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Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 3/Le nom/IV

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IV

RÉPÉTITIONS


Ceux qui ont fait répéter une pièce ont fait leur purgatoire. Saint Pierre leur ouvre la porte sur le constat de leur bulletin de « générale ». Mais ce que furent les études de Le Nom à l’Odéon, en janvier 1883, je le donne au Dante à le dire, et cependant j’ai vu plus dur par la suite. Oui, avec Le Nom je n’aurais droit, en paradis, qu’au voisinage de ce saint Laurent qui, sur le gril, criait à ses rôtisseurs : « J’ai un côté cuit, retournez-moi ! » Mais il m’était réservé, comme disent les hagiographes, d’être ailleurs écorché vivant, et ça fait mal. Il est vrai que la peau repousse aux durs-à-cuire. De telle sorte qu’au recul philosophique de l’âge, l’Odéon de La Rounat m’apparaît rose. Il ne compte pas pour mon salut.

J’étais allé voir Adolphe Dupuis pour lui offrir le seul rôle qui, semblait-il, lui convînt dans l’ouvrage, l’idiosyncrasie de cet excellent comédien étant sa distinction naturelle. Les belles manières, à la fois aristocratiques et simples, de l’artiste qui avait créé et typifié l’Olivier de Jalin du Demi-Monde, le singularisaient entre tous les acteurs contemporains et tout lui attribuait là où elle était ouverte depuis sept ans, la succession de Bressant, toujours pendante. Il y avait dans ma pauvre pièce un personnage de gentilhomme de haute roche, soit un duc d’Argeville, qui lui allait comme de cire. Mais il y en avait aussi un autre, celui d’un gros fermier normand, d’ailleurs assez déclamatoire et abondant en tartines démocratiques et sociales, qui s’enfournaient d’elles-mêmes dans le « gueuloir » romantique d’un Dumaine, basse-taille créée de toute éternité pour ces gargouillades. Il va sans dire, et vous n’en doutez pas une minute, que, d’accord avec La Rounat, Adolphe Dupuis avait, sans tergiverser, fixé son choix à contre-tempérament et ne voulait se charger que de l’agronome. Quos vult perdere Jupiter, et il le veut toujours.

Adolphe Dupuis avait alors cinquante-neuf ans, ou plutôt il ne les avait plus, comme compte si bien Sénèque. Revenu de Russie, où il avait mené carrière et acquis fortune, il ne retrouvait plus à Paris ses auteurs ni son temps et il se tenait à l’écart des théâtres déjà fort embrenés de naturalisme. Ayant trouvé dans Le Nom une pièce selon ses goûts et de ce vieux jeu qu’il aimait, il ne se laissa prier d’en être que le temps de se méprendre sur le rôle qui s’accommodait le mieux à ses dons acquis ou naturels, et dans une poignée de main il se mit à mon service.

J’ai connu tous, ou à peu près tous, les comédiens et comédiennes qui, des dernières années de l’Empire jusqu’à nos jours, ont étoilé le zénith et le nadir du firmament théâtral et ma conviction est que leurs individualités, apparemment diverses, se réduisent en somme à une seule, pour chaque sexe. L’art concret d’un La Bruyère est le plus propre à la caractériser et trente lignes peuvent y suffire. Roscius, c’est Talma et Talma est Frédérick, et de même la Clairon encadre Rachel qui est notre Sarah. Il n’y a que des incarnations successives du type, comme pour Vichnou, si j’ose. Adolphe Dupuis déviait seul de la ligne ou, si l’on veut, de sa filière. Jeanne d’Arc, qui reconnaissait le roi entre trente gens de cour n’aurait pas distingué, entre trente gentlemen, le comédien profès dont le cache-cache lui aurait proposé la découverte. Lorsque je descendais avec lui de l’excentrique Odéon pour regagner le boulevard-nombril, les amis que je rencontrais le prenaient pour un oncle à succession à qui je faisais visiter la ville. Il venait toujours ou semblait venir de son château pour voir son notaire et, entre-temps, son tailleur. Qu’il eût développé ces hautes allures à Pétersbourg dans la familiarité des grands-ducs et du grand monde russe dont il était l’idole, c’était possible, mais elles étaient innées en lui et fondamentales. C’était mon duc d’Argeville craché. Il prit donc le rôle du fermier normand, vous dis-je. En ce monde, on prend toujours le rôle du fermier normand, c’est écrit dans les astres et le diable y veille. Et les répétitions commencèrent.

Pour être commerciable, une pièce de théâtre, à Paris, doit subir une métamorphose dite scénique qui n’en laisse graduellement que le titre. Nul n’a jamais su dire pourquoi et tout prouve que le premier travail de son auteur est le bon. J’ai toujours remarqué pour ma part que les apports de l’omnicollaboration à laquelle on soumettait mes « ours » ne faisaient que leur recoller les poils tombés à mon honnête léchage. En d’autres termes, je retrouvais dans les béquets offerts tous les copeaux de l’établi. Il ne saurait d’ailleurs en être autrement et il suffit pour s’en convaincre de se rendre compte du travail d’élimination raisonné grâce auquel on arrive, quand on y arrive, à faire œuvre de dialogue. Ce que le poète n’y dit pas, n’est réellement pas à dire. Il en va comme de ces notes marginales d’un texte qui gâtent les éditions des classiques, déshonorées par les scoliastes. Je n’hésite pas à le dire : toute pièce remaniée est perdue. Elle est perdue non seulement pour son écrivain mais pour le public lui-même, qui en sent d’instinct l’émasculation arbitraire. Il veut qu’un enfant n’ait qu’un père et déjà, quand il en a deux, il s’inquiète de savoir quel est celui qui a trompé l’autre.

Au bout de six répétitions, je n’étais plus que l’is pater de Le Nom et sauf le mariage imbécile du dénouement qui groupait tous les suffrages, il n’était personne à l’Odéon qui n’eut plus ou moins participé à la réfection de l’enfant. Le garçon de bureau, Émile, chez qui j’allais, aux instants de repos, soupirer la cigarette, me suggérait des conseils bénévoles basés sur le long exercice de sa charge. Il n’y avait que Porel qui, bouche close, m’abandonnait, telle Ariane à Naxos, à ma propre fatalité. Et puis vint le temps des coupures franches, ou amputations, qui sont le dernier mot de la chirurgie dramatique, et qu’on opère, par prophylaxie, avant la bataille. J’avais apporté sous mon manteau une magnifique paire de ciseaux de rédaction que j’avais posée sur la guérite du souffleur. On n’avait qu’à les prendre pour collaborer.

Quelquefois le bon Valnay, le régisseur, me tirait dans un petit coin et m’adjurait de me défendre. — Je l’aimais moi, votre pièce, me disait-il, j’ai pleuré à la lecture. Ah ! nom de Dieu ! Je ne devrais pas vous le dire, mais vous vous laissez égorger. Vous n’en avez donc pas, de… !

Je résolus d’en exhiber, car leur nom vient de « testis » en somme et il veut dire témoignage. Valnay avait raison, que diable ! Il ne serait pas dit qu’il n’y aurait rien de moi dans une œuvre affichée sous ma signature. Le lendemain, pâle d’énergie, j’apportai à mon tour à la répétition un béquet de mon encre et, je le tendis, déployé, à La Rounat. Il le prit sans le lire et le passa à son associé qui me le rendit illico, replié, avec un sourire. Je le donnai donc à Valnay, comme un tzar donne un ukase. — Oh ! Oh ! de la violence ? s’écria La Rounat, et il s’en fut dans son cabinet, où je le suivis de pied ferme. — Je n’ai rien à vous dire, reprit-il, vous voulez tuer votre ouvrage, tuez-le, je m’en lave les mains. Mais je vous en avertis, demain j’en mets un autre à l’étude. On n’a pas le temps, à l’Odéon, de refaire les pièces en scène ! Et je retirai mon béquet, que Valnay voulut bien accepter comme autographe. — Ils seront rares, ricana-t-il, ceux de Le Nom du moins.

L’avant-veille de la générale, exactement le premier février, d’après mes notes, je fus convoqué à me rendre au bureau directorial pour une cérémonie que je n’ai jamais vu célébrer qu’au second Théâtre-Français, et sous ce consulat, mais bien charmante ! Il y avait sur la table cinq carrés de papier de dimension égale et leurs cinq enveloppes gommées. Il s’agissait de pronostiquer par écrit le sort éventuel de la pièce, chacun selon la foi qu’il y avait, à la façon des testaments mystiques qu’on n’ouvre qu’après la mort des testateurs chez les notaires. Rien de plus gai que ce joli jeu auquel, outre les associés, Adolphe Dupuis, Valnay et moi-même, étions priés de prendre part. Je fis observer qu’il y manquait un devin, le chef de claque, mais sur la remarque que, par profession même, il était sans critère, n’étant qu’un souffleur exalté, je me contentai des cinq augures dont l’un au moins me vaticinait l’espérance. — Les enveloppes seront ouvertes ici même le soir de la première, chanta Porel, et nous verrons ainsi, d’après l’arrêt du public, quel est celui de nous qui aura vu le plus juste sur les cinq actes.

J’ai toujours ignoré quel fut le vainqueur de ce concours expérimental, car les enveloppes ne furent pas ouvertes et pour cause, mais si on les a conservées aux archives odéoniennes, on trouvera certainement dans la mienne cinq cris assez analogues à celui de l’illustre Montezuma au célèbre Guatimozin et tout son regret du lit de roses.

Il y avait dans Le Nom une scène où un vieux prêtre de village, le propre frère du duc d’Argeville s’abattait sur un prie-Dieu pour une oraison ardente. Porel, qui l’incarnait d’ailleurs à miracle et s’y tailla son Austerlitz d’artiste, avait toujours répété sans le meuble, qui manquait aux accessoires du théâtre : « Ne vous occupez donc pas de ça, me disait-il, j’aurai le prie-Dieu au temps voulu. » Mais je m’en inquiétais malgré moi, tant j’étais peu auteur dramatique. On ne s’agenouille pas ainsi du premier coup en soutane et sans disgrâce, quand on ne s’est pas adapté au geste, surtout lorsque la soutane est toute battant neuve et raide comme une cloche. Or, l’acteur l’avait commandée expressément et en attendait encore la livraison. Si vieux que fut l’abbé d’Argeville, son interprète était encore dans sa quarantième année et l’Odéon ressortit du faubourg Saint-Germain, par Saint-Thomas d’Aquin, sa paroisse. Enfin, je n’étais pas tranquille.

J’aurais voulu voir au moins une fois avant la première l’excellent Porel crouler sur le prie-Dieu, au pied du crucifix, sans erreur décorative, et d’autre part j’avais scrupule de grever la subvention d’un accessoire archéologique qui pouvait être remplacé par une chaise ou même par une hypothèse shakespearienne.

Or, comme en compagnie d’Adolphe Dupuis, je descendais « en ville » par la rue de Rennes, mes regards tombèrent sur l’étalage d’un magasin de meubles anciens et nouveaux que tenait la mère du compositeur Alma Rouch, l’auteur des Deux Augures, joie des soirées d’Alphonse Daudet, rue Pavée. Dans cet étalage, il y avait un prie-Dieu de presbytère normand qui était « le » prie-Dieu même de Le Nom. La trouvaille était providentielle. Dieu aussi voulait collaborer. J’entrai, en entraînant Adolphe Dupuis, chez Mme Rouch, que d’ailleurs je n’avais jamais vue.

— Combien, madame ?

— Rien pour le moment. Il n’est pas à vendre.

— Il est vendu ?

— Non, loué seulement.

— Ah ! fis-je avec dépit, pas de chance. Je l’achetais sans marchander.

— Pouvez-vous attendre quelques jours ?

— Combien ?

— Dix, pas plus.

— Comment ?

— Le prie-Dieu est loué par l’Odéon.

— Ah ?

— Oui, pour une pièce.

— Laquelle ?

— Je ne sais pas, mais une pièce, tout ce que je peux vous dire, sur laquelle la direction ne compte pas. Revenez dans dix jours, le prie-Dieu sera à votre disposition. Je vous le garde.

— Merci, madame, voici ma carte, et monsieur, que je vous présente, est le principal interprète de l’ouvrage.

Et nous reprîmes notre chemin.

— Sapristi, disait Adolphe Dupuis, voilà qui vous met du cœur au ventre.

Et nous nous serrâmes la main.