclair de patriotisme et de bon sens : « M. Pelletan déclare avec animation qu’il faut savoir accepter la défaite, comme on aurait accepté la victoire ; autrement la situation ne serait ni franche ni vraie, et il en résulterait un affaiblissement moral qu’il faut éviter. » Pauvre Pelletan, droit, honnête, un peu rêveur, tel que je l’ai connu, au temps de ma jeunesse ! que de déboires, que de déceptions, que d’effarement nous nous serions évité, si nous avions eu le courage de nous rallier à son opinion ! Ne vouloir consentir qu’à ses propres victoires et récuser les défaites, c’est méconnaître les lois mêmes de l’humanité et s’exposer aux mécomptes qui punissent les peuples vaniteux.

On discutait parmi les membres du Conseil pour la forme, pour la galerie, comme on dit, mais on n’ignorait pas que les événements ne se souciaient guère des discours et qu’ils s’imposaient avec une force désespérante. Le maître réel, le dictateur de la situation, n’était ni à Paris avec Trochu et Vinoy qui lui avait succédé, ni à Bordeaux avec Gambetta, ni en province avec les généraux en déroute et les recrues dispersées ; il était à Versailles, en la personne de Bismarck. Heureusement ! Je le dis en toute sincérité, car si le maître avait été de Moltke, la France eût été frappée à mort. Jules Favre savait bien qu’il lui fallait subir la loi du vainqueur ; il n’était plus l’homme de Ferrières ; il était devenu humble et, sans qu’il s’en doutât, il avait pris la route qui devait le conduire à une conclusion rapide. L’empereur Frédéric III, dans ses notes quotidiennes, a consigné un fait qui semble ne pouvoir être révoqué en doute : « 2 et 8 février 1871. Bismarck dit qu’il se fait l’effet d’être au service de la France, car tous les Français lui demandent conseil. Il trouve Jules Favre abattu et modéré, mais si peu au courant des affaires que les réponses les plus urgentes restent en suspens, parce qu’il en oublie la moitié. »

Certes, le Conseil de la Défense nationale n’était point sur un lit de roses ; il avait à résoudre plus de problèmes que sa capacité ne le lui permettait ; tout en rejetant les fautes commises sur le compte de l’Empire et du pouvoir personnel, qui n’avait été, en somme, depuis le 2 janvier 1870, que le pouvoir parlementaire, il se trouvait écrasé sous le poids d’une responsabilité qu’il a toujours tenté de repousser, mais qui, devant l’histoire, sera à lui, tout à lui, rien qu’à lui. La tâche était ardue ; des hommes plus intelligents et moins infatués y eussent succombé. Subir un armistice qui impliquait une cession de territoire et une lourde indemnité de guerre ; tenir en laisse une garde nationale ivre de révolte et qui ne demandait qu’à se battre, depuis que l’on ne se battait plus ; neutraliser les partis hostiles à la République, qui existait de fait, quoiqu’en droit elle n’eût pas été reconnue, préparer les élections prochaines : c’était excessif, mais ce n’était pas tout.

Un péril redoutable compromettait la paix que l’on était forcé de conclure, menaçait l’existence même de la France et en livrait le sort à de terribles hasards. Gambetta s’agitait à Bordeaux, poussait des clameurs de guerre et déclarait que l’armistice de Versailles, applicable seulement à Paris, ne pouvait, sous aucun prétexte, stipuler pour le reste du territoire français. Des communications secrètes avaient averti le Conseil des intentions du chef de la délégation ; on en était fort troublé ; outre les dangers que l’on voulait éviter à un pays épuisé qui, depuis sept mois, se démenait de défaite en défaite, on voyait Gambetta tirer toute la popularité à soi et cela ne se pouvait supporter. Ce fut un homme d’apparence très douce, ce fut le mielleux Jules Simon qui réclama, qui reçut la mission d’aller mettre le dictateur à la raison et, au besoin, de le faire « empoigner », conduire en lieu sûr, au secret, derrière des portes solides, bien verrouillées et gardées par des factionnaires. Il partit, muni de pleins pouvoirs et décidé à agir énergiquement ; cela ne fut pas nécessaire. Bismarck était intervenu et avait mis le holà. L’épisode est intéressant et vaut que l’on s’y arrête.

L’armistice fut signé le 28 janvier ; il était temps ! Paris n’avait plus de vivres que pour deux jours. Le 31, Gambetta lâche deux proclamations furibondes ; il ordonne aux préfets de préparer la résistance ; il adjure la nation française de faire de nouveaux efforts, des efforts désespérés, et de continuer la lutte jusqu’à complet épuisement : il ne tolère pas que le mot d’armistice soit prononcé : « Non, il ne se trouvera pas un Français pour signer ce pacte infâme… Aux armes ! Aux armes ! Vive la France ! Vive la République une et indivisible ! » Dans la population de Paris, on ne s’étonna guère — on ne s’étonnait plus ; on leva les épaules, en disant : « Il est fou. »

Le résultat immédiat de ce nouvel appel aux batailles fut au préjudice de Paris. Les Allemands refusèrent d’y laisser entrer les provisions accumulées dans différentes villes pour porter secours à la famine. Le 2 février, j’étais à Saint-Germain, où cent cinquante mille kilogrammes de farine avaient été réunis. Plus de cent camions de chemin de fer étaient arrivés, prêts à les emporter vers la pauvre ville qui les attendait avec plus que de l’impatience ; les voitures furent renvoyées à vide et pas une pincée de froment ne fut livrée. C’est donc encore sur le groupe des femmes, des enfants, des impotents, des infirmes, des vieillards que retomba le châtiment des fautes d’un dictateur affolé.

Un de mes amis, beaucoup plus jeune que moi, nommé Du Buit, actuellement avocat, membre du Conseil de l’Ordre, très probablement futur bâtonnier[2], se trouvait alors à Bordeaux. Il était lié avec Ranc[3], qui avait été le directeur général de la police de Gambetta, depuis que celui-ci était le maître de la délégation du Gouvernement de la Défense nationale en province. Ce Ranc était un gros garçon commun, débraillé, intelligent, d’une finesse extrême, pénétré des traditions jacobines et grand ennemi de l’Empire, dont il avait souffert et qui l’avait envoyé à Lambessa pour des motifs dont je ne puis parler, car je les connais mal. Depuis que Gambetta exerçait de fait un pouvoir sans contrôle ni contrepoids, Ranc ne l’avait pas quitté et lui avait inspiré, dit-on, plus d’une mesure prise en dehors de toute légalité. Du Buit m’a raconté qu’il avait été le voir, aussitôt après la publication des proclamations qui en appelaient à la guerre jusqu’à complet épuisement, et qu’il lui aurait dit : « Vous figurez-vous que la France, après de tels efforts infructueux, puisse encore soutenir la lutte ? La paix s’impose ; il faut savoir l’accepter. »

Ranc lui répondit : « Nous ne nous faisons aucune illusion, nous savons que tout est perdu et perdu sans retour. C’est moi qui ai rédigé les proclamations et qui les ai fait signer à Gambetta. Cette nation s’est abâtardie sous la monarchie et sous l’Empire ; si elle est ruinée, volée, assassinée, violée, elle se réveillera, à force de souffrir ; elle sortira de sa torpeur et redeviendra le grand peuple de 1792. C’est pourquoi je veux la guerre ; si nous sommes encore battus, nous nous acculerons aux Pyrénées, mais nous tomberons les armes à la main, en chantant la chanson de Roland. Du reste, si Paris capitule, c’est que le Conseil du gouvernement, y compris Trochu, Jules Favre, n’est qu’un ramassis de réactionnaires. Sous prétexte qu’ils ont faim, ils vendraient la République pour un plat de lentilles. Si nous n’étions pas une race dégénérée, il y a longtemps que ces gens-là auraient été guillotinés. »

À tel discours, il n’y avait rien à répliquer, et Du Buit ne répliqua pas. Le procédé préconisé par Ranc n’était pas nouveau ; c’est celui dont usa Médée, lorsqu’elle coupa son beau-père en morceaux pour le mieux rajeunir ; il est d’un emploi délicat et n’a eu de succès que dans les vers d’Ovide.

Le résultat des proclamations de Gambetta s’était fait sentir à Bordeaux, à Bordeaux seulement. Sous les yeux du dictateur et par son influence, une réunion publique, comme l’on disait, fut convoquée dans la soirée du 3 ou du 4 février, au théâtre Louis[4] ; Gambetta avait promis de venir et ne vint pas. Trois mille assistants et plus s’entassaient dans la salle de spectacle, exaltés, vociférant, applaudissant les orateurs dont j’ai oublié le nom.

L’assemblée — le peuple souverain — vota par acclamation les résolutions suivantes : « Reconnaissance de l’armée garibaldienne comme armée française ; ouverture d’un crédit de quatre-vingts millions pour l’armement et l’équipement de la susdite armée ; Garibaldi est nommé généralissime de toutes les armées françaises ; il envahira l’Allemagne sans délai ; le vote unanime du peuple rend ces résolutions immédiatement exécutoires. » Ah ! s’il ne s’agissait de notre sang et de notre cœur, quel sujet d’opérette, quels motifs à flonflons, quelle source de calembredaines pour l’auteur de L’œil crevé et du Roi d’Amatibou !

Cependant Jules Simon était arrivé à Bordeaux, accompagné de Lavertujon[5], qui, dans les dernières années de l’Empire, avait rédigé un journal important de la Gironde. Entre le délégué du Gouvernement de la Défense nationale et le dictateur, l’entente ne put s’établir. Jules Simon, très maître de lui, affectant plus de calme qu’il n’en éprouvait, rendant sa voix plus insinuante encore, cherchait à ramener son adversaire à des sentiments patriotiques, à la réalité des faits, aux nécessités qu’il fallait subir, sous peine de condamner le pays à mort ; Gambetta repoussait tout argument, écumait, accusait Simon d’être un traître et se déclarait prêt aux dernières violences, plutôt que de céder ; lui aussi, en cette première semaine du mois de février 1871, comme le peuple de Paris au mois de juillet 1870, il criait : « À Berlin ! c’est là seulement que je signerai la paix ! » Convaincre cet énergumène paraissait impossible ; Jules Simon y renonça.

Dans sa colère, Gambetta n’avait point épargné les menaces ; en somme, il était encore le maître. À qui obéiraient les quelques troupes réunies à Bordeaux ; au délégué du gouvernement de Paris, au dictateur ? Nul n’aurait pu répondre. Les journalistes conservateurs, avertis en sous-main par Lavertujon, allèrent passer la nuit dans des domiciles inconnus ; M. Thiers requit une compagnie de mobiles, afin de garder sa maison, où il se barricada ; Jules Simon prit quelques précautions pour sa sûreté ; mais il prit surtout des arrangements avec les représentants de l’autorité sur lesquels il pouvait compter, car il était décidé à mettre la main sur Gambetta et à le faire transporter au château de Blaye s’il en était besoin.

À ce sujet, j’ai reçu une communication que je dois au lecteur, auquel je ne la donne que sous réserve expresse, car je sais que les adversaires politiques ne sont point en reste de médisances, lorsqu’ils parlent les uns des autres. Le vicomte Napoléon Duchâtel, qui fut préfet à Toulouse, je crois, sous le gouvernement de Louis-Philippe et qui, depuis lors, était resté très orléaniste, est venu me voir le 13 août 1882, à Bade, avec sa fille Mme de Villeneuve. La conversation s’étant portée sur les événements qui précédèrent les élections de 1871, il me raconta qu’au moment où Jules Simon arriva à Bordeaux, Ranc s’était présenté chez Thiers et lui avait demandé de le nommer préfet de Police. En échange, il lui proposait de faire arrêter immédiatement un nommé Fortier, qui était alors maire de Bordeaux et qui, à l’aide de son conseil municipal ultra-radical, avait organisé une sorte de Commune ; il se faisait fort également d’incarcérer Gambetta, qui ne se méfierait point de lui, puisqu’il en était l’ami intime et le conseiller écouté. Le vicomte Duchâtel m’a assuré que ces faits s’étaient passés en sa présence. Thiers hésita et refusa les offres d’Arthur Ranc, qui le quitta en lui disant : « Vous vous en repentirez. » Malgré l’affirmation, malgré l’honorabilité de M. Duchâtel, et quoique je sache que l’ambition est sans pitié ni scrupule, j’ai de la peine à croire que mon interlocuteur n’ait point été trompé par ses souvenirs.

En résumé, on n’arrêta personne, ni Thiers, ni Fortier, ni Jules Simon, ni Gambetta ; la comédie ne tourna pas au drame et se dénoua par l’intervention d’un personnage avec lequel il fallait compter. Bismarck ne se souciait que médiocrement des objurgations de Gambetta ; il s’était contenté d’en témoigner quelque mauvaise humeur, en rabrouant Jules Favre et en retardant le ravitaillement de Paris ; il savait, du reste, que le pays ne suivrait pas le dictateur dans ses velléités de lutte à outrance et qu’il se rallierait, en presque totalité, au Gouvernement de la Défense nationale, qui voulait la paix, parce qu’il ne pouvait plus faire la guerre.

Gambetta ne s’en tint pas à ses velléités belliqueuses ; il voulut intervenir dans les élections législatives et imposer des exclusions. Mal lui en prit. Il avait fait correctement publier le décret du Gouvernement de la Défense nationale, qui convoquait les électeurs de France, même ceux de l’Alsace et de la Lorraine, pour le mercredi 8 février ; mais immédiatement il promulgua (3 février) un décret de la délégation par lequel il déclarait que tout individu qui, depuis le 2 décembre 1851 jusqu’au 4 septembre 1870, avait accepté des fonctions de ministre, sénateur, conseiller d’État, préfet, qui avait été candidat officiel dans la même période, était exclu d’éligibilité à l’Assemblée nationale. Le décret concluait : « Sont nuls et de nullité absolue les bulletins de vote portant les noms des individus compris dans les catégories ci-dessus désignées. Ces bulletins ne seront pas comptés dans la supputation des voix. » À la signature de Gambetta, on avait joint celles de Crémieux et de Glais-Bizoin, car les deux vieux comparses, plus inutiles que jamais, avaient accompagné le jeune dictateur à Bordeaux et lui faisaient cortège.

Ceci était en contradiction avec les termes de l’armistice. C’était la France dont Bismarck voulait recevoir une décision solennelle, qui déterminerait la conclusion de la paix ou la continuation de la guerre ; il ne pouvait admettre qu’un parti, quel qu’il fût, restât en dehors de la consultation du pays tout entier. Si une seule opinion, une seule faction politique était frappée d’incapacité électorale et représentative, le vote à intervenir, et dont l’existence d’une grande nation, dont le respect d’un futur traité pouvaient dépendre, était faussé dans son principe et devenait caduc, avant d’avoir été émis. Nul homme d’État ne pouvait accepter des conditions qui étaient la négation du droit national, la négation du droit des gens, et qui ne pouvaient émaner que d’un homme ivre d’autorité et se plaçant au-dessus des lois. « Il n’y a pas de tyrannie plus effrénée que celle des petits tyrans », a dit Machiavel.

En présence des prétentions de Gambetta à scinder le pays en deux et à en rejeter une partie hors de la représentation législative, pour cause d’indignité, Bismarck fit connaître sans ménagement ce qu’il en pensait et ce qui en résulterait. La dépêche n’autorise aucun doute d’interprétation :

« Versailles, 7 février 1871, 6 heures 40 min. soir. À M. Léon Gambetta — Bordeaux. Au nom de la liberté des élections stipulée par la convention d’armistice, je proteste contre les dispositions émanées en votre nom (sic) pour priver d’être élus à l’Assemblée des catégories nombreuses de citoyens français. Des élections faites sous un régime d’oppression arbitraire ne pourront point conférer les droits que la convention d’armistice reconnaît aux députés librement élus. Bismarck. »

Le Chancelier de l’Empire allemand rappelant au respect de la liberté électorale Gambetta, qui, pendant la durée du Second Empire, n’avait pas eu assez de tonnerres dans son éloquence pour foudroyer les candidatures officielles, c’est un incident d’histoire que le suffrage universel n’avait point prévu.

Gambetta regimba. Il fit placarder la dépêche venue de Versailles et la fit suivre d’une proclamation où il dénonçait « les complices et les partisans du régime déchu » comme « les alliés de M. de Bismarck » ; et il ajoutait : « L’insolente prétention qu’affiche le ministre prussien d’intervenir dans la Constitution de la France nous impose plus que jamais un devoir ; dans ces circonstances, le gouvernement de Bordeaux croit devoir maintenir son décret. » Sunt verba et voces, prætereaque nihil. Malgré l’emphase de l’expression, la raideur de la résolution semble près de s’amollir ; certaine atténuation fait comprendre qu’on ne lutte plus que pour paraître lutter encore. « Le gouvernement de Bordeaux croit devoir maintenir son décret. » Ce n’est point ainsi que l’on parlait, le 3 février, lorsqu’on lançait le décret d’exclusion.

Le gouvernement de Paris était inquiet de l’attitude de celui de Bordeaux, et surtout il en était irrité ; on s’exprimait avec peu de modération sur le compte du dictateur, que l’on traitait de factieux et même de dangereux imbécile. Jules Favre ne tarissait pas et disait : « C’est un énergumène ; nous lui devons tous nos malheurs. » Trochu opinait du képi et ajoutait : « Paris a donné à la province cinq mois pour former des armées et venir lui tendre la main par-dessus ses murailles ; si les armées ne sont point arrivées jusqu’à nous, la faute en est à Gambetta, qui n’est qu’un bavard. » Oui, général, un bavard, comme Jules Favre et comme vous. On n’était pas sans redouter quelque mésaventure pour Jules Simon ; car, au milieu de l’effervescence révolutionnaire entretenue à Bordeaux par Gambetta, il restait seul pour représenter ce qui subsistait d’apparence de légalité en France ; on résolut de lui envoyer du renfort et l’on fit partir Garnier-Pagès, Emmanuel Arago et Pelletan, avec injonction de se débarrasser de Gambetta à tout prix.

Les trois mandataires d’un gouvernement de guerre à outrance, que la fortune adverse avait rendu pacifique, arrivèrent à Bordeaux, le lundi 6 février, à sept heures du matin. Ils avaient été choisis avec discernement ; Pelletan, homme de bon sens, sachant l’histoire et résigné à s’incliner devant la nécessité que les événements rendaient inéluctable ; Garnier-Pagès, Emmanuel Arago, deux moulins à paroles, que rien ne faisait taire et qui pouvaient parler deux heures de suite sans perdre haleine. J’imagine que, sous le flux de leurs discours sans intermittence, Gambetta se sentit vaincu et quitta la partie. Jules Simon et ses trois acolytes le chambrèrent et le réduisirent à merci. Gambetta céda ; il n’était point bête, il avait l’oreille fine et avait entendu le haro par lequel la France avait répondu à ses proclamations. Tout en se cramponnant au pouvoir qu’il aimait follement, il comprit qu’une résistance entêtée lui fermait l’avenir.

Il eût volontiers fait un coup d’État, mais il ne voulut pas faire un coup de tête qui pouvait le perdre à toujours ; il se retira, après avoir écrit sa dernière circulaire aux préfets. « Ma conscience me fait un devoir de renoncer à mes fonctions de membre d’un gouvernement avec lequel je ne suis plus en communauté d’idées, ni d’espérance. J’ai l’honneur de vous informer qu’à partir d’aujourd’hui je donne ma démission. » Cette démission repoussait dans le néant Crémieux et Glais-Bizoin ; il n’y avait donc plus en France qu’un gouvernement, celui qui avait escaladé le pouvoir dans la journée du 4 Septembre et qui l’exerçait encore à Paris.

Comme un général vaincu qui va cacher sa honte loin de tous les yeux, Gambetta disparut ; il traversa les Pyrénées et alla demander à l’Espagne un repos dont on peut convenir qu’il avait besoin ; Lavertujon, en récompense de l’aide — peu utile — qu’il avait prêtée à Jules Simon, fut nommé ministre plénipotentiaire à La Haye, au grand scandale de la reine Sophie de Hollande, dont il avait publié une lettre trouvée dans les papiers ramassés aux Tuileries ; elle n’a jamais pardonné cette inconvenance à M. Thiers ; du moins elle me l’a dit. Jules Simon resta ministre de l’Instruction publique, — le meilleur peut-être que l’on ait jamais eu, — jusqu’au jour où M. Dupanloup, qui était Mgr d’Orléans, le mit en minorité à l’Assemblée nationale, sur la question des vers latins ; ce fut une bouffonnerie dont furent surpris les gens les mieux rompus aux facéties parlementaires. Ranc revint à Paris, Jean comme devant, exaspéré et soufflant la discorde ; il trempa dans la Commune, dont il fut membre, et qu’il abandonna, le 6 avril, lorsqu’il reconnut qu’elle était mort-née, écrasée dans l’œuf par la bêtise de ceux qui l’avaient suscitée et qui la dirigeaient. La défaite de Gambetta à Bordeaux assurait la victoire de M. Thiers, qui s’était prudemment tenu à l’écart, mais qui n’en fut pas moins le triomphateur dans cette échauffourée gouvernementale.

Depuis l’heure où Bismarck avait acquis la certitude que le Gouvernement de la Défense nationale répudiait les tentatives faites par Gambetta pour continuer la guerre, le ravitaillement de Paris s’était opéré avec régularité ; dès le 5 février, les vivres arrivèrent en abondance, et bien des gens purent manger à leur faim, pour la première fois depuis longtemps. Les élections se firent au jour stipulé par la convention d’armistice ; le 8 février 1871, la France vota librement, sans pression d’aucune sorte, mais écrasée sous le poids du désastre où elle avait failli périr. Au sortir de cet ouragan de misères et de dévastation, il y eut du recueillement et l’on fit pour le mieux. Le pays cherchait à se ressaisir et, à cette minute tragique de son histoire, c’est bien sa voix qui parla, c’est sa pensée qui fut exprimée. Chacun semblait s’être dit ce que M. de Serres écrivait à sa femme, le 26 octobre 1815 : « Nous subissons des conditions dures, mais enfin nous existons, et, si nous devions cesser d’exister, ce serait encore par notre faute. »

Le sens des élections parut fort clair alors ; mais il semble que le gouvernement et l’Assemblée nationale ne l’aient point compris. Plus tard, à distance historique, on portera un jugement impartial sur des faits que nous voyons mal, précisément parce que, se produisant autour de nous, ils sont déformés par des passions individuelles et des intérêts contradictoires. Les haines étaient encore trop vivaces, les ressentiments trop aigus, les matériaux des constructions possibles étaient trop dispersés ; on ne sut, on ne put rien fonder ; trop de revendications mesquines tenaient les esprits en défiance ; l’union entrevue, prescrite par les élections, se changea en divisions multiples. Tant que siégea cette assemblée, « élue dans un jour de malheur », — le mot a été prononcé, — on y joua la tragédie des frères ennemis.

Le résultat des élections trompa toutes les prévisions. On s’était attendu à voir arriver à l’Assemblée nationale un nombre à peu près égal de bonapartistes et de républicains, entre lesquels se seraient glissés quelques monarchistes. On fut donc très surpris, lorsque l’on distribua les sept cent trente-six nouveaux élus en catégories correspondant à leur opinion, de constater que les tendances monarchiques étaient représentées par six cent cinquante-deux députés. Toute combinaison fut déjouée et l’on s’attendit d’autant mieux à une prochaine restauration que M. Thiers, adversaire traditionnel de la République, partisan de l’orléanisme, devenait chef du pouvoir, par ce seul fait que le choix de vingt-six départements imposait son autorité à l’Assemblée, à l’Assemblée des « ruraux », ainsi que les radicaux la nommaient déjà avec dédain, et surtout avec dépit.

Des premiers conciliabules des députés entre eux, il ressortit très nettement que la majorité visait la reconstitution de la monarchie, mais sans vouloir, dans de si critiques circonstances, en préjuger la forme, ni en déterminer les prérogatives. Pour mieux affirmer le principe, tout en réservant la future constitution et le futur titulaire de la royauté, on s’entendit à voix basse, avec un mystère qui fut rapidement dévoilé, pour nommer le duc d’Aumale lieutenant général du royaume. De cette façon, on lui confiait l’exercice du pouvoir royal, dont il n’était que le dépositaire, jusqu’au jour où il aurait, sur l’injonction de l’Assemblée, à le remettre au maître désigné par un vote. C’était un subterfuge, mais qui ne renversait aucun projet, ne dérangeait aucune ambition et permettait, au contraire, à chaque conviction de garder ses espérances. M. Thiers laissait faire et ne disait rien ; lorsqu’on lui parlait des princes d’Orléans, il répondait : « Ce sont de très honnêtes gens, de très honnêtes gens ; je les connais beaucoup et j’ai en grande vénération la mémoire du roi Louis-Philippe, qui était un fort honnête homme, un fort honnête homme. »

Le duc d’Aumale avait été élu député dans le département de l’Oise, où il possède le domaine de Chantilly. Lorsqu’il quitta l’Angleterre pour venir prendre possession de son siège à l’Assemblée nationale, il fut reconduit jusqu’au port d’embarquement par Laugel[6], qui était son secrétaire, et par Edmond Archdeacon, qui était un des amis avec lesquels il avait souvent chassé à Twickenham. L’un et l’autre l’adjurèrent de poursuivre sa route en France jusqu’à Bordeaux, sans s’arrêter, et de prendre langue immédiatement avec les députés, avant d’avoir vu aucun des membres du gouvernement. Il parut surpris de cette recommandation et on lui fit alors observer que, les lois d’exil promulguées, le 26 mai 1848, contre sa famille n’étant point abrogées, on pouvait les rendre exécutoires contre lui partout ailleurs qu’au lieu même de l’Assemblée, où ses partisans étaient assez nombreux pour tenir en échec les républicains doctrinaires qu’offusqueraient sa popularité, son renom militaire et sa qualité de prince de la branche cadette des Bourbons. Qu’en pensa le duc d’Aumale ? Je n’en sais rien ; mais il faut croire qu’il ne tint pas compte des observations que la sagacité de ses amis lui avait adressées, ou qu’il ne sentit fatigué, car il s’arrêta à Angoulême. Il y était attendu.

Celui qui le guettait et sut le saisir au passage était un émissaire de M. Thiers, il est à peine besoin de le dire. Je l’ai connu ou plutôt aperçu dans quelques salons où je fréquentais aux soirs de ma trentième année. Il s’appelait Trubert. Marié en premières noces à la fille d’un Silvain Dumon, qui fut ministre des Travaux publics dans un des nombreux ministères de la monarchie de Juillet, marié en secondes noces à la fille d’un ancien ambassadeur nommé Piscatory[7], il singeait de son mieux les hommes de vie élégante ; sa façon de monter à cheval lui avait valu le sobriquet de Chevalier de la Crinière ; il appartenait à quelques groupes de chasseurs à courre en Rambouillet et en Chantilly, parce qu’il réglait avec habileté les affaires contentieuses ; il était de haute taille, avec de gros yeux saillants, semblables à ceux des bustes de l’empereur Commode.

Il était dévoué à M. Thiers, qu’il admirait sans réserve et qu’il avait accompagné, en qualité de secrétaire, dans sa fameuse et inutile tournée européenne, entreprise après la journée du 4 Septembre. On fut, à cette époque, étonné du choix de M. Thiers et l’on s’imagina, à tort ou à raison, que l’ambassadeur extraordinaire du Gouvernement de la Défense nationale avait simplement voulu fournir à l’un de ses familiers l’occasion de sortir de Paris, dont le séjour ne promettait rien d’agréable. De son métier, Trubert était conseiller à la Cour des Comptes, poste des plus honorables dont il se démit pour n’être pas obligé de renoncer à de lucratives situations dans des compagnies financières.

Trubert savait bien la leçon que M. Thiers lui avait faite. Ce fut une scène de haute comédie, car Trubert était orléaniste jusque dans ses moelles, et je ne serais pas étonné qu’il eût été de bonne foi et convaincu sincèrement, lorsqu’il accepta la mission dans laquelle il réussit ; car c’était un des grands talents de M. Thiers de persuader aux intelligences médiocres d’agir contre leur intérêt, lorsque le sien y était opposé. Le thème fut développé selon les règles : on ne pouvait douter du dévouement de M. Thiers, qui, en ce moment même, poussait l’abnégation jusqu’à se sacrifier, à se jeter dans le gouffre, comme Curtius, pour mieux ouvrir la route à la famille d’Orléans. Le projet de faire du duc d’Aumale un lieutenant général du royaume n’était qu’une machination perfide, imaginée par les légitimistes purs, par les partisans quand même du comte de Chambord ; ce que l’on voulait, c’était déconsidérer un prince populaire, aimé de l’armée qui n’avait point oublié les hauts faits d’Algérie ; pour parvenir à ce résultat, le moyen était simple : on le chargeait du fardeau écrasant des affaires actuelles, sous lequel il risquait de succomber, en faisant rejaillir sur tous les représentants de sa famille le mécontentement dont il serait innocent et que seules les circonstances feraient naître.

Est-ce donc un prince de race royale, l’oncle d’un prétendant soutenu par l’opinion publique, qui peut, de gaieté de cœur, rechercher la tâche qu’il faut accomplir ? Est-ce lui dont les ancêtres maternels ont servi de prétexte à la guerre du Palatinat, dont le père a glorieusement porté le premier coup à l’invasion prussienne pendant la canonnade de Valmy, est-ce lui qui pourra jamais se résigner à apposer son nom au bas d’un traité de paix onéreux ? Est-ce lui qui consentira à l’abandon de deux provinces conquises par ses aïeux ? Est-ce lui qui mettra entre les mains d’un ennemi rapace la formidable indemnité de guerre qu’il réclame ?

Accepter de gouverner un territoire dont une partie est foulée aux pieds des troupes étrangères, entrer quotidiennement en contestation, sinon en conflit, avec les commandants des corps d’occupation, n’est pas le fait du rejeton d’une race illustre qui veut garder intacts son prestige et sa gloire. Ce n’est pas tout ; une obligation urgente s’impose au gouvernement ; la garde nationale, qui devient inquiétante à Paris, qui s’agite dans les grandes villes, doit être désarmée, sous peine de périls que déjà l’on peut prévoir. Cette mesure, est-ce le prince qui peut l’appliquer et s’exposer au discrédit qui en rejaillira parmi les masses turbulentes, auxquelles le mot de patriotisme est l’excuse à toute sorte de sottises ? Non, le duc d’Aumale se refusera à ces redoutables besognes, qui doivent être l’œuvre anonyme d’une assemblée ; qu’il ait patience, qu’il laisse faire M. Thiers ; lorsque le traité aura été signé, l’indemnité de guerre payée, la garde nationale désarmée, le territoire évacué, lorsqu’en un mot le terrain politique sera déblayé de tous les obstacles qui l’encombrent à l’heure présente, alors, mais seulement alors, la famille d’Orléans, libre de son action, pourra paraître et recueillir avec sécurité l’héritage qu’on lui prépare. M. Thiers n’ignore pas qu’il s’offre en holocauste et que, pour tant de sacrifices, il ne recueillera que l’ingratitude du pays ; mais qu’importe, si le salut de la France est assuré par une dynastie où les preuves d’habileté, de courage et d’intelligence n’ont jamais manqué ! M. Thiers ne demande qu’à être à la peine, pour mieux laisser les Orléans à l’honneur.

Je crois voir le duc d’Aumale, la tête penchée, le bras à plat sur le genou, le corps incliné, comme je l’ai vu tant de fois à l’Académie, tendant l’oreille qu’il a un peu paresseuse, regardant Trubert, pour tâcher de lire au fond de son âme, et n’y découvrant rien dont il pût être éclairé. Instinctivement, il sentait que ces raisons très plausibles n’étaient que des prétextes derrière lesquels se cachait l’ambition effrénée dont Thiers avait été travaillé pendant toute sa vie. Est-ce l’ombre ou la proie qu’il allait saisir ? Il ne le savait pas et, hochant la tête, il répondait : « Cela demande réflexion. » Il a raconté les détails de cette entrevue à Laugel. Celui-ci ne s’est point gêné pour les répéter ; car il n’a point pardonné à son maître de ne s’être pas emparé du pouvoir, ce qui lui eût valu une bonne place, préférable à son poste de secrétaire de la main.

Trubert, c’est-à-dire M. Thiers, avait gardé en réserve son plus sérieux argument, afin de porter le coup décisif, comme un bon avocat, qui n’utilise son meilleur raisonnement que dans la péroraison de sa plaidoirie. « Et les biens de votre famille, ces biens que le décret inique du 22 janvier 1852 vous a ravis et qui doivent vous être restitués, maintenant que la France a repris possession d’elle-même, pourrez-vous les réclamer, comme c’est votre devoir et votre droit, si vous êtes chef d’État, si vous exercez l’autorité souveraine ? Si légitime que soit votre revendication, elle ressemblerait à un ordre auquel on ne pourrait refuser d’obéir. Quel murmure partout et quel point d’appui pour l’opposition républicaine, qui est plus sérieuse que l’on ne croit ! Cette restitution sera l’œuvre, l’œuvre préférée de M. Thiers ; car elle satisfera en même temps l’esprit de justice dont il est animé et le dévouement qu’il a toujours professé pour les enfants du roi qu’il a servi. Que Votre Altesse Royale se laisse convaincre, et son avenir est sauvé. »

L’Altesse Royale fut convaincue et son avenir en fut à jamais compromis. Un prétendant, le plus redoutable, celui qui avait groupé le plus de partisans autour de sa cause, s’éliminait volontairement. M. Thiers, en apprenant la bonne nouvelle, eut un accès de gaieté dont Barthélemy-Saint-Hilaire[8] fut le joyeux témoin. Arrivé à Bordeaux, le duc d’Aumale fut d’un désintéressement qui toucha bien des cœurs ; c’est un citoyen, c’est un soldat qui revenait, rien de plus ; si les circonstances exigeaient que l’on fît plus tard appel à son dévouement, chacun savait qu’il ne se récuserait pas et que l’on pouvait compter sur lui ; mais, actuellement, il convient d’attendre, de permettre à l’Assemblée de se reconnaître et de donner au pays le temps de manifester sa volonté. Ainsi fut fait ; les Orléans ont récupéré leurs biens ; mais, à l’heure où j’écris ces lignes, le comte de Paris et le duc d’Aumale sont en exil. Au mois de février 1871, la France, découragée, ne voulant plus de l’Empire, ne croyant pas à la République, allait au-devant d’eux et leur demandait son salut. Je suis persuadé que, s’ils n’avaient pas soulevé cette misérable question de gros sous, ils seraient actuellement sur le trône, à moins qu’une révolution ne les en eût encore chassés.

Le 21 décembre 1872, j’allai déjeuner chez Archdeacon, qui habite l’ancienne maison de Morny, que l’on appelait « la niche à Fidèle ». Ernest Picard, qui avait été camarade d’Archdeacon au collège Rollin, était assis à table, à côté de moi. Je l’avais rencontré jadis par-ci par-là, et nous nous connaissions. Tout en bavardant de choses et d’autres, je lui dis : « Allez-vous faire bonne besogne aujourd’hui à l’Assemblée ? » Il me répondit : « Nous allons donner aux Orléans un argent qu’on ne leur doit pas, afin de nous en débarrasser pour toujours. » Il avait dit cela avec son air goguenard. Je ripostai : « Si, pour aider à payer l’indemnité de guerre, ils offraient les millions qu’on va leur restituer, avouez que ce serait vous jouer un bon tour. » Il répliqua : « Ce n’est pas à craindre ; si cette idée venait à l’un d’eux, les autres le feraient mettre à Charenton. » Le soir, Thiers, se frottant les mains, disait : « Je les ai cousus dans un sac d’écus, ils n’en sortiront pas. » En effet, ils n’en sont point sortis.

Le duc d’Aumale ne fut donc pas lieutenant général du royaume, mais il fut successeur du comte de Montalembert à l’Académie française ; c’est plus modeste. Il eut l’honneur d’être reçu, en séance solennelle, par Cuvillier-Fleury[9], qui avait été son précepteur. Maigre compensation pour celui qui aurait pu, avec quelque initiative et plus de désintéressement, placer la couronne sur la tête de son neveu, ou peut-être bien s’en coiffer lui-même.

Le duc d’Aumale a de grandes qualités ; son courage militaire est remarquable, mais son courage civique est nul ; chez lui, le citoyen est neutralisé par le prince, et le prince est hésitant. Monseigneur et illustre confrère, ignorez-vous que la fortune est femme ? Il faut l’aider à faire ce qu’elle désire, quitte à lui laisser croire qu’elle n’a cédé qu’à la violence.

Thiers n’avait point menti, lorsqu’il avait fait dire au duc d’Aumale que la paix serait onéreuse et qu’il serait pénible pour un prince du sang de France d’être obligé d’en discuter les articles, de les accepter, de les revêtir de sa signature et de les sceller de ses armes. Cette charge, lourde entre toutes, retomba sur Thiers, qui accourut à Versailles aussitôt que l’Assemblée de Bordeaux fut constituée. Dans ces jours de deuil où s’agite le sort de la France, Thiers, vieux, chétif, tout petit, seul vis-à-vis de Bismarck, de ce colosse qui parlait au nom de la victoire, Thiers déploya une indomptable énergie. Nous avions été les agresseurs, nous étions vaincus, plus que vaincus, écrasés ; on pouvait nous contraindre à obéir et à courber la tête. Thiers ne la courba point ; il lutta pied à pied et, à force d’arguties, de raisonnements, de répliques et de ripostes, il obtint des conditions qu’il n’eût certes pas accordées, s’il eût été vainqueur. Il n’est plus douteux qu’il rencontra chez Bismarck des complaisances auxquelles il ne s’attendait pas ; ceci demande explication.

À l’heure où se discutaient les préliminaires de la paix, Bismarck était plus qu’en froid avec de Moltke, qui considérait que toute politique doit s’effacer, lorsque la parole est aux canons. Depuis longtemps déjà, l’État-Major général tenait systématiquement le Chancelier en dehors de toute communication relative aux choses de la guerre. Bismarck apprenait le résultat des combinaisons stratégiques, mais ne savait jamais rien des combinaisons elles-mêmes ; il en était irrité et s’en était plaint au roi, qui, respectant la division des pouvoirs et la spécialité des attributions, n’avait rien modifié à l’état de choses où lui-même trouvait des avantages. En outre, à ce moment même, le roi de Prusse, récemment proclamé empereur d’Allemagne, était malade ; somnolent, atteint d’une bronchite, d’un lumbago, il laissait carte blanche à Bismarck et ne se souciait pas des observations du feld-maréchal de Moltke, qui criait presque à la trahison.

Dès l’entrée en campagne, le point de vue de Bismarck avait été différent de celui de M. de Moltke ; il en était résulté des froissements entre les deux personnages et parfois même des altercations. Bismarck, faisant une guerre politique, voulut, depuis Sedan, ouvrir des négociations et traiter ; M. de Moltke, faisant une guerre de race, une guerre nationale, une guerre de revanche contre Louis XIV et Napoléon Ier, — il l’a dit, — ne cherchait que notre extermination. Il était indigné que l’on discutât les bases d’une convention diplomatique ; il n’admettait même pas que la France pût discuter les conditions qu’on lui imposait : « Je suis le plus fort, vous êtres vaincu ; obéissez et taisez-vous. »

Ces exigences d’un soldat implacable n’étaient point du goût de Bismarck, qui, de très bonne foi, était alors persuadé que l’ablation de deux de nos provinces ne provoquerait en France que des regrets promptement oubliés, une rancune éphémère. Il a dû déchanter depuis, mais, au mois de février 1871, il croyait qu’il se montrait assez modéré pour mériter notre gratitude et qu’il faisait un acte politique dont l’Allemagne tirerait profit ; il s’est trompé ; il a existé dans nos cœurs un ressentiment qui n’est pas près de s’éteindre, et le résultat pratique du traité de Francfort a été au bénéfice de la Russie. Jamais le sic vos non vobis n’a reçu une plus éclatante confirmation.

Voici quelle était la situation, au moment où les négociations s’ouvraient à Versailles et devaient être menées avec rapidité, afin d’être closes à l’heure où l’armistice prendrait fin ; Thiers avait été admis près de l’empereur Guillaume ; il avait fait le bon apôtre, parlant les yeux baissés ; il avait rejeté toute responsabilité sur Napoléon III, qui avait déclaré la guerre, sur Gambetta, qui l’avait continuée « hors de propos ». L’Empereur lui avait répondu : « Voyez Bismarck, il a ordre de terminer promptement, si vous êtes raisonnable. » Le feld-maréchal de Moltke lui avait dit : « Vous vous plaignez des conditions qui vous sont proposées et vous les trouvez trop dures. Ces conditions sont dérisoires, sachez-le bien, et je n’ose les communiquer à mon armée, parce qu’elles ne répondent ni à l’injustice de votre agression, ni aux sacrifices que nous avons été obligés de faire pour vous démontrer que vous aviez tort. Au lieu de vous plaindre et de récriminer, remerciez Dieu d’avoir affaire au Chancelier et non pas à moi. »

De son côté, Bismarck disait à Thiers : « Est-ce à l’historien du Consulat et de l’Empire que je dois rappeler l’histoire ? Au lieu d’un souverain chrétien et pacifique, au lieu de l’empereur mon maître, supposez que vous ayez à débattre la paix avec un conquérant infatué de lui-même, comme Napoléon Ier ? Vous savez aussi bien que moi quelles sont les exigences que vous auriez à subir et que le cours de la Seine deviendrait la frontière de l’Allemagne. » Thiers répondait, en agitant ses petits bras : « J’ai toujours été opposé à cette guerre, vous ne pouvez l’ignorer. » Brutalement, Bismarck riposta : « Oui, vous étiez opposé à cette guerre, parce que vous étiez persuadé que nous serions battus et que vous redoutiez par-dessus tout de voir la puissance de Napoléon III se fortifier et s’affermir. »

Avant l’arrivée de Thiers à Versailles, Bismarck et de Moltke avaient eu un entretien à la villa des Ombrages, chez le Prince royal. L’héritier de la couronne d’Allemagne, qui, cédant aux prières de la princesse Victoria, sa femme, avait retardé le plus possible l’inutile bombardement de Paris, penchait vers les idées de modération, et il voulut se rendre compte par lui-même de l’opinion politique et de l’opinion militaire qui étaient en contradiction ouverte au sujet des conditions de paix que l’on allait discuter. C’est au Prince royal que je dois ce récit ; il me l’a fait en 1886, à Heidelberg, au cours des longues conversations que j’eus alors avec lui ; je ne puis que le reproduire, tel que je l’ai publié dans L’Allemagne actuelle.

« Si le feld-maréchal de Moltke avait tenu la plume du plénipotentiaire, à la place du prince de Bismarck, la France était perdue ; il disait : « Il faut occuper ce pays pendant trente ans, saisir les impôts, les recettes des douanes, des postes, des octrois, des chemins de fer ; en fait d’armée, ne laisser que la gendarmerie et, dans trente ans, il n’y aura plus de France. » Bismarck répondait : « La France a été maîtresse de l’Allemagne ; elle l’a morcelée à sa guise ; elle a eu ses grand-gardes à Dantzig, elle a taillé le royaume de Westphalie en plein territoire allemand ; cela ne lui a servi qu’à s’affaiblir. Pour occuper militairement la France, il faudrait 300 000 hommes ; nous en aurons peut-être besoin ailleurs. Laissez-la faire ; elle épuisera sa vitalité sur elle-même. » Un mois plus tard, la Commune semblait lui donner raison[10]. »

Malgré les dispositions relativement conciliantes de Bismarck, la lutte fut parfois violente entre les deux plénipotentiaires. Frédéric III a écrit dans son journal : « 25 février. Thiers a beaucoup parlé. Bismarck a perdu patience, s’est emporté et est même devenu grossier. Thiers a dit que l’on était cruel avec lui. Bismarck s’est plaint qu’on lui avait envoyé un vieillard avec lequel il ne pouvait discuter. » Oui, Thiers a beaucoup parlé, je n’en doute pas ; il était difficile de l’arrêter, quand il n’avait pas lâché tout son discours ; Bismarck, malgré qu’il en eût, se sentait ému ; mais, en même temps, il était irrité ; il ne parvenait pas souvent à placer ses répliques et s’emportait, ce qui ne faisait que redoubler la verve de son interlocuteur.

On m’a affirmé qu’un jour, pendant ces discussions qui dégénéraient parfois en disputes, Thiers, épuisé, à bout d’arguments, luttant depuis plusieurs heures pour obtenir une concession qui lui était refusée, laissa tomber sa tête entre ses mains, éclata en sanglots et fut sur le point de s’évanouir. Bismarck l’enleva dans ses bras, comme l’on fait d’un enfant, le coucha sur un canapé et lui dit : « Dormez, reposez-vous ; c’est trop de fatigues, vous y succomberez. » Puis, prenant son manteau, — son manteau de guerre, — il l’en couvrit. Thiers, le remerciant d’un signe de tête, s’essuyait le visage où ruisselaient les larmes. Bismarck lui saisit la main, la lui serra avec un geste de commisération et, d’une voix qui fut presque attendrie, il lui dit : « Ah ! mon pauvre monsieur Thiers, il n’y a que vous et moi qui aimions la France. »

Était-ce une raillerie ? Je ne puis le croire ; était-ce une émotion subite qui remuait le cœur de cet homme de fer, en présence de tant de douleur ? Était-ce une allusion à la cruauté des exigences du feld-maréchal de Moltke ? Qui sait ? En tout cas, je tiens l’anecdote pour exacte, car je ne puis douter de la véracité de celui qui me l’a racontée et qui la tenait de Bismarck même.

Il semble que Thiers, au cours de ces négociations, qui lui furent si pénibles, s’attacha surtout à faire diminuer l’indemnité de guerre ; cela du moins résulte de ce que m’a dit Lavedan. Le comte Lavedan, ultra-clérical, ultra-légitimiste, fort honnête homme et de convictions profondes, est celui qui signe du pseudonyme de Grandlieu les articles un peu trop « conservateurs » du Figaro.

À Bordeaux, au moment de la réunion de l’Assemblée nationale, qui tint sa première séance le 11 février, il était en relations permanentes avec Thiers ; on causait des conditions de la paix, implicitement contenues dans la convention d’armistice, et l’on déplorait la nécessité qui s’imposait d’abandonner à l’ennemi des provinces françaises. Thiers dit alors : « Il ne faut point trop s’échauffer sur cette question ; c’est le jeu des batailles et le sort des populations frontières. C’est peu de chose de céder des territoires, parce que l’on peut toujours les reprendre. Ce qui est grave, bien plus grave, c’est de donner de l’argent, car l’argent sorti d’un pays n’y revient jamais. » Je ne suis pas le seul à avoir reçu ces confidences ; elles ont été rendues publiques par ceux-là mêmes à qui Tiers les a faites[11].

Pouvait-on conserver Metz à la France ? Douloureuse question que j’ai entendu agiter souvent et qui, à l’heure où ces Souvenirs paraîtront, aura sans doute été élucidée par la publication de documents que l’on ignore aujourd’hui (1888). Je dirai ce que j’en sais, mais je dirai d’abord que Thiers ne négligea rien pour arracher à la Prusse la ville devant laquelle Bazaine a mis bas les armes à la tête d’une armée de 175 000 hommes. Frédéric III écrit dans ses notes quotidiennes, à la date du 21 février 1871, c’est-à-dire avant l’arrivée de Thiers à Versailles : « Je suis d’avis que nous renoncions à Metz ; Bismarck aussi. »

Le lendemain, 22 février, à table, Bismarck dit : « Si les Français nous donnaient un milliard de plus, nous pourrions peut-être leur laisser Metz ; nous prendrions alors huit cents millions et nous construirions une forteresse qui serait située à quelques milles allemands en arrière, du côté de Falkenberg ou de Sarrebruck. De cette façon, il nous resterait encore deux cents millions. Il ne me plaît pas de voir dans ma maison tant de Français qui n’aimeront pas à y être. Il en est de même pour Belfort ; mais les militaires ne voudront pas perdre Metz et peut-être ont-ils raison[12]. »

Ce sont là deux graves témoignages qui semblent prouver que Metz aurait pu rester française, à la condition sans doute d’être démantelée et de devenir ville ouverte. Voici, d’autre part, ce que j’ai appris par le lieutenant-colonel Sommerfeld, attaché à la personne du Prince royal pendant la guerre de France ; il devait, m’a-t-il dit, le renseignement à l’un de ses camarades, officier de l’État-Major général, nommé Winterfeld, qui était de service à la disposition des plénipotentiaires, le jour où le sort de Metz fut définitivement résolu. Thiers argumentait : « La Lorraine est une terre française ; elle n’a rien d’allemand que le souvenir de la domination autrichienne. Pourquoi voulez-vous la prendre ? » Bismarck écrivit au crayon sur une feuille de papier : « Veuillez me dire d’un mot quelle est pour nous la valeur de Metz. » Il plia le papier, sans le cacheter, fit appeler l’officier de service et le lui remit, avec ordre de le porter au feld-maréchal de Moltke. Celui-ci répondit également au crayon : « Metz représente pour nous une armée de 100 000 à 120 000 hommes. » L’officier ne se fit pas faute de lire la question et la réponse ; c’est ainsi que je les ai connues.

Bismarck, en présence de l’avis du comte de Moltke, dit à Thiers : « Je ne puis vous céder Metz ; donc je le garde avec le territoire où nous avons livré bataille et où nos soldats sont tombés. » Je tiens cette version pour hors de doute. Elle ne contredit en rien la parole qu’à la stupéfaction générale et à l’indignation des chefs d’armée le prince de Bismarck a prononcée, à la tribune du Reichstag, le 11 janvier 1887 : « En 1870 (il a voulu dire en 1871), il faut que je le dise franchement, j’étais opposé à l’annexion de Metz ; mais j’en ai référé à nos autorités militaires, avant d’adopter une résolution décisive. M. de Moltke me répondit : « Nous pouvons nous passer de Belfort ; mais céder Metz, ce serait donner un avantage de 100 000 hommes aux Français dans la prochaine guerre. » Là-dessus, je me suis dit : « Prenons Metz. » Et il a pris Metz.

Le 26 février, dans l’après-midi, les préliminaires de la paix furent signés à Versailles, sous réserve de l’approbation de l’Assemblée nationale. Le même jour, les princes allemands et les généraux réunis à Versailles allèrent porter leurs félicitations à l’Empereur.

Guillaume Ier annonça la nouvelle à l’impératrice Augusta, puis il adressa à l’empereur de Russie une dépêche, officielle cette fois et non plus familière, comme celle qu’il lui avait expédiée du champ de bataille de Sedan :

« C’est avec un sentiment inexprimable et en remerciant Dieu de sa grâce que je vous informe que les préliminaires de paix viennent d’être signés entre Bismarck et Thiers… Ainsi nous sommes arrivés au terme d’une guerre aussi glorieuse que sanglante, à laquelle nous avons été provoqués avec une frivolité sans égale. La Prusse n’oubliera jamais qu’elle vous est redevable de ce que la guerre n’ait pas pris des dimensions extrêmes. Soyez-en béni de Dieu ! Pour toujours votre ami reconnaissant. Guillaume. »

Il y a dans cette dépêche un aveu que rien, dans l’existence du souverain vainqueur, n’a jamais démenti. Il n’est pas question de l’Allemagne, dont cependant l’on est empereur ; on ne parle que de la Prusse, « qui n’oubliera pas les services rendus » ; Guillaume, en effet, était exclusivement Prussien et très peu Allemand ; cela explique pourquoi il a toujours tenu en suspicion son fils Frédéric, qui, élevé par sa mère, princesse de Saxe-Weimar, était Allemand, rien qu’Allemand, et pas du tout Prussien.

Les préliminaires signés à Versailles, le 26 février, furent soumis, dès le 28, à l’Assemblée nationale ; on résolut de les examiner d’urgence, le soir même, dans les bureaux et de les discuter le lendemain, en séance publique. On se hâtait et on se hâta si bien, que le 1er mars, les articles du traité préliminaire furent acceptés — furent subis — par cinq cent quarante-six députés, contre cent sept. Cette fois, il n’y avait plus à y revenir, la guerre était close. Thiers avait habilement manœuvré ; son mot d’ordre, colporté de groupe en groupe, avait été écouté ; il avait fait comprendre pourquoi la rapidité s’imposait à tous les cœurs soucieux de la patrie, et l’on avait procédé aussi vite que pouvaient le permettre les usages parlementaires. Cette conclusion, pour ainsi dire spontanée, ne fut point du goût de l’empereur d’Allemagne, qui en témoigna sa mauvaise humeur. Le drame, qui se jouait depuis sept mois, se fermait brusquement, par un dénouement assez terne, sans l’apothéose avec parade, orchestres militaires, acclamations, que l’on avait rêvée et dont l’Empereur s’était plu à organiser le spectacle. En cette circonstance, que je vais faire connaître, Thiers fut le plus avisé et fit la nasarde à Bismarck.

L’empereur Guillaume, sollicité par son État-Major, tenait surtout à donner, comme récompense à son armée, la joie d’une promenade triomphale dans la capitale vaincue par la famine ; il eût voulu que ses soldats pussent parler de leur entrée à Paris, comme les nôtres avaient raconté jadis leur entrée à Vienne, à Berlin, à Madrid, à Moscou. Ce projet lui tenait au cœur ; Thiers l’avait deviné, lorsque Bismarck lui dit : « Plutôt que de renoncer à pénétrer dans Paris, ce qui est notre droit, le droit du vainqueur, j’aimerais mieux vous abandonner Belfort. » Bismarck ne faisait point là un sacrifice bien pénible, car l’État-Major allemand se souciait peu de Belfort, qui n’a d’importance que pour défendre l’Alsace contre une invasion allemande venant du grand-duché de Bade. Thiers repoussa énergiquement toute idée d’une entrée à Paris ; peu à peu son argumentation fut moins vive et il finit pas se laisser vaincre, à certaines conditions que Bismarck ne put refuser d’accepter, car elles garantissaient le respect des articles stipulés et empêchaient les hostilités de renaître avec fureur.

À cette heure même, Paris contenait cinq cent mille gardes nationaux armés. Si l’armée allemande eût occupé Paris, il est probable, sinon certain, que des coups de fusil eussent été tirés contre elle, par des individus isolés, ou par des groupes révolutionnaires qui avaient tout à redouter d’un retour à un régime régulier. C’était exposer les troupes allemandes à tomber dans un guet-apens, et c’était exposer la ville à une exécution militaire qui eût été sans pitié. Des deux parts, le péril était trop grand, la responsabilité était trop grave, et, d’un commun accord, on reconnut qu’il serait criminel de courir, sans nécessité absolue, les hasards d’une pareille aventure.

Cependant on ne pouvait refuser de donner satisfaction au désir exprimé par l’Empereur. On adopta un moyen terme, qui, tout en tenant compte des exigences de chacun, mécontenta tout le monde. Il fut décidé que les troupes allemandes entreraient dans Paris, mais qu’elles seraient cantonnées dans des limites qu’elles ne pourraient franchir et qui, si je ne me trompe, étaient formées par le cours de la Seine, le faubourg Saint-Honoré et la terrasse des Tuileries fermant la place de la Concorde ; des pelotons, sous la conduite d’officiers, seraient en outre admis à visiter les musées du Louvre. Dès que la paix serait ratifiée par l’Assemblée nationale, les soldats de l’armée victorieuse devaient évacuer Paris. À la demande de Bismarck : « Combien pensez-vous qu’il vous faudra de jours, à Bordeaux, pour obtenir l’adhésion de l’Assemblée ? » Thiers avait répondu d’un air nonchalant : « Ça n’ira pas tout seul : nous aurons des ergoteurs, des chauvins, des savantasses qui invoqueront des précédents, des juristes qui disserteront sur chacun des articles du traité ; il faudra écouter, répondre, discuter, répliquer ; ça va être une série de duels parlementaires que l’on ne pourra récuser ; en mettant les choses au mieux, si je termine cette besogne en une semaine, je n’aurai pas à me plaindre. » Thiers avait compris la portée de la question de Bismarck et il avait feint de ne la point comprendre, afin de restreindre autant que possible l’étendue de terrain que l’armée allemande occuperait à Paris. Il avait vu juste, et l’événement lui donna raison.

Tout de suite, l’empereur Guillaume se mit à l’œuvre. Se souvenant qu’en 1814 les souverains alliés avaient passé aux Champs-Élysées une revue à laquelle il assistait, il se résolut à faire successivement à Paris l’inspection de toutes ses troupes. Chaque jour, trente mille hommes entreraient, qui, le lendemain, seraient remplacés par trente autres mille hommes ; de cette façon, toute l’armée d’investissement pourrait défiler sous les yeux du vieux souverain, dans la ville même qu’elle avait réduite à capituler. Les dispositions ordonnées par l’Empereur, réglées par le service du grand État-Major, furent promptement adoptées, et, le 1er mars 1871, des détachements du sixième, du neuvième corps prussien et du premier corps bavarois pénétrèrent dans Paris, sous le commandement du lieutenant général Krameck. En passant sous l’Arc de Triomphe, un officier de cavalerie tira un coup de pistolet contre la voûte où sont inscrits les noms des victoires françaises ; acte d’enfant mal élevé, rien de plus.

L’empereur Guillaume, accompagné du comte Lehndorf, son aide de camp favori, voulut venir regarder le campement de ses troupes ; il entra par la porte de Saint-Cloud, en voiture découverte ; la route était si mauvaise, si défoncée par les charrois, si obstruée de barricades qu’il rebroussa chemin et retourna à Versailles. Bismarck vint à Paris et se promena dans l’avenue des Champs-Élysées, à pied, causant de-ci de-là avec les officiers qu’il connaissait. Un fait peint l’homme. Un des rares curieux — on avait fait le vide autour des soldats de l’Allemagne — était arrêté, fumant, et d’un air farouche regardait Bismarck. Celui-ci tira un cigare de sa poche et, marchant droit vers ce spectateur irrité, il lui demanda du feu. L’homme tendit son cigare et resta découvert, tant que Bismarck alluma le sien. Le lendemain 2 mars, le prince de la Couronne et son beau-frère le grand-duc de Bade visitèrent les troupes à Paris. On préparait les grandes et solennelles revues pour les jours suivants, dans les Champs-Élysées, vers les quais de la Conférence et de Billy[13] ; on avait compté sans la prestesse de Thiers et l’activité de l’Assemblée nationale.

Le 3 mars, il fallut déguerpir, car on venait de recevoir l’annonce officielle que le traité préliminaire de paix était ratifié. Dans l’entourage de l’empereur Guillaume, on considéra cet empressement à en finir comme un acte de mauvais goût et un défaut de respect pour le vainqueur. La déconvenue fut complète ; il semblait, en vérité, que le seul but de cette campagne n’avait été que de parader dans Paris et que, ce but manqué, tout était manqué. C’est sur la déclaration de Thiers que l’Empereur avait basé ses calculs ; il avait compté sur huit jours pleins et il n’avait guère eu plus de vingt-quatre heures.

Un témoin oculaire, attaché de très près à la couronne de Guillaume, a noté l’impression du moment. « Sa Majesté, dit-il, voulait, pendant toute la semaine, passer chaque jour une grande revue aux Champs-Élysées, jusqu’à ce que le dernier soldat fût entré dans Paris. Mais toute cette combinaison fut déjouée par la ruse du futur président de la République. Il obtint en un seul jour ce qu’il déclarait ne pouvoir faire en moins d’une semaine. Le chagrin que l’on éprouva à cette fatale nouvelle, tous ceux qui ont pris part à cette campagne le savent, et on peut le mesurer lorsque l’on a lu les relations de cette guerre. Les sentiments du roi et de sa brave armée furent mis alors à une rude épreuve[14]. » La partie fut gagnée, mais qu’était-ce en comparaison de celle que nous avions perdue ?

La paix était faite ; elle eût été moins pénible à Sedan, moins dure à Ferrières, moins accablante à Versailles, le 31 octobre. Telle qu’elle était, la France était contrainte de l’accepter et l’acceptait par le vote de l’Assemblée nationale. L’effort vraiment considérable du pays, qui, jusqu’à la dernière minute et, de leur aveu même, tint les ennemis en alerte, sinon en inquiétude, l’effort inutile où nous succombâmes s’est épuisé sans résultats matériels, parce qu’il fut incohérent, parce que Paris et la province, n’ayant point combiné leurs mouvements, semblaient faire deux guerres différentes. Notre adversaire le plus redoutable ne fut point l’Allemand, ce fut, en France même, l’anarchie des esprits, l’ardeur des ambitions personnelles, les haines politiques et la dislocation administrative. Se battre au milieu du désordre moral, des compétitions, de la contradiction, des espérances follement entretenues, c’est courir au désastre. Nous le savons aujourd’hui, plaise à Dieu que nous le sachions toujours.

Le jugement que l’on porta sur nous fut sévère ; le comte John Russell semble l’avoir résumé, lorsqu’il a dit : « Les mensonges éhontés quotidiennement servis au peuple de France, les hâbleries criminelles qui l’assuraient qu’aucun soldat allemand n’échapperait à la valeur vengeresse des nouvelles armées, l’énergie tracassière du citoyen Gambetta, tout faisait pressentir un traité de paix semblable à celui que le gouvernement de M. Thiers a signé[15]. »

  1. Le rapport fait au nom de la Commission d’enquête sur les actes du Gouvernement de la Défense nationale et les délibérations de ce gouvernement par M. Chaper, membre de l’Assemblée nationale (no 1433, Assemblée nationale, année 1872 : annexe au procès-verbal de la séance du 30 novembre 1872), contient les procès-verbaux des délibérations, mais avec des suppressions dont quelques-unes ne manquent point d’importance. Le texte publié et communiqué à l’Assemblée nationale comporte quarante-deux lacunes que j’ai pu combler, sur mon exemplaire, grâce à une copie manuscrite in extenso que le général Ducrot m’a communiquée.
  2. Du Buit (Henry), 1837-1919, fut en effet bâtonnier de 1891 à 1893. (N. d. É.)
  3. Ranc (Arthur), 1831-1908. Journaliste et homme politique. Exilé après le coup d’État, rentré en France en 1859. Maire du 9e arrondissement après le 4 septembre 1870, puis directeur de la Sûreté générale. Membre de la Commune de 1871. Exilé de 1873 à 1879. Député (1881-1885), sénateur (1891). (N. d. É.)
  4. Le Grand-Théâtre, construit au XVIIIe siècle par l’architecte Victor Louis. (N. d. É.)
  5. Lavertujon (André), 1827-1901. Journaliste d’opposition sous l’Empire, secrétaire général du Gouvernement de la Défense nationale, diplomate sous la Troisième République, sénateur de 1887 à 1898. (N. d. É.)
  6. Laugel (Antoine), 1830-1899. Homme de lettres. (N. d. É.)
  7. Piscatory (Théobald), 1799-1870. Homme politique et diplomate. Pair de France en 1846, député en 1849, il prit sa retraite après le coup d’État. (N. d. É.)
  8. Barthélemy-Saint-Hilaire (1805-1895). Philosophe et homme politique. Député de 1848 à 1851, membre du Corps législatif (1869-1870) et de l’Assemblée nationale (1871-1875), sénateur inamovible en 1875. (N. d. É.)
  9. Cuvillier-Fleury (1802-1887). Homme de lettres. Secrétaire de Louis Bonaparte, précepteur du duc d’Aumale en 1827, il entra au Journal des Débats en 1834 et à l’Académie française en 1866. (N. d. É.)
  10. L’Allemagne actuelle, sans nom d’auteur, Paris, 1887, Plon, p. 157 et 158.
  11. Lavedan, sous la signature de Ph. de Grandlieu, est revenu sur ce fait dans le Figaro du 25 mai 1889 ; voici en quels termes : « M. Thiers m’a dit en 1871, à Bordeaux, une parole terrible dont je ne me suis jamais souvenu sans un frisson de révolte. Nous causions des conditions de la paix. « Cinq milliards et deux provinces, me dit-il, c’est dur. J’aimerais mieux abandonner deux autres provinces et garder les cinq milliards. » Et comme je protestais contre un pareil langage : « Les provinces, s’écria-t-il, on les reprend un jour ou l’autre, tandis que les milliards partis ne reviennent jamais. »
  12. Le Comte de Bismarck et sa suite, par Moritz Busch, p. 509.
  13. Le quai de Billy (ou plutôt Debilly) est devenu par la suite le quai de Tokio, puis de New York. (N. d. É.)
  14. Louis Schneider : L’Empereur Guillaume, Souvenirs intimes, revus et annotés par l’empereur, sur le manuscrit original. Trad. Paris, Berger-Levrault, 1888, 3 vol. in-8°, tome III, note de la page 233.
  15. John Russell, Mémoires et Souvenirs, 1817-1873. Trad. de l’anglais, Paris, E. Dentu, 1876, in-8°, p. 499.