100 percent.svg

Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 4/Journalisme/II

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche


II

FRANCIS MAGNARD


Francis Magnard adorait la littérature, qui restait inattentive à son adoration, et, comme il était très fin et avisé des choses, il se rendait fort exactement compte de son malheur. Or, c’en est un grand, en effet, dès que l’on s’en rend compte. L’illusion seule en supprime les affres. Tous ces jeunes poètes triomphants, dompteurs du verbe et de l’idée, tous ces maîtres aussi, laurés de gloire, qui traversaient à la file son cabinet de rédacteur en chef du journal, alors le plus lu de l’Europe, y laissaient une tristesse et en épaississaient l’ombre.

Oh ! ce cabinet, étroit, sombre, sans ornements, au bout d’un couloir, loin de la rue, et que la nuit envahissait à quatre heures, je l’y vois encore, travailleur acharné et courbé sous la lampe, au milieu de cette correspondance qu’il dépouillait avec une curiosité maussade ! Il affectait ce « buralisme » à la Rothschild. Puis, avec un sourire demi-bienveillant et demi-caustique, il vous prenait des mains la copie et disait : « Vous nous apportez encore une page ? »

Alors, et s’il vous venait une réplique drôle, le Parisien sortait du confrère malade et chassait le directeur grognon. De ses petits yeux, toujours cillants et clignotants, partait un bout de flamme. Il se levait, s’adossait à la cheminée, et en contait ou plutôt en bredouillait nerveusement « une bien bonne », l’une de ces « bien bonnes », dont il avait de Villemessant la tradition boulevardière. Mais bientôt la causerie tournait comme d’elle-même à la littérature, et l’âme lui venait aux lèvres sur les noms de Tolstoï, de Renan, de Flaubert ou d’Alphonse Daudet.

C’est une loi étrange et cruelle de la nature que des intellectuels de cette trempe, en somme, demeurent écrasés ainsi par leur idéal. Ne pouvoir réaliser ce que l’on conçoit, connaître le point du Beau et le manquer du doigt, voir les autres chevaucher sans bride tous les étalons de la grande écurie d’Apollon, quelle torture ! Elle n’a été infligée à personne avec plus de rigueur qu’à Francis Magnard. Maître absolu d’une publication où, en ce temps-là, un seul article bien venu créait une signature, il vit tous les jours, pendant près de vingt ans, se renouveler pour lui le supplice dérisoire de Tantale. Il n’avait pourtant qu’à présenter « une page », lui aussi, pour qu’elle fût insérée sans retard, et d’autorité. Mais il adorait trop la Littérature pour la violer. Il s’abstint, et cette honnêteté est d’un fier exemple !

Un nécrologue qui ne paraît guère s’être inspiré de la leçon, évoquait à sa mort le souvenir de ces articulets quotidiens estampillés du monogramme que Magnard mit longtemps comme un loup sur son anonymat de publiciste politique, et l’amateur exaltait l’art de ces bulletins. « Ils remplacèrent dans la presse, s’écria-t-il, l’article long et compendieux !… » Outre que Francis Magnard, qui possédait à tout le moins son français, eût été fort étonné de voir quel sens est ici prêté au mot « compendieux » et le coq-à-l’âne qui en résulte pour la phrase, il serait encore entré dans une belle colère contre l’assertion hasardeuse dont un vieil ami jetait le pavé de l’ours sur sa mémoire. Il le savait bien, hélas ! il le savait trop, que les articulets monogrammatiques n’avaient rien remplacé du tout dans la presse, et qu’ils ne suffisaient pas à constituer ce qu’il appelait lui-même si facétieusement : une page.

Il me souvient, à ce sujet, d’un mot qui lui échappa un jour, devant moi, et qui m’illumina sa mélancolie comme un éclair. J’avais trouvé sur les quais, à un étalage, dans la case à dix sous (la bonne), un petit livre dont il était l’auteur, et qui est intitulé : Vie et Aventures d’un Positiviste. Ce petit livre, le seul qu’il ait signé, je crois, j’en avais lu les cent deux pages in-32, et j’en avais beaucoup goûté l’érudition désabusée, l’ironie et même le style un peu menu, mais ferme. Je lui en fis des compliments. Mais il me regarda par-dessus le binocle sans répondre d’abord, et se borna à hausser les épaules. Ne voulant pas qu’il me soupçonnât de flagornerie de collaborateur gagé, je n’insistai point et parlai d’autre chose. Il était, ce jour-là, d’une humeur de dogue. Elle ne tint pas contre un bon mot pourtant, car il en était toujours friand. Il se leva, s’accota à la cheminée et en attacha une « bien bonne » à la mienne. Mais ses yeux papillotants m’interrogeaient avec une anxiété poignante. « Ainsi tu l’as lu, me disaient-ils, tu l’as même acheté, mon petit livre, et tu l’as jugé digne d’éloges !… » Et c’était si expressif, ce regard, que je ne pus y tenir. — Vous savez, Magnard, fis-je en interrompant son historiette, vous savez que ce n’était pas pour vous demander une augmentation !… Il fit alors quatre ou cinq pas dans le cabinet, se rassit, reprit son coupe-papier, et dit : — Non, mon cher, non, je ne suis qu’une position !…

Nous nous brouillâmes, depuis lors, sur une assez vulgaire contestation de salaire, où son scepticisme lui-même s’éclipsa. Nous échangeâmes des lettres disgracieuses et, la rupture advenue, la pose des lapins commença. Mon Caliban, on le sait, en était joyeusement fertile. L’un de mes plus réussis fut la candidature à l’Académie française, que je lancai dans les jambes du positiviste in-32. Le pauvre garçon en cria. Francis Magnard, l’un des Quarante, l’homme des articulets monogrammatiques et compendieux sous la coupole, l’hyperbole le pinçait sur une plaie inguérissable et qui se rouvrait tous les jours. Mais en vérité, je ne le savais pas si malade, du mal du moins qui l’a prématurément emporté, et je ne pensais qu’à lui revaloir un peu de ce gravier qu’il avait jeté dans mon jardin, la littérature étant diversement, à nous deux, notre côté faible.

Mais au moins, lui, il l’a adorée, cette sainte et décevante littérature, et il en est mort, à sa façon. C’est bien quelque chose par le temps d’inorthographie, d’asyntaxie et d’inhumanités qui court et nous emporte, de tour Eiffel en tour de Babel, au pays du volapuk. Francis Magnard n’a vécu que du livre, par le livre et pour le livre. Telle fut son idiosyncrase et tel est son type dans notre histoire littéraire.