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Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 4/Six semaines en corse (1887) Le tour de l’île en calèche/Vizzavona, Vivario, Corte

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VIZZAVONA, VIVARIO, CORTE


Le plateau de Vizzavona mesure environ cinq kilomètres carrés, il s’élève à l’altitude de près de douze cents mètres.

Il est le centre de l’île.

L’hiver, la voie qui le traverse est très fréquemment interceptée par les neiges, et la circulation s’interrompt entre Ajaccio et Corte.

Les voyageurs descendent alors à une petite auberge de routiers, tenue par deux charmantes sœurs, dont l’affabilité est proverbiale.

Une vieille mère aveugle, immobile dans l’âtre et autour de laquelle gravitent des fillettes pensives et silencieuses, pare d’un mystère l’intérieur de l’osteria corse.

Elle semble être la statue de la Vendetta, cette vieille femme tragique, à peine estompée sur les ténèbres du foyer, pâle et sans gestes ; et comme la Foce de Vizzavona est fameuse dans les voceri populaires de la Corse par les aventures des bandits légendaires qui y ont « opéré », la première sensation, dès le seuil, est saisissante.

Dieu sait pourtant si l’accueil de ces bonnes gens fut aimable !

Notre venue avait été signalée, et nous trouvâmes la petite auberge entièrement revêtue et quasi brodée de cyclamens, pareille à un reposoir de la Fête-Dieu, et si fleurie que nous n’osions en passer la porte.

Cette énorme quantité de cyclamens avait été cueillie le matin par les fillettes, dans la forêt, et tout le hameau avait été requis pour en enguirlander la maisonnette.

Une poétesse nous souhaita la bienvenue par un compliment rimé, et le repas nous fut servi au flamboiement de tous les chandeliers qu’on avait pu réunir chez les pauvres forestiers.

Le repas de l’hospitalité corse se compose immodifiablement de trois mets, d’ailleurs délicieux : des carrés de porc cru salés et fumés, des truites de torrents et du fromage de chèvre.

À l’époque de la chasse, le régal s’augmente d’un service de bartavelles ou perdrix rouges.

Tout cela est présenté froid, et je dois dire que, pour les perdrix et surtout les truites, ce mode d’apprêt est supérieur à l’autre.

La truite de torrent corse mangée froide est d’une saveur extraordinaire et fort au-dessus de celle des truites de lacs suisses. Elle vaut la traversée pour un gourmet, et même un petit naufrage en plus.

Ah ! mon cher prince, vous en souvenez-vous de ce souper pittoresque et charmant, sous le dôme noir des mélèzes de Vizzavona ?

Quelle soirée inoubliable !

Les cyclamens détachés des guirlandes pleuvaient sur nos assiettes, ramassés à pleines mains par les petites-filles de la vieille aux yeux morts.

Au loin, des bruissements de cascades déchiraient le silence de la montagne.

Et puis des coups de feu tirés aux étoiles par les parents et amis de nos hôtes et centuplés par les échos, allaient réveiller les sangliers dans leurs bauges et les renards dans leurs gîtes.

Quelles santés ne portâmes-nous point aux êtres chers, avec ce vin de Corse, doré comme le Xérès, fort comme l’Alicante, et qu’Horace eût aimé !

Quelles chansons jusqu’à minuit et quelles histoires aussi, de farouches histoires de bandits à la fois implacables et débonnaires, dont les méchants gendarmes entravent la liberté héroïque et les amours naturelles, et qui ont résolu le problème de prendre sans voler et de tuer sans assassiner !

La cime blanche du monte d’Oro, que le prince Roland allait escalader à l’aube naissante, scintillait à travers les branchages, diamant gigantesque, et nous apercevions, distinct comme en plein jour le petit fortin génois, agrafé au flanc du pic et lui bouclant sa ceinture de pins.

Sournoisement, je sortis de l’auberge en pleine nuit, et je m’en allai sous bois vers le petit bastion génois.

Jamais je n’oublierai la senteur de cette forêt de Vizzavona, la nuit.

Pas un souffle de vent n’agitait la masse des pins et des mélèzes ; au-dessus de ma tête, dans le sillon lumineux dessiné par les allées du parc sauvage, d’invisibles archers lançaient des étoiles filantes, qui passaient les pics et s’en allaient tomber, avec des courbes immenses, en mer.

Sous les broussailles, une rumeur chuchotait, c’est le mot, pleines de fuites, de réveils subits et d’alertes, et du sol, drapé de ronces et d’orobanchoïdes, une émanation puissante de résine, mêlée à l’arôme de l’encre de Chine, me montait au cerveau et m’étourdissait.

C’était la sève des térébinthes qui débordait des troncs et parfumait abondamment la terre.

Je dus courir et gagner la route pour échapper à l’enivrement.

Mais là encore l’odeur mâle me poursuivait, et j’allumai une pipe d’herbe corse pour la combattre.

L’herbe corse est une espèce de tabac grossier, particulier à l’île, d’une violence excessive, que les bergers fument au grand air dans de longs calumets de merisier. J’en avais une poignée dans ma poche.

Le remède, toutefois était pire que le mal, et un autre engourdissement allait me saisir.

Je me dirigeai donc à la clarté stellaire vers un petit étang dont la plaque d’argent miroitait entre des jujubiers, des palmiers sauvages et des épines, et, m’étant imbibé les tempes et les narines d’eau glacée, je passai là les dernières heures de la nuit.

L’aube parut bientôt, effaçant les étoiles, puis l’aurore, qui colora de rose tendre les dessous de la forêt.

Les cyclamens se rouvrirent, la mare se prismatisa comme un cœur de tulipe, et sur les premières pentes du monte d’Oro je vis le prince escalader, entre ses deux guides, les brouillards transparents du maquis.

Petite auberge de la Foce, tout enguirlandée de cyclamens, fleurs favorites de George Sand, au plaisir de te revoir ! Que Dieu veille sur les bonnes gens qui nous y hébergèrent avec tant de cordialité, et que le chemin de fer, dont l’inauguration est prochaine, nous dit-on, enrichisse les charmantes femmes et les beaux enfants de cette famille corse !

Il faut partir. Hélas ! il faut toujours partir ! Sur la route sinueuse, la voix des cascades nous appelle, et le vieux torrent du Vecchio, qui nous a envoyés de ses truites, attend notre visite de digestion.

Nous descendons sur Vivario à bride abattue, dans un mouvement de valse infernale. Tout tourne, et, grâce à l’étourdissement, le souvenir de nos charmantes hôtesses se dissipe, et le vent l’évapore.

J’ignore absolument pourquoi la jolie petite ville de Vivario est appelée les Chats de Vivario, « Gatti de Vivario ». Non seulement je n’y ai point vu plus de chats qu’ailleurs, mais je n’en ai pas vu du tout ni sur les gouttières ni près des rouets. Les explications que nous nous donnons entre nous de cette particularité relèvent du genre facétieux et grivois, et, si elles nous font rire comme des moines, elles ne peuvent rien ajouter à la science ethnographique de la caravane.

La meilleure est celle qui nous est fournie par Vincent Bonnaud qui est Corse : « On ajoute, dit-il, le nom de « chats » à celui de Vivario parce qu’on y vient surtout à la mi-août ! »

À en juger par cette calembredaine, vous devinez tout de suite dans quel état nous entrons en cette commune, où la première chose qui frappe nos regards surpris est une statue de Diane chasseresse !

Pourquoi cette Diane ?

Vivario, avec ou sans chats, est un bourg de douze quinze cents âmes, remarquable surtout en ceci que la vendetta y est abolie.

Une inscription latine en fait foi sous le portail de sa petite église : Maledictus qui percusserit clam proximum suum, et dicet omnis populus : Amen !

« Maudit soit celui qui aura frappé à la dérobée son prochain, et que tout le peuple dise : Amen ! »

À la bonne heure ! Mais je ne sais pourquoi, je ne m’y fierais qu’à moitié. L’imprécation, en somme, ne laisse pas d’être assez jésuitique. Elle dit : « clam », l’imprécation, c’est-à-dire à la dérobée. Or, il y a des vendettas le front haut, ainsi qu’on sait.

Est-ce encore à cette disparition de la vendetta vivarienne qu’il faut attribuer le manque de cloches dans la petite église ? Car elle n’en a pas, et son clocher est sans voix d’airain.

Sans doute on a réservé tout le bronze dont on disposait pour la Diane, et telle est l’idée qui me vient d’abord et flatte ma vieille manie pour le grand et beau culte des Grecs. Ah ! retrouver au fond d’un vallon cyrnéen les traces de cette mythologie merveilleuse, la religion humaine par excellence et la plus joyeuse, c’est là une découverte philosophique !

Je pense à ce qu’un Leconte de Lisle imaginerait sur ce thème et quel poème il nous donnerait. Les chats de Vivario faisant fondre les cloches de leur église pour couler une statue à Diane cynégétique ! ! !

Mais mon rêve est bientôt dissipé. Les Vivariens ont des cloches. Seulement elles sont suspendues dans les arbres !

Rien de plus pittoresque, d’ailleurs.

Quand le sonneur vient les tirer pour tinter les offices, le branle qu’il communique aux châtaigniers en gaule les châtaignes et égrène les grappes de raisin noir dont leurs branchages sont festonnés.

Un intérêt historique s’attache aussi à la ville et la signale au tourisme savant de ceux qui voyagent pour s’instruire.

C’est à Vivario que naquit, dit-on, vers l’an 816, le rude pape Formose, l’un des porte-tiare les plus batailleurs dont s’enorgueillisse la chrétienté.

De telle sorte que la Corse a eu aussi un saint-père !

Ce Formose, dont l’histoire est d’ailleurs un peu ténébreuse, a été, ces dernières années, remis en lumière par un tableau fameux de Jean-Paul Laurens.

On sait ou on ne sait pas, que le pape Formose fut déterré après sa mort par les ordres de son successeur au trône de saint Pierre, Étienne VI.

Je ne me rappelle plus très bien ce qu’il avait fait ni quel crime il avait commis contre l’Église. Toujours est-il que, exhumé, revêtu de ses habits pontificaux et assis formidablement sous le dais, son cadavre fut jugé par un concile.

On l’interrogea ; un avocat répondit pour lui, je le suppose, et il faut croire qu’il répondit assez mal, puisque l’ex-pape fut condamné à l’unanimité.

On le mutila, on le décapita, et on le jeta dans le Tibre. Des pêcheurs l’y repêchèrent et l’ensevelirent secrètement dans la basilique de Saint-Pierre, où il est encore.

Jean-Paul Laurens a tiré parti admirablement de cette scène pittoresque de l’histoire ecclésiastique, et je voyais encore à Vivario la mise en scène très simple de cette accusation posthume et du geste féroce avec lequel Étienne incriminait la victime de cette vendetta d’outre-tombe.


Corte n’est distant de Vivario que de douze kilomètres ; mais, comme nous désirions déjeuner dans la capitale de l’indépendance corse et même avions commandé ce déjeuner à l’hôtel Pierraggi par télégramme, il nous fallut quitter de bon matin la ville aux chats.

De la route tournante par laquelle nous montions vers le pont du Vivario, les toits de Vivario, illuminés par le soleil levant, flambaient comme vitres de serre.

Tout à coup tout s’obscurcit, et la vallée sombra, pour ainsi dire, dans une nuée, sans qu’il nous fût possible de comprendre pourquoi ni par quel phénomène cette nuée était odorante.

Mais comme elle répandait un parfum délicieux de petit pain chaud et de café au lait, le phénomène nous fut expliqué.

Toutes les cheminées fumaient et brodaient la trame du voile flottant qu’ourlait la lumière, et que la brise finit par dissiper.

Serragio-di-Venaco est un bourg assez important, puisqu’il promet à Dieu une récolte de deux mille âmes corses.

Quand nous le traversâmes, il était en proie aux maçons et aux architectes, qui semblent vouloir y multiplier les maisons de campagne ; de belles et riches maisons, par parenthèse, construites en marbre gris, et qui décèlent des propriétaires aisés.

Serragio est en train de devenir une résidence d’été fort aristocratique, et j’y ai vu passer d’élégantes amazones que le bois de Boulogne n’eût pas désavouées. Peut-être même les eût-il reconnues.

C’est de Serragio qu’est originaire l’illustre famille des Pozzo di Borgo, ennemie traditionnelle et héréditaire de celle des Bonaparte.

On y visite le château qu’habitent aujourd’hui encore les descendants du comte Carlo-Andrea, le fameux diplomate. C’est, paraît-il, une maison magnifique et hospitalière, dont la qualité de touriste français ouvre toutes les portes.

Nous n’y frapperons pas, et pour cause.