Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 4/Journalisme/IV

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IV

TROIS MILLIONS POUR UN ARTICLE


Ce fut à cette époque qu’il m’en advint une cruelle, plus ridicule encore peut-être, — j’héritai de trois millions.

Voici comment eut lieu cette sotte aventure.

Dans une de ces chroniques alimentaires où se boulange le pain, d’ailleurs bis, des poètes rebelles à la servitude et que j’enfournais déjà à manches relevées dans tous les moufles de la presse, j’avais — quelle imprudence ! — évoqué le bon génie à tête mécénique et de tradition perdue qui vient du ciel faire des loisirs rentés aux geindres las de l’écriture. Mon excuse était que je n’y croyais pas. L’appel était virtuel et théorique. Le munificent est un mythe, et, à y bien songer, je me suis convaincu qu’il n’a pas à intervenir dans nos démêlés avec la Démocratie. Notre négoce est à base de mort. Tout ce qui la retarde nuit à notre fonction sociale, vous voyez que je ne dis pas : divine.

Il m’en a cuit de l’oublier un jour. On m’a flanqué trois millions à la tête pour un vœu distrait échappé à ma fatigue. Il est encore à ma décharge que je revenais de Bruxelles un peu déconforté, n’ayant, en onze représentations thésaurisé sur mes droits d’auteur d’Herminie que 492 fr. 55 exactement.

Or donc, en cette chronique, je m’étais laissé aller, avant l’âge, à envier ceux qui, retirés de la lutte, peuvent réaliser à la campagne le rêve rustique des surmenés, y connaître la douceur des jours sans copie et, suave mari magno, y lire les livres ou articles des autres, comme on regarde des régates. Je n’avais pourtant alors que vingt ans de journalisme militant, ce qui est peu pour un Sisyphe de carrière, et mon ouf était fait pour offenser les dieux. Je l’ai racheté par vingt-cinq autres années de polygraphie volante et, comme vous voyez, j’expie encore.

Pourtant, il n’était pas outrecuidamment ambitieux, mon hoc erat in volis de retraite. Je n’ajoutais au carré de choux que la saucisse, avec autour, comme dit Goncourt, les bonnes bêtes philosophiques de l’Arche diluvienne, le chien, le chat et les volailles, compagnons doux, du commerce desquels la clémente nature vivifie les solitudes humaines. Encore aujourd’hui c’est au plus si, passé grand-père, j’y voudrais le surcroît d’un crédit illimité chez le marchand de joujoux de la ville la plus proche. Ma dernière copie serait pour l’acquérir. Mais venons à mon héritage.

Voici d’abord la chronique fantaisiste qui me le décrocha de la lune, ce fut le Gil Blas qui l’édita.


« Je rencontre souvent des personnes tristes qui me demandent pourquoi diable ! je suis gai.

— C’est, leur réponds-je, qu’un oncle que j’adorais est mort, et que j’en hérite.

Alors, elles s’en vont satisfaites, ce par où je vois qu’elles ont, de la gaieté, les idées qu’il en faut avoir.

La vérité est que, je n’ai pas d’oncle et que, si j’en avais un, il serait probablement à ma charge. Je l’aimerais tout de même, s’il était aimable, et je ne serais, de son vivant, ni plus ni moins gai qu’après sa mort. Et, cependant, il doit être doux d’hériter, ainsi du moins que je me le figure, je veux dire pour le talent qu’on croit avoir et en récompense du plaisir que ce talent a procuré à un lecteur inconnu. Ces choses arrivent ! Plusieurs de mes confrères ont eu cette joie d’être libérés du collier de misère par des dilettantes de lettres généreux qu’ils n’avaient même pas à pleurer. Et ça, c’est l’idéal du genre. Oui, l’on en cite quelques-uns d’entre nous à qui des connaisseurs célibataires ont laissé vingt-cinq mille livres de rentes, pour rien, pour le plaisir. Ah ! j’en cherche un !…

En général, cette aubaine n’échoit qu’à des écrivains politiques — ou à des musiciens. Pourquoi ? On n’en sait rien même chez les notaires. Si la musique adoucit les mœurs, la politique les enrage. Mais il paraît que l’on n’a d’oncles qu’à ce prix dans les Amériques du rêve, j’entends d’oncles honoraires dont on soit le neveu posthume. Il faut gueuler, d’une façon ou d’une autre, mais gueuler en somme. C’est très cher, ces successions gratuites !

On a souvent conté l’histoire de ce compositeur au nom arabe qui, un matin, où il ne savait plus à quel éditeur offrir ses bémols, se trouva, pour une chanson à l’Alsace, possesseur d’un magot de cent mille ! Elle avait fait pleurer, cette chanson, un bon compatriote de M. Antoine (de Metz) et l’excellent homme n’avait rien trouvé de mieux à faire que d’en coucher l’auteur sur son testament. Contez, contez, Shéhérazade !

Jules Vallès, que j’ai beaucoup aimé et admiré davantage encore, car c’est, avec Diderot, le plus vivant écrivain de notre langue, Jules Vallès avait hérité, lui aussi, d’un Auvergnat enthousiaste, son compatriote. Cet homme du Puy-de-Dôme l’avait, en expirant, doté de sept mille livres de rente, et c’est là dessus que le proscrit vivait à Londres quand je l’y allai voir. Quand on pense que quelques mois auparavant on osait l’accuser d’avoir voulu brûler le Grand Livre ! mais c’était certainement à ses opinions politiques qu’il avait dû la chance de cette petite fortune, et non pas à son génie de styliste. Car en Auvergne !… Du reste, il ne voulut jamais s’expliquer là-dessus avec moi.

— Voyons, lui disais-je, c’est pour ton écriture, dis ?

— Tu t’en ferais mourir, s’écriait-il malignement, et il éclatait de rire. Mais je n’en obtenais pas davantage. Si Séverine en sait plus long que moi sur cet héritage de Vallès, elle devrait bien me rendre l’espérance. Je ne demande qu’à croire aux oncles littéraires — fussent-ils Auvergnats.

Car j’arrive tout doucement à l’âge où l’utilité d’écrire cesse de se démontrer clairement, et il y a des heures où je vendrais volontiers mon silence à mon siècle pour ce qui fait qu’on peut aller vivre à la campagne, y emporter le cher fardeau des affections acquises et y fumer le calumet de paix, entre deux chiens, dans une cheminée où grésille la saucisse. Ces heures dont je vous parle sont précisément celles où le plus grand philosophe de l’humanité me paraît avoir été l’acteur Lepeintre jeune.

Oui, ce Lepeintre jeune m’extasie. Voici d’ailleurs pourquoi : Toutes les fois qu’on lui soumettait un problème difficile, soit social, soit politique, soit littéraire ou autre, il commençait par se frotter le nez, geste d’incertitude, et enfin il nasillait, dit l’histoire :

— Et si je m’en allais ? ! ! !

Ah ! c’est la solution ! Que nous sommes fous d’en chercher d’autres ! S’en aller, tout est là, et peut-être n’y a-t-il pas autre chose, surtout lorsque l’on a, depuis près d’un quart de siècle, semé la cendre des paroles sur les jachères. Et si je m’en allais ?… Mais il faut pouvoir.

Ne se trouvera-t-il pas, parmi les aimables correspondants qui, chaque semaine, m’accablent, soit d’injures, soit de compliments, une personne vénérable et bonne, assez pitoyable à notre métier de cheval aveugle tournant la meule, pour élire en moi son neveu à héritage ? Il s’en perd tant, de ces fortunes ! Chaque année, le Journal officiel dresse la liste de celles qui tombent dans le gouffre sans fond de l’État, et c’est à pleurer de voir combien il se gaspille de bonheur sur la terre. La moitié de ces fortunes suffirait à imposer silence à tous les poètes poétants d’un temps où tout rime, et tu t’évanouirais, lugubre théorie des désespérés du passage Choiseul ! Oh ! comme je me tairais, mon Dieu !

L’autre soir je lisais Voltaire, car que lire, tant on écrit, et je tombai sur ce passage :

« Après avoir réfléchi à soixante ans de sottise que j’ai vues et que j’ai faites, j’ai cru m’apercevoir que le monde n’est que le théâtre d’une petite guerre continuelle, ou cruelle ou ridicule, et un ramas de vanités à faire mal au cœur !… Les hommes sont tous Jean-qui-pleure et qui-rit ; mais combien y en a-t-il malheureusement qui sont Jean-qui-mord, Jean-qui-vole, Jean-qui-calomnie, Jean-qui-tue !… Il y a des aspects sous lesquels la nature humaine est la nature infernale. On sécherait d’horreur si on la regardait par ces côtés !… »

Je fermai le livre et j’écoutai, les yeux clos sur mon rêve, grésiller la saucisse, tandis que se posaient sur mes mains deux museaux humides de braves bêtes, aimantes, honnêtes et fidèles. Que pensez-vous de ce tableau de la vie par Voltaire ?… Et si je m’en allais !

Aussi, je vous l’avoue, il serait le bienvenu entre tant de Jean-qui-mord, de Jean-qui-vole et de Jean-qui-tue, celui qui me dirait : « Moi, je suis Jean-qui-teste ! » Et qu’il vienne d’Auvergne ou d’Alsace, il n’aurait rien à craindre de mes dispositions pour lui et pour son legs : j’hériterais admirablement ! J’hériterais sans broncher, avec ou sans conditions, et respectueux même des codicilles. J’hériterais sans peur aussi, sûr d’avoir mérité cette gloire. J’hériterais enfin comme si j’étais son neveu naturel.

Car, en ces aventures, voyez-vous, le hasard est extrêmement bête. Avec ses gros lots, qui vous assomment comme tuiles d’or, il opère lourdement et sans discrétion. On ne sort plus de la stupeur où vous plonge l’aérolithe sur le crâne. Combien hériter est plus doux ! On a « fait » un Mécène.

C’est de la bouche d’un connaisseur que sort l’arrêt qui vous crie : « Assez ! Tu as assez parlé pour ne rien dire, et ton travail est accompli, dans la ville des sourds. Va te promener et livre au vent ta chevelure incurablement grisonnante ; tes yeux fatigués par les lampes, et ta main convulsée par le tremblement de l’écriture. La nature te réclame et te sonne l’heure bénie des choux à planter. Tais-toi, bavard, et vis ! Je te rachète !… » Quel Dieu, ô Mélibée, celui qui me ferait ces loisirs ! Hélas ! où est-il ?

Vous êtes-vous demandé ce qui doit se passer dans la cervelle d’un vieux perroquet de cent ans, hérissé sur son perchoir par la mort prochaine, déplumé misérable, quand il cherche à comprendre ce que peut bien signifier le : « As-tu bien déjeuné, Jacquot ? » prononcé par lui pendant un siècle ? Ce problème est celui de tous les écrivains parvenus à la maturité. Qu’est-ce qu’ils ont dit depuis qu’ils écrivent ? Des mots, des mots !…

Oh ! par ces temps de millions faciles, si vite gagnés, si tôt perdus, qu’une divinité favorable place ce numéro du Gil Blas sous les yeux d’un homme sans famille et ne sachant que faire de sa fortune. Il y en beaucoup plus qu’on ne l’imagine, et il ne m’en faut qu’un, mon notaire vous le dira. Je n’exige pas qu’il se suicide ; non. Je l’aime déjà trop pour cela, sans le connaître. Qu’il songe cependant qu’il lui est impossible de vivre exagérément s’il veut que je profite de son bienfait, car tant qu’il vivra je serai forcé de continuer d’écrire, et c’est justement ça qui m’embête.

Du reste, si ce n’est pas à moi qu’il le lègue, son million, ce sera donc à l’Académie ? Elle est bien assez riche, et elle a Chantilly, c’est-à-dire de quoi grésiller des saucisses pour toute la Société des Gens de Lettres. Or, vous voyez celui qui ne demande qu’à en sortir, à briser sa plume, et à savoir enfin pour qui, pour quoi et pour qu’est-ce il a, pendant vingt-cinq ans, rabâché sur son perchoir l’« as-tu déjeuné, Jacquot ? » des publicistes.

Si j’héritais, si j’héritais, on ne me lirait plus et je lirais les autres. Je réaliserais le rêve de Flaubert et de tous les vrais écrivains de race, je jouirais les délices de l’inédit, si j’héritais ! »


Une huitaine de jours après l’article, le facteur de ma rue, fonctionnaire d’ailleurs idéal qui faisait son service en chantant La Marseillaise, comme les réparateurs de fontaines, me jeta dans ma boîte un pli timbré et daté de l’Asie Mineure, soit de Smyrne. Sauf Homère, qui y est un peu né, — encore est-ce douteux, surtout s’il n’a jamais existé, comme on l’assure, — je ne connaissais personne dans cette perle de l’Ionie, ne l’ayant d’ailleurs jamais vue que sous description de voyageurs poètes. Je crus d’abord, car on a son petit orgueil, à l’une de ces demandes d’autographes dont l’entreprise enserre les cinq mondes et je jetai, inouverte, la lettre au panier. Le chiffonnier me la rendit le lendemain, tant il était honnête. En voici la teneur et je n’y change pas un mot :

« Monsieur,

« J’ai lu votre article du 21 mars, intitulé : « Si j’héritais. » Que votre vœu soit exaucé.

« Je suis un malheureux vieillard qui n’en a pas pour longtemps.

« Le ciel a voulu que toutes les affaires que j’ai entreprises fussent couronnées de succès. Ma fortune, que j’ai acquise à la sueur de mon front, pour ne pas faire pendant à celle de M. de Rothschild, n’est pas à dédaigner non plus. J’ai cent cinquante bonnes mille livres de rente, que je vous lègue, et qui vous permettront, j’espère, de grésiller non pas une mais plusieurs saucisses entre deux museaux humides de braves bêtes, comme vous le dites avec tant de passion.

« Mais hélas ! plût au ciel qu’à la place de cette fortune qui ne m’a à rien servi j’eusse une petite dose de cette gaieté dont vous paraissez si abondamment pourvu ! Malheureusement, c’est trop tard. Je sens que mes jours sont comptés. Seul au monde et sans famille, je puis vous dire en toute sincérité que je n’ai pas eu jusqu’à présent une seule goutte de vrai bonheur. Toute ma vie n’a été qu’un long rêve de tristesse.

« Je n’ai pas l’honneur, monsieur, d’appartenir à votre nation, quoique je chérisse votre pays à l’égard du mien. Dans tous les événements qui se déroulent chez vous, j’assiste par la pensée, sinon par la matière, et je prends une part aussi vive dans les questions touchant la prospérité de votre pays que le meilleur des patriotes.

« Mon testament par lequel je vous constitue mon unique héritier sera déposé au Consulat de France de cette ville et je sens que vous n’en attendrez pas longtemps l’ouverture.

« Inutile de vous dire le nom de celui que vous ne connaissez pas mais que vous bénirez un jour.

« Puisque avec la fortune le bon Dieu n’a point voulu me donner votre gaieté, je vous la lègue et qu’elle serve au moins à redoubler votre verve.

« Un ami affectueux des gens de lettres. »

J’en avais sur les doigts, la leçon était verte et la blague bien faite. Rien de plus turc que le style de la lettre ; pas le plus petit mot pour rire, même entre les lignes, et l’Asiatique ignore l’ironie. L’ami qui me décochait le dard, au début de l’avril, où le printemps revient d’exil, avait assurément hanté chez l’Ottoman. Toutefois, comme on approchait de l’une de ces quatre fêtes du dieu Terme, dont la double déception de l’Odéon et du Parc m’éteignait un peu les lampions, je n’imaginais pas le camarade, que dis-je, le confrère, qui fût assez féroce pour se rigoler d’un nid d’alouettes en alarme sous le vol planant du vautour. Restait les ennemis, mais je n’en avais plus, ni à Paris, ni à Bruxelles, ils étaient dûment morts de joie. Je ravalai donc mes trois millions dérisoires, et ne montrai la lettre testamentaire qu’à celle qui, de moitié dans mes biens et mes maux, avait le droit de les connaître. À ma vive surprise, elle prit l’olographe smyrniote et gravement l’enferma dans son secrétaire.

— Mon père croyait aux Turcs, me dit-elle.

À deux ou trois années de là, au cours d’une causerie avec Alexandre Dumas, je me vis amené à lui parler de mon poisson d’avril. — Les munificents, nous contait-il, sont beaucoup moins rares qu’on ne pense. Sans parler des legs à l’Académie, nombre d’artistes en ont reçu directement et individuellement d’admirateurs opulents. Je suis du nombre, j’attire le donateur. J’ai même refusé des héritages. — Il disait vrai, et il nous cita des exemples contemporains, Saint-Saëns, Paul de Cassagnac, Jules Vallès, l’astronome Flammarion et ce chansonnier au nom étrange de Ben Tayoux qui, pour une chanson Ah ! rendez-nous l’Alsace et la Lorraine !… avait écopé de la tuile de cent mille d’un patriote vosgien expiré. — J’ai bien failli, fis-je en riant du souvenir, devenir le Pyrrhus d’une tuile d’or plus lourde encore. Et comme je lui narrais mon aventure turque :

— Vous avez tort d’en rire et plus encore de n’y pas croire peut-être. Il y a à Smyrne une colonie française très au courant des choses de Paris et fort boulevardière. Avez-vous au moins gardé la lettre ? Confiez-la-moi, je l’étudierai à la loupe du graphologue et je vous le dirai, moi, s’il y a mystification ou non. L’écriture ne m’a jamais trompé.

Le lendemain, Dumas me rapportait le document. — Il n’y a pas à hésiter une minute, m’assura-t-il, écrivez dare-dare au consul de France à Smyrne. Je vous avance les trois millions, si vous voulez.

Mon Dieu, que l’argent rend bête ! J’écrivis, moi, Caliban ! au consul, à Smyrne, et n’eus point de réponse. Ou le munificent vivait encore et il avait changé d’avis, ou il était mort en oubliant de déposer son testament chez notre chargé d’affaires, car d’autre hypothèse, je n’en concevais pas. J’ai toujours eu une foi entière en la parole d’Alexandre Dumas et la graphologie est une science positive. — Mon cher ami, m’expliquait-il, voici ce que je crois… Mais d’abord êtes-vous bien sûr de n’avoir pas, dans votre lettre au consul, refusé brutalement l’héritage ? Je vous connais, vous adorez la littérature et vous avez craint d’être obligé de ne plus vous tuer à la copie. Si ce n’est pas ça, voici. Le munificent est un vieillard solitaire et sans famille, il se sera laissé capter par une servante maîtresse qui vous a supplanté. Il fallait courir à Smyrne au reçu de la lettre. Il vous attendait !…

J’avais totalement oublié « l’oncle de Smyrne » — nous le désignions sous ce nom homérique en famille — lorsque les hasards de la vie parisienne me mirent en rapports avec le docteur ès occultisme Papus, alors dans le plein de sa prédication théurgique. Je ne demandais qu’à me convertir à la magie, quoique, dans un premier essai d’initiation, à Genève, le célèbre Home m’eût trouvé le nez parafluide. Un poète qui ne serait pas un tantinet spiritualiste ne serait pas un poète. Je me prêtai donc d’autant plus volontiers aux épreuves de Papus que ce sorcier est le plus aimable des hommes d’esprit et qu’il a le sabbat discret. Il m’avait amené un jour un médium fort curieux en ceci que, maladif, et faible à ne pas tenir debout, il semblait un écorché vivant et attestait en outre d’une ignorance de troglodyte. — Il ne sait ni lire ni écrire, me dit Papus, c’est, à l’éveil, l’Agnelet de Pathelin, il n’oppose à la vie que le bée moutonnier de l’homme sauvage. Mais sa puissance de seconde vue en laisse à la fable du lynx. Du reste que voulez-vous savoir ? — Et d’un seul regard il l’endormit sur un canapé. La fille de Théophile Gautier était allée prendre la lettre dans son secrétaire et elle l’avait remise sous son enveloppe jaunie au sujet hypnotisé : — Qu’y a-t-il là-dedans et que voyez-vous ?

Le médium sourit d’abord d’un air niais, puis, les yeux clos, béatement, il soupira : — De l’argent, beaucoup d’argent. — Va, fit le docteur, trouve celui ou celle qui a écrit cette lettre.

Le sujet eut un mouvement de révolte contre le voyage imposé. Sa respiration se fit courte, comme oppressée par le roulis d’un navire. Puis il se calma, et il dit : — Je vois une ville très grande, entre la montagne et la mer. Des bateaux en quantité. Les maisons trempent dans l’eau. Les plus hautes ont des toits comme… comme des melons, d’autres comme des lanternes ; les basses sont toutes petites, blanches, blanches… Elles me font mal aux yeux. Des hirondelles entrent, sortent, tournent autour, elles partent, elles vont venir.

— Cherche la maison où la lettre a été écrite, ordonna Papus doucement.

— C’est là, fit le visionnaire, la bleue. Elle est carrée avec des colonnes en pierre transparente comme du verre. On monte six marches. Je suis dans la cour. Il y a une fontaine entourée d’arbres comme des plumeaux, puis un jardin derrière, à travers une porte ronde.

— Vois-tu quelqu’un dans le jardin ?

— Non, dans la cour. Trois personnes, une fille très brune, un petit garçon et un vieux monsieur à barbe blanche. L’enfant joue dans la fontaine. Sa mère le gronde. Elle a l’air méchant, la femme, oh ! oui. Le vieux lit un journal. Il rit.

— Quel journal ? Son titre ? Épelle.

— G. I. L. B. L. A. S.

— Regarde bien, l’article qui le fait rire, comment est-il signé ?

Et le troglodyte épela le nom sous lequel je chroniquais depuis deux ans au périodique.

Ainsi il avait, cet Alexandre Dumas, deviné par la graphologie l’aventure de mon héritage. Le munificent m’avait été enlevé par la fille brune à l’air méchant et surtout par l’enfant de la fontaine et j’avais été le neveu provisoire d’un Géronte d’Asie Mineure !

Je l’échappais belle, — avec ces trois millions je n’aurais plus fait que des vers.