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Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1/Troisième partie/V

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V

LES CHOSES DE L’AU-DELÀ


De cette superstition de Théophile Gautier et de sa croyance aux forces occultes, j’ai conté ailleurs (Entretiens et Correspondance) nombre de traits assez significatifs et non moins bizarres. Nul ne fut moins rationaliste, et, de fait, les poètes peuvent-ils l’être ?

Ce merveilleux peintre et fixateur des apparences qui se définissait lui-même : « un homme pour qui les réalités sensibles existent en elles-mêmes » était loin d’y borner ses recherches. Son œuvre est pleine de la hantise des effets sans causes qui sont les problèmes du surnaturel scientifique, après avoir été ceux du panthéisme. Il avait certainement foi en cette immortalité des âmes désincorporées dont mille phénomènes, inexpliqués encore, sinon inexplicables, attestent la matérialité ambiante et suspendue. Comme il pensait, d’ailleurs, que tout avait été dit, trouvé et vu par les Sages du monde antique, il n’accordait à la science que le privilège de retrouver des lois connues et de les classer dans un autre ordre que le leur, voilà tout.

— Les méthodes font les Descartes, me disait-il, et les Descartes font les méthodes. Ni Spinoza, ni Kant n’en savent plus long que Platon ou Pythagore qui, d’ailleurs, ne savaient rien du tout. Gœthe pousse dans Faust le cri de détresse héréditaire. À Guernesey, Victor Hugo faisait tourner des tables. Le charme de Renan, — en voilà un qui est ficelle, — c’est de déclarer, les mains dans les manches, que la nature est impénétrable. On n’y voit rien dans le visible ?… Tu l’as dit !… Et dans l’invisible, donc !… L’autre jour, ton ami Charpentier m’a amené un jeune homme nommé Émile Zola, qui croit avoir inventé l’atavisme. Je l’ai vivement étonné en lui disant qu’Ovide en parle et qu’il est la loi élémentaire du métamorphisme. Il paraît, du reste, qu’il projette d’expulser Balzac de ce pont-aux-ânes.

Cette incertitude de l’origine et des fins de la pauvre bête humaine, qui a été le grand mal des romantiques, n’a jamais lâché son fatalisme. Elle lui avait inspiré, à trente ans, son poème : La Comédie de la Mort. Il en exprima l’anxiété grandissante dans Jettatura, dans Avatar, dans La Morte Amoureuse, et, enfin, dans Spirite, sa dernière œuvre d’haleine. Lorsque je le connus, il en était littéralement obsédé. La terreur de la mort planait sur la petite maison de Neuilly, et la nuit surtout, il en entendait battre les ailes noires aux vitres de sa fenêtre. Alors, Langue de cô s’emparait de la place et, comme elle parvenait seule à l’endormir sur son Stendhal par le moulinet de sa clapette, il fallait bien l’abandonner à cet ange gardien à crécelle.

Avant même d’avoir aucun droit à me mêler de ces choses de famille, et mû par une simple dévotion pour un génie dont la flamme vacillait entre les ais du tabernacle, au vent des chauves-souris, j’avais essayé de les en écarter par un autre brouhaha qui m’est propre et dont la blague parisienne est le fifre. J’osai même prendre sur moi de railler d’abord une crédulité, dont je partageais, d’ailleurs, le sentiment, et j’en fus pour l’effort et la courte honte. En fait de persiflage, il était aussi mon maître.

— Monsieur libre-pense ? me jetait-il en s’incrustant le monocle dans la baie sourcilière, monsieur franc-maçonne ?

Les francs-maçons allumaient sa verve. Il disait d’eux :

— Ce sont des gens qui se mettent en armures pour se donner leur parole d’honneur que Dieu est triangulaire. Ça les rassure. Ils ont de la chance. La guillotine aussi l’est, triangulaire !

L’un des faits dits : providentiels, sur lesquels il revenait le plus souvent et qu’il se plaisait à donner pour preuve de la certitude des influences, néfastes ou bénévoles qui nous mènent, était l’accident qui lui était arrivé, en août 1869, à l’inauguration du canal de Suez. La date de l’embarquement à Marseille tombait le treize du mois qui était, en outre, un vendredi.

— J’étais donc parfaitement résolu à ne pas partir, car je sais toujours ce que je fais, quoi qu’on en dise dans ma famille. Je suis bien avec les dieux. Si Lesseps m’avait écouté, et l’impératrice de même, ils ne les auraient pas bravés, surtout en Égypte, où ils règnent encore. Eh bien ! ils n’étaient pas favorables au canal de Suez, on l’a vu du reste. Mais on est entouré d’esprits forts, de francs-maçons qui libre-pensent ! Il fallut céder, et partir un vendredi treize. Il y en eut même qui firent gras, des actionnaires !… Les malheureux !

Et après avoir ri lui-même de son trait :

— Je dois dire que je désirais ardemment connaître l’Égypte. J’ai écrit Le Roman de la Momie sans avoir vu le Nil et la terre des Pharaons, sur des notes d’Ernest Feydeau, au jugé. Il s’est trouvé qu’il est exact, parce que je ne suis pas un imbécile ; mais enfin, je n’avais jamais vu le Nil ni la mer Rouge. On peut conjurer les démons. À Marseille, je fis trois fois la Canebière pour y rencontrer des bossus. Pas un. La race est belle, mais mon sort était écrit. Il n’y avait plus qu’à se résigner. Je monte donc sur le pont, mon pied glisse, et je me casse un bras naturellement, dans l’escalier des cabines. Voilà ce que c’est que de ne pas croire au vendredi treize !

— Ou plutôt d’y croire, peut-être ? hasardais-je pour le combattre.

Alors, il me pulvérisait du qualificatif foudripétant de : « Bourgeois ! » me tournait le dos et concluait par une menace comminatoire son paterne Quos ego !

— Tu n’auras pas ma fille !

Une fois, dans le parcours biquotidien qui m’amenait des Ternes au pont de Neuilly et m’y ramenait aussi, par une route si courte à l’aller et si longue au retour, l’idée me passa de lui tendre un petit piège de ma nasse et de l’arracher, ne fût-ce qu’un instant, à des visions trop funèbres.

— Père, lui dis-je, vous ne savez pas tout, ou plutôt vous ne vous rappelez pas assez !

— Quoi ?

— Votre accident fatal en Égypte, un vendredi treize ?

— Eh bien ! le bras cassé ?

— Oui, le bras cassé. Vous n’aviez pas besoin de chercher un bossu sur la Canebière. Les dieux vous avaient averti clairement.

— Comment ça ?

— Je viens du Moniteur. J’en ai feuilleté les collections, celle de 1869 entre autres, au mois d’août. Dans le numéro daté de la veille de votre départ il y a un article de vous…

— C’est bien possible.

— Un article d’art… nécrologique…

— Sur qui ?

— Sur le peintre Brascassat…

— Et puis ?

— Comment… et puis ? Songez-y donc, bras cassé… Brascassat !…

Il se dressa furieux :

— Mon yatagan ? Mes kriss malais ? Mon sabre chinois ? Quelque chose qui tranche, qui fende ou qui hache ! Mais ce n’est pas assez. Où en sont les bans du mariage ? Courez arrêter les bans !

Il m’en voulut assez longtemps de cette charge d’atelier irrespectueuse. Puis peu à peu, il se l’assimila et il la fit tourner au bénéfice et profit de sa superstition même. Quand il racontait l’aventure du bras cassé, il ajoutait à la liste des mauvais présages, celui de l’article du Moniteur :

— …Du reste j’avais écrit le jour même un article sur Brascassat… Niez-la, l’action mystérieuse des astres !

Je renonçai à une lutte, où j’étais faible soldat, du reste, et que je n’avais entreprise, en somme, que pour le distraire des affres de son obsession et contre-balancer la clapette. Peut-être ce système de penser sans cesse à la mort, qui est celui des moines et des philosophes, est-il le plus sage, et, qui sait, le plus apaisant ? On ne s’expliquerait pas autrement que les grandes cervelles du genre humain se fussent rencontrées pour l’adopter sous toutes les latitudes, à toute époque, avec un courage unanime. « Vis avec la mort », dit le proverbe oriental. Il n’y a guère de poètes qui n’aient, comme Lamartine, salué « la libératrice céleste ». Toujours est-il que Théophile Gautier, qui, sa vie entière, porta son cercueil sous le bras, dut à cette habitude de pouvoir s’y allonger, l’heure venue, paisiblement. Je l’ai vu s’éteindre dans son fauteuil, les yeux pudiquement clos devant la pâle visiteuse. Il l’attendait depuis soixante et un ans, et elle ne paraissait l’avoir surpris que par son retard. On eût dit qu’il le lui disait.