Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 3/De l’Escaut à l’Amstel et de Rubens à Rembrandt/Lettre II

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Lettre II


Samedi 18 août.

Ce soir, à huit heures et demie, les fêtes ont été ouvertes par l’exécution de la cantate de M. Peter Benoit.

La place Verte était merveilleusement parée et illuminée. Du reste, les Anversois excellent dans l’art de décorer les rues. Sans compter les drapeaux, dont les plus pauvres maisons tiennent à honneur d’être pavoisées, les trottoirs sont, sur toute la longueur, enguirlandés de draperies bariolées d’un effet riche et charmant. Les hampes des oriflammes alternent de trois en trois mètres avec des plants de petits sapins, pris dans les campines environnantes ; ces hampes sont elles-mêmes fleuries et supportent des écussons aux armes de la ville, ou affichent des devises flamandes en l’honneur de Rubens. Des lanternes de papiers multicolores courent dans tout cela, balancées par une bonne brise qui nous arrive de la mer. Les banderoles s’agitent, claquent gaiement sur les murs et vont éventer les bourgeois à leurs fenêtres. C’est sous ce dais mouvant que nous sommes arrivés à la place Verte. Quelle foule ! Toute la Belgique est là assurément.

Il suffirait d’avoir traversé cette assemblée énorme pour rester convaincu de l’affabilité flamande. Personne ici ne joue des coudes et ne bouscule ses voisins pour atteindre sa place. Les femmes sortent de là sans avoir leurs jupes froissées. Bruyante sans tapage et remuante sans désordre, la foule conserve une dignité dans la joie.

La place baigne dans la lumière ; le ciel est pur avec des profondeurs bleuâtres et mystérieuses que la flèche de la cathédrale semble interroger de son index silencieux. Elle s’estompe en gris clair sur l’ardoise du ciel ; par instants, dans la lanterne du clocher, une petite lumière apparaît, luisante : c’est celle du carillonneur de l’église, installé devant ses cloches, et prêt à jouer sa partie dans le concert qui se prépare. Les façades des maisons, à travers les arbres de la place, ont de beaux jeux de clarté. Je me souviendrai longtemps de celle que j’avais à ma droite, une belle demeure blanche qui étincelait comme de l’or pâle. J’apercevais un salon intérieur, plein de glaces miroitantes, de lustres constellés de fleurs dans des vases et de meubles de soie bleue ; tout y nageait dans une atmosphère d’ambre. Sur le balcon, trois jeunes femmes assises s’éventaient et riaient ; toutes trois blondes et diversement belles de cette beauté flamande, robuste et allègre, que Rubens, à mon gré, a trahie en l’exagérant, car elle n’a rien d’épique. Elles étaient vêtues de costumes clairs, rayés de noir et ornés de dentelles ; les roses des cheveux se reproduisaient au corsage. Quand elles se levèrent pour applaudir M. Peter Benoit, ce fut comme une personnification des trois Grâces d’Anvers.

D’ailleurs j’ai plaisir à le reconnaître, les femmes de la ville n’ont qu’à gagner à ces fêtes publiques qui les font sortir du gynécée. Non seulement elles sont fraîches et jolies, mais elles s’habillent avec goût, simplicité, et sans surcharge « province » d’ornements. La démarche seule laisse à désirer. Mais on ne marche bien qu’à Paris. La plupart des jeunes filles de la bourgeoisie appartiennent à diverses sociétés chorales et comme elles tenaient toutes leur partie dans la cantate, nous avons pu admirer à l’aise, sur l’estrade où elles étaient réunies, leurs grâces décentes et leurs carnations blanches. Devant cette estrade, on avait dressé une sorte de petite tribune en bois pour M. Peter Benoit, car il fallait qu’il pût être vu, non seulement de ses mille exécutants, mais de tous les spectateurs. Les journaux de la ville avaient prévenu le public que le silence était de rigueur pendant l’exécution ; du reste de petits placards sur lesquels les mots « silence ! » et « stilte ! » étaient écrits, avaient été cloués sur les poteaux. Aussi dès que le chef d’orchestre eut levé son bâton, on n’entendit plus que le bruissement des feuilles… Je n’irai pas jusqu’à tirer des conséquences politiques de cette observance unanime des Anversois pour les ordres de la municipalité, mais je te déclare que, en ma qualité de Français, j’en fus extrêmement édifié.

La cantate de M. Peter Benoit est une œuvre d’un grand labeur et parfois d’une portée musicale assez haute : à mon avis, trop de réminiscences la déparent. C’est ainsi que la phrase principale de la seconde partie est moins à son auteur qu’à Félix Mendelssohn et que nous y avons reconnu la marche nuptiale du Songe d’une nuit d’été. M. Benoit sait tirer parti des voix humaines et des contrastes que donnent leurs oppositions, mais son orchestration est plus maigre que de raison : elle ne joue pas toujours le rôle symphonique qu’on est en droit d’espérer de la science du musicien. La dernière partie contient un air fort heureux et trouvé : il était populaire le soir même et tout le monde le chantait, le sifflait, ou le fredonnait dans les rues. Le musicien en M. Benoit est trop indécis ; il flotte de l’opéra à la musique d’église et passe du sacré au profane sans crier gare et prévenir les gens. Son succès a été extrême ; le maire s’est élancé sur la tribune et l’a embrassé devant toute la ville, avec une bonne tape sur l’épaule, d’un caractère moins officiel mais plus fraternel. Pendant cette brave scène, si attendrissante, je songeais à notre pauvre Berlioz, qui, lui aussi, a fait de belles cantates, et qui n’a jamais été embrassé par personne au nom de la France.

Les vers de la cantate sont d’un poète fort estimé en Belgique, M. Julius de Geyter ; c’est d’un bout à l’autre un hymne à la gloire d’Anvers ; lauriers y rime à guerriers dans la mesure requise, et fort honorablement.

Mais le succès a été pour le carillonneur. C’est un admirable artiste que le carillonneur d’Anvers ; il a fait tintinnabuler ses cloches argentines avec un esprit et une poésie pénétrants. Dans ce silence solennel, où palpitait pour lui un public de 50 à 60.000 auditeurs, il remuait beaucoup mieux à lui seul les âmes anversoises que ses mille partenaires. J’ai vécu, grâce à lui, un bon quart d’heure dans le passé, et il m’a touché d’une inoubliable émotion. Il me semblait que du haut du grand clocher gris, tacheté d’une lueur tremblante, tous les échos de la joie flamande, tous les rires et tous les baisers ressuscitaient dans leur silence éternel, cherchant les lèvres roses et les yeux bleus qui ne sont plus, après les avoir enfantés. Je te donne cette idée pour ce qu’elle vaut de philosophie ; mais sois convaincue que si l’ange qui les recueille avec les parfums des fleurs et les chants d’oiseaux a laissé retomber sur Anvers les rires et les baisers des antiques kermesses, il y a eu ce soir assez de bouches ouvertes et d’yeux humides pour les recueillir et les perpétuer.