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Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 3/Quatre têtes de peintres anglais/III

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III

LE MAÎTRE DE LA MORT


— Et à présent, chez qui allons-nous ?

— Chez qui tu voudras. Je te suis.

— Watts, Leighton, Burne-Jones, Alma-Tadema ? Telles sont pour le moment les têtes sonores de l’art, à Londres. Commençons par Watts, George Frederic Watts, d’abord parce qu’il est le plus âgé, étant de dix ans l’aîné de Millais, et ensuite parce que c’est lui qui demeure le plus loin. Il faut une bonne heure de cab pour atteindre au Holland Park.

Et, dressant sa canne, de Nittis jeta à l’automédon ce croassement de mouette : Hlld Prk.

Le Holland Park, m’expliqua mon Virgile dantesque, est à la Ville Brouillard ce que le quartier du Luxembourg est à la Ville Lumière, et, si tu veux, son Vaugirard, moins l’Odéon toutefois. — Enchanteur, résumai-je. — C’était hier encore un magnifique jardin qui a été vendu par lots et dans lequel nombre d’artistes anglais se sont taillé des « studios » silencieux, cachés par de grands arbres, contemporains de feu Cromwell… — 1653 ! Tu blagues. — On y a pris le bois de l’échafaud de Charles 1er. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’Histoire. — Et alors ? — Alors, c’est une villa délicieuse, verdoyante, fleurie, divisée en jardinets que bordent des barrières de treillage enguirlandées de capucines. Par dessus ces aimables remparts ajourés, percés de portes, d’ailleurs toujours ouvertes, les peintres et statuaires du Holland Park voisinent et s’allument la pipe les uns aux autres. Aussi ce bois (de justice) est-il devenu un phalanstère d’art auquel préside le vieux George Frederic Watts, à qui je vais te présenter, si Prinsep me le permet. — Qui, Prinsep ? — Prinsep est le gardien du phalanstère et particulièrement du père Watts, son dieu terrestre — Un dog ? — Non, un brave peintre lui aussi, doublé d’un écrivain, et l’ami du Prince de Galles, avec qui il a fait le voyage traditionnel aux Indes. Il en a même publié la relation. Demande-la-lui, ça le flattera doublement, car il l’a aussi illustrée. C’est par lui qu’il faut passer pour voir le « maître de la mort ». — Quoi ? — Rien, tu comprendras dans son atelier.

La réception de l’auteur d’Imperial India fut telle que de Nittis l’avait présagée, réservée à l’abord et déclinatoire. Le maître était un peu souffrant et il n’aimait pas les visites, d’étrangers surtout. En outre il avait « ses fantômes ». Nous ferions mieux de lui demander audience et rendez-vous par lettre. De Nittis crut devoir me présenter et le nom de Théophile Gautier, magique en Angleterre, entr’ouvrit la sésame, dont quelques compliments sur une toile que le « dog » avait au chevalet, — « une réception des maharadjahs par le prince de Galles », la demande enfin de son volume, huilèrent les gonds, et, après nous avoir quittés un instant, Prinsep revint nous prendre pour nous conduire au patron.

Il nous attendait dans son jardin, sous un hangar, où il chevronnait de cercles et de pieus une énorme masse de glaise modelée, ébauche d’une statue équestre. Presque tous les artistes anglais sont à la fois peintres et statuaires, ils ont la coquetterie de cette dualité, et Watts n’était pas fâché de nous apparaître en Michel-Ange, dans la blouse ouvrière du praticien et les mains gluantes.

C’était un petit sexagénaire, maigre, frêle, à chevelure blanche, mais vivace et libre au vent. À ses mouvements élastiques on le sentait tout en nerfs. Il ressemblait à s’y méprendre à notre Jules Dupré, le paysagiste romantique, jusque dans la coupe de sa barbe en pointe, mais les yeux au regard flottant, étaient d’un visionnaire. Ils me frappèrent extrêmement par leur extralucidité somnambulique.

À l’encontre du géant de Palace Gate, Watts parlait couramment notre langue, et aussi celle de Nittis. — J’ai longtemps vécu en Italie, lui dit-il, et j’y ai fait mon apprentissage. Mes maîtres préférés ont longtemps été Titien et le Véronèse. — Est-ce qu’ils ne le sont plus ? hasardai-je. — Londres n’est pas Venise, fit-il. Venez.

Et d’un pas rapide il nous précéda à son atelier, un atelier tout en long, où le jour venait on ne sait d’où et s’accrochait on ne sait comment aux mille objets d’un véritable capharnaüm. Je n’ai jamais eu nulle part telle sensation d’un antre de sorcellerie. L’encombrement d’ailleurs des choses accumulées ne nous laissait qu’une sente étroite entre elles et ne nous permettait de nous asseoir sur aucune. Pendant que l’hôte était allé se désengluer les mains et dépouiller sa blouse, nous étions restés immobiles, sans mot dire, noyés dans l’éclairage verdâtre, comme sous une vague parmi les algues. Il roulait autour de nous des ombres d’ombres, il craquait des bruits de bruits, il sifflait des vents coulis, il dardait des lueurs électriques qui nous faisaient tourner la tête comme des Mohicans en forêt. De Nittis s’efforçait de sourire, mais, visiblement inquiet, mon Napolitain jouait avec la corne de corail de sa breloque.

— Eh bien ! me dit-il, y es-tu ? Comprends-tu ce que je disais ? — Quoi ? — Le maître de la Mort. — Broum, broum, broum, fichons le camp, Pépé ! — Impossible, le voici. L’hôte reparut en effet en gentleman.

J’avais avisé sur les murs plusieurs portraits exposés à Paris pendant l’Universelle de 1878 et qui m’étaient restés en mémoire, celui du poète Browning, du peintre Calderon, du violoniste Joachim et du duc de Cleveland. Ils étaient peints dans cette manière limbique dont Eugène Carrière se fit plus tard une spécialité et, sous le verre qui les vaporisait encore, ils donnaient la clef de ce mal des « fantômes » auquel, selon le mot de Prinsep, le peintre était souvent en proie. Comme d’ailleurs ils étaient fort beaux, je lui renouvelai les hommages de l’admiration qu’ils m’avaient inspirée au Champ-de-Mars. — Oh ! fit-il en secouant la tête, divertissements, portraits d’amis, exercices ! — Et, à notre grande surprise, il prit subitement congé de nous, en nous priant de rester seuls dans son atelier et d’y vivre une heure ou deux, à loisir. — C’est la seule méthode, ajouta-t-il, pour connaître un peintre honorable. — Et il s’en alla.

— Nous sommes pris, me glissa de Nittis, et la charge est bonne, mais sinistre. — Et d’un tour de canne circulaire il me désigna les toiles qui tapissaient le studio, de haut en bas, et de large en long, comme un vaste triptyque aux volets ouverts. Ce n’étaient que des images de la Mort.

Sur la terre classique du spleen il n’y a pas à s’étonner qu’un artiste soit obsédé de la pensée bouddhique de la destruction, et, comme il nous l’avait dit lui-même, Londres n’est pas Venise. Mais au point où George Frederic Watts en subissait la hantise, on a droit à se demander où, entre deux visions funèbres, il prenait le temps de déjeuner, car, à en juger par le nombre de ses études mortuaires, la fascination du thème devait être en lui constante. Il était évidemment chevauché nuit et jour par ce grand lieu commun de la peinture à idées, restée chère à l’École anglaise, et qui domine tout l’art chrétien, la Mort victorieuse de la vie, et il n’y a pas à nier que le symbole n’en soit en effet très pictural. Mon pauvre Napolitain, le corail à la main et transpirant de frousse et de venette, en convenait lui-même. Je lui rappelais, aussi peu rassuré que lui, et comme on chante la nuit à tue-tête dans les bois, que la Mort, motif épatant, avait fourni des chefs-d’œuvre de son art à Holbein, à Albrecht Dürer, à Orcagna, à Valdés Leal et à un tas d’autres goussepains qui en étaient restés diversement immortels. Au fond, arguais-je, un squelette, c’est très drôle, un pantin sans ficelle. — Oui, oui, mais j’aime mieux une cerise.

— Et puis, vois-tu, reprenait-il, ce Watts est particulièrement lugubre en ceci que sa Mort, à lui, ne s’en prend qu’à la beauté, à la jeunesse, à l’amour et à la joie des choses. Holbein rigole dans sa danse macabre ; Albrecht Dürer est héroïque ; Orcagna fulgure au Campo Santo, comme le Dante ; Valdés Leal est Espagnol et inquisitorial, il fond sur le rouge ; mais, cet Anglais, il lui faut des vierges, des enfants et des fleurs. C’est un faneur de roses. Veux-tu me dire en quoi il peut être amusant de suspendre un nouveau-né livide à la mamelle sèche de la Camarde drapée d’ailleurs à l’antique ? Génie, soit et entendu ; mais, si la vie l’embête, pourquoi peint-il ? — Il y a les portraits, disais-je, et ils sont superbes. — Ils ont l’air d’être posthumes. Viens, j’en ai assez.

Et comme il me tirait vers la porte, un jeu de lumière frisante illumina dans la pénombre une apparition véritable, surnaturelle. Entre les ais d’un vieux cadre dédoré, un archange à tête hybride, cuirassé comme un saint Michel, transparent et volatil, s’élançait sur nous la lance en arrêt. Sa chevelure éparse semblait formée des rayons mêmes qui l’éclairaient et ses yeux phosphorescents dardaient la colère céleste.

— L’ange de la mort frissonna de Nittis.

Il n’y avait plus qu’à s’enfuir, — ce que nous fîmes, et telle fut notre visite à George Frederic Watts, le maître de la Mort.

— As-tu remarqué, fis-je, dans le cab, à mon compagnon, que non seulement il ne flotte robes de femme ni d’enfant dans le home de ce sexagénaire hoffmannesque, mais qu’il n’y a ni chien ni chat autour de lui et que pas un oiseau ne chante ou vole dans les arbres de son morceau de Bois de justice ?

— C’est étrange en effet, car tous les Anglais sont profondément animaliers. Que veux-tu, les bêtes aiment la vie, ils y croient, ce en quoi ils n’ont pas tort peut-être. Allons voir des femmes, veux-tu ?

— Qu’entends-tu par cette expression ?

Nous étions à Hyde Park, à l’heure mondaine du défilé des équipages. Sur des rangs de chaises interminables, les cokneys alignés regardaient passer leur aristocratie nationale. Nous marchions derrière une brave citadine littéralement vêtue de pourpre et d’écarlate qui traînait un petit Indien par la patte, sans susciter d’ailleurs le moindre étonnement, la chienlit étant inconnue et intraduisible en Angleterre. Quelque chose de plus carnavalesque encore se dressait dans la verdure. — Sacrebleu, ne ris pas, me jeta de Nittis, tu te ferais lapider. — C’était la statue de Wellington. Je n’ai rien à vous apprendre de ce chef-d’œuvre de la hideur. C’est la revanche de Waterloo.

Et le défilé commença. Dans le cadre fuyant des voitures de toute carrosserie, antique ou moderne, les plus admirables types de la beauté anglo-saxonne se succédaient sans répit, sous l’uniformité de nos modes parisiennes, autre vengeance. Mais c’est surtout à cheval que l’Anglaise triomphe, et Dieu l’a faite centauresse. Rien de plus émerveillant que les jeunes amazones, aux tailles flexibles, s’enfonçant dans les futaies bleuâtres qu’irisent les poussières liquides des pièces d’eau. C’est encore Walter Scott qui mène son keepsake d’héroïnes. C’est lui qui fait comprendre les amours romanesques qu’elles inspirent et sèment à la course, aujourd’hui comme hier, en dépit du naturalisme qui veut, elles aussi, les mettre pied à terre. Oh ! ne descendez pas de cheval, filles de Shakespeare et de Byron, ne marchez pas. L’Anglaise qui marche écrase tout, même les illusions, fleurs du parterre. Il est des oiseaux qui ne doivent point poser. À cheval, mesdames, pour vos poètes.

— Regarde, soupirait de Nittis, ces divines créatures aux longs cils, aux regards chargés de doux poisons, ces fées du brouillard aux tresses blondes, ondulées, pareilles aux lianes des lacs, ces Ophélies, ces Rosalindes, ces Portias, elles n’ont qu’un jour de soleil et une nuit de lune. Au premier verre de porter qu’elles jettent entre leurs dents de perles, elles se flétrissent, dégradées. Verse du punch dans une rose thé, tu as une vieille anglaise. Et elles ont un peintre qui leur célèbre la Mort ! — Ah ! zut alors, philosophai-je.