Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1/Deuxième partie/XII

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XII

À ROSEBOIS


La plupart des artistes de la maison Glaize, rue de Vaugirard, se trouvaient déjà, ou se retrouvèrent bientôt à Rosebois sous l’aile maternelle de l’excellente femme que tous aimaient. Outre ses deux fils, Léon et Ferdinand, la table hospitalière réunissait leurs amis les meilleurs et leurs plus fidèles camarades dont le plus jeune, assurément, était le vieux peintre philosophe qui la présidait. Il ne fallait rien moins que les désastres sans nom de la patrie française pour assombrir ce radieux optimiste qui cherchait des raisons logiques à toutes choses et les trouvait toujours dans l’ordre de la nature.

— Non seulement, disait-il de la voix lointaine que Pythagore devait avoir du rideau derrière lequel il endoctrinait ses disciples, non seulement tout s’explique, mais tout s’excuse, et l’on peut dire qu’en morale historique il n’y a pas de crime. Dans révolution, ôtez l’r et vous avez évolution, c’est Proudhon qui le remarque. Les faits les plus extravagants deviennent normaux par cela seul qu’ils sont accomplis ; on les appelle alors des faits acquis, et on table dessus pour ratiociner jusqu’au prochain démenti jeté aux sages par d’autres événements extraordinaires. Brutus assassinant César sous la statue de Pompée, en plein Sénat, est monstrueux ou héroïque, au choix, selon l’opinion qu’on a de l’art de gouverner les hommes. Voici mon fils Léon qui est peintre d’histoire. S’il traite le sujet à sa manière, son Brutus aura le geste d’un sacrificateur auguste, prêtre de la liberté. Si c’est moi, tout l’intérêt du tableau se portera sur les sénateurs et l’expression diverse de leurs sentiments. Nous serons dans la vérité tous les deux, si la peinture est bonne, car tout est là, la peinture est-elle bonne ? Il n’existe que la peinture. Vive la peinture, messieurs !…

— Et les dominos, tu oublies les dominos, Glaize, interjetait la chère patronne, et elle en versait un jeu devant lui.

Il les touillait, frénétiquement comme l’avare fricasse son or, et les parties s’enchaînaient interminablement, tueuses de temps et de soucis

Il n’y avait qu’un rival sérieux, et c’était Kæmmerer, flegmatique Néerlandais, méticuleux et coordonné, qui se targuait de n’avoir jamais gardé un double-six et le passait, en effet, comme une muscade. La maman, éternellement distraite, ne cessait ou de manquer son tour ou de le devancer.

— Et c’est comme ça depuis quarante ans, s’éplorait comiquement le philosophe.

Léon était embarrassé. L’embarras de Léon aux dominos était fondamental et notoire. Nous en avions fait une cantate :

Léon ne sait pas que mettre,
Léon est embarrassé.

que nous entonnions en fugue, comme Frère Jacques, jusqu’à ce qu’il se décidât à poser « n’importe quoi». Je n’ose dire à quel point j’étais mazette à ce jeu, comme à tous autres, du reste, et quel génie j’usais et épuisais à multiplier les pataquès. Aussi passai-je au plus tôt la main soit à Ferdinand, occupé à laver dans la serre voisine ses épures d’élève tire-ligne, ou à Émile Pinchart, adonné aux exercices légers de l’aquarelle.

Émile Pinchart, au nom prédestiné, car le pinchart est un tabouret d’atelier, était, de l’aveu même de ses camarades, le plus doué des élèves de Gérôme, et peintre jusqu’au bout des ongles. On s’arrachait ses esquisses, merveilles de coloris, transparentes, harmonieuses et d’une finesse de ton sans égale. Nous les suspendions sur les murs comme on fait des crépons japonais pour en avoir sans cesse sous les yeux la joie professionnelle et le document de la palette. Il me reste encore incompréhensible qu’un pareil artiste n’ait pas pris dans l’École contemporaine la place à laquelle tous les dieux le poussaient et qui était celle d’un Watteau nouveau. Ils me sont témoins dans l’Olympe que j’ai fait de mon mieux du moins pour les y aider.

Il avait été ouvrier encadreur, gagnait sa vie à ce travail, et comme il était tenu d’y consacrer sa journée entière, il prenait sur la nuit pour peindre, au clair de lune, dans son galetas. Je lui avais été acquis dès d’abord par une sympathie dont le critère m’a rarement trompé, plus instinctive que raisonnée, et qui, dans un groupe ou dans une foule même, m’attire à la lueur de certains yeux et de certain front touché des Muses. La critique d’art que j’ai faite, et j’en ai fait beaucoup, n’a guère eu pour guide que cet instinct, et rares sont les erreurs où il m’a embourbé ; nombre de maîtres, aujourd’hui avérés, m’ont dû leur premier article.

Léon m’avait, d’ailleurs, conté de son camarade un trait d’énergie où se manifestait une vocation triomphante. Dans sa soupente, la nuit, pour se maintenir éveillé, sous la lucarne, dompter la fatigue et dessiner, l’encadreur se plongeait les pieds dans un baquet d’eau froide et luttait ainsi contre le sommeil.

Je ne sais plus si ce fut Léon lui-même ou Kæmmerer qui l’amenèrent à Gérôme, mais il fut l’un de ses élèves et le maître s’en préoccupait beaucoup, même après qu’il l’eût quitté pour voler de ses propres ailes.

— Ah ! ce Pinchart, quels jolis gris il a dans sa brosse ! Un vrai peintre, et français, celui-là ! Qu’est-ce qu’il devient ? Pourquoi ne vient-il plus me voir ? C’est chez moi qu’on dessine.

Peut-être dut-il à Gérôme lui-même, qui était très bon sous ses apparences de palikare, la joie de vendre ses premières toiles à l’éditeur Goupil, toujours est-il qu’il avait lâché l’encadrement et qu’il avait un atelier. J’ai raconté, je crois, comment je le retrouvai boucher municipal, pendant le siège, rue des Saints-Pères, où il m’offrit le régal obsidional d’un large bifteck hippophagique, mangé dans l’arrière-boutique. Mme Glaize lui avait l’obligation de quelques autres, et elle le recevait à Rosebois par gratitude du service rendu. C’est là que je me liai plus étroitement avec l’artiste qui devait bientôt devenir mon cousin et entrer dans la famille de Théophile Gautier.

Un soir, dans l’atelier du haut, transformé en dortoir par la maman Glaize, pour sa couvée adoptive, et d’où la vue s’étendait très loin sur la campagne, Émile Pinchart, qui tardait de se mettre au lit, nous fit tout à coup sauter des nôtres.

— Regardez donc, là-bas, du côté de Paris, cette vapeur rougeâtre, à minuit, c’est inexplicable.

Et, en effet, l’atmosphère nocturne était chargée d’une sorte de brume dont la cause n’était attribuable qu’à une aurore boréale ou à un incendie.

Une aurore boréale à la fin de mai, dans la Marne, c’était peu météorologique. Pour l’incendie, on eût entendu le tocsin de La Ferté-sous-Jouarre, ou d’une commune environnante. D’ailleurs, cette nuée rougeoyante était si lointaine qu’elle semblait plutôt l’un de ces vastes feux Saint-Elme qui dansent, la nuit, sur les usines, à la crête des hautes cheminées. Et nous ne tardâmes pas à nous endormir sans plus nous inquiéter du phénomène.

Le lendemain matin, par le même train qui m’avait amené de Noisy-le-Sec, un camarade de Ferdinand, l’architecte Rozier, débarquait à Rosebois, et sans songer à l’effet que sa terrifiante nouvelle allait produire dans un tel milieu :

— Paris est en feu, nous dit-il, le Louvre brûle.

Et le vieux Glaize, tournoyant sur lui-même, tomba dans nos bras, évanoui.