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Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 3/« La vie moderne »/IX

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IX

LA VISITE À GAMBETTA


Je ne voulais pas en être, de ladite visite. J’en avais assez, et « jusque-là » de cette déambulation de capucin déchaux, le bissac au poing, à travers les ghettos, ou plutôt les ghetti, des argentiers mécéniques. Si La Vie Moderne doit sombrer, qu’elle sombre, disais-je à Georges, mais je ne suis pas de force à la vider à moi tout seul de l’eau qui l’envahit par les soutes. Pompe toi-même et à ton tour.

Ce que je ne lui disais pas, c’est que le principal obstacle à la réussite de mes quêtes, c’était sa propre présence au gouvernail. — Vous avez pour administrateur un des plus riches éditeurs de la place, qui tire à cent mille à tout coup dans le rond du Naturalisme. Vous n’avez donc pas besoin de nous. — Telle était la défaite à peu près uniforme par laquelle ils se soustrayaient à mon emprise. Et je n’avais rien à répondre. Paris est ainsi. Mon essai de coopération communiste appliquée à la production intellectuelle l’avait amusé, mais du moment que ça tournait à la société anonyme, ce n’était plus pour lui qu’une affaire banale et courante, et il avait d’autres chiens à fouetter qu’un journal illustré avec ou sans bulletin financier.

Mais mon vieux camarade des années d’apprentissage avait son idée de derrière la tête, et pour que cette idée se réalisât, il fallait que le journal durât, car c’était sur lui qu’elle reposait. Il ne me l’avait jamais révélée et quand je la connus, sans l’avoir devinée, elle me précipita, entre le fou rire et les larmes, dans l’abîme de l’ébahissement. Zizi voulait être… édile !

À la vérité, elle n’était pas et ne pouvait être de lui, cette idée occipitale, et il y avait deux oreillers sur le traversin conjugal où elle lui était tombée en cervelle au bout d’un fil d’araignée plafonnante. Quant à vous expliquer comment un périodique d’art pouvait être un levier politique et lancer son homme sur le rond de cuir municipal, j’en quitte le problème aux malins qui comprennent le jeu de l’Urne abracadabrante.

C’était le temps où Léon Gambetta, porté à la Présidence de la Chambre sur le pavois opportuniste, atteignait au faîte du pouvoir. On le traitait déjà de dictateur, et la légende de sa baignoire d’argent trouvait dix crédules sur quinze chez les manezingues, nos vénérés maîtres. Il venait de s’installer au Palais-Bourbon. Il y avait même donné une fête « sans femmes », et par conséquent assez morne, aux dignitaires de la République, et surtout à l’Armée qu’il désirait capter tout comme un autre, et qui l’aimait du reste pour son magnifique effort de résistance en 1871. À cette redoute de vieux garçons, énorme tabagie, égayée de monologues coquelinesques et de quelques intermèdes musicaux, j’avais envoyé Daniel Vierge pour qu’il en illustrât le tableau synoptique ou des épisodes pittoresques. Comme le plus pittoresque de ces épisodes était une vue, prise dans le jardin, de trois cents boîtes de cigares vides, entre neuf et dix heures du soir, l’artiste s’était borné à commémorer la réjouissance par une composition synthétique à base de dos de militaires, d’ailleurs fort belle. Léon Gambetta en avait été très touché, assurait l’administrateur, et, si content, qu’il s’agissait de lui en offrir l’original même, avec dédicace de Vierge, pour sa maisonnette des Jardies.

Georges cette fois devait m’accompagner et présenter le peintre au Président. — À cette occasion, avait-il ajouté, tu lui demanderas un mot d’introduction auprès d’Arnaud de l’Ariège, qui ne lui refuse rien. — Qui, dis-tu ? — Arnaud de l’Ariège, un actionnaire assuré, si Gambetta le prie de l’être. — Eh bien ! non, mon vieux, j’ai fini mes courses, et je ne te ferai cortège ni au Palais-Bourbon ni dans l’Ariège, chef-lieu Foix, si mon instruction est solide. — Il faut pourtant que tu y viennes. Étienne nous attend demain matin, tous les trois, à neuf heures. — Étienne ? — Oui, c’est le secrétaire de la Présidence. Nous avons audience. — Soit donc, mais pour le tapage ariégeois, grâce et pitié, charge-t-en. — Je ne peux pas, j’ai autre chose à demander à Gambetta.

L’illustre défenseur du territoire, auréolé d’une gloire oratoire dont je ne suis pas juge, car jamais, et j’en rougis, je n’ai mis le pied à la Chambre ni dans une réunion publique, nous reçut à l’heure dite.

Je ne l’avais jusqu’alors approché que trois fois, l’une dans les bureaux de La République française, Chaussée d’Antin, une autre à un dîner chez Georges Charpentier même et la troisième dans le hall de La Vie Moderne, où il était entré, avec Spuller, voir une exposition de Claude Monet. L’impression qu’il m’avait laissée était d’une simplicité de manières aussi peu dictatoriale que possible. Nul n’était moins infatué de sa renommée européenne, nul moins poseur, plus « ronde-bosse » comme dit Aristide Froissart, et ceci est le signe d’élite, n’en doutez pas. Toutefois, Gambetta souriait peu et il s’abstenait de ces traits barbelés (je ne parle ici que du causeur) dont les arbalétriers ont leur camp sur les boulevards. Il était avisé des choses d’art sans être très curieux, lettré comme un rhéteur romain qui n’a du verbe que la parole, sensible en bourru, et, je crois, plus affectueux, meilleur ami, que ne le sont les meneurs de masses. L’effet que m’a toujours produit son individualité toute méridionale est assez contradictoire et je ne saurais dire pourquoi il me semblait à la fois supérieur et inférieur à lui-même, supérieur par ce qu’il en réservait, inférieur à ce qu’on en attendait, comme trop petit dans une armure d’ailleurs noblement portée.

Toutes les statues à gestes héroïques que la piété patriotique lui a dressées, sont, à mon gré, à contresens physiologique de sa personnalité cordiale, plus entraînée aux mots qu’aux faits et parfaitement incapable, comme un Danton par exemple, de ces grands crimes qui sont des vertus de l’Histoire. On s’est souvent demandé ce qu’il serait devenu et jusqu’où il serait monté si la fatalité d’une mort accidentelle ne l’avait point arraché prématurément à la patrie française. Peut-être avait-il atteint à l’apogée de son destin, et les poètes diront-ils qu’il était trop fondamentalement honnête homme pour être un Mazarin et même un Richelieu.

— Parions que vous venez voir ma baignoire d’argent, fit-il en nous tendant les mains. Si l’un de vous trois a dans son gilet le couteau de Charlotte Corday, il frappera un Marat tout habillé et Rochefort dira que je ne prends pas de bains. Mais entrez donc et asseyez-vous. Qu’est-ce qui vous amène ?

— Je serais bien embarrassé de vous le dire. Mais voici Georges Charpentier qui le sait et Daniel Vierge qui s’en doute.

— Mais, malheureux, je suis au travail depuis six heures du matin et j’ai enfilé ma veste pour vous recevoir. Voyez ce monceau de paperasses sur la table, et j’ai des audiences jusqu’à midi. Hâtez-vous. Qu’y a-t-il ?

Vierge avait apporté son dessin sous son bras dans un journal. — Voici… Permettez-moi…

— Oui, je l’ai vu dans La Vie moderne. Il est superbe comme tout ce que vous faites. Vous n’avez pas dû vous amuser beaucoup à mon festival présidentiel ? Ça manquait un peu de cotillons. Que voulez-vous, je suis garçon, c’est l’inconvénient, le seul, du célibat. Mais remportez votre dessin. Je n’accepte aucun présent de cette espèce. Après la baignoire d’argent, ce serait la galerie de tableaux pleine de Rembrandt et de Corot… Rochefort me guette. Miséricorde !

Le bureau de Gambetta, au Palais-Bourbon, était situé au premier étage, au bout d’un couloir assez étroit, décoré de toiles que nous n’avions pas regardées. C’était une chambre d’étudiant, mais d’étudiant pauvre et bûchant pour ses inscriptions. En sus de la table où s’empilaient registres, livres de droit et serviettes d’avocat, il n’y avait que trois chaises cannelées dont l’une servait de siège à l’orateur, et, à l’angle de la cheminée, une mappemonde montée sur pivot et qui devait valoir six ou huit francs chez le papetier. Rien d’autre. Il est vrai que la fenêtre donnait sur le jardin. Le peintre espagnol, accoutumé au faste dont les hommes publics sont entourés dans son pays, ne dissimulait pas sa surprise.

— C’est un comble, me glissa-t-il à l’oreille.

— C’en est même plusieurs, fis-je, de « combles » moins la gouttière et le pot de réséda.

— Vous vous étonnez, releva Gambetta, de ne pas voir d’objets d’art dans un palais habité si longtemps par le duc de Morny ? Eh bien ! tenez, pendant que je causerai avec Georges Charpentier, allez regarder dans le couloir les tableaux qu’il y a laissés, et vous m’en direz votre sentiment. Ah ! quel goût il avait ce grand seigneur de pacotille que Daudet a monté en épingle ! Il y a là des marines de Gudin qui ne sont pas à prendre avec des pincettes.

Il était certain, qu’en fait de croûtes, on n’en pouvait pas imaginer de pâte plus mauvaise que celles oubliées par le fameux amateur dans cette galerie. Peut-être y sont-elles encore, et ont-elles ajouté à la morosité nationale de M. Henri Brisson. Elles justifiaient la colère méprisante du président contre son prédécesseur et aussi le chagrin qu’éprouvait Daniel Vierge du refus de son beau dessin commémoratif.

Au bout de dix minutes, la porte du cabinet se rouvrit et Georges reparut, amicalement poussé par le dictateur ; il avait la figure un peu longue.

— Non, mon cher ami, et dans votre intérêt, dites-le bien à votre excellente femme. Quand on occupe à Paris une position libre comme la vôtre, on ne la délaisse pas pour un mandat municipal. Faites des livres, éditez de bons et de braves auteurs, et marchez sur les traces de votre père. Votre vie est là, et non pas ailleurs.

Et se tournant vers moi, Gambetta esquissa un haussement d’épaules, paterne et bénévole, mais significatif : — Savez-vous, Bergerat, quelle tarentule le pique ? Il veut être échevin de son arrondissement !

Et comme, à la révélation de ce rêve, plus décevant pour moi que pour tout autre au monde, je n’avais pu retenir un éclat de rire assez douloureux, le pauvre Zizi me lança un regard où je lus la fin de La Vie Moderne, avec celle, plus grave, de notre amitié.

Je ne me trompais pas. Le refroidissement tourna à la congélation et quelques mois après Georges Charpentier signa seul en triple qualité de directeur, administrateur et gérant, le périodique décapité dont je vous ai conté la facétieuse légende. J’ignore ce que depuis mon départ ce papier est devenu, et il en est de cela comme du sort de mon cousin Antonin, duc de San Valentino, l’anti-caissier de sa période héroïque, mais il me semble bien que Zizi ne fut jamais édile. Quant à moi, je rentrai dans les lettres, hélas ! par la porte dantesque du théâtre dont l’Odéon est le portique.

Pendant plus de vingt-cinq ans, je ne devais plus avoir d’autres rapports avec mon collaborateur de La Folie persécutrice que par les contacts intermittents de la rencontre, et cependant nous nous aimions toujours. À l’enterrement de sa femme, lorsque le défilé des assistants me plaça à mon tour devant lui il ne put y tenir, toute notre jeunesse lui reflua au cœur, et m’ouvrant les bras : — Ah ! mon vieux, mon vieux, pleura-t-il, quel sale coup !… Et je sentis qu’il se retenait de ne pas achever la locution familière au milieu de la fanfare funèbre des orgues.