Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 3/De l’Escaut à l’Amstel et de Rubens à Rembrandt/Lettre I

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DE L’ESCAUT À L’AMSTEL
ET DE RUBENS À REMBRANDT



LETTRES BELGES ET NÉERLANDAISES

Lettre I

Anvers, 15 août 1877.
Ma chère femme,

Nous y voici, Kæmmerer et moi, à Anvers d’abord, en pleines fêtes de Rubens. — La ville présente le spectacle le plus animé et le plus pittoresque : toutes les têtes sont en l’air, tous les bras sont en mouvement. Elle est sens dessus dessous, elle ressemble aux coulisses d’un théâtre de féeries dans l’entr’acte qui précède l’apothéose ou le tableau à effet. C’est fort amusant à voir, et nous passons de bons moments à badauder et à voir poser les lampions.

La place Verte (centre aristocratique de la ville), la place du Meir, celle de l’Hôtel-de-ville, celle encore de la Commune, toutes les places enfin sont occupées par des échafaudages arachnéens, qui sont des carcasses d’arcs de triomphe et de portes pavoisées. Le soleil emmêle là dedans ses rayons et fait scintiller bizarrement l’or pâle des dentelures de sapin. Des ouvriers, suspendus à des fils, se balancent à travers ces immenses cages à poulets, et la population, bouche béante, les regarde avec ce flegme flamand qu’elle a même devant les culbutes désopilantes des singes du Jardin zoologique. Aux fenêtres des maisons principales, on place de longues perches bariolées, assez semblables à d’immenses mirlitons, et qui sont destinées à soutenir des drapeaux et des oriflammes. L’effet sera fort beau quand ils flotteront, par masses multicolores, sur le cortège, et lui formeront une sorte de dais mouvant. Mais ce qui prête à ces préparatifs un charme particulier, c’est la figure heureuse de chaque habitant. On sent que les Anversois comptent beaucoup sur cette fête qu’ils donnent. Quand nous passons à côté d’eux, ils nous regardent avec un sourire moitié narquois et moitié attendri, qui signifie ceci : « A-t-il du nez, celui-là, d’être venu ! C’est un malin qui flaire les bons endroits ! »

D’ailleurs, il faut rendre justice aux Anversois : ils font consciencieusement les choses. Il s’agissait de fêter Rubens, et je te réponds qu’ils ne s’y ménagent point. Tout est baptisé, pour l’occasion, du nom de l’artiste national ; les murs étalent en tous sens, en toutes couleurs et dans toutes les langues, les six lettres flamboyantes de ce nom glorieux. On vend des cigares Rubens, des élixirs de Rubens qui sont de vagues « surinams » où l’eau brune de l’Escaut se mêle à des alcools problématiques, des nœuds de cravates ornés du portrait de Rubens avec le grand feutre traditionnel. Les rues, les maisons, les encoignures avec leurs pittoresques madones, les flèches des églises d’où s’envolent des carillons joyeux, les fenêtres voilées de transparents brodés, les baraques aux voiles couleur d’amadou qui filent le long du quai Van Dyck, les hôtels, les cafés, les estaminets flamands du port où l’on débite de la bière d’orge et les harengs salés, tout chante et acclame Peter-Pauwel Rubens !

S’il n’y a pas abus, il y a du moins obsession, et le samoyède qui tomberait ici sans être prévenu pourrait croire que le mot Rubens est, lui aussi, le fond de la langue brabançonne. Mais ce qui sauve tout, je te l’ai dit, c’est la sincérité. Nous avons, d’ailleurs, Kæmmerer et moi, sur les voyages, les mêmes idées que Théophile Gautier, ton père. À Anvers, nous sommes Anversois, comme nous serons demain Amsterdamois à Amsterdam ; c’est la seule manière de tirer profit de ce que l’on voit et d’être heureux sur les routes. Aussi, lorsque après avoir acheté un programme des fêtes à chacun des galopins qui nous les fourrent dans le gilet (et Dieu seul et Rubens savent s’ils sont nombrables !), après avoir accepté des petites bouquetières les fleurs encadrant des photographies de Rubens, et des marchands ambulants les couronnes de laurier surmontées d’un petit drapeau et traversées par un oiseau en sucre, si d’autres galopins et d’autres bouquetières nous imposent leurs marchandises, nous leur en prenons encore, nous leur en prenons toujours. Le Jardin zoologique annonce, en l’honneur de Rubens, une vente d’animaux féroces, superflu de sa richesse ; nous sommes capables d’acheter un lion, s’il le faut, et de témoigner ainsi notre admiration au grand Peter-Pauwel. Dans la rue Koolkaai, la plus pittoresque d’Anvers, une marchande de moules en plein vent voulait me faire goûter à ses beaux mollusques bleus ; comme je sortais de déjeuner, j’y avais certaine répugnance : le nom de Rubens vainquit tous mes scrupules d’estomac, et je fus récompensé par un bon sourire.

Donc Rubens est à toutes sauces, et il suffit à tous les plats, car c’est un fort grand homme, en effet. Mais dans l’usage que les Anversois font de son nom, ils arrivent à des résultats euphoniques tout à fait particuliers. C’est ainsi que nous sommes tombés en arrêt devant une affiche proclamant le Rubensbal ! Prononce le mot à haute voix pour en obtenir le caractère : Rubensbal ! Naturellement, nous sommes entrés à ce Rubensbal, qui est un bal populaire. Le plaisir et la bonne humeur y régnaient en maîtres.

Figure-toi une vaste salle, tellement basse de plafond qu’on a été forcé d’y pratiquer un trou pour que le violoncelliste puisse y tenir son instrument debout ; une partie du manche est perdue là dedans, enfoncée dans l’étage supérieur, de telle sorte que le musicien y plonge le bras et le ramène tour à tour, sans que l’on comprenne à quelle occupation il se livre. D’autres trous, également percés dans le plafond, forment des chapeaux d’air aux lampes de l’orchestre. Presque tous les instrumentistes ont des lunettes qui reluisent diaboliquement aux vacillations des lustres. On pénètre là pour la somme de vingt centimes, encore donnent-ils droit à un verre de bière de Louvain, que des garçons distribuent à la ronde. La foule est énorme. Mais ceux qui n’ont pas vu le Rubensbal ne savent pas ce que c’est que de danser. Les jupes tournent comme des volants de raquettes ; on s’empoigne au vol par la taille, on pivote frénétiquement, on se lâche, on tombe dans des bras ouverts, sur des poitrines dilatées par la joie, contre des visages rubiconds dont les yeux clignent et se ferment à demi. Souvent le hasard jette une danseuse aux bras d’une autre danseuse, et vice versa ; mais on ne s’arrête pas pour si peu. Nous avons vu de la sorte deux soldats valser longtemps ensemble, les regards au ciel, sans s’apercevoir de leur bévue. L’orchestre aux yeux luisants accomplit des prodiges de tapage et secoue tous les chapeaux chinois de la musique joviale. Un nuage de fumée s’épaissit peu à peu au-dessus des corybantes, et il masquerait leur bonheur aux yeux des mortels si de braves courants d’air n’y mettaient bon ordre. Si l’on s’amuse ainsi avant les fêtes, que sera-ce, grands dieux ! quand les carillons et les salves en auront ouvert le paradis flamand et ses annexes.

Le programme de cette kermesse de dix jours est très varié et tout à fait affriolant, car il garde un caractère intime, une couleur du cru, par où il se distingue des fêtes banales. On n’a rien fait venir de Paris, ni les fleurs, ni les lampions. C’est à peine si j’ai entendu parler de certains transparents énormes, demandés à M. Chéret, notre décorateur. Encore la ville eût-elle parfaitement suffi à cette besogne, car elle regorge de peintres. Je ne puis malheureusement rien te dire cette fois de ce concours de pêche à la ligne, lutte surprenante, et l’une des choses qui valent ce voyage d’Anvers. Nous l’attendons avec une angoisse que tu comprendras aisément, attendu que la plus féconde imagination n’arrive pas à se représenter ce que cela peut bien être : un concours de pêche à la ligne ! Quoique bizarre déjà, le concours d’animaux reproducteurs se dessine plus nettement dans notre esprit.

Tout l’intérêt en ce moment se concentre sur la cantate de samedi prochain, cantate de mille exécutants et chanteurs. Il y aura là un bruit prodigieux, qui s’entendra des campines de la Zélande et y fera mugir sympathiquement les vaches endormies. Le cortège historique est divisé, paraît-il, en trois parties : la première figurera les origines de la ville ; la deuxième mettra en scène ses grands hommes ; la troisième sera consacrée à l’exaltation générale de la gloire d’Anvers. Comme je n’aurai pas sans doute le temps d’y assister, je vais te mettre tout de suite au courant de la légende populaire dont les personnages formeront le char des origines.

Il y avait une fois, c’était du temps de Julius Cæsar, un affreux géant saxon qui s’appelait Druon Antigon, dit l’histoire. Il habitait précisément Anvers ; son burg dominait l’Escaut, sur les eaux duquel il exerçait un droit de péage tyrannique et sanguinaire. Les navires qui remontaient le fleuve étaient contraints de lui payer des rançons proportionnées à leurs chargements. Ce méchant homme était d’ailleurs l’indigne père d’une charmante fille nommée Octroie, selon les uns, et Douane, selon les autres. Elle était vêtue de vert glauque et ne marchait pas sans une pique, avec laquelle elle s’amusait à larder le pauvre monde. Quant à Druon Antigon, il coupait simplement, avec sa hache, les poignets aux navigateurs récalcitrants et jetait leurs mains aux anguilles de l’Escaut. La belle Octroie avait inspiré une violente passion à Salvius Brabon, gouverneur du Brabant, et officier de Cæsar ; mais celle-ci n’aimait que l’argent, et de tous les talents que pouvait posséder un jeune homme, elle n’appréciait que les talents d’or. D’ailleurs, en qualité de Saxon, le géant Antigon détestait déjà la race latine. Il refusa donc carrément de donner Octroie en mariage à Brabon, ce qui mit celui-ci dans une fureur abominable. Il résolut de se venger de ce coupeur de mains qui lui refusait celle de sa fille. Ayant embarqué sa légion sur des trirèmes, il traversa l’Escaut et vint assiéger le château d’Antigon. Le géant, aidé de sa fille, se défendit avec une grande intrépidité ; la belle Octroie, avec sa pique armée d’un crochet, faisait la besogne de dix soldats. Enfin le castel fut emporté. Salvius Brabon fit amener Antigon sur le sommet de la tour et lui renouvela ses propositions : « Veux-tu de moi pour gendre, lui dit-il, une fois, deux fois ?… — J’aime mieux mourir ! répondit Antigon. — Qu’on lui coupe la main droite à son tour ! s’écria alors le lieutenant de Cæsar. » Et quand cette main fut coupée, deux hommes la prirent et la jetèrent aux anguilles de l’Escaut, qui en déjeunèrent pendant deux jours, tant cette main était grande et gigantesque. La suite de l’histoire est facile à deviner : Brabon épousa cette Octroie, que d’autres chroniqueurs ont nommée Douane, et il en eut une multitude d’enfants, vêtus de vert glauque et armés de piques dont la race s’est répandue dans tout l’univers, et qui ont conservé le nom de leur mère. C’est même ce qui a induit en erreur quelques érudits qui ont voulu voir en Douane, non pas la femme, mais la maîtresse de Brabon, et soutiennent que Salvius était déjà marié avec la propre nièce de Cæsar.

C’est ce Salvius Brabon qui a donné son nom au Brabant, après l’avoir libéré du géant de l’Escaut ; il est représenté, jetant dans l’eau la main de son beau-père, sur la merveilleuse fontaine forgée par Quentin Metsys, véritable guipure de fer, que l’on voit à la place de la Cathédrale.