Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 4/Six semaines en corse (1887) Le tour de l’île en calèche/Bastia

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BASTIA


Si l’on ne savait pas que la Corse a été génoise, on le devinerait rien qu’à voir Bastia.

Bastia, c’est une Gênes en réduction. Même situation sur la mer, même encadrement, même port, mêmes rues et même caractère de ville, il n’y manque que les palais splendides et outrecuidants de la via Garibaldi et les lions symboliques dévalant sur les escaliers des portiques.

Ces palais sont remplacés, sur la Traverse, rue principale de la ville, et place Saint-Nicolas surtout, par de grandes maisons modernes, haussmanniformes, sans art et sans style, à moins que celui de cette architecture en soit un, le style Napoléon Trois ! Le plus pur alignement y préside et l’absence de couleur y règne.

Autour du port seulement, le quartier qui entoure les quais et que l’église de Saint-Jean-Baptiste appelle à la prière, est amusant à parcourir. Il grouille raisonnablement sur les dalles de marbre qui revêtent la chaussée, et sous quelques portes romaines des étalages de fruits, de poissons et de légumes accrochent de la lumière.

C’est là que je vivrais si je devais vivre à Bastia. J’élirais sans doute domicile aux environs du marché aux châtaignes, où il y a de si curieux griffons de bronze et qu’anime le bavardage des commères autour d’une fontaine. L’odeur historique de la vieille cité corse n’est respirable que là, du moins pour des narines ethnographiques.

Quant à la terriblement majestueuse place Saint-Nicolas, où l’on contemple, foudroyé, la statue de Napoléon dont je vous ai parlé plus haut, je ne veux pas m’attirer une vendetta bastiaise, mais, sapristi ! quelle place, et quelle statue ! Il est vrai que, si elle n’était pas si grande, les pieds du Napoléon déborderaient du socle sur la mer ! D’après la conception du brave statuaire, si la postérité s’y fie et y réfère, comme on dit de Charlemagne « l’empereur à la barbe fleurie », on pourra appeler Napoléon « l’empereur aux grands pieds ». Ils durent tenir, s’ils étaient ainsi, tout le pont d’Arcole. Enfin j’ai vu mieux en fait de proportions académiques, je vous en donne ma parole d’honneur !

Pour la place en elle-même, il y souffle un tel vent, le libeccio, qu’on s’y croirait en Avignon. Comment le petit théâtre de bois, baraque informe qui l’orne, y résiste, c’est ce que je n’ai pu comprendre. On doit la lester de tragédies. Cette grange a encore une fois éveillé en moi le souvenir mélancolique du pauvre poète Albert Glatigny, qui y joua du Scribe. Glatigny était « troisième utilité et souffleur » d’une troupe ambulante, et c’est en se rendant de Bastia à Ajaccio qu’il fut pris pour Jud et emprisonné à Bocognano.

Pourquoi ne pas le dire ? Je me suis assis sur un banc devant cette « roulotte » échouée là comme une épave, et, le dos tourné au Napoléon des pédicures, je me pris à rêver aux dures années et aux gais compagnons d’apprentissage littéraire. L’évocation fut si forte, sur cette place Saint-Nicolas, qu’il me sembla à un certain moment percevoir et reconnaître derrière les planches la voix de Glatigny déclamant la prose douloureuse.

Avez-vous essayé quelquefois de vous rappeler le timbre de la voix des amis qui sont morts ? Le souvenir d’une voix, c’est ce qu’il y a de plus irressuscitable. L’expression, la physionomie, l’allure, le geste familier, ces choses-là vous laissent leur caractère ; mais la voix ? D’autant qu’il n’y a pas deux voix qui se ressemblent. Si la phonation est une science, elle est la plus vague et la plus incertaine de toutes. Peut-être viendra-t-il un temps où, grâce aux découvertes d’Edison, on pourra conserver dans le métal des plaques le timbre vocal des êtres aimés. Et ce sera vraiment le plus doux des miracles, attendu que la voix seule est capable de donner l’impression de la présence. Le portrait peint ou sculpté n’en procure que l’illusion. Quand la voix sera fixée, l’oubli sera vaincu. Le plus isolé mourra entouré du bruit des siens[1].

Mais revenons au port. Il est moins un port qu’une cale, et son goulet est si étroit qu’il doit être fort difficile d’entrée. Lorsque le susdit libeccio pousse le navire, j’imagine, sans m’y connaître énormément, que ce navire enfile ce goulet avec autant d’aisance qu’un fil une aiguille qui remue. Si le capitaine vise mal, tout est à recommencer.

Le hasard, qui est parfois le meilleur des cicérones, voulut qu’entre plusieurs hôtels, également excellents, nous descendissions à l’hôtel de France, lequel est — révérence parler ! — l’hôtel « républicain » de la ville. Comme nous avions pour chef d’expédition un prince de la famille Bonaparte, ce choix désola les établissements rivaux et scandalisa les groupes politiques.

Dieu sait pourtant s’il avait été involontaire, pas un de nous ne pouvant se douter qu’il y eût manifestation d’opinion active ou réactive à se loger à gauche ou à droite dans la rue de la Traverse ! Mais en Corse on ne badine pas avec ces bêtises-là ! Entre nous, on ferait mieux d’aller travailler.

« Lorsque vous arriverez à Bastia, nous avait dit un voyageur d’expérience, ne quittez pas votre voiture, laissez aller, et regardez à droite et à gauche les portes qui défileront devant vous. Dès que vous verrez sur le seuil de l’une d’elles un homme coiffé du haut de forme et habillé de la flûte des soirées, vulgo queue-de-morue, arrêtez-vous et entrez sous cette porte. Elle est la bonne. On y mange des murènes des étangs de Biguglia ! »

Et le voyageur d’expérience avait ajouté :

« Vous ne pouvez pas vous y tromper. Ce haut de forme et cette queue-de-morue sont les seuls qui soient en Corse !… »

Fidèles au programme, nous criâmes donc : Stop ! à notre cocher dès que nous aperçûmes, ainsi qu’il était écrit, le « soyeux » indicateur qui répondait au signalement ; et c’est ainsi que nous devînmes les hôtes du digne M. Staffe !

Le digne M. Staffe était une des curiosités de Bastia. Il y a représenté pendant trente ans le goût du continent et Paris. Il fut le Corse en habit noir ! — Jamais il ne quitta cet habit symbolique, et oncques il ne coiffa autre coiffe que le gibus sublime qu’on lustre et rafraîchit pour cinquante centimes. Inutile d’ajouter, bien entendu, qu’il n’eut foi qu’en la cravate blanche, et que ses souliers furent, jusqu’au dernier jour, vernis.

C’était un grand vieillard sec, allègre, rasé de frais, qui vivait pour et par la correction absolue, sauf qu’il passait sa journée assis dans la rue sur une chaise, devant sa porte, à attendre les voyageurs. Riche, notable et influent, populaire et conseiller municipal, il ne dédaignait pas de servir à table les hôtes de qualité que la Providence lui envoyait, et, le repas fini, il s’asseyait avec eux à la table, faisait monter ses liqueurs de choix et ses cigares, et il leur parlait… de Paris !

Il était de ceux pour qui Paris est le nombril de la terre. Il soupirait en disant : « Le boulevard ». Je n’ai point rencontré de mortel plus sincère dans sa croyance aux viveurs de nuit. Pauvre M. Staffe ! Puisqu’il est parti de ce monde où sont les divines Folies Bergère, que le bel uniforme démocratique qu’il y porta lui soit là-haut, devant le Juge, une circonstance atténuante ! Il n’en aura pas eu besoin si Dieu met dans les justes balances la bonne tenue de son hôtel de France, la propreté de ses chambres, la douceur de ses lits, la richesse de ses caves, le confort et la politesse et le céleste plat de murènes de la Biguglia aux échalotes ! L’ensemble de ses vertus vaut une assomption en paradis complète, cravate blanche comprise !

On n’aime guère la peinture à Bastia, ni même les peintres. Je n’en veux pour preuve que l’état réellement scandaleux où la municipalité laisse, à l’hôtel de ville, les toiles léguées par le cardinal Fesch. Je vous avoue que je suis sorti outré de ce monument.

Que ces toiles soient toutes bonnes, non certes, et il y en a même d’exécrables, mais qu’on laisse ainsi pourrir sur les murailles une collection dont l’ensemble constitue encore un fonds de renseignements sur la peinture italienne de second ordre, voilà qui arrache au plus calme des imprécations. C’est pire ici qu’à Corte même, et j’ai vu dans le poste de police une dizaine de natures mortes trouées comme un crible par les colichemardes des sergents de ville.

J’avais, du reste, le matin même, été, pour ainsi dire, préparé à ma stupeur indignée du « Musée » de Bastia par un événement significatif. Désireux de profiter du temps frais et lumineux pour rapporter de la ville quelque souvenir coloré, disons franchement une aquarelle, j’étais allé, en compagnie de M. Escard, m’installer au bout du môle avec mon petit attirail d’amateur.

De ce point, en effet, la vue était charmante et formait tableau. Le « maschio » ou donjon quadrilatéral de la vieille citadelle, avec ses hautes murailles d’ocre rouge, sous lesquelles les verdures du jardin public dessinaient leurs allées en terrasses, un joli château d’eau à gradins, les outremers changeants des eaux profondes du port, au fond les montagnes violettes, au premier plan une petite corvette bleu d’ardoise, tout cela sollicitait les pinceaux, et d’un plus habile que votre serviteur.

Je n’étais pas assis sur le pliant depuis dix minutes que le gardien du môle, homme de douane, vint à nous, et ce dialogue s’engagea, morose :

« Qu’est-ce que vous faites là ?

— Vous le voyez, de la peinture.

— Qui êtes-vous ?

— Un peintre apparemment.

— Où est votre livret ? (Silence.) Si vous êtes peintre, vous devez avoir un livret. Montrez-le.

— Il y a peintres et peintres ! intervint M. Escard.

— Qu’est-ce que ça représente, votre machine ?

— Mais, expliquai-je en rougissant, le donjon, les fortifications et le jardin, du moins autant que possible. Du reste je ne vends pas cher !

— Hum ! » fit le douanier.

Et je vis passer nettement dans ses yeux le soupçon de l’espion prussien !

« Ça y est ! dis-je à M. Escard. Nous allons être lapidés ! »

L’homme du môle esquissa un geste violent.

Et il courut à la Marine. Déjà les galopins du port se groupaient, agités et méfiants, autour de nous, et sur les ponts de bateaux une rumeur menaçante se propageait.

« Vite, dis-je à Escard, allez chercher du renfort. Cette scie de l’espion prussien est toute-puissante sur les masses, et le danger est d’autant plus grand qu’il est plus bête. »

Je poursuivis mon aquarelle pour me donner une contenance, et j’affectai même d’allumer une pipe ; mais je n’étais pas sans inquiétude. Le port était en brouhaha véritable. Le douanier revint avec d’autres douaniers, suivis d’une foule considérable. Ils me demandèrent mes papiers. Je donnai mon portefeuille, et, sur leur ordre, j’allais plier bagage pour les suivre, lorsqu’un haut de forme populaire terminé par une illustre queue-de-morue apparut, écarta les curieux et me sauva.

C’était l’excellent M. Staffe, avisé par M. Escard.

Il connaissait Paris, lui, le digne hôtelier, il savait ! Il se porta garant, et nous emmena.

Ils en étaient là, à Bastia, en 1887 !

  1. Écrit en 1887.