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Souvenirs d’un demi-siècle/Tome 2/2

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première partie

LA CHUTE DU SECOND EMPIRE


CHAPITRE PREMIER

LE MINISTÈRE PALIKAO



COMMENT ÉMILE OLLIVIER QUITTA LE MINISTÈRE DE LA JUSTICE. — DÉSORGANISATION, IRRÉSOLUTION. — COUSIN-MONTAUBAN, COMTE DE PALIKAO. — LES MINISTRES. — LES APPRÉHENSIONS DE L’IMPÉRATRICE. — ELLE PROPOSE AU MARÉCHAL CANROBERT LE GOUVERNEMENT DE PARIS. — REFUS MOTIVÉ DU MARÉCHAL. — SINGULIÈRE DÉCOUVERTE. — L’AFFAIRE DE LA VILLETTE. — LA SALLE DE LA RUE DE LA SOURDIÈRE. — LES ORATEURS. — JULES SIMON SUISSE. — SA MOTION. — DÉFAITES ESPÉRÉES. — PROJET DE COUP D’ÉTAT. — DISCUSSION AU CONSEIL DES MINISTRES. — RECULADE. — AJOURNEMENT. — LE GÉNÉRAL TROCHU ENTRE EN SCÈNE. — SA PROCLAMATION. — ADRESSE EN RÉPONSE À LA PROCLAMATION TROCHU. — LES CONDITIONS DE TROCHU SONT REPOUSSÉES PAR L’IMPÉRATRICE. — CONFLIT PERMANENT ENTRE TROCHU ET PALIKAO. — LOQUACITÉ MANIAQUE. — CORBON. — NON, TROCHU NE FUT PAS UN TRAÎTRE. — TROCHU IDOLE DE PARIS. — LES COMBATS SOUS METZ. — INCAPACITÉ DE BAZAINE. — GRAVELOTTE. — FAUSSES NOUVELLES. — LES CARRIÈRES DE JAUMONT. — PRÉVISION DE JULES BRAME.



LORSQUE, dans la soirée du 9 août 1870, Émile Ollivier quitta le ministère de la Justice, il fut insulté par les huissiers et les garçons de bureau. Avec un sourire amer, il se tourna vers Albert Petit, qui l’accompagnait, et répéta la parole de Mirabeau : « La roche Tarpéienne est près du Capitole. » Il traversa le jardin de la Chancellerie, sortit par la rue Neuve-du-Luxembourg, qui s’appelle actuellement la rue Cambon, et prit sa route à pied. Lorsqu’il passa dans la rue Saint-Florentin, il fut reconnu, injurié, frappé. Le groupe dont il était entouré le pressait ; on le menaçait de l’assommer, on criait : « À l’eau le traître, à la lanterne ! » Par bonheur, la petite porte du ministère de la Marine était ouverte ; Ollivier s’y précipita, ressortit par la rue Royale et, à l’aide de ses longues jambes, put faire perdre sa trace dans les Champs-Élysées. Il se réfugia rue de Lille chez un de ses amis, où il dit : « Je secoue la poussière de mes souliers sur cette nation qui méconnaît ses amis les meilleurs. »

Le même jour, j’avais vu Maurice Richard, qui revenait de Metz, où il avait été envoyé par le défunt ministère pour établir avec l’État-Major ou avec le cabinet militaire de l’Empereur un service de dépêches régulier, afin de calmer les impatiences et de satisfaire la curiosité de la population. L’impression qu’il rapportait de son voyage était déplorable. Là où il avait été, chacun semblait abandonner la chose publique et s’abandonner soi-même. Napoléon III, commandant en chef de l’armée, et le maréchal Lebœuf, chef de l’État-Major général, paraissaient assommés, ensevelis sous le poids d’une responsabilité qu’ils ne pouvaient soulever sans initiative, flottant d’irrésolutions en irrésolutions, incapables de prendre un parti. Le maréchal Lebœuf levait les bras au ciel et disait : « Que voulez-vous que j’y fasse ? on m’a trompé, on s’est joué de ma bonne foi, on a abusé de ma loyauté ; les états que l’on m’a remis sont faux ; il me manque 12 000 hommes, que voulez-vous que j’y fasse ? » N’est-ce point Todtleben[1] qui, après l’attaque infructueuse du Mamelon vert, sous Sébastopol, disait : « Les soldats français sont des lions commandés par des ânes » ?

L’Empereur, assis, immobile, muet, écoutant tout le monde, ne répondant à personne, revoyait peut-être dans sa rêverie le petit guéridon de Fontainebleau sur lequel son oncle avait signé l’abdication de 1814. Des généraux, des colonels, groupés dans le salon d’attente, entouraient Maurice Richard et démontraient le désarroi au milieu duquel ils se débattaient, en lui disant : « Monsieur le ministre, donnez des ordres, nous vous obéirons ; on ne peut plus rien obtenir de l’Empereur. » Quels ordres militaires Richard aurait-il pu donner ? Il n’avait même pas été sergent dans la garde nationale, et tout son mérite politique consistait à être l’ami d’Émile Ollivier. À ma question : « Quelle espérance vous reste-t-il ? » Richard, dont les yeux roulaient des larmes, me répondit : « Aucune, à moins d’un miracle[2]. »

La soirée du 8 août et la matinée du 9, sans être troublées, avaient été houleuses, des groupes se formaient de tous côtés ; on discutait les nouvelles, on maudissait Ollivier ; ceux-là même, ceux-là surtout qui le plus fort avaient crié : « À Berlin ! » disaient : « Je vous l’avais bien dit. » On pérorait sur le boulevard, où la petite bourse était affolée ; les ateliers étaient déserts ; les marchands restaient sur le pas de leur boutique ; partout on sentait le levain populaire qui entrait en fermentation ; la foule semblait se chercher, mais nul mot d’ordre ne la groupait sous la même pensée ; elle ne se réunissait pas et ses tronçons restaient séparés. Le 9 au soir, changement à vue ; le calme était complet, la détente s’était produite ; la chute du ministère Ollivier causait une satisfaction générale ; pour un peu, on eût illuminé. Ollivier, la cause de tout mal, étant tombé, nous allions reprendre l’offensive et nous ne pouvions marcher que de victoire en victoire. La défaite de Mac-Mahon retardait l’entrée à Berlin ; mais ce n’était plus qu’une affaire de jours et le triomphe n’en était pas moins certain. Ainsi raisonnait ou plutôt résonnait le peuple dont la voix, comme nul ne l’ignore, est la voix de Dieu lui-même.

L’homme auquel incombait la tâche de maintenir Paris, de rassurer la France, de réunir de nouvelles armées, de transmettre ses instructions aux maréchaux commandants en chef, d’organiser la victoire et de sauver l’Empire était le général Cousin-Montauban, comte de Palikao, connu plutôt que célèbre par son expédition en Chine. C’était un officier de cavalerie hardi, très propre à ce que Napoléon Ier appelait des « houzardailles », ayant mené rondement et vigoureusement sa campagne contre le Céleste Empire, d’une activité qui ne se démentit pas un seul instant pendant son ministère, mais peu rompu aux roueries politiques, très capable, à la tête d’un escadron, de bousculer un régiment, mais sans aptitudes pour faire face aux difficultés législatives dont il allait être assailli et dont le seul résultat était de l’enlever à son premier devoir, c’est-à-dire aux efforts qu’il faisait pour renforcer nos armées. Sous ce rapport, il fut à la hauteur de sa tâche.

En vingt jours, il reconstitua au camp de Châlons une armée de 140 000 hommes, créa trois nouveaux corps d’armée avec leur artillerie, leurs approvisionnements, et prépara la mise en défense de Paris que la révolution du 4 septembre l’empêcha de terminer et laissa incomplète. Il possédait deux grandes qualités militaires : le patriotisme et l’énergie. J’ai ouï dire par des officiers que si Palikao avait eu la dictature en main, après la proclamation de la déchéance de Napoléon III, les choses auraient pu prendre une autre tournure devant Paris. Je répète ce propos, sans avoir qualité pour en apprécier la justesse. Je ne dépose que de l’activité du nouveau ministre de la Guerre, car j’en ai été le témoin et j’ai su par le général de Malroy que cette activité avait été féconde.

Les circonstances étaient telles que Palikao était, en quelque sorte, premier ministre et que les collaborateurs qui lui furent adjoints n’avaient plus qu’une importance secondaire. Aucun d’eux n’était hostile à l’Empire, quoique plusieurs eussent préféré une autre forme de gouvernement ; mais cette préférence était platonique, et les hommes qui furent appelés au pouvoir en cette occurrence étaient prêts, sans arrière-pensée, à se sacrifier au salut du pays. Se souvient-on d’eux ? On oublie vite en France et plus d’un a emporté dans la tombe son nom qui, sans doute, n’éveillera plus aujourd’hui aucun écho dans la mémoire des hommes. À l’intérieur, on plaça Henri Chevreau[3] ; aux Travaux publics, Jérôme David ; aux Finances, Magne[4] ; au Commerce, Clément Duvernois ; au Conseil d’État, Busson-Billault[5] ; à l’Instruction publique, Jules Brame ; à la Marine, Rigault de Genouilly ; aux Affaires étrangères, le prince de La Tour d’Auvergne[6] ; à la Justice, Grandperret[7]. Le devoir du gouvernement était complexe ; tous ses efforts devaient se concentrer sur deux points d’où pouvait dépendre notre existence nationale : repousser l’ennemi au-delà des frontières, empêcher une révolution de se produire à Paris. L’histoire a dit, sans que j’aie à le répéter, que cette double tâche ne fut pas accomplie.

Il ne faut pas en être étonné ; la situation peut se résumer d’un mot : tout le monde avait perdu la tête, dans la régence, à l’armée, au Corps législatif, dans la rue. Seuls ils ont vu clair et ils ont résolument marché vers le but que leur passion apercevait, ceux qui, dans la défaite de la France, n’ont trouvé qu’un levier pour faire basculer l’Empire et le mettre à bas. Ce levier, ils l’ont manœuvré avec énergie et avec ensemble. Se sont-ils du moins doutés qu’en agissant de la sorte ils triplaient l’intensité du désastre, favorisaient les victoires de l’ennemi, paralysaient le bon vouloir des puissances neutres et désorganisaient nos administrations ? Ils étaient si bien aveuglés par leur ambition et leur haine que l’on peut répondre : non.

Une révolution à Paris ? L’Impératrice s’y attendait et la redoutait ; elle se savait impopulaire ; elle avait tout à craindre d’un soulèvement de la masse parisienne, et c’est peut-être moins la souveraine que la femme qui eût été exposée à des outrages. C’était là une vieille idée, une idée abominable qui hantait la cervelle de certains irréconciliables ; à cet égard, je savais depuis longtemps à quoi m’en tenir, et j’ai déjà raconté ce qu’au mois de février 1857 le colonel Charras m’avait dit à La Haye. La pensée de l’Impératrice allait-elle jusque-là ? Je ne le crois pas, mais la vision des brutalités qui avaient souillé le cadavre de la princesse de Lamballe avait dû parfois traverser son esprit ; c’en était assez pour lui mettre de l’angoisse au cœur. Elle n’ignorait, du reste, rien de ce qui se tramait dans les mystérieux conciliabules où les ennemis de l’Empire rivalisaient de violence et ne reculaient devant aucune motion. Piétri s’était fait un devoir de lui dire la vérité tout entière, et cette vérité était dure à entendre. Avide du pouvoir, qu’elle aimait à exercer par cela même qu’elle en était incapable, elle voulut avoir près d’elle, à ses ordres, un défenseur dont on ne pouvait soupçonner la loyauté et, sans consulter l’Empereur, ni le Conseil des ministres, elle appela le maréchal Canrobert, qui, je l’ai dit, commandait le camp de Châlons, où son corps d’armée était réuni.

Le maréchal Canrobert accourut ; c’était le 10 août, dans la soirée ; il se présenta immédiatement aux Tuileries, selon les instructions contenues dans la dépêche qui lui avait été adressée. L’Impératrice l’attendait : Palikao était auprès d’elle. Sans préambule, elle dit à Canrobert : « Je vous ai fait venir pour vous confier le commandement de Paris ; les soldats vous aiment ; je sais que l’on peut compter sur votre dévouement ; vos talents militaires sont connus ; je suis donc certaine que vous vous tirerez à votre honneur de la mission dont vous êtes digne plus que tout autre. » Le maréchal se souvint probablement de l’accueil injurieux que lui avaient fait les gardes mobiles de Paris ; il se demanda comment il pourrait utiliser des troupes pour qui l’indiscipline paraissait un besoin ; il était soldat, mais il n’était que soldat ; il se vit en lutte avec le pouvoir législatif, avec l’élément civil dont l’influence croissait d’heure en heure ; il pensa à son corps d’armée, dont la majeure partie venait d’être dirigée à marches forcées sur Metz ; par ses propres régiments, il était déjà, pour ainsi dire, en contact avec l’ennemi ; il eut quelque honte de ne pas conduire au combat les bataillons qu’il avait formés lui-même, et, tout en se déclarant prêt à obéir à l’Impératrice régente et au ministre de la Guerre, il dit — je répète ses propres paroles : « Madame, mon corps d’armée, à l’heure où je vous parle, va à Metz ; la bataille est peut-être pour demain. Si je restais ici, au moment où mes soldats vont se battre, vous auriez en moi un bâton vermoulu sur lequel vous ne pourriez vous appuyer. Laissez-moi faire mon métier de soldat. » L’Impératrice et Palikao comprirent les motifs qui inspiraient le refus du maréchal ; on n’insista plus ; il quitta Paris le soir même, et, au lieu de retourner à Châlons, il se dirigea sur Metz, tant il avait hâte de rejoindre ses troupes. L’Impératrice avait vu juste en choisissant Canrobert. Au lieu de cet homme simple et loyal, on lui envoya Trochu ; ce n’était pas la même chose, car les défauts d’esprit équivalent parfois à des défauts du cœur.

Entre l’avènement du ministère Palikao et l’arrivée du général Trochu à Paris, il se produisit divers incidents restés dans l’ombre et qu’il n’est pas inutile de raconter, car ils démontrent à quel degré de désordre les esprits étaient parvenus. On avait été si surpris de nos défaites qu’on les avait attribuées, ainsi que toujours, du reste, à des causes mystérieuses, à la trahison, à l’espionnage et non pas, comme il eût été sage de le faire, à la faiblesse numérique de nos troupes et à l’incapacité du commandement. On ne parlait que d’espions, on en voyait partout ; les marchands se dénonçaient entre eux, et je me souviens d’avoir vu la lettre d’un fabricant de pipes suédois qui signalait « les menées coupables » d’un de ses concurrents, né à Prague ; jalousie de métier, pas autre chose ; on surveillait les changeurs juifs, qui, presque tous, portent des noms allemands. La police était en action jour et nuit, bien plus pour rassurer la population éperdue que pour découvrir les agents prussiens auxquels elle ne croyait guère. Ce n’était pas une sinécure alors que d’être attaché aux services de la Préfecture de Police ; on n’ignorait pas que l’on tentait de susciter un mouvement populaire et qu’on saisirait la première occasion pour le faire éclater. On suivait donc des yeux les révolutionnaires, parmi lesquels on comptait plus d’une bouche qui avait intérêt à ne pas être discrète.

Dans la nuit du 13 au 14 août, des agents conduits par Lagrange, chef du service politique de la préfecture de Police, fouillèrent — barbotèrent, selon leur expression — une petite maison isolée, située en marge des fortifications, du côté de la porte du Pré-Saint-Gervais. L’homme que l’on voulait arrêter, et dont j’ai oublié le nom, put décamper et gagner au pied, pendant que l’on enfonçait sa porte ; mais dans l’appartement — deux chambres — qu’il occupait, on trouva des revolvers, des boîtes à cartouches, des drapeaux rouges en laine fine d’Allemagne, des brassards en satin cramoisi à crépines d’or, un état des forces militaires de Paris, un état de l’armement des fortifications et, au milieu de paperasses répandues sur une table, la carte de visite du valet de chambre du prince de Mecklembourg. On fut assez troublé de cette découverte, qui semblait prouver que l’ennemi entretenait des relations avec quelques énergumènes de Paris ; on attacha une importance capitale à la carte de visite et l’on se demanda, avec plus d’inquiétude, je crois, que de raison, si les groupes insurrectionnels ne se préparaient pas à tendre la main à la Prusse. Une tentative d’émeute qui éclata le dimanche 14 août, c’est-à-dire quelques heures après la saisie des objets que je viens d’énumérer, sembla donner corps à cette supposition et en faire une certitude.

Dans la matinée du dimanche, on avait appris, par dépêche télégraphique, que Nancy venait d’être occupé par les troupes allemandes. On s’en était ému, mais avec tristesse, plutôt qu’avec colère. La population était restée calme, et les gens sérieux n’avaient vu là qu’un incident de guerre qui laissait l’espérance intacte et l’avenir encore ouvert à une victoire possible. La ville, sans fortifications pour la protéger, défendue par quatre-vingt-six pompiers, n’avait pu opposer aucune résistance aux Prussiens ; nul secours — qui du reste eût été illusoire — n’avait pu lui être envoyé par Bazaine, dont l’armée faisait face devant Metz, ni par Mac-Mahon, cherchant au camp de Châlons à donner quelque cohésion à ses soldats démoralisés.

Un vieux révolutionnaire incorrigible, qui avait passé la moitié de sa vie en prison, Blanqui, trouva l’occasion bonne pour commettre un ou deux assassinats inutiles, au nom de la République. Conduisant deux cents insurgés qu’il avait soldés, à l’aide d’une somme de dix-huit mille francs que lui avait donnée un certain Granger[8], ayant pour premier acolyte, en cette mauvaise action, un ancien garçon apothicaire nommé Eudes qui, quelques mois plus tard, fut général sous la Commune et incendia le palais de la Légion d’honneur qu’il avait dévalisé, Blanqui attaqua à l’improviste la caserne des pompiers établie sur le boulevard de la Villette. On criait : « Aux armes ! Vive la République ! À bas les Prussiens ! » Deux ou trois pompiers furent tués et la bande des émeutiers se dispersa d’elle-même, huée par la population que ces meurtres avaient indignée. On arrêta une soixantaine de coupables ; rapidement on les jugea ; ils furent frappés de peines sévères ; je crois me souvenir qu’Eudes et Blanqui furent condamnés à mort. La journée du 4 septembre allait bientôt les amnistier, pour ne pas dire les glorifier.

Cette tentative, qui n’était que le fait de quelques fous furieux, n’eut et ne pouvait avoir aucune influence sur l’opinion générale de Paris ; on leva les épaules et l’on continua à s’enquérir de ce que faisaient nos armées ; nulle illusion n’était encore sérieusement ébranlée, et c’est avec confiance que l’on regardait du côté de Bazaine. On eût dit que la trépidation morale ressentie après la défaite de Wœrth se calmait, et l’on avait un tel désir de n’être pas vaincu que l’on espérait vaincre. Pendant que la population parisienne essayait de se ressaisir et s’égarait dans les rêves que la réalité devait si rapidement faire évanouir, le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif, hargneux et méfiants, conspiraient l’un contre l’autre, ardents à se renverser et à s’emparer de toute l’autorité.

Le groupe des députés irréconciliables, auquel se joignaient quelques vieux républicains déçus après la révolution de 1848, tenait ses conciliabules secrets rue de la Sourdière. La salle où l’on se réunissait était tout ce qui restait du Club des Jacobins ; c’était encore la Kâaba des révolutionnaires ; ils venaient y évoquer l’âme des ancêtres et y rappelaient volontiers qu’en certaines occasions propices « l’insurrection est le plus sacré des devoirs ». L’axiome paraissait opportun et on se préparait à le mettre en pratique. Les soirées du 15, du 16, du 17 août furent consacrées à discuter les moyens les plus prompts et les plus sûrs de renverser le gouvernement et de substituer la République à l’Empire. Les orateurs de ces mystérieuses séances, dont le mystère était chaque jour dévoilé à la Préfecture de Police, étaient connus dans Paris, où ils jouissaient de quelque popularité ; car depuis longtemps ils étaient des hommes d’opposition et d’opposition « quand même ».

C’était Jules Favre, qui, comme Émile Ollivier, était doué d’éloquence et remplaçait les qualités de l’intelligence par la beauté des paroles ; c’était Ernest Picard, dont l’esprit à l’emporte-pièce excellait à trouver le côté faible des raisonnements les meilleurs ; c’était Eugène Pelletan, homme excellent, de cœur généreux, de tendances girondines, honnête et droit, mais de conceptions nébuleuses et se perdant volontiers dans les métaphores ; c’était Glais-Bizoin[9], qui semblait un fantoche ; Crémieux, un vieil avocat au talent rusé ; Steenackers[10], beau garçon, viveur, fils d’un cafetier qui avait fait fortune en vendant de la bière blanche, sûr de lui, apte à tout et propre à rien ; Étienne Arago[11], admis sur son nom, quoiqu’il ne fût pas député, vaudevilliste, directeur de théâtre, directeur général des Postes, bientôt maire de Paris, puis directeur des Monnaies et aujourd’hui (1887) conservateur-adjoint du Musée du Luxembourg, un des hommes les plus emphatiques que j’aie connus ; Gambetta, très maître de lui, sachant fermer le robinet de sa fontaine à paroles, ne désapprouvant personne, caressant tout le monde, laissant venir, comme l’on dit, se réservant de choisir sa balle dès qu’il la sentirait à portée, dévoré d’ambition et n’ayant pas de lui mauvaise opinion, car il disait volontiers : « J’ai une tête à gouverner l’univers. »

Tous ces personnages, qui bientôt allaient être membres du Gouvernement de la Défense nationale et qui ne sauraient ni maintenir, ni sauver Paris, ignoraient le proverbe allemand : « Il n’est pas facile de gouverner la poudre quand on y a mis le feu. » Parmi eux, il en était un qui exerçait sur les autres une action prépondérante due à sa rare intelligence, c’était Jules François Suisse, connu sous le nom de Jules Simon[12], homme complexe, souvent insaisissable, courtois dans ses façons d’être, n’inspirant qu’une confiance restreinte à ceux qui l’avaient pratiqué, et que j’ai eu l’occasion d’étudier à l’Académie française, où j’ai eu l’honneur d’être son confrère. Il semblait s’efforcer de ne jamais mécontenter personne, ce qui lui donnait quelque apparence de banalité. Son indulgence n’était que de l’indifférence pour tout ce qui ne le concernait pas directement. Il tenait à l’étiquette des choses plus qu’aux choses elles-mêmes ; c’était un doctrinaire, un formaliste comme l’École Normale en a tant produit ; je crois qu’il se serait accommodé de tout gouvernement, pourvu qu’il le dirigeât.

Il avait été l’élève, le secrétaire de Victor Cousin, puis son suppléant et son successeur en Sorbonne ; il avait vu l’inventeur de l’éclectisme et le signataire de la traduction des œuvres de Platon devenir ministre, puis pair de France ; naturellement il se demanda pourquoi si haute fortune ne lui serait pas réservée. En pensant ainsi, il ne faisait point acte d’outrecuidance. C’est un des rares hommes que j’ai côtoyés dont l’ambition était légitime et justifiée par des qualités d’un aloi supérieur. Ingénieux à se retourner, plein de ressources, sachant céder, sans avoir l’air de reculer, ne dédaignant point l’emploi de petits moyens et n’aimant pas à casser les vitres, méprisant volontiers ce que l’on a nommé « les nouvelles couches », très pacifique et compatissant aux misères humaines, il eût été, je crois, un premier ministre remarquable. Il l’a été et ne s’est point refusé à certains compromis parlementaires, auxquels le maréchal Mac-Mahon, alors président de la République, n’a rien compris. Entre le philosophe habile jusqu’à l’astuce et le soldat entêté jusqu’à l’obtusité, le bon accord ne pouvait durer longtemps. Jules Simon fut congédié comme un laquais. La France n’y a rien gagné ; le renvoi du ministre fut la cause première de la chute du maréchal et prépara l’avènement du radicalisme.

Je me suis laissé aller à devancer les événements en parlant de Jules Simon, qui traîne aujourd’hui une existence ennuyée, où les séances de l’Académie française sont presque une distraction. Au mois d’août 1870, il était dans toute l’ardeur d’un homme qui voit s’écrouler un gouvernement qu’il déteste et s’approcher l’heure de saisir le pouvoir qu’il convoite. Il était maître alors dans les discussions de la rue de la Sourdière ; on le consultait, on l’écoutait, et il était rare que sa paisible malice n’eût raison des motions violentes que n’épargnaient ni Glais-Bizoin, ni Étienne Arago, ni Steenackers, ni même Jules Favre. Son éloquence familière et, pour ainsi dire, maternelle, gagnait les cœurs et pénétrait les esprits. Il était maître en l’art de parler et parlait si doucement, si habilement qu’il semblait moins exprimer son opinion que traduire la pensée de ses auditeurs.

La prise de Nancy, le mouvement avorté de Blanqui et de ses complices paraissaient avoir stimulé l’émulation des hommes de la Sourdière et, sans plus tarder, ils voulaient soulever la population, décréter d’accusation l’Impératrice régente, proclamer la République et mettre le ministère à la porte. Étienne Arago, noyé dans sa rhétorique, expliquait que rien n’était plus facile ; Steenackers promettait de marcher à la tête des combattants ; Jules Favre se chargeait de préparer les décrets ; Glais-Bizoin demandait la levée en masse et Ernest Picard ricanait, en pensant qu’il serait bientôt ministre. Et les Prussiens, qu’en faisait-on, rue de la Sourdière ? Personne n’y songeait.

Jules Simon écouta toutes les propositions, impassible, le visage appuyé sur ses deux mains réunies, selon son habitude. Il se rallia à toutes les opinions émises, mais il demanda à présenter quelques observations qui lui étaient suggérées par l’amour du bien public ; il n’y tenait pas, mais il croyait devoir les soumettre à ses collègues, devant lesquels on savait qu’il aimait à s’incliner. Nul n’a jamais mieux que lui manié l’exorde insinuant ; on ne l’ignorait pas, et toujours on s’y laissait prendre ; c’était un capteur d’oreilles. Après une telle défaite, fruit naturel d’une longue compression, l’Empire devait disparaître ; mais, pour qu’il disparût sans pouvoir revenir, il fallait choisir le moment opportun ; car, si, au lieu de soulever une insurrection, on ne parvenait qu’à provoquer une émeute réprimée, le gouvernement n’en deviendrait que plus fort et profiterait de sa victoire à l’intérieur pour supprimer les libertés, renvoyer le Corps législatif et décréter des lois léonines. Tout en partageant la façon de voir de ses collègues, tout en souhaitant la fin d’un régime dont plus que personne il avait souffert et supporté la honte avec désespoir, il pensait que le moyen le meilleur de le détruire était de ne se point presser, d’attendre et de se tenir prêt à agir énergiquement, dès que l’occasion se présenterait. Or cette occasion serait provoquée par une nouvelle défaite, sur laquelle on pouvait compter avec certitude, ainsi qu’il en avait reçu l’assurance par ses correspondants de Suisse et de Belgique. En outre, il était de la plus haute importance qu’il n’y eût plus de troupes régulières à Paris, afin de n’avoir même pas de lutte à engager. Il était donc urgent de réclamer le départ pour la frontière de tous les régiments encore casernés à Paris, de presser l’armement de la garde nationale et de faire donner partout, dans les ateliers, dans les sociétés secrètes, le mot d’ordre de descendre, au premier signal, en uniformes et en armes, dans la rue et spécialement sur la place de la Concorde.

Au point de vue de l’insurrection, ces conseils étaient d’une sagesse irréfutable, l’évidence en était éclatante ; on ne les discuta même pas et, à l’unanimité, ils furent adoptés. Avec son air de bonhomie et sa voix doucereuse, Jules Simon dit : « Je ne suis pas un émeutier, vous le savez ; mais il m’a semblé que, dans les circonstances où nous sommes, il n’y a pas autre chose à faire. » Je cite textuellement cette phrase, telle que je l’ai entendu répéter, au mois de décembre 1872, par Ernest Picard, qui s’en amusait beaucoup. Donc, l’on s’ajourna patriotiquement : à la première défaite !

Gabriel Delessert, qui fut le dernier préfet de Police de la monarchie de Juillet et dont la probité était imperturbable, me disait un jour : « Lorsqu’un complot est préparé par deux personnes, la police le connaît souvent ; lorsqu’il est préparé par trois personnes, la police le connaît toujours. » Je donne cette parole pour ce qu’elle vaut, comme elle m’a été dite. Sans y attacher plus d’importance qu’il ne convient, on peut s’imaginer que les conciliabules de la rue de la Sourdière n’avaient point de secret pour les Tuileries. Là, on se sentit si menacé que l’on voulut dresser une contre batterie, afin de mettre d’implacables adversaires dans l’impossibilité de nuire, et il fut question d’un coup d’État. On le discuta, le 15 et le 16 août, dans le Conseil des ministres, auquel Piétri fut convié. On reprenait en partie le projet qu’Émile Ollivier avait élaboré, le 8, aussitôt qu’il eut confirmation du désastre de Wœrth et qu’il se vit contraint à convoquer le Corps législatif.

On devait arrêter une vingtaine de députés, une trentaine de journalistes, quelques chefs révolutionnaires dont on redoutait l’énergie. Le coup serait fait la nuit, les prisonniers, conduits immédiatement au chemin de fer, seraient mis en wagon, sous escorte armée ; le train, lancé à toute vitesse, les conduirait à Cherbourg où ils seraient embarqués sur une frégate qui se tiendrait au large pendant la durée de la crise et, au besoin, pendant la durée de la guerre. Ce projet, qui, bien probablement, n’eût rencontré que peu d’obstacles, si l’on eût tenté de le mettre à exécution, séduisait fort l’Impératrice. Elle était convaincue que le Conseil des ministres l’adopterait sans hésitation et s’empresserait à le faire réussir. N’était-elle pas régente et ne lui devait-on pas obéissance ? Puis Jérôme David était là, ce héros dont le dévouement aurait pu prendre un autre nom, cet homme hardi, entreprenant, se plaisant au danger et dont le courage ne reculerait devant aucun effort, devant aucun sacrifice, pour sauver sa souveraine. Est-ce à lui qu’elle pensait, lorsqu’en 1878, à Chislehurst, elle me disait : « Il n’est pas au monde un homme, un seul, sur lequel on puisse compter » ?

Je n’ai pas besoin de dire que je n’ai pas sous les yeux les procès-verbaux des conseils, en admettant qu’on les ait rédigés, ce qui est douteux, mais j’en ai le résumé, qui a été dicté par Jules Brame à Arthur Kratz, au sortir même de la séance. La proposition de l’Impératrice fut écoutée en silence et avec un embarras qui ne put laisser grande illusion. L’attitude de la plupart des ministres était significative, c’était plus que de l’hésitation, c’était une reculade. Jérôme David, l’Almanzor qui avait fait naître tant d’espérances, ne soutint pas son rôle. Il est facile d’être brave en chambre et d’imaginer toutes sortes d’actes héroïques ; mais il est moins aisé d’affronter le danger, de courir au-devant des obstacles et de les vaincre. Il se récusa ; des mesures de violence ne pourraient que produire un mauvais effet et aliéner les cœurs encore attachés à l’Empire. Jules Brame le regarda et dit : « Je ne puis qu’admettre la sagesse de M. le baron David. »

On attendait avec impatience que le ministre de la Guerre, Palikao, formulât son opinion, qui devait avoir du poids pour ses collègues. Il répondit que le Corps législatif ne le gênait pas ; que l’on y votait tout ce qu’il demandait, qu’on ne lui ménageait ni les hommes, ni l’argent, et qu’il ne voyait pas la nécessité d’enlever quelques députés qui faisaient plus de bruit que de mal ; ce serait même imprudent et impolitique ; car, en touchant à la représentation nationale, on risquait de la mécontenter tout entière. Chevreau, ministre de l’Intérieur, spirituel, sceptique et poète à ses moments perdus, déclara, d’un air dégagé, qu’il ne comprenait pas les inquiétudes dont on paraissait tourmenté ; que, quant à lui, il ne voyait rien de désespéré, ni même de bien grave dans la situation, et qu’il serait toujours temps d’avoir recours aux moyens extrêmes, s’il en était besoin. Cette opinion et celle de Palikao entraînèrent celle du prince de La Tour d’Auvergne, de Magne, de Busson-Billault et de Grandperret. L’amiral Rigault de Genouilly répondit simplement : « J’obéirai aux ordres qui me seront donnés. »

L’Impératrice était troublée ; les réponses qu’elle venait d’entendre dissipaient ses rêves et la laissaient en face de la plus poignante des réalités. Brusquement elle interpella Piétri. « Et vous, monsieur le préfet de Police, que pensez-vous ? » Piétri n’aimait point l’Impératrice, dont la futilité lui avait toujours semblé funeste, mais il éprouvait pour l’Empereur un dévouement sans pareil et, de plus, il avait une rare sagacité d’esprit. Sa réponse, dont plus d’une fois il m’a parlé, peut se résumer ainsi : « Je suis prêt à agir, et les arrestations ne sont point difficiles à opérer ; mais il ne faut point se dissimuler qu’elles soulèveront une très violente émotion dans le peuple de Paris et provoqueront peut-être une insurrection ; M. le ministre de la Guerre est-il en mesure de la réprimer ? Quand même l’insurrection serait étouffée, une dépêche annonçant un nouvel échec pour nos armes remettrait les choses en question ; tout est à craindre alors ; la population entière se dressera contre nous, le trône sera brûlé et l’Empire balayé en un clin d’œil, car les insurgés auront pour complices les hommes ulcérés de voir la France vaincue. Si nous pouvions nous appuyer sur une victoire, je répondrais de tout ; dans l’état actuel des choses, je ne peux répondre que du dévouement de la police. »

Jules Brame prit la parole ; l’Impératrice le redoutait, car elle n’ignorait point qu’au fond, par sympathie personnelle et par ses tendances politiques, il penchait vers l’orléanisme. Elle le connaissait mal. Brame était un homme énergique, aisément emporté, pour qui le dicton : mauvaise tête et bon cœur, semblait avoir été fait ; il avait l’intelligence rapide et la résolution ferme ; en outre, il était de caractère chevaleresque et toujours prêt à croiser la lance contre les moulins à vent. Il en résulta un bouleversement complet dans ses opinions. Il était entré au Conseil avec des idées qui frisaient l’opposition ; mais il ne put rester spectateur indifférent des misères souveraines ; chez lui, ce fut affaire de sentiment et il se résolut à protéger de toutes ses forces le régime qu’il n’avait jamais hésité à combattre. Bref, il était devenu impérialiste et, de plus, amoureux fou de l’Impératrice. Il dit : « Si M. le préfet de Police se charge des arrestations, c’est à nous à veiller au maintien de l’ordre dans la rue ; c’est pourquoi je propose de conserver à Paris la division d’infanterie de marine qui est bien commandée, forte de 12 000 hommes, et qui peut tout sauver ici, tandis qu’elle ne sauvera rien à l’armée, où elle ne sera qu’un appoint insuffisant. » L’amiral Rigault de Genouilly répliqua : « Le maréchal Mac-Mahon la réclame avec insistance. »

Un seul ministre n’avait point parlé ; c’était Clément Duvernois, que ses collègues traitaient un peu par-dessous la jambe. C’était plus qu’un nouveau venu, c’était un parvenu mêlé aux intrigues plutôt qu’à la politique. On ne put se méprendre sur son opinion, car il n’essaya guère de la dissimuler : « Il faut agir et agir au plus tôt, se débarrasser de la bande révolutionnaire qui nous menace et n’attend que l’heure propice pour renverser le gouvernement. C’est un second 2-Décembre qu’il faut faire et j’y suis prêt. J’en accepte la responsabilité et je réussirai ; puis, nous nommerons des plénipotentiaires pour traiter de la paix et nous y serons aidés par les neutres, qui ne se soucient pas de voir grandir une Allemagne trop puissante. Je ne suis qu’un homme d’aventure, je le sais, et c’est pourquoi je parle ainsi. Toute heure perdue fortifie nos adversaires ; n’attendez pas ; plus tard, il sera trop tard, et quand vous voudrez ressaisir le pouvoir que l’on vous arrache, il ne sera plus temps, car vos instruments de résistance seront tellement affaiblis qu’ils ne seront bons à rien. »

Si cette motion avait été faite par Jérôme David, Henri Chevreau, Piétri ou Palikao, il est bien probable qu’elle eût été adoptée par le Conseil des ministres ; mais formulée par Clément Duvernois, dont l’on se méfiait, que l’on soupçonnait, à tort ou à raison, de n’obéir qu’aux visées de sa propre ambition, elle fut accueillie par un silence glacial, qui équivalait à un refus. Sept ministres étaient pour l’abstention ; un se déclarait prêt à obéir ; un autre et le préfet de Police consentaient à une action conditionnelle ; un seul demandait l’action immédiate. La solution se trouvait donc ajournée ; en langage politique, on sait ce que cela veut dire ; on renonçait à toute mesure illégale et l’on s’en fiait à la bonne fortune du hasard, qui depuis longtemps déjà s’était détournée de l’Empire.

Je crois qu’il est heureux que ce projet n’ait point été mis à exécution. Avait-il quelque chance de réussir ? Je n’en sais rien, car à Paris tout est possible ; mais quand bien même on eût supprimé des députés révolutionnaires, des chefs d’émeute et des journalistes résolument hostiles, on n’eût obtenu qu’un succès éphémère, qui eût rendu la chute plus cruelle encore et la désorganisation plus profonde. La capitulation de Sedan, la captivité de Napoléon III n’en auraient pas moins exaspéré Paris et bousculé le trône. C’était sur les champs de bataille, bien plus que dans le mauvais vouloir de la population parisienne, que résidaient les causes d’une révolution. Une victoire eût tout sauvé ; une défaite devait tout perdre.

Les hommes qui se sont emparés du pouvoir, le 4 septembre, étaient précisément ceux dont on voulait se débarrasser ; ils furent modérés, sans colère et sans haine ; s’ils avaient été loin de Paris, à bord d’une frégate naviguant au large, ou dans la prison de Belle-Isle-en-Mer, ceux qui les auraient remplacés à l’Hôtel de Ville et dans les ministères auraient probablement été, en partie du moins, les aliénés que nous avons vus à l’œuvre pendant les jours de la Commune. L’incohérence, la bêtise, la fureur eussent régné dans Paris, qui, devenu incapable de résistance, eût sans doute été soumis par l’Allemagne à une exécution militaire. Dans l’infortune dont nous avons été frappés, on peut s’applaudir, en constatant que les désastres, qui auraient pu être simultanés, n’ont été que successifs et que la guerre avait pris fin lorsque la Commune a éclaté.

Le 18 août, un nouveau personnage, un acteur principal entre en scène. Une proclamation affichée sur les murs apprit à Paris que désormais le général Trochu serait son gouverneur. Cette proclamation, qui devait être suivie de tant d’autres, mérite d’être reproduite en partie, car elle démontre la confusion des idées de celui qui l’a rédigée, à tête reposée et après méditation :

« Je fais appel à tous les hommes de tous les partis, n’appartenant moi-même, on le sait dans l’armée, à aucun parti que celui du pays. Je fais appel à leur dévouement ; je leur demande de contenir par l’autorité morale les ardents qui ne sauraient se contenir eux-mêmes et de faire justice, par leurs propres mains, de ces hommes qui ne sont d’aucun parti et qui n’aperçoivent dans les malheurs publics que l’occasion de satisfaire des appétits détestables. »

Ainsi le Gouverneur, n’étant d’aucun parti, adjure les hommes de tous les partis de contenir les gens qui ne sont d’aucun parti. Lorsque j’étais au collège et que notre professeur de quatrième lisait des phrases semblables dans nos devoirs, il avait coutume de dire : « Ça, c’est du galimatias double. » Une autre proclamation ou un ordre du jour, je ne sais plus au juste, déclarait que le gouvernement n’aurait jamais recours qu’à la force morale et de plus — fait grave — il disait qu’il ramenait à Paris les dix-huit bataillons de gardes mobiles parisiens, parce que « c’était leur droit ». Jamais la discipline, toujours utile, rigoureusement indispensable en temps de guerre, ne fut plus lestement violée. Il ressortait de l’opinion émise par le général Trochu que « le droit » du soldat — dont le devoir est l’obéissance passive — est de choisir son poste de casernement, de combat ou de retraite. Ceux qui, sans prévention, lurent ces lignes et en comprirent la portée, n’en croyaient pas leurs yeux et désespérèrent du salut.

La première proclamation du gouverneur se terminait par une de ces phrases emphatiques et sans signification précise qui lui étaient familières. « Pour accomplir mon œuvre, après laquelle je rentrerai dans l’obscurité d’où je sors, j’adopte une des vieilles devises de la province de Bretagne où je suis né : « Avec l’aide de Dieu, pour la Patrie ! » Quelques bons citoyens ne purent rester insensibles à tant d’éloquence et ils fabriquèrent une réponse que les journaux n’eurent point l’esprit de laisser inédite : « Nous sommes prêts à prouver à la Prusse et à l’Europe qu’une longue compression morale, jointe au déchaînement des intérêts matériels, n’a point ramolli radicalement les mœurs publiques et la vitalité du pays. » C’était signé par des chapeliers, des orfèvres, des bijoutiers, des passementiers, tous braves gens qui n’avaient pas eu à se plaindre du « déchaînement » des intérêts matériels et qui sans doute avaient mis du temps à la confection de leur adresse, car elle ne parut que le 23 août, cinq jours après la proclamation à laquelle leur devoir ou leur droit les avait forcés de riposter.

En guise de péroraison, ils prenaient des engagements qu’ils oublièrent dans la journée du 18 mars 1871. « S’il est vrai, disaient-ils, qu’il se rencontre toujours des gredins qui n’aperçoivent dans les malheurs publics qu’une occasion de satisfaire des appétits détestables, de ceux-là, ne vous préoccupez pas, général, nous en faisons notre affaire. » Avec le ministère Palikao, le Corps législatif prenait une part active au gouvernement ; avec le général Trochu et sa force morale, le peuple, la rue, comme il le disait lui-même, devenait avocat consultant et avocat écouté, pour ne pas dire obéi. Or la guerre, et surtout la guerre pour repousser une invasion, ne peut se faire qu’avec un commandement unique dont la voix parle dans le silence et sans éveiller d’écho, c’est-à-dire avec la dictature. Le général Trochu semble avoir toujours ignoré que l’on demande à un chef d’armée des actes et non des paroles, des faits et non des proclamations.

C’est le 17 août 1870, au camp de Châlons, que l’Empereur, tenant compte peut-être de certaines motions faites au Corps législatif au moment de la chute d’Émile Ollivier, nomma Trochu gouverneur de Paris et « commandant en chef de toutes les forces destinées à la défense de la capitale ». Le général Trochu accepta cette mission, dont il ne se dissimula pas, dit-on, la gravité, à deux conditions qu’il réserva expressément : la première, c’est que Napoléon III reviendrait immédiatement aux Tuileries, pour reprendre la direction du gouvernement ; la seconde, c’est que les troupes que reconstituait le maréchal Mac-Mahon seraient ramenées le plus rapidement possible sous Paris, dont elles formeraient l’armée de secours. Ces deux conditions, qu’appuyait le duc de Magenta, furent acceptées sans débat par l’Empereur. Elles ne furent cependant pas observées.

Le général Trochu, en arrivant à Paris, se rendit au débotté chez l’Impératrice, à laquelle il fit connaître sa nomination au poste de gouverneur et la proclamation dans laquelle il annonçait le prochain retour de Napoléon III. L’Impératrice jeta les hauts cris : « Tout est perdu, s’il revient ; il ne peut abandonner l’armée ; la nouvelle seule d’un retour possible serait le signal d’une révolution ; il ne faut même pas y faire allusion. » Et elle-même, prenant la minute de la proclamation, biffa tout ce qui était relatif à l’intention que l’Empereur avait manifestée de venir se renfermer à Paris et d’en partager les dangers. Trochu laissa faire, les mots Empereur et gouvernement impérial disparurent sous la plume de la régente. L’Impératrice était de bonne foi, on doit le croire, mais on ne sera pas non plus imprudent d’imaginer que l’attrait du pouvoir, même dans des conjonctures redoutables et si douloureuses, ne fut pas étranger à sa résolution. Les conditions sine qua non que le général Trochu avait posées se trouvaient anéanties : qu’allait-il faire ? La situation ainsi modifiée devenait tout autre ; le soldat l’eût répudiée, l’ambitieux l’accepta.

Le conflit entre le ministre de la Guerre et le gouverneur de Paris, entre Trochu et Palikao, fut immédiat et permanent. Les instructions du général Trochu limitaient son action au commandement des forces destinées à la défense de la capitale, mais il prétendait que son titre de gouverneur lui donnait la haute main sur la police intérieure et la surveillance de Paris. Ce n’était point l’avis de Palikao, qui revendiquait ses droits de président du Conseil des ministres, responsable devant les Chambres. L’un voulait agir par « la force morale » sur les révolutionnaires, sur les gardes mobiles récalcitrants, sur les recrues qui commençaient déjà à fréquenter plus volontiers le cabaret que le champ de manœuvre ; l’autre, qui était un autoritaire ayant commandé une armée qu’il avait guidée jusqu’en Chine, déclarait à Trochu qu’il était las de ses calembredaines et qu’il y avait des prisons, aussi bien pour les mauvais soldats que pour les perturbateurs.

L’autorité du gouverneur, l’autorité du ministre étaient indépendantes l’une de l’autre et se heurtaient par mille contacts journaliers, que l’on semblait s’efforcer de rendre pénibles. À cette heure où tout péril nous menaçait, où ce n’était pas trop du concours de toutes les volontés pour améliorer une situation presque désespérée, où l’harmonie la plus complète pouvait seule grouper les forces en vue d’une action commune, la division faite d’amour-propre froissé et de prétentions hiérarchiques séparait les deux pouvoirs auxquels le salut de Paris avait été confié. Les journaux s’en mêlaient et jetaient de l’huile sur le feu. Comme on sentait dans le général Trochu un homme qui se mettrait en opposition avec le ministre de la Guerre, c’est-à-dire avec le gouvernement, il devint tout de suite populaire et les ennemis de l’Empire regardèrent vers lui avec confiance. Fut-il un traître, comme on l’a répété à satiété, non pas ; il était niais, incapable et bavard. On a dit de lui que c’était un Émile Ollivier militaire ; le mot est juste.

Une seule fois je l’avais aperçu, avant sa haute fortune et sa mésaventure ; cela m’avait suffi pour le juger ; car, dans sa naïveté, le pauvre homme ne se déguisait guère. Il se trouvait très bien comme il était et se montrait avec plaisir. C’était au cours de l’Exposition universelle de 1867 ; le prince Napoléon avait donné au Palais-Royal un grand dîner auquel j’avais été invité. Les convives étaient fort nombreux et entremêlés de pachas, de généraux, de diplomates, de membres de l’Institut. Après le dessert, on alla prendre le café et fumer dans la salle de billard ; j’étais assis dans un coin et je causais avec Ernest Renan, lorsque mon attention fut attirée par un groupe qui s’était formé autour de deux personnages dont je ne savais point les noms.

L’un était petit, chauve, avec le front proéminent et l’attitude un peu théâtrale ; l’autre, également de taille médiocre, les cheveux longs, la voix flûtée, le geste sec et les yeux clignotants. Ils parlaient tous les deux en même temps, placés en face l’un de l’autre, sans s’écouter, sans s’interrompre, intarissablement ; ils péroraient sur l’armée, n’étaient point du même avis, mais ne pouvaient s’en douter, car il leur était impossible de s’entendre mutuellement. Le premier était le général Trochu, le second le général Favé[13]. Bourbaki, que j’interrogeai, leva les épaules et me répondit dans son langage qui parfois rappelait un peu la caserne : « Ça, des généraux ! laissez-moi donc tranquille ; ce sont des moulins à paroles, pas autre chose. » Pendant que Trochu était gouverneur de Paris, les officiers, les membres du Gouvernement de la Défense nationale qui ont eu affaire à lui ont pu reconnaître qu’il était atteint de loquacité maniaque. Ernest Picard, qui ne détestait pas les mots aigres, disait : « Il parle sous lui. »

On a dit que le général Trochu, dès son arrivée à Paris, s’était mis en rapport avec les chefs de l’opposition parlementaire ; je ne le crois pas ; je ne crois pas aux entretiens nocturnes avec Jules Favre, avec Ernest Picard et Jules Simon ; je crois, en un mot, qu’il a été surpris par les événements et ne les a point préparés. Il n’est pas douteux, cependant, que les groupes révolutionnaires lui aient fait des avances et lui aient parfois ménagé les applaudissements de la foule. Voulait-il, usant de ce qu’il appelait la « force morale », apaiser les passions impatientes ; a-t-il essayé d’agir sur le monde des ouvriers, afin d’en neutraliser le mauvais vouloir ? Je ne puis le dire, car je l’ignore ; mais je sais qu’il a souvent reçu Corbon, qui exerçait une influence considérable dans les ateliers.

C’était un sculpteur sur bois, qui avait collaboré à divers journaux et qui avait même écrit un volume intitulé : Le Secret du Peuple de Paris, où il cherche à démontrer que le peuple de Paris a repoussé toutes les solutions sociales qu’on lui a présentées et qu’il se réserve. Le livre est médiocre, sans portée, ni révélation. Corbon, représentant du peuple et vice-président de l’Assemblée nationale en 1848, était un républicain dogmatique hanté de rêvasseries utopiques, fort honnête homme, estimé pour la loyauté de son caractère et se faisant sur sa propre valeur des illusions qui ne manquaient pas d’ampleur. Malgré son intelligence qui avait de l’ouverture, il ne put jamais sortir de sa médiocrité native ; l’éducation première et l’instruction lui faisaient défaut ; il en fut alourdi, ne parvint pas à s’élever et resta dans le terre-à-terre des bavardages politiques.

Par sa double position d’ancien député et d’ouvrier, Corbon servait naturellement d’intermédiaire entre le club de la rue de la Sourdière et les ateliers de Paris ; c’est lui qui transmettait les mots d’ordre auxquels on se conformait. Le général Trochu a sans doute tenté de l’utiliser et, comme l’on dit, de le mettre dans son jeu, pour obtenir quelque conciliation et diminuer les difficultés que « la rue » lui réservait. Corbon avait signé une adresse qui promettait le concours de Paris au gouverneur ; il n’en fallut pas davantage pour qu’ils entrassent en relations et eussent quelques épanchements qui n’étaient point sans arrière-pensée. Trochu était persuadé qu’il avait « chambré » Corbon, et Corbon avait promptement remarqué que le général avait un caractère facile à entraîner ; aussi ne lui épargna-t-il pas les confidences, et lui fit-il comprendre que les groupes parlementaires les plus violents s’empresseraient de lui obéir, car, seul, il pouvait sauver la patrie que compromettait la caducité du gouvernement impérial. Il résulta de ces entretiens que Trochu croyait avoir le peuple de Paris dans sa main et que c’était, au contraire, le peuple de Paris qui s’était emparé de lui.

Les partisans de l’Empire ont dit à Trochu qu’il était un traître, ce qui est une absurdité. À la face de qui, du reste, n’a-t-on pas craché cette épithète ? Napoléon III, traître ; Bazaine, traître ; Mac-Mahon, traître ; Lebœuf, traître ; Trochu, traître ! Eh ! non, mais incapables, et cela suffisait bien, car leur incapacité a trahi la confiance que nous avions mise en eux. Trahison ! trahison ! C’est le cri des peuples vaincus, et c’est aussi le cri des soldats qui, n’ayant reculé devant aucun sacrifice, sont surpris que leur héroïsme n’ait point forcé le destin à leur accorder la victoire. Non, certes, Trochu n’a point été traître ; dans notre infortune, c’est quelque consolation de pouvoir dire qu’il ne s’en est pas rencontré un, un seul parmi les centaines de milliers d’hommes qu’on levait à la hâte, que l’on habillait vaille que vaille, et qui, mal équipés, mal nourris, mal dirigés, s’en allaient mourir au combat pour sauvegarder l’honneur du pays.

Trochu avait l’âme loyale, mais faible ; ferme peut-être en un jour de bataille, mais indécise devant les soubresauts de la politique. Comme Émile Ollivier, avec lequel il offrait tant de points de ressemblance, il avait l’amour de la popularité, cette gloire en gros sous, comme a dit Victor Hugo ; il se grisait de ce vin épais que dédaignent les forts et les délicats. L’alcoolisme de la gloriole est une maladie dangereuse ; le goût, le besoin de l’applaudissement des foules est ce qui entraîne les hommes politiques aux sottises incurables, car alors, au lieu de diriger l’opinion publique, ils lui obéissent ; or l’opinion publique est un navire qui va droit aux écueils, car il est sans boussole et sans gouvernail.

À Paris, qui s’était enfiévré pour une nouvelle idole, on ne parlait plus de l’Empereur, de l’Impératrice, de Palikao, du Corps législatif ; il n’était question que du général Trochu. Lui présent, on n’avait à s’occuper de rien ; il pourvoirait à tout. Il avait mission de sauver la France et la sauverait. On ne croyait pas seulement à ses talents militaires, on affirmait son génie, et l’on disait couramment que si, dès le début de la guerre, il n’avait pas été chargé de diriger les opérations, c’est parce que son mérite exceptionnel excitait la jalousie des autres généraux. Jamais magicien ne fit éclore tant d’espérance, et jamais sorcier ne jeta un plus mauvais sort sur ceux qui l’avaient acclamé. Tant que l’Empire conserva quelque apparence de vitalité, il en fut le serviteur incomplet, timide, mais fidèle. Dès que l’édifice se lézarda et s’inclina vers la ruine, il sentit s’allumer en lui d’étranges ambitions. Dans ce cataclysme, quelle fortune n’était point offerte au sauveur, au victorieux qui rejetterait l’ennemi au-delà des frontières ? Pendant les quelques jours d’illusion et d’aveuglement qui succédèrent au 4 septembre, je ne serais pas surpris qu’il eût entendu le hail ! dont les sorcières ont salué Macbeth sur la bruyère.

Une coïncidence heureuse sembla préluder à la réalisation des espérances qu’inspirait le général Trochu. Une sorte de détente se fit dans l’angoisse dont les cœurs droits étaient oppressés depuis la défaite de Wœrth, car les nouvelles de l’armée de Metz étaient bonnes, ou du moins étaient présentées de façon à paraître favorables. Le 14 août, à Borny, le 16, à Mars-la-Tour, le 18, à Gravelotte, le maréchal Bazaine était entré en contact avec les armées allemandes ; les batailles avaient été sanglantes et destructives. Là, comme à Wissembourg, à Forbach, à Wœrth, notre infériorité numérique était inquiétante ; l’ennemi eut toujours une moyenne de 60 000 hommes de plus que nous, et chaque jour des renforts lui arrivaient, tandis que nous n’en pouvions recevoir. À la journée du 16, nous perdîmes environ 17 000 hommes, mais l’armée du prince Frédéric-Charles eut plus de 20 000 morts. Les Allemands battirent en retraite ; l’ordre éventuel de repasser la Moselle leur fut transmis par le chef de l’État-Major général. Le champ de bataille resta en notre possession.

La route de Paris était ouverte ; Bazaine allait sans doute s’y précipiter et hâter sa marche, pour donner la main à Mac-Mahon ; les circonstances l’y conviaient ; les vieux généraux Canrobert, Cissey, Ladmirault, Bourbaki l’y invitaient avec insistance. Le maréchal Bazaine prétendit qu’avant de passer par la trouée qu’il venait de faire au milieu de l’ennemi il devait renouveler ses parcs de munitions épuisés et, au lieu de prononcer son mouvement offensif, il se replia sous Metz ; il y perdit la journée du 17, à un moment où la perte d’une heure était irréparable. Le 18, ce fut la journée de Gravelotte, la plus meurtrière de toutes, mais la journée définitive, celle qui acculait Bazaine sous le canon de la forteresse et l’isolait du reste de la France.

Canrobert et Ladmirault y furent incomparables, mais tournés, écharpés, n’ayant plus ni gargousses, ni cartouches, ils durent, à la nuit tombée, abandonner les positions qu’ils défendaient depuis midi. Notre armée repoussée sortait avec l’honneur sauf de la bataille, car à 230 000 Allemands elle n’avait pu opposer que 145 000 hommes. C’en était fait, la ligne de retraite était fermée, et la route de Paris était désormais coupée à Bazaine. Comprit-il la faute qu’il avait commise le 16, en ne poursuivant pas sa marche coûte que coûte ?

Bazaine, qui, lorsqu’il était général de brigade en Crimée, avait parfois donné, sous Sébastopol, des preuves de nonchalance dont on fut surpris, pouvait être un bon divisionnaire, à la condition d’obéir à un chef ferme jusqu’à la sévérité, mais il était incapable de commander une armée. Sa stratégie était nulle, son activité plus qu’intermittente, et son intelligence médiocre, quoiqu’il ne manquât ni de finasserie, ni d’esprit d’intrigue. Bien des reproches lui ont été adressés, qui ne me semblent pas mérités. Il fut le bouc émissaire que l’on chargea des péchés d’Israël ; ceux-là qui avaient le plus énergiquement exigé sa nomination de général en chef de l’armée du Rhin, déployèrent contre lui un acharnement sans merci, et je dirai plus tard que sa capitulation mit la joie au cœur de bien des gens dont l’inimitié ne lui laissa point de repos.

Le crime — la bêtise — du maréchal Bazaine fut de ne rien comprendre aux mouvements et aux desseins des Allemands. Il crut qu’on voulait le forcer à évacuer ses positions sous Metz et à abandonner une ville frontière, une ville forte, qui était la clé du territoire ennemi, et il ne s’aperçut pas que l’objectif prussien était de le couper de Paris, et de le mettre dans l’impossibilité de faire sa jonction avec l’armée de Mac-Mahon. C’est pourquoi, voulant se retirer, se poster en bon lieu et disputer à l’Allemagne la route de Paris, où était le dernier mot de la guerre, il revint toujours s’appuyer contre des murailles devant lesquelles il devait bientôt être condamné à l’immobilité, car il y fut investi, ni plus ni moins qu’une place assiégée. L’armée qui, après Gravelotte, l’entoura fut assimilée par Thiers non plus à un mur d’airain, mais à un cercle d’acier. « Oui, messieurs, vous excuserez la hardiesse de cette métaphore, à un cercle d’acier. »

Eh bien ! cette bataille de Gravelotte qui fut de si lamentable conséquence, qui était la première étape que nos pauvres soldats faisaient sur la route des forteresses d’outre-Rhin, fut offerte comme une victoire à la badauderie parisienne. C’est le 19 août, le lendemain même du jour où fut affichée la proclamation du général Trochu, que la nouvelle nous en parvint. On crut à une journée décisive en faveur des armes françaises, et l’on discuta en Conseil des ministres si l’on ferait tirer le canon à l’Hôtel des Invalides et illuminer les édifices publics. Un reste de pudeur ou d’hésitation empêcha cette sottise. Bazaine, qui n’était point en retard quand il s’agissait de se faire valoir, avait télégraphié : « Je leur tuerai tant de monde qu’ils finiront par déguerpir. » Le mot avait été répété, et l’on en avait tiré toute sorte d’inductions que la réalité n’eût point justifiées. Le ministre de la Guerre, Palikao, mentit à la tribune du Corps législatif ; il dit : « Je ne puis entrer dans les détails ; vous apprécierez ma réserve. J’ai communiqué à plusieurs membres de la Chambre les dépêches qui constatent qu’au lieu d’avoir obtenu un avantage, le 18, les trois corps d’armée qui s’étaient avancés contre le maréchal Bazaine ont été rejetés dans les carrières de Jaumont. » Et comme on applaudissait, il ajouta en souriant : « Je ne vous dis pas toute la vérité, vous seriez trop contents. »

Est-ce donc avec l’assiduité du mensonge que l’on gouverne les hommes ? Ah ! les carrières de Jaumont ; en a-t-on parlé ! et cependant elles sont situées tout à fait en arrière des positions où nous eûmes à combattre, et elles ne furent le théâtre d’aucun engagement. Les commentaires allaient bon train, et il se trouvait partout des gens, dupes de la fausse nouvelle et dupes d’eux-mêmes, qui racontaient l’événement avec force détails, comme s’ils en eussent été les témoins. Toute feuille publique s’empressa de donner des ailes à ce canard, et les journaux illustrés publièrent des gravures où l’on voyait des ribambelles de uhlans, d’artilleurs et de cuirassiers dégringoler dans des cavernes de fantaisie. La nouvelle se propagea, se gonfla, ensorcela toutes les têtes, provoqua des explosions de joie, et nul n’eut le courage ou la pitié de la démentir.

J’avoue que j’ai cru à ces carrières fabuleuses, tant j’aspirais à une victoire. Mon contentement ne fut point de longue durée, et la réflexion ne tarda pas à le calmer. En effet, il me semblait improbable et même impossible que 30 000 hommes eussent disparu brusquement dans un trou, comme Bertram au cinquième acte de Robert le Diable. Je courus chez Piétri, dont les dépêches mentionnaient seulement les rencontres du 14, du 16 et du 18 avec avantage disputé. J’allai ensuite chez Maurice Richard, qui me dit : « Le fait n’est point douteux ; l’armée de Metz doit être libre à l’heure qu’il est. » Au Journal des Débats, on ne savait rien de positif, mais les conversations étaient fort animées et presque tout le monde considérait la nouvelle comme véridique.

Je retrouve dans mes papiers, à la date de ce jour, une note que je n’ai pu relire sans sourire et sans amertume, car elle démontre comment des gens qui n’étaient pas les premiers venus se rendaient compte de ce que pouvait être la guerre. Cuvillier-Fleury était avec nous dans le bureau de rédaction ; c’était un ancien prix d’honneur ; il avait été précepteur et ensuite secrétaire des commandements du duc d’Aumale ; c’était un lettré correct, instruit, classique et trop pompeux ; il était membre de l’Académie française, qui l’avait élu en remplacement de Dupin ; il était, en outre, un des bons rédacteurs du journal, où il faisait depuis longtemps la critique littéraire et historique. Il avait épousé Henriette Thouvenel, fille du général, sœur du ministre des Affaires étrangères, ma cousine ; aussi m’appelait-il toujours « mon cher parent », honneur considérable dont jamais je ne me suis senti ému. De ce ton doctoral que le professorat lui avait infligé, et dont il ne fut libéré que par la mort, il me dit : « Dans le cas où les Prussiens feraient le siège de Paris, estimez-vous que le Trocadéro soit une bonne position pour eux ? » Je lui répondis : « Mais le Trocadéro est dans Paris. » Il hocha la tête et lentement, s’écoutant parler : « Il se peut, il est possible, mon cher parent, que vous ayez raison ; en matière de stratégie, je crois prudent de me récuser ; je n’y ai point compétence. »

En sortant du Journal des Débats, je me rendis à l’État-Major, et je demandai au général de Malroy, Lorrain de naissance, ayant fait service à Metz et très habile officier, ce qu’il fallait penser de cette histoire de carrières de Jaumont, que l’on colportait de tous côtés. Il leva les épaules et me dit : « Comment, tu te préoccupes de bourdes pareilles ; je ne te croyais pas si nigaud. »

C’était une bourde en effet, et il y en a eu bien d’autres et de plus fortes, dont les cœurs battirent cependant, car on s’obstinait à espérer, même contre tout espoir. On ne pouvait se résigner à dire : « Tout est perdu », et l’on croyait toujours, et jusqu’à la minute suprême on crut qu’un incident, je ne sais lequel, allait nous délivrer et porter nos drapeaux au-delà du Rhin. On nous trompait, cela ne fait point doute, mais nous excellions à nous laisser tromper et même à nous tromper nous-mêmes. L’Impératrice y aidait ; dès qu’elle se trouvait en présence des ministres, elle disait : « J’ai de bonnes nouvelles, mais je ne puis vous les communiquer. » On respectait sa discrétion, pour ne pas nuire aux manœuvres militaires qui doivent rester secrètes, et l’on se réjouissait, quitte à retomber plus bas dans le découragement, lorsque l’on entrevoyait la vérité.

Le 20 août, Jules Brame, revenant du Conseil des ministres, jette son portefeuille avec colère et dit : « Tout le monde ment ; quoi que l’on raconte, je suis certain que les nouvelles sont mauvaises ; l’Impératrice éprouve ou affecte d’éprouver une confiance absurde ; on pontifie, on fait des phrases ; dans ce ministère, il n’y a pas un homme, il n’y a que des fantoches, boursouflés de rhétorique. Rien à faire qu’à mourir avec bonne contenance. Nous allons être assiégés, bombardés du dehors par les Prussiens, fusillés à l’intérieur par la canaille. Cela m’est égal, mais je ne veux pas crever de faim ; que l’on rassemble des vivres dans les caves, pour nourrir le ministère pendant trois mois. » L’ordre donné au vol fut trouvé suffisant et, dès le lendemain, un marché d’approvisionnement était passé avec l’épicier qui avait alors sa boutique à l’angle de la rue Caumartin et de la rue Saint-Lazare.

  1. Todtleben (Édouard Ivanovitch), 1818-1884. Général russe qui défendait Sébastopol pendant la guerre de Crimée. (N. d. É.)
  2. Entre Wœrth et Sedan, l’Impératrice aurait montré au prince de Metternich une dépêche que l’Empereur lui aurait expédiée le lendemain de son arrivée à Metz. Dans cette dépêche, Napoléon disait : « La désorganisation est au comble et la partie est perdue. » Le fait me paraît douteux ; il m’a été rapporté (août 1889) par Mico Zographo, à qui Metternich l’a raconté.
  3. Chevreau (Henri), 1823-1903. Administrateur, préfet du Rhône (1864), sénateur (1865), préfet de la Seine (1870). (N. d. É.)
  4. Magne (Pierre), 1806-1879. Avocat, ministre des Finances de 1854 à 1860 et de 1867 à 1869, député à l’Assemblée nationale de 1871 et ministre des Finances de 1873 à 1874. (N. d. É.)
  5. Busson-Billault (1823-1888). Avocat à la Cour d’appel, député au Corps législatif de 1854 à 1870. (N. d. É.)
  6. La Tour d’Auvergne (Henri Godefroi, prince de), 1823-1871. Ambassadeur à Berlin (1860), Rome (1862) et Londres (1863). Ministre des Affaires étrangères du 1er juillet 1869 à juin 1870 et du 10 août au 4 septembre 1870. (N. d. É.)
  7. Grandperret (Michel), 1818-1890. Magistrat, conseiller d’État (1867), ministre de la Justice (10 avril-4 septembre 1870), sénateur en 1877. (N. d. É.)
  8. Aux dernières élections législatives (22 septembre 1889), ce Granger a été nommé député de Paris, dans la deuxième circonscription du dix-neuvième arrondissement, sous le patronage du général Boulanger.
  9. Glais-Bizoin (Alexandre), 1800-1877. Député de 1836 à 1848, membre de la Constituante en 1848, député de l’opposition au Corps législatif depuis 1863, membre du Gouvernement de la Défense nationale. (N. d. É.)
  10. Steenackers (François), 1830-1910. Belge nationalisé Français, député de la gauche au Corps législatif depuis 1869. (N. d. É.)
  11. Arago (Étienne), 1802-1892, frère de l’illustre savant François Arago. Auteur dramatique, directeur du Vaudeville (1830-1840), exilé de 1849 à 1859, maire de Paris (4 septembre 1870), député de 1871 à 1876. (N. d. É.)
  12. Il a changé plusieurs fois de nom ; il s’est d’abord appelé Schweizer ; il a traduit le mot en français et s’est appelé Suisse. Lorsqu’il a pris possession de la chaire de philosophie à la Sorbonne, en qualité de remplaçant, puis de successeur de Victor Cousin, il ne s’est plus appelé que Jules Simon, faisant ainsi un nom patronymique de l’un de ses prénoms. Il est né à Lannion (Côtes-du-Nord)* et d’origine, sinon de naissance, israélite.

    *. Légère inexactitude : il était né à Lorient. (N. d. É.)

  13. Favé (1812-1894). Officier d’ordonnance de Napoléon III, général de brigade en 1865, prit part à la défense de Paris en 1870-1871. (N. d. É.)