Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 4/Les dessous de la tunique

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LES DESSOUS DE LA TUNIQUE



VÉNUS NOIRE ET VÉNUS DE CIRE


Poulet-Malassis ne se contentait pas d’être un éditeur de la grande lignée des Elzévir, des Plantin et des Didot pour qui nulle pièce d’art ne vaut un livre parfait. C’était en outre un dilettante de lettres et il se ruina délibérément à publier les poètes d’élite qu’il aimait : ces poètes, d’ailleurs, n’étaient rien moins que Théophile Gautier, Charles Baudelaire, Leconte de Lisle et Théodore de Banville, ceux qui restent et grandissent dans le recul du siècle dix-neuvième.

Je me rappelle les longues stations que je faisais, rhétoricien féru de gloire, devant la vitrine de sa librairie, rue de Richelieu, au coin du passage Mirès, pour y voir, de face ou de profil, l’un de ces maîtres de la très sainte rime, et j’ai longtemps gardé un croquis de calepin où j’avais dessiné, sur le vif, un Baudelaire causant avec Charles Asselineau dans le fond assez sombre de la boutique.

Plus tard, en 1875, à l’occasion d’une plaquette sur Théophile Gautier peintre, qu’il m’édita, je fis connaissance avec Poulet-Malassis dans le rez-de-chaussée qu’il habitait alors rue de Grenelle, au numéro 56, au coin de la fontaine de Bouchardon et qui, si ma documentation est exacte, avait été occupé précédemment par le poète de Rolla. Depuis longtemps il était hors du commerce, et pour cause, et il n’éditait plus qu’en chambre, sous le couvert de quelques libraires détaillants et bibliophiles, mais il était resté dévot à ses auteurs, et sa plus vive joie était d’égrener les souvenirs qu’il en avait. Donc, un jour que je lui contais mes extases d’apprenti devant feu son étalage lyrique, comme aussi mon regret d’avoir égaré mon croquis de Baudelaire d’après nature : — Pauvre Baudelaire, soupira-t-il, était-il assez malheureux !

— Comment, malheureux ?

— Oui, reprit-il, c’était le temps où il battait son plein de cocuage.

— Vous dites ? fis-je, croyant que la langue lui avait fourché.

— Le secret n’est plus à garder, et vous avez bien entendu. Personne n’échappe au sort de Molière, ou plutôt au sort qui nous a valu Molière, et les plus illustres poètes y passent, comme les autres, eussent-ils fait Les Fleurs du Mal ou… chut… celui-là vit encore. Et pourquoi voudriez-vous qu’ils fussent indemnes d’une fatalité qu’ils attirent eux-mêmes et dont ils tirent des accords immortels ? Qu’eût été Musset sans le médecin de Venise ? L’auteur de la Ballade à la lune, soit peu de chose. Mais le médecin vint et Musset put s’intituler : l’Enfant du Siècle. Ça y était.

— Ah ! mon dieu, Malassis, quelle théorie émettez-vous là ? C’est l’éditeur qui parle, je pense ?

— L’éditeur aussi, sourit-il.

Et voici ce qu’il me conta :

Ce qui rendait Baudelaire si malheureux, ce n’était pas de l’être, mais de l’être au profit d’un artiste capillaire.

— Sa mulâtresse, Jeanne Duval, l’enfant sœur qu’il avait ramenée des colonies et en qui il voyait sa muse, aimait d’amour un merlan et elle nageait à Cythère avec ce gade. Le poète, qui le savait, en ressentait une humiliation profonde, et, de tous les frissons nouveaux qu’il a, selon Victor Hugo, créés, celui-là était le plus satanique.

— Concevez-vous cette honte, cher ami, me disait-il, un garçon coiffeur, d’ailleurs parfaitement niais et quelconque d’attraits, et cela parce qu’il lui démêle la tignasse ? Molière au moins, bourgeois avéré, l’était, lui, fait par des marquis, mais moi, Charles Baudelaire, un raffiné, un mandarin, je succombe à un « peluquero », et de la rive gauche encore ! C’était bien la peine d’aller la choisir aux îles !

Et il entrait en des transports de rage où son dandysme même sombrait avec toute sa haute culture. En vain le fidèle Asselineau s’évertuait-il à le calmer par des comparaisons prises dans la profession même. — Maître, lequel vaut mieux pour un grand artiste tel que vous l’êtes, de devoir son sort fatal à un coiffeur ou à un critique ? — Oui, le critique est pire, mais un frise-toupet tout de même ! — Et nous dissertions sur la nuance, philosophiquement, dans ma chère librairie.

Une fois, en pleine rue, carrefour de la Croix-Rouge, il la reconduisit sous une telle volée d’invectives poissardes, que je dus, sur un mot de sa main, aller le réclamer au poste. Les passants et les sergots l’avaient pris pour un dément en rupture de camisole.

Ce Baudelaire de Poulet-Malassis ne ressemble guère, il faut le reconnaître, au quaker haut boutonné, à l’humeur pince-sans-rire de sa légende. Mais si le merlan est troublant, la merluche l’est moins peut-être, surtout pêchée aux Antilles. C’est de l’éternel féminin plus foncé et un peu crespelé, mais sans plus, du type Joséphine, hélas, sire ! Jeanne Duval avait proprement horreur de son chantre, elle n’en appréciait que l’escarcelle. Ce que m’en apprit sur ce sujet l’éditeur des Fleurs du Mal a été corroboré depuis par Charles Toubin, mémorialiste bisontin, qui paraît avoir été des amis du maître. Dans ses Souvenirs d’un septuagénaire, cet auteur n’hésite pas à taxer la créole du double péché de retape et de tape. Il s’appuie moins d’ailleurs sur ses renseignements personnels que sur une correspondance de la « Vénus Noire », tombée à la mort de son fils, entre les mains de la générale Aupick et que cette pauvre mère lui communiqua en 1868. — « La « Vénus Noire », écrivait-elle à Charles Toubin, l’a torturé de toutes les manières. Que d’argent elle lui a dévoré ! Dans ses lettres, et j’en ai une masse, je ne vois pas un mot d’amour. Si elle l’avait aimé, je lui pardonnerais peut-être. »

xxxxxMon enfant, ma sœur,
xxxxxSonge à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !…

À relire les vieilles notes qui me servent à fixer ce souvenir, l’étonnement me vient que, depuis tant d’années, on n’ait pas encore songé à mettre en lumière ladite correspondance de cette Jeanne Duval avec son lamentable « miché », puisqu’il n’était que cela pour elle. Il y a là, pour les amateurs du genre nécrophore, un « Elle et Lui » et des « Lui et Elle » qu’ils négligent, et l’intérêt du peluquero de Baudelaire n’en laisse rien à celui du pagello de Musset. Il l’emporte même par la qualité. Que dis-je, j’y sens de la conférence, avec projections des Antilles et récitations de poésies congruentes par de bons diseurs, s’il en reste, et il en reste.

On ne saurait trop farfouiller les dessous de la tunique de Nessus dont l’éternelle Déjanire revêt les Alcides du génie.


Je signale la pareille opération de librairie à faire sur le cas d’Henry Murger, dont, le même jour, et par rapprochement d’idées, Poulet-Malassis me désossa le poème. Il me dévoila la vérité vraie, car la littérature n’est que de la vérité fausse, et le document humain de cette Mimi qui avait fait sangloter ma jeunesse, et dont le trépas, qui ne fut qu’un décès, illusionne encore les abonnés de l’Opéra-Comique.

— Non, me dit l’éditeur des poètes, la Mimi de Murger n’était pas la grisette touchante sortie du crâne du bohémographe. Je l’ai connue, elle aussi, et je l’ai vue plus d’une fois chez lui, rue Mazarine, au deuxième étage de la maison qui forme l’angle de cette rue et celle de Buci — ceci pour la plaque commémorative. C’était Théodore (de Banville) qui me menait en visite chez le poète, lequel, à la vérité, ne l’était guère, du moins à mon avis. Mais Michel Lévy lui avait acheté et payé cinq cents francs la propriété des Scènes de la vie de bohème et on ne vit pas longtemps, même à deux, sur cinq cents francs. — Cher ami, me disait Théodore, qui était bon… comme la lune, on en boit trop en ce moment chez ce charmant Murger, trop, de l’eau glacée de l’Arétuse ; allons lui porter une outre ou deux de ce jus de pampre que presse le divin Bacchus. Vous êtes éditeur, c’est votre fonction terrestre.

« Mimi était mariée. Je pourrais vous dire, s’il ne vivait encore, le nom de l’honnête menuisier qu’elle portait à l’état civil. Elle s’était séparée de lui à l’amiable, c’est-à-dire à peu près comme Baudelaire à la Croix-Rouge d’avec la Vénus Noire, et pour les mêmes raisons. Elle avait la tête trop forte pour le buste, des cheveux blond châtain, et de grands yeux bleu pâle un peu éteints par la phtisie qui la rongeait, aidée à la corrosion par la noce, n’en doutez pas une minute. Son teint en rendait à la cire. Vingt-quatre ans à cette époque.

« Elle mourut à l’hôpital de la Pitié, dans le service du docteur Clément, section des tuberculeux, où Murger fut forcé de la laisser aller. Il gagnait alors trente francs par mois au Corsaire et ne trouvait à en économiser que les deux sous du bouquet de violettes qu’il lui porta fidèlement tous les jours, jusqu’à sa rentrée dans le sein miséricordieux du Grand Tout. »


Ainsi parla Poulet-Malassis.

Et je pensais en le quittant qu’il m’en avait trop appris peut-être, que tout flacon est bon qui verse l’ivresse et que les arbres en fleurs de l’illusion ne gagnent rien à être effeuillés. Vénus noire ou Vénus de cire, belle menuisière, belle ferronnière, c’est tout un devant la loi du législateur de l’antagonisme attractif des sexes. L’« objet » naturaliste des poètes, comme il défie l’enquête, la repousse. La science du pagellisme est bête, et il n’y a en fait de vrai humain que l’allégorie du serpent, de l’arbre et de la pomme, le serpent fût-il légion, comme dans le cas des deux poètes.

Je ne revis plus Poulet-Malassis, qui, d’ailleurs, mourut fort peu de temps après, mordu par un autre genre de pagellisme, et même de « peluquerisme » auquel ma philosophie se refuse. L’éditeur de nos plus grands lyriques avait versé à la politique. Il publia une édition, revue et augmentée, des Papiers secrets des Tuileries dont l’augmentation lui sonnait une crise mortelle de naturalisme démocratique foudroyant. Il y révélait, sous couleur de vérité vraie, que l’un de ses plus illustres poètes avait régulièrement touché, malgré ses opinions républicaines, une pension alimentaire sur la cassette impériale. Je suis de ceux pour qui cette contradiction apparente n’enlève rien à sa gloire et en ajoute un peu à l’Empire. Mais à quoi bon lever ces dessous de la tunique ?