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Souvenirs d’un fantôme/Texte entier

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C. Le Clère (tome 1p. i-352).


PRÉFACE.


J’étais, l’hiver dernier, dans un château où chaque membre de la société racontait des histoires de revenants plus effrayantes l’une que l’autre : elles nous amusaient, sans doute ; mais le piquant de la nouveauté n’y était pas. Ces histoires étaient connues et légèrement rhabillées ; j’en fis la remarque.

Dans un coin écarté du salon, il y avait un petit monsieur tout ramassé, porteur d’une physionomie étrange, et aux vêtements encore plus singulièrement coupés. Il ne parlait pas, mais son sourire sardonique et son regard malicieux m’impatientaient. Je me faisais un vrai plaisir de l’embarrasser ; pour cela j’allai à lui, et prenant là parole :

« Monsieur, lui dis-je, il paraît que nos récits vous amusent peu ?

— Ce n’est pas faute, reprit-il, d’être pour moi de vieilles connaissances.

— Il est vrai, repris-je, que rien n’est nouveau sous le soleil, et peut-être pourriez-vous nous dédommager par quelque récit moins vulgaire ?

— Je n’en ferai rien, dit-il ; car on pourrait me punir d’avoir révélé des secrets qui doivent rester cachés entre les Adeptes.

— En seriez-vous un ? répliquai-je.

— Et quand cela serait, s’écria-t-il ? pourrais-je divulguer le mystère qui nous environne ? Mais, au demeurant, poursuivit-il, on peut, sans le trahir, vous apprendre beaucoup de faits curieux et piquants.

— Je ne demande pas mieux, et si votre complaisance le veut ainsi, je suis prêt à vous écouter.

— Monsieur, me dit l’inconnu, d’une voix sombre et sévère, prenez-y garde, ce ne sont pas jeux d’enfants : les histoires que j’ai à vous raconter sont toutes inédites, je les ai recueillies dans les archives des cours souveraines, dans les chartriers des couvents, des chapitres et dans ceux des principaux châteaux de la France et de l’Europe. Là se trouvent ensevelis des faits terribles, tragiques, singuliers. Le philosophe s’en moque ; mais de quoi ne se moque-t-il pas ? à l’entendre, il n’y a de vrai que ce qu’il peut comprendre. Hé ! que le cercle est borné de ce que l’intelligence de l’homme peut parcourir ! »

L’inconnu ou le vieillard ; en prononçant ces mots, y mit une solennité qui me frappa.

Je l’examinai avec plus d’attention, et son aspect, qui d’abord m’avait paru grotesque, me sembla vénérable. Lui s’était arrêté un instant, puis il poursuivit :

« Oui, le malheur de l’homme est de douter de tout ; l’orgueil vient de l’ignorance ; il pose des bornes à ce qui n’en a pas ; il nie ce qui sort des règles communes de la nature ; et pourtant, combien de fois la suprême intelligence a voulu communiquer avec nous par le moyen d’êtres surnaturels, ou les ombres de ceux qui furent nos pères. Tout le monde, Monsieur, devrait avoir présents à la mémoire les quatre vers suivants de Voltaire :

 
Du ciel, quand il le veut, la volonté suprême
Suspend l’ordre éternel établi par lui-même ;
Il prescrit à la mort d’interrompre ses lois,
Pour l’effroi de la terre et l’exemple des rois.

» En se bien pénétrant de cette maxime, on n’affecterait pas un scepticisme coupable. Faibles atômes, qu’il nous appartient peu de dire à la divinité les paroles qu’elle-même elle adresse à la mer : Tu n’iras pas plus loin ! Cette folie est criminelle : aussi souvent est-elle punie ! que d’incrédules ont péri par des lois surnaturelles ! Il faut adorer, croire et se taire. Avec cela on est en règle et l’on ne craint rien. »

Le petit vieillard s’arrêta, il me parut grandi de plusieurs pouces, à tel point son propos me le rendit imposant. Je répondis par quelques mots inintelligibles.

Et lui alors : « Vous vous êtes approché de moi pour me tourner en ridicule : vous avez cru que je vous prêterais à rire. »

Je me récriai, et lui reprenant :

« J’ai dit vrai ; mais je vous pardonne. Trouvez-vous demain, à minuit précis, dans le cimetière de la paroisse (nous étions dans un endroit assez loin de Paris), là je vous remettrai le manuscrit qui renferme ces histoires merveilleuses, ces contes, comme il vous plaira de les appeler. Faites-les imprimer : elles profiteront à quelques uns ; elles amuseront le plus grand nombre. »

Ici la maîtresse du logis vint m’appeler. Il manquait un partenaire à une table de bouillotte. La galanterie m’obligea d’abandonner le petit vieillard et d’aller perdre mon argent, quoique j’en eusse peu d’envie. Tout préoccupé de ce qui venait de m’être dit, je ne donnai pas d’attention au jeu : aussi je fus bientôt décavé. Je désirais l’étre, afin de revenir à l’Adepte, dont j’aurais voulu me faire un ami. Je le cherchai en vain. Il était disparu.

« Qu’est-il, demandai-je à madame de ***, notre gracieuse amphitryon ? »

— C’est un voisin, répondit-elle, qui ne fraie avec personne un ours mal léché, qui n’est venu ce soir que parce que mon mari l’a forcé dans sa tanière, et qui ne reviendra pas, parce qu’il s’est ennuyé avec nous, ce qu’il m’a fait entendre poliment. »

Je demandai son nom. On l’ignorait. C’est un voisin, ne cessait-on de me répéter.

— Mais, où demeure-t-il ? »

On ne sut jamais me le dire. J’admirai cette facilité d’aller à la recherche de gens qui ne se soucient pas de nous.

Le jour suivant, je le passai à la chasse. Nous retrâmes harassés. On soupa, on se coucha de bonne heure. Seul, je luttai contre le sommeil, ayant mon rendez-vous en tête. J’avais examiné le cimetière à la clarté du jour, et je l’avais trouvé accessible en plusieurs parties. Des brèches ouvraient la muraille. À onze heures trois quarts, portant une lanterne sourde, je quittai ma chambre. J’eus de la peine à réveiller le concierge ; il ne voulait pas ouvrir la grande porte. Je l’y déterminai avec la clef d’or. Il dut passer le temps de mon absence en conjectures, déshonorant les jolies paysannes et toutes les dames huppées des environs. La nuit était superbe.

La lune brillait aux cieux, et néarnmoins mon cœur battait, comme si j’eusse juste trouvé une procession de fantômes prêts à défiler devant moi. Je portai les yeux tout autour, et j’aperçus, à quelque distance, une figure immobile : je crus reconnaître mon vieillard ; je m’avançai : c’était lui en effet. Eh ! bon Dieu ! quel visage pâle, hâve !… les yeux caverneux ! ….. toute une apparence de fantôme à faire frémir ! Je reculai d’un pas… ; il s’amusa de ma peur, il sourit : quel sourire effroyable ! Il tenait à la main un rouleau de papiers.

« Voilà, dit-il, ce que je vous ai promis… ; mais il ajouta : Les contes, et il appuya sur ce mot, les contes qu’il renferme produiront sur vous plus d’impression, si vous pouvez être convaincu de leur réalité.

— En vérité, repartis-je en l’examinant attentivement, le lieu où nous sommes, les impressions qu’il produit rendent crédule.

— Je gage, répliqua l’inconnu, qu’une apparition vous épouvanterait ?

— À dire vrai, j’aime tout autant les lire que les voir. »

Il leva ses yeux au ciel, croisa ses bras sur sa poitrine :

« Savez-vous qui je suis ? »

Et cela me fut demandé d’un son de voix si lugubre, que j’en fus terrifié !…

— Mais, dis-je, vous êtes un voisin.

— Oui ! dont la demeure est étroite et profonde !… Il y fait froid, et on a le temps d’y réfléchir ! »

Voulant prendre le propos en plaisanterie, et persuadé que le malin personnage cherchait à m’intimider :

— À votre place, repartis-je, je la choisirais plus, agréable.

— Cela n’a pas dépendu de moi. Je suis venu m’y loger, parce que le temps d’en prendre possession était arrivé. Croyez-moi, réfléchissez à l’avenir ! L’heure à laquelle vous me rejoindrez sonnera bientôt, peut-être ; en attendant, vous pourrez vous vanter d’avoir connu le premier propriétaire du château que vous habitez. »

À ces mots, à la place du vieillard, je ne vis qu’un tas de linceuls funèbres et d’ossements disjoints, qui roulèrent çà et là. Pousser un cri, prendre la fuite, rentrer au château à me barricader dans ma chambre, fut l’affaire de peu d’instants. Là je m’évanouis ou m’endormis, je ne sais trop lequel : le lendemain, je trouvai sur ma table le manuscrit que j’offre au public. Le concierge prétendit ne m’avoir jamais ouvert la porte, et nul de la compagnie ne se rappela le maudit vieillard, dont je faisais le portrait. Je passais pour avoir eu un mauvais rêve.


La Main vivante.


Alzone, petite ville de France, est un chef-lieu de canton du département de l’Aude, situé sur la grande route de Toulouse à Montpellier ; c’est un lieu de passage, mais où les voyageurs s’arrêtent rarement. Au commencement du dernier siècle, un bon bourgeois y vivait fort à son aise, et, pour, cela seul, on lui supposait, une immense fortune : il s’appelait M. Revel. Sa famille se composait uniquement d’une nièce, jeune et jolie personne que les hobereaux de la contrée recherchaient, et que l’on accusait d’être fière, parce qu’elle ne s’empressait pas de faire un choix. Pendant une nuit d’hiver, M. Revel, qui avait l’habitude de se coucher de bonne heure, fut réveillé, vers les onze heures du soir, par un saisissement de cœur et une inquiétude vague dont il ressentait l’effet sans pouvoir en deviner la cause. Poussé cependant par une impulsion inconnue, et qui le dominait, il battit le briquet, se leva, s’habilla sans trop savoir pourquoi, et, se moquant de la faiblesse qui le rendait ainsi l’esclave d’une agitation sans objet.

Dans ce moment, il entendit un des chiens de sa basse-cour hurler d’une façon toute particulière. Il prêta l’oreille et crût distinguer, tout contre sa maison, des pas, et un bruit de voix étouffées.

Tout pique la curiosité dans une petite ville. L’heure était indue. On savait que, depuis quelques mois, une bande de voleurs, sous la conduite d’un ancien contrebandier, nommé Richard, désolait les montagnes Noires, les Corbières, la Malepeyre, trois appendices des Pyrénées. M. Revel prétendit que, puisqu’il avait quitté son lit, la prudence voulait qu’il visitât l’intérieur du manoir, afin de s’assurer si le domestique ou la cuisinière avait fermé soigneusement toutes les issues. Il mit sa chandelle dans une lanterne sourde et descendit à pas de loup l’escalier. Au premier palier s’élevait, sur un piédestal en marbre de Caunes, une statuette de la Vierge, objet de la piété du maître du logis et des siens. Bien que M. Revel fut préoccupé, il ne négligea pas, selon sa coutume, de saluer profondément l’image révérée, et, cette fois, il ajouta à la formule d’ordinaire un Ave, Maria ! qu’il achevait au moment d’entrer dans la cuisine.

Il a dit depuis qu’avant cette prière son esprit était sombre et lourd ; mais qu’aussitôt qu’il eut invoqué la très sainte mère de Dieu, quelque chose de fort et de lumineux se réveilla dans lui. Il regarda les objets avec plus d’assurance, et il eut plus de finesse dans son ouïe. Parvenu au milieu de la pièce, il s’arrêta, écouta, et, à sa surprise mêlée de terreur, il ne put douter que, du chemin qui longeait la maison, on ne travaillât à enfoncer le contrevent d’une fenêtre qui n’était pas fermée intérieurement. Il s’avança d’un pas rapide. Ses yeux aperçurent une petite hache, dont la cuisinière se servait pour coüper les grosses branches de saule employées à allumer le feu. Il s’en saisit précipitamment, et à propos ; car un des ais du contrevent déjà écarté laissait passage à une main large et nerveuse.

M. Revel, écoutant son indignation, frappa d’un tel coup cette main ennemie, qu’il la détacha de son poignet et la fit tomber à l’intérieur. Un cri aigu, douloureux, prolongé s’éleva de la grande route ; des imprécations y répondirent. M. Revel cria aussi de son côté : Au voleur ! à l’assassin ! et, courant vers une pièce voisine, où des armes à feu étaient déposées, il prit un fusil à deux coups, et, par l’ouverture qui avait été faite, fit partir successivement les deux détentes.

Il n’en fallait pas tant pour jeter l’épouvante parmi les Alzonais. Le domestique de M. Revel, sa nièce et sa servante se réveillèrent ; plusieurs voisins en firent autant. L’alarme tarda peu à se répandre dans le bourg. On sonna le tocsin. La maréchaussée, dont une brigade était en résidence a Alzone, accourut, et l’on poursuivit les brigands dans plusieurs directions, sans pouvoir les atteindre ; on les savait nombreux. Une trace de sang conduisit, le lendemain, jusqu’au bord de la rivière du Fresquel : mais là on la perdit entièrement.

Un tel événement fit grand bruit dans les sénéchaussées de Castelnaudary et de Carcassonne : les curés lancèrent des monitoires ; les espions se répandirent dans les diocèses voisins ; mais on ne put savoir ce que le mutilé était devenu. M. Revel conserva soigneusement la main, trophée de sa victoire, dans un bocal rempli d’eau de vie, et l’exposa sur le chambranle de la cheminée de son salon.

Quatre ans s’écoulèrent. D’autres événements avaient fait disparaître le souvenir de la tentative des voleurs qui, eux-mêmes, abandonnèrent la contrée. Vers la fin du mois de novembre, le soleil prêt à se coucher, voici un courrier extraordinaire, suivi d’un postillon, qui demande à la poste aux ehevaux le nombre d’attelages nécessaire pour les trois voitures du comte Marouski, grand seigneur polonais, qui, dangereusement malade, avait hâte d’aller coucher à Carcassonne. Le courrier ne laisse pas ignorer que son maître, très grièvement blessé à la main droite dans une bataille livrée aux Russes, allait à Montpellier, ville célèbre alors, surtout dans les fastes de la médecine, et où il espérait trouver du soulagement aux douleurs intolérables qu’il éprouvait.

À l’annonce du passage d’un aussi puissant seigneur, la majeure partie des habitants d’Alzone environnait la maison de poste : leur curiosité souhaitait se satisfaire par la vue du comte Marouski. Il arrive enfin, on dételle les chevaux ; mais voilà que tout à coup Son Excellence éprouve une crise affreuse. Le chirurgien polonais qui l’accompagne déclare que le comte ne peut aller plus loin, et qu’il est indispensable de trouver à loger pour cette nuit dans Alzone.

On ne sait qui a désigné le logis de M. Revel, tant il y a que le premier écuyer du comte et le chirurgien viennent au maître et le prient d’accorder à Son Excellence l’hospitalité que plusieurs voisins offrent déjà. La vanité d’une part et la bienveillance de l’autre du riche bourgeois le rendent sensible à la préférence qu’on lui accorde ; et, tandis qu’il donne ses ordres à sa nièce, lui va au devant de l’étranger. À peine si celui-ci le remercie et le regarde, à tel point il souffre. Il est tout enveloppé de manteaux et de fourrures. On ne voit presque pas sa figure ; on n’aperçoit pas sa main droite. Il se dirige vers la maison de M. Revel, où arrive, en même temps que lui, le curé de la paroisse, prêtre et ami du bon bourgeois, auquel il aidera à faire les honneurs de sa demeure au magnifique étranger. Celui-ci entre dans la salle de réception, vaste pièce à l’immense cheminée, où brûle un feu énorme. Le Polonais est couché sur un sopha de canne. Mais, tandis qu’on l’y accommode, ô surprise !… ô terreur !… le curé, qui, dans ce moment, jette un regard distrait sur le bocal de verre où nageait la main coupée du brigand, voit celle-ci frémir, s’agiter, se redresser et appuyer ses cinq doigts avec une telle apparence de force contre les parois du bocal, que le curé craint un instant qu’elle ne l’ébranle et ne le fasse tomber sur le plancher.

Ne pouvant se rendre compte d’un phénomène aussi inconcevable, et néanmoins, cédant à un instinct de prudence, le curé jette négligemment son mouchoir sur le bocal, l’enveloppe, le soulève, l’emporte avec lui et va le déposer dans une pièce éloignée.

Ce soin rempli, le curé, profitant du tumulte inséparable de l’entrée d’un tel personnage dans une maison, tire M. Revel à part et l’instruit de ce qui se passe. Celui-ci, non moins que l’homme de Dieu, ressent tout à la fois et surprise et terreur. Il se rappelle de quelle manière cette main est tombée en son pouvoir. Il compare ce fait à la blessure de l’étranger, et convient avec le curé des mesures de précaution à prendre, et combien il est nécessaire de se méfier du Polonais.

Douze domestiques, sans compter le chirurgien et le comte lui-même, forment la suite de l’étranger. Le comte, le chirurgien et deux valets de chambre doivent seuls coucher chez M. Revel. Le reste logera chez des voisins, ou dans la principale auberge d’Alzone.

Il est donc facile de le surveiller. Le brigadier de la maréchaussée, à qui on communique les mêmes conjectures, partage l’opinion du curé, et déclare que la plupart des gens arrivés sont porteurs de physionomies atroces, et ressemblent plutôt à des mauvais sujets qu’à d’honnêtes personnes. Vers dix heures du soir, lui et ses cavaliers, armés jusqu’aux dents, sont introduits dans la maison par une porte sécrète qui s’ouvre sur le jardin, et prennent position dans une chambre située en face de celle que le comte Marouski a voulu occuper avec son chirurgien et ses deux heiduques. Un corridor sépare les deux pièces. Ni M. Revel, ni sa nièce, comme on doit le croire, ne cherchèrent le repos pendant cette nuit. Un fait non moins étrange que l’était le reste les avait livrés à de sinistres terreurs : la statue de la Vierge dont nous avons déjà parlé, et sans qu’aucune personne l’eût touchée, à ce que l’on affirmait, venait d’être trouvée la tête tournée vers la muraille, tandis qu’auparavant elle regardait l’escalier. Le curé, instruit de cette particularité, ne douta plus que l’action de Dieu n’agît en cette demeure.

À une heure du matin, nulle rumeur n’avait encore troublé le silence de la maison. Mais alors les cavaliers de la maréchaussée, toujours aux aguets, entendirent distinctement qu’on se remuait dans la chambre des étrangers. Bientôt après, leur porte s’ouvrit, et le comte parut d’abord : lui, non plus embarrassé dans ses compresses et ses écharpes, mais, au contraire, à demi nu, tenant de la main gauche un poignard (car la droite manquait) ; ses compagnons le suivaient, armés aussi, éclairés d’une seule lanterne. Leur démarche était significative. À un signal donné par leur chef, les soldats de la maréchaussée firent feu, et les quatre brigands tombèrent roides morts sur la place. Au bruit de la décharge, les habitants d’Alzone, prévenus à l’avance, s’emparèrent chacun du coquin qu’il logeait, si bien qu’aucun de la bande n’échappa. On eut l’idée de retirer la main du bocal et de l’approcher du cadavre du prétendu comte. Ô prodige !… la main s’élance du plat sur lequel on l’avait placée, et d’un bond va s’appliquer au moignon, où elle se rattacha si fortement qu’on ne put l’en séparer qu’à grande peine : on la réunit, on l’ajouta dans le tombeau, où tous ces scélérats furent ensevelis.

M. Revel, en reconnaissance de la protection du ciel, qui s’était si manifestement déclaré, fonda l’obit d’une messe en action de grâce. On la chantait encore à Alzone à l’époque de la première révolution.


Le Perroquet, ou le Magicien suédois.


La comtesse de La *** habitait ses terres dans le midi de la France, aux environs de Toulouse. Elle était jeune, régulièrement belle, et possédait cet esprit qui s’allie rarement à la beauté. Plusieurs années s’étaient écoulées depuis son mariage sans qu’elle eût rempli son devoir d’aller à la cour présenter ses hommages à la famille royale. Son mari l’y amena en 1727. Louis XV était alors dans tout l’éclat de son adolescence ; mais trop jeune, il ne faisait qu’admirer les dames et ne les attaquait pas encore dans leurs vertus.

La comtesse de La ***, proche parente de mesdames d’Advizard et de Dreuillet, fut conduite par elles à Sceaux où madame la duchesse du Maine tenait sa cour privée, lieu célèbre dans les fastes de la galanterie littéraire, où les hommes et les femmes d’esprit aimaient à se montrer.

Les étrangers, distingués par leur naissance, se faisaient présenter à madame du Maine. Parmi ces derniers, on citait, à cette époque, un seigneur suédois, le comte de Rœdernn, allié à la famille régnante ; fier de sa noblesse et de ses dignités, il y joignait les avantages d’une figure gracieuse et d’une amabilité qui en rehaussait le prix. Mais, tout à la fois impétueux, opiniâtre, et dissimulé, orgueilleux outre mesure, superbe et violent, il ternissait par ses défauts la liste nombreuse de ses qualités.

Le comte de Rœdernn tarda peu à distinguer madame de La *** ; elle était trop belle pour rester inaperçue, et il se hâta d’apporter son hommage à ses pieds ; mais il soupira en vain. L’austère vertu de la noble Toulousaine n’entendit pas ses soupirs et refusa d’admettre ses protestations. Il n’était pas accoutumé à une retenue pareille. Gâté par de nombreux succès, réussir lui semblait être un droit, et tout refus un outrage.

Cependant, malgré ses tentatives, ses plaintes, ses larmes, son désespoir mêlé de courroux, la comtesse de La *** ne changea pas de rôle, et, poussée à bout par ses importunités, lui défendit l’entrée de sa maison.

Jamais outrage plus sanglant n’avait été fait au Suédois présomptueux. Son amour-propre, si cruellement froissé, ne connut plus de bornes. Il se promit d’en tirer une vengeance éclatante. Mais qu’un amant est faible et qu’il y a de pouvoir dans la beauté qui l’enchaîne ! M. de Rœdernn s’était cru libre par l’appel qu’il avait fait à sa fierté ; vain essai ! La première fois qu’il revit la comtesse de La *** chez la duchesse du Maine, il la vit si brillante, si radieuse, qu’il se sentit enflammé plus que jamais.

Il s’approcha d’elle, il tâcha de la fléchir ; mais elle, opposant un front dédaigneux à ses supplications, montra une volonté ferme de ne lui laisser aucune espérance. Le comte alors, ne mettant plus de borne à son impétuosité, se pencha vers elle, et à voix basse :

« Triomphez, madame, dit-il, jouissez de votre odieuse victoire, savourez-la ; elle doit vous être précieuse. Le vaincu n’est pas sans quelque éclat ; mais qui sait s’il ne prendra pas sa revanche et s’il ne se paiera pas en terreurs de votre part, des amertumes de ses angoisses ? Adieu, madame, je ne vous importunerai plus ; Vous apprendrez ce que peut un noble suédois outragé ! »

À ces mots, il se perdit dans la foule qui encombrait le salon, passa dans une autre pièce et délivra la comtesse de sa présence, qui réellement lui devenait importune.

Cette dame, néanmoins, aussi prudente que spirituelle, avait tu à son mari l’amour du seigneur étranger ; elle ne lui en parla pas davantage après la scène que nous venons de décrire, et elle fit bien, car le comte de La *** était ensemble jaloux et brave. Deux mois après, le comte et la comtesse quittèrent Paris et s’en revinrent au château de Beau…, où ils avaient l’habitude de passer l’été et l’automne. Un an s’écoula ; la comtesse avait perdu jusqu’au souvenir de M. de Rœdernn. Un vendredi, vers trois heures de l’après-midi, elle était seule dans le salon principal du château de Beau…., lorsque, du côté de l’occident, des sombres vapeurs s’amassèrent. Le ciel en fut couvert ; elles étaient lourdes et embrasées ; en même temps un vent impétueux s’éleva, sifflant d’une violence sans pareille, et emportant en tourbillons désordonnés la poussière, les herbes et les feuilles.

Les mugissemens de l’ouragan redoublaient ; l’air était entièrement obscurci, lorsqu’un des carreaux de verre de Bohême, qui garnissaient les fenêtres du salon, fut brisé en mille éclats, et si singulièrement, qu’il n’en resta le moindre morceau attaché à la boiserie.

La comtesse, effrayée, tressaillit et se levait pour appeler ses femmes, quand un coup de tonnerre déchira la nue, et aussitôt s’élança du dehors, et, par l’ouverture qui venait d’être faite, entra un admirable oiseau, d’une grosseur peu commune, dont la tête était rouge, le cou nuancé de vert et de pourpre, les ailes d’un jaune éclatant, le ventre noir à reflets chatoyants, et la queue démesurément longue, ornée, de trois plumes vertes légèrement bordées d’aurore. Cet oiseau, qui s’appartenait à aucune nomenclature d’histoire naturelle, portait, au dessus de son bec, une aigrette blanche et sanguinolente. Jamais il ne fut plus bel et plus bizarre animal. Il sauta légèrement sur le parquet, tortilla, fit la roue, et par la gentillesse de ses manières et la richesse de son plumage, charma tellement la comtesse, qu’elle oublia l’orage dont elle avait eu tant de frayeur et qui continuait à gronder avec violence. Le comte d’abord, ensuite les personnes de sa famille qui étaient au château, ses gens enfin, furent tous appelés successivement pour admirer le nouveau venu. Il méritait les éloges qu’on lui prodigua, et l’on ne fut pas moins surpris de sa familiarité et de sa douceur que de sa beauté si remarquable. Depuis ce moment, il devint le favori de madame de La*** et ne la quitta presque jamais. Tantôt, il la suivait en marchant, tantôt il se perchait sur son épaule, tantôt il voltigeait autour d’elle, se montrant si familier, si apprivoisé, que la frayeur de le perdre cessa promptement.

La comtesse couchait dans un appartement particulier. On dressait tous les soirs, dans sa chambre, un lit pour sa camériste favorite. Deux bougies restaient allumées sur la cheminée, où elles brûlaient, durant la nuit, jusqu’à leur entière extinction. Elles remplaçaient les veilleuses, et étaient de meilleur goût.

Un soir et selon l’usage encore ; deux autres bougies éclairaient la chambre de madame de La*** pendant qu’elle faisait sa toilette de nuit ; il y en avait donc alors quatre allumées. Madame de La*** les regardait machinalement, lorsqu’elle en vit une s’éteindre ; elle s’en étonna, car l’air était redevenu calme, et toutes les ouvertures se trouvaient fermées. Sa surprise augmenta quand la seconde s’éteignit, et, bientôt après, la troisième aussi.

À ce phénomène, une frayeur superstitieuse troubla la dame, elle ne put s’empêcher de s’écrier : « Je meurs si l’on éteint la dernière. » La quatrième, qui déjà palissait, se ranima promptement.

Ceci, loin de calmer la peur de la comtesse, la porta au comble ; ses femmes n’étaient guère plus rassurées. On ralluma les bougies, on fit des prières, on aspergea la chambre d’eau bénite, et puis on se décida à se coucher.

Voilà que les rideaux du lit furent agités à diverses reprises et que les anneaux tintaient sur les tringles où ils étaient passés.

Pousser un cri, se pendre à la sonnette, fut l’effet d’un mouvement instantané. On accourut : la dame conta ce qui s’était passé ; on se moqua d’elle, c’est l’usage. Cependant ses gens la veillèrent, et rien de surnaturel ne la troubla pendant le reste de la nuit.

Elle se leva pâle et abattue. Le bel oiseau servit à la distraire ; mais elle craignait la nuit suivante ; c’était à tort. Celle-là aussi s’écoula calme. Deux jours après, elle demanda une robe dont la nuance lui plaisait particulièrement. On ne put la trouver ni dans les armoires ni dans les laisses du cabinet, pas plus que dans les diverses commodes ou autres meubles où on fouilla avec soin. Chacune des femmes jura ses grands dieux de n’avoir point pris cette robe ; pourtant elle ne reparut pas.

Le même soir, il prit fantaisie à madame de La*** d’ouvrir le sultan dont on lui avait fait cadeau le jour de ses noces, et qui alors remplaçait la corbeille dont nous avons vu le règne finir de nos jours pareillement. De quel étonnement madame de La*** ne fut-elle pas saisie, lorsqu’elle y trouva sa robe tant cherchée le matin, mais coupée en un si bon nombre de petits morceaux, que le plus grand n’avait pas un pouce de surface. Il fallut s’émerveiller autant des heures qu'on avait dû employer pour consommer cette malice que du fait en lui-même. Il demeura inexplicable pour tous.

Une autre fois, madame de La***, en montant l’escalier, vit distinctement, au plus haut palier, une figure gigantesque vêtue de noir, qui lui fit un geste de menace et qui disparut en même temps.

Dès lors chacune de ses journées et presque toutes ses nuits furent troublées par des actes de sorcellerie dont elle ne se trouva pas libre, en venant passer l’hiver à Toulouse. Sa santé en souffrit, et sa beauté en diminua. La belle saison la ramena dans sa terre de Beau…, sans la délivrer d’une obsession qui variait de forme et qui, au fond, était la même. Les prêtres consultés n’avaient su que dire ; les prières, les cérémonies ordonnées par le rituel en pareil cas demeurèrent impuissantes.

Il y avait un an, jour par jour, que cela durait ; madame de La ***, le matin même, avait été effrayée par une vision non moins sinistre que les autres. Elle était dans son salon, où elle pleurait amèrement. L’oiseau favori folâtrait autour d’elle, quand, se rappelant que le pouvoir fatal qui la dominait avait commencé son influence à l’instant où l’oiseau s’était donné à elle, elle ne put s’empêcher de lui dire : « Méchant animal, si c’est toi qui m’as ensorcelée, je te déteste et, au nom de Dieu, je t’adjure de me délivrer de ta présence. »

À peine a-t-elle dit, que le carreau de verre qui remplaçait celui brisé un an auparavant fut également mis en éclats cette fois-ci, et l’oiseau, poussant un râlement horrible, se précipita par l’ouverture, déploya ses grandes ailes et disparut sans retour.

La comtesse a dit, depuis, qu’en ce moment elle fut comme éclairée, et qu’elle s’étonna de n’avoir pas plus tôt rompu le charme, en rapprochant la coïncidence de la venue de l’oiseau, et les prodiges qui s’y mêlaient. Par un mouvement machinal, elle ouvrit elle-même les trois grandes portes du salon, comme si une abondance d’air lui eût été nécessaire. Dans ce moment, par la porte du milieu, entra un chapeau de forme étrangère, à hauteur d’homme, et qui n’était appuyé sur rien. Ce chapeau allait et venait dans le salon, comme s’il eût cherché la comtesse. Elle, prosternée à genoux, implorait Dieu mentalement, car il lui était impossible de proférer aucune parole. Trois plumes vertes, et pareilles à celles de la queue de l’oiseau, ornaient la chapeau qui, venant droit à madame de La ***, achevait de glacer son sang, lorsqu’un coup de fusil, parti de la terrasse voisine, atteignit le chapeau de deux balles. Des ruisseaux de sang en jaillirent ; on entendit le bruit d’un corps qui tomba ; et, lorsqu’on fut venu au secours de la comtesse, on la trouva évanouie, et tout auprès d’elle gisait la cadavre du compte de Rœdernn.

C’était le garde-chasse du château, qui, traversant le parterre pour aller chasser au loup, avait aperçu la merveille de ce chapeau cheminant seul ; persuadé qu’il y avait là dedans de la diablerie, il n’avait pas hésité à faire feu. Le comte et la comtesse, étant les seuls qui connussent M. de Rœdernn, se turent sur ce point et laissèrent le pays dans l’ignorance complète de ce fait capital. On ensevelit le corps à la voirie, et la famille seule de M. et de madame de La *** fut instruite des détails consignés dans cette histoire et sur laquelle on n’obtint pas d’autres renseignements, la prudence n’ayant pas permis d’en écrire en cour ou en Suède.

Ainsi on ne put savoir que longtemps après l’inquiétude de la famille de Rœdernn, touchant la destinée de son chef, qui avait disparu de Stockholm, sans que depuis on eût eu de ses nouvelles ; ceci coïncida parfaitement avec ce qui s’était passé dans le Languedoc et au château de Beau…

Monsieur du Château.


Dans le Roussillon, sur les bords de la mer, entre Salces et Perpignan, s’élevait le château Rollin, habité par l’ancienne famille de ce nom. De temps immémorial, un être surnaturel, lutin, fantastique, démon, y avait établi sa demeure ; il s’appelait Monsieur tout court, répondait à ce nom, et eût été blessé si on l’eût qualifié d’une autre manière. Nul ne pouvait se vanter de l’avoir vu en face ; mais on le rencontrait souvent enveloppé d’un manteau de taffetas noir, qui criait dans les ténèbres. Monsieur portait une vaste perruque. Il inspectait l’écurie, veillait aux chevaux, rossait les palefreniers qui ne les soignaient pas bien, et avait toujours quelque petit présent à faire à celui qui était intelligent et honnête. On l’avait vu souvent bercer les enfants en bas âge, mais toujours tourner le dos à ceux qui le regardaient. Monsieur allait et venait dans le château comme un habitué, on avait soin de lui livrer passage ; car, malgré ses gentillesses, il était capricieux à outrance. Il soufflait les lumières, jouait avec les bouteilles d’huile, faisait trébucher les gens dans les escaliers. Qui se fâchait était plus maltraité encore ; qui se montrait jovial en recevait toujours quelques petites douceurs. Les choses en étaient ainsi, et les habitants de Rollin, à peu près accoutumés aux malices du farfadet, ne s’en tourmentaient guère, et le bénissaient presque d’avoir établi son séjour parmi eux.

Voilà qu’un soir on frappe à la porte du château, un moine se présente, sale, puant, laid à faire plaisir. Dans le Roussillon, on est très pieux, et chaque fois qu’un habitant de monastère y demande l’hospitalité, il est accueilli et bien traité. On donne à celui-ci une chambre où Monsieur faisait ordinairement ses ébats. Le moine se couche ; mais quoi ? il ne peut dormir : le lit a été semé de morceaux de vergettes coupées menu ; et puis, avec une seringue, on injecte sa barbe d’une telle liqueur, qu’il infecte ses proches voisins. Au point du jour, frère Hilarion se lève et se plaint de l’impiété des domystiques ; chacun se récrie, et tous, d’un commun accord, déclarent Monsieur coupable des faits et gestes dont les accusait le saint religieux.

« Un lutin ! s’écria le moine, un lutin ici, et on l’y tolère ! et on ne le chasse pas comme un misérable réprouvé qu’il est ! »

Il pérora tant, que le seigneur de Rollin consentit à ce que Monsieur fût exorcisé. Le père Hilarion, muni d’eau bénite, d’un goupillon, d’un crucifix, de trois cierges bénits, s’enferma nuitamment dans la chambre et commença ses opérations. Un bruit effroyable agita le château ; des cris lugubres, un fracas de chaînes se firent entendre. La voix du père Hilarion s’élevait par dessus, nul n’osait venir à son secours, car il l’avait sévèrement interdit. La nuit s’écoula dans l’effroi et l’attente. Le lendemain, le moine parut le froc déchiré, la figure égratignée, mais tenant à la main, et en trophée, la belle perruque de Monsieur, et son manteau de taffetas qui criait dans les ténèbres ; il assura avoir si bien accommodé le drôle qui, d’ailleurs, s’était vigoureusement défendu qu’oncques il ne se représenterait dans le château de Rollin. Quoique ce fut un allégement pour les habitants de cette forte demeure, il y en eut qui regrettèrent Monsieur ; plusieurs mois s’écoulèrent, un an même, et le follet ne se montrait plus, il était réellement en fuite. Cependant une jeune fille de service prétendit avoir vu rôder, à l’entour du berceau du dernier né, une petite créature chétive, la tête pelée, en chausses et pourpoint, mais sans manteau.

Quelque temps après, dans l’écurie, un palefrenier vit la même figure : « Oh ! oh ! oh ! Monsieur, s’écria-t-il ; c’est donc comme cela que le père Hilarion t’a accommodé ? »

Il en fit cent gorges chaudes : les rustres ne ménagent pas les infortunés. Le lendemain matin, le palefrenier ne se montrant point, on l’appela, il se taisait ; on se mit à la recherche, et on le trouva étranglé dans son lit.

La terreur se répandit dans le château, nul ne douta que Monsieur n’eût immolé ce drôle, pour se venger de ses railleries : dès lors on prit en haine le lutin ; on se munit de reliques, de chapelets, d’eau bénite, et on le poursuivit à outrance. Quelques soirs après, un des fils du seigneur, enfant âgé de dix ans, très précoce et d’une beauté peu commune, se montra pâle et soucieux. Sa mère le questionna ; l’enfant, avec un torrent de larmes, finit par lui dire qu’il avait vu Monsieur, qu’il l’avait vu face à face, dans le cours de la journée ; qu’il était laid à faire horreur, et qu’il lui avait dit :

« Je n’avais jamais fait de mal à personne du château ; on n’a pas eu pitié de ma misère ; on se rue après moi ; je quitte Rollin pour ne plus y revenir, et je n’en partirai pas seul : toi tu viendras avec moi. »

L’enfant acheva : qu’on juge de l’épouvante de sa famille. Cependant, on espérait encore ; car le petit garçon, quoique maladif, n’était pas en danger ; un médecin consulté, se moqua des terreurs de la famille : il répondit de la vie de celui qu’on croyait près de périr, et par là rassura complètement le seigneur et la dame de Rollin. On passa d’un excès à l’autre : les mauvaises plaisanteries recommencèrent sur le compte de Monsieur ; on siffla sa colère, on défia sa vengeance, et le reste de la journée s’écoula dans une sécurité d’autant plus grande, que le début avait été tourmenté. À minuit précis, un coup de tonnerre ébranla le château : des hurlements se firent entendre. Une voix effrayante cria : Adieu !… et alors même, l’enfant expira !… Depuis lors, Monsieur ne reparut plus au château de Rollin, ni dans les environs [1].

L’Homme de la nuit.


C’était à Gênes, dans la ville aux merveilles de l’architecture, la reine des cités modernes, où tout est magique, où tout enchante. Ici c’est la beauté d’un ciel toujours serein, ou la magnificence des points de vue ; là, des rocs escarpés s’élèvent jusqu’aux nues ; plus loin s’étendent des bocages embaumés d’orangers, de myrtes et de grenadiers, de palais de féerie. Dans une campagne sillonnée de ruisseaux et de cascades s’étendent les murailles de la ville flanquées de tours dont chaque pierre est taillée en pointe de diamant, et, de la cime des remparts, l’œil ébloui plonge sur la vaste mer et peut distinguer au lointain les côtes bleuâtres de la Corse.

Si l’extérieur de Gênes présente ces aspects variés, le spectacle de tout l’intérieur n’est pas moins curieux ni extraordinaire. Bâtie sur un terrain excessivement rétréci entre la montagne et la mer, il a fallu gagner sur la largeur des rues ce qui était nécessaire à l’habitation des citoyens. Les stradi (les rues) sont, pour la plupart, si étroites, qu’un homme chargé de bois les remplit entièrement. Deux chaises à porteur qui se croisent ont fort à faire pour ne pas s’accrocher ; et pourtant du fond de ces corridors s’élèvent des palais gigantesques, tout de marbre, de granit, de jaspe et de porphyre ; demeures somptueuses, monuments de la richesse et de l’orgueil humain.

À peine quatre ou cinq rues, la Strada, Balbi, la Strada-Nuova, et Nuovissima, celle de la porte de l’Arc, permettent-elles aux voitures de rouler dans cet espace rétréci. Les deux côtés sont garnis de demeures encore plus magnifiques. L’œil perce à travers les colonnades des portiques du rez-de-chaussée suivi de vastes escaliers de marbre qui montent jusqu’à perte de vue, et, à leur suite, d’autres colonnades se marient aux arbustes des jardins suspendus. Il y a dans tout cela un mélange de statues, de fontaines, de fleurs et de cascades ravissantes. Là tout est prodige, et l’on ne peut se figurer ces demeures brillantes habitées que par des maîtres heureux.

Il était nuit, et sur la place de la Fontaine Amoureuse, un palais resplendissait d’une illumination admirable ; des chœurs de musique s’élevaient de divers appartements. La joie régnait dans le palais Imperiali : c’était le jour de l’anniversaire de la naissance du marquis Cesareo, chef de cette maison illustre. Sa famille était nombreuse ; nombreux était le nombre de ses amis. On dansait de toutes parts, et des valets vêtus d’une somptueuse livrée, portaient dans d’immenses plats d’argent des sorbets, des fruits et des liqueurs glacées qu’ils offraient en profusion à chaque convive. Les jardins construits en terrasses superposées les unes sur les autres, ornées de statues et de diverses chutes d’eau, étaient éclairés par des lampions de couleurs formant les armoiries et les chiffres du marquis Cesareo Imperiali.

Mais si l’éclat de cette fête frappait les yeux, on ne pouvait encore s’empêcher d’admirer la pompe d’un ciel tout noir et parsemé d’étoiles d’or et d’argent, que la pureté de l’air faisait briller d’une lumière nette et vivement tranchée. Jamais pavillon royal n’avait eu cette splendeur imposante.

Le vent humide de la mer se taisait, et une brise légère portée des montagnes amenait avec elle les exhalaisons odorantes des plantes que la nature y a semées avec tant de prodigalité. Tout enivrait les sens pendant cette nuit et cette fête, où la raison du plus sage était peut-être troublée en secret.

Du fond d’une grotte formée de stalactites, de coquillages aux vives couleurs, de fragments étincelants des mines de fer de l’île d’Elbe, de madrépores et de coraux rouges, noirs et bleus, sortit un étranger. Sa taille était élancée, sa tournure noble et gracieuse ; sa démarche lente et mesurée annonçait de la souffrance ou un esprit méditatif. Il y avait dans le visage de cet inconnu quelque chose de singulier et d’indéfinissable : les traits en étaient réguliers, la forme agréable ; mais il partait de ses yeux des éclairs si aigus, et sur sa bouche errait un sourire tellement sardonique, que les regards, attirés d’abord par le charme de l’ensemble, se détournaient instantanément. Les vêtements de l’étranger annonçaient la richesse ; il y avait plus que du goût, il y avait du luxe : et, par un contraste extraordinaire, sa main gauche était enfermée dans un gant de peau noire, soigneusement attaché à l’avant-bras par des bandes de velours et des boucles d’or. On devait croire qu’une maladie quelconque nécessitait cet appareil. La main cependant fonctionnait comme l’autre, et ceci ajouta au piquant de l’effet.

L’étranger (car il fut facile de reconnaître qu’il venait au palais Imperiali pour la première fois) se confondait d’abord dans la foule joyeuse, parut chercher ce qu’il ne rencontrait pas, et s’adressant enfin au jeune marquis Alberto Caretta, lui demanda s’il voulait avoir l’obligeance de le présenter au marquis Cesareo. Sans faire aucune réflexion désagréable, le signor Alberto s’inclina, et se dirigea vers le salon principal, où le marquis Imperiali causait avec un groupe de nobles Génois du premier collège. Parvenu près de lui, il se tourne, et de la main le désigne à celui qu’il précédait.

L’étranger alors, s’approchant du maître de la maison, le salua avec une grâce hautaine, et lui dit en même temps qu’il arrivait d’Espagne, et qu’il apportait à Son Excellence une lettre du comte d’Altamira, grand de la première classe.

Le marquis Imperiali et le comte d’Altamira avaient été élevés ensemble à l’Université de Pise, et une longue amitié qui de l’enfance les unissait. C’était donc une recommandation supérieure qu’apportait l’étranger Ceux qui étaient là le reconnurent bientôt aux civilités qui lui furent prodiguées par le marquis. Celui-ci voulut qu’il acceptât un appartement dans son palais ; mais l’étranger, que le grand d’Espagne avait titré de prince Paléologue[2], s’y refusa obstinément. Il avait, disait-il, à quelque distance de Gènes, une villa modeste, où il comptait habiter pendant tout le temps qu’il resterait à Gênes. « Mais, du moins, dit le marquis Cesareo, ne refuserez-vous pas de venir présenter vos hommages à la signora Elphège, ma fille. » L’étranger se récria sur le bonheur qu’on lui procurait, et, suivant le marquis, arriva vers une partie de la salle, où trois personnes, assises sur une ottomane, semblaient se disputer le sceptre de la beauté. La première, Elphège Imperiali, avait une de ces figures douces et prévenantes qui attirent d’abord et retiennent ensuite ; blonde, blanche et pure, ses yeux resplendissaient de l’azur du ciel. À sa droite, la signora Victoire Grimaldi relevait avec fierté une tête superbe, rehaussait une taille qu’on oserait comparer à Diane, déesse des forêts ; ses cheveux et ses yeux étaient noirs, et son caractère impérieux se peignait sûr sa physionomie mobile. La troisième, Marie de Fiesque, exprimait sur ses traits enfantins la naïveté de son ame ; son visage arrondi, ses fraîches couleurs, son nez retroussé, ses yeux bleus, sa chevelure châtain foncé, tout en faisait une beauté piquante.

Au nom prononcé du prince Paléologue, les trois jeunes filles portèrent leurs regards vers l’étranger, et toutes les trois, frappées du feu sombre qui sortait de ses yeux, abaissèrent les leurs et les tinrent attachés à la terre. Lui, au contraire, transporté, pétulant, laissait paraître sur son visage l’expression d’un sentiment désordonné qui s’ouvrait dans son cœur.

La fête, continua, et les rayons du jour qui, dorèrent le sommet des Alpes purent seuls y mettre un terme.

Quelques jours après, Elphège Imperiali se promenait dans les jardins du parc et rêvait mélancoliquement ; le prince Paléologue était revenu chez le marquis Cesareo et s’était attaché à faire la cour à sa céleste fille. Elphège, entraînée par un sentiment involontaire, répondait déjà à un amour audacieux. Le prince voulait un rendez-vous, mais il le voulait nocturne et hors des appartements du palais. La jeune fille, à la fois amoureuse et timide, hésitait à l’accorder : elle y rêvait dans ce moment lorsque Paléologue parut. Comment était-il entré dans le jardin ? il ne s’arrêta point à le dire ; Elphège, trop agitée, ne s’amusa point à le lui demander. Il était seul avec elle, redoublant d’instances, et il obtint que, nuitamment, toute seule, elle quitterait le palais pour aller avec lui dans une chapelle voisine de Gênes, où un prêtre bénirait leur union.

Pourquoi le prince ne s’adressait-il pas au marquis s’il, voulait obtenir sa fille ? c’est parce qu’un obstacle invincible s’y opposait ; la main d’Elphège était promise au comte Caretta, et le caractère inflexible du marquis ne permettait pas de croire qu’il romprait une alliance contractée sous le sceau de son honneur.

À minuit, Elphège, demandant à l’amour d’augmenter son courage, sortit d’une maison dont, jusqu’à ce jour, elle avait fait la gloire et le bonheur. Éperdue, tremblante et se soutenant à peine, elle allait se laisser choir lorsque le prince parut et la retint comme elle tombait, en lui saisissant avec force le bras, de sa main gauche. Un cri de douleur échappa à la jeune fille ; les doigts de cette main, plus durs que le fer, et qui étaient toujours gantés, l’avaient blessée de leur contact énergique.

« Je vous attendais, » lui dit-il d’une voix sourde et presque courroucée.

« Oh ! dit-elle, je pensais à mon père, à la douleur que je vais lui causer.

— Et vous ne pensiez pas à votre amant ? lui fut-il demandé avec amertume ; mais, partons ; nous sommes attendus. »

Il dit, et, la saisissant dans ses bras, il l’emporte plutôt quelle ne marche, lui fait franchir la ville et les faubourgs, et tous deux atteignent une gorge ténébreuse qui se prolonge en détours effrayants.

« Où allons-nous ? » dit Elphège.

« À ma demeure ; » et le prince redoublait de vitesse, et des soupirs de feu, échappés de sa bouche, venaient brûler les lèvres de la jeune Imperiali. Bientôt un cimetière se présente devant eux : Elphège le reconnaît, s’épouvante et ne veut point franchir la porte. « Oh ! dit-elle, un hymen contracté dans la chapelle des morts est un augure trop funeste. » Le prince alors s’approche de son oreille et les paroles qu’il lui dit ne furent pas répétées par la jeune fille ; car, le lendemain matin, des paysans qui se rendaient à la ville trouvèrent, à l’entrée du cimetière, son cadavre dont on avait arraché le cœur !

Ce fut une épouvantable aventure ; elle jeta la consternation dans la ville de Gênes, et la maison Imperiali resta plongée dans un désespoir douloureux. Tant que le deuil du marquis Cesareo dura, et il fut long, le prince Paléologue n’essaya pas de rompre une consigne qui interdisait à tout étranger l’entrée d’un palais où l’on n’entendait que des plaintes, et où des larmes étaient versées journellement.


La signora Victoire Grimaldi aimait le Vénitien Contarino, et souvent elle le recevait à des heures indues et dans le silence de la nuit. L’amour romanesque a un vrai charme pour de jeunes cœurs, ils ne croiraient pas aimer s’ils ne s’environnaient pas de ces formes mystérieuses qui ajoutent tant de prix à l’amour.

Une nuit, Contarino se rendait à ce lieu accoutumé où la belle Victoire venait l’attendre, lorsqu’en traversant la place della Aqua Verde, il fut accosté par un personnage de haute taille, soigneusement masqué, qui lui demanda s’il ne pourrait pas rendre un service pressant à un gentilhomme qui, faute d’un second, était obligé d’ajourner sa vengeance. Contarino était amoureux et attendu par sa belle ; mais un noble italien ne se refuse pas à l’appel que l’on fait à son courage. Contarino dit à l’inconnu qu’il était prêt à le suivre. Celui-là, sans repartir, marcha d’un pas rapide, s’enfonçant dans la campagne, toujours sans rompre ce silence, qui semblait étrange à Contarino. Ils atteignirent enfin la porte du cimetière qui est déjà connu, et quand ils en eurent franchi l’enceinte, l’homme masqué s’arrêta. « Où sont les ennemis que nous avons à combattre ? » dit Contarino.

« Ce sont, lui fut-il répondu, les morts qui te réclament comme leur frère.

— Oh ! s’écria le jeune homme en reculant d’un pas et en mettant l’épée à la main ; dans quel piège abominable m’as-tu conduit ?

— Faible enfant, répondit l’étranger, est-ce contre les morts que tu veux combattre ? » et, sans employer aucune arme, en s’exprimant ainsi, il s’avança vers le noble vénitien, et, saisissant de sa main gauche, qui était toujours gantée, l’épée qu’on lui opposait, la brisa comme du verre, et une lutte horrible commença !!!……

Victoire Grimaldi attendait son amant ; il devait être auprès d’elle lorsque l’horloge de l’Alberggo (hôpital des pauvres) sonnerait onze heures. Minuit approchait, et Contarino ne venait pas. La jeune Grimaldi était inquiète, lorsqu’elle entendit le signal convenu. Oh ! comme alors son cœur battit avec vivacité ! Elle jeta, du haut du balcon, l’échelle de soie qui allait servir à son amant pour monter jusqu’à elle. Elle était là, immobile, impatiente, embrasée. Bientôt ; elle reconnut le chapeau de Contarino, qu’ombrageaient des plumes élégantes ; le manteau dont il se servait pour n’être pas reconnu, et qu’il déposait à ses pieds avec tant de joie : c’est lui ; il a franchi l’espace, il vient à elle ; ses bras s’ouvrent pour le recevoir, sa bouche cherche celle de son amant… Oh ! quels cris !… quels cris étouffés lui échappent… Elle respire l’haleine du sépulcre ; un fantôme hideux se montre à elle, et de sa main gauche, toujours gantée, les doigts aigus s’enfoncent dans la poitrine de la jeune fille, pour en extraire le cœur qu’il dévore avec avidité…

Ce fut, le lendemain encore, un grand sujet de trouble et d’épouvante pour la ville de Gênes, que le récit, répété mille fois, de ce qui s’était passé pendant cette nuit d’horreur. Le noble Contarino, l’espoir de sa famille illustre, avait été rencontré, gisant et étranglé, dans le cimetière de San-Cyro, et le cadavre de Victoire Grimaldi, souillé par un attouchement sacrilège, offrait le même attentat que celui dont naguère le spectacle hideux avait coûté tant de larmes à la famille Imperiali.


Marie de Fiesque était rêveuse ; un sentiment secret régnait dans son cœur. Elle cherchait les lieux écartés, se retirait sous les berceaux d’orangers du palais de sa famille. Là, penchant la tête sur ses belles mains, elle fuyait la lumière du jour pour se trouver en présence d’une lumière plus éclatante, celle dont l’amour remplit notre cœur. Elle aimait le prince Paléologue et s’indignait tout à la fois que lui, toujours brûlant et empressé dans ses discours, reculât constamment une demande qui ne serait pas repoussée.

Les motifs de sa conduite étaient bizarres ; il prétendait n’être pas assez aimé, et ses regards de feu, ses discours incohérents mettaient dans l’incertitude sur le véritable état de son âme.

Un soir, à cette heure où la chaleur du jour baisse et fait place à la douce fraîcheur de la nuit, où, près des cascades qui retombent à grand bruit dans les bassins de marbre, et, couchées sur des carreaux de maroquin d’Orient, les dames de Gênes sont plus accessibles aux propos de la galanterie, Marie rêvait : elle était appuyée sur une balustrade d’où son regard embrassait la ville tout entière, les campagnes voisines et les ondes brillantes de la Méditerranée. Une pensée constante l’occupait alors, tandis qu’auprès d’elle un bruit de pas léger se fit entendre. Elle se retourna, et rougit : c’était son amant, c’était le beau Paléologue.

Les derniers feux du soleil mourant coloraient son visage et y prêtaient un éclat extraordinaire en faisant disparaître ces teintes terreuses qu’on, y remarquait souvent.

« Vous aurais-je épouvantée ? » dit-il.

« Oh ! reprit-elle, la terreur n’est pas le sentiment que vous faites naître. Je voudrais pouvoir vous haïr.

— Me haïr ! et pour quel crime ?…

— Capricieux, volage, dit-elle en s’efforçant de sourire, est-ce raisonnable que de douter de mon attachement ?

— Oh ! vous autres femmes, vous voulez toujours qu’on ajoute une foi implicite à vos paroles. Je ne suis pas de ces hommes avantageux qui comptent tant sur leur mérite ; et quand on dit que l’on m’aime ; je voudrais obtenir des preuves de cet amour.

— Vous dire que je vous offre ma main n’est pas assez ? que faut-il encore pour vous en convaincre ?

— Je ne sais ce que je demanderais ; mais quelque chose me manque…… Pourquoi ne me devinez-vous pas ?

— Si votre cœur est une énigme ; ma simplicité n’en s’aurait trouver le mot ; peut-être qu’un gage de ma foi vous serait agréable ? Hé ! poursuivit-elle, en prenant une des tresses de ses cheveux, si j’avais des ciseaux… » Mais, tout à coup, s’interrompant : « Je veux vous offrir un gage mille fois plus précieux ; tenez, prenez ceci, portez-le en mémoire de moi ; c’est le dernier présent que j’ai reçu de ma mère. Attachez-y autant de prix que j’en mis en le recevant. » Elle disait, et sa main cherchait dans son sein, d’où elle retira une boîte d’or accrochée avec une chaîne de Venise. Déjà ses bras, mollement élevés, allaient passer le riche bijou au cou de son amant, quand lui, qui d’abord ne l’avait pas examiné, pâlit, se recula, poussa un cri qu’il voulût retenir ; et, entraîné par une terreur involontaire : « Oh ! non, dit-il, oh ! non, que ce reliquaire ne m’approche pas !…

— Que dites-vous, prince ?… Quoi ! le présent de ma mère, et même encore un fragment du bois sacré de la divine Croix, vous font peur !…

— Écartez-le, écartez-le, je vous en conjure…, sa vue m’épouvante… ; oh ! dérobez-le à mes regards ! »

Et il frissonnait, et tous ses traits se contractaient horriblement. Sa main gauche, toujours si soigneusement gantée, était agitée d’une façon particulière, et son mouvement convulsif en faisait craquer les doigts, comme s’ils eussent été dépouillés de chair.

« Prince, dit la belle Génoise en déguisant le trouble qui s’emparait d’elle, seriez-vous, par hasard, le membre sacrilège d’une de ces sectes impies que notre sainte Église voit avec détestation ?

— J’étais…, je suis catholique…, les eaux du baptême coulèrent sur mon front, et j’ai reçu les sacrements, touchante alliance qui unit le fidèle à son Créateur.

— Eh bien ! alors pourquoi ?… » Et Marie, une autre fois encore, présentait le reliquaire béni à son amant, et celui-ci se reculant encore tout à coup : « Signora, dit-il, vous croyez que je vous suis cher, vous souhaitez m’en donner la preuve ? eh bien ! il dépend de vous que je l’aie à l’instant même. Lancez ce reliquaire dans la mer, et ausitôt, je vous le jure, nous serons unis irrévocablement.

— Méchant, que vous êtes, dit en souriant la jeune fille, pensez-vous que je serais assez simple pour consentir à ce que vous demandez ? Ne serais-je pas trop coupable et indigne de votre amour, si je profanais ainsi la sainte Croix ? Je vous en veux de cette épreuve ; abandonnez-la, et que ce reliquaire porté par vous annonce à toute la ville que je serai bientôt la princesse Paléologue. »

Le prince de plus en plus se montrait agité, une sueur glacée parcourait son corps. On reconnaissait facilement qu’il était mal à son aise ; par bonheur pour lui, plusieurs visites arrivèrent successivement. La comtesse Marie dut faire les honneurs du palais, et elle oublia de contraindre Paléologue à accepter le présent qu’elle lui destinait.

Le lendemain était l’un des jours de l’année où sa piété fervente recevait le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Malgré la pureté de sa vie si chaste et si retirée, elle alla, avant de s’approcher de la sainte table, chercher au tribunal de la pénitence l’absolution qui lui était si peu nécessaire et que le prêtre lui donnait au nom de Dieu.

Ce matin donc, dès que le premier devoir fut rempli, elle vint se prosterner au pied de l’autel et dans de ferventes prières employa les instants qui devaient s’écouler jusqu’à celui de la communion. Ses yeux étaient fixés sur le tabernacle, d’où l’on retirerait les saintes hosties. Elle vit ce tabernaele s’ouvrir ; des jets d’une lumière vive et resplendissante en partirent, et l’église s’en trouva inondée. Du milieu de ces rayons extraordinaires par leur vivacité et leur couleur, apparut une forme céleste qui, d’abord embryon presque imperceptible, grandissait à mesure que, partie du fond du tabernacle, elle s’approchait des marches de l’autel. Parvenue tout à côté de Marie, elle présenta l’aspect d’un être radieux dont la beauté était sans pareille, et dont les blonds cheveux portaient une couronne de lis et de violettes, symboles de modestie et de chasteté. Six ailes blanches et bleues enveloppaient son corps immortel. Autour d’elle se répandait une odeur suave dont les parfums ravissants n’appartenaient pas aux fleurs de la terre. Cet ange (car quel autre nom donner à ce composé de charmes divers) se pencha vers Marie et lui dit d’une voix si douce que l’on eût cru entendre résonner à son oreille les accents d’un concert immortel :

» Te crois-tu digne de recevoir ton Créateur ? Une action sacrilège ne t’a-t-elle point naguère affligée ? N’est-ce point être coupable que d’aimer l’ennemi de ton Dieu ? »

Ces mots prononcés, l’ange secoue sa chevelure ondoyante, d’où tombent pêle-mêle des roses, des perles et des rubis, puis il s’éloigne, et sans efforts, sans agiter ses ailes embaumées, diminue de grandeur, retourne au tabernacle, s’y enferme, et la vision disparaît.

Marie était penchée la face contre terre, heureuse et terrifiée de la splendeur du spectacle qui venait de lui être offert. Était-ce une vision, un rêve, une réalité ? Mais, tandis qu’elle s’interrogeait elle-même, qu’elle repassait les faits antérieurs auxquels le messager céleste avait fait allusion, tout à coup elle se ressouvint du mépris farouche que son amant avait témoigné pour le bois de la Croix. Alors, se levant de sa place, elle revint vers son confesseur et lui raconta naïvement ce qui s’était passé, implorant ses lumières et lui demandant un conseil…

Marie quitta l’église tout en larmes. Pour la première fois on lui refusait la sainte communion. Le prêtre avait parlé, lui avait dicté les règles de conduite dont elle ne devait plus s’écarter. Le même soir, la société, qui se réunissait d’ordinaire, au palais Fiesque, avait décidé qu’elle ferait une promenade sur mer. Trente chaloupes élégamment décorées, dont les mats et les cordages étaient enguirlandés de fleurs, soutenaient des festons de lampes, diversement colorées ; quatre rameurs, dans un costume élégant et pittoresque, faisaient voguer chaque balancelle sur la plaine liquide. Aucun nuage ne troublait la pureté, de l’air. La lune, absente laissait resplendir la cour brillante des étoiles : c’était feux divins dont la lumière scintillante tremblotait à la face de l’eau. De temps en temps, des instruments mélodieux répétaient tantôt des symphonies mélancoliques, et tantôt des airs de chasse vifs et guerriers. Au milieu de la flottille, une felouque gigantesque formait la salle du bal. Là on danserait, après une promenade, où chaque couple seul avec les rameurs dans des balancelles se serait disputé le prix de la course.

Le but que l’on devrait atteindre était les colonnades élégantes du vieux palais Doria, dont les dernières terrasses sont mouillées par les flots de la mer. Là une collation était préparée sous ces portiques décorés d’arbustes rares et pré cieux. Après le souper on rentrerait dans la grande felouque ; tandis que l’on danserait, un feu d’artifice serait tiré près de la Lanterne.

Jamais collation mieux ordonnée n’avait inspiré plus de contentement. Les cœurs ressentaient à la fois la double ivresse qu’inspirent l’amour et Bacchus. Le prince Paléologue, assidu aux pieds de là comtesse Marie, avait obtenu la faveur désirée d’être son sigisbé ce soir-là. Fier de cette distinction flatteuse, il devait lui donner la main pour entrer dans la barque. Il y avait presse sur la berge, et dans ce tumulte auquel ajoutaient les fumées des liqueurs bues en abondance, le prince présenta la main gauche : à peine Marie l’eut touchée de la sienne, qu’il lui sembla qu’une douleur aiguë s’en élançait et parcourait tout son corps :

» Qu’avez-vous, dit-elle, à cette main, pour l’avoir toujours ainsi couverte ? et ppurquoi son contact est-il brûlant ?

— Vous vous trompez, » répondit le prince ; et un embarras manifeste parut sur ses traits.

« Je gage, repartit la jeune fille, que si je la touche une autre fois j’éprouverai le même mal.

— Je me garderais bien, dit le prince, si la chose était possible, de vous exposer à une commotion douloureuse, moi qui ne veux que votre bonheur.

— Vous le voulez…, et pourtant, encore hier, vous avez refusé un don qui m’alliait à vous irrévocablement.

— Ah ! signora, dit le prince avec impatience, pourquoi revenir sur un sujet qui vous est désagréable ?

— Il est vrai que je vous voudrais plus de piété, et non ce libertinage d’esprit qui annonce un homme enfoncé dans les impiétés modernes.

— En revanche, signora, vous êtes toute livrée aux superstitions de ceux qui, pour leur avantage personnel, étendent sur la terre l’empire de la superstition.

— Oh ! prince, que vous me faites de la peine, et que je désirerais vous voir changer !

— Mais il dépend de moi de le faire.

— Superbe, dit la comtesse en se levant, rentre dans les chaînes dont tu veux sortir malgré Dieu ! « Et, tandis qu’elle parlait ainsi, sa main agile, cachée sous les vastes plis du mezzaro génois, détachait le reliquaire suspendu à son cou, et par un mouvement aussi rapide qu’adroit le passait autour de celui du prince.

Paléologue poussa un cri ; mais quel cri épouvantable !… des clameurs horribles y répondirent dans les airs et sous les eaux ; des ténèbres profondes couvrirent l’espace. La foudre, accompagnée d’éclairs livides, serpenta dans les airs et vint s’étendre sur les flots : ceux-ci, soulevés à leur tour, mugirent affreusement jusque dans leurs cavités les plus reculées ; et tous les convives d’une fête ainsi troublée, cessant de songer aux plaisirs ; tombèrent à genoux, implorant le Dieu de miséricorde.

Mais le prince… le prince !…, quelle décomposition rapide sur tous ses traits !… quelles convulsions multipliées le saisirent, entraîné par Sa rage furieuse !… Deux fois sa main gantée essaya de saisir le cou de la comtesse Marie, afin de l’étrangler dans sa colère ; mais deux fois il aperçut distinctement l’ange qui, dans l’église, était venu au secours de là jeune fille, et qui, cette fois-ci, ne lui manqua pas non plus.

Mais la tempête ne s’apaisait pas. Des légions d’esprits immondes, de démons affamés apparaissaient sur chaque mât et se suspendaient à chaque cordage. Partout la mort se montrait menaçante et prochaine. Chaque cœur était glacé d’effroi : un seul demeurait calme, celui de la comtesse. Instruite de ce qu’elle avait à faire par les conseils que lui avait donnés son confesseur, elle présentait aux divers fantômes qui l’environnaient un autre reliquaire qui renfermait aussi une parcelle du sacré bois.

Enfin le démon qui habitait dans le corps impur de Paléologue dut l’abandonner, forcé qu’il fut par le contact de la relique sainte. Il disparut en poussant des hurlements qui firent trembler Gênes, la mer et les montagnes voisines ; et quand il fut parti on vit gisant, au fond de la barque, un cadavre hideux à moitié dévoré des vers qui déjà, ayant commencé leur travail par la main gauche, l’avaient entièrement réduit en état de squelette, et de telle sorte que le démon dans sa puissance n’avait pu la recouvrir de chair humaine. On s’en empara à l’aide d’un croc (car le toucher autrement eût été se souiller a jamais) et on le lança au milieu des flots. Dès qu’il y fut tombé, les esprits impurs n’eurent plus de pouvoir ; vaincus qu’ils furent, ils s’échappèrent, dévorés de honte et de désespoir.

La jeune vierge, touchée de la grandeur du péril quelle avait couru, crut qu’elle ne pouvait prendre d’autre époux que le divin fils de celle dont elle portait le nom. Et, remplie de piété, elle alla ensevelir dans un saint monastère tant de beauté et de vertus.

Une consternation bien légitime s’empara de la ville de Gênes à la nouvelle de ce terrible événement ; on eut alors la clef de la cause inconnue qui avait coûté la vie aux comtesses Elphège Imperiali, Victoire Grimaldi, et au noble Vénitien Contarino. Ce coup affreux répandit une frayeur qui, cette fois, ne reposait plus sur une tradition superstitieuse, mais bien sur une réalité horrible : un mouvement religieux conduisit toute la ville dans les églises ; on implora l’assistance divine ; on alla en procession, dans tous les cimetières de la cité, les purifier par des prières, des exorcismes et l’apport de plusieurs corps saints. On n’entendait plus parler que d’apparitions : plusieurs dirent avoir ouï des voix nocturnes qui menaçaient le peuple de la colère du Ciel. Aussi les offrandes augmentèrent de nombre et de valeur, et les églises génoises s’enrichirent en conséquence de cet événement qui, interprété de diverses manières, ne fut jamais bien expliqué.


La Messe du mort.


J’ai lu le fait suivant dans les archives de l’ancienne basilique abbatiale de Saint-Saturnin de Toulouse : c’est l’église la plus auguste parmi toutes celles de la chrétienté, par le grand nombre de reliques qu’elle renferme. On y compte les corps de plusieurs saints apôtres, de sainte Suzanne de Babylone, de saint Cyr, de saint Justin, de saint Edmond, roi d’Angleterre. Il y a aussi des pierres dont on se servit pour lapider saint Étienne le premier martyr ; et, enfin, une épine sanglante détachée de la couronne de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

La basilique est vaste et a cinq rangs de nef ; elle renferme des cryptes qui s’étendent démesurément sous terre : elle est bâtie au dessus d’un lac dont les eaux sont encore visibles dans la profondeur des souterrains.

Or donc, l’an de grâce 1238 et étant, régnant très haut et très puissant prince Raymond VII, par la grâce de Dieu, duc de Narbonne, marquis de Provence et comte de Toulouse :

Un pauvre charpentier, nommé Simon Rupliat, avait, pendant toute sa vie, pratiqué les instructions pieuses qui préparent les hommes aux délices du ciel. Il priait, jeûnait, visitait les malades et les prisonniers, faisait des aumônes abondantes et tellement que lui-même se réduisait à la mendicité pour secourir les autres. Chaque matin, il entendait la messe dans sa paroisse de Saint-Saturnin ; chaque soir, il assistait à l’office, dans une des maisons religieuses dont Toulouse la sainte abonde ; il avançait dans sa carrière, et s’il était petit devant les hommes ; il était bien grand vis à vis de Dieu.

Un soir que, prosterné dans la basilique de Saint-Saturnin, il y priait avec une ferveur inaccoutumée, il tomba dans un engourdissement dont il ne put s’apercevoir.

Quand il revint à lui, des ténèbres profondes couvraient l’église éclairée néanmoins imparfaitement, çà et là, par les lampes qui brûlent sans cesse devant les autels privilégiés.

La nuit devait être avancée. Simon Ruphat se leva, et, moitié à tâtons, moitié conduit par la lueur des lumières, il alla se convaincre par lui-même que toutes les portes de l’église étaient soigneusement fermées.

Son parti fut bientôt pris : il savait que les chanoines du chapitre dé l’ancienne basilique abbatiale viendraient à cinq heures du matin réciter l’office ; en conséquence, il se résolut à les attendre dans les prières et les méditations. Minuit sonna bientôt après. Il ne, se détourna point de son état d’oraison, et la poursuivit jusqu’au moment où le timbre frappa de nouveau une heure.

Ici, soudainement une lumière rougeâtre illumina l’église, et, les orgues se mirent à jouer elles-mêmes, un air si mélancolique qu’il y avait de quoi en pleurer. Simon Ruphat entendit distinctement ouvrir la porte de la sacristie. Bientôt un bruit de pas résonna sous les nefs latérales, et Simon Ruphat vit alors s’avancer vers lui un prêtre revêtu des ornements sacerdotaux, puis se diriger vers un autel voisin. Là ce prêtre, déposant sur la sainte table son calice, redescendit à la dernière marche, et, faisant le signe de la croix, commença le saint sacrifice en disant : Introibo altara Dei in Deum qui lætificat juventutem meam… Ici il attendit pendant un peu de temps, et puis élevant la voix : « N’y a-t-il personne ici qui veuille me servir la messe ? » Nul ne lui répondit. La terreur avait glacé Simon Ruphat qui avait bien reconnu que c’était un squelette qui revêtait la chasuble. Celui-ci, une seconde fois, fit le signe de la croix, et puis répéta : Introibo altara Dei in Deum qui lætificat juventutem meam… Il se tut encore, prit patience, puis d’une voix émue, dit ainsi : « Est-ce qu’il n’y a personne ici qui veuille me répondre la messe ! » Nul ne lui répondit, et moins Simon Ruphat, parce qu’il avait pu s’apercevoir que c’était un squelette qui avait revêtu la chasuble.

Le prêtre derechef poussa un profond soupir, monta vers l’autel, prit le calice et le corporal bien dévotement, et, d’un pas grave et mesuré, s’en revint à la sacristie. Simon Ruphat en entendit les portes se refermer… La lumière rougeâtre qui éclairait l’église disparut, et Simon Ruphat s’évanouit de frayeur.

L’office du matin était commencé depuis longtemps, lorsque le pieux charpentier revint à lui. Il n’osa ou ne voulut faire part à personne dé l’apparition dont il avait été témoin. Il s’en retourna chez lui, pensif et fort épouvanté. Plusieurs jours se passèrent : les souvenirs de cette nuit terrible ne cessaient de le fatiguer. Il y avait des instants où il s’en voulait de n’avoir pas répondu à l’appel du prêtre squelette, et où il se demandait si, en refusant de servir sa messe, il ne s’était pas rendu coupable, devant Dieu.

Au bout de la semaine, et le vendredi d’après arrivant, il ne put vaincre une force intérieure qui le poussa vers l’église, et qui lui commanda d’y passer la nuit.

Simon Ruphat obéit : il s’était préparé à cette action par le jeûne et par la prière. Cependant, à mesure qu’il approchait de l’instant fatal, son courage l’abandonnait, et plusieurs fois il fut tenté d’aller frapper à la porte du carillonneur, afin de pouvoir s’échapper. Dans ces fluctuations d’inquiétude et d’irrésolution, une heure sonna. La même clarté rougeâtre illumina L’église. Les battants de la porte de la sacristie roulèrent sur leurs gonds avec le même bruit, les cierges du maître-autel s’allumèrent, et le pas lent et lourd du prêtre de la nuit se fit entendre. Il approcha, parut aux regards du charpentier qui s’était caché derrière un pilier, monta à l’autel, posa le calice, redescendit, fit signe de la croix, en répétant le premier verset du psaume qui sert d’introduction au sacrifice.

C’était là le moment pour Simon Ruphat de s’avancer ; mais, malgré la résolution qu’il avait prise, son énergie disparut devant l’effroi. Il se tint coi et muet, et le prêtre dît encore : Y a-t-il ici quelqu’un pour me servir la messe ?

Celui qui l’écoutait demeura immobile, et le prêtre poussa de formidables et douloureux soupirs, reprit le chemin de la sacristie, ainsi qu’il le faisait depuis tant de siècles.

Quand il eut disparu, le charpentier se querella de son indigne lâcheté, et cette fois promit solennellement à Dieu que s’il revoyait encore ce misérable pénitent, il l’aiderait à commencer l’acte qui, sans doute, devait finir son supplice.

En effet, la nuit suivante, Simon Ruphat retourna veiller à son poste, mais il ne vit rien. La nuit qui suivit encore fut également solitaire. À la huitième et dans celle du vendredi au samedi, le prodige que nous avons décrit s’opéra. Néanmoins Simon Ruphat ne s’avança vers le prêtre défunt que lorsque celui-ci eut fait sa demande accoutumée. Alors le bourgeois toulousain s’approcha de l’autel et servit la messe, ainsi que l’aurait servie un vrai clerc. Il osa même, tant un chrétien est fort quand il a pris une résolution par charité et par amour de Dieu, recevoir la communion de cet étrange ecclésiastique. La messe terminée, l’officiant fit à son acolyte un profond salut, et, d’un pas plus dégagé, regagna la sacristie. Simon Ruphat passa le reste de la nuit à dire des oraisons, des prières et des litanies, et à méditer sur l’immense idée de la puissance divine. Quand le jour prochain parut, il se sentit plein de vigueur, et, dans son travail ordinaire, jamais il ne fit meilleur ouvrage avec plus de rapidité.

L’heure de se coucher était venue, et son devoir religieux rempli, il entra dans le lit et y chercha le sommeil. Il fut bientôt réveillé par le contact d’une main décharnée qui le toucha sur le haut du bras droit. Il s’éveilla, se leva sur son séant, et, sans qu’il vît personne, une voix grave et qu’il reconnut bien lui dit :

« Simon Ruphat, maître-charpentier de la ville de Toulouse, dite la Sainte, je viens te remercier du service important que tu m’as rendu. Il y a quatre cent soixante-trois ans que je suis décédé. Un pauvre homme qui avait commis un péché, et à qui, pour expiation, on avait ordonné de faire dire une messe, vint s’adresser à moi à cet effet. Je pris l’argent, et je ne la dis pas. Lorsque, après la séparation de mon âme et de mon corps, je parus devant le souverain juge, il me fut ordonné, en expiation de ma faute, de revenir chaque nuit du vendredi dans l’église de Saint-Saturnin-de-Toulouse, jusqu’à ce que je trouverais quelqu’un assez hardi pour me servir de clerc. Mes souffrances étant affreuses, tous ceux qui me voyaient fuyaient avec horreur, ou ne me répondaient pas. Enfin, tu l’as fait, ma tâche est remplie, et je vais entrer en possession de la place qui m’est réservée dans le ciel. Je voudrais te prouver ma reconnaissance, forme un désir, je l’accomplirai.

— Ah ! saint prêtre, répondit Simon Ruphat, sans prendre le temps de réfléchir, la mort nous surprend toujours à une heure imprévue ; je voudrais connaître la mienne trois mois avant qu’elle arrivât.

— Dieu te fera cette grâce, » répondit le fantôme, qui disparut aussitôt.

Le lendemain Simon Ruphat, ayant par hasard regardé à l’endroit ou le prêtre mort l’avait touché, vit les cinq doigts de la main du squelette profondément empreints dans la chair.

Plusieurs années s’écoulèrent ; il prospéra dans ses entreprises, il fut heureux. Ses amis aimaient à l’avoir avec eux. Un jour qu’avec ses enfants et plusieurs bons bourgeois de la ville il était à sa maison de campagne à se réjouir, il entendit frapper cinq coups à l’intérieur d’une petite chambre située auprès de la salle où l’on mangeait ; il la savait soigneusement barricadée dans ses fenêtres ; et comme, d’ailleurs, il en avait la clef sur lui, il s’étonna de ce cas extraordinaire, d’autant plus qu’il lui parut que tous ceux qui étaient là présents n’avaient rien ouï.

Cinq autres coups furent toqués, et encore, ensuite, toujours sans que nul n’y fît attention. Oh ! pour cette fois-ci, il comprit qu’il se passait quelque chose qui devait l’intéresser particulièrement. Il ne balança pas à répondre aux sortes d’appel qui lui étaient faites. Il se leva de table en priant ses convives de ne point se déranger. Il ouvrit la porte et entra dans la petite chambre. Là il vit distinctement le prêtre auquel il avait servi la messe, et qui disparut après lui avoir dit : « Dans trois mois. »

— Que la volonté de Dieu soit faite, répondit Simon Ruphat ; c’est lui qui m’a donné la vie, il est le maître de la reprendre. »

Il revint au repas commencé et l’acheva avec la tranquillité d’un homme de bien, qui chaque jour règle sa conduite pour se préparer à partir quand le ciel le voudra.

Simon Ruphat fit son testament, partagea ses biens entre ses enfants, paya ses dettes, libéra ses débiteurs, et, les choses de ce monde étant faites, il ne s’occupa que de son avenir.

La fièvre le saisit ; les médecins déclarèrent le danger. On lui apporta les derniers sacrements. Il venait de recevoir le saint-viatique, lorsque tous les assistants, clercs et séculiers virent entrer dans la chambre un squelette revêtu des habits sacerdotaux, qui s’approchant du moribond :

« Mon frère, dit-il, j’ai charge de vous conduire, il faut partir. » Au même instant, il disparut, et Simon Ruphat rendit l’âme.

On exprimerait difficilement le degré de frayeur mondaine et de consternation religieuse qu’une scène de ce genre fit naître d’abord dans le cœur des parents de Simon Ruphat, puis des assistants et dans le reste de la ville pieuse, aussitôt que la nouvelle en fut répandue, corroborée de tant de témoignages respectables.

On vit dans ce fait extraordinaire un miracle éclatant, une preuve de la sainteté du défunt, surtout lorsque, après avoir fouillé dans ses papiers, on eut découvert trois feuilles de parchemin sur lesquelles il avait écrit de sa main sa merveilleuse aventure.

Les capitouls et le corps de ville, une députation de la cour auguste du parlement de Toulouse, les diverses paroisses, le chapitre, insigne de la cathédrale de Saint-Étienne, celui de Saint-Sernin, les confréries, les ordres monastiques et une multitude innombrable de fidèles assistèrent à ses funérailles. On prétendit qu’à minuit de la nuit suivante, une messe fantastique avait été célébrée pour Simon Ruphat, mais en action de grâces, dans la vénérable basilique, où lui-même avait délivré des tourments d’une pénible pénitence, par sa dévotion ferme, un prêtre infortuné et repentant.

Une Aventure de Louis XIV.


C’était le jour où le contrôleur général des finances, M. de Colbert, avait déclaré à Sa Majesté très chrétienne, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, que les travaux de Versailles étaient terminés. Le monarque charmé passa plusieurs heures à visiter l’intérieur du château et les jardins en dehors. C’était autour de lui à qui vanterait le plus la magnificence de la grandeur des travaux ; et tous assuraient que la gloire qui en reviendrait au roi traverserait les siècles.

La nuit survint et le jeu des portiques fut établi dans la grande galerie superbement illuminée. Les seigneurs et les dames de la cour faisaient foule ; et chacun, par la somptuosité de ses vêtements, cherchait à mériter le prix de la richesse et du bon goût. Le roi satisfait errait à travers les groupes, lorsqu’en s’approchant d’une fenêtre il entendit une exclamation de terreur échappée à quelqu’un qu’il ne voyait pas, à cause que les grands rideaux de velours étaient rabattus, mais dont il reconnut la voix : c’était le célèbre Bossuet, évêque de Meaux.

Le roi étonné passa derrière le rideau, tandis qu’il fit signe à son capitaine des gardes et au premier gentilhomme de la chambre de service de ne pas faire comme lui.

« Qu’avez-vous donc, monsieur de Meaux ?

— Ah ! sire, répliqua l’illustre orateur, le roi m’excusera lorsqu’il aura vu comme moi le spectacle épouvantable qui frappe mes yeux en ce moment. » Et du doigt il montra au roi, à travers les vitres de la croisée, le grand parterre où la lumière de la lune éclairait suffisamment ; là, une femme gigantesque, ayant la tête coiffée d’un bonnet pareil à celui des anciens Phrygiens et dont la robe était bariolée de trois couleurs, allait çà et là, tenant à la main une faux démesurée dont elle brisait ou renversait les statues, les vases, les arbres, les colonnes et tous les monuments qu’on pouvait apercevoir. Ne trouvant plus de ravage à faire, elle se tourna vers le château, et se mit en mesure de le démolir. Le roi, terrifié de la solennité épouvantable de cette vision, serra la main du prélat dans la sienne : « Si Dieu le veut, dit-il, ma puissance n’y pourra mettre obstacle.

— Sire, répondit Bossuet, cette résignation sera d’un grand prix envers la Providence.

Louis XIV rentra dans la galerie calme et impassible.

Ni l’un ni l’autre ne crurent ce qu’ils avaient vu. D’autres qu’eux avaient aperçu le fantôme ; et son apparition fut longtemps le sujet des conversations de Versailles et de Paris.

Le Contrat retrouvé.


Le comte de Thézan, l’un des plus grands seigneurs de la province du Languedoc, était fort aimé de ses vassaux ; ses vertus et sa bienfaisance lui gagnaient tous les cœurs. Un de ses voisins, le marquis de Seissac, lui intenta tout à coup un procès pour une terre dont ce dernier voulait s’approprier la meilleure partie. M. de Thézan, certain de son bon droit, ne se tourmenta guère de l’attaque qui lui était adressée, et laissa entamer l’instance ; mais, lorsque son avocat lui eut demandé communication des titres sur lesquels il se fondait pour tenir la terre, on eut beau les chercher, on ne les retrouva plus. Le chartrier fut en vain mis sens dessus dessous, les maudits papiers échappèrent à toute investigation. Or, de leur production, dépendait le gain ou la perte du procès ; le comte était désolé.

Ses vassaux, instruits de ce qui lui arrivait, demandèrent à leur curé des prières de quarante heures, et, dans chacune de ses seigneuries, on pria Dieu pour que les titres se retrouvassent. Une nuit que le marquis dormait profondément, il fut réveillé par une figure extraordinaire qui lui dit : Le contrat de vente de la terre que te dispute le marquis de Seissac n’a jamais été dans tes archives, il est demeuré dans les donations de Jean-Joseph Ferrier, notaire de Narbonne ; or c’est moi qui ai passé ce contrat il y a cent quarante-trois ans ; celui qui a mes registres aujourd’hui et que je viens de nommer te les donnera ; rends grâce au bien que tu as fait à tes vassaux, tu lui dois le miracle qui se fait en ta faveur. » Le fantôme disparut.

M. le comte de Thézan, surpris de ce qui venait de se passer et ne pouvant l’attribuer à un songe, appela ses gens, se fit apporter de la lumière, écrivit sur-le-champ, sa mémoire étant encore fraîche, les renseignements qu’on lui avait donnés si extraordinairement. Le lendemain, il alla à Narbonne dont il était peu éloigné, et s’étant présenté dans l’étude de M. Ferrier, celui-ci lui dit en le voyant : « Je sais, monsieur le comte, pourquoi vous venez, c’est pour un contrat passé il a cent quarante-trois ans par mon prédécesseur de cette époque ; il est venu lui-même m’en instruire cette nuit. » M. le comte de Thézan, encore plus surpris de cette aventure que de la sienne, raconta au notaire ce qui lui était arrivé, prit ensuite une expédition du contrat et gagna son procès.

La Dame de nuit.


Le jeune comte de Maurand avait soupé dans Toulouse, sa patrie, en partie de plaisir avec ses amis. Le vin échauffa sa tête, et dans un transport frénétique il s’écria : « Que n’avons-nous une femme ici ! fût-elle l’épouse de Satan en personne, j’en passerais ma fantaisie. »

Minuit sonna, c’était l’heure où chacun rentrait chez soi. Le comte de Maurand et deux de ses amis, qui logeaient dans le même quartier (la rue des Nobles), quittèrent la compagnie qui restait encore attablée dans la rue Gourmande, et prirent le chemin de leur quartier ; comme ils traversaient la Pierre (marché principal de Toulouse), ils virent devant eux une femme que précédait une manière de page qui portait à la main un falot. Le comte de Maurand, laissant en arrière ses deux camarades, pressa le pas et vint rejoindre cette créature qui semblait chercher une bonne fortune. Elle était jolie, brune, blanche et gracieuse. Son corps était charmant. Une robe de soie jaune, un mantelet de taffetas gris brodé d’un point d’Argentan, un manchon de marte, formaient sa parure. M. de Maurand, s’approchant d’elle, s’écria sur le danger que courait une aussi jolie femme à pareille heure dans les rues de Toulouse. Elle répondit en minaudant, la conversation s’engagea ; l’étrangère, après plusieurs simagrées, finit par accepter la main du comte qui, disait-il, voulait la ramener chez elle.

Ils traversèrent une grande partie de la ville, et arrivèrent, par plusieurs rues détournées, jusqu’à la rue de Las Crose, alors presque entièrement inhabitée, et où l’on trouvait des champs labourés.

Là, s’élevait une petite maison qui paraissait nouvellement bâtie. Le page ouvrit la porte, et à l’instant où la dame et le comte allaient la franchir, les deux amis de celui-ci, pressant le pas, arrivèrent. Le comte de Maurand demanda à la belle étrangère la permission de lui présenter ses camarades : elle les accueillit gracieusement, et tous ensemble pénétrèrent dans une salle basse assez proprement décorée de tapisseries et d’un meuble complet de damas jaune.

Il commençait à faire froid ; le page alluma un grand feu. La dame, après avoir quelque temps soutenu la conversation, passa dans sa chambre, qui était voisine, afin, dit-elle, de quitter sa parure de ville. Le comte, rempli d’audace, s’y rendit peu après, en ayant soin de fermer la porte. Cette pièce, encore, était toute jaune : M. de Maurand en fit la remarque et s’en étonna ; mais s’étant aperçu que la maîtresse du lieu était brune, il comprit le choix de la couleur générale.

La dame se récria d’abord sur son insolence ; il commença par demander pardon, et puis osa manquer de respect à l’inconnue. La résistance fut assez longue ; mais comme il était pétulant et prodigieusement fort, il triompha d’une femme faible et délicate.

Après de longs moments pendant lesquels il avait cru être heureux, il se mit à solliciter, pour ses amis, les faveurs qu’il avait obtenues. Ici, nouveaux combats, nouvelles résistances de la part de la dame, et, de la sienne, autre victoire. Il obtint le consentement qu’il désirait, s’en alla au salon les instruire de leur bonne fortune, et, successivement, chacun s’en revint visiter cette dame qui paraissait de si bonne volonté.

On finit par la ramener dans le salon, et on parla de souper. « Je le veux bien, dit-elle, et quoique vous m’ayez prise au dépourvu, je me charge de vous faire faire une chère telle que jamais vous n’en avez eu l’idée ; mais, poursuivit-elle, avant de nous mettre à table, à qui croyez-vous avoir eu affaire ?

— À une femme charmante, s’écrièrent-ils tous trois, à un ange de douceur, de bonté et de complaisance.

— Vous vous trompez, répondit-elle froidement, c’est avec la charogne d’une voleuse pendue il y a trois semaines.

— Oh ! s’écrièrent-ils ensemble, quelle horrible plaisanterie !

— C’est la vérité tout entière, reprit-elle avec encore plus de calme ; et vous en convaincre sera facile. » En disant ces mots, elle troussa sa cotte par dessus sa tête, en laissant son corps à nu. C’était un épouvantable mélange de chairs affreusement dévorées par les vers et les oiseaux de proie, et dont l’odeur infecte se répandait à l’entour.

Au même instant, la maison disparut. Les trois gentilshommes, frappés de mort, furent rencontrés, une heure et demie après, par la patrouille du guet, qui les trouva couchés dans un cloaque, où deux avaient déjà perdu la vie. Le comte de Maurand, qui respirait encore, put raconter ce qui s’était passé, et, avant le lever de l’aube, lui-même avait cessé de vivre.

Le Fantôme rancunier


Le soleil venait de se coucher, et les crêtes élevées de la montagne Noire se revêtaient déjà des teintes obscures dont la nuit devait les couvrir. Du côté du midi, les nuages épais, d’où s’échappaient des éclairs livides, annonçaient la tempête nocturne. Le brave Didier, levant les yeux pour chercher un asile contre l’orage prochain, aperçut, sur la cime d’un roc, le fort château d’Arnaud de Voisins, baron de Saint-Félix ; il pousse son cheval vers la barrière, ses écuyers sonnent du cor. À ce son, le Nain placé sur le donjon se hâte de répondre, et le châtelain du baron, suivi de gens d’armes, vient recevoir le noble chevalier qui réclamait l’hospitalité.

Didier fut introduit dans la grande salle, où bientôt Arnaud vint le féliciter de son arrivée. Le nom de Didier était connu comme proche parent du comte de Toulouse ; il possédait, sur les rives de l’Ariége [3], plusieurs terres considérables dont il était le seigneur suzerain : ses exploits le faisaient regarder comme un des plus braves chevaliers de son temps. Sa beauté mâle, unie à sa générosité, lui gagnait le cœur des belles Languedociennes. Il allait, de la part de son cousin, le comte Raymond, trouver le vicomte de Carcassonne, pour l’engager à se croiser avec les seigneurs toulousains, lorsque l’approche d’un orage lui fit rechercher une retraite dans les murs de Saint-Félix.

Arnaud, auquel il apprit le but de sa mission, se plaignit de ce que les infirmités de son âge se réunissaient pour l’empêcher de se joindre à la troupe valeureuse qui partait dans le dessein religieux d’arracher des mains des Infidèles la tombe sacrée de la ville sainte.

Il invita le jeune Didier à se reposer chez lui, et voulut qu’il suspendît son voyage pendant quelques jours. Didier allait se refuser à cette invitation, lorsque la vue de la belle Sancie arrêta dans sa bouche le refus qu’il voulait prononcer. Sancie avait seize ans, sa beauté venais d’éclore. Les troubadours de la province, depuis plus d’une année, célébraient déjà ses attraits dans leurs sirventes galants[4]. Armin, barde fameux d’Écosse[5], l’avait instruite dans l’art de la poésie. Souvent, pendant les banquets splendides où son père invitait les chevaliers du voisinage, ses doigts, errant avec légèreté sur la guitare, accompagnaient ses accents sublimes. Tour à tour elle formait des chants légers, des hymnes victorieuses sur les hauts-faits de l’auteur de ses jours. Sancie joignait, aux talents qui ornent l’esprit, les graces qui parent la beauté. Un seul défaut gâtait cette réunion de charmes. Sancie était légère, et son cœur n’était pas fait pour cette fidélité si désirée et si précieuse dans ces temps antiques.

Didier, à son aspect, tressaillit. Sancie, pour la première fois interdite, baisse les yeux, rougit et balbutie avec peine les compliments d’usage. Quelle fut douce et pénible, tout à la fois, cette soirée !… Assis à la même table, ils buvaient à tongs traits le poison de l’amour ; leurs yeux ne se quittaient que pour se rechercher encore, et leurs cœurs, sans se parler, savaient déjà s’entendre.

À l’heure où la clepsydre[6] eut annoncé le moment de la retraite, Arnaud conduisit Didier dans la chambre qui lui était destinée. Là, tous-deux burent le vin du coucher[7], et le baron se retira pour laisser reposer son hôte. Mais le sommeil fuyait les yeux du beau chevalier ; l’image de la jeune Sancie se retraçait vivement dans son imagination. Il voyait son sourire, il entendait sa voix argentine, et se répétait à lui-même les mots qu’elle avait prononcés, et que sa mémoire, sans efforts, avait retenus.

Sancie, de son côté, n’était guère plus tranquille ; son jeune cœur, ému pour la première fois, battait avec force au nom de Didier, qu’elle répétait avec délice. Son existence, jusqu’alors uniforme, prenait une nouvelle vie ; les prestiges séducteurs des premières illusions de l’amour se présentaient à ses idées, qui les embellissaient encore ; elle voyait s’ouvrir devant elle une carrière brillante nouvellement décorée de fleurs fraîches et vermeilles. Funeste ignorance !… Ah ! si elle avait su que, ainsi que la durée des roses, l’amour ne vit qu’un instant, elle aurait peut-être évité le funeste précipice qui lui cachait les guirlandes dont la route était parsemée.

Le sommeil la surprit en pensant à Didier ; un songe fantastique le retraça à sa pensée : elle le voyait à ses genoux, il lui jurait une fidélité constante ; elle croyait aux serments de son ami. Sancie en était à son premier amour ! Sancie, de son côté, lui répétait qu’elle serait toujours fidèle. Ô bonheur ! elle se voyait près des autels avec l’objet de son choix, quand un corps armé et sanglant, par son aspect hideux, trouble la cérémonie. Cette image affreuse éveille la fille d’Arnaud ; elle se rendort, et trois fois le même songe vient attrister son âme.

Le lendemain, Sancie était pensive ; mais la vue de Didier dissipa les sombres nuages dont sa pensée s’enveloppait. Arnaud, voulant retenir le neveu du comte de Toulouse le pria vivement de l’accompagner à la chasse. Didier, qui ne désirait qu’un prétexte pour suspendre son voyage, accepte l’invitation. Sancie veut les suivre, et bientôt se montre, dans le costume le plus séduisant. À la place des souliers à la poulaine[8], un brodequin bleu brodé d’argent dessinait une jambe fine et légère ; sa robe, attachée aux genoux par une agrafe de saphir, se relevait avec grâce ; une ceinture, émaillée de bleu et de blanc, pressait une taille de nymphe ; et, sur sa tête, un réseau d’or retenait captifs de superbes cheveux noirs qui s’échappaient à grosses boucles. Suivie de ses femmes, montée sur son palefroi, Sancie marche au rendez-vous, à côté de Didier. L’amour malin se préparait à leur tendre un piège, et le perfide osait alors se rappeler la grotte de Didon. Lancé par les chiens et fuyant les piqueurs, un sanglier énorme cherche au loin une retraite : chacun se hâte de le suivre. Sancie, emportée par la vitesse de son destrier, perd de vue sa suite et le reste de la chasse. Fatiguée d’une course trop prolongée, elle cherche des yeux un endroit favorable au repos. Dans un lieu écarté du bois, un ruisseau coulait mollement sur un lit de cailloux que variaient les plus vives couleurs.

Le gazon touffu se cachait sous le nombre des fleurs champêtres ; un rossignol, perché sur un tilleul voisin, troublait seul, par son ramage mélodieux, le calme profond de cette retraite délicieuse. Sancie descend de son palefroi, et couchée au pied d’un saule, après s’être abandonnée quelque temps à ses rêveries, chanta la chanson que je transcris :

Le jeune et folâtre Zéphyre
Déjà vole parmi les fleurs ;
Orné de brillantes couleurs,
Flore sourit à son empire.
Tout semble chanter le plaisir,
Dans la nature ; tout respire ;
Mais, dans mon cœur qu’amour déchire,
La paix ne veut pas revenir.

Dans ce bocage solitaire,
Cherchons un remède à nos maux ;
Mais comment trouver le repos
Quand la blessure nous est chère !
Peines d’amour viennent s’offrir,
Mon âme faible les désire ;
Et, dans ce cœur qu’amour déchire,
La paix ne veut point revenir.

Tendres oiseaux, dont le ramage
M’annonce le riant bonheur ;
Ruisseau, dont la douce fraîcheur
Donne la vie à ton rivage :
Soyez heureux, sachez jouir ;
Fuyez un pénible délire.
Là, dans mon cœur, qu’amour déchire,
La paix ne veut point revenir[9].


Après avoir chanté, son œil se remplissait de larmes. Tout à coup, à travers les halliers, elle entend un froissement, signe assuré de quelque créature animée. Sancie, inquiète, se lève, saisit son épieu, et voit avec effroi le sanglier redoutable s’avancer vers elle : d’une main tremblante, elle se préparait à se défendre…, quand, plus prompt que la foudre, Didier, qui suivait le monstre, paraît, le combat, le terrasse, et, vainqueur, pose aux pieds de la belle Sancie son épée encore sanglante.

« Ah ! chevalier, lui dit-elle, je vous dois la vie : comment puis-je espérer de m’acquitter envers vous ? »

Didier ne répondit point ; mais son œil, plein de feu, exprimait assez la récompense qu’il désirait, et Sancie, ingénieusement, convenait en elle-même que le brave guerrier la méritait bien. Le silence, quelquefois, embarrasse plus que la conversation ; Sancie, qui le sentait, se pressa de le rompre :

« Vous n’êtes point blessé ?

— Le sanglier n’a pu m’atteindre ; mais je n’en souffre pas moins.

— Vous me remplissez d’émoi (de trouble) ; mais où donc est votre blessure ?

— Je n’ose vous le dire.

— Auriez-vous peur, chevalier ?

— Mille Sarrasins ne pourraient m’émouvoir ! et deux beaux yeux font sur moi l’effet qu’eux tous ne pourraient faire. »

Sancie entendit le discours de Didier, elle lui répondit tendrement ; et, avant de quitter ces lieux, Didier avait juré d’aimer toujours Sancie, et Sancie d’aimer toujours Didier.

En apprenant la valeur du chevalier toulousain, Arnaud l’embrassa avec transport. « Brave jeune homme, lui dit-il, je vais faire proclamer un tournoi, et votre bravoure me répond que vous en ferez les honneurs. »

À ces joutes célèbres parurent tous les chevaliers de la province. Là, se distinguaient Vital de Pressac, Odon de Puibusque, Jean de Pagèze, Pierre d’Aubuisson, Paul de Lévis, Gérard de Lamothe, Archambaud de Bruyère, Guillaume de Durfort, Barthélémy, baron d’Arros, et plusieurs autres guerriers, honneur éternel de leur patrie[10]. Didier se distingua dans le tournois, et partagea avec ces preux chevaliers l’honneur de la victoire.

Pendant une soirée (ou après le souper), Arnaud et ses hôtes se plaisaient à se raconter leurs mutuelles aventures ; on vint à parler des esprits : dans ces siècles peu éclairés, on y croyait encore, et chacun se rappelait une histoire effrayante. Gérard de Durfort, en les écoutant, versait des larmes, on le pressa d’en apprendre le sujet : « Hélas ! dit-il, je pleure un frère chéri, que vos discours ont rappelé dans ma pensée ! » On le prie de s’expliquer. « Je le veux bien, leur dit-il ; préparez-vous à entendre une histoire tragique, et un terrible exemple de la justice divine !…

» Mon frère Sanche de Durfort revenait de la Terre-Sainte avec Mainfroid le hardi ; seul, peut-être, de tous les croisés, il rapportait quelque trésor qui provenait de la rançon des Sarrasins qu’il avait faits prisonniers. Confiant envers son ami, il lui montra le fruit de ses peines ; Mainfroid, envieux du bonheur de Sanche, résolut de s’approprier les richesses de mon frère. Un soir qu’ils traversaient les Alpes, les deux chevaliers, précédant toujours leurs soldats, s’égarèrent, et, dans les détours des montagnes, perdirent de vue leurs écuyers : ils cherchèrent longtemps une hôtellerie ; enfin, à la nuit, ils trouvèrent une maison où l’on voulut bien les recevoir : sur la demande de Mainfroid, leur chambre fut commune. Vers les onze heures, étant seuls, Sanche, pressé de se livrer au repos, se déshabillait, et son ame pieuse s’élevait vers son Créateur, lorsque, ô douleur !… Mainfroid tire son épée et la plonge dans le sein de mon malheureux frère !… Sanche tombe, saisit le fer, et meurt en disant : « Je laisse à Dieu le soin de ma vengeance !… »

» Le barbare Mainfroid fut trompé dans son attente ; Sanche ne portait point son or avec lui ; l’assassin, maudissant un crime inutile, s’éloigna, en blasphémant, du corps de sa victime ; mais il ne put empêcher le remords vengeur de le suivre et de l’atteindre.

» Le lendemain, les écuyers de mon frère arrivèrent dans l’hôtellerie, demandant si l’on n’avait point vu leur maître : on leur répond que deux croisés ont passé la nuit dans la maison ; que l’un est reparti bientôt après son arrivée, mais que l’autre est resté, et que sans doute il sommeille encore. Sur le portrait qu’on leur en fit, ils reconnurent Sanche. On attendit longtemps son réveil ; mais enfin, s’apercevant qu’il tardait à descendre, on monte dans sa chambre ; la porte est ouverte, et l’on voit…, objet d’horreur ! mon frère renversé sur le plancher, et nageant dans son sang !… Les varlets[11] consternés, relèvent son corps, le portent en pleurant dans l’église pochaine, et lui font faire des obsèques convenables à son rang. Sa main avait saisi le glaive dont Mainfroid l’avant frappé ; après sa mort, il le tenait encore, et ce fut en vain que l’on s’efforça de le lui arracher ; on ne put y parvenir, et le fer homicide suivit Sanche dans la tombe.

» Les soupçons du meurtre tombèrent sur Mainfroid : depuis lors, sa patrie ne le revit plus. Pendant huit années, il parcourut la France, l’Angleterre, les Espagnes, l’Allemagne, pourtant toujours avec lui le souvenir de ses forfaits, et traînant dans les fureurs, sa déplorable existence. Enfin il crut que le sol sanctifié de la Judée pourrait le purifier ; impatient d’arriver à Jérusalem, il traversa une seconde fois les Alpes. Le hasard, ou plutôt la justice céleste, qui ne dort jamais, le ramena, sans qu’il pût s’en douter, dans la maison qu’il souilla du sang de son ami : la nuit, qui avait couvert le globe lorsqu’il y arriva, ne lui permit point de reconnaître des lieux qu’il n’avait même point remarqués lors de son premier voyage. Il resta longtemps avec son hôte ; l’heure du repos sonna, il se retira dans sa chambre : il était alors onze heures ; le vent sifflait dans les longs corridors ; un hibou, perché sur une tour ruinée, faisait entendre un cri monotone et lugubre. Mainfroid se sentit effrayé ; une sueur froide, dont il ignorait la cause, le glaçait ; un confus ressouvenir vint le surprendre ; frappé comme par un coup de tonnerre, il veut fuir ; ses genoux fléchissent sous lui. Indigné de sa propre faiblesse, il se ranime, s’avance de son lit, en ouvre les rideaux…… Soudain, un squelette affreux, tenant un glaive sanglant, s’élance de ce lit préparé pour Mainfroid, perce l’assassin, et tombe à ses côtés… Mainfroid, blessé mortellement, pousse des cris aigus : on accourt… À ce spectacle effrayant, les plus hardis reculent. On va chercher les ministres du Seigneur ; on ose alors se rapprocher, on reçoit les aveux de Mainfroid ; et puis, avec une terreur religieuse, on court au tombeau de Sanche… Le sépulcre était vide !… On ne douta plus que le cadavre ne fût venu lui-même prendre sa vengeance ; il fut remis avec honneur dans sa demeure dernière, et le corps de son meurtrier, jeté à l’écart, infecta l’air, et servit de pâture-aux bêtes féroces [12]. »

En écoutant ce récit, les guerriers superstitieux frémissaient. « Oh ! mon ami, disait Sancie à Didier (en voyant couler les larmes de Gérard), si jamais je te suis infidèle, puisse ton ombre sanglante me punir de mon parjure !… » Didier l’aimait ; il ne pouvait croire à sa trahison : et ce fut malgré lui qu’il reçut ce serment inconsidéré que son cœur, généreux lui faisait regarder comme inutile.


Cependant deux mois s’étaient écoulés, et le temps des combats s’approchait. Le bouillant Didier sentit s’allumer dans son cœur le désir de la gloire, que l’amour avait étouffé pendant quelques instants. Son oncle Raymond partait pour la Terre-Sainte : les comtes de Carcassonne et de Foix ; les barons de Lanta, Castelnau d’Entrefons, Villeneuve Florensac ; les marquis de Fourquevaux, d’Issus, de Castellane, de Lamothe ; les chevaliers d’Aubuisson, de Durfort, de Mauléon, de Sévérac, de Villèle, de Vaudreuil, et tant d’autres, s’empressaient de suivre leur souverain. Didier aurait rougi d’être le seul auquel l’honneur ne commandât pas ; il fit pressentir son départ.

Sancie chercha à retenir son amant ; mais l’honneur avait parlé, et l’amour fut contraint de se taire. Leurs adieux furent pénibles ; ils renouvelèrent leurs serments, et Sancie se dévoua de nouveau à la vengeance de Didier, si jamais elle devenait infidèle.

Je ne suivrai point les croisés dans leurs expéditions, le Tasse a dit tout ce que l’on pouvait dire ; j’apprendrai seulement au lecteur que Didier soutint dans la Judée la haute réputation qu’il s’était acquise en Europe. Son voyage ne fut qu’une suite de victoires. Redouté des Sarrasins, il contribua de beaucoup à leur défaite ; plus d’un guerrier lui dut la vie : il fut brave et modeste tout à la fois. Les beautés de ces brûlantes contrées cherchèrent à le séduire ; mais la foi qu’il avait promise à Sancie ne fut jamais violée ; et, dans tout l’Orient, il fut connu sous le nom glorieux de chevalier de la fidélité. Estimé par ses compagnons d’armes, redouté de ses ennemis, Didier passa deux longues années loin de l’amie de son cœur : il serait resté encore quelque temps en des lieux où sa présence devenait nécessaire, lorsqu’un pèlerin, nouvellement arrivé du Languedoc, lui apprit la mort d’Arnaud de Voisins, père de Sancie. Alors tout fut oublié ; il se hâta de partir, brûlant de revoir son amante. Hélas ! il ignorait ce qui s’était passé pendant son absence…

Tant de gens accusent les dames de légèreté, qu’il faut que nombre d’exemples aient prouvé que cette accusation n’est point calomnieuse. La belle, mais volage Sancie va, par sa conduite, donner des armes aux détracteurs d’un sexe aimable que je charge à regret, contraint que je suis par les devoirs d’historien.

Peu de temps après le départ de Didier, Timoléon, vicomte de Nissan, vint passer quelques jours chez son parent, le baron de Voisins. Timoléon était beau, jeune, aimable et, de plus, souverain. Les charmes de Sancie séduisirent son cœur ; il lui déclara son amour, et la réponse qu’il obtint ne fut pas un refus. Le titre de vicomte flattait Sancie ; mais elle se rappelait encore Didier, quoique ce souvenir fût bien confus. Didier était absent, et Timoléon redoublait tous les jours la vivacité de ses poursuites ; il était appuyé dans ses démarches par le vieux Arnaud, à qui sa fille avait caché sa première passion. Elle se défendit quelque temps ; mais sa propre légèreté combattait contre elle. On ignorait le sort de Didier, et le malheureux fut sacrifié. Timoléon, ivre d’amour, pressait déjà son mariage, lorsque la mort d’Arnaud le retarda d’une année. Sancie pleurait son père ; mais, grâce à son caractère, l’affection qu’elle témoigna ne tarda pas à s’éteindre. Le vicomte, toujours tendre, attendait avec impatience la fin du deuil. Il y avait six mois que le baron n’était plus, lorsqu’un jour Sancie, qui s’était retirée dans le couvent d’Escasses [13], fut demandée au parloir par un jeune chevalier qui venait lui apporter des nouvelles de ses amis de Judée. Didier était à un tel point effacé de son souvenir, qu’elle ne pensait pas à lui, et même lorsqu’il parut devant elle, elle eut toutes les peines du monde à le reconnaître. Frappé de cette circonstance, il commença à redouter ce que l’accueil de Sancie lui apprit bientôt en entier. Didier lui parla de la mort du baron, de son amour, de ses voyages, de ses combats. Sancie lui répondit froidement, versa quelques larmes au nom de son père, et dit en balbutiant à Didier qu’avant d’expirer Arnaud lui a fait promettre de s’unir au vicomte de Nissan, qu’elle était décidée à suivre la volonté de son père, et que rien ne changerait sa volonté.

L’étonnement et la rage de Didier le rendirent d’abord immobile ; mais reprenant ses sens : « Perfide amante, lui dit-il, ton ame déloyale se montre à découvert ; la voilà, cette Sancie qui me fit tant de fois le serment de m’être fidèle ! Deux ans d’absence m’ont entièrement banni de ton cœur ; mais parjure, puisque tu te joues des promesses les plus saintes, tu apprendras du moins, à tes dépens, qu’il n’en fallait point faire d’inconsidérées ; tu te dévouas à ma vengeance si tu changeais, eh bien ! je l’accepte ce dévouement ; je meurs ! mais mon esprit te persécutera sans cesse : sans relâche à tes côtés, le jour, la nuit, je te retracerai tes crimes, et mon âme se réjouira de ton désespoir. » Il dit, tire son épée, se frappe, chancelle, tombe, soupire et meurt.

Un délire effrayant s’empara de Sancie à la vue de ce spectacle affreux ; elle poussa un cri douloureux et tomba évanouie sur le corps de l’infortuné Didier. Pendant trois mois, une fièvre ardente ne cessa de la dévorer ; son esprit égaré et faible lui faisait voir à ses côtés le spectre pâle et sanglant de la victime de son inconstance. Le temps vint, à son tour, diminuer les regrets de la fille d’Arnaud ; elle oublia la mort de Didier, comme elle avait oublié son amour ; et le vicomte, délivré du seul rival qu’il pût craindre, recommença ses poursuites. Sancie, toujours légère, un soir qu’il la suppliait de se rendre à ses désirs, lui promit enfin de fixer l’époque de leur union. Quinze jours parurent bien longs ; mais ils étaient nécessaires pour les préparatifs de ce grand événement. Timoléon se retira ivre de joie. Sancie, restée seule, réfléchissait à son prochain bonheur, lorsqu’en fixant ses yeux vers une porte peu éclairée de la chambre, elle crut apercevoir un objet hideux, que cependant elle distinguait à peine ; cet objet s’avance insensiblement… Ô surprise ! ô terreur, elle vit l’ombre de Didier, armée de pied en cap, qui lui montrait sa blessure, dont le sang ruisselait encore. Un pouvoir supérieur ranima les facultés de Sancie, elle ne pouvait s’évanouir ; l’horreur de sa situation était sans égale. Pendant une heure le fantôme sinistre fut présent à ses yeux, qui se refusèrent de se fermer. Enfin, avant de disparaître, l’ombre courroucée prononça ces mots : « Perfide amante ! le ciel est juste, tremble que ma vengeance se porte plus loin ! » Elle dit, et telle qu’une vapeur légère, elle se perdit dans l’obscurité. »


Aux cris de Sancie, ses femmes accoururent ; elle était privée de connaissance ; cependant le prodige qui l’avait frappée, avec le jour, perdit tout son pouvoir ; Timoléon l’emporta, et la quinzième aurore se leva pour éclairer un hymen malheureux que le ciel réprouvait.

À peine l’aube naissante faisait-elle pâlir le feu des étoiles, que le son des cloches appela le peuplé à la cérémonie. La ville de Saint-Félix ne pouvait contenir l’affluence des étrangers et des hauts seigneurs que le vicomte avait invités à la fête ; ses vassaux, portant sa bannière, joignaient à l’écusson de leur souverain celui de la belle fiancée ; les troubadours, les ménestrels, chantaient l’hymen d’amour, leurs instruments sonores portaient la joie dans tous les cœurs, et l’allégresse se peignait sur toutes les figures.

Vers les dix heures du matin, l’évêque de Toulouse [14], qui devait bénir les jeunes époux, se rendit processionnellement, accompagné de son cierge, dans l’église paroissiale, richement décoré des présents du couple amoureux ; les barons, les chevaliers et les seigneurs châtelains suivirent l’évêque : au milieu d’eux, se distinguait le beau Timoléon ; il allait devancer à l’autel son amante, qui dérobait à l’amour le temps qu’elle employait à soigner sa parure. La marche fut interrompue à l’aspect d’un chevalier d’une stature gigantesque, qui parut à la barrière du château, monté sur un fort cheval noir, et revêtu d’une armure noire. Cet inconnu, d’une voix formidable, défia au combat à outrance le vicomte de Nissan, et se servit, pour son défi, des termes les plus insultants. Timoléon était brave, et sur-le-champ, appelant ses écuyers, il demanda ses armes, les revêtit, monta sur son cheval de bataille, et se prépara à combattre son adversaire.

Cependant le ciel se couvre de sombres nuages ; un bruit sourd, de lugubres gémissements portent la terreur dans le sein du plus brave : on tremble pour le vicomte ; mais lui, calme, intrépide, pousse son coursier, et part. L’inconnu s’ébranle de son côté ; les deux rivaux se rencontrent au milieu de la carrière ; leurs lances volent en éclats : le tonnerre gronde ; de fréquents et livides éclairs illuminent cette scène d’horreur. Le chevalier noir tire son épée ; Timoléon, avec la sienne, pare les coups qui lui sont portés : toujours muet, toujours furieux, l’inconnu combat avec rage ; ses forces redoublent ; le vicomte, blessé en plusieurs endroits, sent les siennes défaillir. Le peuple et ses amis veulent le secourir ; ils ne peuvent, un charme secret les empêche de se mouvoir. Timoléon veut faire un nouvel effort, il lui devint funeste ; son bras épuisé ne porte qu’un coup inutile ; et son adversaire, d’un revers terrible, fait voler sur le sable la tête de l’amant dé Sancie : en cet instant, l’éclair brille, la foudre éclate, et le chevalier noir disparaît dans les airs. À ce spectacle déplorable, on frémit, et l’on ne douta plus que le fantôme de Didier ne fût venu punir le vicomte de son bonheur. On voulut cacher la mort de Timoléon à sa fiancée, mais ce fut en vain ; un portrait de Timoléon, qui était dans son appartement [15], se teignit de sang. À cette vue, son cœur se troubla ; épouvantée, se rappelant les menaces de Didier, elle demande à voir son époux, et pourquoi l’on retardait leur union ; il fallut alors lui apprendre le funeste événement qui les séparait pour toujours : sa douleur devint extrême, et ses craintes redoublèrent, craignant pour elle la vengeance du spectre vindicatif ; sa tête s’égara. Elle appelait Timoléon, et le suppliait de venir prendre sa défense ; ses amis, ses parents l’entouraient ; le clergé faisait des prières pour elle : tout fut inutiles, décrets célestes devaient s’exécuter.

Au moment où la nuit descendit sur l’horizon, les vents se choquèrent dans les airs ; on entendit des voix plaintives qui demandaient vengeance. Le tonnerre ne cessa de gronder, et toute la nature éprouvait une commotion extraordinaire. Sancie, égarée, attendait la mort à chaque instant, lorsque tout à coup un bruit épouvantable, un cliquetis d’armes, se font entendre dans tout le château. La frayeur s’empare des convives : soudain la porte de la salle se brise avec fracas… ; le spectre de Didier, monté sur son cheval noir, apparaît, s’avance de Sancie, et, poussant des hurlements affreux, la prend dans ses bras malgré sa résistance, et, insensible à ses cris, disparaît avec elle !…

Depuis ce jour, le timide habitant des campagnes éprouve un sentiment d’effroi en passant auprès du château, qui fut longtemps inhabité. Son imagination faible et crédule lui fait croire que, pendant les nuits orageuses, Sancie et Didier viennent s’asseoir sur les créneaux ruinés, que le hibou répond à leurs cris douloureux, et que leur présence sinistre annonce la mort ou les malheurs.

La Damnation éternelle.


Dans un château voisin de Pavie, en tournant vers la Lunegiane, petit pays à l’est de la rivière de la Magra, vivait, au commencement du xviie siècle, une noble famille, issue des illustres comtes Guido-Guidi, dont elle portait le nom, bien qu’elle en fût distincte depuis un temps immémorial. Cette famille était d’ailleurs célèbre par une destinée funeste attachée à chacun de ses membres, dont aucun, quel que fût le sexe ou l’âge, ne terminait sa vie d’une mort naturelle. Les uns, voués aux éléments matériels, périssaient par le fer, le feu, les eaux, par des commotions de la nature, par la chute d’édifices ou de corps durs ; les autres, condamnés à se détruire eux-mêmes, ou à périr de la main des hommes, se suicidaient, ou mouraient par le poignard ou le poison. Du reste, aucune époque n’était réglée pour le terme de leur existence. C’était une loi terrible, inexorable, mais qui frappait avec la même irrégularité que le trépas ordinaire.

Cela ne laissait pas que de faire impression sur les personnes de cette famille. On cherchait à s’expliquer la cause d’un pareil châtiment. Certains y voyaient la punition d’une apostasie, d’un sacrilège commis à une époque reculée, et l’exécution éternelle d’une excommunication lancée par un pape vengeur de la chaire de saint Pierre outragée. D’autres prétendaient qu’un crime horrible, accompagné d’un inceste, appelait cette malédiction du ciel. Bref, ce mystère était d’autant plus voilé que la famille Guido-Guidi se taisait elle-même, et que, dans ses archives, on ne trouvait rien qui pût appuyer une des mille conjectures que l’on formait chaque jour.

Au commencement du xviie siècle, ai-je dit, et dans le château principal de Rinaldo-Guidi, chef du nom et des armes de cette antique maison, existait, parmi les enfants du même père, une vierge aussi vertueuse que belle, aussi brillante de jeunesse que d’esprit, consacrée dès le jour de sa naissance, au culte de la mère de Dieu. Elle se montrait toujours vêtue de blanc, et les seuls ornements qu’elle ajoutait à la simplicité de cette parure étaient des bluets, des iris, des églantines ; en un mot, des fleurs bleues, dont parfois elle tressait des couronnes pour en parer son front.

Sa mère l’avait destinée à entrer dans un monastère ; mais elle mourut lorsque Annunziata Guidi était encore en bas âge, et son projet n’avait pu être accompli. Plus tard, le père de cette créature céleste l’aima avec une telle tendresse, qu’il ne put consentir à voir tant de perfections ensevelies dans un cloître. Il ne se croyait pas obligé, d’ailleurs, d’exécuter un vœu fait par sa femme sans qu’il eût donné son consentement.

Annunziata grandissait en beauté et en grâces ; le bruit de ses charmes se répandit au loin. Il n’était pas un gentilhomme de la Haute-Italie qui ne cherchât à la voir, et qui, l’ayant vue, ne formât le dessein de lui plaire. Déjà plusieurs partis s’étaient présentés de Milan, de la Lombardie, de Gênes et de la Toscane ; mais son heure d’aimer n’était pas venue. Le comte Guidi, peu disposé à se séparer de sa fille chérie, ne la pressait pas de faire un choix ; il attendait qu’elle se décidât en faveur de l’un des nombreux prétendants à sa main.

Cependant Luigi Doria, l’un des descendants de cette maison génoise si fameuse dans l’histoire, avait produit sur l’âme naïve et pure de la jeune fille une profonde impression. Il y avait en lui, il est vrai, tout ce qui pouvait justifier cette préférence. Il était beau, gracieux, vaillant et plein d’honneur. Sa libéralité, sa franchise, ses connaissances, l’éclat qui rejaillissait sur lui de la gloire qu’il avait obtenue dans les dernières guerres, le faisaient distinguer parmi ses rivaux. Le voir sans l’aimer semblait difficile. Annunziata ne réprouva que trop. Elle céda insensiblement a cet attrait qui enivre une âme tendre, elle connut l’amour, d’abord comme un doux rêve, de l’âme, puis avec toutes ses émotions violentes qui nous suivent dans la veille comme dans le sommeil.

Mais déjà un remords naissait en elle. La belle Italienne savait que, dévouée au culte de Marie, c’était une profanation que de s’en éloigner. Le vœu maternel pesait sur elle, ce vœu, dont sa mère avait cru faire une protection céleste, tombait sur Annunziata comme une malédiction. Une autre pensée la tourmentait encore, celle qu’elle était destinée, à périr d’une mort violente, et que peut-être elle porterait la même destinée à la postérité de son époux. C’était plus qu’il n’en fallait pour la plonger dans une mélancolie profonde, pour troubler la sérénité de sa vie. D’affreuses visions venaient ajouter à sa tristesse ; elles lui retraçaient sans cesse les scènes sanglantes dont sa maison avait été frappée, et lui montraient dans l’avenir de nouvelles séries de malheurs pour ceux qui portaient le nom de Guidi.

En vain, auprès de Luigi Doria cherchait-elle un refuge contre les fantômes de son imagination ; en vain, par un redoublement de prières et de bonnes œuvres, essayait-elle de désarmer le ciel ; la religion comme l’amour n’avaient que des menaces pour son cœur. Au milieu de ce conflit de sensations diverses, et dans le tourbillon des fêtes, des enchantements de tout genre, elle voyait toujours la fatalité inhérente à sa race s’offrant à elle, comme un spectre impitoyable.

Un soir, seule dans les jardins du château du comte Guidi, tandis que ses frères et son amant chassaient dans la forêt voisine, Annunziata s’assit sous un berceau en fleurs. Là elle s’abandonnait à une douloureuse rêverie, lorsque, de la profondeur d’un bois d’orangers, de myrtes, de lauriers et de grenadiers qui balançaient leurs rameaux odoriférants au souffle d’une brise embaumée, elle vit venir une femme vêtue d’un costume singulier et dont la forme était celle que portaient au xve siècle les personnes de haute condition. C’était une longue robe de velours rouge brochée de fleurs d’or, avec une mante de gros de Naples bariolée des couleurs les plus vives ; ce costume était relevé par des ceintures, des carcans, des bracelets, des claviers et des ornements d’orfèvrerie massive, travaillés à jour, émaillés et chargés de pierreries qui étincelaient aux derniers rayons du soleil couchant. Cette inconnue, dont les cheveux noirs étaient crêpés en deux grosses touffes pendantes sur les oreilles et le long des joues, portait une coiffure d’or ciselé en forme de diadème, du sommet de laquelle tombait un voile de fine laine, magnifiquement brodé et assez épais pour dérober ses traits. Un pas lent et solennel, la roideur d’une taille emprisonnée, dans de fortes baleines, ajoutaient à la bizarrerie de cette apparition.

À mesure que l’étrangère s’approchait, la signora Guidi s’étonnait de ne pas lui trouver quelque chose d’étrange sous ce costume si peu en rapport avec le temps où elle vivait. Une pensée confuse lui disait qu’elle ne la voyait pas pour la première fois, et, en effet, elle se rappela que ce costume était celui d’une comtesse Guidi, l’une de ses aïeules qui vivait au milieu du xve siècle, et dont le portrait figurait dans la grande salle du château. C’étaient le même choix d’étoffe, les mêmes bijoux, la même coupe de robe ; tout offrait à sa mémoire l’original du portrait, hors le visage couvert du voile mystérieux. Cette ressemblance extraordinaire troubla Annunziata, et lui inspira une terreur qui ne pouvait échapper à l’inconnue. Celle-ci continuait à marcher d’un pas grave, tandis que le soleil commençait à descendre derrière les montagnes alpines, et que les ombres de la nuit couvraient déjà la profondeur des vallées. C’était le moment qui jette sur tous les objets une clarté indécise et mystérieuse ; où les troncs des arbres flétris s’élèvent comme des spectres gigantesques, où les rochers apparaissent sous des formes menaçantes, et où souvent l’imagination, avec une simple touffe de genêt, crée l’apparence d’un malin démon des bois.

Annunziata aurait voulu pour tout au monde être dans le château de son père, sous la protection de ses nombreux serviteurs, ou mieux encore sous celle de la vaillante épée de son noble amant ; mais elle était seule, et, se confiant en sa simple innocence, elle se leva, et attendit ce qui allait advenir d’une visite aussi extraordinaire.

L’inconnue atteignit enfin le berceau de verdure ; plusieurs sièges de marbre et de gazon le garnissaient. Elle s’assit en silence sur l’un d’eux, et faisant un geste, comme pour inviter la signorina à imiter son exemple, elle prit enfin la parole.

« Je vous fais peur ! » dit-elle.

« J’ignore qui vous êtes, madame, » répondit Annunziata.

« Qui je suis ? la terre peut à peine le dire, car mon nom est mort dans le souvenir de tous ceux qui existent : le bronze même de mon mausolée n’en porte plus que des traces illisibles. »

À cette déclaration précise, qui annonçait une créature de l’autre monde, un vif effroi s’empara de la jeune fille, qui fut sur le point dé s’évanouir ; elle se laissa tomber sur un banc, où elle resta glacée et immobile. L’inconnue la contempla quelque temps à travers les plis de son voile avec une complète indifférence, puis elle poursuivit :

« Je suis la comtesse Ottavia Guidi.

Vous, madame ! » dit faiblement Annunziata.

— Oui, moi !… cela vous étonne ? Cependant les choses étranges qui, de temps immémorial, se passent dans notre famille doivent vous inspirer autant d’effroi. Que vous semble, par exemple, de cette perpétuité de morts fatales, de cette destinée attachée à tous ceux qui portent notre nom de terminer leur carrière par une sanglante catastrophe ? Avez-vous réfléchi sérieusement sur une pareille malédiction ?

— J’y songe sans relâche, répliqua Annunziata avec un redoublement de terreur. Mais encore si la cause était connue !

— Gardez-vous de l’apprendre, vous n’en soutiendriez pas le récit ; ce secret foudroierait celui qui serait assez téméraire pour remonter à sa source. Mais il est un autre vœu à former, c’est de découvrir le moyen de briser cette fatalité, et de faire rentrer la famille des Guidi dans le cercle de la vie ordinaire… et… ce moyen existe, » poursuivit le fantôme d’un ton plus sépulcral.

« Il existe ! s’écria la signorina, il existe, et vous venez pour me l’apprendre, pour que je puisse le révéler à mes parents ?

— Le révéler serait inutile ; nul d’entre eux ne voudrait l’employer. Il faut pour cela une âme d’une trempe comme on n’en rencontre guère ; car il y a là dedans un sacrifice à consommer tel que jamais dans ce monde on n’en a exigé de semblable. Désirez-vous encore le connaître ? » ajouta le spectre avec une sorte de malignité.

« Oui, si je puis l’accomplir, » dit énergiquement la jeune fille ; non, s’il ne satisfait que ma curiosité.

Il est au pouvoir de tous ceux de ma race de délivrer leurs descendants, et néanmoins aucun n’a voulu en prendre le soin, tant il y a d’ëgoïsme sur la terre, »

Et un éclat de rire, tel qu’Annuziata n’en avait jamais entendu, sortit de dessous le voile de la comtesse défunte. Après un intervalle de sombre, silence, la jeune fille vivement émue, craignant d’ailleurs qu’on ne voulût abuser de sa crédulité (car il lui était encore impossible de croire à la réalité de l’apparition), dit alors :

« Qui m’assure que vous savez ce grand secret, et que vous êtes vraiment ce que vous prétendez être ?

— J’aime ce doute, il ne m’offense point, et me prouve, au contraire, que ce sera vous peut-être qui mettrez fin à la double peine que les vôtres, subissent tous.

— Laquelle ?

— De mourir de mort violente d’abord ; puis d’être privés du repos de la tombe. »

Annunziata frémit ; le fantôme poursuivit :

« Oui, tous vos parents errent le jour, et la nuit à l’entour de leur antique demeure. Ce sont leurs tristes plaintes qu’on prend parfois pour les gémissements de la brise. Ils souffrent un supplice que vous ne pouvez comprendre ; ils ont tous successivement imploré la pitié d’un des membres vivants de leur famille, et tous ont été impitoyablement repoussés.

— Eh bien ! montrez-moi vos traits, et faites-moi connaître ce sacrifice !

— Vous serez satisfaite, ma fille… »

Et le voile écarté tomba sur le côté…

Annunziata vit avec une terreur sans égale, non un visage humain, mais celui de la Comtesse Ottavia dont elle avait contemplé le portrait une heure auparavant dans la grande salle du château : c’étaient sa maigre taille, ses traits immobiles et aplatis, malgré l’ombre factice qui les relevait dans le cadre ; des yeux expressifs et sans mouvement, des joues sans feu, des lèvres qui restaient plissées et immobiles, d’où sortaient des paroles ; et en un mot, c’était la vision la plus épouvantable que les regards d’un être vivant pussent soutenir. La comtesse Ottavia, après quelques minutes, replaça lentement son voile, et la jeune fille se sentit soulagée quand elle ne vit plus que ce riche costume qui lui cachait un corps de fantôme. La comtesse sembla se recueillir, puis elle ajouta :

« Une faute terrible, un crime qui passe toute croyance, et dont la peine retombe sur toute la race du coupable, vous a tous livrés à l’esprit du mensonge, et pèse sur eux depuis le jour de leur naissance jusqu’à celui du dernier jugement, jusqu’à ce jour dont l’éternité sera le lendemain ; et, pour rompre ce charme funeste, il faut qu’un Guidi se dévoue, pour toute notre postérité, volontairement à une damnation éternelle. »

Annunziata, poussant un cri d’horreur, se leva avec vivacité de son siége, où elle retomba soudain ; la comtesse se leva aussi, mais pour disparaître, sans laisser d’autre vestige de sa venue que la noire empreinte du gazon sur lequel avaient glissé ses pas, comme si un feu ardent l’eût dévoré.

Une obscurité complète s’était étendue sur la terre, et la jeune Guidi était encore à la même place. Cependant elle entendait les fanfares joyeuses des chasseurs qui revenaient de la forêt. Son père, ses frères, Luigi Djoria attendaient qu’elle vînt les charmer de sa douce présence, et elle ne paraissait pas. On la chercha partout ; on parcourut les jardins avec des flambeaux, et on l’appela à haute voix. Ce tumulte, cette clarté bienfaisante la rappelèrent au sentiment de son existence ; elle se hâta de revenir vers la noble assemblée qui l’entoura avec empressement Ah ! combien, au milieu de tant d’allégresse, Annunziata éprouvait de désespoir lorsqu’elle songeait à la révélation qui lui avait été faite, et à quel prix on voulait vendre le repos de tous les membres de sa maison. Elle eut beaucoup à faire pour refouler sa sombre mélancolie au fond de son cœur ; ce fut dans ces dispositions pénibles quelle arriva dans la salle où étaient suspendus les nombreux portraits de ses ancêtres.


Le premier soin d’Annunziata, en entrant dans cette salle, fut de porter les yeux sur le cadre qui renfermait l’image de la comtesse Ottavia. Ô nouvelle surprise ! non seulement elle y retrouva les traits et le costume du fantôme qui lui était apparu, mais encore elle remarqua un changement de position dans l’attitude du portrait ; la tête, qui d’abord était vue de trois quarts, se trouvait maintenant de face, et sur ce point elle ne pouvait se tromper ; car, depuis quelque temps, ce portrait, objet de son attention particulière, était profondément gravé dans sa mémoire. Elle frémit de nouveau, et son effroi augmenta lorsque la bouche de la comtesse s’ouvrit comme pour lui parler, et que ses regards dardèrent sur les siens un éclair de colère.

Annunziata, toute tremblante, baissa les yeux et pâlit ; chacun s’empressa autour d’elle ; on lui demanda la cause de son chagrin ; deux fois elle fut prête à le dire, et deux fois l’expression menaçante du visage de la comtesse Ottavia retint sur ses lèvres cet aveu. Luigi Doria, plus inquiet que les autres, supplia la signorina de parler ; mais elle se montra inébranlable. Son amant allait redoubler ses instances lorsqu’il fut arrêté par une exclamation d’Alberto, le plus jeune des frères d’Annunziata. Cet adolescent entrait dans sa quinzième année ; sa ressemblance avec sa sœur était parfaite, et une douce amitié les unissait tous deux.

Il venait de se placer vis à vis du portrait fatal, et il s’écriait que la comtesse Ottavia, fatiguée de garder la même posture depuis un si grand nombre d’années, en avait changé, et qu’à présent elle regardait directement sa descendante. On fit d’abord peu d’attention à cette remarque ; mais peu à peu le reste de la famille et les habitants du château partagèrent son étonnement, car eux aussi voyaient trop souvent ce portrait pour ne pas s’apercevoir que la pose de la tête n’était plus la même. Ce prodige amena toutes sortes de commentaires ; mais on se résuma à croire que quelqu’un, par malice, avait repeint le tableau ; on voulut savoir qui avait fait ce mauvais tour, et nul ne put en désigner l’auteur.

Cependant le chef de la maison, le vénérable comte Guidi, demeurait assis dans son grand fauteuil d’ébène, dont les sculptures étaient un chef-d’œuvre de Baccio Bandinelli, et que garnissait un maroquin vert garni d’une frange d’or. L’immobilité de ce noble chef, ses mains dont il couvrait son front et les mouvements convulsifs qui survenaient dans tout son corps appelèrent aussitôt l’attention. On le vit faire signe à Alberto de venir à lui. Il prit cet adolescent dans ses bras, l’inonda de ses larmes, et à travers une multitude de sanglots :

« Mon fils, s’écria-t-il d’une voix entrecoupée, mon cher, mon malheureux enfant ! prépare-toi à mourir, avant peu, de la mort fatale qui frappe tous ceux de notre famille ! »

À ces terribles paroles, l’épouvante et la douleur se manifestèrent dans l’assemblée : les frères et les sœurs d’Alberto poussèrent des cris de désespoir, et ce désespoir fut à son comble lorsque le père infortuné eut ajouté que, depuis l’époque où une malédiction pesait sur sa famille, celui qui le premier devait en être frappé recevait un avertissement du ciel par un moyen surnaturel. « Je ne puis donc plus douter, poursuivit-il, que mon Albertd ne soit cette victime, puisqu’il a vu avant tout autre le changement de pose du portrait. C’était lui que menaçait la comtesse Ottavia. » Il termina en invitant son malheureux fils à se confesser sans délai et à remplir ses autres devoirs religieux.

Cette exhortation faite par un père qui lui-même semblait sur le bord de la tombe, à un jeune homme brillant de fraîcheur et de santé, eût touché profondément même des étrangers. Hélas ! nul n’osait faire entendre des paroles d’espérance ; tant de preuves attestaient que de telles prédictions ne manquaient jamais de s’accomplir ! Un morne silence régna dans la salle. Le moine Leandro, directeur de conscience des comtes Guidi, entraîna vers la chapelle du château le jeune Alberto. Ses parents et ses amis le suivirent afin d’aller réciter pour lui l’office des agonisants. Le comte Guidi lui-même voulut assister à cette triste cérémonie.

Annünziata seule n’avait pu suivre la foule ; elle resta dans la grande salle, hors d’état d’agir et peut-être de penser ; une seule idée absorbait en elle toutes les autres, celle de la communication qui lui avait été faite du secret fatal, et des moyens de sauver sa famille de l’affreuse destinée sous laquelle elle gémissait depuis si longtemps. Cependant, pour la sauver, devait-elle se rendre coupable du plus grand crime qu’on puisse commettre sur la terre, celui de compromettre le salut de son ame ! D’un autre côté, son tendre amour pour son père, son jeune frère et les autres membres de sa famille la mettait dans une affreuse perplexité ; elle se demandait si, pour sauver tant de têtes qui lui étaient chères, il ne fallait pas tout immoler… hélas ! et son amant comme les autres !

Dans ce moment, le portrait, fixé à la muraille par cinq crampons de fer, s’agita violemment à diverses reprises ; puis il descendit non comme par l’effet d’une chute, mais d’une manière lente et solennelle… Lorsqu’il eut atteint le plancher, l’effigie de la comtesse Ottavia se détacha du fond de la toile, et vint droit à la signorina.

« Eh bien ! ma fille, lui dit le spectre, que te semble de la douleur de tes parents ? ne feras-tu rien pour l’adoucir ?

— Que Dieu me préserve de commettre un crime ! » fut la réponse d’Annunziata.

— Un crime soit, mais il a son côté vertueux. Songe qu’en t’y abandonnant tu donnes la paix du sépulcre à tes ancêtres, et tu délivres leurs descendants de l’horrible trépas qui les menace tous. N’auras-tu donc, toi aussi, aucune pitié pour eux ? »

Aussitôt la salle, quoique vaste, se remplit d’une foule nombreuse de spectres de tout âge et de tout sexe : c’étaient les Guidi trépassés. Tous se présentèrent à la malheureuse Annunziata avec leur mine hâve et cadavéreuse. Des larmes brûlantes sortirent de leurs yeux éteints. Ils tendirent, en suppliant, leurs bras décharnés, vers la jeune fille, et semblèrent lui reprocher sa cruauté envers eux. Ce fut par l’effet d’une force surhumaine que la signorina contempla sans expirer cet effrayant spectacle ; mais l’usage de ses sens l’abandonna complètement lorsque, tournant la tête, elle reconnut… sa mère…, sa mère chérie, dont elle avait tant pleuré la mort.

Quand Annunziata revint à elle, elle se trouva dans son lit au milieu de ses sœurs, qui toutes fondaient en larmes. Bientôt deux hommes se précipitèrent au milieu du groupe désolé, le comte Guidi et Luigi Doria ; ils lui prodiguèrent tous les témoignages de l’affection la plus vive, et ne se calmèrent qu’en voyant que l’objet de leur sollicitude avait repris connaissance : elle leur demanda, avec le cœur brisé, des nouvelles de son jeune frère.

« Il vit encore, lui fut-il répondu ; mais il doit s’attendre, à chaque instant, à subir notre cruelle destinée. »

Et le comte Guidi, rassuré sur sa fille, se livra de nouveau pour son fils à toutes les angoisses de la douleur d’un cœur paternel.

Il y avait quelque chose de solennel et d’effrayant dans tout ce qui se passait, cette nuit, au château de Guidi. Les cloches de la chapelle et celles du monastère voisin sonnaient avec fracas l’agonie du jeune Alberto.

Lui, plein de vie, voyait la mort prête à le saisir, sans savoir sous quel aspect elle lui apparaîtrait. Toutes les chimères qu’il s’était plu tant de fois à créer s’envolaient en quelque sorte une à une, et ne laissaient derrière elles qu’un abîme menaçant qui déjà s’ouvrait pour l’engloutir. Ses beaux yeux perdaient insensiblement leur éclat ; ses joues si brillantes devenaient ternes : c’était comme un essai de décomposition que la mort faisait sur ce jeune et bel adolescent.

Une bouche indiscrète vint révéler l’état du jeune Guidi à Annunziata ; elle demanda deux fois à voir son frère ; mais, craignant les tristes conséquences qui pouvaient en résulter pour sa vive sensibilité, on s’opposa à son désir. On lui dit que son père pouvait se tromper dans son pronostic, qu’il était possible d’ailleurs que Dieu se laissât fléchir par les prières qui allaient être faites dans tous les monastères d’Italie, qu’on ne quitterait plus le jeune Guidi, et qu’au moyen de cette vigilance on détournerait de lui les dangers qui le menaçaient.

Mais rien ne pouvait tranquilliser la signorina, et dans son angoisse elle forma le désir de revoir la comtesse Ottavia… Aussitôt les personnes qui l’entouraient furent plongées subitement dans un profond sommeil ; puis elle entendit, du côté de la porte, le frottement d’une robe de velours qui lui annonça que son vœu allait être satisfait ; en effet, elle vit s’avancer lentement le fantôme qui, s’arrêtant devant son lit, lui dit d’une voix sépulcrale :

« Que me veux-tu ?

— Hélas je l’ignore moi-même, » répondit la jeune fille en frissonnant.

« Cependant tu as souhaité ma présence.

— Au nom du ciel, sauvez mon pauvre frère !

— Tu sais que toi seule peux le sauver.

— Mais je me dévouerai aux flammes éternelles…

— Tu délivreras tous les tiens.

— Songez à la grandeur du sacrifice ; quoi ! vous voulez que je consente à me séparer éternellement dans l’autre monde de ceux que j’ai tant aimés dans celui-ci !

— Demain tu pourras faire entendre tes plaintes sur le cercueil de ton frère !… »

Et la vision s’approchait… Annunziata, cédant à une sorte de délire causé par les dernières paroles de la comtesse Ottavia, conçut un instant la résolution de consommer le sacrifice qui lui était imposé ; cependant elle frémit en pensant à la barrière éternelle qu’elle allait mettre entre elle et Dieu ; elle tâcha de le fléchir par ses prières ; mais rien ne put calmer ses souffrances.

Dans ce moment, un profond soupir, poussé près de son lit, la fit tressaillir de nouveau. Il y avait dans cette plainte inarticulée quelque chose qui n’appartenait pas à la terre. Ses yeux se portèrent alors vers un grand miroir de Venise, placé entre deux croisées faisant face à son lit, et elle vit l’ombre de sa mère, qui paraissait plongée dans une profonde affliction ; puis, s’avançant vers elle :

« Ma fille ! lui dit-elle, je souffre…, et ton frère va mourir !…

— Et moi, répondit Annunziata d’une voix faible, dois-je donc me condamner à des tourments éternels ?

— Je souffre, répéta le fantôme, et ton frère va mourir !…

— S’il faut donner ma vie pour vous sauver tous, je vous l’abandonne avec joie ; mais dois-je disposer de mon âme ?…

— Je souffre, et ton frère va mourir, » dit une troisième fois le fantôme, et il disparut…

Au même instant, la porte s’ouvrit, et le vieux comte Guidi entra. Sa physionomie était empreinte d’un sombre désespoir ; il s’approcha du lit de sa fille, d’une main lui montrant ses femmes endormies, et de l’autre lui fit signe de le suivre.

La vierge obéit, malgré sa faiblesse ; elle jeta sur elle une mante fourrée d’hermine ; puis elle accompagna son père, qui lui saisit le bras en silence, et la conduisit dans la grande salle éclairée de plusieurs torches en cire blanche.

« Annunziata, lui dit-il lorsqu’ils furent arrivés, une affreuse malédiction pèse sur nous !… il serait temps d’y mettre un terme. »

Annunziata trembla, et ne répondit rien.

« Il est un moyen de sauver notre famille, poursuivit le comte d’une voix creuse ; mais ce moyen est terrible !…

— Vous le connaissez donc, mon père ? » s’écria Annunziata prête à défaillir.

« Oui, mon enfant… Mais ta question m’a été faite avec une inflexion de voix si particulière… Saurais-tu ?…

— Je sais que nous sommes tous bien punis d’une faute que nous n’avons pas commise.

— La postérité d’Adam est encore sous le poids de la haine, répondit le comte tristement, et ce qui a lieu sur toute l’étendue du globe pour la descendance de l’aïeul commun peut bien être reporté pour les membres d’une maison particulière ; mais as-tu appris comme moi à quel prix nous pouvons racheter les nôtres ? »

Le silence de la signorina, son trouble firent deviner au comté qu’il n’avait rien à lui apprendre.

« Je vois, ma fille, que cette fatale révélation t’a aussi été faite. Qu’en penses-tu ?…

— Ah ! pourquoi Dieu nous poursuit-il avec tant de rigueur ?…

— Le murmure est une offense. Il y a dix ans que, dans cette même salle, je fus instruit d’un secret qui depuis dévore mon cœur. C’était pendant une nuit d’orage ; la foudre grondait dans les airs, des torrents de pluie frappaient les murs de ce vaste édifice, et les sifflements de l’aquilon se mêlaient aux roulements du tonnerre. Je me levai et vins ici promener mon inquiétude. J’y étais depuis quelques instants, lorsqu’à la clarté de plusieurs éclairs successifs je vis le portrait de mon quadrisaïeul, de Jeromino Guidi, se détacher de son cadre, et s’approcher de moi. J’ai couru de grands dangers sur les champs de bataille, j’ai parcouru les mers sur de légers esquifs lorsque les vagues en fureur se croisaient sur ma tête ; cependant j’étais calme et impassible, tandis que, dans cette circonstance, mon sang se glaça, mes cheveux se hérissèrent… ; j’eus peur !…

» Le spectre me regardait fixement ; l’époux de la comtesse Ottavia Guidi me dit que je pouvais, au prix de ma damnation éternelle, délivrer les membres de cette maison, morts, vivants, et à naître. Je repoussai cette proposition avec horreur !… Vous étiez encore si jeune, que je pouvais espérer terminer mes jours avant vous… Votre mère périt écrasée par un arbre du parc… Aujourd’hui Alberto va la suivre… ; et moi…, moi son père, je puis le sauver… Écoutez, Annunziata, écoutez la terrible résolution de l’auteur de vos jours ; c’est sans doute le plus grand sacrifice de l’amour paternel. Je vais vendre mon âme au démon pour vous racheter tous… J’aurais dû le faire sans rien dire ; mais cet effort est au dessus de mes forces ; il faut que j’emporte la triste consolation que mes descendants apprécieront l’étendue de ce sacrifice ; qu’ils m’en récompenseront par leurs regrets… Adieu, ma fille ! vous ne verrez pas votre père dans le ciel !…»

Le comte Guidi se tut, son émotion l’empêchant de continuer : Annunziata, en proie à une cruelle angoisse, ne pouvait retenir ses sanglots. Le dessein de son père achevant de la désespérer, elle se disait que souffrir qu’il l’accomplît serait se rendre coupable d’un parricide sans exemple ; aussi elle s’écria avec force :

— Non, mon père, non, vous ne vous immolerez pas pour votre maison… ; c’est à moi qu’est réservée cette tâche !…

— Vous, ma fille ! si jeune, si belle, si vertueuse ; vous qui devez goûter sans remords toutes les douceurs de la vie, ah ! jamais je n’y consentirai ; il est dans l’ordre qu’un père se sacrifie pour ses enfants.

— Et pourquoi les enfants ne lui envieraient-ils pas ce privilège ? pourquoi, dans une cruelle circonstance, ne lui rendraient-ils pas plus qu’ils n’ont reçu ? Ah ! permettez que je me dévoue pour notre malheureuse famille, que j’assure à ceux qui ne sont plus la paix des tombeaux, et aux autres la félicité sur cette terre. »

Cette lutte généreuse entre le père et la fille continua encore quelque temps.

Cependant la cloche de la chapelle retentit de sons prolongés ; plusieurs personnes entrèrent pour dire au comte Guidi que le jeune Alberto, plongé dans un horrible délire, avait voulu se donner la mort. Cette nouvelle augmenta encore sa résolution de sauver son fils ; mais, tandis qu’il se dispose à consommer l’acte sacrilége, Annunziata s’avance vers le portrait de la comtesse Ottavia, et lui demande la formule du pacte qu’elle doit prononcer.

Des rires sataniques se font entendre ; un ouragan impétueux ébranle dans ses fondements le château des Guidi ; tous les assistants voient distinctement se dessiner sur les murailles l’ombre d’un corps colossal ; il déploie de vastes ailes, son front est armé de cornes aiguës, et sa queue, terminée par un triple dard, s’agite et se redresse ; c’est Lucifer… Il attache sur sa proie un œil étincelant… La jeune fille, décidée à consommer son horrible sacrifice, ne tremble point devant : la redoutable apparition ; elle va prononcer l’arrêt qui la condamne aux flammes éternelles ; elle est perdue… Mais, ô prodige !… le portrait de la comtesse Ottavia resplendit soudain d’une lumière céleste ; il n’offre plus les traits d’une mortelle, mais ceux de la mère de Dieu, de la reine des anges, environnée de toute sa cour ; elle sourit à la courageuse Annunziata, et lui dit :

« Tu as soutenu la plus cruelle épreuve qui puisse être imposée à l’humanité ; ta piété filiale a été au delà de ce qu’on peut attendre sur la terre : reçois-en la récompense !… La malédiction des tiens est levée, ton frère prolongera sa carrière, et toi tu jouiras du bonheur qui est dû à ton dévouement !!!… »

Ici se termine, le manuscrit d’où l’on a extrait cette anecdote : des recherches faites en Italie et sur les lieux ont appris que, depuis cette dernière aventure, la famille des Guidi a prospéré jusqu’à nos jours.


La Fillette des marécages.


Les abords des marécages sont dangereux pour les voyageurs qui, vers le soir, s’exposent à les franchir : ce sont les lieux que fréquentent ordinairement les lutins, les farfadets, ces esprits follets qui voltigent, en forme de lumière brillante, et qui, trompant les étrangers, les amènent à se précipiter dans des flaques d’eau.

En vain ceux qui ont de l’expérience conseillent aux imprudents de s’éloigner de ces endroits malsains où, si l’on se trouve en présence de méchants esprits, on peut du moins y prendre des maladies dangereuses ; où l’on parle au vent ; nul ne vous écoute ; ces téméraires courent à leur perte.

Un pélerin revenait de la Terre-Sainte : il avait visité le tombeau de Jésus-Christ, le jardin des Oliviers et la vallée de Josaphat : il s’en retournait, dis-je, chargé de grâces et de pardons, impatient qu’il était de revoir sa famille que, depuis trois ans, il avait abandonnée. Chaque matin, avant de partir, il offrait à Dieu de ferventes prières ; et le soir aussi, avant de se coucher, il implorait dévotement la Divinité. Voilà qu’après avoir débarqué au bord d’Otrante, traversé l’Italie dans toute sa longueur, franchi les Apennins et les Alpes, il était parvenu à cette contrée située entre le Lyonnais et le Dauphiné, et où naguère existaient les fameux marais de Bourgoin.

Il ne lui restait plus que quelques heures de route à faire pour parvenir jusqu’à son manoir. Il s’était couché, la veille, le cœur tout joyeux, et se leva dans une allégresse telle qu’en songeant qu’il allait voir tout ce qu’il aimait le mieux, le malheureux en oublia sa prière du matin.

Sans s’en apercevoir, il se mit en route ; et voilà que le chemin qu’il croyait si bien connaître s’embrouilla si fort devant lui, et de telle manière, qu’il ne sut plus de quel côté tourner ses pas. Il chemina durant toute la journée, allant, venant à travers la plaine inondée, sans trop savoir ce qu’il faisait. Les heures s’écoulèrent avec rapidité ; et le soleil descendait vers les montagnes du Vivarais. Le pélerin, fatigué, s’assit sur une pierre et se mit à rêver profondément. Trois ans avaient suffi pour lui faire perdre la mémoire de sa contrée natale. Il s’en émerveillait, et néanmoins aucune pensée prudente ne s’élevait dans son cœur. Il continua de demeurer dans cette immobilité jusqu’à l’heure où la nuit descendue couvrit entièrement la terre et les cieux.

Alors il lui sembla voir, à quelque distance, une lumière vaporeuse qui paraissait et disparaissait alternativement ; il crut qu’elle parvenait de quelque maison voisine, et il alla vers elle, lorsque, elle venant à s’évanouir, il aperçut que l’obscurité semblait redoubler d’épaisseur. Dans ce moment, une voix féminine se fit entendre, et bientôt une femme s’approcha de lui ; c’était une jeune bergère à la mise simple et modeste, vêtue sans aucune magnificence ; une quenouille était à son côté, et elle portait à la main une cruche remplie de lait. « Étranger, dit-elle d’une voix douce, certainement que vous vous êtes égaré, puisque vous demeurez à cette heure parmi ces marais dont il est si difficile de se retirer, même avec la clarté du jour ; ne voudriez-vous pas accepter l’hospitalité que je vous offre dans la cabane de mon vieux père ? Nous sommes pauvres ; mais nous vous recevrons de notre mieux. » Le pèlerin, oubliant de faire le signe de la croix et de se recommander à Dieu avant de se confier à sa jeune pastourelle, se laissa séduire à sa beauté peu commune ; et, la regardant mignardement, lui dit : « Belle fille, mène-moi où tu voudras.

— Oui-dà, repartit-elle, où je voudrai ! et j’espère que je vous y retiendrai bien long-temps. » Aussitôt elle prend le devant, leste, fringante, rieuse et légère, amusant le pélerin par de gais propos, par des contes folâtres. Mais tantôt le pélerin la perdait de vue, et alors une flamme éloignée semblait prendre sa place, tantôt elle se rapprochait, et ses formes, sans doute enveloppées par les vapeurs de la nuit, semblaient presque fantastiques.

Tous les deux errèrent ainsi pendant presqu’une demi-heure, sans que la cabane désirée se montrât. « Sommes-nous loin, demanda le pélerin, du but de notre course ?

— Vous allez l’atteindre, repartit-elle, et votre repos y sera sans fin ! » Elle dit, pousse un éclat de rire désordonné ou plutôt un cri aigu qui déchire l’oreille ; elle fait un bond, une lueur phosphorique l’environne, et le pélerin qui s’élance pour la retenir tombe dans un marais, où il perd la vie. À l’instant de sa chute, mille flammes brillent çà et là. On entendit les ricanements de la troupe infernale, et les voyageurs qui passaient non loin de ce lieu de désolation entendirent une voix discordante répéter trois fois : « S’il eût prié Dieu ce matin, il ne reposerait pas ce soir dans le marécage. »

Le Château de Montmaure, ou la tour du Diable.


Au nom de la sainte Trinité, de Marie, mère de Dieu, des saints apôtres et archanges, je commence (disait dans un court prologue le bon curé) par déclarer à mes lecteurs que j’écris sur des mémoires authentiques pour l’instruction de mes paroissiens, pour la gloire de Dieu et pour la confusion de Satan, prince de l’enfer, que je déteste et que j’exorcise au saint nom de Jésus-Christ. Fidèles chrétiens qui m’écoutez, puissiez-vous détester avec moi l’esprit des ténèbres, et le repousser si jamais il cherche à vous prendre dans ses pièges infernaux et diaboliques.

Il y avait non loin d’ici un château superbe appartenant aux seigneurs de Montmaure. Le propriétaire d’alors mourut en laissant un fils unique, nommé Geoffroy. Geoffroy avait vingt ans, un esprit vif, aimable et désireux de connaître. Il était brave, et se distingua dans plusieurs rencontres, qui lui acquirent justement une haute réputation de valeur et loyauté ; mais, parmi ces brillantes qualités, Geoffroy couvait une ambition sans bornes, capable de le porter à tout entreprendre. Chéri du comte de Foix, son seigneur suzerain, la porte des honneurs lui était ouverte, et il n’était pas satisfait ; il passait plus haut ses prétentions. L’esprit malin, toujours aux aguets pour dévorer les ames, remarqua les dispositions, de celle de Geoffroy, et il se promit de ne pas être longtemps sans qu’elle lui appartînt. Hélas ! son espérance ne fut pas déçue, et le coupable jeune homme vola de lui-même à sa perte. Depuis longtemps il entendait parler d’apparitions de fantômes ; il savait qu’il était des hommes habiles qui soumettaient à leur pouvoir les puissances de l’air et de la terre ; mais nul ne se présentait devant lui ; ses recherches étaient vaines, et il se perdait en désirs insensés. Il vit, à la cour du prince de Foix, la jeune et belle Caliste de Bellegarde, fleur naissante, parée des grâces du bel âge et des vertus précieuses d’un cœur innocent. Caliste plut à Geoffroy ; à son tour, il ne tarda point à plaire, et leurs yeux leur apprirent bientôt les secrets de leur ame. Mais une haine héréditaire séparait les maisons de Montmaure et de Bellegarde. Depuis plus de trois siècles, les membres de ces deux familles se livraient des combats que ne pouvait empêcher l’autorité du souverain, si souvent méconnue dans ces temps où chaque châtelain avait la prétention de ne relever que de Dieu et de son épée. Geoffroy connut les obstacles qui le séparaient de son amie ; mais, trop amoureux pour reculer, il se résolut à tout braver, à tout entreprendre pour obtenir l’épouse de son choix. Pendant ce temps, il fut engagé à aller passer quelques jours au château d’un de ses amis : là, selon un antique usage, on se plut à raconter des histoires effrayantes ; les femmes tremblaient ; les chevaliers riaient ; un seul gardait, au milieu de tous, une physionomie grave et mystérieuse. Geoffroy en fut frappé ; mais dissimulant son étonnement, il se promit de lui demander, le lendemain, la cause de son étrange silence. Cependant l’heure de repos arriva, des pages, portant des flambeaux de cire blanche, vinrent conduire chacun dans les appartements qui leur étaient destinés. Geoffroy, avant de se retirer, prit à part le seigneur châtelain et lui demanda le nom de l’inconnu qui l’avait frappé. Le baron de Belvèse lui répondit que ce jeune homme se nommait Edgard ; que, depuis un an, il avait acheté dans les environs une superbe châtellenie, où il vivait avec sa femme, jeune et jolie personne. « Au reste, poursuivit le baron, on ignore quel pays l’a vu naître. Si l’on juge d’après son nom, l’Angleterre doit être sa patrie ; mais, comme il paraît fort secret sur tout ce qui le touche, nul de nous n’a cherché à lever le voile dont il se couvre. » En achevant, le baron salua Geoffroy ; celui-ci, satisfait de ces renseignements, se retira dans sa chambre et se coucha bientôt après. À peine fut-il endormi, qu’il lui sembla voir une lueur augmentant par degrés, et dont l’appartement fut soudain éclairé. Étonné d’une telle clarté, il regardait attentivement, lorsque le plancher se fendit, en laissant paraître un jeune homme ressemblant à Edgard, mais différemment vêtu. Ce fantôme portait une robe de pourpre couverte de diamants ; une écharpe noire, chargée de rubis, soutenait un glaive. Cette étrange figure s’approcha de Geoffroy, et, se prosternant à ses pieds, le salua comme son maître, et lui demanda ce qu’il lui plaisait de lui ordonner. Étonné d’une proposition pareille, Geoffroy répondit qu’il souhaitait la main de Caliste : soudain cette jeune beauté parut, et, jetant sur lui le regard le plus tendre, s’abandonna à ses transports. Oh ! combien ils parurent délicieux ces moments de volupté à l’amoureux Geoffroy ! Le jour, en le réveillant, lui fit regretter le charme d’une semblable illusion ; il ne douta point cependant que ce songe ne fût une émanation des desseins qu’avaient formés sur lui les puissances, et, sans craindre le ciel, il appela le pouvoir de ses ennemis.

La mâtinée fut superbe ; le temps, quoique froid, invita à la promenade. Geoffroy quitta son lit promptement et descendit dans la vaste salle où déjeunaient les seigneurs. Edgard, qu’il aperçut en entrant, lui offrit une place à ses côtés ; elle fut acceptée avec joie, et Geoffroy se promit de ne point tarder à commencer les questions. Le hasard parut lui être favorable. On proposa une partie de chasse, qu’Edgard refusa, parce que, disait-il, il craignait qu’un exercice trop violent ne fit rouvrir une blessure profonde qu’il avait reçue dans un combat singulier. Geoffroy, de son côté, s’excusa pareillement, on ne le pressa point : tous les seigneurs partirent, suivis d’un grand nombre de valets, de piqueurs et de chiens.

« Si le jour ne vous semblait pas trop froid, dit Edgard au malheureux seigneur de Montmaure, je vous engagerais à passer dans le jardin pour y faire une promenade tranquille nécessaire à ma santé.

— Avec plaisir, lui dit Geoffroy ; il me tarde de vous interroger sur un sujet qui m’intéresse vivement.

— Parlez, sire, lui répondit l’étranger ; il n’est rien que je ne fasse pour vous plaire.

— Hier, au soir, le chapelain du baron de Belvèse nous raconta l’histoire d’un fantôme qui venait, chaque nuit, troubler le repos de la femme, cause première de sa mort. Personne ne crut ce récit ; vous seul, gardant un silence morne, vous m’avez semblé désavouer les rires de nos chevaliers.

— Il est, seigneur, deux excès également condamnables : une crédulité sans bornes et une incrédulité outrée. La nature est encore bien inconnue, et tous ses secrets ne sont pas découverts ; qui pourra, en niant le pouvoir des puissances, nier qu’elles existent ? Ceux qui se parent de leur scepticisme ont-ils donc oublié les magiciens de Pharaon, les lois de Moïse contre les magiciens ; la Pythonisse d’Endor, évoquant l’ombre de Samuel ; les morts ressuscitant à la mort du Sauveur du monde, prodiges qu’ils ne peuvent taxer de fausseté, sans désavouer la religion qu’ils professent ?

— Ah ! sir Edgard, que je suis loin de leur ressembler ! je crois tout ; que dis-je ? je crois, je désire ardemment qu’il existe et des sorciers et des spectres qu’on évoque, et des êtres supérieurs qui nous obéissent.

Il en est qui, maîtres absolus de l’univers, ne connaissent point de bornes à leurs volontés, et qui, cependant, loin de dédaigner les mortels, les accueillent, les protègent et souvent finissent par les élever jusqu’à eux. »

Le feu que met Edgard dans ce discours passe dans l’ame de Geoffroy, qu’il embrase,

« Edgard, les connaîtriez-vous ces êtres auxquels je brûle de m’associer ?

— Jeune homme, êtes-vous capable de garder un secret profond sur ce qu’on vous pourrait montrer ?

— Que la foudre m’écrase si je répète vos propos !

— Eh bien ! je me confie à vous ; je veux, lorsque l’ombre aura couvert ce monde sublunaire, vous convaincre de l’existence de ces êtres dont on ose douter : apprenez que l’empire de l’univers se partage entre le ciel et l’enfer. Le Dieu adoré par le vulgaire, tranquille au haut des sphères lumineuses, abandonne la terre aux puissances qu’il a créées : on appelle anges celles qui entourent son trône, ou qui commandent aux autres mondes ; car ne pense pas, Geoffroy, que la terre que nous habitons soit la seule peuplée : non, tous ces globes enflammés, lumières de nos nuits, sont autant de soleils pareils au nôtre, et, comme lui, éclairant des milliers de mondes, que la faiblesse de notre vue ne nous permet point d’apprécier. Là sont des êtres vivants, pensants, comme nous, et soumis pareillement aux lois de la nature. On nomme démons les esprits par lesquels la terre est gouvernée. Ne croyez point que ce nom ait l’odieuse acception qu’on lui donne : les démons ne sont pas des créatures réprouvées, ils sont, tout au contraire, nos puissances souveraines ; c’est à leur voix que, du fond de l’Océan, s’élèvent les tempêtes dont il est bouleversé ; ce sont eux dont les caprices répandent tantôt la famine ou l’abondance, la peste ou la santé ; assis sur la crête des montagnes, ils tiennent dans leurs mains les ondes, aliments des fontaines et des fleuves ; ils président à la végétation ; ils font naître les métaux dans le sein du globe ; ils se constituent les gardiens des trésors, dont ils font un généreux abandon à ceux qui les honorent particulièrement ; mais leur pouvoir est plus étendu encore : de l’homme le plus inepte ils le feront le prodige de son siècle ; à celui qui désire les grandeurs, ils procurent un trône, et conduisent dans la couche nuptiale la jeune amante refusée aux vœux de celui qui sacrifierait sa vie pour la posséder !… — Ô Edgard ! que me dites-vous ? Ils pourraient me faire obtenir ma Caliste ?

— Je n’en doute point.

— Qu’exigeraient-ils pour un pareil service ?…

— Je vous l’ai déjà dit, votre reconnaissance !…

— Ah ! qu’ils en soient assurés ! je la leur promets entière et sans retour. Mais quand pourrai-je voir s’effectuer vos promesses ?

— Je vous ai parlé. Dès que la nuit ténébreuse aura jeté son voile sur nous, alors je vous conduirai dans des lieux où vous pourrez faire vous-même vos conditions. Mais, de grâce, le plus grand silence sur tout ce que je vous ai dit ; songez, Geoffroy, que votre vie et la mienne en dépendent. »

En terminant ces mots, Edgard se retira, et lança sur le jeune Montmaure un regard qui eût pu l’éclairer s’il l’avait vu. Geoffroy, au lieu de se défier de ce qu’on venait de lui communiquer, ne pensait qu’au bonheur qui l’attendait, lorsque, époux heureux, il pouvait se livrer à ses idées ambitieuses. « Enfin, se disait-il, je commanderai à mon tour ; je verrai disparaître ces odieuses barrières dont le ciel entoura mon existence. Simple sujet, peut-être un jour pourrai-je m’asseoir sur le trône de mes maîtres : eh ! qui peut balancer de tels avantages ? Non, rien ne me coûtera ; et me faudrait-il tout sacrifier, je sacrifierai tout pour parvenir à mon but… Oui, c’en est fait, Edgard, je m’abandonne à toi ; tu me montres le chemin de la fortune, je m’y élance sur tes traces. » Ainsi parlait l’insensé Geoffroy : Dieu l’entendit, et Dieu irrité lui retira son assistance. Il fut abandonné aux anges des ténèbres, qui ne tardèrent pas à le punir de son ingratitude envers son Créateur.

Quand les chasseurs revinrent, ils faisaient porter en triomphe devant eux les pièces de gibier qu’ils avaient tuées. Pendant qu’Edgard et Geoffroy prenaient part à la joie, on vit s’avancer une riche litière d’où l’on vit sortir la femme du premier : Geoffroy fut frappé de ses traits ; tout le monde environna cette beauté dont rien n’égalait les charmes, mais dans laquelle on remarquait je ne sais quoi de sombre et d’extraordinaire : le sourire était dans sa bouche et la tristesse dans ses yeux. Le sire de Montmaure admirait ce mélange de grâces et de mélancolie, ornement enchanteur de la beauté ; elle lui rappelait sa Caliste qu’il aimait tant, et qu’il pensait obtenir bientôt. Après les premiers compliments, Edgard emmena son épouse ; chacun se retira, et Geoffroy alla penser à sa destinée future. La journée s’écoula bien lentement, au gré de son impatience : il hâtait par ses vœux la venue de la nuit : elle arriva. Pendant le souper, et la veillée indispensable, son impatience fut extrême. Enfin, l’horloge ayant sonné onze heures, on alla se livrer au sommeil, tandis que le crime allait, dans ses pièges de fer, surprendre l’imprudence qui se livrait elle-même. Lorsque tout calme dans le château, Geoffroy prit une lampe, et, par un escalier dérobé, il suivit le chemin de l’appartement d’Edgard : il l’attendait. Ils descendirent dans la cour, Edgard s’approcha d’une cave fermée par deux serrures énormes ; et, les touchant avec ses doigts, Geoffroy vit la grille se rouler, et le passage fut libre. Cette première épreuve lui donna une idée avantageuse du pouvoir de son ami. Quand ils furent parvenus jusqu’à la partie la plus éloignée de la cave, une porte qui les arrêta fut ouverte avec la même facilité ; ils se trouvèrent alors en plein air. Geoffroy reconnut, non sans quelque terreur, le cimetière du château de Belvèse : ce fut là qu’Edgard s’arrêta ; il sortit, d’un panier qu’il avait porté, une robe rouge et une ceinture noire pareille à celle dont il était revêtu dans le songe qui, la nuit précédente avait occupé l’imagination de Geoffroy. Frappé d’une pareille ressemblance, celui-ci fut sur le point de se prosterner devant Edgard, le prenant pour un être surnaturel : celui-ci arma sa main d’une baguette formée d’un ivoire pur et d’une ébène africaine ; il en traça deux cercles autour de lui et autour de Geoffroy ; puis il allait commencer ses conjurations, lorsque tout à coup il s’arrêta : « Geoffroy, dit-il, j’ai oublié une bague qui m’est indispensable ; je ne puis maintenant l’aller chercher moi-même, mais vous pouvez le faire à ma place. Retournez au château par la route que nous avons suivie ; montez dans mon appartement, entrez dans la chambre de mon épouse, approchez-vous d’elle, et tirez doucement de son doigt l’anneau d’or auquel est attachée une pierre pourpre.

— Comment, lui dit Geoffroy, comment pourrais-je faire ce que vous me dites sans être aperçu ? Que dira-t-on si on me voit auprès de votre femme ?

— Ne craignez rien ; un sommeil léthargique enveloppe tous les habitants du château ; partez promptement ; puisse la terreur ne point avoir de prise sur votre ame ! » Il dit, et d’un geste impérieux commande à Geoffroy l’obéissance. Celui-ci partit, malgré sa répugnance ; mais, subjugué par l’ascendant qu’Edgard prenait sur lui, il n’osa point lui répliquer. Quand il fut dans la chambre d’Edgard ; il aperçut couchée sur le lit son adorable épouse reposant sans voile : son beau corps était découvert ; la blancheur de l’albâtre, l’éclat de la pourpre n’approchaient pas des célestes douleurs nuancées par la nature ; un sein voluptueux, doucement agité, supportait des boutons frais pareils à ceux de la rose nouvelle ; de longs cheveux noirs retombaient de toutes parts sur des reins dont le ciseau le plus habile n’eût pu rendre l’élégance ; enfin cette femme était le chef-d’œuvre du beau idéal. À la vue de tant de charmes, Geoffroy, excité, sentit s’allumer dans son cœur des désirs coupables ; l’image de Caliste disparaît, l’épouse de son ami la remplace ; il a tout oublié : il ne pense plus qu’Edgard l’attend ; il ne redoute point que Rosa se réveille ; il la presse dans ses bras, il se livre aux transports les plus effrénés : son bonheur lui semble au dessus de la réalité ; mais, malgré ses efforts, Rosa sommeille toujours. « Ah ! s’écria-t-il, que manquerait-il à mon délire s’il était partagé ? Réveille-toi, Rosa, réponds à mes caresses. Quoi ! l’amour ne te sort point de ton assoupissement ? Peut-être ton sommeil est-il attaché à cette bague ; arrachons-la… » Il dit, et tire la bague avec violence. Soudain, ô terreur ! il pousse un cri affreux : ce n’est point la beauté qu’il embrasse, c’est un cadavre hideux, à moitié rongé de vers, pâle, infect et sanglant. À cette horrible vue, Geoffroy, comme frappé de la foudre, tombe en se précipitant du lit qu’il a souillé ; une sueur froide pénètre tous ses membres ; son sang se glace : il ne peut fuir, il ne peut reprendre l’usage de ses sens : les tourments de l’enfer sont dans son cœur ; sa figure se renverse, ses dents se choquent, ses cheveux se hérissent ; enfin, rappelant un courage défait, il prend sur lui de s’éloigner ; et, muni de la bague fatale, il court retrouver Edgard. Quoiqu’il ne sache point comment il osera l’aborder, l’espace est franchi ; il aperçoit Edgard : celui-ci s’avance vers lui d’un air riant, et, voyant l’effroi imprimé sur toute sa personne : « Ami, lui dit-il, je n’ai point voulu vous prévenir sur la cruelle apparition qui vous était préparée. Apprenez maintenant que ma tendre épouse périt quelques mois après notre union ; mais la mort ne put en entier me la ravir, je lui dérobai le corps de Rosa ; et, au moyen d’un talisman, je donnai à cette machine désorganisée une nouvelle vie et une carrière à parcourir. Mais, en lui ôtant la bague, le prestige disparait et le trépas reprend ses droits. » Pendant ce discours, Geoffroy chercha à se remettre. Croyant que son crime n’était point soupçonné par Edgard, il en eut moins d’horreur ; mais un tremblement convulsif le saisissait malgré lui, quand la pensée le reportait de la scène épouvantable qui venait de se passer. Edgard, l’ayant de nouveau placé dans le cercle, lui dit : « Voici l’instant que je vous ai promis ; vous allez, égal des puissances, leur emprunter leur pouvoir, je vous en avertis d’avance ; bannissez toute pusillanimité, rendez-vous digne, par votre assurance comme par votre dévouement, des grands destins qui vous attendent. Je vais vous conduire au sabbat ; que ce nom ne vous effraie point, laissez les préjugés au vulgaire : l’adepte doit tout tenter, et le succès couronnera son audace. Voulez-vous me suivre ? est-ce bien par votre pure et simple volonté ? N’est-ce pas une déférence de votre part ? répondez-moi.

— Oui, je vous suis de mon plein gré ; je ferai tout ce que je vous verrai faire. » À ces mots, la joie brillait sur le front d’Edgard. « Silence ! » s’écria-t-il d’une voix imposante. Soudain commencent les rites impurs par lesquels les noires divinités sont évoquées ; d’abord, aux signes de la baguette, s’élevèrent de la terre une foule de météores rougeâtres, dont la pâleur éclaira les sombres mystères ; bientôt des fantômes hideux, de toutes formes, parurent et vinrent assiéger la barrière insurmontable pour eux. Leur voix grêle, leur triste parure portèrent une nouvelle crainte dans le cœur de Geoffroy. Edgar s’en aperçut ; alors tous ces esprits de deuil disparurent ; un buisson de roses prit leur place. Du milieu de ce buisson sortaient trois jeunes beautés, à demi nues ; leur sourire était gracieux : l’une tenait d’une main une coupe d’or remplie d’une liqueur vermeille ; un dard aigu rayonnait dans l’autre main : sur sa tête était posée une fraîche couronne de fleurs vermeilles. Son air était languissant, sa démarche incertaine : c’était la Volupté. À sa vue, Geoffroy frémit, se rappelant Rosa ; mais sa terreur ne fut pas de longue durée, car la belle nymphe lui ayant lancé son dard, il éprouva une ardeur inconnue dont il fut transporté. Sur ces entrefaites, minuit sonna ; un hibou fit entendre, par cinq fois, son cri douloureux. À ce signal, Geoffroy vit descendre des airs un char d’argent, attelé de quatre cygnes au cou recourbé et au plumage de neige. « Il est temps de partir, » lui dit Edgard. Tous deux montèrent sur le char, qui s’éleva avec rapidité au dessus des nues, les emportant vers des régions lointaines. Pendant leur marche, ils furent atteints par plusieurs magiciens et sorciers, les uns montés sur des griffons, d’autres sur des manches à balais ; tous saluaient Edgard d’un air de connaissance ; ils le félicitaient au sujet du jeune aspirant qu’il conduisait à leur monarque, et, se réunissant autour du char, ils s’empressaient de lui servir d’escorte. Geoffroy, flatté des éloges que ne cessait de lui prodiguer la troupe menteuse et perfide, perdit toute idée de religion ; il ne vit que le pouvoir. Ce fut dans ces sentiments qu’il vit le char s’abattre dans une vaste prairie. Là, de nouveaux objets frappèrent ses regards, et leur bizarrerie devint pour lui un motif d’admiration. Ici, pêle-mêle, couchés, se livraient à toute l’extravagance de leur délire d’antiques sorcières à la peau ridée, au teint jaune, à la longue barbe ; plusieurs jeunes gens se prêtaient avec ardeur à leurs lourdes caresses. Dans un lieu plus reculé, un groupe malfaisant, sérieusement occupé de la composition d’un cruel maléfice, avait mis sur un feu ardent une vaste chaudière d’airain ; dans ses flancs bouillaient tout à la fois du sang d’un enfant de trois ans, nouvellement égorgé ; de l’écume de la lune, de l’eau de la mer : de temps en temps on jetait, dans ce mélange infernal, une peau d’un vieux serpent, le pied d’un lézard, la langue et le foie d’un crapaud, une dent de loup, des paquets de verveine, et mille autres ingrédients. Tout auprès, de petits lutins s’amusaient à déchirer des animaux vivants ; ils fouettaient de pauvres chiens qui hurlaient à faire pitié. D’un autre côté, se préparaient les aiguillettes, les sorts et les talismans ; là, une troupe enivrée dansait en rond autour du feu, dans lequel brûlait une statue en bois, tandis que, dans le même temps, mourait, consumée par les plus fortes douleurs, la personne dont le nom avait été donné à la statue. S’avançant avec gravité, d’énormes crapauds donnaient la main à de jeunes grenouilles ; des hérissons, entre eux, jouaient à la boule. Enfin, tout ce que l’imagination peut enfanter d’affreux ou de ridicule se trouvait réuni dans ce coupable lieu. Après que Geoffroy eut considéré à son aise les divers tableaux que je viens de décrire, Edgard vint l’avertir qu’il fallait aller rendre ses hommages au grand bouc. Geoffroy suivit son enchanteur. Il aperçut d’abord une longue allée tout illuminée de vers luisants qui jetait un éclat extraordinaire ; entre chaque arbre, étincelaient des flammes brillantes, et dans chaque flamme cabriolait un lutin. Au bout de l’allée, sur un trône de pommes de pin, était assis un bouc gigantesque ; une couronne de fer ceignait sa tête hideuse ; des éclairs jaillissaient de ses yeux immenses ; dans ses pattes il tenait un sceptre de fer. Quand Geoffroy se présenta, le bouc impur se hâta de lui tourner le dos. Geoffroy, instruit par son introducteur, s’avança avec respect des marches du trône, et vint baiser au derrière le prince des ténèbres. Celui-ci lui rendit son salut, et puis, adoucissant le chagrin qui régnait sur son visage, il lui demanda quel motif le conduisait dans son assemblée. Geoffroy lui fit part de ses souhaits. « Je t’accorde tout, lui dit Lucifer, deviens puissant ; obtiens celle que tu aimes, je n’y mets qu’une seule condition, c’est de me céder ton château de Montmaure, avec tout ce qu’il renfermera le jour où je viendrai en prendre possession. » Geoffroy, ne se doutant pas du piège qu’on lui tendait, consentit à tout. Alors les chants, les danses recommencèrent, on lui remit une baguette, et le souper fut servi. Geoffroy, ayant voulu goûter à un plat, trouva fade le ragoût qu’il désirait, il demanda du sel : à ce mot fatal, il fut saisi d’un éblouissement subit, et il tomba évanoui.

Le jour depuis longtemps avait remplacé les sombres crêpes de la nuit, lorsque Geoffroy de Montmaure sortit du profond assoupissement dans lequel il était plongé. En ouvrant les yeux, il se pressa de jeter un regard furtif autour de lui. Son étonnement, son chagrin furent à leur comble lorsqu’il se vit couché dans son lit et reposant dans la chambre du château de Belvèse où il avait coutume de demeurer. « Hélas ! se dit à lui-même ce pervers qui brûlait de consommer sa perte, tout ce que j’ai vu cette nuit n’était donc qu’un rêve de mon imagination ? Elle a disparu cette espérance qui me promettait le trône de Foix et la main de Caliste ; tout ce que j’ai vu n’était qu’une erreur. Edgard et son épouse (ici Geoffroy frémit) reposent assurément avec tranquillité, et jamais Edgard n’a eu de pouvoir sur les princes des airs. Mais non, je n’ai point été le jouet de mon imagination ; tout ce que j’ai vu portait l’empreinte de la vérité. Courons trouver Edgard ; peut-être me donnera-t-il la clef de cette énigme qui me paraît si incompréhensible. »

Geoffroy s’habilla avec vitesse ; au moment où il allait sortir de sa chambre, le baron entra et lui demanda s’il se trouvait incommodé. Geoffroy l’assura qu’il se portait fort bien. « En ce cas, lui dit son ami, vous me permettez d’accuser votre paresse qui ne vous a pas permis d’assister à votre déjeûner.

— Il est donc bien tard ?

— La douzième heure du jour depuis longtemps est sonnée, vous avez été moins matinal que le sir Edgard et son épouse, car au lever de l’aurore ils sont partis pour l’Angleterre.

— Que me dites-vous, et d’où a pu naître une résolution aussi précipitée ?

— Elle était prise depuis longtemps. Je pensais qu’hier, pendant la longue conférence que vous avez eue avec Edgard dans le temps de notre absence, il vous aurait communiqué son voyage prochain. » Geoffroy répondit négativement, et, renfermant dans son cœur son impatience, il suivit le baron, rêvant aux événements de la veille, qu’il ne pouvait se déterminer à croire des mensonges. Toute la journée, il fut soucieux ; tantôt il formait le projet d’aller à la poursuite d’Edgard, et de savoir la vérité de lui ; puis il pensait que, si Edgard avait l’intention de ne rien lui apprendre, il lui serait facile de tout nier : d’ailleurs quelle serait sa confusion, si vraiment un rêve affreux l’avait tourmenté, d’aller avouer à quelqu’un qu’il connaissait à peine sa crédulité. La nuit remplaça le jour. Geoffroy, las d’une conversation dépourvue pour lui de tout charme, se retira de bonne heure. Depuis quelque temps il était dans sa chambre, réfléchissant encore, lorsque les vitraux coloriés des fenêtres tremblèrent ; un éclair rapide brilla. Geoffroy, ému, pâlit ; soudain un bruit affreux se fait entendre dans la cheminée ; il en vit tomber une boule de feu, qui, ayant roulé pendant une minute, se fendit. Une épaisse vapeur obscurcit la lumière ; elle se dissipa insensiblement, et du milieu de cette fumée sortit Edgard, portant le même costume avec lequel il avait apparu à Geoffroy, à la vision que celui-ci prenait pour un songe. Geoffroy, à la vue d’Edgard, perdit la crainte dont son âme était saisie : « Me reconnais-tu, Geoffroy ? » lui dit le singulier personnage.

« Est-ce une nouvelle illusion qui vient me bercer encore ?

— Ni la nuit précédente, ni celle-ci, tu n’es point le jouet de ton imagination ; tout ce que tu as vu est vrai, et ton pouvoir n’est point une chimère.

— Puissant Edgard, ne me trompes-tu point ?

— Voilà la baguette que te confia hier notre souverain, prends-la, désormais commande, et tu seras obéi.

— Qu’on m’offre à l’instant la couronne du prince de Foix, dit Geoffroy, empressé de connaître l’étendue de sa puissance. » Il achevait, lorsque mille lampes éclairèrent son appartement. Plusieurs jeunes pages, revêtus d’une livrée à ses couleurs, parurent à ses côtés, et quatre beautés portant dans leurs mains un riche coussin pourpre, lui présentèrent la couronne souveraine qu’il avait demandée avec ardeur ; il allait la poser sur sa tête : « Arrête, lui dit Edgard, tu ne peux en espérer la possession qu’après avoir satisfait à la promesse que tu fis hier à ton monarque.

— Faudrait-il de même attendre pour obtenir ma Caliste ?

— Non, Lucifer ne s’y oppose point.

— Esprit soumis à mes ordres, transportez-moi auprès de cette amante adorée. » Alors un char pareil à celui qui lui avait été servi la veille se présente. Edgard et Geoffroy y montent ensemble. Les oiseaux fées prennent leur vol et vont se reposer sur le donjon du château de Caliste. Elle était dans son oratoire, prosternée aux pieds d’un Christ ; elle offrait à Dieu ses pensées du soir, elle priait aussi pour Geoffroy ; mais Geoffroy avait plus de part à la miséricorde du Seigneur. À la vue de cet acte de piété, Edgard, violemment agité, fit signe à son compagnon qu’il fallait se retirer. Geoffroy, aussi troublé de son côté, se pressa de partir. Ils remontèrent sur le char et partirent. Pendant la route, Edgard chercha à endurcir le cœur de son ami, il lui représenta le bonheur dont il allait jouir avec Caliste ; il l’assura qu’un mois ne se passerait point sans qu’elle fût son épouse. : « Mais, lui dit-il garde-toi d’écouter une vaine piété qui pourrait être funeste à ta grandeur. Emploie le secours des charmes et des maléfices pour te défaire des seigneurs assez puissants pour te disputer ta couronne que tu veux conquérir. Laisse aux faibles mortels leurs craintes ; leurs lâches préjugés… Tu dois tout braver toi qui maintenant es l’égal des premières puissances ; ne respecte ni l’âge, ni le sexe ; satisfais tes passions et ressouviens-toi bien qu’il n’est pas de crime pour celui qu’on ne peut punir. » Edgard n’avait pas besoin de parler ainsi à Geoffroy ; l’âme de ce jeune homme était naturellement portée au vice. Il était méchant par caractère, et les affreuses instructions du tentateur ne furent pas jetées dans une terre stérile. Geoffroy s’aperçut que le char ne prenait pas la route du château de Belvèse. « Où allons-nous ? » demande-t-il à son conducteur.

À la grande assemblée, lui répondit celui-ci avec un faux sourire. Il faut remercier le grand bouc de ce qu’il fit hier pour toi. » Geoffroy y consentit. Ils arrivèrent à la prairie de la veille ; ils se mêlèrent aux monstres dont ce lieu abondait ; ils partagèrent leurs jeux, leurs abominations ; et Geoffroy s’en revint en entier perverti, et aussi coupable que Lucifer lui-même.

« Pourquoi, dit-il à Edgard, hier, quand j’ai prononcé le mot sel, tout a-t-il disparu ? Pourquoi me suis-je trouvé dans mon lit et pourquoi, dès le matin, avez-vous feint ce voyage en Angleterre ?

— Nous ne pouvons souffrir dans nos assemblées le sel, qui nous rappelle des souvenirs que je dois taire ; ainsi celui qui en demande est soudain emporté par ordre du maître, et ordinairement jeté dans une fondrière et dans quelque précipice. Mais toi qui dois un jour devenir l’égal du plus puissant d’entre nous, on t’a traité avec plus de douceur. Comme il fallait cependant te punir d’avoir contrevenu à mes lois, on t’a laissé pendant un jour dans l’incertitude sur ton sort à venir ; et, quant à mon voyage, j’ai feint de l’entreprendre pour détourner de dessus nous des soupçons élevés par la malignité ou par la vigilance. » Alors ces deux coupables se séparèrent, en se promettant de se revoir souvent. Dès le lendemain, Geoffroy quitta le château du baron son ami, et revint à Montmaure. Ce fut après que, pour obtenir la possession de Caliste, il fit des conjurations si fortes, qu’elles eurent tout le succès qu’il pouvait souhaiter. Ses pentacles, ses talismans triomphèrent de tous les obstacles. Le père, le frère de Caliste, oubliant leur ancienne rivalité avec la famille de Montmaure, burent avec lui dans la coupe de l’amitié ; et, ainsi que le lui avait prédit Edgard, un mois ne se passa point sans que son hymen fût conclu. Enivré des charmes de sa nouvelle épouse, séduit par ses nobles qualités, il oublia ses prestiges, et, pendant plusieurs mois, le bouc ne reçut point ses visites. Alarmé de ces dispositions nouvelles, Edgard lui apparut un soir où Geoffroy venait de quitter Caliste. « Salut au comte de Foix, » dit-il en l’abordant.

« Ah ! cher Edgard, réserve ce titre pour un autre.

— Quoi ! le grand Geoffroy a-t-il renoncé à son dessein ? Sa postérité, qu’il pourrait placer sur un trône, restera-t-elle sujette ?

— Il faudrait quitter le repos qui commence à m’être précieux ; il faudrait abandonner une épouse chérie.

— Pourquoi vouloir l’abandonner ? elle doit, au contraire, présider à votre entreprise. Il est temps d’agir ; mais votre indolence vous a fait renoncer à votre art ; vous ignorez le danger qui vous menace.

— En est-il pour moi ?

— Apprenez que le comte a, par ses hauteurs, révolté les seigneurs ses vassaux ; des murmures ils ont passé aux complots : on conspire contre lui. La couronne a été offerte au père de votre épouse : il l’a refusée, mais on lui a laissé le choix de nommer un comte ; ce choix ne petit tomber que sur votre beau-frère et sur vous.

— Que dois-je faire pour obtenir la préférence ?

— Immoler Rambaud.

— Le frère de Caliste ?

— Oui, celui dont la haine n’a jamais été que déguisée, celui sur les coups duquel vous périrez si jamais il devient votre souverain. » En disant ces mots, Edgard souffle sa rage dans le cœur de Geoffroy. Le crime n’épouvante plus celui-ci ; il brûle de le commettre : une vapeur l’enveloppe, il monte dans la chambre de Rambaud, le frappe au milieu de son sommeil, et se retire pour aller, auprès de Caliste, oublier le crime qu’il vient de commettre. Depuis ce moment fatal, nul forfait ne lui coûta plus : son âme endurcie les désirait. Dans les contrées voisines, s’il manquait un jeune enfant, c’est que Geoffroy l’avait immolé dans ses impies cérémonies. Bientôt, malgré le voile dont il couvrait ses opérations, le secret perça partout ; la haine et la terreur qu’il inspirait se répandirent contre lui. Vainement son épouse en larmes le conjura d’abjurer ses erreurs et de recourir au Dieu bon qu’il avait abandonné ; Geoffroy, loin de se rendre, résolut, fatigué par les prières de Caliste, de la rendre elle-même la victime de ses forfaits. Edgard ne le quittait plus ; Edgard, artisan du crime, soutenait, encourageait Geoffroy. Seul, au milieu de la nuit, dans de profonds souterrains, ils composaient des poisons, des talismans de mort ; il appelaient sur les campagnes des brouillards pestilentiels, les pluies inondatrices, les grêles meurtrières. Cependant la grossesse de Caliste avançait ; Edgard engagea le cruel Geoffroy à consacrer à Satanas l’enfant qui devait naître. Geoffroy accueillit cette proposition avec une barbare joie ; et, voulant faire plus, il décida qu’on profiterait de ce moment pour contraindre Caliste à renoncer au culte de Dieu, et à se vouer à celui des démons. Cette résolution prise, Geoffroy attendit avec impatience l’époque souhaitée. Il n’avait pu effectuer encore son dessein de se placer sur le trône de Foix. Les enfers avaient toujours retardé l’accomplissement de la promesse qu’on lui avait faite à ce sujet ; on l’assura qu’elle serait exécutée immédiatement après la naissance de son fils. Le moment arriva ; Geoffroy, ayant attendu le rétablissement de son épouse, entra une nuit chez elle, Caliste ne dormait point ; elle ne cessait d’invoquer Dieu ; Geoffroy s’approchant d’elle : « Madame, lui dit-il, les puissances que j’adore ne peuvent plus souffrir mon union avec une femme qui refuse de les encenser, vous êtes la cause de mon abaissement ; sans vous, le comte de Foix ne serait plus, et son sceptre tomberait en mon pouvoir. J’ai souffert trop longtemps votre obstination ; il faut me céder ou mourir.

— Que dites-vous, sire ? Oublierez-vous l’amour dont vous m’avez donné tant de preuves ? Voulez-vous me faire quitter le service du Dieu véritable pour embrasser celui des démons ?

— Femme audacieuse, oubliez-vous vous-même que j’ai renoncé à ce culte dont vous êtes si fortement aveuglée ? Il faut que vous, que mon fils, vous soyez tous les deux consacrés dès aujourd’hui aux dieux que j’adore.

— Mon fils, non, barbare, n’espère pas que je consente à sa perte ; mon fils périra plutôt avec son innocente mère avant de permettre le crime dont vous voulez le souiller.

— Qu’attends-tu ? dit alors Edgard à Geoffroy, pour immoler cette insensée.

— Oui, qu’elle meure ! » s’écria Geoffroy ! Il dit, tire son épée, s’avance pour frapper Caliste.

« Seigneur mon Dieu, dit-elle, me laisserez-vous périr sans secours ? » Soudain une lumière pure brille, le bras de Geoffroy est glacé ; Edgard perd sa figure, deux cornes se dressent sur sa tête, une longue queue de serpent sort de son dos, des ailes de chauve-souris, des ongles crochus, des pieds de griffon annoncent à Geoffroy le prince des ténèbres. Cependant le plafond de la chambre se fend ; une intelligence céleste paraît, six ailes enveloppent son beau corps ; sur chaque plume, l’or, l’argent, le pourpre, l’azur, le vert, le violet, confondent leurs couleurs brillantes ; une ceinture de lumière, à laquelle pend une épée de feu, ceint ses reins ; ses yeux sont bleus ; le sourire de la divinité irritée repose sur ses lèvres, ses cheveux blonds retombent en boucles sur ses jeunes épaules ; une auréole brillante luit autour de sa tête, et dans sa main redoutable il brandit une lance enflammée. À son aspect, Caliste cesse d’être intimidée ; il se tourne vers Geoffroy et le foudroie par ces paroles : « Insensé ! quel espoir t’a séduit ? Victime de la perversité de ton âme, tu pensais éviter à jamais un châtiment inévitable ! Non, tu ne pouvais t’en flatter ; l’instrument de ta perte va le devenir de ton supplice ; la mesure est comblée ; Dieu te rejette et t’abandonne au démon avec lequel tu t’es associé. Quoi ! barbare, tu voulais égorger ton épouse et initier ton fils à tes mystères impurs ! Tu ne le peux plus ; j’accours pour opérer leur délivrance ; et vous, femme infortunée, allez en d’autres lieux pleurer sur le malheur qui vous unit à ce monstre ; et toi, poursuit-il en s’adressant au faux Edgard, fais ce que Dieu te permet de faire. » Il dit, une nuée lumineuse l’environne, Caliste et son fils disparaissent avec l’ange ; et Geoffroy, toujours immobile, reste seul avec Lucifer. « Geoffroy ! Geoffroy ! lui dit celui-ci, te rappelles-tu ta promesse ?

— Oui, lui dit en tremblant le coupable jeune homme.

— Tu devais m’abandonner ton château et tout ce qu’il renfermait. Misérable ! je te somme de tenir ta parole : ton château m’appartient, ainsi que ton corps et ton ame. » À peine a-t-il prononcé ces mots, qu’il s’élance sur Geoffroy, le déchire sous ses griffes acérées et s’engloutit avec lui au milieu d’un gouffre profond, d’où s’élancent la flamme et le soufre embrasé. Depuis cette nuit épouvantable, les démons prirent possession du ténébreux château ; de là, comme d’une forteresse ils se répandaient dans tout le pays. Les apparitions hideuses, les assassinats qui se commettaient à l’entour auraient fini par rendre inhabitables tous les environs, lorsque de saints prêtres imaginèrent d’exorciser les diables. Pendant ce temps, Caliste se retira dans un monastère, où elle se consacra au Seigneur ; son fils, dès qu’il eut atteint l’âge de raison, suivit son exemple ; et ce fut lui qui forma le projet de chasser Lucifer de l’héritage qu’il avait usurpé sur lui ; son entreprise réussit en partie ; mais, comme le pacte subsistait, il ne put bannir entièrement la race des mauvais esprits ; il fut contraint de leur abandonner la tour du nord, qui, depuis lors, fut appelée la Tour du Diable ; c’est de ce lieu que s’élèvent souvent des flammes : on aperçoit, à leur lueur, le misérable Geoffroy tourmenté par les démons qui ne lui laissent point de relâche ; il pousse des cris effrayants, et ses supplices servent d’exemple à ceux qui voudraient marcher sur ses traces. La nuit des Morts, celle de la veille de Noël et celle de la veille de Saint-Jean, il apparaît, disant d’une voix sépulcrale : Pères et mères, veillez sur vos enfants, voyez en moi ce que souffrent les damnés, et, par vos prières et vos offrandes, rendez-vous favorable le Dieu inexorable pour moi ; pour moi pécheur qui, par mes crimes horribles, ai tant mérité mon châtiment ; car n’est-ce pas se charger d’une coulpe effrayable que de déplaire volontairement à notre Benoît Sauveur, et à madame sa mère la très sainte Vierge, reine des anges et des hommes ? Amen. »

Le grand Seigneur maudit.


Puisque je suis à raconter des histoires extraordinaires, la fantaisie me prend de faire encore ici le récit d’un fait non moins singulier qui est advenu à la dernière branche connue de la maison de Foix. On sait que les chefs de cette race illustre, souverains de plusieurs belles seigneuries situées au pied des Pyrénées, brillèrent d’un grand éclat. Mais, peu à peu, leur héritage tomba en quenouille, et la maison de France, finit par le recueillir dans son intégrité.

À côté de la branche régnante, plusieurs rameaux collatéraux végétaient, languissaient et disparaissaient successivement. L’un d’eux, entre autres, s’éteignit avec la comtesse de Foix-Fleix, dame d’honneur d’Anne d’Autriche.

Or, dans un château d’une de ces branches de la maison de Foix, et situé au fond d’une gorge des Pyrénées, vivait, vers la fin du xviie siècle, un marquis de Foix : c’était un gentilhomme terrible, redouté de ses voisins et haï de ses vassaux. Il molestait les uns, il pesait de tout son poids sur les autres, sans qu’on pût ni se venger ni lui nuire en rien. L’attaquait-on en duel, il tuait son adversaire ; et le cas dénoncé, il prouvait que ce n’avait été qu’une rencontre où il avait eu à défendre sa vie contre un injuste agresseur.

Si l’un de ses fermiers, poussé à bout, tentait d’incendier ses récoltes, ses granges, le feu était aussitôt éteint. On essaya une fois de le faire sauter à l’aide d’une mine : la mèche prit feu, brûla jusqu’au bout ; mais la poudre mouillée ne s’enflamma pas. L’attendait-on à la sortie d’un bois pour lui tirer un coup de fusil, comme par inspiration, il prenait une autre route, ou une branche d’arbre détournait la balle.

Il ne buvait jamais que dans un verre de matière inconnue et qui avait la propriété de faire bouillonner jusqu’au degré d’évaporation toute liqueur empoisonnée qu’on y aurait versée. Lui servait-on des champignons vénéneux, un instinct secret l’en avertissait. C’était donc peine perdue que de tenter de se débarrasser de lui.

Des bruits étranges couraient à ce sujet ; on se racontait dans les métairies, dans les humbles maisons des chapeaux noirs du lieu, et avec autant de mystère, chez les hobereaux de la contrée, que, cinquante ans auparavant, le fils aîné du marquis de Foix avait disparu, âgé de trois ans six semaines. Longtemps après, son corps avait été retrouvé dans une caverne, la poitrine fendue ; on en avait ôté le cœur, et près du cadavre s’élevait un autel de marbre portant une inscription romaine qui le dédiait aux dieux infernaux ; dans le creux, parmi des charbons éteints, et répandant une odeur infecte, on crut voir le reste de ce cœur plus qu’à moitié consumé.

Les restes de l’héritier du marquis furent rapportés au château. Le père les vit d’un œil sec. La malheureuse mère en expira de douleur. Dès ce moment, toutes les entreprises du marquis prospérèrent, et ses ennemis furent confondus. Les complots les mieux concertés échouèrent quand il s’agissait de lui faire tort, et il se trouva dans une plénitude marquée de puissance et d’autorité. Il en abusa pour devenir le tyran de la contrée et pour prendre la haute-main sur les seigneurs des alentours. En vain on se ligua, en vain on l’attaqua à force ouverte ou par des voies détournées, sa fortune triompha toujours.

Cinquante ans s’écoulèrent dans cette perpétuité de bonheur. Le marquis de Foix parvint à une vieillesse reculée ; mais, au lieu de jouir de tant d’avantages, on le vit constamment sombre, morose, inquiet, soucieux ; il ne se livrait qu’avec contrainte à tous les divertissements d’usage, il préférait la solitude au fracas du monde, et jamais il ne s’approcha de la cour de Louis XIV, dans laquelle affluait toute la noblesse du royaume.

Pendant ce long espace de temps, deux faits frappèrent les gens du pays. Le premier fut que le marquis fit enceindre de hautes murailles la caverne où son fils avait été trouvé mort. On y pratiqua une porte épaisse en fer dont il garda devers lui les quadruples clefs. Le second fût que tous les ans, au jour anniversaire du crime commis sur la jeune victime, le marquis se rendait tout seul sur le théâtre de ce forfait, où il veillait pendant la nuit jusqu’au lendemain.

Cette conduite, loin de nuire à ce seigneur, le montra sous un plus beau jour. Il paraissait nourrir une douleur profonde et invétérée de la perte irréparable qu’il avait faite, et on lui en savait gré. Mais, d’une autre part, pendant cette nuit, des feux errants couvraient la montagne ; on entendait des cris discordants, des bruits sinistres roulaient dans les gorges de la vallée. À ce tapage épouvantable, chacun fuyait frappé de consternation, on se demandait si ce n’était pas la troupe des démons qui se rassemblait dans ce lieu sacrilège.

Les occasions étaient rares où le marquis de Foix appelait dans son château les seigneurs ses voisins. Jamais ces sortes de fêtes n’avaient lieu aux approches et à la fin de l’époque de sa retraite dans la grotte de la montagne. Mais, en d’autres temps, il y avait des circonstances où malgré lui il était contraint de leur ouvrir sa maison. Alors éclatait dans toute sa magnificence le faste des princes de Foix. Des milliers de bougies, de torches étincelantes, éclairaient les appartements tendus de riches tapisseries de soie d’or et d’argent ; Les meubles précieux étaient mis en évidence. La salle à manger ne désemplissait pas ; les tables se montraient somptueusement garnies de vases de matière rare, de pièces d’orfévrerie, en un mot de tout ce qui attestait l’antiquité des aïeuls du marquis. Les joueurs d’instruments les plus célèbres des contrées voisines de Toulouse venaient, dans ces grands jours, rehausser la pompe de ces fêtes par des concerts d’harmonie. Les belles voix, si communes dans le midi, ne manquaient pas non plus à ces solennités, où le chef du lieu se montrait galant, empressé auprès des dames, prodiguant les bals, les parties de chasse et les fêtes, de manière à se maintenir au premier rang parmi ses égaux.

Un jour où il s’agissait de célébrer le mariage de son petit-fils aîné, jamais réunion n’avait été plus belle, jamais plus de faste et de contentement ne s’étaient rencontrés sous les voûtes de ce château. La nuit étant venue, les jeux n’en furent pas interrompus pour cela, une multitude de luminaires remplacèrent la clarté du soleil ; le concert venait d’être terminé, on causait en attendant le moment de passer dans la salle où le souper était servi : là on savait qu’à l’avance chaque convive avait sa place marquée, celle que l’étiquette lui accordait strictement ; il fallait alors si peu de chose pour choquer l’orgueil de cette noblesse turbulente et fière, qu’on avait beaucoup de peine à l’amener à ce qu’elle accédât à un réglement de rang.

Le bruit inusité d’un cor de chassé retentit hors du château, mais avec tant de fracas qu’il couvrit le tumulte d’une conversation animée : on se regarda, on se demanda quel haut baron pouvait venir si tard ; le maître de la maison se montra un instant embarrassé, néanmoins il ne dit rien et ne fit aucun geste que l’on put interpréter.

Le cor sonna de nouveau, plus aigre, plus éclatant, tonnant pour ainsi dire cette fois. Les dames, par un mouvement involontaire, se rapprochèrent chacune de leur protecteur naturel. Le chevalier Izalguier, dont la famille tenait sans contestation la première place dans la ville de Toulouse, s’adressant au marquis, lui demanda qui, parmi les voisins, manquait à la cérémonie et qui pouvait s’annoncer aussi arrogamment.

« Je l’ignore, lui fut-il répondu d’un ton sec, je vais envoyer à la découverte et je suivrai bientôt. »

Mais la parole expira dans la bouche du marquis à la vue du personnage qui entra dans ce moment. Il était de haute taille, vêtu à la mode du règne de Louis XIII ; ses traits sombres, farouches et hautains à la fois, commandaient la crainte et le respect ; il paraissait marcher avec difficulté et s’appuyait sur une canne de bois d’ébène richement garnie en or et en rubis : le prix de cet objet parut inestimable aux connaisseurs ; son chapeau de feutre fauve à larges bords garni d’un point d’Espagne était environné d’un triple cordon de rubis ; tout en lui dénotait une haute position sociale et un grand usage du monde ; néanmoins il salua à peine l’assemblée, fendit arrogamment la foule, et, parvenu devant le maître de la maison, se contenta de lui, dire : « Me voici ! » puis il demeura en face de lui debout et immobile.

« Pourquoi venir ? repartit M. de Foix avec une expression non moins impérieuse, ces jours ne vous appartiennent pas.

— Vous êtes dans l’erreur, monsieur le marquis, lui fut-il ironiquement répondu ; le temps est à moi depuis ce matin.

— Il y a erreur.

— De votre part soit, je ne le conteste pas ; de la mienne il y a droit.

— Il y a erreur, faut-il le répéter ?

— Il n’y en a pas, je me plais à le redire. »

Le marquis, à ces derniers mots, pâlit.

« J’ai donc été joué ? »

Un sourire insultant fut la seule réponse de l’inconnu qui se mit à dire ensuite :

« Au reste, monsieur le marquis, ou ne compte pas si strictement avec ses amis ; une, deux, trois heures de plus ou de moins ne font rien à l’affaire : l’échéance venue, le droit assuré, on peut s’entendre, s’accommoder peut-être. Allons, que ma présence ne trouble point la joie de la compagnie, j’en serais fâché. »

En entendant ces phrases obscures, les dernières surtout, les convives s’imaginèrent que cet étranger avait prêté de grosses sommes au marquis, et qu’il prenait mal son temps pour en réclamer la rentrée ; mais qui était-il ? c’était ce qu’on se demandait avec anxiété ; car sa présence, loin de plaire, répandait dans l’assemblée une vague inquiétude, d’autant plus qu’il avait prononcé ces dernières paroles, que sans doute il tenait à rendre gracieuses, avec l’expression d’un homme qui veut envoyer l’univers à Satan.

On observa que le marquis se sentit un peu soulagé de ce qui venait de lui être dit, bien que ses yeux attachés sur son créancier conservassent une expression indéfinissable d’effroi et de dégoût.

Le maître-d’hôtel, tandis que deux valets de pied ouvraient les battants de la porte principale de la salle a manger, annonça, selon l’usage, que le souper était servi. Le marquis restait comme frappé de la foudre et oubliait de donner la main à la vieille marquise de Rochechouart, à laquelle, la veille et le matin, il avait fait cette politesse comme à la femme la plus qualifiée de la réunion : un de ses petits-fils répara son inadvertance.

L’inconnu passa comme les autres dans la salle à manger, suivi à pas lents, par le marquis auquel il fit signe qu’une place manquait pour lui.

« Prenez la mienne, dit M. de Foix, aussi bien… »

Il s’arrêta au geste impérieux que l’inconnu lui adressa. Celui-ci, loin de se défendre d’accepter une telle marque de distinction, prit, sans plus de façon, le fauteuil du marquis, et chacun, de plus en plus intrigué, brûlait à part soi du désir de percer ce mystère, étonnant.

En vain les musiciens firent des merveilles, on ne les écouta pas ; en vain des escamoteurs, joueurs de tours de gibecières, essayèrent d’égayer les convives avec le même succès qu’ils avaient eu la veille, on ne daigna pas faire attention à eux ; la somptuosité du service resta inaperçue, toute l’assemblée n’avait des yeux que pour examiner l’inconnu ; il se tenait gravement à sa place sans manger, et sans servir personne, on eût dit une statue, tant il était inanimé ; il n’y avait que ses yeux qui lançaient des flammes. Le marquis se promenait de long en large, à grands pas, sans s’apercevoir de ce qui se passait autour de lui.

Vers le milieu du souper, le son du cor qu’on avait déjà ouï se fit entendre une troisième fois ; le marquis s’approcha de l’inconnu, sa figure était bouleversée. L’inconnu, au contraire, affectant un calme plus grand, se mit à sourire, et s’adressant au maître de la maison :

« Ils sont pressés, dit-il, mais je vais leur commander d’attendre. Adieu, soyez prêt à minuit. »

Ces mots prononcés, il salua la compagnie, se leva et sortit de la salle sans que le marquis l’accompagnât selon l’usage, ce qui donna encore ample matière à l’observation. Le départ de l’inconnu délia les langues, on parut respirer plus à l’aise, et la marquise de Rochechouart ne put s’empêcher de dire au marquis :

« À quelle province appartient donc ce seigneur si familier et si sombre ?

— Madame…, il est étranger !… »

Ceci fut répondu si sèchement, que la marquise de Rochechouart n’ajouta rien à sa première question.

Le souper s’acheva, mais tristement ; nul ne voulut danser ensuite : chacun, au contraire, désira se trouver seul ou en petit comité. Ceux qui ne logeaient pas au château ou qui avaient leur gîte dans les gentilhommières des environs partirent presque aussitôt qu’on eut quitté la table ; les autres se retirèrent dans leur appartement ou dans la chambre qu’on leur avait désignée ; à dix heures, la famille seule était réunie dans le salon.

M. de Foix avait son fils aîné, homme âgé de cinquante-six ans environ ; on le citait partout pour la pureté des mœurs, sa haute piété, son courage et ses vertus ; c’était lui qui venait de marier un de ses enfants. Il avait mieux que tout autre caché sa surprise ou plutôt la stupéfaction que lui avait causée la venue de cet inconnu, ses formes impérieuses et la rudesse de ses paroles ; mais quand il n’y eut plus d’importuns entre son père et lui, le comte de Foix allant à celui-ci :

« Monsieur, dit-il, auriez-vous la bonté de m’accorder un quart d’heure de conversation ? »

Jamais pareille requête n’était sortie de sa bouche, elle étonna le marquis lui-même qui lui répondit :

« Que me voulez-vous ?… non… Eh bien ! venez avec moi dans ma chambre. »

Arrivés là, le dernier ferme la porte et tombant à genoux :

« Mon père, dit-il d’une voix étouffée par l’émotion, et tandis que ses yeux se remplissaient de larmes, mon père, au nom de Dieu, sous quelle affreuse obsession êtes-vous tombé ! Parlez, avouez-moi si ce que je redoute est vrai, peut-être aurons-nous le temps de vous sauver. »

En entendant le comte de Foix s’énoncer ainsi, le fier vieillard laissa éclater sur ses traits une colère violente, il recula de deux pas, et sans relever son fils :

« Vous êtes fou, » essaya-t-il de lui dire avec froideur ; mais le tremblement convulsif de ses lèvres et la pâleur de ses traits démentaient ses paroles.

« Je suis malheureux et non insensé ; plût à Dieu que j’eusse perdu la raison et que vous fussiez libre, mais l’êtes-vous ?

— Je le suis.

— Non.

— Un démenti, monsieur !

— Je dis vrai, vous avez accordé sur vous un funeste empire ; ah ! mon père, votre corps, votre âme ne vous appartiennent plus. »

Le marquis tressaillit de nouveau ; cependant, loin de persister dans ses dénégations, il garda un farouche silence.

« Ah ! poursuivit le comte, vous vous êtes donc livré à l’ennemi du genre humain, et je vois réalisé ce que je craignais depuis tant de temps ; mais pouvais-je croire à une erreur pareille ? Oh ! mon père, allons à la chapelle ; appelez votre aumônier, la bonté de Dieu est immense, il ne vous abandonnera pas.

— Monsieur de Foix, dit le marquis, relevez-vous ; depuis que vous me connaissez, m’avez-vous vu manquer à ma parole quand je l’ai donnée ?

— Jamais, mon père.

— Eh bien ! si j’ai pris un engagement, fût-ce avec le diable, mon honneur ne me contraint-il pas à l’accomplir dans toutes ses conséquences ? Savez-vous, d’ailleurs, de quel prix ce pacte solennel peut avoir été cimenté ?

— Que le ciel me préserve de le savoir, qu’il me soit caché sous un voile épais, je veux respecter mon père, je veux encore l’aimer.

— Tranquillisez-vous ; en vous parlant ainsi, je me joue de votre crédulité : l’homme que vous avez vu tantôt est Suisse ; nous avons des comptes à régler ensemble, je croyais l’échéance reculée de plusieurs années ; il est venu inopinément me dire le contraire ; nous nous sommes donné rendez-vous pour cette huit ; une explication s’ensuivra, et demain tout sera dit. »

Un homme, moins éclairé que le comté de Foix, aurait admis cette dernière allégation ; mais il voyait trop les efforts que faisait son père pour vaincre son agitation ; aussi reprit-il vivement :

« Ne vous flattez pas de me tromper : un personnage extraordinaire a paru au milieu de nous : cet homme est un mauvais ange ; mon père, revêtez-vous contre lui des armes de notre sainte religion.

— Oui, dit le marquis avec un sourire amer, pour perdre en un seul instant le fruit d’une lutte de cinquante années, pour consentir à me rendre la risée de mes égaux et de mes inférieurs, pour qu’on se moque de ma lâcheté, pour que je me donne en spectacle à quiconque voudra me voir, l’étole au col, arrosé d’eau bénite, et conduit en triomphe par un prêtre… Non, non, cela ne sera pas.

— Sauvez votre âme, monsieur, c’est là l’essentiel ; l’orgueil perdit l’archange rebelle, l’humilité peut vous arracher à son pouvoir. »

Puis le comte de Foix, continuant, essaya d’émouvoir son père, de le ramener à de meilleurs sentiments ; ce fut en vain ; l’entêté vieillard avait pris son parti ; aveuglé par une vanité démesurée, il persista à refuser l’aide que lui promettait notre culte saint, et minuit sonna que ce débat durait encore ; aussitôt les gorges de la montagne et les vastes salles du château retentirent des sons du terrible cor, une sueur froide ruissela du front du comte de Foix, le marquis demeura impassible.

« On m’appelle, je ne dois plus tarder, laissez-moi sortir, aussi bien vous opposeriez-vous sans fruit à mon passage. Je romprai la conférence dès que je le pourrai, je reviendrai, je vous l’assure ; si, par une fatalité sans exemple, mon absence se prolongeait ; si cet homme, en vertu de notre contrat, exigeait que je l’accompagnasse dans un voyage où je peux lui être nécessaire, si enfin je ne revenais pas, vous trouverez mon testament dans ce secrétaire ; surtout, mon fils, je vous commande, par tout ce que vous avez de plus cher au monde, de ne point pénétrer dans la grotte fatale où… » Le marquis s’arrêta, une pâleur mortelle couvrit son visage ; puis reprenant :

« Oui, je vous en conjure, qu’une muraille en cache la porte, que nul après moi… »

Le cor recommença ses sons hâtés.

« Adieu, mon fils ! »

Et le marquis, repoussant le comte de Foix qui cherchait à s’attacher à ses habits pour le retenir, se précipita vers un cabinet voisin ; là, fermant de deux verrous la porte qui s’ouvrait dans sa chambre, et sans répondre aux cris qui l’appelaient, il profita d’un escalier dérobé, inconnu jusqu’alors à tous les gens de la maison, pour s’éloigner du château.

Cependant le comte de Foix, hors de lui, appela ses gens ; et tandis que ceux-ci, à coups de marteau et de hache, brisaient la porte qui les séparait de leur maître, le comte courut invoquer l’aide de l’aumônier du lieu. Celui-ci était un digne prêtre, recommandable par une longue vie tout entière passée dans la piété et les devoirs de son état. Il reposait paisiblement à cette heure avancée, et se leva épouvanté lorsque le comte de Foix l’eut instruit de ce qu’il redoutait.

Le chapelain, de son côté, avait souvent formé de sinistres conjectures ; jamais il n’avait vu le marquis s’approcher de la sainte table, ni même consentir à paraître au tribunal de la pénitence. Il se leva précipitamment, revêtit ses habits sacerdotaux, prit le rituel, le goupillon et un vase rempli d’eau bénite, et dit au comte qu’il était prêt à le suivre partout où il jugerait à propos d’aller.

Sur ces entrefaites, les gens qui étaient parvenus à enfoncer la porte du cabinet trouvèrent, après plusieurs recherches infructueuses une trappe qu’on leva ; elle donna passage sur un escalier qu’on descendit non sans quelque frayeur : il s’enfonçait très profondément dans la terre et parvenait à un souterrain dont l’issue atteignait une grotte située à quelque distance du château, en dehors des murs ; mais nulle part on ne vit la trace du marquis.

Le comte de Foix, que sa douleur égarait, passa la nuit dans de vaines recherches. Ce ne fut qu’au jour naissant que, se rappelant les dernières paroles de son père, il imagina de faire enfoncer la porte de fer par où l’on pénétrait dans la caverne mystérieuse. On n’y parvint qu’après un travail opiniâtre. Mais les plus intrépides, parmi les gens de la maison, déclarèrent, quand la porte fut ouverte, qu’ils n’iraient pas plus avant si le pieux aumônier ne se mettait à leur tête.

L’aumônier passa donc le premier en répétant les prières de l’exorcisme consacrées par le rituel. Le comte venait après lui, suivi de ses frères, de ses enfants et de quelques amis d’élite ; chacun d’eux portait un crucifix d’une main et tenait une torche de l’autre. On sentit, en mettant le pied dans la caverne, une odeur sulfureuse et infecte qui fit reculer les plus braves. Cependant l’intrépidité du chapelain et du comte rassurant le cortége, on pénétra plus avant.

Ce fut avec un sentiment de profonde horreur que l’on aperçut je ne sais combien de squelettes humains, rangés sans ordre autour du sinistre autel dont j’ai déjà parlé. Il y avait sur celui-ci des charbons éteints et les cendres étaient encore chaudes ; mais rien de plus ne frappa les regards. Une sévère investigation ayant été sans aucun résultat, la trace du marquis de Foix demeura perdue, et jamais il ne reparut depuis dans les terres de son domaine.

Le comte aurait voulu, conformément à la volonté paternelle, faire clore sans retour la caverne. Mais ses vassaux et un ordre de l’évêque diocésain s’y opposèrent. On décida, au contraire, que ce lieu abominable serait purifié, et qu’un autel à la très sainte Vierge y serait élevé : ce qu’on exécuta. On prétend que, chaque nuit, on entend autour de ce lieu un tapage infernal, et maint paysan de la contrée cite ceux de ses voisins qui ont vu nuitamment le marquis de Foix parcourir la campagne, escorté par une légion de démons qui prennent plaisir à le tourmenter et à lui faire pousser d’épouvantables hurlements.

Ce qu’il y a de certain, c’est la disparition de ce seigneur, qui cessa de donner de ses nouvelles, depuis qu’il avait répondu à l’invitation de son hôte étrange. Il fut dit qu’étant parti pour la Suisse il avait fini ses jours dans le monastère de Saint-Gall. Mais ce fait n’a pas été éclairci, du moins par la famille. Celle-ci déclina rapidement, et, quarante ans après cette aventure, elle s’était éteinte dans toutes ses branches ; du moins, je ne connais plus aujourd’hui de descendants légitimes de la grande et première maison de Foix, d’où celle-là descendait [16].

Elle avait, dans le midi de la France, une splendeur et un pouvoir acquis, à juste titre, par de la valeur, de la munificence et les qualités héroïques qui semblent propre au moyen-âge. Texte en indice

Les Deux Yeux.


Le 7 mai 1737, à neuf heures du soir, le comte de Villanova, riche seigneur de la côte de Dalmatie, était à souper avec des dames et quelques amis, tous habitant la ville de Zara. Un valet vint lui parler à l’oreille. Le comte ensuite s’adressant à l’assemblée : « Notre réunion, dit-il, va être augmentée d’un convive aimable qui nous arrive de Sicile ; le marquis del Val di Torre me l’adresse : c’est un gentilhomme étranger, gracieux et beau : il ne manque ni d’esprit, ni de fortune ; vous plairait-il que j’aille le recevoir, et que je l’amène parmi nous ? »

Un chorus général d’approbation répondit à la demande du comte Villanova, il se leva, sortit, et son retour fut attendu avec impatience. La nouveauté ne cesse d’avoir de l’attrait, les dames surtout avaient envie de voir le noble voyageur. Le comte ne revenait pas ; son absence se prolongeait outre mesure ; les minutes paraissaient des heures. Il se montra enfin, mais pâle, mais embarrassé, et faisant passer devant lui son hôte : celui-ci était grand, mince et bien conformé ; il avait des cheveux noirs et une figure assez belle, mais tellement décolorée, tellement immobile jusqu’aux yeux, qui ne jouaient pas dans leurs orbites, qu’il faisait mal à voir. La compagnie s’apprêtait à l’accueillir avec une gaîté cordiale ; et, aussitôt qu’elle l’eut vu, le projet fut oublié ; chacun s’étonna de se sentir gêné et d’éprouver pour l’étranger une répulsion extraordinaire. Lui salua gravement, acceptant la place d’honneur qui lui fut offerte ; il n’en fut pas de même des mets divers qu’on lui proposa ; aucun ne se trouva de son goût ; et, pour se débarrasser des instances qu’on lui faisait, il déclara qu’aux prises avec une maladie intérieure et bizarre il ne mangeait que très rarement.

Toute joie, ai-je dit, avait disparu dès son entrée. Ceux présents ne pouvaient se lasser d’admirer ce visage si surprenant par sa fixité perpétuelle ; on était étonné que des lèvres si raides pussent laisser échapper des sons articulés, et l’infirmité dont le signor Alterno se trouvait atteint paraissait unique dans les fastes de la médecine. Nul des convives ne désira prolonger le souper et même la veillée ; on partit peu à peu, et chacun alla chercher dans le sommeil l’oubli d’un tel personnage. Le comte de la Villanova, fâché d’avoir à le bien traiter, était encore moins à son aise que ses amis. Cependant, sa générosité ne lui permettant pas de rien manifester de ses pensées secrètes, il fit de son mieux pour persuader au signor Alterno qu’il avait du plaisir à le recevoir.

L’heure de se coucher sonna…, celle de onze heures… Le nouveau venu fut conduit dans une chambre qui donnait sur la campagne.

Au coup de minuit, un cri terrible, prolongé, perçant, réveilla en sursaut tous les habitants du palais de Villanova ; ils prêtèrent l’oreille et n’entendirent plus que des gémissements étouffés, qui, peu à peu, se perdirent dans le bruit accoutumé des vagues de la mer Adriatique heurtant contre le rivage. La chose n’en parut pas moins singulière… Le lendemain, au point du jour, on trouva, proche les fossés, un paysan des environs étendu roide mort ; il parut qu’une main vigoureuse l’avait saisi et étranglé. Son cou noirci portait encore l’empreinte de cinq doigts fortement enfoncés dans les chairs : l’un des deux yeux de ce misérable avait été enlevé soigneusement, sans qu’il en restât aucune trace autour du cadavre.

Les assassinats sont communs en Dalmatie où chacun se fait justice soi-même. La vengeance individuelle est un droit que la loi songe rarement à punir. On crut que le villageois avait péri pour une cause pareille, on lui attribua les cris déchirants qui avaient troublé les habitants du château, et on cessa de s’occuper d’un événement si ordinaire. Le comte, à qui on apporta cette nouvelle, attendait le réveil de son hôte pour venir le complimenter dans son appartement. Le signor Alterno se leva tard, et prétendit avoir beaucoup souffert. Comme la partie gauche de sa tête demeurait couverte d’un bandeau qui s’étendait sur la moitié du visage, il en donna pour raison que des douleurs aiguës survenues à l’œil placé de ce côté l’obligeaient de prendre cette précaution ; le comte l’en félicita, puisque cela, assurément, annonçait la fin de cette paralysie apparente dont ses traits étaient frappés.

« Oui, dit le signor, je sens que mon œil se remue. » En effet, le soir au souper, le bandeau avait disparu et le cristallin radieux et la prunelle jouant sous les paupières s’ouvraient et se refermaient à volonté.

Le signor, soumis, à ce qu’il disait, à un régime sévère, demanda que, pendant la journée suivante, on portât dans sa chambre des fruits, de l’eau et une jatte de bouillon : ce fut toute sa nourriture ; et il refusa soit à dîner, soit à souper, ce qu’on lui offrit encore. Sa conversation était grave et briève ; il parlait peu, avec difficulté, et si son amabilité ne se montrait guère, on n’en était pas refait par l’agrément de ses traits ; devenu plus hideux depuis qu’un seul œil avait vie au milieu de l’immobilité du reste de sa physionomie.

Certes ce n’était pas cet homme que le marquis del Val di Torre avait peint sous des couleurs si gracieuses. On ne pouvait s’imaginer qu’il se fût trompé ainsi, et l’on finit par croire qu’il s’était sans doute diverti à mander une contre-vérité. Plusieurs jours s’écoulèrent ; la maladie de signor Alterno lui servit de prétexte pour sortir rarement de sa chambre. Il faisait, disait-il, des remèdes qui l’amèneraient à retrouver l’usage de son autre œil, et nul ne s’attachait à le troubler dans sa retraite.

Il y avait, non loin du palais, une femme vivant misérablement des bienfaits de la charité publique, et du travail opiniâtre de sa petite-fille âgée de quinze ans et vrai miracle de beauté. Cette créature innocente était remarquable surtout par l’éclat de ses yeux noirs. Margaretta, innocente autant que belle, ne sortait jamais ; elle couchait dans une petite chambre au fond d’une cour et dont son aïeule gardait soigneusement la clef de la porte extérieure, tandis que celle communiquant à sa propre chambre demeurait toujours ouverte.

Alterno avait vu d’une fenêtre du palais la douce Margaretta, et admirait, avec le comte de Villanova, ses yeux si resplendissants.

Un soir on frappa à la porte de la vieille Ipanza, et une de ses amies la pria de venir veiller auprès de sa jeune fille dangereusement malade. Ipanza elle-même était incommodée ; elle ne pouvait sortir, et néanmoins regrettait le prix dont on aurait payé ses soins. Margaretta, comprenant la peine de son aïeule, s’offrit de la remplacer auprès de la demoiselle dont elle était d’ailleurs connue, à condition, toutefois, qu’une autre personne de son sexe viendrait occuper son lit, pour que la vieille Ipanza ne demeurât pas seule : la chose s’arrangea facilement ; une femme logée dans la même maison consentit à coucher en son lieu et place, et Margaretta partit.

Minuit sonnait à l’horloge de la cathédrale de Zara, lorsqu’un cri épouvantable partit soudainement de la maison de Margaretta. L’effroi répandu dans le logis mit chacun sur pied ; on vint chez Ipanza. Elle-même, saisie de peur (car elle avait entendu presqu’à son oreille cette clameur horrible), eut une grande peine à ouvrir ; on s’étonna que sa compagne restât tranquille quand tous étaient troublés ; on passa dans la chambre où elle devait reposer… La pauvre femme fut aperçue jetée en dehors de son lit, expirée par l’effet de la strangulation, ouvrage d’une main qui avait laissé son empreinte sur la peau du cou… L’œil droit manquait à cette infortunée, et on l’avait arraché proprement, de telle sorte qu’aucun vestige ne s’en trouvait.

Un tel crime parut étrange ; on se rappela celui du même genre commis naguère sur un paysan et près du palais de Villanova. Les soupçons tombèrent d’abord sur Ipanza ; mais ses doigts que l’on mesura, pour les comparer à la trace de ceux que l’on voyait marqués à la gorge de la défunte, parurent évidemment plus petits ; et puis à quoi ce meurtre eût-il servi à Ipanza ? Qu’aurait-elle fait de l’œil qui avait disparu ?

Le signor Alterno reparut le jour qui suivit cette nuit fatale avec un nouveau bandeau sur la partie droite de la figure, parce qu’enfin, disait-il, grâce aux remèdes violents qu’il prenait, il ressentait de ce côté les mêmes douleurs dont naguère la guérison de son œil gauche avait été précédée.

L’heure du souper arriva. Les mêmes convives qui avaient assisté à l’introduction du signor Alterno chez le comte Villanova étaient réunis, pour faire à l’hôte de leur ami les derniers adieux, car il avait annoncé son départ pour cette même nuit. Vers le milieu du repas, une dame s’avisa de demander à Alterno s’il ne quitterait pas son bandeau ; « Peut-être, dit-elle, le mal aura cessé ?

— Je le pense comme vous, » repartit-il ; et en même temps il dénoua le mouchoir dont il s’était servi.

Il y voyait ; son œil droit roulait aussi dans son orbite, comme le gauche… Tout à coup un chanoine de la cathédrale, placé en face de l’hôte du comte de Villanova, laisse échapper une exclamation d’horreur, lève ses bras au ciel, et s’écrie :

— Miséricorde ! que vois-je ! l’œil droit du signor n’est pas semblable à l’autre qui est bleu ! il est noir, c’est étrange…, car l’œil de la femme étranglée la nuit dernière et que l’on a cherché en vain était noir pareillement.

— Quoi, dit Alterno sans réfléchir, ce n’est donc pas Margaretta qui est morte ?

— Non, démon, non, vampire, non, boucolâtre, s’écrie-t-on ; tu as été trompé par l’épaisseur des ténèbres.

— Que Dieu soit maudit, et vous tous avec ! » dit le fantôme ; car c’en était un.

Et aussitôt il prit le couteau posé près de lui sur la table, l’enfonça dans son œil droit qu’il arracha, et, l’ayant jeté à la figure du chanoine, il courut à une fenêtre, l'ouvrit précipitamment, s’élança au travers et disparut. Les uns dirent qu’il avait pris sa volée dans l’air ; d’autres que, tombé sur la terre, il s’était retiré dans les flots de la mer Adriatique. On ne le revit plus.

Les vampires et boucolâtres sont au nombre des superstitions les plus enracinées sur la côte grecque de l’Adriatique, dans le Péloponnèse, la Grèce et toutes les îles de l’Archipel ; la même croyance frappa de terreur les Hongrois, les Transylvains, et les peuples des provinces d’Illyrie, de Bosnie, de Valachie, Servie, Moldavie, etc. ; par toutes ces contrées, les cimetières sont environnés de terreur ; il y a peu de nuits où l’on ne dise que certains sépulcres ont livré passage aux morts qu’ils renfermaient. Trop souvent on viole le dernier asile des hommes ; on en extrait un corps privé de vie, mais s’il a conservé apparence de vie, on lui coupe la tête, on traverse le cœur avec un pal aigu, et puis on livre le tout aux flammes ; c’est le moyen d’empêcher le vampire de faire ses horribles repas.


Histoire d’un Voleur mort, racontée par
le mort lui-même à ses camarades.


Je suis né vassal de l’abbaye de Grandselve : c’est une maison de Dieu bien connue dans tout le Languedoc par sa richesse, sa sainteté, ses festins, sa magnificence. Le damp abbé mène un train de prince ; il en a les revenus et le pouvoir. On le vénère non moins qu’on le redoute, car il peut payer des soldoyers et anathématiser les sacriléges qui oseraient le mettre à contribution. Les vassaux de Grandselve vivent en paix sous la protection de l’église, qui demeure toujours calme chez elle, bien que, dehors, elle guerroie sans relâche, car il faut qu’elle ait partout la principauté, puisque Notre-Seigneur Jésus-Christ l’a établie pour dominer sur tous les royaumes de la terre.

Ce sont des vérités dont on a nourri ma jeunesse, car j’ai eu le bonheur de manger le pain de notre damp abbé. Il m’avait pris en amitié dès mon bas âge. Ce saint homme protégeait mes parents de longue main et avait marié ma chaste mère au bûcheron mon père. Ma mère aussi allait souvent à Grandselve chercher de bons avis qu’elle mettait en œuvre, de manière à gouverner la maison ; elle en rapportait toujours de bonnes choses, des provisions de bouche ou de ménage, des écus d’or et plus souvent des sols tholosains d’argent. Ces avantages la rendaient fière ; aussi les commères du lieu la détestaient et lui faisaient de belles révérences ni plus ni moins que les pieux mêmes les faisaient au damp abbé.

Dès que je pus me tenir sur mes pieds, on m’introduisit dans le monastère, d’abord comme enfant auquel on s’intéresse et puis on me vêtit d’une robe toute rouge. Oh ! que je la trouvai magnifique, et que pour l’endosser je respectai peu mes longs cheveux noirs qu’on rasa et qui furent remplacés par une calotte rouge comme la robe !

C’était là mon vêtement de tous les jours, et aux heures canoniales on jetait, par dessus ma soutane boutonnée jusqu’au menton, une aube blanche fine et ornée de dentelle, quand venaient les dimanches et les bonnes fêtes de l’année ; j’étais un acolyte, un thuriféraire ; on me laissait entrevoir que, l’âge venu, on ferait de moi un novice et puis un moine. Je me fis voleur ; c’était quitter une carrière de repos et de bombance pour une d’agitation et souvent de famine. Tous les temps ne sont point bons pour les voleurs : ils ont souvent des semaines bien pénibles, de rudes combats à soutenir, et à la fin la corde ou la roue. Qu’y faire ? on va dans ce monde ainsi qu’on le peut, et comme, en résultat, il faut arriver où nous sommes, la façon d’y descendre est assez indifférente lorsqu’on y est descendu.

Moine, j’aurais vécu sans souci, sans chagrin, sans plaisir peut-être ; j’aurais, au bout de soixante ans, recommencé le même emploi de chaque jour, revu le même cloître, la même église, le même réfectoire ; me serais couché, levé sans différence d’une minute ; aurais porté le même habit, chanté les mêmes psaumes, recommencé la même procession ; et le soleil et la campagne, rien n’aurait varié pour moi. Autant vaut être l’horloge à laquelle le moine obéit plus qu’au damp abbé, parce que l’aiguille commande dans sa course régulière, tandis que le moine dans la sienne obéit toujours.

Voleur, j’étais libre…, libre… À Grandselve, terre d’église, on a quelque fois entendu parler de la liberté, on se dit : Où est-elle ? et autour de soi on ne la distingue que parmi les voleurs. Je tenais à être libre ; or, je me fis voleur. L’homme d’armes ne l’est pas encore, moins le serf du baronnage ; les bourgeois croient l’être, mais n’est pas bourgeois qui veut : j’avais seulement des épaules larges, des bras musculeux, des mains de fer, un jarret infatigable ; j’étais leste à la course, dur au mal, sans souci ; je ne manquais pas de courage. J’aurais été un méchant moine, je devins un voleur renommé, non pas tout d’un coup ; voici comment advint la chose, vous la saurez s’il vous plaît de m’écouter : or le voleur continua.

Je venais d’atteindre ma quinzième année ; j’étais dans la chambre du damp abbé, travaillant à copier un antiphonaire ; j’en bâillais, mais c’était mon devoir ; la journée était radieuse ; il y avait dans le ciel des vapeurs brillantes chaudement colorées, et des contrastes admirables avec le vert de la pelouse si tendre et si bien diaprée de fleurs joliettes, mignardes et parfumées, et avec celui plus sombre de la vaste forêt de Grandselve, que j’en étais comme extasié ; lorsque, levant les yeux de dessus le parchemin que je couvrais de lettres d’argent ou d’or, je contemplai la nature dans sa magnificence ; il y avait en moi des serrements de cœur, des étouffements involontaires ; j’avais peine à dérober mes larmes.

Je n’étais pas à ma place, la mienne me semblait dans la vallée à y garder les troupeaux sur la colline, à poursuivre les loups dans les taillis avec une jeune fille. Vrai, je me déplaisais au couvent… En sortir, c’était impossible : où ne m’aurait atteint le puissant abbé de Grandselve ?… Il fallait donc ronger mon frein, végéter en moine… Boire, manger, réciter l’office, dormir, était-ce là vivre ? je le demande à ceux qui ont vécu…

J’écrivais donc de mon mieux et à mon grand chagrin, lorsque des pas précipités se firent entendre ; une cloche sonna et le frère cellerier du couvent arriva tout essouflé.

« Père révérend, dit-il, un fléau nous frappe ; le brigand Joachim le mal-pendu s’est placé sur la route de Tholose, et avec ses compagnons non moins scélérats que lui il intercepte la communication, empêche les pèlerins de venir nous visiter et annonce le projet de lever des contributions sur notre maison sainte et pauvre.

— Et ce malfaiteur n’est pas rudement poursuivi ! s’écria l’abbé dans tout l’élan d’une colère monastique ; où est la foi, la charité ? Le sénéchal de Tholose se tient tranquille et le Parlement ne donne pas arrêts sur arrêts contre cet ennemi des hommes et de Dieu !

— J’ignore, répondit le cellerier, ce que feront ces seigneurs ; mais, en attendant qu’ils agissent, Joachim le mal-pendu erre dans la contrée et nous rançonnera.

— Il faut écrire, repartit l’abbé en se levant, aux Montalbanais, à ceux de la vicomté de Lomagne, aux bourgeois de Grenade nos chers amis, à ceux de Verdun, de Castel-Sarrasin, de Moissac, et à toute la gentilhommerie de Gascogne.

— Et ils viendront lorsque nous serons pillés. »

Le saint abbé n’en pouvait plus, il manquait d’audace, d’énergie et de capacité ; un digne prêtre enfin, incapable par soi-même d’égorger un daim, et qui, pour l’intérêt de son monastère, aurait tout armé de Montpellier à Bordeaux.

Tandis qu’il causait avec son favori (car le cellerier possédait toute sa confiance), voici que le démon vint à moi et me tenta. Il est certain qu’une voix me dit à l’oreille, et ses sons vibrèrent dans mon cœur, qu’il valait mieux faire peur, à l’exemple de Joachim le mal-pendu, que d’avoir peur, ainsi que mon vénérable maître. Cette voix ne s’arrêta pas là, elle ajouta tout ce qui pouvait exciter ma curiosité et me porter à saisir des occasions de me rapprocher du bon voleur. Je ne dormis pas de toute cette nuit, tant je pensai à cet homme terrible : il m’apparaissait et m’enlevait dans ses bras, ou bien il m’appelait, et, pour lui obéir, j’escaladais les murs du monastère, et puis je courais à sa suite dans les vastes forêts, dans les campagnes ; je prenais part à ses pillages, à ses combats, à ses débauches, je me rendais son émule ; je souffrais, sans doute, mais j’étais heureux, j’avais ma liberté.

La cloche des matines me retira de ce cauchemar agréable, je me vêtis lentement, je fus tristement à l’office. Mes regards étaient attachés sans cesse vers une croisée basse de l’église, je m’imaginais la voir tout à coup enfoncée, et Joachim le mal-pendu s’élancer par l’ouverture, avec le reste de sa troupe. Joachim le mal-pendu n’arriva point par cette issue. Vers le matin, à nones, lorsque je faisais mon service non plus de simple enfant de chœur, mais d’acolyte, je vis, parmi les fidèles qui y assistaient, un homme de haute stature, vêtu simplement, le corps enveloppé d’une longue cape de laine blanche telle que les montagnards la portent, soit dans les gorges onduleuses des Corbières, soit sur les pentes fertiles de la montagne Noire, ou dans les vallées alpines des Pyrénées. Un bonnet de laine rouge, dont la pointe recourbée pendait sur l’oreille gauche, couvrait sa tête lorsqu’il avait pénétré dans l’église ; maintenant il le tenait à la main, et l’autre s’appuyait sur un fort bâton de houx vert : je crus apercevoir, lorsque sa mante s’entr’ouvrit, une épée courte et massive attachée à un ceinturon de cuir.

Cet homme, au menton couvert d’une barbe noire et fournie, à la chevelure d’une couleur encore plus sombre, épaisse, hérissée et malpropre, avait un front large et osseux, des yeux petits et flamboyants sous des sourcils énormes et rudes ; des couleurs vineuses couvraient ses joues sèches, et sa bouche livide contrastait avec le rouge éclatant de son nez de faucon : tout son ensemble était extraordinaire. Ce ne pouvait être un serf, un vassal, ni même un bourgeois. Qui était-ce ? j’avais bonne envie de le savoir et je le regardais… Je le regardais… Lui, à son tour, porta ses yeux de mon côté une fois, deux, trois… ; il les portait ailleurs, puis revenait à m’examiner encore. Je ne m’attachais qu’à son manège, je n’étais plus à mon devoir ; je le reconnus, et voici qu’il me survint une pensée… : Si c’était le diable… J’en eus peur… Puis, toujours poursuivi par ma chimère : Et si c’était, me dis-je, Joachim le mal-pendu

Je me mis à frémir…, et lui s’arrêta à me sourire. Oh ! pour le coup, je fus fasciné ; cela devait être, car il portait toujours dans sa poche une main de gloire, et une corde qui servait au bourreau… Il me sourit de nouveau… ; je lui souris aussi ; je crois que, s’il s’était poignardé, je l’aurais imité en me servant de sa dague. Quand il vit que j’accueillais ses avances, il posa un doigt sur sa bouche et me montra la porte du cloître ; je compris qu’en me recommandant le silence il me donnait un rendez-vous.

Ceci me transporta dans un monde nouveau… : moi adolescent, je comptais déjà qu’on avait un secret à me confier, une révélation à me faire…

« Diable ou voleur, m’écriai-je mentalement, je saurai ce qu’il me veut, et peut-être nous accommoderons-nous ensemble. »

Cette résolution, qui ne repoussait ni le maudit ni le vice, amena ma perdition : je dépêchai nones pour ma part, aussi lestement qu’il me fut possible. La messe qui suivit me parut longue. Oh ! comme nous autres enfants d’Adam avons hâte de courir au malheur ! on dirait que nous devons le passer en gracieusetés et en festins. Après le dernier évangile et la procession rentrée dans la sacristie, je me déshabillai de mon costume de l’autel, et, le corps serré dans une soutane noire et le bonnet monacal sur le front, je me glissai vers le cloître presque toujours désert à cette heure où les religieux prenaient leur repas. Mon œil furtif chercha l’inconnu, je ne tardai pas à le voir marcher à moi avec un aplomb, une fermeté qui m’inspirèrent une haute idée de sa personne.

Dirai-je que j’examinai son pied qui, bien que plat et large, n’avait rien de difforme ou d’infernal, et, rassuré sur ce point, je me laissai aller à l’insouciance de mon âge. L’inconnu cependant, me touchait presque ; je contemplais encore la fierté de sa tournure, la vivacité de ses gestes, l’expression menaçante de son regard.

« Es-tu moine, moinillon ? » me dit-il.

« Je suis…, je vais être novice, » répondis-je ; et je rougis.

« Novice ! reprit-il avec une aigre malice ; te convient-il, grand, fort, aux membres musculeux, de te vouer à cette vie de mollesse et de niaiserie ? Tu m’as plu tantôt lorsque je t’ai vu dans l’église ; ton insistance à me regarder m’avait fait espérer… Mais tu vas être novice. »

Et il haussa les épaules, et il ricana malignement.

« Je ne le suis pas encore, répliquai-je ; mais si je quitte le monastère, il me faudra devenir serf, et Dieu me soit en aide ! j’aime mieux être frère qu’homme-lige.

— Sois homme libre, tu peux l’être. »

Ce mot libre chatouilla mon oreille, je soupirai.

« Qui l’est ? » répartis-je ; et j’enfilai la kyrielle de tous ceux aptes à porter des fers, elle fut longue : l’inconnu l’écouta avec la patience d’un capucin ; puis il répliqua froidement :

« Tout cela est vrai, l’esclavage règne dans les bordes (les métairies), dans les hameaux, dans les villages, dans les bourgs, dans les villes, dans les cités ; et pourtant en dehors de ces murailles il y a un homme libre.

— Qui ? » demandai-je.

« Le voleur.

— Ah ! m’écriai-je en tressaillant, vous êtes Joachim le mal pendu !

— Prêt à le tordre le cou, mon drôle, dit-il en baissant la voix, et à t’envoyer rejoindre ton aïeul au cimetière, pour peu qu’il te prenne la fantaisie de me trahir.

— Je ne l’ai pas, je doute qu’elle vienne, » répondis-je en le regardant avec autant de hardiesse que de sincérité.

Joachim m’a répété souvent dans la suite que j’avais achevé de faire sa conquête par ma réplique, et plus encore par le jeu de ma physionomie ; il me dit dans ce moment-là :

« Ne préfères-tu point courir avec moi le monde que de patenôtrer dans cette maison ?

— Ma foi, je me donnerais au diable s’il voulait me faire voir du pays.

— Tu pourras un peu plus tard faire affaire avec lui ; aujourd’hui passe un acte avec Joachim le mal-pendu.

— Voilà ma main, capitaine.

— Camarade, voici la mienne : tu comptes, dès ce moment, dans ma compagnie ; mais comment nous paieras-tu ta bienvenue ?

— Hélas ! repartis-je, j’ai un sol blanc dans mon aumônière ?

— Oh ! il y a mieux que cela dans la caisse du révérend père procureur !

— Je ne l’ai jamais vue.

— Tu sais du moins où elle est placée ?

— Dans une salle dont les fenêtres, donnent sur le préau.

— Quelles portes, quels passages y conduisent ?

— Il faut être de la maison pour s’en démêler.

— Tu en es toi ?

— Et depuis mon enfance, j’en mange le pain.

— Voici une belle occasion de t’élever d’abord parmi nous, s’il est vrai que tu veuilles nous suivre, » dit Joachim le mal-pendu en posant sur mon épaule sa large et lourde main.

Ceci me fit réfléchir un moment. Je voulais bien aller courir les aventures ; mais il m’en coûtait de commencer par voler mes bienfaiteurs. Je le dis naïvement au voleur, et il se moqua de mes scrupules, affirma que l’argent des moines appartenait à tout le monde ; que d’ailleurs, pour quelques écus au soleil au mouton, pour quelques pièces melgoriennes dont nous les débarrasserions, la piété des fidèles leur en rendrait des milliers ; que d’ailleurs je ne pouvais convenir à mes nouveaux frères qu’en leur rapportant la dépouille des anciens. Le voleur n’eut pas besoin de faire de grands frais d’éloquence pour me persuader. Je topai bientôt à ses propositions. Il fut décidé que, la nuit prochaine venue, je me tiendrais dans le préau au moment du lever de la lune ; que là je recevrais les voleurs qui auraient escaladé la muraille construite du côté de la campagne et que je les guiderais vers la salle du trésor abbatial.

La chose conclue, nous nous séparâmes. Avouerai-je que je passai sans remords, sans inquiétude le reste de la journée ? Une seule pensée m’occupait, celle que désormais je ne serais jamais ni serf, ni moine, mais homme libre et honnête voleur dans la plaine et sur la montagne. Je ne me rappelai ma famille, ni les bontés de l’abbé à mon égard ; je ne songeai qu’aux railleries, qu’aux malices qu’en arrière de moi, les religieux faisaient de ma personne : ils me nommaient l’enfant de l’abbé, le fils du suppléant de mon père, etc. ; et, par la mort et passion de Satan, c’était insulte qu’il fallait leur faire payer.

Le moment arriva ; je descendis dans le préau, la lune parut au bout de l’horizon et du côté d’où vient la Garonne. En même temps huit des camarades de Joachim le mal-pendu montrèrent leur tête au sommet de la muraille, jetèrent de mon côté leur échelle de corde descendirent avec non moins de légèreté que de hardiesse et, me trouvant exact au rendez-vous, m’invitèrent à les diriger vers le lieu où était le trésor de la sainte église. Tous les moines dormaient, il n’y avait pas à craindre d’en rencontrer quelqu’un à cette heure ; nous franchîmes les corridors, les escaliers, les salles ; les portes fermées furent crochetées adroitement. Nous parvînmes à celle objet du but de cette expédition. Il fallait voir la joie des bons voleurs lorsqu’ils avisèrent les sacs remplis de monnaie blanche et le coffre de fer où étaient les écus d’or ; ils eurent bientôt tout enlevé, et ceci fait, nous partîmes tous ensemble.

Il est certain que, lorsque j’eus sauté à mon tour au bas de la muraille et que je me vis dans les champs, ma respiration fut moins gênée. Je trouvai à l’air une douceur, une pureté qui m’étaient inconnues jusqu’à cette heure, et je les savourai délicieusement ; cela provenait de ce que j’étais libre, et désormais la mort m’eût été préférable à la reprise de mes chaînes qui me devenaient en horreur. Je fus accueilli avec joie par notre chef, et sa troupe me montra de la considération, d’abord à cause de la grosse aubaine dont j’avais payé ma bienvenue, et ensuite parce que, malgré ma jeunesse, je fis preuve de vigueur et d’adresse ; je crois avoir dit que je possédais une force corporelle peu commune ; on apprécia dignement cette qualité.

Nous venions de faire un coup trop hardi pour n’avoir pas à redouter la vengeance des moines du couvent de Grandselve. Aussi Joachim le mal-pendu, dont la prudence égalait le courage et la dextérité, jugea convenable de s’éloigner rapidement de cette contrée et d’aller si loin, que notre trace fût perdue. Nous marchâmes donc vers la Garonne à pas précipités, la traversâmes en face de Grisolles, tirâmes droit vers Fronton et Villemur, et longeant le Tarn, allâmes, à travers l’Albigeois et le pays Castrau, prendre position au centre de la montagne Noire, puis nous fuîmes vers les Cévennes, et ayant exploré le Vivarais, occupâmes pendant quelque temps la contrée située à la rive droite dû Rhône. C’était si loin ; si loin de Grandselve, que je n’en ai plus entendu parler durant ma vie mortelle ; mais en revanche, depuis que je suis ici à attendre l’appel du dernier jugement, il m’est revenu que j’aurai à rendre compte de ce grand sacrilège, et ce compte franchement m’embarrassera.

J’étais voleur, c’est une belle et charmante vie. Figurez-vous, qu’on fait tout à sa guise, qu’on ne dépend de personne, pas même du capitaine, hors le moment du coup de main ; mais, dès le pillage commencé ou le combat fini, chacun rentre dans son indépendance, mange, digère, boit, s’enivre, joue, gagne, perd, fait l’amour ou autre chose, tue à plaisir, sans tracas, sans souci, sans règle, sans aucune retenue. Ah ! l’excellente chose ! j’y reviendrais si je retournais sur la terre, bien qu’on ait en perspective la roue ou la potence là haut, et les flammes de l’enfer ici bas. Que d’amusements j’ai pris ! que de bourgeois j’ai assommés, mutilés, échauffés, rôtis même ! que de maisons, incendiées là tant seulement pour nous dégourdir pendant l’hiver ! Oh ! comme il est doux, pendant une nuit noire, de pénétrer, par force ou par ruse, dans une borde riche ou dans un noble château, ou mieux encore dans le manoir d’un vilain marchand, de l’entendre hurler, lui et sa famille, pendant qu’on lui dérobe tout ce qu’il possède, qu’on viole ses filles devant lui et qu’on égorge tout le reste ! Oh ! les plaisantes grimaces que fait cette canaille ! comme elle pleure, prie, supplie ! et les coups qu’on lui donne, les blessures qu’on lui fait, le bien qu’on lui enlève ; jamais je ne rendrai tout le contentement que cela procure ; et puis les attaques au coin d’un bois, à main armée, le choc des combattants, les cris de guerre, les plaintes de ceux qui tombent, les chants de victoire et le butin dont le prix est doublé par le péril qu’on a couru pour l’obtenir ; tout cela fait venir l’eau à la bouche, et je m’étonne que tout le monde ne se fasse pas voleur, quand il y a de pareilles jouissances dans ce noble métier.

Ici, le narrateur s’arrêta un instant dans la plénitude de sa satisfaction. Les autres trépassés écoutaient avec une attention extrême. Cet homme mort avait ouvert un nouveau monde à leurs yeux, ils se demandaient néanmoins quel genre de volupté on trouvait à mal faire, et ceux qui avaient commis des forfaits, sans doute plus énormes, n’étaient pas les derniers à s’adresser réciproquement cette question.

Le narrateur poursuivit : Je demeurai plusieurs années en la plaisante compagnie de Joachim le mal-pendu, ainsi nommé de ce que, dans sa jeunesse, ayant été attaché par le bourreau à la potence, la corde qu’on n’avait pas prise neuve, par méprise du gars, se rompit, et Joachim, dès qu’il eut touché le sol partit avec une telle vitesse, que les flèches qu’on lança après lui ne le devancèrent pas. Il conserva depuis lors le tortillon de chanvre qui lui avait sauvé la vie, et le portait en guise de ceinture sur sa peau ; il nous disait qu’il l’estimait plus que si elle eût été dorée, comme celles que portent les filles folles de leur corps, qui habitent le Château-Vert, auprès Montardy, dans la ville de Tholose la Sainte.

Mais tout a une fin, et Joachim le mal-pendu, ne put échapper à la croix de l’apôtre. On le roua un beau matin, après l’avoir enlevé au milieu de nous par surprise ; nous le pleurâmes, et puis nous nous battîmes entre nous, pour savoir qui le remplacerait. Je tuai pour ma part quatre de mes camarades ; ce qui me mit en telle estime parmi les autres, que tous me proclamèrent chef. J’eus l’honneur de commander à des braves, et je me trouvai bien de ma nouvelle position ; j’avais alors vingt-huit ans. Nous travaillions alors sur la route de Montpellier à Narbonne, à la descente de Nissan, dans un lieu où il est impossible que les voyageurs s’échappent.

Il m’arrivait parfois d’aller seul à la découverte. Un jour que la chaleur dévorante triomphait de ma vigueur, je me couchai sous des oliviers, sur le penchant d’une colline, ayant à peu de distance une fontaine naturelle qui sortait d’un rocher et allait arroser une prairie voisine : la fatigue ne tarda pas à m’endormir, je prolongeai ce sommeil pendant le reste du jour ; et, lorsque mes yeux s’ouvrirent, le soleil, à son déclin, descendait déjà sur la cime du Pic-de-Nore, qui, comme vous le savez, est peut-être le point le plus élevé des montagnes Noires. La faim, en même temps, s’empara de moi ; j’avais des provisions dans mon bissac, ma gourde était remplie, et je quittai l’olivier pour me rapprocher de la fontaine.

J’y arrivai en même temps qu’une fille aussi jeune que jolie, vêtue d’une cotte rouge, d’un jupon rouge et d’une belle coiffe blanche avec de la gaze blonde tout autour ; mais que ses traits avaient de douceur, ses yeux noirs de vivacité et sa taille de souplesse ! Mon cœur battit à sa vue, et elle se mit à rougir. Mon costume n’annonçait pas un serf ; je ne portais ni collier de cuivre, ni couleur blasonnée : on reconnaissait que je n’avais de maître que ma volonté ; j’étais de haute taille ; j’avais des traits fortement modelés, de l’audace dans le regard, de la vivacité dans mes gestes ; et ma parole était haute et brève, comme celle de quelqu’un qui commande, et on devine cela aussi bien à la campagne qu’à la ville.

La jeune fille rougit ; son sein s’agita ; elle eut peur peut-être de moi, à qui elle faisait plaisir ; je me hâtai de la rassurer, soit en lui parlant, soit avec autant de mignardise dont j’étais capable, soit en tempérant l’impétuosité de mon regard : j’y réussis ; elle m’examina avec moins d’inquiétude ; je lui dis, pour achever de la tranquilliser, que j’étais un riche vavasseur de Narbonne, en tournée de chasse et de visite chez des nobles du pays, dont je savais les noms, et lui demandai qui elle était : elle ne m’en fit pas un mystère ; je sus que la belle fille se nommait Annette ; que son père, vassal du seigneur de Nissan, avait une certaine aisance ; qu’elle habitait en ce moment auprès d’une tante, dont la maisonnette s’élevait au revers de la colline ; et que, soir et matin, elle venait à la fontaine emplir sa dourno (sa cruche).

La conversation continua : Annette me paraissait plus aimable que toutes les femmes dont jusqu’alors je m’étais approché : mon heure d’aimer était peut-être venue. Je me mis donc à aimer la jeune fille, et j’y trouvai un goût infini. Ma bande campait aux environs ; elle était la terreur de la contrée. Annette m’en parlait souvent ; car, chaque jour, aux heures où la paysanne venait à la fontaine, je m’y rendais exactement. L’amour est une chose étrange ; il nous domine, on ne sait pourquoi ; j’éprouvais auprès d’Annette des sensations que, jusque-là, je n’avais point connues : la plus bizarre, sans doute, était le respect involontaire que je portais à cette douce créature ; je ne lui aurais pas fait violence quand même je n’aurais pu la posséder que par ce moyen.

Elle, de son côté, ne me cachait pas son contentement naïf : elle manquait de finesse, de coquetterie, ainsi qu’en ont tant les Nîmoises, des Arletinques, les Montpelliaises, et celles de Metz et Pézénas : sa tendresse naissante éclatait dans sa sincérité ; que j’étais un heureux voleur !

Il se passait d’étranges choses dans ma tête ; la fantaisie me venait parfois d’abandonner le métier, de me marier avec Annette et d’aller m’établir à Aix ou à Marseille : c’eut été folie complète ; mais est-on à la fois raisonnable et amoureux. J’aimais avec réserve, cela m’étonnait. Il y avait un mois que, chaque jour, nous nous retrouvions avec Annette. Un matin, j’arrivai à la fontaine à l’heure convenue, et je ne la rencontrai pas ; il survenait parfois des occupations à Annette qui la privaient de venir me trouver ; je retournai le même soir au lieu ordinaire de nos entrevues, et la jeune fille ne s’y montra pas davantage.

Que lui était-il avenu ? Je me sentais disposé à pousser ma course jusqu’à la demeure de sa tante ; mais mon devoir de bon voleur ne me le permit pas : nous avions, cette nuit-là, un coup de main à faire chez un riche manant qui avait touché une forte somme, dès la veille, à la foire de Narbonne, somme dont je voulais le débarrasser. Mes camarades m’attendaient déjà dans un bois prochain, et il ne me convenait pas de m’attarder par trop ; j’allai les rejoindre, chagrin pourtant de n’avoir pas vu ma maîtresse ; je me promis de m’en dédommager le lendemain.

Nous nous réunîmes au nombre de vingt compagnons, je décidai que dix attaqueraient le Mas (maison des champs), et que dix autres, dont je dirigerais les mouvements, couvriraient l’opération du côté d’un village voisin à celui de Servian, d’où l’on pouvait apporter du secours. Les précautions ainsi arrêtées et l’ordre établi, chacun alla gaîment à sa besogne. Je pris le chemin du monticule d’où, malgré l’obscurité, je pouvais apercevoir venir ceux qui arriveraient du côté de Servian.

Il y avait une heure environ que j’étais à faire ainsi le guet, lorsqu’une lueur pointa du côté du Mas ; bientôt il s’en éleva une longue flamme que d’autres suivirent ; je reconnus que mes gens avaient mis le feu, le vol fait, ou par plaisir ou par vengeance.

Bon, me dis-je, ils vont me rejoindre ! Je sifflai doucement : ceux en sentinelle, ceux aux alentours se réunirent à moi, et tous partagèrent mon contentement. Bientôt, en effet, nous vîmes accourir cinq ou six des nôtres chargés comme des mules, tant il y avait eu de butin.

« Capitaine, me dit l’un d’entre eux, la fête sera complète ; nous avons pris tout ce qui avait de la valeur, avons égorgé les gens et les bêtes, et puis allumé la paille, afin que les rats n’eussent pas à se plaindre de notre oubli. »

Je trouvai le propos gai, il me fit rire. « Où sont les autres ? » demandai-je.

« Ils sont retardés parce qu’ils amènent, me fut il répondu, la meilleure pièce de l’affaire ; une jeune fille jolie à miracle que nous avons tous épousée, et qu’on veut faire épouser au reste de la troupe, avant de l’envoyer rejoindre le reste de sa famille.

Alors je pensai à ma chère Annette, et fus heureux de la certitude que j’aurais de la revoir le lendemain. Nos derniers camarades nous rejoignirent sur la lisière d’un bois où nous comptions passer le reste de la nuit et le jour suivant ; ils portaient des vivres, et l’un d’eux avait sur ses épaules une créature humaine complètement évanouie ; je n’y regardai seulement pas. On s’enfonça dans le taillis ; on marcha encore pendant environ une heure ; enfin nous atteignîmes des ruines d’un vieux prieuré, où nous nous étions déjà cachés à diverses reprises. Deux des nôtres, qui nous avaient précédés, nous reçurent avec un brasier allumé et des viandes déjà à la broche ; le foyer jetait une clarté brillante, chacun se déchargea de son fardeau.

« Qui veut le mien ? » s’écria celui qui portait la jeune fille.

« Donne-le au capitaine, » dirent en même temps trois ou quatre voleurs.

Et moi, pour leur faire plaisir, bien qu’au fond la chose me fut indifférente, je m’avançai, le visage épanoui, les bras ouverts ; on y jeta la créature.

« Est-elle donc jolie ? demandai-je… Alors je la regardai… C’était Annette… Annette, en même temps, ouvrit les yeux, me reconnut, poussa un cri, retomba dans l’anéantissement dont elle venait d’être tirée pour son malheur et pour le mien ; quelque mouvement extraordinaire contracta ma figure ; car plus d’un, parmi ceux qui étaient là, me demanda aussitôt si je me sentais malade. Je ne répondis pas d’abord, puis je tirai ma dague et l’enfonçai jusqu’à la poignée dans le cœur d’Annette ; elle mourut sans s’en douter, et, j’espère, sans souffrir.

Mes hommes, surpris de mon action, suspendirent leurs occupations diverses et se rangèrent en cercle autour de moi. Un d’eux, plus familier, me dit :

« Tu t’es bien pressé, capitaine ; et nous donc qui n’avons pas été à la pillée ? »

Je répondis tranquillement : « C’était ma maîtresse, c’était ma fiancée.

— À la bonne heure. »

Un murmure de voix s’éleva en même temps ; les dix, qui m’avaient déjà aperçu, comprirent ce qui allait s’ensuivre, et déjà ils couraient à leurs armes, dont ils venaient de se débarrasser, tandis que moi, qui ne me dessaisissais jamais des miennes, je tombai sur eux à coups de sabre : ce fut un rude combat ; il y en eut qui se rangèrent de mon côté. La mêlée durait encore, lorsque nous vîmes, aux portes du prieuré, une multitude de villageois avec une compagnie de hallebardiers qui venaient à notre poursuite. Il fallut en découdre et faire face à tant d’ennemis. Ceux-ci nous avaient enveloppés ; l’attaque fut violente ; nous y succombâmes tous : on fit de nous un carnage complet ; et les assaillants ne se retirèrent que lorsque chacun de nous eut rendu le dernier soupir. Quand je revins à moi, je ressentis une fraîcheur excessive, mes yeux s’ouvrirent lentement à l’entour de moi, bien que j’éprouvasse des douleurs tellement aiguës qu’il me semblait que l’on enfonçait dans mes chairs des milliers d’épines. Je regardai donc autour de moi, et je me vis au fond d’un abîme, où l’on nous avait précipités, mes camarades et moi, tous véritablement sans vie ; seul, j’avais survécu, si tant souffrir est vivre ; j’étais meurtri de toutes les parties de mon corps et couvert de blessures. Je n’avais aucun soin à espérer d’une créature humaine, et je devais finir par la faim si ce n’était de… N’importe, je vivais, et pour qui s’est cru mort vivre est tout.

Je tâchai de me soulever, cela me fut impossible, la force me manquait entièrement. Bientôt j’entendis auprès de moi un bruit léger ; une haleine infecte souffla sur mon visage, et aussitôt je vis contre ma bouche la gueule sanglante d’un loup… ; j’eus peur ; il n’y a de courage que contre le péril que le courage peut faire éviter. Le loup m’examinait avec des yeux étincelants ; ses dents blanches et aiguës craquaient les unes contre les autres, et il posa les deux pattes de devant sur ma poitrine… Oh ! que de douleur il me fit éprouver ! car il les plaça sur des plaies dont il fit jaillir le sang ; il avança un peu plus son museau, jusqu’à me toucher le bout du nez… Un cri horrible m’échappa, ou si étrange, si formidable, que le maître-loup fit un soubresaut en arrière et se mit à remonter rapidement le précipice : il s’était d’ailleurs complètement repu aux dépens de la chair de mes camarades.

À ce péril momentanément évité en succéda un autre : une volée de corbeaux s’abattit sur les cadavres ; plusieurs voulaient que je comptasse dans le nombre : ils voltigeaient au dessus de ma tête et cherchaient à crever mes yeux. Je les épouvantai encore par mes huées. Ils s’envolèrent une fois, revinrent une seconde, je les rechassai, et ils reparurent de nouveau ; un, plus hardi que les autres, se mit sur une de mes mains, je lui brisai les pattes, l’étouffai ensuite et, à grande peine, je parvins à le porter à ma bouche… Ma foi, j’en fis un repas délicieux, il me donna de la force, j’en profitai pour essayer de me sortir de cette position incommode ; enfin, en me roidissant contre des douleurs inouies, en m’aidant des coudes, des jambes et des dents, je parvins à me traîner, en deux ou trois heures de travail, vers un trou voisin qui me parut l’ouverture d’une grotte : c’en était une en effet.

Là je retombai dans un évanouissement qui me délassa : je reconnus, avec une joie indicible, lorsque j’eus repris mes sens, que la gourde qui renfermait mon vin particulier ne m’avait pas quitté ; je bus une longue lampée, elle me fit du bien ; mais il fallait manger… ; je… ; ma foi, à ma place aurait été sot qui se fût révolté à la nécessité de faire comme le loup. Mes camarades servirent à ma subsistance ; ce fut un dernier secours qu’ils me rendirent ; je leur en eus de la reconnaissance ; d’ailleurs cela n’était pas mauvais, le corbeau valait moins.

Ce fut encore une œuvre bien pénible que de garnir de pierres l’ouverture du trou en face duquel les loups rôdaient en hurlant dès la tombée de la nuit jusqu’à la revenue du jour. Quand celui-ci brilla, ils partirent, et il me sembla que je me trouvais mieux ; enfin je demeurai là pendant environ une semaine, et alors, me croyant capable de marcher, je grimpai sur le haut de la roche, et je fus sauvé.

En même temps je vis à-deux pas de moi une femme… : c’était Annette… Oui, elle-même vêtue comme à l’heure où je l’avais envoyée sans confession en l’autre monde : elle était pâle et le sang coulait avec abondance de la blessure que ma dague avait faite à son cœur… Le mien cessa presque de battre : j’étais hors de moi, je ne pus rien dire ni faire, je demeurai immobile, les cheveux hérissés, et attendant avec effroi ce qui allait advenir :

« Dieu t’a fait une grande grâce, » dit-elle ; « repens-toi. » :

Et je ne la revois plus. C’était une vision, un rêve peut-être, et pourtant mes yeux et mes oreilles rendaient témoignage contre mon incrédulité. Me repentir, je n’en avais aucune envie ; un bon voleur ne redevient pas moine ; il va, au contraire, toujours en avant.

Lorsque je fus remis de mon trouble, je tâchai de gagner la grande route ; mais, avant d’y arriver, la fatigue me contraignit à me coucher sur un pré, et bientôt un vieillard à barbe blanche passa auprès de moi : il me vit barbouillé de sang séché, de terre et d’ordures, aperçut mes blessures, et s’approchant, me demanda, avec un intérêt charitable, qui m’avait accommodé ainsi.

« Hélas ! brave-homme, » répondis-je, « des voleurs qui, la semaine dernière, m’ont trouvé dans ces bois ici proches.

— Dieu vous en a vengé, » repartit le vieillard ; « on les a surpris dans les ruines du prieuré, et tous tués jusqu’au dernier.

— Et bien on a fait ! » m’écriai-je ; « ils seront tous damnés…

— Ainsi soit-il ! » dit le vieillard.

Le méchant, il voulait la punition de notre ame après celle de notre corps. Il me demanda d’où j’étais et où j’allais. Je lui racontai que l’abbé de Grandselve, monseigneur, m’envoyait en message vers le monastère de Saint-Victor, de Marseille ; que maintenant je tâchais de me traîner vers Béziers ou vers Narbonne, afin de me faire traiter dans une maladrerie. Il répliqua qu’il ne me permettait point de faire une telle route dans l’état fâcheux où j’étais ; que, si je voulais arriver jusqu’à sa maisonnette, il me soignerait de son mieux. J’acceptai ; il me donna le bras, et, au détour d’un coteau qui était tout proche, nous entrâmes dans le Mas : il y avait là une famille pieuse, aimant l’ouvrage et la prière, et charmée de remplir un devoir de charité. On me coucha dans un lit, après avoir lavé mon corps et nettoyé mes plaies ; on couvrit de baume celles-ci ; je fus soigné comme le Samaritain de l’Évangile soigna le pauvre voyageur que le pharisien et le publicain avaient laissé expirant.

Mais, dès que mes hôtes se furent livrés au sommeil, je vis sortir de la cheminée une figure blanche ; elle s’approcha, s’assit sur mon lit, prit mes mains dans ses mains glacées, et ne me quitta qu’au premier chant du coq, sans m’avoir dit que ces deux mots : Repens-toi !… C’était Annette… Oh ! que je jouis quand le coq m’eut délivré de sa présence. Le jour s’écoula et les suivants aussi, sans que les soins de mes hôtes se démentissent ; mais, chaque nuit et à la même heure, le fantôme d’Annette revenait me tenir une triste compagnie, et ne me disait que ces paroles amicales : Repens-toi !…

Me repentir lorsque mon sang renouvelé brûlait avec plus de violence, lorsque mes muscles reprenaient leur vigueur et leur élasticité, lorsque je me sentais complètement renaître, et que mon impatience était grande de m’élancer à travers les champs pour recommencer mon existence aventurière. On se repent quand on est vieux et faible. Aussi n’est-ce pas à trente ans, et je ne les avais pas, que le diable, dit-on, se fit ermite ; il en avait soixante au moins.

Je me rétablissais de plus en plus ; j’essayai un matin ce que mes nerfs pourraient faire, et je ployai une barre de fer épaisse d’un pouce. Je vis avec plaisir que mon mal était passé. Le temps venait de dire adieu à mes hôtes ; il m’en coûtait de les quitter en leur laissant la bourse bien garnie, car il y avait de l’or caché dans leur escarcelle, et en abandonnant une petite servante, fraîche comme une rose, élancée comme un beau roseau ; je la reluquais de l’œil, et elle rôdait avec plaisir autour de moi. Je fixai enfin l’heure de ma retraite à minuit, et en la compagnie de la jeune fille que je décidai à partir avec moi.

À minuit donc je me levai de mon grabat, et allai à tâtons vers le lit où le vieillard devait être, et je fondis sur lui à coups de couteau ; il ne sourcilla pas : je balançai si je n’en ferais pas autant au reste de la famille, mais je n’en avais pas besoin. Le coffre aux écus était dans cette chambre, je m’en emparai et sortis. La servante devait m’attendre hors du Mas ; je tournai vers elle. Déjà elle était là, bien enveloppée de sa cape ; je lui donnai la main, elle la prit et la serra dans la sienne avec une force dont je ne la croyais pas capable, et, se mettant à courir tandis qu’elle me tenait ainsi, m’entraîna, quoique je pusse faire, avec une vitesse qui m’enleva la respiration. Nous franchîmes les prairies, les champs, les bois, les coteaux, les ravins, et cela plus vite que ne s’élance le vent le plus impétueux. J’en étais confondu, hors de moi. Où allions-nous, avec qui étais-je ? et les ténèbres s’épaississaient, et il me semblait ouïr des voix criardes, des hurlements surhumains, un charivari infernal.

Tout à coup la terre, manqua sous mes pieds ; nous trébuchâmes dans un abîme ; chaque pointe de rocher à laquelle je touchais rouvrait soudainement une de mes anciennes blessures ; nous bondissions de choc en choc, et mes membres se brisaient et des douleurs atroces s’attachaient à chacune de mes fibres, et cependant celle qui serrait ma main ne me lâchait pas. Enfin la chute eut un terme ; nous atteignîmes le fond du précipice, et là une lueur violâtre éclairait les objets environnants ; je reconnus le lieu d’où naguère je m’étais retiré avec tant de peine, et où gisaient encore les ossements déjà blanchis de mes camarades. En même temps la cape qui couvrait la femme ma compagne tomba… : c’était Annette !… Je voulus m’écrier, la parole expira sur mes lèvres.

« Malheureux ! » me dit le fantôme, « tu n’as pas écouté mes avis, tu as persisté dans ta pensée coupable, tu n’as tué cette fois que ta complice, et tu ne t’échapperas pas vivant d’ici. »

Annette disparut. Je vis à sa place les yeux flamboyants de loups affamés : ils m’environnaient… Une troupe de ces bêtes voraces s’avança vers moi, prit une de mes jambes, une autre prit mes bras : il y en avait une qui commença son festin par déchirer ma figure ; mes joues, mon nez ; chacun de ces loups me dévora, non avec avidité, mais lentement. J’eus l’horrible loisir d’éprouver des tortures inconcevables, de me sentir mourir mille fois. Enfin, et à l’instant où l’ame échappait à ces restes déchiquetés, je vis Annette ; elle montait au ciel : je pris Un élan de rage pour courir après elle… ; un coup de croc me retint ; les loups étaient devenus des démons hideux, qui se rejetaient mon ame, qui la ballottaient en faisant des grimaces à donner la mort à celui qui n’en serait pas atteint encore. Je sentis des griffes ardentes déchirer cette ame qui me quittait, et le corps dont chaque lambeau existait séparément pour éprouver mille milliers de douleurs atroces. Cela dura longtemps ; puis une voix cria : « Qu’il attende le feu ! »

Alors je me trouvai en esprit errant sur mes os, et saisi d’une haine invincible pour la clarté du soleil, j’allai me cacher au plus obscur de la caverne, qui déjà m’avait servi d’asile ; j’y souffris jusqu’à minuit, que je me rapprochai de ma carcasse brisée. Un instinct me porta à la réunir, je la dressai sur ses pieds, et à peine la besogne fut faite, que je me trouvai au centre d’un cercle formé par ceux de mes camarades ; nous gambadâmes pendant une heure en dansant le branle des morts.

Le voleur s’arrêta, et pour cette fois il avait complété son récit.

Une Aventure de garnison.


Le comte de Laroche-Lambert, officier supérieur dans les gendarmes de la Maison-Rouge, était en garnison à Lunéville. Il avait soupé chez le marquis du Châtelet, et rentrait à son logis un peu après minuit : comme il passait à côté d’une, église, il vit, le long de la muraille, une dame seule qui, à la clarté de la lune, lui parût jeune et jolie. Elle allait et venait comme si elle eût été embarrassée pour trouver son chemin. Le comte de Laroche-Lambert était trop galant pour ne pas venir à son aide : il s’approcha d’elle, et lui demanda où elle allait ainsi. La dame, avec un doux son de voix, lui répondit qu’elle ne savait pas où était une rue qu’elle indiqua : l’officier sollicita la permission de l’y conduire, et en même temps elle fut rejointe par une espèce de femme de chambre qu’elle avait également envoyée à la découverte, et qui revenait sans avoir rencontré qui que ce soit pendant le chemin. M. de Laroche-Lambert poussa ses affaires et obtint de la dame qu’elle le laisserait monter en récompense de ses soins ; la chose eut lieu fidèlement : il arriva dans un appartement bien meublé, éclairé de trois bougies posées chacune sur un meuble différent. Au milieu de la pièce, M. de Laroche-Lambert aperçut un coffre de près de six pieds de long, recouvert d’un drap et d’une forme toute particulière : cela ressemblait comme deux gouttes d’eau à un cercueil ; il en fut saisi, et comme la dame ne lui en fit aucune excuse et parut même ne pas s’en apercevoir, il jugea convenable de ne rien dire. La femme de chambre disparut, le marquis devint pressant ; la dame était tendre et faible, l’heure était indue, elle eut peur de faire jaser les voisins : il fut décidé qu’il ne sortirait qu’au grand jour. Il y avait là un lit magnifique garni de draps blancs et frais, le couple amoureux se coucha, et M. de Laroche-Lambert se crut heureux.

Comme trois heures du matin sonnaient, une porte, située en face du lit et à laquelle le comte de Laroche-Lambert n’avait pas fait attention, fut tout à coup ouverte dans ses deux battants avec un fracas inimaginable, et l’on vit s’avancer un homme âgé, d’une haute stature ; son visage était pâle et d’une expression menaçante ; il tenait à la main une lampe pareille à celles qui, dans les églises, sont allumées devant les autels : il l’éleva à la hauteur de sa figure, comme s’il eût voulu mieux se faire voir, et d’une voix lugubre, mais forte, il dit :

« Eh bien ! ma fille, ton étoile est-elle heureuse ? as-tu pu goûter encore ces délices dont on ne jouit plus après le trépas ?

— Oui, mon père ! » répliqua la jeune femme, « et je suis satisfaite… »

Ces paroles échangées, le vieillard se recule, la porte se referme et tout rentre dans le silence.

« Qu’est-ce donc que cette scène ridicule ? » demanda le comte à sa compagne.

« C’est un pauvre fou, » répondit-elle, « dont il faut ménager les caprices. »

Et par de nouvelles caresses, elle détourna l’attention du marquis qui, peu à peu, tomba dans un engourdissement profond. Lorsqu’il se réveilla, la chambre était remplie d’une foule de personnes qui, toutes s’adressant à lui avec colère, lui demandèrent comment il avait pu venir se coucher dans un lieu où reposait un cadavre. Lui voulut prendre le haut ton, il se nomma : son habit déposé auprès de lui ; chargé de décorations et qui portait les insignes de son grade, confirma ce qu’il disait. Ce fut à lui à interroger ; on lui dit qu’une étrangère, arrivée un jour auparavant, était morte le lendemain, que son corps reposait dans la bière qu’il voyait au milieu de la chambre, et qu’on ne concevait pas comment il était venu, lui, s’y coucher aussi extraordinairement ; il raconta ce qui s’était passé : on eut l’air d’en douter, et on lui dit crûment qu’il s’était retiré, sans doute un peu emporté de vin, de la maison où il avait soupé ; qu’ayant trouvé une porte ouverte, il était entré, et que, dans son délire bachique, il avait rêvé le reste. Lui insista sur ce qu’il était dans son bon sens, et continua à le soutenir chaque fois qu’il racontait cette histoire sinistre.

C. Le Clère (tome IIp. 1-316).


Le Frère et la Sœur.


Le comte de Saint-Germain voyageait en Bohême, la nuit le surprit non loin de Prague ; une roue de sa voiture cassa, il fallut s’arrêter ; il aperçut un château, il y entra et demanda l’hospitalité : on lui dit que le seigneur était malade : cependant le maître-d’hôtel l’introduisit auprès du baron ; c’était un homme d’environ trente ans, beau et bien fait, mais grave, mélancolique et cérémonieux ; sa chambre à coucher, entièrement tendue de noir, ressemblait à un catafalque ; le lit était en velours noir brodé de franges d’argent et de plumes blanches : un lustre de cristal de roche, garni de bougies, pendait à la voûte. Le comte de Saint-Germain regarde tout cela avec une attention religieuse, et, quand il a bien examiné les traits de son hôte, il lui prend la main comme pour surprendre sa pensée, et lui dit :

« Excellence, chez vous le cœur est malade encore plus que le corps, et je me flatte de vous guérir si vous vous abandonnez à moi !… »

Le châtelain sourit d’un air dédaigneux, hocha la tête et dit que son mal était incurable.

Le comte insista, se fit connaître et obtint bientôt la confiance du jeune baron. Demeuré orphelin avec une fortune considérable, le jeune seigneur s’était rendu amoureux de la fille de son notaire, et, malgré les lois héraldiques, avait voulu en faire sa femme. Sa famille tout entière s’était opposée à ce qu’elle appelait un acte de démence ; et, la première nuit des noces, au moment où il devait posséder l’objet de son amour, il sentit deux mains le saisir, l’éloigner de sa jeune épouse, et une voix sourde murmurer à son oreille ces mots : « Crains de goûter un bonheur qui serait un crime ; passe cette nuit en prières, et demain va, dans la tour des archives, chercher dans la deuxième boîte de fer que tu verras à ta gauche ; tu y trouveras des papiers qui te révéleront un fatal secret !… Après ces mots, la voix s’éteint, la main glacée s’éloigne, et le baron se leva précipitamment pour appeler ses gens : après de vaines recherches, tout ce qui venait de se passer resta enveloppé dans un mystère incompréhensible.

Le baron cache à sa femme ce qu’on lui a dit ; elle n’a rien entendu ; il craint lui-même d’avoir cru trop légèremènt une illusion de ses sens ; l’amour l’emporte sur la terreur, il se rapproche de madame la baronne ; plus de voix sourde, plus de main glacée ; le mariage se consomme le lendemain ; les distractions de la noce achèvent de le rassurer, et il oublie d’aller visiter les archives de son château. Une semaine s’écoula ; neuf jours après, c’était un vendredi, il était dans son cabinet, à onze heures du matin, écrivant une lettre à un de ses amis alors en Italie ; on frappa à la porte, il dit : Entrez ! Un homme se présente vêtu d’une longue robe brune, garnie de menu vair, un chapeau de velours noir sur la tête, sa figure est pâle et sans expression ; il n’y a ni mouvement ni feu dans ses yeux ; il marche moins qu’il ne glisse, et le baron, l’examinant, reconnut dans ses traits ceux d’un des gardiens des archives de sa famille, mort deux cents ans auparavant, et dont le portrait décore un des panneaux de la galerie. Le maître du château, en ce temps-là, l’avait fait peindre, en récompense de son dévouement à la famille.

Cet être extraordinaire s’approche du baron ; il tenait une liasse de papiers dans sa main gantée, la pose sur le secrétaire, fait une profonde révérence, sort sans rien dire, et laisse après lui une odeur de tombeau.

Le baron, immobile de terreur, éprouve le frisson de la nuit de ses noces, et croit entendre de nouveau les paroles fatales : il ose enfin regarder les papiers qui viennent de lui être remis, mais d’une façon si étrange, et leur contenu le glace d’horreur… C’est sa propre sœur qu’il a épousée !… ; fille naturelle de son père et de la sœur de la femme du notaire du lieu : celle-ci avait consenti à à feindre une ; elle trompa son mari tout le premier pour sauver l’honneur de sa famille ; plusieurs actes prouvent jusqu’à l’évidence la réalité de ce fait.

Le malheureux jeune homme ne peut plus en douter. Tout à coup la belle mariée entre surprise de la pâleur de son bien-aimé, elle lui en demande la cause, essayant, par ses caresses, d’adoucir le chagrin dont elle voit son front couvert ; mais lui, poussant un cri horrible, la repousse avec indignation ; les pleurs de la baronne amènent une nouvelle scène ; elle insiste pour savoir les motifs de cette espèce dé folie. Les mots mystérieux qui échappent au baron augmentent en elle le désir de tout savoir. Il n’est plus temps de se taire ; le mari parle… ; l’affreux secret est dévoilé. Depuis ce jour, la santé de la jeune femme décline rapidement, et, au bout d’un mois, elle meurt de désespoir et d’amour.

Son époux, son frère passait en prière la première nuit du veuvage, lorsqu’il entendit marcher derrière lui ; il se détourna et vit sa femme, vêtue du suaire funèbre, qui venait s’agenouiller à ses côtés : elle ne lui parlait ni le regardait ; elle était immobile ; ses lèvres seules remuaient, ce qui rendait encore sa physionomie plus effrayante. Il était minuit ; à une heure du matin, elle se releva et se retira lentement. Depuis un an à peu prés, cette scène se renouvelait chaque nuit.

Le comte de Saint-Germain écouta cette narration avec un calme imperturbable.

« Excellence, » dit-il au jeune baron, « avez-vous demandé à la défunte ce qu’elle désire de vous ?

— Non, monsieur, » répondit cet époux inconsolable ; « je ne me suis jamais permis de l’interroger !

— Avez-vous engagé quelqu’un à demeurer avec vous à l’heure de l’apparition ?

— Jamais !

— Eh bien ! souffrez que nous passions cette nuit ensemble : il m’est permis de présumer que je vous serai utile ! »

Le baron, subjugué par la réputation de M. de Saint-Germain, consent à tout. Le comte se fait apporter une cassette dont il ne se séparait jamais, en tire certains ingrédients, et en parfume la chambre. Minuit sonne, la porte s’ouvre, le comte ne voit d’un linceul ; il s’aperçoit d’une légère grande surprise, un fauteuil paraît se remuer de lui-même et va se placer à côté de celui du baron qui, sur un signe que lui fit M. de Saint-Germain, interroge le fantôme visible pour lui seul.

Une voix répond que sa femme doit l’accompagner jusqu’à sa dernière demeure, et qu’il la verra encore pendant vingt et une nuits seulement, parce que ce terme est celui de sa vie.

Le comte de Saint-Germain se mit également à prier Dieu jusqu’à ce que le spectre partît selon l’usage, à une heure du matin. Le comte ne sut que dire de ce qui s’était passé devant lui. Le maître du château, heureux de savoir à quelle époque il quitterait la terre, pria le voyageur de rester avec lui les trois semaines qui le séparaient de la mort.

M. de Saint-Germain y consentit. « J’essayai, » poursuivit M. de Saint-Germain, qui racontait cette histoire à Louis XV, « de faire prendre un élixir merveilleux au baron ; mes soins furent inutiles. Le vingt et unième soir, il expira ; peu d’instants avant de rendre le dernier soupir, et tandis qu’il conservait toute sa raison, il me confia qu’il voyait sa femme, et le gardien défunt des archives, debout auprès de son lit, prêts à l’emmener quand il partirait.


La Fille des bruyères.


C’était par une belle nuit du mois de décembre, le ciel resplendissait d’étoiles, dont la pureté de l’air laissait apercevoir le scintillement ; un vent impétueux soufflait, tantôt tourbillonnant avec violence, tantôt mugissant et grondant comme un tonnerre lointain ; le froid était piquant, et le jeune Sylvestre, qui se sentait déjà tout engourdi, cheminait rapidement afin de regagner la chaumière où sa vieille grand’mère l’attendait. À la sortie du bois qu’il parcourait dans ce moment, il franchit un vaste espace tout semé de bruyères et de buissons épineux. Le regard inattentif de l’adolescent (Sylvestre entrait dans sa quinzième année) s’arrêta, à quelque distance, sur une masse blanchâtre dont il ne put déterminer la forme : la curiosité remportant sur la peur, il avança et aperçut alors une petite fille de cinq à six ans, mal vêtue, qui dormait, ou que la rigueur de la saison avait glacée ; le pâtre compatissant essaya de la retirer de ce sommeil léthargique, et, ne pouvant y parvenir, s’assit un moment à ses côtés, et la tournant la retournant : elle n’était pas morte.

« Je la sauverai, » dit-il, « Dieu me récompensera d’une bonne action. » Et alors la soulevant dans ses bras, il la posa délicatement sur son épaule, sans qu’elle fit aucun signe de surprise ou de terreur, et il se mit à courir. Il eut bientôt franchi la distance, et parvenu à la porte du manoir : toc, toc, fit-il en frappant, « mère-grande, voici Sylvestre, accourez vite, il vous apporte une princesse enchantée qu’il a trouvée dans les champs. »

Le jeune berger avait reçu une certaine éducation chez le curé du village qui lui voulait du bien.

La vieille Marthe accourut, d’un pas lent toutefois, et tenant à la main une lampe allumée.

« Bonté divine, » s’écria-t-elle, « où ce garnement a-t-il fait connaissance de cette drôlesse ? Hors d’ici la misérable qui mangerait notre pain et se moquerait de nous.

— Si elle sort, mère-grande, » répondit Sylvestre, « je m’en irai avec elle ; voyez-la, si jolie et malheureuse, abandonnée sans doute par ses parents ; elle n’à pour se vêtir que cette méchante chemise toute percée, et déjà les frimas découlent de ses blonds cheveux ? elle ne parle, ni n’entend, l’infortunée ! Seriezrvous satisfaite si, comme elle, comme à elle on me refusait l’hospitalité ? » Ces paroles dites avec entrainement et chaleur touchèrent Marthe ; elle s’assit en grommelant, mit du bois au feu et prenant à son tour l’enfant, la présenta à la flamme brillante dont la douce chaleur ne tarda pas à la ranimer.

L’enfant, en effet, ouvrit les yeux ; elle les avait noirs et tels que des escarboucles dont ils jetaient l’éclat ; sa bouche mignonne ressemblait à un bouton de rose et les roses aussi couvraient ses joues blanches comme la neige qui commence à tomber ; sa taille souple et svelte ne manquait ni de grâce, ni de légèreté ; le pied, la main charmaient par la délicatesse de leurs proportions. Cette enfant était belle à ravir ; mais, malgré son âge apparent, elle ne parlait pas. Ses lèvres ne laissaient échapper que des sons inarticulés. Elle allait, venait au hasard, manquant complètement d’intelligence, ou plutôt n’en ayant-que ce qu’il fallait pour éviter de se laisser choir dans le brasier ou de se heurter contre la muraille.

Marthe murmura longtemps de cette croix dont Dieu, disait-elle, les affligeait ; elle aurait, au lieu de se faire soigner elle-même, l’pbligation de veiller continuellement à l’existence d’un être privé de raison. Néanmoins, soit par pitié, soit par tendresse pour son petit-fils, elle accepta le fardeau.

Depuis cette époque, la fortune de Marthe et de son petit-fils s’améliora de jour en jour ; leur petit troupeau s’accrut ; les maladies ne le désolaient point ; les arbres du jardin pliaient sous la quantité de fruits qui les couvraient et tous excellents ; les ruches donnaient un miel délicieux qui fut acheté un haut prix ; puis tantôt on trouvait une bourse pleine d’or ; tantôt un colporteur, à qui on avait donné à coucher laissait, en partant, en marchandises, trente à quarante fois la valeur de ce qu’il lui en eût coûté à l’auberge où il eût mieux été. La jument qui bondissait dans la prairie donna un poulain que l’on acheta pour les écuries du roi. L’aisance régna bientôt dans la maison de Marthe, et la vieille femme, en caressant l’orpheline, ëfut contrainte d’avouer que la bénédiction du ciel se répandait sur ceux qui ouvraient leurs bras et leur maison à l’enfant abandonné.

La jeune fille grandissait et ses charmes se développaient d’une manière admirable. Sylvestre, de son côté, devenait un beau garçon que toutes les jeunes filles de village examinaient avec plaisir ; mais lui ne s’occupait que de sa jolie compagne ; il la défendait contre les brusqueries de Marthe, il la menait à la promenade quand il faisait beau, et, dans la mauvaise saison, il veillait sur elle avec un soin extrême. L’orpheline, en revanche, n’aimait que lui. Sa faible intelligence lui faisait commettre sans cesse des fautes dont Sylvestre cherchait à l’excuser : lui demandait-on d’aller quérir une assiette, elle présentait un vase de fleurs ; lui commandait-on d’ouvrir une fenêtre, elle se mettait à danser en riant. Jamais on ne put lui enseigner ni à traire les brebis, ni à prendre soin du colombier, de la basse-cour. Gaie, inattentive et folâtre, elle ne savait que poursuivre Sylvestre, lui faire des niches et l’embrasser tendrement.

C’était une insensée, et pourtant elle était charmante ! Comme elle se dessinait avec grâce, chacun de ses mouvements séduisait, chacun de ses gestes parlait à l’ame.

Elle atteignit sa quinzième année, Sylvestre entrait dans sa vingt-quatrième. On ne parlait que de lui et d’elle ; de lui pour l’envier, d’elle pour la plaindre. Les gars de la contrée commençaient à chuchoter sur les œillades significatives que la fille du baron lançait à l’humble villageois. Elle cherchait toujours des prétextes pour lui parler ; et cependant qu’elle était fière ! Son père, haut seigneur, avait trente vassaux à tourelles et lui portant sa bannière carrée. La damoiselle Olinde aurait pu choisir entre les chevaliers des environs, et l’on ne pouvait plus douter qu’elle ne fût sérieusement éprise de Sylvestre. Celui-ci, qui longtemps avait ignoré de cet amour si glorieux pour lui, commençait à en reconnaître l’évidence, son orgueil jouissait ; mais il craignait le bruit, et il se tenait à l’écart. Un jour, dans le mois de juillet, et vers le midi, Marthe commanda a Sylvestre d’aller inspecter le travail des moissonneurs occupés à lier des gerbes qui venaient d’être coupées : il partit, et déjà il était à quelque distance de la maison, lorsque l’orpheline s’élançant, plus prompte qu’un éclair, le rejoignit, l’enlaça dans ses bras d’ivoire, et posant un baiser sur ses yeux, fit signe qu’elle voulait aller avec lui ; il l’aimait trop pour la chagriner, et, passant son bras autour de sa taille élégante, il se mit à marcher.

L’air était saturé de vapeurs étouffantes, qui se condensaient au point de cacher, en partie, le disque du soleil. L’azur de la céleste voûte se changeait insensiblement en une teinte à la fois sombre et rougeâtre, tandis que des nuages noirs s’élevaient pesamment à l’horizon : c’était du feu que l’on respirait. Sylvestre, regardant à l’entour, aperçut une grotte où souvent il s’était retiré avec sa jeune compagne, et où cette fois il la ramena, dans l’espérance d’y trouver quelque fraîcheur. Une mousse épaisse la tapissait, et dans un coin tombait avec murmure un léger filet d’eau ; à peine entraient-ils dans ce lieu de délices, qu’un éclair luisit et que la foudre gronda coup sur coup ; d’autres éclairs et d’autres coups de tonnerre se succédèrent ; une tempête s’éleva, terrible et majestueuse dans sa violence ; les échos, en la répétant, la rendaient plus terrible. L’orpheline épouvantée embrassait Sylvestre qui, pour la distraire, la comblait des plus tendres caresses ; chaque éclat de la foudre amenait un nouveau baiser, et dans le cœur du couple aimable s’élevait un orage non moins véhément. L’obscurité était profonde, et lorsque les vents eurent emporté le reste de la tempête aérienne, on vit sortir de la grotte un couple enivré d’amour et de bonheur ; mais ce n’était plus une folle enfant sans raison et sans retenue, que Sylvestre conduisait avec lui, c’était une jeune femme timide et embarrassée, rougissant et néanmoins heureuse. L’orpheline, par un miracle sans doute, avait tout ensemble recouvert l’usage de la parole et de la raison. Elle parlait d’une vois harmonieuse dont chaque touche résonnait délicieusement au fond de l’ame de Sylvestre ; ses yeux, distraits naguère, s’énonçaient peut-être avec encore plus d’éloquence. Le prodige était complet.

Ce fut bien alors que Marthe, qui se méfiait toujours de l’orpheline, augmenta de soupçons cons en la voyant exprimer ses idées, ce qu’elle n’avait pas fait encore, et donner la preuve palpable qu’elle n’était ni muette ni déraisonnable. Les commères partageaient sa surprise : il y en avait qui prétendaient qu’un sortilège seul avait agi là dedans. On insinua qu’un exorcisme serait nécessaire, et le curé de la paroisse fut demandé. À la vue du saint homme, l’orpheline s’inclina modestement et lui demanda sa bénédiction : il en fut charmé, et, loin de maudire, comme on l’espérait, la céleste créature, il déclara qu’elle était sans doute un ange descendu sur la terre pour le bonheur des humains. Sylvestre regardait tout ce qui se passait avec un étonnement mêlé d’inquiétude. La beauté surnaturelle de la jeune fille, le souvenir du bonheur qu’il avait goûté naguère occupaient ses sens et attachaient son cœur. Dans ce moment, quatre gendarmes, » deux écuyers et deux pages qui conduisaient un cheval magnifiquement enharnaché, vinrent le demander, de la part du haut baron seigneur de la contrée. Celui-ci, dont on connaissait l’humeur impérieuse, mandait à Sylvestre qu’il se rendit auprès de lui sans aucun retard. Le petit-fils de Marthe monta sur le destrier qu’on lui présentait, et il partit, laissant son aïeule, le curé, l’orpheline et les autres villageois enchantés de sa bonne mine et de sa mâle assurance à conduire le cheval.

Que lui voulait le baron ? nul ne le savait, et tous formaient des conjectures. Une vieille amie de Marthe s’aventura à lui dire que peut-être son petit-fils deviendrait le gendre du seigneur ; car le bruit était public que la damoiselle Olinde était prise d’amour pour le beau pasteur. La jeune fille, qui avait entendu ces paroles, leva mélancoliquement ses yeux au ciel et se mit à pleurer ; elle tomba dans une tristesse profonde, et elle, qui était la gaîté en personne, gémissait et se désolait alternativement. Plusiéurs heures s’écoulèrent. Le trot d’un fort cheval se fit entendre, il s’arrêta devant la maison ; puis on ouït Sylvestre sauter à terre et monter l’escalier. L’orpheline aussitôt parut et, avant de le laisser parler, sauta impétueusement à son cou, l’embrassa et le combla de caresses ; Sylvestre les reçut en homme chagrin ; sa belle physionomie portait l’empreinte d’un trouble qu’il cherchait à dissimuler. Mais enfin, faisant un effort sur lui-même, il instruisit son aïeule que le seigneur, en le faisant venir chez lui, avait cédé à l’état désespéré de sa fille résolue à se donner la mort si Sylveslre ne devenait pas son époux. « Et qu’as-tu résolu ? » demanda la jeune fille avec anxiété, et tandis qu’à demi agenouillée, elle tendait sa main tremblante à celui qui déchirait son cœur.

Sylvestre ne répondit que par le silence ; mais il fut tellement expressif, que la jeune fille comprit tout ce qu’il lui cachait. Elle poussa un cri…, un cri déchirant, se jeta impétueusement dans la chambre d’où elle venait de sortir, en ferma la porte sur elle, et, depuis ce moment, elle disparut à tous les yeux, sans laisser aucune trace, et sans qu’on pût savoir comment elle avait quitté la maison. Ce fut un incident étrange, inexplicable qui épouvanta la vieille femme, persistant à voir là dedans la conséquence d’un sortilège. On dit que Sylvestre, qui s’attendait à soutenir de rudes combats, se montra presque heureux de cette fuite mystérieuse : l’ambition l’avait perdu ; fier du mariage superbe qu’il allait contracter, il se voyait déjà le maître et le seigneur des compagnons de son enfance et le propriétaire de terres immenses qui appartenaient au baron.

Huit jours s’écoulèrent ; les noces de la damoiselle Olinde et du simple vavasseur, que l’amour élevait à un tel rang, furent célébrées avec pompe. Il devait y avoir, dans l’après-midi, un tournois où l’on avait convoqué les chevaliers et les seigneurs de vingt lieues à la ronde. La lice venait d’être ouverte, plusieurs pas d’armes avaient eu lieu, quand on entendit le son formidable de trompettes démesurées que les échos répétaient de toutes parts. L’assemblée regarda vers le lieu d’où partait ce bruit ; et quelles ne furent pas la surprise et l’épouvante générales, lorsqu’on vit trente géants, armés de fer, montés chacun sur un tigre colossal, dont les rugissements répondaient aux trompettes qu’embouchaient cinquante nègres hideux et démesurés aussi. Derrière ce cortège, un char s’avancait traîné par douze lions, et sur ce char on apercevait un chevalier plus grand que ceux de sa suite, entièrement couvert d’une armure d’or rehaussée de pierreries : à son côté était assise une jeune personne, dont la figure et la taille étaient cachées sous d’immenses voiles noirs. Lorsque les chevaliers, les nègres et le char furent parvenus aux barrières de l’enceinte, le puissant chevalier fit avancer un éléphant qui suivait, y monta avec une aisance qui surprit les spectateurs, et brandissant une forte lance d’or massif, se présenta devant l’amphithéâtre sur lequel le baron, père de la nouvelle mariée, les hautes dames et les hauts seigneurs avaient des sièges particuliers ; chacun le regardait avec autant d’étonnement que de terreur, et lui, prenant la parole :

« Dames et seigneurs, » dit-il, « je suis le roi des gnomes, et vous voyez là, auprès de moi, ma fille infortunée ; mes peuples et moi jouissons de grands avantages ; mais un nous manque : nous n’avons pas d’ame ; nous ne pouvons en obtenir une qu’avec l’union des enfants de la terre ; j’avais consenti à me séparer de ma fille chérie pour lui procurer ce bonheur ; je me préparais à élever mon gendre au dessus des souverains de tout ce monde terrestre, et l’ingrat l’a abandonnée à l’instant même où elle l’a rendu heureux ; je ne viens point réclamer sa pitié ou sa justice, je viens procéder à son châtiment et prendre une vengeance légitime. Ce déloyal et vil paysan, dont l’amour vient de faire un chevalier, c’est Sylvestre ; ce misérable n’a pas compris son bonheur.

Le prince souterrain, en achevant ces mots, frappa de sa longue lance le jeune aventurier et l’étendit roide mort sur le sable, avant que celui-ci pût se mettre en défense, et sans qu’aucun songeât à le secourir, tant on était anéanti par la vue d’un tel spectacle ; mais ce qui laissa dans les esprits une empreinte profonde de pitié, ce fut de voir, d’un côté, la fille du baron et, de l’autre, la fille du roi des gnomes se précipiter sur le cadavre qui venait d’être privé de vie, le couvrir de baisers et de larmes, et toutes deux, s’encourageant par l’excès de leur douleur, se donnèrent la mort simullanément, dans l’espérance d’aller le rejoindre dans un meilleur monde.


Le Paysan et le Diable.


Un paysan venait de la ville et s’en retournait chez lui. Il n’avait pu, faute d’argent, acheter plusieurs choses qui lui étaient nécessaires et d’autres dont la revente lui eût procuré un grand profit. Chagrin de sa pauvreté, il s’en allait rêvant, à part soi, à l’avantage de la richesse, et tout en cheminant, il disait d’une manière mentale, qu’il serait bien homme à se donner au diable si le diable l’enrichissait au dessus de tous ses voisins.

Pendant qu’il roulait ainsi cette pensée sacrilège, il atteignit la lisière d’un bois et vit imparfaitement devant lui (la nuit était close) l’entrée d’une route qui s’abaissait entre deux tertres élevés, et qui avait la réputation d’être un véritable coupe-gorge ; il s’y enfonça néanmoins sans balancer, tout préoccupé de sa pensée fatale. Il y marchait déjà depuis quelque temps, lorsque le bruit d’un pas lourd se fit entendre, et lorsqu’une haleine embrasée vint frapper son oreille ; il y avait auprès de lui un voyageur à la haute stature, au visage pâle et livide, qui se mit à cheminer d’un pas égal au sien, et avec lequel il tarda peu à entrer en conversation. Les paroles semblaient ne pas sortir des lèvres des deux voyageurs ; ce qu’ils se disaient était tout intérieur et cependant ils s’entendaient à merveille ; le nouveau venu dit à l’autre : Tu as bien raison de te plaindre de ton sort et plus de raison encore de vouloir en changer ; il dépend de toi d’acquérir de grandes richesses et de te rendre supérieur à ceux qui, jusqu’à ce jour, t’ont regardé comme au dessus d’eux. Je puis, moi qui te parle, te procurer tous les biens dont tu manques ; mais pour cela il faut du courage et de la résolution, pour cela il te suffira de te donner à moi, de m’adorer, et je te comblerai de toutes sortes de biens. Le paysan, épouvanté et devinant quel était son terrible compagnon de voyage, n’éprouva pas d’abord toute l’horreur qu’il devait en ressentir. Sa pauvreté, dont il voulait sortir à quelque prix que ce fût, devint le véhicule qui dicta sa réponse.

« Je sais bien qui tu es, et devrais, en invoquant le Rédempteur, te faire partir à l’instant même ; tu viens me tenter et je ne suis pas disposé à me ranger sous ta loi.

— Je te donnerai des terres plus que n’en a le seigneur de ton village et de l’argent plus que n’en possède le couvent des Bénédictins du lieu.

— Et pour tout cela, » repartit le paysan, je devrais te rendre foi et hommage, t’abandonner mon ame pour l’équivalent ; car c’est là le prix dont tu fais payer tes complaisances.

Veux-tu voir, » reprit le voyageur mystérieux, tout ce que je ferai pour toi ? Regarde un peu à ta droite et vois ce qui frappera ta vue. » Le paysan regarda et vit un plat gigantesque d’argent massif et tout rempli de pistoles, de ducats, de florins et de louis d’or jusqu’à en déborder. L’eau en vint à la bouche du paysan, qui se sentit possédé du désir éminent de conquérir cette belle proie ; mais, d’un autre côté, il ne voulut pas non plus consommer le sacrifice que son compagnon exigerait. Il lui revint en ce moment dans la pensée qu’il avait en poche un chapelet de médailles, de reliques et d’agnus Dei ; il ne marchanda pas, le tira bravement de sa poche, et tout à coup le jeta autour du cou de l’étranger, après avoir eu soin de prendre ses dimensions, afin que le coup ne manquât pas. Son acte d’audace lui réussit. La chaîne bénite, avec laquelle il dompta le prince des ténèbres, eut tant de force, que tous les mouvements de Lucifer, accompagnés d’horribles hurlements, ne purent parvenir à le dégager du guet-apens qui venait de lui être tendu ; il se débattait de manière à faire trembler ce monde-ci et l’autre, mais le ferme paysan ne lâcha jamais prise, en déclarant qu’il ne lui rendrait la liberté que si Satan lui faisait pur cadeau de l’or qu’il avait devant lui dont il voulait la propriété jusqu’au plat. Le diable se débattit, cria, fit des menaces ; mais enfin il fut contraint, pour obtenir sa délivrance, d’entrer en arrangement. Il commença en effet par demander la liberté, et il finit par se contenter du moindre présent qui lui serait fait, tant il avait d’impatience de se débarrasser du piège dans lequel il était tombé.

Le paysan, bien rassuré par la parole solennelle du diable, que le trésor qu’il lui abandonnait ne s’évaporerait pas en fumée et ne deviendrait pas feuille de chêne, prit dans le plat un ducat rogné, et le jetant au milieu du chemin : « Tiens, méchant, » dit-il, « voilà le gain de ta journée, profites-en et me laisse en repos. » En même temps il le dégagea du terrible chapelet, et le diable honteux et confus, regardant piteusement les richesses qu’il abandonnait pour une si chétive récompense, emporta la pièce et disparut. Le paysan, de retour à son village, donna une partie du trésor aux moines du lieu, et par ce sage cadeau s’acquit la propriété légitime de tout le reste.


Le Glas du clocher de village.


Dans la ville épiscopale d’Alet située dans le Languedoc, au commencement de la chaîne des Pyrénées et sur les bords de l’Aude, vivait en 1207 un paysan vertueux et estimé dans le pays, on le nommait Jacquelin. Il s’en revenait un soir de la ville de Limoux ; le soleil était couché depuis longtemps ; comme il approchait d’Alet, il fut accosté par un prêtre qui paraissait harassé et se traînait à peine appuyé sur un bâton noueux. Jacquelin lui demanda la bénédiction qu’il reçut dévotement à genoux, suivant l’usage du temps et du lieu.

« Jeune homme, » lui dit l’ecclésiastique, « tu parais ne point partager les opinions folâtres qui font presque de tous tes compatriotes d’infames Pattaresques et d’abominables Albigeois ; ils attireront sous peu les foudres du saint-siége et la justice des hauts barons de France.

— Je suis catholique et apostolique dans toute la force de mon ame, » répondit Jacquelin « et je veux mourir dans ma croyance dans ma fidélité au saint-père.

— Dieu t’en récompensera dans l’autre vie et te préservera dans celLe-ci des pièges du malin.

« — Oui-dà, si Dieu se mêlait de cela et s’il perdait son temps à s’occuper de tous les manants du Languedoc et du monde, » dit d’une voix aigre et sardonique une sorte d’Arragonais qui apparut tout à coup à la surprise des deux interlocuteurs, et sorti, ainsi qu’ils purent le croire, d’un amas de débris voisins ; c’était un homme entre deux âges, noir de peau, et dont les deux yeux lançaient des éclairs ; un réseau de soie verte contenait une forêt de cheveux crépus ; un ample manteau rouge enveloppait sa taille gigantesque, et d’amples bottines couvraient des pieds difformes et d’une dimension démesurée. Il maniait une sorte de massue de bois garnie de longs clous de fer du poids au moins de soixante livres et qui semblait ne pas plus peser dans sa main qu’une canne légère. « Par la mort et par le sang, on dirait que je vous fais peur et que ma compagnie vous déplaît, » poursuivit-il ; « je n’aime pas, il est vrai, les capelans, mais je donne gros aux églises ; je me moque des manants routiniers et paresseux, qui me doivent de bons conseils, et parfois j’achète leur récolte ; je vous sais d’un tel caractère, discrète et honorable personne ( ceci était pour le prêtre), et toi, grand pendard de Jacquelin, qui es riche, et qui n’as pas eu encore, ni maîtresses, ni aventures.

— Et d’où me connais-tu, » répondit celui-ci, « pour me parler aussi familièrement ?

— La, la, la, mon brave camarade, ne te fâche point, j’en ai mangé de plus gaillards que toi, et si la fantaisie me prenait, je te briserais les os comme du verre, lors même que notre damp abbé que voilà te prêterait le secours de sa main et de son excommunication.

— Tu es, » dit le prêtre, « un… un véritable patarin.

— Bon ! mieux que cela, » repartit l’étranger qui, se mettant à rire, laissa voir, à la clarté de la luné, des dents longues et presque noires.

« Ah ! tu es le diable, » dit le prêtre.

« Oh ! grand saint Polycarpe, » s’écria Jacquelin en passant du côté de l’abbé ; « si c’était vrai !

— Et quand cela serait, » répondit l’Arragonais en redoublant ses éclats de rire tellement discordants et bruyants que des oiseaux perchés sur des arbres tout auprès et déjà endormis s’éveillèrent et s’enfuirent à tire-d’aile… « et quand cela serait, le diable n’est-il pas un bon vivant, persécuté et que l’on calomnie parce qu’on ne le connaît pas ?

— Si tu l’es, » dit le prêtre gravement, « passe ton chemin, et nous laisse.

— Si je ne le suis pas ?

— Passe également ton chemin et nous laisse ; car tu parles comme si tu l’étais.

— Dans cette alternative, » répliqua l’Arragonais, « je vois qu’il me faut fausser compagnie et me résoudre à cheminer seul ; tant pis pour vous, car vous perdez une belle occasion de vous instruire et même de vous enrichir. »

Le voyageur s’éloigna, en faisant le moulinet de sa massue colossale et en chantant la chanson connue, dans le pays, sous le titre du lai du diable.

La vivacité de sa démarche l’éloigna rapidement ; lorsqu’on ne l’entendit plus, Jacquelin, pouvant parler à peine, dit à son compagnon ; « Est-ce le diable, ou un de ses serviteurs ?

— C’est toujours un de ceux dont il fera sa pâture, » répondit le prêtre ; « c’est un de ces coupables Albigeois, contrebandiers de profession et dont l’ame est vendue à Satan, parce qu’en vérité Dieu ne sait qu’en faire. » La conversation fut poursuivie sur ce ton jusqu’à l’entrée de la petite ville d’Alet. Là le prêtre s’informa de Jacquelin, si l’honnête vavasseur Timothée vivait encore.

« Hélas ! » répondit Jacquelin, « c’était mon oncle, et il y a six mois que nous l’avons enseveli.

— De qui réclamerai-je l’hospitalité dit le prêtre en se parlant à soi-même ; « il est nuit, les maisons sont fermées, je ne connais personne ; il y a tant d’Albigeois dans ce pays. »

Le neveu de Timothée repartit : « Je serais charmé de vous recevoir dans mon humble chaumière, vous y serez mal sans doute, mais la cordialité vous y fera bon accueil.

— Allons, mon fils, à la grâce de Dieu, je ne vous mettrai guère en dépense, car je suis en jeûne perpétuel et je ne couche que sur la paille ; un fagot de branches de saule me servira d’oreiller. » La maison de Jacquelin, petite et modeste, était habitée par lui seul ; il alluma la lampe, offrit au bon prêtre un vieux fauteuil en bois de mélèze recouvert en cuir noir, le seul qu’il y eût dans la chambre et prit pour lui une escabelle qu’il tira de dessous la table ; il voulut laver les pieds à son hôte qui s’y opposa ; il voulut aussi l’engager à renoncer pour ce soir à son abstinence accoutumée ; mais l’homme de Dieu fut inflexible et ne mangea qu’un morceau de pain et une poignée de noix, but de l’eau, puis, après avoir fait la prière en commun, alla s’étendre dans un coin de la chambre, enveloppé dans une couverture de laine, sur le lit qu’à l’avance il avait commandé. Les étoiles, par leur position respective, annonçaient onze heures. Cinq coups furent frappés à la porte de la maison de Jacquelin ; quoiqu’il les eût entendus, il ne répondit point. Quatre coups moins forts les suivirent peu après, et, le même silence ayant continué, on heurta trois fois, puis deux, et une enfin, mais celle-ci tellement prolonlongée que Jacquelin en demeura ému.

« Ouvrez, » dit le prêtre ; « c’est une manière bien singulière de frapper.

— Les voleurs sont en si grand nombre dans la contrée, » répondit Jacquelin, « et il est si tard, qu’il faut bien voir qui nous arrive si inopinément ; » et en disant ces mots il fit jouer le contrevent de la fenêtre. Les rayons de la lune lui firent apercevoir un homme qu’il crut reconnaître pour l’Arragonais de tantôt ; il portait dans ses bras une femme qui paraissait évanouie.

« C’est le diable ou son représentant, » dit Jacquelin s’adressant au prêtre.

« Est-il seul ?

— Non, il tient une femme qui me semble malade.

— Une bonne action à faire, » repartit l’abbé, « et Dieu vous en tiendra compte. »

Jacquelin alluma sa lampe et descendit.

« Est-ce la peur ou la paresse, qui vous empêche de répondre à l’appel des pauvres voyageurs ? » dit l’étranger, sans faire mine de reconnaître qu’il venait à lui ; « vous autres bons catholiques achevez l’œuvre de charité que je commence ; cette femme vient de tomber à mes pieds, et en vérité je crains qu’elle n’ait chuté du ciel. » En disant ainsi, il entra dans le logis, au grand chagrin du maître, qui ne voyait rien de bien clair dans ce récit. La femme fut posée sur le lit de Jacquelin ; l’Arragonais, sans rien dire, quitta la chambre, descendit précipitamment l’escalier et s’éloigna.

Le prêtre, qui couchait tout habillé, s’était relevé, et comme il se disait expert physicien, il assura qu’il retirerait cette créature évanouie de l’état d’immobilité où elle se trouvait.

Mais, à sa terreur complète et à celle plus inexprimable encore de Jacquelin, tous les deux reconnurent que l’évanouissement prétendu était une mort réelle, et, en l’examinant avec plus de soin, Jacquelin vit en elle la femme d’un de ses amis qu’on avait enterrée la veille.

Le pauvre villageois, consterné et lui-même à demi-mort, expirant, compta ce qu’il savait sur ce point, et, se mettant à genoux, demanda au prêtre de le sauver ; jamais il n’expliquerait à ses concitoyens le fait d’une manière qui pût leur paraître vraisemblable ; il passerait pour un magicien sacrilège, pour un déterreur de chrétiens, et le bûcher serait sans doute le sort qui lui serait réservé.

Le prêtre l’écouta attentivement, et, après avoir réfléchi sur ce qu’il avait à faire, convint que le meilleur parti serait de rapporter sur-le-champ au cimetière le cadavre qu’on en avait enlevé ; la terre devait être nouvellement remuée, et il serait donc facile de remettre le corps et de déjouer la malice abominable de celui qui avait joué ce tour affreux.

Jacquelin l’approuve de tout son cœur ; mais il se sentait incapable de reporter seul cette femme au cimetière, et d’aller, sans aide, affronter les nocturnes apparitions ; il en fit l’aveu à son hôte, qui consentit à l’accompagner. Ils enveloppèrent de nouveau le corps dans le linceul mortuaire qui lui servait de vêtement unique jusqu’à ce moment-là, la nuit avait été brillante ; la lune, suivie de son cortège d’étoiles, répandait une douce clarté qui suppléait presqu’à remplacer le jour ; mais, à l’instant où le cortège funèbre sortit de l’humble demeure de Jacquelin, il se fit un changement soudain dans l’atmosphère ; on entendit s’élever, du côté de Limoux, le Sers impétueux, aigre et discordant, qui, chassant devant lui des nuées obscures, bientôt assombrit la face chancelante du ciel. L’habitant d’Alet s’en félicita, car il y avait loin encore de son logis au cimetière, et bien que l’heure fut indue, il redoutait quelque rencontre fâcheuse. Personne ne se montra devant eux ; ils atteignirent le champ du repos, comme l’on dit aujourd’hui, et y pénétrèrent à la faveur d’une brèche que le temps avait ouverte dans la muraille qui l’environnait. Il fallait chercher la place où naguère reposait le cadavre si sacrilégement arraché à son cercueilet ce travail se présentait lent et pénible.

L’ouragan continuait à croître ; d’étranges voix sifflaient dans l’air, et de sourds gémissements leur répondaient du sein de la terre : par trois fois celle-ci sembla tressaillir sous les pas des deux chrétiens qui la heurtaient ; la pluie ne tombait pas encore ; mais de larges gouttes d’eau détachées des nuages que le vent emportait dans l’espace venaient fouetter la figure de Jacquelin et de son compagnon.

Il y eut un instant de relâche, et, dans ce moment l’horloge de l’église paroissiale frappa minuit ; au même instant, un éclair livide et prolongé illumina le plus terrible spectacle. Du sein de chaque tombe se levaient à la fois plusieurs cadavres, les uns squelettes complets, les autres revêtus encore de ces formes qu’ils avaient sur la terre, tous se drapant d’une manière bizarre avec le linceul qui les enveloppait ; ils commencèrent par une procession lente et lourde tout à l’entour de la croix qui s’élevait au milieu du cimetière. Il fallait les entendre mêler leurs psalmodies ralenties aux détonnations furieuses de la foudre, et aux cris déchirants du Sers courroucé. Dix mille trépassés, tous différents de sexe, d’âge, de fortune, de naissance et de rang s’entrelaçaient ensemble, se séparaient, formant déjà des quadrilles bizarres et dégoûtants. Tout à coup mille et mille feux, ou bleus, ou verts, ou violets, qui pétillaient, sautillaient, frémissaient, formèrent la triste illumination de cette fête sans gaité ; jamais ni les yeux ni les oreilles des hommes n’auraient pu, sans une permission de Dieu, assister à une fête aussi épouvantable.

Le pauvre Jacquelin était tombé sur le gazon, à côté du cadavre qui, subitement échappé de ses mains, avait couru rejoindre ses camarades. Lui, haletant, oppressé, tremblant, cherchant de ses mains celles du prêtre, comme pour puiser de nouvelles forces dans ce contact religieux, et l’humble ecclésiastique, tranquille au milieu de cette double tourmente ; priait à voix basse celui qu’on n’implore jamais en vain, et paraissait soutenu d’un courage surnaturel ; saisissant l’épouvanté Jacquelin, l’aidant à marcher, il le traîna plutôt qu’il ne le conduisit à quelque distance, sous le porche d’une chapelle qui s’élevait à l’un des angles de ce lieu redouté ; là il s’assit à côté de lui sur un banc de marbre, et par la permission du Très-Haut, Jacquelin put voir ce que jamais homme n’avait vu, et ce qu’aucun devait voir après.

Les morts cependant commençaient le grand branle, animé par une musique sans pareille : c’étaient douze cents squelettes, qui tordaient dans leurs mains des serpents gigantesques, à qui la souffrance arrachait d’épouvantables sifflements, quatre cents autres, étouffant dans leurs bras puissants des ours d’une taille démesurée, formaient la basse-taille de cette terrible harmonie. Dans une enceinte formée de bières, sur lesquelles retombaient en draperies les poêles funèbres et qu’illuminaient des phosphores diversement colorés ; là, dis-je, chaque mort, donnant et recevant la main de deux autres morts, se mit à danser le branle. Il fallait les voir s’agiter, aller, venir, tourner rapidement, se heurter, se choquer avec un cliquetis d’os qui faisait frémir jusqu’aux esprits célestes qui, dans ce moment, traversaient les airs. Oh ! quels transports ! quelle effrayante joie ! quel délire abominable ! que cette fête était hideuse, et ce branle exécrable à voir ! et puis la foudre, à coups pressés, en détonnations impétueuses et rudement cascadées, roulait, grondait, tonnait, répétée mille et millions de fois par les échos des montagnes voisines. Des éclairs verdâtres et blanchâtres faisaient pâlir les lueurs phosphoriques, et quand ils s’éteignaient, tout restait dans une obscurité qui faisait frémir.

Jacquelin éperdu, ne sachant s’il appartenait ou non à ce monde, contemplait, d’un regard stupide, la scène sans pareille dont il était le témoin. En ce moment, parut à côté de lui le malicieux Arragonais qui, lui frappant sur l’épaule, de manière à le faire tressaillir, lui dit :

« Eh bien ! l’ami, que te semble du spectacle que je t’ai procuré ?

— Qui que vous soyez, » répondit Jacquelin d’une voix tremblante et assourdie, « n’est-ce pas assez vous jouer de nous, et ne pourrions-nous regagner en paix ma maison abandonnée ?

— Bon, » répliqua l’Àrragonais en riant de son sourire diabolique, « je me figurais que tu serais charmé d’ouvrir le bal avec l’aimable compagne que je t’avais procurée !… »

Jacquelin, à ces mots, sentit un frisson glacé qui fit vibrer tous ses nerfs, des pieds à la tête, et, portant autour de soi un regard de douleur et de consternation, il craignit de voir venir à lui ce cadavre infect dont on le menaçait : sa terreur n’était pas vaine ; car, du milieu d’un groupe de trépassés, s’avancait vers lui cette vision détestable ; déjà elle approchait de manière à ce qu’il en sentît l’odeur repoussante et cadavéreuse, lorsque le prêtre, lassé de sa propre patience à supporter ce spectacle infernal, étendit la main aux doigts consacrés qui porte tous les jours le corps adorable du Sauveur : il en sortit une flamme brillante et chargée d’étincelles qui, partant avec impétuosité, allèrent frapper le cadavre impur avec tant de violence, qu’il en poussa d’horribles cris et qu’il se recula précipitamment.

L’Arragonais, à cette manifestation d’une puissance qu’il ne soupçonnait pas, jeta sur le saint prêtre un regard de fureur ; son regard lui fut rendu avec tant de hauteur et de fierté, qu’à son tour il se sentit lui-même abattu ; mais, ne voulant point céder la victoire, il fit un signe, et des tableaux plus effrayants que ceux qui jusque-là avaient accablé Jacquelin se montrèrent en foule sous tous les aspects possibles : c’était un mélange de tout ce que les enfers et le centre de la terre peuvent produire de plus infâme et de plus effrayant. Jamais prodiges pareils ne s’étaient présentés encore : tout ce que la débauche la plus effrénée peut inspirer à des trépassés, tout ce que le souvenir déchirant de l’impénitence finale enfante dans l’ame des démons se réunissait et se confondait pour achever d’accabler Jacquelin. Mais le prêtre, lassé dans sa patience, se levant, tendit de nouveau sa main puissante, en disant :

« C’est assez ! »

Soudain un coup de tonnerre semblable à celui qui retentira pour briser les quatre continents au jour fatal de l’anéantissement des mondes éclata sur le cimetière qu’il inonda d’éclairs. Jacquelin se laissa choir la face contre terre, et quand il se releva, tout avait disparu. La nuit profonde s’étendait sur ce lieu où naguère luisaient tant de lumières discordantes où le repos régnait. Dans ce moment, d’un côté, il vit un être lumineux, couronné d’étoiles radieuses : une longue tunique blanche et semée de diamants scintillants formait sa parure ; des ailes nuancées de mille couleurs annonçaient son origine céleste ; de l’autre, un monstre hideux et effrayant rampant contre terre ; ces deux personnages étaient son ange gardien et Satan ; Satan vaincu et chargé de chaînes.

« Misérable, » lui dit l’ange d’une voix éclatante et sonore, « tu n’as pas craint de lasser ma patience ; va, maudit, au feu éternel où tu dois brûler sans terme ; et toi, brave chrétien qui, sans me connaître, m’as accordé l’hospitalité, tu recevras dans un mois la récompense que je te destine. »

Un gouffre s’ouvrit, au milieu duquel Satan disparut, en poussant des rugissements atroces. L’ange, déployant ses ailes, monta vers sa patrie lumineuse ; et, un mois après, les habitants d’Alet accompagnèrent le cadavre de Jacquelin à sa dernière demeure, car la récompense des vertus ne peut être complète sur la terre ; c’est dans le ciel que l’homme pieux va la recevoir.


Un récit de M. de Saint-Germain.


C’était à Choisy : madame de Pompadour, souffrante, était allongée sur une ottomane : le roi, assis vis à vis d’elle ; madame la maréchale de Mirepoix, au milieu, sur un tabouret, et le comte de Saint-Germain, debout, appuyé contre la cheminée.

« Vous avez donc vu des choses bien extraordinaires, » disait la favorite ; « vous devriez bien nous raconter une aventure qui ne ressemblât à rien.

— Cela me sera bien facile, » répondit-il ; « pourvu que cela convienne à Sa Majesté ?

— Eh ! monsieur le comte, amusez-nous, je ne demande pas mieux, » dit le roi de France, qui se mourait d’ennui, et qui, par politesse, déguisait ses envies de bâiller.

Le comte alors prenant la parole :

« Je voyageais dans le midi de la France ; j’allais visiter le marquis de Champbonas, dans son château de Saint-Félix, alors baronnie des États du Languedoc : j’y trouvai un homme entre deux âges, pâle, triste et toujours rêveur : l’esprit ne lui manquait point, lorsqu’il daignait en avoir ; son excessive mélancolie ne le lui permettait pas toujours. Ses manières étaient celles d’un homme du grand monde ; et je ne sais pourquoi je lui portais un intérêt réel. Je suis peu écrivain de mon naturel, et cela parce que j’ai trop vu. Deux ou trois jours s’écoulèrent, au bout desquels je m’avisai de demander au marquis de Champbonas quel était ce morose seigneur.

« Un homme malheureux, » me répondit-il, « un fat, sans doute, car il est poursuivi d’une vision bien ridicule. »

Le propre des hommes est de douter de ce qu’ils ne peuvent comprendre, et de ne croire que ce qu’ils savent voir. Je ne suis pas de ce temps-là, et avant d’accorder à cet étranger son brevet de monomanie, je voulais le questionner et causer avec lui. Je ne pus d’abord obtenir sa confiance ; il n’était pas de ceux qui jettent à la tête des premiers venus : aussi trouvait-on dans sa réserve un motif de se moquer de lui, Je mis de l’insistance, et il finit par concevoir que je pouvais lui être utile ; alors il me révéla son secret.

Le comte Grimani, l’un des souverains possesseurs de fiefs impériaux dans la Haute-Italie, aimait à se promener solitairement dans les lieux écartés : souvent il portait ses pas soit sur les montagnes élevées, soit dans la profondeur des abîmes, et maintes fois il allait s’asseoir sur une pierre sépulcrale dans quelque cimetière isolé.

Une nuit qu’il avait choisi ce dernier but de promenade, il se reposa sur un débris d’ancien tombeau, et là, se perdant en mille réflexions chimériques et bizarres, il se demanda ce qu’il éprouverait si la terre, venant à s’ouvrir, laissait apparaître devant ses yeux quelque fille du cercueil dont le cœur, maintenant glacé, aurait autrefois battu d’amour.

Dans ce moment il vit, à quelque distance de lui, une jeune personne vêtue de blanc, belle, mais pâle ; une couronne de roses blanches entourait son front virginal et couvrait ses cheveux noirs : elle vint à lui, marchant légèrement, et lui demanda quel chemin il fallait suivre pour arriver au village voisin.

Grimani, surpris d’une beauté aussi extraordinaire, et de la rencontre plus singulière encore, hésita sur ce qu’il avait à répondre ; incertain qu’il était si ses yeux voyaient une apparition, ou bien si c’était une fille de la campagne qui s’offrait à lui : elle renouvela sa question, et lui demanda d’où elle venait.

« D’ici près, » répondit-elle.

« Et vous ne craignez point, la nuit, les voleurs ou les esprits ?

— Je ne redoute, » dit-elle, « que la sévérité des jugements de Dieu. » Il se leva alors et lui proposa de la conduire ; mais elle, secouant la tête, s’y refusa d’abord. Il insista, pria, pressa et fit si bien qu’elle lui abandonna mollement son bras, et ils cheminèrent de compagnie. La route était longue, les sentiers difficiles, la nuit obscure, et le temps qui s’écoula permit à Grimani de faire un doux aveu et d’en solliciter l’heureuse réponse.

« Eh bien ! » dit la jeune fille, « prenez ma bague et donnez-moi la vôtre, et jurons que notre amour durera tant que l’anneau restera attaché à notre doigt. »

Quand on est jeune et impétueux, les sermens sont faciles. Grimani fit le sien presqu’en riant ; la jeune fille y mit une solennité remarquable. Un baiser fut pris et rendu ; mais Grimani frissonna parce que ses lèvres, en se reposant sur celles de la jeune fille, les trouvèrent froides comme la glace et immobiles comme la mort.

« À demain, » dit-elle, « à demain !

— Où ? » demande Grimani.

« Qu’importe ? » répond la jeune fille, « nous nous retrouverons toujours ; » et aussitôt elle s’éloigna d’une course si rapide, que l’Italien ne put la suivre et qu’elle disparut parmi l’obscurité.

Grimani s’en retourna d’un pas lent et mélancolique, rêvant à ce qu’il avait vu et à ce qu’il avait entendu, et ne pouvant se démêler de l’étrangeté de la scène dont il avait été un des deux auteurs. Parfois il se figurait avoir vu sortir du sein de la terre cette créature si fantastique dans sa beauté, comme si elle eût répondu, par la force d’une puissance supérieure, au désir secret qu’il avait formé ; alors il frémissait avec horreur et s’étonnait d’avoir pu supporter l’aspect de ce cadavre ranimé, et plus encore d’avoir échangé avec lui la bague d’éternelle alliance ; d’autres fois, s’indignant de sa faiblesse, riant de ce qui frappait son imagination, il se figurait que quelque jolie et séduisante courtisane, postée par un fripon adroit, avait joué ce rôle difficile avec talent et rare bonheur.

Il revint, ai-je dit, chez lui, peu content de sa soirée ; car il eût souhaité davantage sans trop savoir cependant ce qu’il eût voulu.

Mais, se demandait-il, où la rencontrerai-je ? nous ne nous sommes pas donné de rendez-vous. Faudra-t-il revenir dans le cimetière que j’ai maintenant en détestation ? Sera-ce d’ailleurs en plein jour, le soir, à minuit, au lever de l’aurore, dans le village, sur la colline, au fond du bois prochain, chez moi, chez elle ? La sotte, la folle aventure ! … Certainement, jenejn’en occuperai plus, j’attendrai et nous verrons.

La journée suivante s’écoula, et, lorsque la nuit approchait, il fut tout surpris de voir entrer son premier valet de chambre qui lui rappela que, ce soir même, il avait promis au duc de Frégose de souper chez lui : ceci jeta Grimani dans un embarras complet. S’il allait à cette partie de plaisir, que deviendrait la jeune fille si elle allait le chercher au cimetière ; mais, d’une autre part, les devoirs du monde sont impérieux, et l’on ne se brouillait pas en vain avec le superbe Frégose. Va donc pour le souper : aussi bien est-il impossible que cette belle créature consente deux fois à courir les chances, à cette heure et aux hasards, d’une vilaine nuit ; la soirée, la société était nombreuse et brillante dans le palais Frégose ; cinq cents bougies illuminaient la salle du festin ; les chœurs de musique, se répondant l’un à l’autre, unissaient leurs mélodies enchanteresses ; les émanations des parfums d’Asie, l’odeur balsamique des fleurs de la contrée, tout se réunissait pour bercer mollement l’ame et lui inspirer des pensées de joie et de bonheur.

Sur ces entrefaites, minuit sonna ; un bruit extraordinaire, aigu, retentissant, frappa l’oreille des convives ; les instruments s’arrêtèrent d’un commun accord et simultanément ; au milieu de la salle, à deux pas de Grimani, une femme apparut : rieuse, belle, c’était l’étrangère, pâle comme la veille, comme la veille, couronnée de roses blanches. « Mon bien-aimé, » dit-elle, « je suis exacte au rendez-vous ; me voici. » Ces mots furent prononcés d’une voix si douce et néanmoins si distincte, que Grimani n’en perdit aucun ; mais il fut seul à les entendre. Le concert avait continué, et les convives, qui ne voyaient rien, avaient recommencé à se livrer aux délices du vin et de la bonne chére.

Grimani, hors de lui-même, terrifié, regardait avec épouvante cette apparition extraordinaire ; mais sa bouche glacée ne pouvant pousser aucun son :

« Viens, » lui dit l’étrangère, « ce lieu ne convient pas à ton épouse ; cette allégresse me fait mal ; viens, mon bien-aimé ; nous trouverons, hors des portes de la ville, un lieu plus propre à nous recevoir ; viens, je t’en conjure. »

Et, en même temps, de sa main blanche et glacée, elle saisit la main brûlante de Grimani qui, se levant éperdu, suivit sans résistance l’être surnaturel qui agissait ainsi sur sa volonté : tous deux sortirent du palais, traversèrent rapidement la ville, dépassèrent le rempart et atteignirent un cimetière voisin. Là, s’asseyant sur une pierre tumulaire, la jeune épouse appela son époux, et jusqu’au coup d’une heure du matin ils s’abandonnèrent à cette ivresse d’amour qui égare plus encore que celle des festins.

À une heure donc, l’étrangère, donnant un baiser froid à Grimani, le rendit à lui-même ; ses yeux se dessillèrent, et il demeura surpris de se trouver la nuit, aussi avancée, dans un lieu pareil, tandis que, naguère, il était assis à table au milieu de ses amis ; peu à peu ses idées reprenant leur cours ordinaire, il se rappela ce qui s’était passé, en frémit et se hâta de fuir, ne sachant plus ce qu’il devait faire, et s’il continuait à être le jouet d’une illusion ou la victime d’une cruelle réalité.

Il rentra au palais Frégose : nul ne s’était aperçu de son absence, et lui-même, quand il en sortit, put croire qu’il avait rêvé tout ce qu’il avait vu et qui l’avait tant agité.

Un autre jour encore s’écoula ; cette fois, le marquis, fatigué, se coucha de bonne heure, espérant que le sommeil le délivrerait de ses visions. Mais, à minuit, on heurta par cinq fois à la porte de sa chambre ; il s’éveilla ; la porte s’ouvrit, des pas légers se firent entendre, on vint à son lit, on souleva la couverture, et un corps charmante ! froid comme la glace s’étendit auprès de lui.

« Mon ami, » dit la vois qu’il connaissait trop bien, « je te suis fidèle ; chaque nuit, je quitterai ma demeure ordinaire et je viendrai près de toi. Tu l’as voulu volontairement cet hymen qui nous unit ensemble ; tu es à moi, je suis à toi, et le tombeau même qui finit toute tendresse ne disjoindra pas la nôtre. »

À ces paroles fatales, Grimani, éperdu, veut s’élancer hors de sa couche profanée ; mais une puissance supérieure l’y retient, et, pendant une heure, le livre à toutes les angoisses de la terreur et du désespoir :

« Ce n’est qu’un cauchemar, il me semble ; mais il est horrible, odieux surtout : il effraie, il écrase. »

Il ne voit plus comment il pourra s’en garantir ; l’heure s’écoule, et, comme l’avant-veille et comme la nuit dernière, un baiser froid annonça l’instant de sa délivrance. Le fantôme qui l’obsède s’éloigne, et il peut enfin respirer.

Dès que l’aube a blanchi le ciel, Grimani se lève et va consulter les médecins ; tous lui prescrivent un régime qui lui procure la croyance qu’ils ont de sa folie, et un reste d’amour-propre l’empêche d’avoir recours aux ministres de la religion.

Oh ! pour le soir prochain, il ne le passera pas dans la solitude. Les plus jolies courtisanes de Gênes, ses amis les plus chers prendront part à une orgie qui rappellera les bacchanales de l’antiquité : en effet, dès que la nuit arrive, une multitude de flambeaux ramènent l’éclat du jour dans les appartements ornés avec goût et magnificence ; les cristaux sous toutes les formes ; les guirlandes de fleurs de toutes façons et de toutes couleurs, les arbustes odoriférants, les draperies somptueuses de soie et de velours, des vases d’or et d’argent, des glaces sans nombre qui répètent de toutes façons les objets, la foule des valets revêtus de livrées élégantes et somptueuses ont fait du palais Grimani un séjour enchanté : dans chaque salle, une décoration nouvelle frappe les yeux ; des chœurs de voix, des symphonies ravissantes se font entendre ça et là ; partout on rit, on chante, on danse, on s’amuse ; vingt buffets sont chargés de mets rares et de flacons d’un vin généreux. Il n’est tête assez calme pour résister à tant de séductions ; il n’est pas de chagrin qu’on n’oublie dans ces variétés de plaisirs ; et Grimani lui-même se figure qu’il ne se ressouvient plus de son mariage, infernal. Minuit sonne, les portes s’ouvrent avec fracas, et la voix des valets de chambre, se répétant de salle en salle, annonce la princesse Ortorinska. Qui est-elle ? se demandat-on ; tous l’ignorent. Elle entre : qu’elle est divine ! quelle riche parure ! quel goût exquis ! c’est une noble étrangère, elle vient de Paris, elle va à Rome : l’ambassadeur de Naples près la cour de Versailles la recommande au noble Grimani ; une lettre qu’elle présente au moins l’annonce. Mais Grimani seul voit de la réalité : cette femme que les fourrures, les riches étoffes, les diamants décorent, se montre à lui seul avec sa simple robe, sa couronne de roses blanches et son effrayante pâleur. C’est le fantôme qui le poursuit ; il le regarde avec des yeux éteints qui l’effraient, avec un horrible sourire, il rôde autour de lui, empoisonne pour lui tous les délices de la fête ; et lorsqu’une heure du matin a sonné, il le souille du baiser fatal qui finit son supplice, et l’élégante princesse polonaise, si vive, si gracieuse pour tous les autres, se retire en promettant de revenir bientôt à Gênes ; elle ne reparut, car c’était la vision funeste. La nuit suivante, elle trouva un nouveau moyen pour s’introduire auprès de Grimani qui, en passant la nuit à travailler avec le doge, s’était imaginé que l’apparition n’oserait point franchir le palais de l’État : elle s’y présenta pareillement, et chaque fois que minuit sonnait, ce furent les mêmes scènes qui se renouvelèrent.

Le comte Grimani succombait insensiblement sous les coups du désespoir qui le dévorait ; la vie, la fortune, l’amour, tout était sans charmes pour lui ; il se voyait une existence affreuse que les fantômes tracasseraient toujours.

Je voyageais et la destinée nie conduisit à Gênes. J’avais des lettres pour le comte de Grimani, et déjà lui-même je l’avais vu à Rome et à Venise : c’était alors un jeune et brillant seigneur, beau par excellence et aimable à proportion. Maintenant quelle différence ! Déjà, dès que j’eus mis le pied dans son palais, je ne vis autour de moi que des figures soucieuses et tristes, mélancoliques comme celle de leur maître ; lui-même pâle, hâve, vêtu de noir, sans aucune de ces vivacités d’autrefois, sans enthousiasme dans le caractère ; il terminait ses jours en proie à une mélancolie dont aucune consolation ne pouvait le tirer. Il vint à moi, les yeux hagards, la bouche brûlante ; je trouvai, à ses mains qu’il me tendait, cette sécheresse du tombeau, signe certain qu’on y descendra sous peu ; je m’étonnai de cette maladie fatale et cruelle ; je lui en demandai la cause, il se tut et soupira ; je le pressai, il se refusa longtemps à me satisfaire ; mais enfin, vaincu par mes importunités et se trouvant seul avec moi, il cacha en gémissant sa tête sur mon sein, et m’avoua le désespoir des damnés, qu’il éprouvait à la pensée de l’exécrable et fantastique mariage auquel il avait consenti.

Je l’écoutai gravement, le fait en valait la peine ; je lui fis quelques questions, il y répondit avec franchise ; j’en augmentai le nombre, et il me satisfit sur tous les points.

Je lui dis alors : Votre cas est particulier, mais n’est point irrévocable ; c’était pendant la nuit et dans un cimetière que cette jeune fille vous a apparu, elle vous a trompé en vous déguisant sa situation véritable ; dès lors vous pouvez revenir sur votre parole engagée : cela sera difficile, mais j’espère que nous y parviendrons. Cette nuit, préparez-vous à la passer seul, non point dans votre chambre, mais dans la mienne ; vous y serez défendu contre des illusions décevantes, et les prestiges de l’enfer n’y pénétreront point. Pendant ce temps, j’irai occuper votre place dans votre appartement. Là, j’attendrai ce qui se présentera ; je verrai, j’interrogerai, et, mieux éclairé après cette entrevue, je déterminerai votre mode de réhabilitation.

Le comte Grimani, plus je m’avançais à lui promettre encore le repos et le bonheur et plus il se trouvait étonné qu’il fût possible de le soulager de sa peine. J’eus lieu d’être content de sa docilité ; il vint, comme je l’ai dit, dans ma chambre ; je le plaçai dans un cercle cinq fois répété, et moi-même, muni des ingrédients et des talismans nécessaires à l’opération magique, j’allai processionnellement vers sa chambre, dont je me fis ouvrir les portes avec cérémonie. J’entrai sans regarder à droite ni à gauche, je saluai les intelligences célestes, et, me prosternant devant un prie-dieu que j’avais fait apporter, j’attendis, non sans inquiétudes, l’effet des sortilèges que j’avais entrepris. Les miens, du moins, avaient un but légitime, et ne tendaient pas à faire des malheureux. Au coup de minuit, la porte s’ouvrit comme à l’ordinaire, et j’entendis venir à moi la femme mystérieuse dont l’alliance était si désespérante au malheureux Grimani. Dès qu’elle m’eut aperçu, au lieu de s’avancer, suivant son usage, elle s’arrêta, me regarda avec effroi, et je vis que ses yeux atones demandaient des yeux celui qu’elle ne devait plus revoir que dégagé de ses liens.

« Que cherches-tu ici ? » lui demandai-je.

« Monseigneur, mon époux, » répondit-elle.

« Es-tu réellement sa femme ?

— Oui je la suis.

— Où t’a-t-il donc épousé ?

— En présence de la nature et sur les pierres sépulcrales de ses aïeux ; si tu doutes de ce que j’avance, tous les morts du cimetière se lèveront pour l’attester.

— Cet hymen, » repartis-je, « déplaît à la Divinité, il est le fruit de la ruse ; lorsque Grimani demandait une épouse, était-ce charogne pourrie qu’il réclamait ? C’était une femme de la terre et qui pût encore vivre d’âge d’homme avec lui.

— Il est pourtant mon seigneur et mon mari ; son doigt porte ma bague nuptiale, et la sienne repose au mien.

— Eh Bien ! » dis-je froidement, « il te la rendra, et tout sera fini ; » je poursuivis : « De par ce nom terrible que le sage et l’adepte n’osent ni écrire, ni prononcer, je t’adjure, esprit malfaisant, esprit nocturne, esprit de débauches, esprit de haine, de sortir sans retard du palais Grimani ! Demain, à pareille heure, tu te trouveras dans le cimetière, à la place même où cet hymen impie s’est formé, et là, devant qui tu sais qui sera présent, tu feras valoir tes raisons, si tu en as de bonnes, et nous aussi nous nous défendrons. » En disant ces mots, j’étendis ma main droite qui était armée d’un pentacle formidable. Le fantôme, à son aspect, poussa par trois fois un cri lamentable, se recula et disparut dans les profondeurs de la nuit, laissant après lui une odeur si dégoûtante, qu’un mois après encore le palais Grimani n’en était pas désinfecté. Je revins auprès du maître du palais, il était demeuré au milieu des cinq cercles où il priait avec ferveur ; je fus à lui, le pris par la main et le relevai en disant : Il n’est que minuit un quart, et votre chambre est cependant délivrée de l’hôte importun qui venait la visiter chaque soir ; demain nous achèverons notre ouvrage et vous pourrez respirer librement.

Le pauvre marquis, sans jamais se lasser, m’accabla de remercîments et de marques de sa reconnaissance ; il rentra dans son appartement qui lui était si détestable, et malgré sa confiance en moi, son œil curieux et souffrant alla du lit à la cheminée, de l’ottomane au prie-dieu ; il ne vit rien de sinistre ; il dut croire à ma puissance, et impatiemment il attendit le jour prochain, qui achèverait de le rendre à la vie et au bonheur.

Je fus le premier qui, le matin, entrai dans sa chambre, et lui m’avoua avoir dormi, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Il ne voulut pas me quitter pendant le reste de la journée ; nous dînâmes à la même table ; et, à onze heures précises, nous sortîmes de la ville, tous deux déguisés, et nous nous rendîmes dans le cimetière où cette histoire affreuse devait prendre son dénouement. Quand nous y entrâmes, Grimani, me saisissant le bras, me fit remarquer auprès de nous une forme vague et gigantesque qui semblait nous épier.

« C’est, » lui dis-je, « notre juge.

— Je voudrais le voir de près.

— Gardez-vous-en bien, » repartis-je, « car ce souhait exaucé vous conduirait à la mort. » Je fis asseoir Grimani sur la même tombe où il s’était assis autrefois ; je l’environnai, pour plus de précaution, d’un triangle protecteur, et nous attendîmes que le temps cheminât.

Minuit enfin sonna ; je jetai un regard sur Germani ; il ne respirait plus, à peine conservait-il le sentiment de l’existence. Soudain, nous vîmes venir à nous la funeste bergère, dont la tombe était proche de celle où nous reposions ; elle avait eu peu de chemin à faire pour répondre à l’appel premier de Grimani, et quand elle fut près de nous, je fis un signe, et quelqu’un s’approcha pareillement. Alors je recommençai mes accusations. Le fantôme se défendit, mais sa mauvaise foi était manifeste, il avait trompé la vie avec les moyens de la mort. Je sortis aisément, du doigt de Grimani, la bague qu’aucun effort humain n’avait pu arracher jusque-là, je la jetai sur terre et demandai impérieusement que la nôtre nous fût rendue. Le spectre se tordait les bras, il hurlait mélancoliquement, car sa dernière heure était venue ; je le touchai du pentacle où le grand et triple nom est écrit ; la bague du noble Génois roula sur le gazon, et son épouse répudiée ne présenta plus à nos yeux qu’un tas d’ossements brisés et de chairs à moitié pourries. Celui qui était là en juge inexorable s’éloigne ; mais le vent occasionné par sa fuite s’était refoulé sur le visage de Grimani ; et, à ce terrible contact, Grimani paraissait avoir cessé de vivre Il n’en était rien cependant ; il revint à lui lorsque j’eus mêlé aux spiritueux et réconfortants terrestres ces cordiaux supérieurs connus des seuls adeptes et dont les effets sont si puissants qu’il rattachent au corps l’âme qui, en apparence, en est déjà séparée : ce furent ceux-là principalement qui retirèrent le noble Génois de sa léthargie mortelle.

Sa reconnaissance n’eut pas de bornes ; il fallut néanmoins que, la première nuit après cet événement, je couchasse dans sa chambre : l’absence de la fatale apparition lui prouva l’énergie des moyens que j’avais employés pour parvenir à sa délivrance.

Cependant Grimani tomba dans une mélancolie morne ; je le quittai lorsqu’il s’était livré à de saints exercices de piété ; et longtemps après, cinquante ans peut-être, je le retrouvai prêtre et évêque d’une ville d’Italie ; il me dit que son entrée dans le sacerdoce avait pu seule calmer sa conscience, qui lui avait interdit tout autre mariage charnel.


La flatterie du Diable.


Dans la ville de Toulouse, en 1485, madame de C*** jouissait de la considération publique qu’elle devait à sa naissance, à sa fortune et à sa beauté… Plus elle avançait en âge, et plus elle paraissait embellir : c’était un prodige que de la voir, et on ne pouvait comprendre comment elle trompait le temps.

Reculons… Le jour où elle allait atteindre sa dix-huitième année, elle se regarda dans son miroir et trouva sa figure tellement insignifiante, qu’elle se prit à pleurer en disant : « Je crois que, si le diable me rendait belle, je me donnerais à lui. » Le lendemain, comme elle allait à la messe, suivie de sa femme de chambre et deux laquais, une pauvre femme l’aborde en lui demandant l’aumône, et comme mademoiselle de P*** ouvrait son aumônière pour lui donner un liard, elle en vit tomber un papier que sa curiosité l’engagea à retenir. Elle entendit peu la messe, tant elle était préoccupée de ce qu’elle allait lire. De retour à l’hôtel de son père, elle se renferma dans sa chambre, où elle trouva ces mots écrits en lettres rouges sur un parchemin de peau humaine : « Si tu as autant de courage que tu peux posséder de beauté, tu laisseras ouverte la fenêtre gauche de ta chambre, de minuit à une heure ; sois sans crainte, je n’ai aucun pouvoir de te faire du mal. Satan. » Surprise d’une telle missive et plus encore de la signature, elle regarda la lettre comme une plaisanterie et en eut vraim ment du dépit, à tel point elle était avide d’échanger sa physionomie commune et sans expression pour une toute gracieuse et animée. Cette nuit donc, elle ne se coucha pas, et, comme minuit sonnait à l’horloge de la paroisse de Saint-Étienne, elle ouvrit la fenêtre indiquée et se mit à regarder le ciel. Il était sombre, et de fréquents éclairs l’illuminaient ; le tonnerre grondait dans le lointain et le vent soufflait avec violence. Il convient de dire que, quoique la chambre ne fût qu’au second étage, l’élévation en était excessive, et qu’il était impossible qu’on pût y arriver du bas de la maison.

Quelques minutes après, et comme mademoiselle de P*** continuait à regarder, elle aperçut, au nlilieu des nuages, un point bordé d’un rayon de couleur de feu qui descendait rapidement et qui paraissait se diriger vers elle ; étonnée, elle s’inclina par un mouvement involontaire, et tout aussitôt un homme d’une taille colossale et vêtu de rouge sauta de la fenêtre dans la chambre, en disant : « Me voici :

— Qui êtes-vous, » demanda mademoiselle de P***, « sans être trop curieuse ?

— Celui qui t’a écrit, » lui fut-il répondu.

« Parlez-moi avec plus de respect, » reprit-elle, « je suis fille de qualité. »

Satan, car c’était lui-même, confondu de tant d’orgueil, lui répliqua : « Vous êtes digne, en effet, d’être ma reine et celle de tous les miens ; je venais ici pour vous commander, mais vous me subjuguez, donnez-moi des ordres, votre esclave les exécutera. »

Un propos pareil fit disparaître le mouvement de crainte qui s’était élevé dans l’ame de la jeune Toulousaine ; elle examina attentivement celui qui se présentait à elle et lui dit : « Je vous croyais plus laid que vous n’êtes, vous n’êtes pas beau pourtant, mais on vous avait peint à moi comme un monstre.

— Vos prêtres qui me haïssent aussi et ne me connaissent pas, » reprit Satan, « me calomnient ; je suis malheureux plus que méchant, je vous assure ; et en preuve, c’est que je vous servirai à votre fantaisie, sans vouloir que vous vous donniez à moi. Pour débuter, permettez-moi d’ajouter à vos charmes. Vous vous croyez laide ; eh bien ! cela n’est pas plus vrai que ma prétendue scélératesse ; néanmoins on peut vous embellir, j’en prendrai le soin, et vous serez adorable ; prenez ce sifflet, portez-le un peu à votre cou ; quand vous aurez besoin de moi, soufflez dedans, et je paraîtrai aussitôt. » En même temps, il lui remit une chaîne « d’or admirablement travaillée, à laquelle pendait le petit sifflet, qu’il était facile de cacher dans les plis de la robe ; puis il lui donna pareillement deux pots de pommade, l’une pour s’oindre le visage, et l’autre qu’elle emploierait et dont il lui indiquerait l’usage si la fantaisie lui prenait d’aller au sabbat ; puis, l’ayaint saluée avec toute sorte de vénérations, il remonta sur la fenêtre et disparut. Mademoiselle de P***, loin d’avoir horreur de ce qui venait de se passer, conserva précieusement les cadeaux du diable, et en fit un fréquent usage. Sa beauté, un an après, frappa tous les yeux, il n’en était pas de plus régulière et de plus accomplie. Des partis se présentaient en foule ; on mit presqu’à l’enchère cette magnifique personne. Le très riche M. de C*** obtint la préférence sur ses rivaux, et il se crut heureux ; le mariage fut prospère, plusieurs enfants en naquirent dont la postérité subsiste aujourd’hui. Tout réussissait à cette famille : un cas embarrassant se présentait-il, madame de C*** avait recours à son sifflet : elle appelait le diable, qui venait exactement et qui lui donnait la solution de tout ce qu’elle demandait. Elle, en revanche, la nuit de chaque premier samedi du mois, ne manquait pas de faire une visite à son bien-aimé, comme elle l’appelait, et cette visite avait lieu au sabbat. Trente ans peut-être s’écoulèrent de cette facon-là : madame de C*** s’endurcissait dans son crime, lorsqu’une nuit, comme elle revenait du sabbat qui se tenait, cette fois-là, sur la montagne d’Alaric, proche de Carcassonne, à l’instant où, à cheval sur son manche à balai, elle passait au dessus du couvent des Cordeliers de la grande observance, la cloche, qui était bénite, vint à sonner matines ; à cet aspect sacré, la puissance diabolique qui soutenait en l’air madame de C*** cessa tout à coup, et laissa tomber cette malheureuse de plus de deux cents pieds de hauteur peut-être, sur un gros arbre du jardin des révérends pères, ce qui amortit la violence de la chute ; elle n’en arriva pas moins à terre toute brisée. Aux cris plaintifs qu’elle poussa, on accourut ; elle était là toute nue, les moines en eurent horreur, on la couvrit d’une robe sale de religieux, et, au lieu de la secourir, on se mit à l’exorciser. Elle, en proie à des douleurs intolérables et au lieu de s’amender, ne répondit que par d’affreux blasphèmes. Dans ce moment on vit, sur chaque branche de l’arbre, une multitude innombrable de démons, tous armés de crocs et prêts à saisir au passage l’ame qui allait s’échapper de sa misérable enveloppe ; cela ne tarda pas. Madame de C*** mourut en poussant un horrible hurlement, et tous les moines affirmèrent qu’ils avaient vu la gent infernale se rejeter mutuellement entre elle cette ame, comme ils l’auraient fait d’un ballon. On trouva dans les papiers de madame de C*** les détails que nous avons donnés de sa première entrevue avec Satan.

Cette histoire, qui semble fausse de tout point, selon les règles de la raison, a toujours eu, à Toulouse, une réputation d’exactitude et de réalité. Les annales de cette ville ont conservé ce fait dans leurs chroniques ; il y est consigné à l’année où il a eu lieu. Je n’ai pas voulu, par égard pour une famille qui a eu des hommes célèbres dans la magistrature, l’Église et les armes, et à laquelle j’ai l’honneur d’étre allié ; je n’ai pas voulu, dis-je, livrer au public le nom de femme de la dame ; mais sur les rives de la Garonne, à la lecture de ce récit, le nom de C*** sera dans toutes les bouches. L’annaliste Germain Lafaille n’a pas eu ma discrétion dans ses deux volumes in-folio, qui contiennent les annales de cette ville célèbre, depuis son origine jusqu’à la mort de Henri IV.


Le Château du Diable.


M. de Tavannes racontait chez moi la disparition bizarre de sa tante, la comtesse de Saulx, qui, une belle nuit, quitta son château, ou fut enlevée, sans qu’on n’en ait jamais retrouvé la trace, Une de ses pantoufles resta en témoignage. La chambre de cette dame n’avait qu’une issue, qui était gardée : les fenêtres en étaient solidement garnies d’énormes barres de fer ; tout, en un mot, se réunissait pour ajouter au mystère diabolique de cet envolement ; on lança des monitoires, on fouilla les lieux environnants, on étendit les recherches à l’étranger, elles furent vaines.

J’écoutais ce récit avec une attention d’horreur qui me rendait très amusante. Je demandai si les perquisitions avaient été faites dans le château même, dans la chambre, sous le plancher. M. de Tavannes répondit affirmativement à tout ; j’en étais hébétée d’épouvante. Alors le comte de Lamothe-Houdancourt, prenant la parole, se mit à dire :

« Je sais quelque chose à peu près de semblable.

— Oh ! mon ami, » dis-je, « ne nous le taisez pas !

— Mais je doublerai votre peur !

— N’importe ! dites, dites toujours ! Cela fait tant de plaisir de se sentir frissonner. »

Ces messieurs se mirent à rire, et pourtant tombèrent d’accord que j’avais raison. Le comte de Lamothe-Houdancourt allait commencer lorsqu’on annonça M. de Fontenelle qui entra subito. La présence de celui-ci arrêta celui-là ; je souffrais de sa réserve, je lui faisais des signes, lui adressais des regards impérieux, il éludait ; et moi, ne pouvant rendormir ma curiosité éveillée :

« Monsieur de Fontenelle, » dis-je, « M. le comte de Lamothe-Houdancourt allait nous faire part d’un récit merveilleux, et il craint maintenant votre haute sagesse.

— Monsieur le comte est injuste ! « répondit le vrai sage, « s’il me prive d’un divertissement auquel j’ai toujours été sensible. Ce qui est extraordinaire me charme.

Si peau d’Âne m’était conté,
J’y prendrais un plaisir extrême.

Cette réplique, qui répondait tant à mon désir, me charma : la citation était heureuse.

Le comte de Lamothe, ne pouvant pas se refuser à ce qui lui était demandé d’une manière si aimable, entra ainsi dans sa narration :

« L’un de mes ancêtres, et l’aïeul de mon grand-oncle, le duc de Cardonne, maréchal de France, avait marié une de ses sœurs dans le midi de la France. Il y avait plusieurs années qu’il ne l’avait vue, lorsqu’elle lui envoya un exprès, porteur d’une lettre très pressante et conçue en tels termes que M. de Lamothe-Houdancourt, qui se titrait de chevalier Guillaume, ne put s’empêcher de condescendre à la fantaisie de sa sœur, qui tendait à se retrouver avec lui avant de mourir ; il se détermina à traverser toute la France. En 580, ce n’était pas voyage facile.

» À cette époque, les guerres civiles pour cause de religion désolaient le royaume ; et il convenait de marcher, ou bien déguisé, ou bien accompagné, si on voulait cheminer sans obstacle ou sans inquiétude. Notre aïeul prit ce dernier parti, il se fit suivre par une trentaine de soldats de son régiment, tous hommes de courage et de zèle.

» Madame de Najac habitait quelquefois Toulouse, patrie de la famille de son mari ; mais la plupart du temps, elle restait dans un château sur le revers méridional des montagnes Noires. C’était de ce lieu que sa missive était datée, et elle prévenait son frère qu’elle l’attendrait au château de Ferrais. Le messager devait servir de guide dès que l’on approcherait du manoir.

» Le chevalier Guillaume, après avoir entendu dévotement la messe dans son fief noble d’Houdancourt, près de Beaumont-sur-Oise, partit bien escorté, ai-je dit, ce qui l’autorisa à déployer sa bannière !

» De Paris, mon aïeul se rendit à Bourges, de Bourges il gagna Clermont, Saint-Flour, Aurillac et Rodez, car il profitait de cette lointaine chevauchée pour visiter des amis dont les seigneuries étaient parsemées çà et là sur la route. Ses rapports agréables, sa haute réputation, sa nombreuse et vaillante escorte, le préservèrent de tout fâcheux accident. On lui fit partout la bienvenue, et catholiques et huguenots cherchèrent, par de bonnes façons, à se procurer son alliance.

» Il s’en alla aux environs d’Albi, entra dans cette ville, et le journal de son voyage, car mon aïeul savait écrire, contient les expressions de son admiration touchant les sublimes peintures qui décorent la cathédrale d’Albi ; puis il se rendit à Castres. Il fit ici un assez long séjour au château de Lautrec, chez un des membres de l’illustre famille de ce nom qui y joint celui de Toulouse[17] ; et lorsque ses gens, ses chevaux et lui-même se furent complètement reposés et rafraîchis, il envoya un exprès, homme du pays, vers sa sœur, pour la prévenir de sa venue prochaine ; et, gardant avec lui le messager qui l’était venu chercher à Houdancourt, il se fit conduire par lui à la ville de Revel, située aux pieds de la montagne Noire.

» Une forte journée de chemin sépare ce gros bourg du château de madame de Najac ; et, en partant de très grand matin, on pouvait espérer de franchir la distance qui était de quelques lieues. Mais le chevalier Guillaume, soit qu’il trouvât le vin bon, soit qu’il ne pût aussi vite se séparer de ses amis, au lieu de se mettre en route à la première lueur de l’aube, sortait à peine de Revel lorsque midi sonna.

» Monseigneur, dit respectueusement le guide, monseigneur n’arrivera pas aujourd’hui au château de Ferrais ; le passage de la montagne Noire, qu’il faut traverser, est périlleux, et les voleurs et routiers n’y font faute, sans compter… »

» Le guide hésitait à poursuivre. Le chevalier de Lamothe-Houdancourt lui dit :

« Eh bien ! qu’est-ce qu’il faut craindre en outre ; les gargouilles, malebêtes, loups-garous, tarasques, farfadets ?

— De tout un peu, » dit le Languedocien d’un ton qui ne rassura pas le courageux chevalier.

» Vers le soir, et au milieu d’une immense forêt remplie de torrents, de précipices, et où l’on ne voyait plus vestige de sentier ni de trace humaine, le guide s’arrêta soudainement.

« Tu ne sais plus où nous sommes ? » dit le chevalier.

« Hélas ! monseigneur, le diable s’en est mêlé ; il a troublé mes yeux afin de nous contraindre à l’aller, cette nuit, visiter dans son château ; mais cela ne sera pas, une nuit est bientôt passée, nous bivouaquerons…

— Que chantes-tu ? » repartit mon aïeul ; « Satan aurait-il par ici une maison de plaisance ?

— Sire, la voilà ! » dit le guide en montrant, au milieu d’une clairière, un vaste et sombre édifice dont les tours surpassaient en hauteur les arbres de la forêt ; « cette demeure maudite inhabitée depuis plusieurs siècles, et où, si l’on entre facilement, on ne sort pas de même ! »

» La troupe fit halte ; chacun examina le terrible manoir. C’était d’ailleurs une forte et noble habitation. Pendant qu’on le regardait avec curiosité, deux bûcherons passèrent ; ils reconnurent le guide et le prévinrent qu’un détachement des troupes du fameux et redoutable capitaine Merle, baron de Salavas, battait l’estrade aux environs ; que ces demi-brigands attaquaient amis et ennemis, et qu’ils étaient en embuscade à une lieue de là.

» En même temps que cette mauvaise nouvelle était donnée à mon aïeul, d’épais nuages couvrirent le ciel, les vents sifflèrent impétueusement, et des gouttes de pluie chaudes et larges laissèrent deviner qu’un orage majeur allait éclater. On décida, malgré les rapports du guide, de passer la nuit dans le Château du Diable, où l’on se retrancherait du mieux possible, et où l’on pouvait braver le capitaine Merle. En outre, le guide et les deux bûcherons partiraient sur-le-champ pour aller prévenir la baronne de Najac de l’arrivée de son frère, afin que, de son côté, elle mit sur pied sa gendarmerie pour imposer aux maraudeurs.

» La satisfaction du guide, de n’avoir pas à passer la nuit dans le Château du Diable, fut telle, qu’il en oublia la réputation féroce du capitaine Merle et de ses gens ; il partit, et on se dirigea vers le manoir. Les provisions de bouche ne manquaient pas, la forêt fournirait les aliments, du feu et les matériaux des lits militaires ; on avait des flambeaux de cire jaune, des armes, des munitions de guerre, et quarante militaires bien déterminés se croyaient à l’abri de toute insulte derrière les remparts solides du château.

» On barricada l’entrée du lieu avec des palissades et on se dispersa dans l’intérieur, dont on prit possession. Il n’y avait dans cette enceinte désolée ni créature vivante, ni meubles, à part de gigantesques tables de cuisine et quelques fauteuils tellement massifs qu’on ne les avait pas encore achevé de briser.

» On plaça des sentinelles ; on s’installa dans la grande salle, aux proportions démesurées et que soutenaient deux files de colonnes massives pareilles à celles d’une nef de cathédrale.

» Mon aïeul aimait à vivre seul ; il s’empara d’une chambre voisine, où il y avait quelques chaises, deux fauteuils, et sur des piédestaux plusieurs statues de pierre dure grossièrement sculptées ; elles représentaient des guerriers, la tête couverte d’un casque à la visière abaissée.

» On apporta trois ou quatre bûches énormes qui garnirent la cheminée béante, aux revêtements colossaux, et garnie de chaque côté d’un banc de pierre sur lequel on pouvait s’asseoir pour se chauffer de plus près ; on alluma les flambeaux de cire, et lorsque leur lumière et la flamme du foyer eurent illuminé la salle, mon aïeul jeta machinalement les yeux sur le chambranle démesuré de la cheminée, et là il reconnut son propre écusson. Une telle découverte le jeta dans un étonnement inexprimable. Comment la chose avait-elle lieu ? depuis quelle époque ? et quelle famille languedocienne se rattachait à la sienne par le même blason ? Il aurait payé cher qui lui aurait fourni l’explication de ce fait. Il se promit bien de faire éclaircir ce point par la baronne de Najac, qui certainement devait en avoir connaissance.

» Depuis une heure, le chevalier était établi dans cette chambre, et les coups de tonnerre qui retentissaient et les hurlements des aquilons déchaînés, et le bruit de la pluie et de la grêle qui tombaient à flots pressés sur le toit du château et aux environs, tout le portait à se féliciter d’avoir si à propos rencontré un asile. Ses gens lui apportèrent son souper, c’étaient un morceau de veau et un lièvre rôti, accompagnés d’un flacon d’excellent vin d’Argenteuil. On posa le tout sur une table en vieux chêne que sa lourdeur avait préservée d’une entière destruction, et on se retira, mon aïeul ayant désiré être seul. Il a dit depuis que ce fut par une impulsion involontaire qu’il donna cet ordre ; car, s’il se fût écouté lui-même, il eût plutôt voulu la compagnie de ses écuyers, de son lieutenant et de ses pages.

» Tout son monde l’ayant quitté, il fit le signe de la croix, récita le bénédicité, et à grand’peine, approcha le lourd fauteuil, qui lui servait de siège, de la table où le repas du soir était disposé… Un coup de tonnerre épouvantable retentit dans le château, qui fut rempli du feu vif d’un éclair éblouissant. Le chevalier, malgré son courage, tressaillit et porta la main à la garde de son épée.

» En ce moment, une porte qu’il n’avait pas remarquée s’ouvrit en face de lui ; il y porta un regard interrogateur et vit entrer par cette issue un homme avancé en âge que deux valèts suivaient. Il s’approcha en ôtant son chaperon par forme de civilité, et, venant auprès du feu, tira le second fauteuil, s’assit sans mot dire ; ses serviteurs allèrent prendre place sur l’un dès bancs de pierre que j’ai signalés ; tous trois quittèrent auparavant d’amples manteaux d’où ruisselait l’eau de la pluie.

» Mon aïeul, surpris, examina de l’œil ces étrangers ; le maître lui parut un personnage de haute distinction. Il ne se montrait pas surpris d’avoir trouvé quelqu’un, et celui-ci, de son côté, croyait convenable de ne pas interroger des gens qui, comme lui, étaient là sans doute pour chercher un abri pendant l’orage. Cependant le prudent chevalier songeait avec peine qu’on s’était introduit dans le manoir à l’insu des sentinelles, et dès lors il n’y avait plus de sûreté pour lui.

» Ces idées l’occupaient, mais une fausse honte le retenait ; d’autre part, il ne se souciait pas de manifester si vite une sorte de frayeur, et il voulut attendre ce qui adviendrait avant de donner l’éveil à ses gens. Il portait encore sa cuirasse, avait sa bonne épée pendue à son côté, son casque était là tout proche, et à sa ceinture il y avait en outre une dague et deux pistolets de poche, chef-d’œuvre d’un armurier de Paris.

» Les inconnus se chauffaient et toujours sans mot dire ; le chevalier crut que la politesse exigeait qu’il fit les honneurs du logis en sa qualité de premier occupant ; et, se levant, il s’approcha du vieux monsieur et lui offrit de prendre sa part du souper servi.

« Je remercie très humblement le chevalier de Lamothe-Houdancourt, » repartit le vieillard, « mais je ne peux accepter son invitation ; mes cuisiniers travaillent et avant peu j’espère que l’on songera à mettre le couvert.

— Monsieur, qui me connaissez et envers qui je ne peux jouir du même avantage, vous n’êtes donc pas arrivé de tout à l’heure ?

— Non, chevalier, je suis chez moi et enchanté de vous en faire les honneurs.

— Quoi ! vous êtes chez vous ? » dit mon aïeul en tressaillant, « et on prétend inhabitée cette maison que l’on nomme le Château du Diable.

— Elle est mienne, c’est tout ce que je peux répondre.

— Vous la laissez en pauvre état.

— Oh ! non pas dans toutes ses parties ; j’avoue que celle-ci, que la salle voisine, que les corps-de-logis avoisinant la porte majeure sont un peu abandonnés ; mais si vous voulez me suivre, je vous montrerai des appartements dignes de recevoir mon cousin, le chevalier de Lamothe-Houdancourt.

— Parbleu ! seigneur châtelain, je vous suivrai… »

» Mon aïeul allait ajouter : jusqu’aux enfers, il se retint et dit à la fin de cette phrase :

«… Partout où un chrétien peut aller : d’ailleurs, si je suis ici en famille…

— À quoi ressemble cet écusson ? » dit l’inconnu en touchant d’une main pâle et sèche les armoiries sculptées sur le manteau de la cheminée.

« Au mien, monsieur… ; et sans doute vous avez le droit de vous en parer ?

— Je l’ai reçu de mes pères.

— Et vous le transmettrez à vos descendants ? »

» L’inconnu frissonna, ses lèvres déjà blanches achevèrent de blêmir ; il alluma un peu plus le feu farouche de son regard, et dit :

«… Je ne vous ai pas questionné. »

« Cette réplique amère déplut à mon aïeul ; il garda le silence ; puis, se rappelant que son souper se refroidissait, il renouvela l’invitation de le partager ; mais l’inconnu :

« Conviendrait-il que dans mon château (il appuya sur ces mots) je souffrisse qu’un voyageur fournît à mes besoins ? Je vous le répète, mon cousin, suivez-moi, si la bravoure de nos ancêtres n’est pas morte en vous.

— Morbleu ! » s’écria le chevalier, et cette fois oubliant sa prudence, « je vous suivrai jusqu’aux enfers ! et vous verrez là si je suis de mon sang oui ou non, vous qui prétendez en être. »

» Une joie maligne anima momentaném ment la physionomie froide et mélancolique de l’inconnu : il se leva, ses deux valets le précédèrent, son hôte passa le premier la porte par laquelle il était apparu, et, en ayant franchi le seuil, fit signe au chevalier de le suivre. Celui-ci marcha droit à l’inconnu qui poursuivit son chemin.

» Dès que le chevalier fut entré dans cette pièce, il demeura frappé de la magnificence de son ameublement ; des bougies sans nombre l’éclairaient ; il y avait plusieurs autres salles, des galeries, et chacune variée dans sa décoration et dans son luxe extraordinaires, le tout illuminé et préparé comme pour une fête magnifique. Mon aïeul allait de surprise en surprise.

» Alors l’inconnu, soulevant une portière, lui laissa voir une galerie aux proportions gigantesques ; la voûte, les murs, le plancher étaient d’une couleur rouge ardent : on aurait dit des flammes solides. Là était une table immense et, assise autour, une société nombreuse ; c’étaient de graves châtelains, tous d’âges différents, richement vêtus d’habits de divers temps et de modes variées ; quelques uns portaient, brodé sur leur cotte de mailles ou sur leurs robes, l’écusson de Lamothe-Houdancourt.

» Cette salle resplendissait de l’éclat des pierreries, des colonnes d’or, des écharpes de drap d’argent qui en formaient la décoration ; le tout se détachant, ai-je dit, sur cette couleur flamboyante et formidable du fond ; une odeur désagréable s’en exhalait. Mon aïeul sentit une chaleur extrême lorsqu’il fut arrivé à la porte, et là il s’arrêta.

« Avancez ! » lui cria son guide.

« Non, de par Dieu ! » dit-il, « je ne le ferai. Où suis-je ?

— Que vous importe ? venez ; la chère est exquise ; ces seigneurs sont tous vos parents.

— Je vous le répète, où suis-je ?

— Où vous avez dit que vous me suivriez.

— En enfer ! » s’écria-t-il en reculant d’un pas ; « que mon Seigneur Jésus-Christ et sa très sainte Mère me soient en aide ! »

» Et il fit le signe de notre rédemption. À cet acte pieux, tous ceux qui étaient là répondirent par des huées, des gaberies ; on l’appela nigaud, couard, hypocrite. On se mit à boire et à chanter des chansons obscènes. Le chevalier demeurait immobile en dehors de la porte ; l’inconnu, voyant qu’il se refusait à en franchir le seuil, revint à lui. « Chevalier, » dit-il, « tu perds une belle occasion de t’enrichir ; si tu eusses eu le courage de faire le tour de cette table et de trinquer avec ceux que tu y vois assis, toutes les richesses amoncelées dans ce château t’auraient appartenu. Mais, puisque tu crains de choquer le verre avec tes proches, il ne me reste qu’à te charger d’une commission. Vois-tu cette place vide ? Eh bien ! demain, lorsque tu auras embrassé ta sœur, dis-lui qu’elle prévienne son mari que je l’invite à venir l’occuper d’aujourd’hui en un an ; elle et lui sauront ce que cela veut dire. Quant à toi, retourne dans la chambre où ton souper t’attend ; sers-toi hardiment de la coupe que tu trouveras auprès de ton verre ; emporte-la, je te la donne, elle n’a rien de surnaturel.

» En devisant ainsi, le seigneur châtelain reconduisit mon aïeul jusqu’à la chambre indiquée, en le faisant passer le premier ; puis, un léger bruit s’étant fait entendre, le chevalier se retourna, il ne vit plus de porte, mais une muraille entièrement fermée… Troublé, hors de lui, il s’agenouilla, fit ses prières, puis vint à table, les viandes fumaient. À côté, il y avait une coupe d’agate et d’or, enrichie de gros diamants et de riches pierres précieuses ; sur son pied, elle portait l’écusson émaillé des Houdancourt.

» Le chevalier fit divers signes de croix sur ce vase, lui fit même toucher une relique de la très sainte Épine, qu’il portait toujours sur lui et à laquelle il attribua la protection miraculeuse qui l’avait sauvé pendant cette soirée de tout malencontre ; et, voyant qu’il résistait à ces épreuves, il y versa du vin et but en l’honneur de la très Sainte-Trinité, ce qui consacrait la coupe en la purifiant de tout contact infernal.

» Puis il se mit à manger de grand appétit, s’enveloppa dans son manteau, et malgré la tempête qui ne discontinuait pas, il dormit jusqu’au point du jour ; ses gens alors entrèrent dans sa chambre, il ne leur dit rien des événements de la nuit, leur déroba la vue de la coupe et se prépara à poursuivre son chemin.

» Peu de temps après, le baron, son beau-frère, parut à la tête de ses vassaux ; tous ensemble se dirigèrent vers le château de Ferrais, où ils arrivèrent sans malencontre et où mon aïeul embrassa sa sœur. Tant de temps depuis leur séparation s’était écoulé, ils avaient tant de choses à se dire, que les premières semaines s’écoulèrent rapidement ; mais, parmi tout ce que le chevalier répétait à sa sœur, il ne disait pas un mot de l’injonction qu’il avait reçue dans le Château du Diable, où d’ailleurs ses gens avaient dormi sans qu’aucune apparition troublât leur sommeil ; aussi se moquèrent-ils beaucoup de leur guide.

» Un matin, en se levant, le chevalier trouva, sur la table placée près de son lit, la coupe mystérieuse qu’il avait enfermée au fond d’une armoire ; il appela ses domestiques, demanda qui avait déplacé ce chef-d’œuvre. Chacun jura par ses grands dieux de son innocence. La coupe fut remise sous clef, et le soir, lorsque le chevalier entra pour se coucher, il vit la coupe où le matin il l’avait aperçue.

» Ceci lui inspira de tristes réflexions ; il se rappela ce qui lui fut dit dans le Château du Diable, et il prit la résolution de le répéter à sa sœur, comme on le lui avait enjoint.

» Madame de Najac, en écoutant son frère, se trouva mal ; il eut beaucoup de peine à lui faire reprendre sa connaissance, et quand elle revint à la vie, ce fut pour gémir et sangloter. Il en demanda le motif.

« Hélas ! » lui répondit-elle, « depuis quatre cents ans environ et en récompense des services qu’un baron de Najac rendit à la très sainte Église, il obtint la faveur étendue à sa descendance, dans la branche aînée de la maison, d’être averti un an à l’avance du jour de sa mort, qui a lieu d’une façon extraordinaire. Mon mari, à qui je n’ai donné que des filles, espérait ne pas être soumis à cette funeste loi, puisque, dans lui, finit cette branche aînée. Comment oser lui apprendre qu’il touche de si près à la mort !…

» Cependant on ne pouvait laisser ignorer au baron que sa sentence funeste était portée. Sa femme pria son frère de l’en instruire ; le baron écouta presque tranquillement cet arrêt, et dit ensuite :

« Je ne pensais pas devoir être soumis à la loi commune Dieu le veut, soit ! »

» Il se tut, rêva et se promena.

» L’année s’écoula, le chevalier de Lamothe-Houdancoürt ne put refuser à sa sœur de la passer avec elle ; la curiosité peut-être entrait pour quelque chose dans son accession. Plusieurs fois, en partant du château de Ferrais, on s’était dirigé vers celui situé dans la chaine des montagnes Noires, et connu sous le nom de Château du Diable ; on y était entré, on y avait passé la nuit, et aucune autre apparition ne confirmait la première. Le lieu abandonné ne recélait que parfois des bêtes fauves ou des baudets, mais point de créatures humaines ou ayant eu vie.

» La veille du jour fatal, le baron de Najac dit au chevalier :

« Savez-vous quelle est mon envie ? Ce serait d’aller demain coucher au Château du Diable.

— L’affreuse idée !

— Pourquoi ? Ne vaut-il pas mieux, si cela arrive, que je meure là qu’ailleurs ? »

» Mon aïeul combattit cette fantaisie et sa sœur aussi ; ce fut en vain, il fallut céder. On se mit en voyage ; une multitude de pages, d’écuyers, de valets, de soldats, d’amis, de parents même, grossirent le cortège. Monseigneur l’évêque de Carcassonne (c’était alors le très révérend père en Dieu Annibal de Rucellai, Florentin et allié à la reine-mère) voulut être de la partie ; il y conduisit plusieurs ecclésiastiques, et notamment les abbés de Caunes et de Montolieu.

» Jamais le Château du Diable n’avait reçu si nombreuse et si belle compagnie ; on en décora à la hâte plusieurs salles, car on ne put retrouver celles parcourues par le chevalier ; on mit partout des sentinelles, on multiplia les sauvegardes et les précautions. M. de Najac ne restait pas seul un moment et aucune arme à feu n’était chargée.

» Comme on sortait de dîner et qu’on se préparait à attendre le souper, l’abbé de Montolieu demanda au baron de Najac s’il s’était confessé.

« À quoi bon ? » dit celui-ci en pâlissant.

« Vous êtes sous la main de Dieu.

— Nous y sommes tous. »

» On se récria sur la sévérité de M. l’abbé de Montolieu, sur ce qü’il attachait de l’importance à une illusion diabolique, enfin sur ce qu’il ôtait la confiance à la compagnie ; il ne s’ébranla point dans sa manière de voir, et toucha si bien le baron, qu’il le décida à faire à ce digne abbé sa confession. Tous les deux se rendirent dans la chapelle du château, mieux conservée que le reste de l’édifice ; les amis y pénétrèrent en même temps ; on pria Dieu, on attendit avec anxiété que le baron eût terminé son œuvre pieuse. Monseigneur l’évêque de Carcassonne admirait un Christ gothique de la plus belle expression, lorsque l’abbé de Montolieu, ayant donné l’absolution à son pénitent, se leva et fit quelques pas pour venir vers le prélat… Dans ce moment, on entendit un bruit très léger, un peu de poussière, s’éleva en forme de nuage, on regarda… : le baron de Najac avait disparu…, un abîme venait de s’ouvrir à la place où il s’était agenouillé ! Plusieurs pierres tombèrent… ; on se recula, des hommes plus hardis se rapprochèrent du gouffre ; il y avait un escalier ; on alluma des torches, on descendit ; le caveau qu’on vit d’abord était vaste, il communiquait avec d’autres souterrains ; on les parcourut tous ; on sonda le sol, les murailles, les voûtes ; on démolit une grande portion de l’édifice ; on prolongea vainement les recherches, aucune trace que des êtres animés eussent précédé naguère les examinateurs ; des maçons, des mécaniciens ne furent pas plus heureux la trace de l’infortuné baron de Najac fut à jamais perdue !

» Un fait aussi surprenant, ayant eu lieu en présence de tant de personnes de rang différent, causa une terreur inexprimable. M. le duc de Montmorency, gouverneur de la province, fit compléter la démolition du Château du Diable. Cela ne servit à rien ; on découvrit, il est vrai, un couloir creusé dans le roc et qui avait une issue sur le flanc d’un rocher de la montagne Noire, au fond d’une grotte ; mais il n’y eut pas moyen de rattacher ceci à la disparition miraculeuse du mari de mademoiselle de Lamothe-Houdancourt.

» Mon aïeul ramena sa sœur dans le château natal et déposa dans nos archives le procès-verbal de ce grand événement. C’est de là que j’en ai tiré cette effrayante et peut-être trop longue histoire.

« Oh ! non, pas pour moi, » m’écriai-je, lorsque le comte de Lamothe eut achevé.

« Oh ! Monsieur, quelle anecdote ! La croyez ? vous vraie ? me la garantissez-vous ?

— Je garantis qu’elle est écrite de la main de maître Gaillard Roger, notaire établi à Castelnaudary, de 1545 à 1584, et assisté de son confrère demeurant à Saint-Denis, maître Charles-François Poncarmand, vivant de 1559 à 1603, qu’elle est signée par l’évêque de Carcassonne, les abbés de Montolieu et de Caunes, par MM. de Najac, du Pujol, de Voisin, de Chalabre, de Pugaux, de Rieux, du Pujol, sages du temps, et de nombre d’autres que ma mémoire oublie, sans compter mon aïeul, et une note très étendue que celui-ci a tracée de son écriture menue sur une grande feuille de parchemin. Voilà, mademoiselle et chère amie, tout ce que je peux affirmer.

— Il y a tant de faits incontestés qui n’ont pas pour base des fondements pareils à ceux-là, » dit M. de Fontenelle, « que si de pareils prodiges pouvaient être admis, celui-là serait en première ligne.

— Vous doutez de tout ! » dis-je avec impatience.

« Du moins, je ne nie pas ; le doute n’ôte à nul son droit, il n’est ni désobligeant ni sot ; il laisse en demeure de faire les preuves.

— Je vais avoir cette nuit une frayeur affreuse.

— Non, » dit monsieur de ***, « vous reverrez plutôt de somptueux appartements et de riches coupes.

— Ou’est devenu le cadeau fait par le diable à votre aïeul ?

— Le maréchal de Lamothe-Houdancourt en fit présent à son tour au cardinal de Richelieu, ce qui ne le sauva pas de la Bastille.

— Lorsque le cardinal prit cette mesure, il aurait dû restituer le bijou.

— Oh ! » dit M. de Fontenelle, » il aurait eu tort, ce qui est bon à prendre est…

— Bon à rendre, » ajoutai-je, « c’est corroborer ce que j’avançais. »

» Fontenelle alors avec son sourire fin :

« Vous ne m’avez pas laissé achever ma phrase.

— Vous disiez que ce qui est bon à prendre est…

— Bon à garder, » dit froidement l’homme d’esprit et de haute réflexion.

» Nous nous mîmes tous à rire ; le renversement du proverbe lui procurait une forme piquante, et nous trouvâmes que c’était d’ailleurs beaucoup plus conforme à la réalité. Depuis, Beaumarchais à qui je fis part de ce badinage ingénieux de M. de Fontenelle, s’en est servi dans la comédie du Mariage de Figaro ou la Folle Journée, pièce qu’il m’a lue, à laquelle il s’obstine à travailler, et en vain, car jamais la représentation n’en sera permise.


Les Apparitions d’un château.


Le baron de Ferdonna, vivant en l’an de grâce 947, avait deux fils sur lesquels reposait toute sa tendresse ; il avait le projet, les chérissant également, de ne point mettre de différence dans les portions de son héritage, qui devaient leur revenir ; et, durant toute sa vie, il les entretint dans cette idée ; mais ce qui eût dû établir la concorde entre les frères fut le moyen dont l’enfer se servit pour les rendre ennemis. Astolphe, l’aîné, ne pouvait songer qu’avec impatience à tout ce que lui enlèverait la résolution de son père.

« Je suis l’aîné, » disait-il, « et à ce titre, je devrais être son seul héritier, un modeste apanage est tout ce qui conviendrait à Jules, mon frère, et cependant cet audacieux sera aussi puissant que moi. »

Les pensées odieuses fermentaient sans relâche dans son ame, et de vils flatteurs venaient encore l’exaspérer davantage. On le trouvait accessible à de bas sentiments, et les démons, sans cesse à l’affût pour enlever au ciel les ames de ceux qui vivent dans cette vallée de deuil, ne négligèrent pas une occasion si favorable de s’en donner une de plus.

De toutes parts, Astolphe trouvait des gens disposés à le servir dans ses haines ; un d’eux surtout se distinguait par son acharnement. Bramante, c’était son nom, se disait venu de la Germanie pour se soustraire aux suites d’un meurtre qu’il avait commis. Poussé par la jalousie, il n’avait pas craint de frapper un Allemand, son rival, et la famille du mort avait juré sa perte. Bramante n’avait pas jugé convenable de s’exposer à son ressentiment, et, par une prompte fuite, il s’était dérobé à une implacable vengeance.

La conformité de leurs goûts dépravés l’avait bientôt mis en rapport avec Astolphe ; ils avaient tous les deux le même penchant pour la débauche, la même férocité dans les plaisirs, la même avidité pour la fortune. Celle de Bramante pourtant paraissait mense ; elle eût dû satisfaire ses désirs ; mais plus il possédait ; plus il se montrait insatiable de richesses.

Constamment avec Astolphe, il lui soufflait une haine cruelle contre Jules ; son frère, que ce Germain ne pouvait souffrir ; il faisait observer au fils aîné du baron de Ferdonna combien la conduite de Jules, si fort dissemblable de la sienne, devait refroidir à son égard l’amitié de leur père commun. « Tu crains, » lui disait-il, « que Jules ne soit admis à partager également avec toi les domaines de ton père ; eh bien ! moi, qui vois plus loin encore, je ne doute pas qu’il te défasse entièrement de tes droits ; regarde la conduite de cet hypocrite, admire avec quel art il affecte de cacher ses égarements, on le croit pourvu d’une sagesse supérieure à son âge ; ton père te l’oppose sans cesse, et de cette opinion à la résolution d’en faire son seul héritier la distance est courte ; elle sera promptement franchie.

— Ah ! si je le croyais, » disait Astolphe, « ce frère, si heureux à mes dépens, cesserait bientôt de me tourmenter ; mais, Bramante la chose ne peut être, le baron me chérit aussi, sa préférence pour Jules n’en est pas une ; car, dès notre plus bas âge, il se décida à faire un jour ce partage qui me déplaît tant.

— Soit, » reprenait Bramante, « tu le crois, c’est à merveille ; mais un jour tu te rappelleras que je t’avais prévenu à l’avance, et que tu ne voulus pas voir ce qui frappait mes regards. »

Ces atroces insinüations ne laissaient pas que de germer dans le cœur d’Astolphe, et plus il avançait en âge, plus son frète lui devenait odieux ; Jules, de son côté, était loin de soupçonner une pareille jalousie ; et meilleur qu’Astolphe, il le chérissait tendrement. Leur père vint à mourir sur ces entrefaites, et, comme il l’avait annoncé, sa fortune se trouva divisée en deux parts) chacun de ses fils put recueillir la sienne.

Parmi les domaines qui tombèrent dans le lot de Jules était le château de Ferdonna, objet particulier de l’envie d’Astolphe, qui, de tous les temps, avait désiré d’en obtenir la propriété ; furieux de se voir déçu dans son espérance, il s’éloigna de son frère, décidé à ne plus le revoir, et se retira dans la portion des biens paternels qui lui revenait.

Là sa conduite, chaque jour, devint plus répréhensible. Bramante ne le quittait pas, il était sans trêve auprès de lui, le poussant à mal faire, ainsi qu’aurait agi un esprit infernal ; il ne se passait pas de semaine sans que des plaintes fussent portées au ciel par quelque individu contre Astolphe ; il ne craignait pas de dépouiller les monastères des biens que les fidèles leur avaient donnés ; il outrageait, par ses propos, les saints ecclésiastiques ; il poursuivait les jeunes filles dans les campagnes, excédait ses vassaux, les opprimait de toutes manières ; aussi un pieux abbé d’un couvent de Sarzanne ne craignait pas de dire que, « tôt ou tard, une excommunication majeure, lancée contre le baron Astolplie, laisserait au démon la liberté de se saisir d’une ame que l’église lui abandonnait. »

Ce propos ne tarda pas à être vérifié ; mais il fallut qu’il fut suivi d’un grand crime, et nous allons le raconter, afin que le chrétien, en admirant la profondeur des jugements de Dieu, redoute également de les voir peser sur sa tête.

Dans la ville de Lérici vivait une noble dame ; mais, privée de la fortune dont ses ancêtres avaient joui, il ne lui restait plus de sa splendeur passée que de faibles débris ; elle les soignait pour en faire l’héritage de sa fille unique, de la jeune et belle Rosamaure, proclamée d’un commun accord la fleur ou la perle de la contrée.

Rosamaure, dès ses plus jeunes ans, était célèbre par les rares qualités, par les charmes sans pareils répandus sur toute sa personne, par le parfait assemblage de toutes les vertus, de toutes les grâces, de tous les mérites ; elle ne sortait de sa modeste demeure que pour aller, suivie de sa mère pénitente, aux célébrations des sacrés mystères : là, par sa haute piété, elle se faisait remarquer encore ; et lorsqu’elle se prosternait avec ferveur au pied des autels, on eût cru voir un ange priant devant le trône du Créateur.

Une foule de soupirants ne tardèrent pas à environner cette jeune merveille ; chacun cherchait à sa manière à lui faire connaître son amour ; mais la pudique Rosamaure ne s’en apercevait pas. Presque toujours retirée chez elle, ne sortant qu’enveloppée d’un voile qu’elle ne relevait qu’à l’instant de l’adoration de l’hostie, elle restait étrangère aux débats dont elle était l’objet, et Dieu seul régnait dans son ame, où jamais pensée mondaine ne s’introduisit ; tous ses plaisirs étaient de cultiver des fleurs dans le petit jardin de sa maison et de soigner sa longue chevelure brune, qui n’était pas le moindre de ses ornements.

Il, e se pouvait faire que le baron Astolphe n’entendit point parler de cette beauté incomparable ; son digne ami, l’Allemand Bramante, était sans cesse en quête pour lui chercher des distractions coupables ; il fut le premier à l’enfretenir de Rosamaure et à lui faire naître la curiosité d’admirer de près cette merveille.

Astolphe descendit à Lérici un jour de fête solennelle ; et là, sans respect pour le vénérable ministère que le prêtre accomplissait, il ne craignit pas de tourner le dos à l’autel, afin de pouvoir tout à son aise examiner Rosamaure, tandis que son voile était levé. Astolphe était loin de se figurer une créature aussi accomplie, et la vue de ses attraits, tant rehaussée par la modestie de la jeune signora, le jeta dans un délire extrême et le porta à s’abandonner aux plus étranges extrémités pour la posséder.

Mais dans le cœur corrompu du baron l’amour vertueux ne pouvait trouver sa place. Astolphe croyait aimer, et le monstre ne faisait que désirer. Il ne lui entra pas dans l’idée de rechercher la main de Rosamaure en s’unissant à elle de son consentement. Non, il ne fallait au méchant signor qu’outrager l’innocence en lui ravissant son plus précieux trésor.

« Je veux qu’elle soit à moi, » dit-il à Bramante, en proférant un blasphème épouvantable et plus tôt elle m’appartiendra, plus tôt je serai satisfait ; mais comment parvenir à l’arracher à sa mère, qui veille avec tant de soin sur ce précieux dépôt ?

— La chose me semble facile, » répondit le mécréant conseiller, « où la ruse est inutile, c’est en employant la force qu’il faut agir. Enlève Rosamaure, conduis-la dans ton château, et là tu pourras en abuser tout à ton aise ?

Àstolphe ne demandait pas mieux que de suivre ce détestable avis ; mais il redoutait la vengeance du peuple de Lérici, accoutumé à regarder cette charmante fille comme le plus bel ornement de la cité ; il craignait également les adorateurs nombreux de Rosamaure qui, unis avec les Lériciens, pourraient venir, son complot étant découvert, l’attaquer dans son château et le punir de son action criminelle. Il lui fallait donc, pour éviter le péril, conduire la malheureuse victime dans un lieu d’où il lui fût impossible de s’échapper et qu’on ne pût pas soupçonner.

Comme il cherchait à la rencontrer, il se rappela que, sous le château de Ferdonna, devenu l’apanage de son frère Jules, il existait de vastes et ténébreux souterrains, communiquant d’un côté dans la chambre de l’intérieur du manoir, et de l’autre dans une grotte de la montagne, à une très médiocre distance de Lérici ; il crut facile de s’y introduire, car il connaissait les secrets détours qui y conduisaient, et il se décida pour ce lieu, comme étant le plus favorable à l’exécution de ses desseins.

Avant, cependant, de ravir Rosamaure, il voulut aller visiter ces sombres cavernes, afin d’en retrouver les passages, et de voir par lui-même l’endroit le plus favorable à retenir et à cacher la jeune fille pendant quelque temps. Bramante l’y suivit, les souterrains furent par eux parcourus, ils en sondèrent toute l’étendue, jusqu’à la trappe par où l’on descendait au château. Une salle leur parut convenablement disposée pour être le théâtre du crime, et dès lors ils préparèrent tout pour enlever Rosamaure et l’entraîner dans ce lieu.

Deux brigands qui, durant toute leur vie, avaient outragé la Providence promirent à Astolphe de lui livrer avant peu la jeune fille, pour prix d’une forte somme dont, par avance, on leur abandonna la moitié ; ils devaient pénétrer dans la demeure de la mère de Rosamaure, pendant une nuit où la tempête troublerait le calme de la nature et empêcherait les cris de l’offensée de parvenir à l’oreille de ses concitoyens.

On attendit quelques jours avant de trouver le moment favorable ; enfin un vent du Libeccio impétueux souffla, les vagues du golfe, violemment agitées, venaient battre les murs de Lérici, et des coups de tonnerre répétés à l’infini par les échos des montagnes voisines s’unirent aux rugissements de l’orage, et nul bruit humain n’eut pu s’élever au dessus de ces grandes clameurs de la nature.

Les deux bandits ne manquèrent pas de profiter de cette nuit tumultueuse, si favorable à leurs projets ; ils informèrent Astolphe qu’ils allaient essayer de s’introduire par surprise dans la maison de Rosamaure, et l’engagèrent à aller les attendre au souterrain où la jeune fille devait être conduite. Astolphe eut garde d’y manquer, il y courut plein d’impatience et de coupables désirs. Son vil compagnon ne l’abandonna pas ; il cherchait, par ses discours, à augmenter son délire, à lui enlever toute idée de vertu et d’honnêteté.

Les misérables brigands arrivèrent devant la porte de la maison de Rosamaure ; ils avaient remarqué une petite muraille qu’on pouvait franchir ; ils s’introduisirent par là dans une cour intérieure, et après crochetèrent un contrevent qui leur donna l’entrée de la maison. La mère de la jeune beauté, celle-ci, une servante étaient les seuls habitantes du logis ; on les surprit pendant leur premier sommeil. La vieille dame et sa servante furent attachées au pied de leur lit, et Rosamaure étroitement liée, s’étant évanouie dans les bras de ses ravisseurs, leur facilita les moyens de l’entraîner hors de la ville.

On devait croire que nul obstacle ne contrarierait une pareille entreprise. L’orage continuait toujours son fracas ; les habitants de Lérici, renfermés dans leurs manoirs, n’avaient aucune envie de les quitter pour aller courir les rues ; aussi nul individu ne se présenta ; mais plus les chances étaient propices aux méchants, moins il fallait croire que les anges chargés de veiller à la conservation de Rosamaure se laisseraient vaincre en ce moment. Ce n’étaient pas leurs yeux que pouvaient tromper les profondes ténèbres, et leurs oreilles distinguaient facilement les cris des malheureux à travers les rugissements de la tempête ; ils semblaient sommeiller et par la main ils conduisaient un vengeur à la malheureuse Rosamaure.

Cette même nuit, le baron Jules, qui habitait le château de Ferdonna, avait voulu y revenir de Sarzanne, malgré le temps horrible qu’il faisait. Monté sur un cheval accoutumé à gravir les montagnes des Apennins, accompagné de quatre valets armés, il revenait, vers sa demeure, bravant les fureurs du Libeccio et les éclats de la foudre. Il était déjà au commencement du chemin tournant, par lequel on montait au château, lorsqu’il aperçut devant lui, à la lueur d’un éclair, deux hommes de mauvaise mine qui portaient dans leurs bras une personne évanouie. Les brigands auraient bien voulu l’éviter ; mais le bruit de l’ouragan était si considérable, qu’ils n’avaient pas entendu les pas des chevaux.

« Où donc allez-vous sur mes terres, paysans étrangers, » leur cria le baron, « à cette heure reculée, et pendant cette, nuit dangereuse ?

Cette simple interrogation les troubla ; un coup de vent, à l’instant où ils allaient répondre, souleva le manteau qu’ils avaient jeté sur Rosamaure, et un nouvel éclair montra la figure de cette merveilleuse beauté.

« Ah ! » s’écria un des suivants de Jules, « c’est la vierge de Lérici, que les coquins enlèvent (car on donnait ce nom à la jeune beauté). « Il dit, et sans attendre l’ordre de son maître, il court sur les bandits, suivi de ses camarades et du signor lui-même. Les bandits, pris au dépourvu, voulurent se défendre ; mais le combat ne dura pas longtemps ; plusieurs coups les jetèrent sans vie sur le rocher, et, après leur chute, on s’aperçut que la belle Rosamaure non seulement avait perdu l’usage de ses sens, mais était encore accablée par un bâillon qu’on avait placé dans sa bouche pour l’empêcher de pousser des cris si, par hasard, elle était revenue à elle. On se hâta de l’en délivrer, et alors moins oppressée, elle commença à ouvrir ses beaux yeux. Jules ne connaissait point Rosamaure ; il la voyait pour la première fois, et tant de charmes ne manquèrent pas de produire leur effet ordinaire.

Le baron, voyant l’état de faiblesse de cette jeune fille, ne voulut pas confier à d’autres le soin de la porter au château, ou il préféra se rendre plutôt que d’aller dans la ville dont il était d’ailleurs assez éloigné ; remontant donc sur son cheval, il en pressa la course, et enfin arriva bientôt, avec son doux fardeau, dans l’intérieur de Ferdonna, et là tous les soins furent prodigués à Rosamaure.

Elle revint peu à peu à elle ; et, dès que ses forces se furent rétablies, elle chercha à se jeter au bas du lit dans lequel on l’avait placée, pour implorer la pitié du signor Jules, le conjurant, par les saints anges, de la rendre à sa malheureuse mère.

« Je vois, belle signora, » lui dit Jules, ce que votre erreur m’outrage sans assurément le vouloir. Non, je ne suis pas l’auteur de vos chagrins, et vous me devez votre délivrance. Je vous ai ravie aux monstres qui vous entraînaient ; ils ont payé de leur vie l’infame complot qu’ils avaient formé, et vous êtes dans le château de Ferdonna, dont je suis le propriétaire, maîtresse absolue de vos actions ; car dorénavant je me ferai gloire de me compter au nombre de vos plus zélés serviteurs. »

Ces paroles, auxquelles Rosamaure était loin de s’attendre, la firent subitement passer d’un désespoir extrême à un parfait contentement. La noble figure du signor, la douceur de sa voix, la fierté de ses regards parlaient en sa faveur ; et la jeune fille, croyant n’éprouver que des sentiments de reconnaissance, laissa l’amour s’introduire furtivement dans son cœur.

Cependant, troublée encore de l’évènenement affreux dont elle était la victime, peut-être un soupçon injurieux s’élevait en elle, lorsqu’elle fut entièrement rassurée sur la sincérité du beau chevalier par l’entrée, dans sa chambre, du chapelain de Ferdonna, vieillard respectable, et que Rosamaure avait souvent aperçu à Lérici, dans les fêtes principales de l’année. Plus libre, alors, de s’abandonner à la joie, elle n’éprouva qu’un seul déplaisir, celui du chagrin que devait ressentir sa mère.

À peine en eut-elle dit quelques mots, que soudain Jules se hâta de faire partir un écuyer (le jour venant de se lever) pour aller à Lérici porter des consolations à cette dame respectable ; il ne voulut pas souffrir que Rosamaure s’éloignât ; la tempête n’était pas achevée et le Libeccio soufflait avec violence.

Combien fut grande la joie que la mère de Rosamaure éprouva ! Elle avait cru perdre sans retour sa fille, et des voisins, en sortant le matin de très bonne heure, ayant vu la porte de cette signora ouverte, étaient entrés, et, à leur grande surprise, l’avaient trouvée attachée, ainsi que sa servante, et poussant de pitoyables cris : ils s’empressèrent de les délivrer, puis, se répandant dans les rues, ils proclamèrent l’enlèvement de la vierge de Lérici ; et à la nouvelle de cet attentat, toute la jeunesse de cette ville prit les armes.

On allait parcourir la campagne voisine, bien certain qu’on n’avait pas emmené Rosamaure par mer, lorsque la venue de l’écuyer du baron de Ferdonna dissipa ces inquiétudes. Il raconta ce qui s’était passé ; on s’empressa de se rendre au lieu où les bandits avaient été immolés, et on les y trouva sans vie, ce qui ne permit point de savoir quel motif les avait poussés à commettre cette action détestable.

La signora, touchée de ces marques d’affection, en remercia vivement ses compatriotes ; mais pressée de revoir sa fille, elle se hâta de partir pour aller la rejoindre dans le château de Ferdonna.

Depuis le premier moment où Rosarnaure avait frappé les regards du baron Jules, ce seigneur n’était plus tranquille ; l’amour était descendu dans son cœur avec toutes ses flammes, avec toute sa tendresse, et la belle fille lui paraissait nécessaire au complément de sa félicité.

Sous prétexte de lui donner le temps de se remettre de sa terreur, il l’engagea à prolonger son séjour dans Ferdonna, lui laissant redouter une nouvelle tentative de la part du malheureux qui avait dirigé son enlèvement. Rosamaure et sa mère étaient bien faciles à épouvanter sur ce point, et la jeune personne, sans se l’avouer à elle-même, ne semblait pas fâchée d’une résolution qui la retenait auprès du noble signor.

Cependant, au bout de plusieurs jours, il fallut bien songer à la retraite, et l’heure du départ fut arrêtée à l’aurore suivante. Jules en éprouva la plus vive douleur ; mais l’amour qui l’agitait ne voulut pas rester tranquille dans son ame ; il lui parlait des plaisirs de l’hymen, et le décida de proposer à la belle Rosamaure et sa main et son cœur.

Lorsque ce dessein fut arrêté, Jules alla trouver le pieux chapelain de Ferdonna, son précepteur dans sa jeunesse et maintenant son ami… « Père, » lui dit-il, « voilà que le départ prochain de la signora Rosamaure me rend déjà le plus infortuné des hommes ; je sens qu’après l’avoir connue il me sera impossible de l’oublier, elle est élevée dans la crainte de Dieu ; ses mérites en tout genre se montrent assez ; elle est de noble naissance, mais elle manque de fortune. Que peut me faire ce dernier article ? n’en ai-je pas assez pour nous deux ? Que me conseillez-vous ? Croyez-vous que je puisse jamais prendre une épouse qui sache mieux répandre les bénédictions du ciel sur ma maison ?

— Mon fils, » répliqua le chapelain, « déjà plus d’une fois j’ai songé au bonheur que goûterait l’époux de cette pieuse fille, aussi je n’aurai garde de vous détourner de votre projet. Elle est pauvre ; dites-vous, ne croyez pas une erreur pareille ; on a plus que la richesse quand on apporte en mariage tant de vertus et de si précieuses qualités.

— Eh bien ! » reprit Jules, « puisque vous ne m’êtes pas contraire, vous ne me refuserez pas à me servir. Allez trouver la vieille signora, faites-lui connaître ma pensée, et dites-lui que je n’ai eu garde de parler à sa fille avant d’avoir obtenu son consentement. »

Le chapelain, charmé d’une résolution aussi sage, partit sur-le-champ pour aller trouver la mère de Rosamaure dans la chambre qu’elle occupait ; il s’acquitta de sa mission. On doit croire que la signora ne fit pas de grandes difficultés pour donner un pareil époux à sa fille ; et Rosamaure, en apprenant qu’il l’avait demandée, laissa dans sa confusion virginale éclater sa modeste joie.

Les diverses parties étaient d’accord ; Jules, impatient de conclure son bonheur, voulut que la même journée où les signora devaient les quitter fût aussi celui où Rosamaure s’unirait à lui par des liens indissolubles ; vainement la pudique fille, demanda plus de temps pour se recueillir, ses instances furent vaines ; il lui fallut céder au plus doux empressement. Le vieux chapelain bénit lui-même cette union et souhaita toutes sortes de prospérités aux deux époux. Certes, mieux que personne, ils étaient en droit d’en jouir.

Une si prospère journée s’écoula dans les transports de l’allégresse. Tous les vassaux de Jules, les principaux habitants de Lérici furent appelés à prendre part à la fête ; partout la joie se montrait ; on enviait la félicité du noble époux ; les femmes mêmes convenaient que Rosamaure, par ses vertus, était digne de la haute fortune a laquelle elle était parvenue.

Cependant la soirée s’avancait, la mère de la jeune épouse l’appela pour la conduire dans la chambre nuptiale ; deux femmes l’attendaient pour la déshabiller, mais elle ne voulut pas que personne prît cette peine. Tremblante d’amour et de pudeur, elle engagea sa mère à la quitter un instant, là suppliant de retarder quelque peu la venue de son bien-aimé.

Demeurée seule, elle peigna ses beaux cheveux, puis s’agenouillant sur le plancher, elle implora pour elle et pour le baron Jules la protection du ciel.

Le jeune signor, pendant un peu de temps, respecta la solitude de Rosamaure ; mais, comme elle se prolongeait, sa patience fut à son terme ; il n’hésita plus à entrer dans la chambre où l’appelaient l’amour et les désirs. Il poussé la porte et voit son épouse étendue sur le carreau, baignée dans son sang et percée de cinq à six coups de poignard. Ses yeux ne contemplèrent pas longtemps ce funeste spectacle ; ils se fermèrent ; et, poussant un cri d’horreur, il tomba inanimé sur le cadavre de l’infortunée Rosamaure.

À cet accent lamentable, on accourut, et Dieu seul peut apprécier la grandeur de la tristesse générale. On voulut essayer de rappeler les deux époux à la vie. Hélas ! tous les deux étaient allés achever leur union dans le ciel. On prétend que tout à coup une lumière éclatante remplit la chambre ; que des concerts aériens se firent entendre ; et un moine d’un couvent voisin, qui mourut depuis en odeur de sainteté, assura par serment avoir vu cette nuit même, se trouvant en prière sur une montagne assez proche, les ames de Jules et de Rosamaure s’élever dans le ciel brillantés de splendeur et accompagnées d’un cortège nombreux d’esprits célestes.

En cherchant par où les meurtriers avaient pu s’introduire, on découvrit la trappe fatale qui les avait conduits dans le château. On prit des torches pour les poursuivre, on parcourut les profondeurs des souterrains, mais sans découvrir l’issue qui donnait sur la campagne, à la première recherche. Le chapelain la connaissait ; il ne jugea pas prudent de la montrer à une si grande multitude.

Par la mort du baron Jules, sans postérité, sa fortune passait tout entière à son frère Astolphe. On lui dépêcha un courrier ; mais nulle part n’était Astolphe ; ses gens ignoraient le lieu vers lequel il avait porté ses pas. Durant quinze jours, on demeura dans cette incertitude ; enfin, vers le seizième, un pâtre, conduisant son troupeau de chèvres dans la montagne, aperçut un cadavre, vêtu de riches habits, dans le fond d’un précipice : il en parla, on se transporta à l’endroit par lui indiqué, et l’on reconnut les restes du baron Astolphe, horriblement défiguré, tout meurtri, et la tête tordue, ce qui faisait frémir les spectateurs.

Un bruit accusateur s’éleva soudain parmi la foule ; on ne douta pas que ce jeune homme vicieux ne fût tombé victime de la malice des esprits infernaux. La chose, néanmoins, n’eût pas été prouvée sans une révélation qui instruisit le saint religieux, dont nous avons déjà parlé, de tous les détails de la vérité, et nous allons les faire connaître.

Astolphe, suivi de son ami Bramante, attendait dans les souterrains de Ferdonna le moment où sa proie lui serait amenée ; enivré d’un féroce amour, il comptait les heures ; les minutes ; cent fois sa vivacité ramena vers l’embouchure de la caverne, mais ses agents ne paraissaient pas ; l’attente était affreuse pour une ame aussi emportée. Enfin le jour brillant sans qu’on arrivât lui donna la pénible certitude que le coup avait dû manquer, et, sans vouloir plus écouter les représentations de Bramante, il voulut lui-même aller à Lérici pour essayer de découvrir ce qui s’était passé.

Il ne lui fut pas nécessaire de courir si loin ; car, en traversant le chemin, il reconnut les cadavres des deux brigands ; et dès lors devina qu’on était parvenu à leur enlever leur victime. Furieux d’un tel événement, redoutant que les bandits ne l’eussent accusé avant de mourir, il ne songea plus à pousser sa route jusqu’à Lérici ; et tournant du côté de son château le plus voisin, il alla y attendre ce qui pouvait sulter de cette entreprise si téméraire, et qui avait complètement échoué.

Mais ses craintes étaient vaines, nul ne l’accusait ; car on ne pouvait même le soupçonner. Il ne tarda pas à voir que ses émissaires, en perdant la vie, avaient emporté son secret.

Bramante l’avait quitté, voulant, lui avait-il dit, aller s’informer en personne si Rosamaure était encore tranquille à Lérici. Peu de jours après il revint : « Je sais tout, » dit-il au baron Astolphe en l’abordant ; « votre belle vous a été ravie, tandis que nos deux hommes vous la conduisaient fidèlement ; et savez-vous quel est celui qui vous a privé du bonheur de posséder une si charmante fille ? c’est le même dont déjà vous avez tant à vous plaindre.

— Je n’ai pas besoin » s’écria Astolphe, « d’en apprendre davantage ; ma haine en redoublant dans mon cœur vient de me le nommer : c’est mon frère Jules.

— Oui, c’est lui qui s’enrichit de tout ce qui est à votre convenance ; il a rencontré les brigands sur son chemin, il les a immolés, a pris Rosamaure avec lui, l’a conduite tout éplorée dans son château de Ferdonna ; et pour l’y retenir de manière à ce qu’elle ne vous soit jamais ravie, il l’épouse demain matin ; et dès lors il se flatte de jouir près d’elle du bonheur que vous n’avez fait qu’entrevoir.

— Oh ! non, » dit Astolphe en laissant errer sur ses lèvres pâles un atroce sourire, « oh ! non ; le bonheur qu’il espère n’est pas encore si certain ; il peut épouser Rosamaure, mais il ne la possédera jamais.

— Vous voudriez ?…

— Va, Bramante, laisse-moi faire ; si tu m’aimes, tu ne m’abandonneras point, et je me charge alors de te procurer la vue d’un spectacle auquel on n’est pas accoutumé dans la Germanie. »

En disant ces mots, Astolphe posa la main sur son poignard, et ses yeux prirent tout à coup une expression plus féroce. Bramante ne répliqua que ces mots : « Fais ce que tu souhaites, et sois sûr que je ne te quitterai jamais. » Il dit, et regarda Astolphe avec un regard tellement étrange, que le baron en tressaillit malgré lui.

Ces deux monstres se rendirent pendant la nuit dans les souterrains de Ferdonna par l’issue qui leur était connue ; là ils attendirent patiemment que les fêtes de la noce touchassent à leur fin. Alors ils se rapprochèrent de l’escalier par où l’on pouvait parvenir à la trappe, jugeant le moment favorable, et que les nouveaux époux devaient être dans le lit nuptial.

« Il est temps, » dit Bramante d’une voix sépulcrale ; en même temps, et pour la première fois, il embrasse le baron que, durant toute la journée, il avait entretenu de tous les détails qui pouvaient augmenter sa fureur.

L’embrassement de Bramante produisit un effet extraordinaire sur Astolphe ; ses yeux furent éblouis, la rage inonda son cœur : ce n’était plus un homme, c’était un démon déchaîné. Il soulève la trappe, pénètre dans la chambre, poussé par une fureur que rien ne peut arrêter. Ô surprise ! la vierge est encore seule, son époux ne l’a pas encore approchée. Combien plus le désespoir de Jules en sera grandi ! Ainsi pense ce monstre, et, se ruant sur l’innocente beauté, par cinq coups de poignard, en lui arrachant la vie, il donne à son ame le droit d’aller prendre place au rang des esprits bienheureux.

Dès qu’il a vu couler le sang, son délire se dissipe ; l’horreur d’un tel crime se présente tout entière à lui, il se recule épouvanté, il veut secourir sa victime ; déjà sa voix s’élève pour appeler du secours, pour s’accuser lui-même ; mais tout à coup, Bramante, qui était resté dans le souterrain, paraît auprès de lui : « Viens, lâche, » lui crie-t-il d’une voix tonnante, « sortons ; nous n’avons plus rien à faire dans un lieu dont les anges vont s’emparer. »

Il dit, sa forte main saisit Astolphe ; il l’entraîne par l’escalier, sous les voûtes profondes, et les fait retentir de ses horribles éclats de rire.

Astolphe, en les entendant, a connu son compagnon ; il sait déjà celui qui l’entraîne hors du château, mais il ne peut se débattre, sa langue est glacée par la terreur, sa pensée, confondue, ne sait plus prier : hélas ! le malheureux ne se trompait point ; la clarté de la lune lui fait, apercevoir, en sortant des souterrains, le changement qui s’est opéré dans les traits de Bramante : « Ce n’est plus un homme, c’est Satan lui-même avec toute sa malignité. »

« Viens, » crie-t-il encore à Astolphe ; « tu m’as demandé de rester toujours avec toi, je te l’ai promis, je tiens ma parole ; viens, mon digne émule, partons pour des lieux où nous ne nous quitterons jamais. »

Il achève, et sa main puissante arrache la vie au coupable, abandonné de son ange gardien, et puis il lance dans un abîme le corps, dont il a ravi sans retour l’ame destinée à d’insupportables, à d’éternels tourments.

Ou ne voulut pas donner une sépulture sainte aux restes du misérable Astolphe ; ils furent inhumés tout auprès de l’ouverture de la grotte, non loin du précipice où on les avait trouvés, tandis que le chapelain de Ferdonna, ayant béni une des salles souterraines, y déposa avec grande pompe le corps des deux époux. Depuis, ce lieu a été choisi de préférence par les seigneurs de Ferdonna pour être celui de leur sépulture.

Un an, jour pour jour, après ce funeste événement, et durant le calme de la nuit, d’épouvantables clameurs furent entendues dans la chambre du meurtre (ce nom avait été donné par la commune voix à la pièce où périrent Rosamaure et son époux) ; une terreur soudaine se répandit dans le château. Dès lors, il se fit nuitamment dans cette chambre d’étranges bruits ; on entendait d’affreux blasphèmes ; on y voyait brûler des flammes sulfureuses ; et parfois des ombres sanglantes en franchissaient le seuil. Vainement des prières furent faites, vainement des exorcistes célèbres essayèrent d’en chasser les êtres surnaturels qui s’en étaient emparés : leur piété, leurs prières furent inutiles ; on sut que ces apparitions dureraient tant que le château de Ferdonna existerait sur ses fondements inébranlables.

Ainsi l’ordonnait la volonté du Tout-Puissant, afin que ce prodige perpétuel, jetant dans les cœurs une crainte salutaire, les empêchât de se livrer à de pareils excès, par lesquels la race du vieux baron de Ferdonna avait été anéantie.

Et généralement on attribuait au refus que ce seigneur avait fait de faire aucun don aux églises ou aux prêtres, quêtant en Europe pour le saint-sépulcre, l’arrêt qui détruisit sa postérité.


Les Visions du vieux château.


Depuis longtemps les seigneurs de Tarabel jouissaient, en Bretagne, d’une haute réputation, tant par l’antiquité de leur race que par leur fortune et la renommée que leur avaient acquise d’innombrables exploits. En 1337, le seigneur de Tarabel, Alain V du nom, avait deux fils, espoir de sa vieillesse, et dont les rares qualités faisaient la publique admiration. Le sire Alain avait eu pareillement un frère qui, engagé dans le saint ordre de la prêtrise, fut loin de conserver la pureté qu’exige un si saint état. Lâchant la bride à ses passions, il allait ça et là, séduisant les pastourelles, les trompant par des faux-serments, et puis se riant de leurs larmes. Ses riches abbayes fournissaient abondamment à ses dépenses, et chaque jour était employé par lui à des fêtes et à des divertissements de toute espèce. Avant de s’engager dans les ordres, où son ambition l’avait conduit, vers sa trentième année il s’était marié, et avait eu de sa femme deux garçons et une fille qui coûta la vie à sa mère. Renaud de Tarabel abandonna ses enfants aux soins de sire Alain, son frère, et, espérant le riche évêché de Nantes, se fit ecclésiastique, comme nous l’avons dit. Son caractère inconsidéré le portant à chercher sans trêve de nouvelles aventures, il revêtait rarement le costume de son état ; et jeune et bel homme encore, les conquêtes ne lui manquaient pas.

Un jour où, emporté loin de sa demeure par une partie de chasse, il s’était égaré et n’avait pu se rendre à la halte qui était préparée, la faim le contraignit d’entrer chez un riche vavasseur, où, sans se faire connaître, il demanda quelques mets pour satisfaire son appétit. Les bonnes gens l’accueillirent de leur mieux ; et s’apercevant à ses éperons dorés que ce devait être un seigneur de haut lignage, s’empressèrent de le traiter convenablement. Damp Renaud (damp est le titre qu’on donnait alors aux abbés) demeura en son particulier frappé des attraits de la jeune fille de la maison. Alice était grande et bien faite ; elle portait sur sa figure l’empreinte d’une belle ame et d’un digne caractère. Ses yeux noirs lançaient d’imposantes flammes, et la nature eût dû faire naître Alice à la cour des ducs de Bretagne, pour la placer selon les qualités qu’elle avait fait croître dans cette jeune personne. Renaud déguisa d’abord son admiration pour ne point effrayer les parents d’Alice ; mais, dès le premier moment, il essaya de lui faire comprendre l’impression qu’elle avait faite sur son cœur. Dans tous les temps, le sexe aimable dont Alice faisait partie a eu une malheureuse pente à l’orgueil du rang ; et à l’époque dont nous parlons, un chevalier était réellement un être d’une classe si supérieure à la bourgeoisie, que les filles de vassaux ne soupiraient qu’après des conquêtes qui pussent les élever au noble titre de dame, seul objet de leur ambition. Alice était femme, et, moins que toute autre, elle pouvait souffrir la vanité, les airs méprisants des damoiselles de la contrée ; et quand Renaud lui eut fait entendre qu’il l’aimait, elle s’imagina tout de suite qu’elle porterait un jour à son doigt la bague de fin or, et qu’elle pourrait revêtir les robes de velours, garnies de fourrures et de zibelines.

Renaud, par lui-même, pouvait se flatter de plaire : aussi ne trouvait-il pas étrange qu’Alice parût le voir avec intérêt. Cependant il fallait qu’il s’éloignât d’elle : il le fit à regret, et lui ayant demandé si parfois elle allait se promener dans la campagne voisine, la jeune vassale lui répondit que presque tous les jours, vers le coucher du soleil, elle allait faire une prière à l’oratoire de la Vierge-du-Rocher. Le lieu ainsi désigné était dans l’épaisseur de la forêt, dont le château de Tarabel était entouré, à une distance à peu près égale de la demeure d’Alice et de l’abbaye où Renaud faisait sa résidence. Il en fut très joyeux ; et ; ayant témoigné son contentement par un regard que la jeune fille interpréta avec facilité, il s’élança sur son destrier rapide, le fit partir au grand galop, et disparut en peu de temps. Il ne rêva plus qu’à l’heure où il reverrait la pastourelle, car il se promettait bien de se trouver à l’oratoire ; et une fois encore oubliant les préceptes de la religion, il se prépara à ajouter un nouveau crime à ceux dont il s’était déjà souillé.

Alice, de son côté, dormit mal durant la nuit qui succéda à la journée où elle avait vu le prétendu chevalier ; elle se plaisait à repasser dans son ame les expressions dont il s’était servi, l’admiration qu’il avait fait paraître. Elle ne douta pas de sa sincérité ; car sur ce point toute belle est crédule, et difficilement leur amour-propre consent-il à entendre qu’il est possible qu’on veuille les tromper. « Ou’il est beau ! le noble sire, » se disait-elle ; « ah ! qu’il serait doux de devenir son épouse, et de se voir par lui dame de haut parage !… Comme une autre, je saurais tenir mon rang. »

Dans son idée, Alice passait en revue les demoiselles qu’elle mortifierait par son élévation inattendue, et les bourgeoises jeunes et jolies qui pourraient mourir de dépit. Plus elle rêvait à Renaud, plus elle sentait augmenter en elle sa dévotion à la Vierge-du-Rocher. Ainsi eût-il fallu que les éléments y eussent mis obstacle pour qu’elle ne se fût pas rendue au lieu où, le lendemain, elle avait la presque certitude de rencontrer le chevalier.

La nature parut d’intelligence avec le perfide ; le ciel fut sans nuage, et Alice put s’acheminer vers le lieu où Renaud l’attendait déjà. Cet homme dissimulé se promit une victoire complète, et nul frein ne devait le retenir. Il quitta son abbaye dans le même costume qu’il portait la veille ; et, suivi d’un varlet, son digne confident, il courût à l’oratoire, devançant l’heure où Alice devait y venir. Elle se montra flattée d’un si grand empressement ; et Renaud, entrant en conversation avec elle, commença à lui parler d’amour. Ce langage est si doux pour une novice bachelette, que rarement elle se refuse à l’écouter. La simple Alice n’eut garde de repousser qui lui promettait amour parfait et constance sans termes : elle ne déguisa pas non plus ce qui se passait dans son ame, et Renaud obtint la certitude qu’il serait aimé.

Plusieurs fois il revint à l’oratoire, et Alice, de son côté, s’y rendit exactement. Les serments les plus solennels furent échangés en face de la Vierge, et lee sacrilége Renaud ne craignit pas que la foudre le punît de son parjure et de son infâme séduction. Cependant le méchant était loin encore d’être satisfait. Alice restait pure, et son honneur n’était pas entaché. Espérant s’unir un jour à un chevalier qui l’abusait par mille tromperies, à chaque moment, elle perdait un peu de sa retenue. L’amour, habile à placer son bandeau sur les yeux de l’innocence, dérobait à Alice le danger vers lequel il l’entraînait. Tout entière à sa passion, elle brûlait de toutes les flammes de son âge, et la nature en elle combattait contre sa vertu.

Renaud s’apercevait des progrès qu’il faisait dans cette ame ingénue, et ne remarquant pas le ferme caractère qui était caché sous une simple enveloppe, il se figura pouvoir sans crainte abuser de son amie, et puis qu’elle n’exhalerait sa peine qu’en tristes larmes et regrets impuissants.

Durant deux jours de suite, il ne parut pas au rendez-vous, et cette absence imprévue plongea Alice dans la plus amère affliction. Elle croyait à la mort et non à l’inconstance de son ami ; et ce fut avec une joie sans pareille que, le troisième soir, elle le vit enfin de retour. Il s’excusa sur des occupations imprévues, et tout en causant il amena la jeune fille vers une grotte voisine, où il s’assit sur un siége de mousse qu’il avait fait préparer par les soins de son varlet. Alice, sans défiance, se trouva dans les bras de son amant, et quand elle connut le danger qui la menaçait, elle fut la première à proclamer sa défaite ; et, au sortir de ce lieu fatal, elle n’avait plus son innocence, et les démons avaient juré qu’il était temps de commencer à punir Renaud de tous les dérèglements de sa coupable vie. Tant que ce perfide fut avec son amie, celle-ci ne réfléchit pas à toute la perte qu’elle venait de faire. L’amour l’entraînait encore, et elle était heureuse du bonheur de son amant ; mais cette ivresse ne dura pas longtemps. Renaud, satisfait, s’éloigna d’elle ; et alors l’illusion se dissipant, Alice connut sa faute, et en rougit jusque dans le fond de son cœur. Lorsque Renaud, à leur première entrevue, voulut la ramener dans la grotte, théâtre de sa défaite, Alice eut la force de s’y refuser. Elle fit entendre au prétendu chevalier qu’il serait temps de lui tenir la promesse qu’il lui avait faite. « Je suis votre épouse, » lui dit-elle, « devant Dieu ; je dois la devenir devant les hommes ; et si vous m’aimez, il ne vous est plus permis d’exposer mon honneur, que je n’ai pas craint de vous confier. »

Ces paroles prononcées avec une fermeté à laquelle Renaud était loin de s’attendre le plongèrent dans une vide inquiétude, à la pensée de ce qu’Alice pourrait faire quand elle découvrirait la vérité. Loin de vouloir alors la détromper, et se flattant de se faire oublier d’elle lors d’un voyage prochain qu’il devait faire à Paris, il essaya de la jouer encore, et lui promit que, sous huit jours, il viendrait la prendre pour la conduire à l’autel, et la présenter à ses vassaux comme leur légitime souveraine. Alice aimait avec bonne foi, dès lors elle devait être confiante : elle ne douta point des paroles de son amant ; et se retira plus tranquille, se reposant entièrement sur ce qu’il lui avait juré.

Le surlendemain de cette entrevue, il y avait une fête solennelle au monastère, dont Renaud était abbé. Depuis longtemps, les parents de la jeune fille avaient fait le projet d’aller à l’abbaye faire leur dévotion, lors d’une principale festivité, et celle-ci se rencontrant, ils résolurent de s’y rendre. Alice les suivit avec plaisir, ne se doutant pas du malheur affreux dont elle allait être frappée. Par une rencontre bizarre, ce jour-là même, Renaud, qui ordinairement se déchargeait sur ses religieux du soin de célébrer les offices, fut cependant contraint de dire la messe, à cause de l’importance du saint jour ; et alors il s’entoura de tout le faste dont les ecclésiastiques aimaient alors tant à se parer.

Alice, tout occupée de ses pieuses réflexions, n’avait pas encore regardé le célébrant, lorsqu’une voix connue venant frapper son oreille, elle leva les yeux, et avec une inexprimable douleur, dans le damp abbé du saint monastère, elle reconnut le perfide chevalier qui si indignement l’avait abusée.

Non, nous ne nous flatterons pas de peindre convenablement son désespoir. Ne pouvant commander une première impression de sa douleur, elle se laissa tomber presque sans vie, et il fallut l’emporter hors de l’église pour essayer de lui faire reprendre ses sens. Son père et sa mère par qui elle était tendrement chérie la soignèrent, et recherchèrent quelle pouvait être la cause de cette subite indisposition. On le lui demanda quand elle fut revenue de son évanouissement ; mais elle n’avait garde de faire une révélation aussi imprudente : elle ne parla que du dérangement de sa santé, et conjura avec instance ses parents de la ramener dans sa demeure. Elle employa son énergie à contenir l’impétuosité de son désespoir ; mais, quand elle fut seule, elle se jeta à genoux, et, dans un transport de fureur inexprimable, elle jura de prendre une vengeance terrible de l’indigne trahison dont elle était la victime. Plus soulagée après cette résolution, elle acheva de dévorer ses larmes, et elle se promit de si bien cacher son projet, que nul ne pût en être témoin et n’eût les moyens d’y opposer les conseils de la raison ouïes obstacles de la prudence. Cependant elle brûlait de faire connaître à l’infame Renaud qu’elle était éclairée, et qu’elle pouvait apprécier toute l’étendue de son infortune. Elle redoutait que le monstre, ignorant ce qui s’était passé, ne cherchât à la revoir, et elle sentait qu’elle ne pourrait soutenir sa vue que dans l’instant où elle entreprendrait de le punir. Elle s’empressa donc de broder sur un morceau de canevas ces paroles : Je sais tout ; et le jour suivant, elle alla déposer cette manière de billet au pied de la statue de la Vierge-du-Rocher, à l’oratoire, bien assurée que nul ne se permettrait de l’enlever, tant alors la dévotion était grande, et que le coupable, en lisant ces caractères, reconnaîtrait aisément la main qui les avait tracés.

Ce qu’Alice avait prévu arriva. Renaud, ne la voyant point paraître, s’approcha de l’oratoire, et le morceau de canevas frappa sa vue : il se hâta de le prendre, et, ayant lu les mots accusateurs, il sentit le frisson du remords s’élever dans son cœur, et pendant un temps il pleura sur cette nouvelle victime ; mais bientôt son caractère reprenant le dessus, il ne tarda pas à continuer le cours de ses débordements.

Chaque jour Alice, abandonnée à sa douleur profonde, perdait une partie de ses charmes ; son teint se décolorait, son embonpoint disparaissait, et bientôt elle acquit l’affreuse certitude qu’elle portait dans son sein le fruit malheureux de sa faiblesse. Oh ! comme sa colère en redoubla ! avec quelle fureur nouvelle ajouta-t-elle à sa haine, et combien furent terribles les éclats de sa vengeance comprimée ! Elle aimait à aller gémir dans la grotte où elle avait perdu son repos ; elle en parcourait les sinuosités, et, remarquant dans une partie reculée de la caverne l’ouverture d’un nouveau souterrain, elle se promit de le franchir le jour suivant.

En effet, s’étant munie d’une lanterne, elle ne craignit pas d’entrer dans la seconde grotte, qui s’enfonçait considérablement dans les entrailles de la terre. En regardant avec beaucoup de soin autour, elle découvrit que le passage dans lequel elle était parvenue n’était point un ouvrage de la nature, mais que la main des hommes avait présidé à sa construction ; car, en plusieurs endroits, il était revêtu de maçonnerie.

Cette découverte, en piquant sa curiosité, l’engagea à pousser plus loin sa course ; elle continua son chemin, et, après dix minutes de marche, elle arriva dans une salle, dont le plafond avait à peine cinq pieds d élévation. Alice considéra la voûte avec attention, et, dans un coin de la pièce, elle vit un escalier qui allait aboutir à une trappe qui l’arrêta, car Alice ne put la soulever. En l’examinant avec attention, elle reconnut que les planches qui la composaient étaient plus qu’à moitié pourries. Alors, sans balancer, profitant de la lumière de sa lanterne, elle mit le feu à la trappe, qui s’enflamma rapidement. Alice, toujours plus intrépide, monta l’escalier : il s’élevait en serpentant dans l’épaisseur d’une muraille, et paraissait conduire aux divers étages d’un grand bâtiment. Elle franchit une soixantaine de marches ; et, voyant alors une porte de fer qui était fermée par des verrous, elle essaya de la tirer, et y étant parvenue, la porte s’ouvrit. Alice alors, soulevant une tapisserie de velours vert, entra dans une chambre dont les murs étaient revêtus d’une pareille étoffe. Et alors se rappelant ce qu’elle avait entendu dire à ses parents, qui plusieurs fois s’étaient entretenus devant elle de la magnificence des habitations de plusieurs seigneurs leurs voisins, elle ne douta pas qu’elle ne fût dans le château le plus près de la grotte, et ce devait être celui de Tarabel.

Alice, en voyant dans l’abbé du monastère, l’amant qui l’avait perdue, avait appris sur-le-champ à le connaître ; elle sut dès lors que le perfide était le frère puîné du baron de Tarabel, et elle put envisager d’un coup d’œil toute la perfidie de Renaud, dent l’exécrable réputation était parvenue jusqu’à elle. Cette découverte ajouta à son extrême désespoir, et raffermit de plus fort dans ses projets de vengeance.

Ce fut donc avec une joie véritable qu’elle se trouva amenée, par son voyage souterrain, dans l’intérieur du château où habitait la famille du perfide, et où sans doute lui-même devait souvent venir. Elle borna, pour cette fois, à la chambre verte, le terme de ses recherches ; et se retirant en silence, elle reprit le chemin qui l’avait amenée jusque-là. Elle eut grand soin de refermer la porte de fer, et elle descendit le petit escalier en regrettant d’avoir été forcée d’incendier la trappe qui lui avait donné entrée dans l’intérieur du château ; mais elle s’en consola en songeant que ce passage était peut-être oublié depuis bien longtemps, et qu’on pouvait laisser passer un long espace de jours avant de s’apercevoir qu’elle l’avait découvert. En revenant chez elle, elle forma le projet de paraître se retirer du monde, et de cacher dans la grotte de l’oratoire son désespoir et l’état funeste dans lequel un cruel l’avait plongée.

Elle ne tarda point à effectuer son dessein, en déclarant à sa famille que, touchée d’un rayon de la grâce, elle voulait se retirer du monde et consacrer désormais sa vie au culte de la sainte mère de Dieu. Vainement ses parents, désolés d’une résolution semblable, la conjurèrent de ne pas les abandonner ; vainement ils cherchèrent à s’opposer à son idée par toutes sortes de moyens. Alice demeura inflexible. Le clergé, qu’elle intéressa, combattit pour elle ; et, malgré les larmes de son père et de sa mère, deux mois après l’événement dont nous venons de rendre compte, elle fut solennellement installée dans la grotte, où on chercha à lui faire un logement passable. Le jour de la prise de la possession fut une fête pour la contrée : les prélats l’y conduisirent en procession ; on vanta le généreux dévouement de l’héroïne chrétienne, on la donna en exemple à toutes les filles du pays, et sa ténébreuse demeure fut placée sous la sauvegarde puissante de la religion.

Alice, livrée à elle-même, concentra sur un seul point toutes ses pensées ; elle chercha d’abord à dérober à tous les regards les progrès de sa grossesse, ce qui ne fut pas difficile. Elle était très grande et fort mince ; et, avec le secours d’un ample vêtement et de plusieurs voiles dont elle se couvrit, elle parvint à détourner jusqu’à l’apparence d’un soupçon. Le second but de ses pensées fut de prendre une connaissance plus exacte du château de Tarabel, Chaque nuit, elle s’y porta, et, par le moyen des secrets passages qu’elle parvint à découvrir, se rendit vraiment maîtresse des lieux. Plus d’une fois il lui vint dans la pensée de punir Renaud dans la personne de ses enfants. On les élevait par les soins de leur oncle, qui était leur curateur, avec les siens ; et Alice, pénétrant dans leur demeure, sentait, par intervalles, le barbare désir de leur plonger un poignard dans le sein ; mais, au moment d’exécuter ce crime atroce, elle reculait malgré elle, et remettait sans cesse au lendemain à commettre un forfait, aussi odieux au ciel et aux hommes.

Cependant l’époque de sa délivrance arriva. Elle avait, à l’avance, préparé ce qui lui était nécessaire ; et se retirant dans les cavernes intérieures de son domicile, elle donna le jour à une fille destinée à être, comme sa mère, la plus infortunée des créatures. Il fallut à Alice toute la force de son caractère réunie à celle de sa constitution pour ne pas succomber à ses souffrances cruelles ; elle les surmonta avec un héroïque courage ; elle implora le secours de la Divinité, qui ne pouvait l’appuyer dans ses desseins, et elle parvint enfin au terme marqué par la nature pour retrouver un peu d’allégement. Elle arrosa de larmes la fille qui naissait dans ce sombre séjour ; durant trois journées, elle la garda avec elle, ne pouvant se décider à s’en séparer. Elle vit pourtant que la chose était indispensable, et, après avoir mille fois renouvelé ses fureurs contre le monstre qui l’avait trahie et désolée de toute manière, elle se détermina à exécuter ce qu’elle avait arrêté. Ce n’était point en des mains étrangères qu’elle voulait confier le soin de veiller sur un trésor qui lui était si cher ; elle s’était déterminée à exposer sa fille dans l’intérieur du château de Tarabel, bien assurée que ses habitants ne repousseraient pas une pauvre enfant délaissée.

En conséquence de cette résolution ; dès que la nuit fut venue, Alice, enveloppant sa fille dans les plus riches langes qu’elle avait pu se procurer, et lui passant au cou une chaîne de fin or, que Renaud lui avait autrefois donnée, Alice s’en alla porter le fruit d’un amour malheureux au travers des passages qu’elle avait à franchir pour s’introduire dans le château. Elle arriva, le cœur oppressé, dans la chambre verte, et en y entrant, un coup d’œil rapide lui apprit qu’elle était habitée. Alice voulait précipitamment se retirer, quand elle jeta un regard sur le lit ; et quelles ne furent pas sa douleur et sa surprise en y apercevant le lâche Renaud, qui y goûtait un sommeil paisible, tandis que sa déplorable victime éprouvait tous les tourments des enfers ! Oh ! quelle fureur s’éleva dans l’ame ulcérée de la pénitente ! Le démon qui voulait consommer sa perte entra dans son cœur ; il lui offrit toutes les ressources de la vengeance ; il lui montra celui qui l’avait déshonorée, paisible, tandis qu’elle était consumée par des regrets qui ne finiraient qu’avec sa vie ; il lui représenta qu’il vivait heureux, que jamais il n’avait songé aux larmes qu’elle pouvait répandre, et, en même temps, il fit briller aux yeux d’Alice la dague que Renaud portait constamment, au mépris des lois ecclésiastiques qui le lui défendaient.

Nous ne dirons pas comment la recluse se décida à cet acte si coupable ; mais sa fille, dont elle allait se séparer, fut le plus vif stimulant que pût employer l’ennemi constant des hommes. Alice, posant son enfant sur une chaise longue, s’avança du lit du perfide ; et, trouvant dans sa rage toujours croissante l’énergie nécessaire au crime dont elle allait se souiller, elle saisit le poignard, s’approcha du lit et, n’écoutant que sa vengeance, elle frappa Renaud par trois fois. Les coups ne furent pas portés par une main mal assurée ; chacun d’eux aurait suffi pour arracher à Renaud une vie qu’il avait souillée de condamnables excès ; et sans se réveiller, sans pouvoir prendre soin de son âme, des bras du sommeil il passa dans les horreurs de l’éternité. Ce forfait consommé, Alice, jetant sur sa fille un regard farouche, se demanda à elle-même s’il y en avait bien assez d’un crime. Elle jeta avec force la dague dont elle s’était servie pour le commettre, dans la crainte d’aller plus loin encore ; et se retirant à pas précipités, elle quitta la chambre, témoin de ce meurtre, pour aller ailleurs trouver le remords. Il ne tarda pas à l’assaillir avec tous ses serpents, il descendit dans son sein, et bientôt il troubla sa tête ; l’infortunée aurait eu peine à dire comment elle put faire pour regarder son chemin. Hélas ! sa raison était troublée, elle s’empressa de sortir de sa grotte, où il lui semblait que le spectre de Renaud venait la poursuivre ; elle s’élança dans la campague et courut, poussée par le seul instinct qui la guidait alors, vers la demeure de sa famille.

À la pointe du jour, la première personne qui sortait de la maison trouva Alice étendue sur le seuil de la porte, et à moitié mourante. Son père, sa mère accoururent aux cris que poussait leur serviteur fidèle ; ils en apprécièrent trop le funeste sujet, ils relevèrent l’infortunée, dont les vêtements étaient souillés de sang ; et recommandant un profond silence à leur domestique, ils cherchèrent à rendre leur fille à la vie. Vains projets ! Les jours de cette pauvre abandonnée étaient comptés, elle ne sortit de son délire que pour retrouver ses remords ; et gardant un silence obstiné sur son crime, elle expira le troisième jour.

Ce funeste événement, dont la connaissance fut cachée à toute la contrée, laissa dans l’ignorance la noble famille de Tarabel sur la cause de l’assassinat de l’abbé, et jamais nul ne put percer les sanglantes horreurs de ce mystère. Les parents d’Alice eussent pu seuls parler, mais ce ne fut que longtemps après qu’ils en firent la confidence à un pieux ecclésiastique, qui se chargea du soin d’écrire cette lamentable histoire, pour être donnée en exemple aux jeunes filles imprudentes et aux religieux désordonnés.

Le lendemain de l’assassinat de Renaud, ses gens entrèrent dans sa chambre à l’heure accoutumée ; d’abord les vagissements de l’enfant attirèrent leur attention, ils coururent vers la petite fille, qui réclamait impérieusement sa nourriture accoutumée. Leur surprise en même temps était grande de la trouver dans la chambre de l’abbé, sans que celui-ci parût s’en occuper, ou sans que que tant de bruit ne le tirât de son assoupissement peu ordinaire ; mais leur étonnement prit bientôt une autre direction, quand, en avançant vers le lit, ils aperçurent le cadavre inanimé de leur maître. Les cris affreux qu’ils poussèrent ne tardèrent pas à attirer tous les habitants du château. Le sire Alain principalement demeura plongé dans une douleur amère à la vue de son frère inhumainement égorgé. Vainement s’empressat-il de donner les ordres les plus précis pour faire retrouver l’assassin ; sa trace était entièrement perdue, et l’issue secrète qui eût pu amener â la connaissance de la vérité ne fut pas découverte ; chacun se perdait dans ses conjectures, auxquelles la petite-fille nouvellement née ajoutait une teinte merveilleuse bien propre à alimenter la curiosité.

La dame de Tarabel, prenant en ses bras cette innocente créature, l’amena dans sa chambre, et lui ayant d’abord donné du lait chaud, envoya chercher la femme d’un vilain qui était nourrice, et la chargea de donner son sein à l’enfant abandonné.

Le sir Alain et sa noble épouse, quand ils se retrouvèrent ensemble, se communiquèrent leurs réflexions sur ce sinistre événement. Tous les deux conclurent que leur frère avait péri sous les coups d’une vengeance peut-être excusable, et que sans doute la naissance de la petite fille avait été la cause première de ce forfait ; ils se résolurent, en conséquence, à l’élever avec soin, afin de réparer, du mieux qu’il leur serait possible, le mal que Renaud avait pu faire.

Plusieurs années se passèrent ainsi, durant lesquelles la baronne de Tarabel mourut, ainsi que son noble époux. Leur fils unique ; qu’on appelait Olivier, leur succéda ; mais il était bien jeune encore ; à peine atteignait-il sa dix-neuvième année. Son frère Salomon était parti pour aller faire ses vœux dans l’ordre des chevaliers de Saint-Jean de Rhodes, et ses cousins, les fils de Renaud, vivaient seuls auprès de lui. L’un portait le nom d’Arthur, l’autre celui de Raoul. La fille d’Alice avait été élevée avec un soin tout particulier, dans le château, avec la jeune demoiselle de Tarabel, dont elle était devenue la douce amie. Ces deux aimables enfants étaient inséparables, et toutes les deux se faisaient admirer par leur rare beauté.

La fille d’Alice avait reçu au saint sacrement du baptême le nom de Marcilie, et sa cousine-germaine celui de Béatrix. Le jeune baron Olivier ne pouvait voir tous les jours Marcilie sans être frappé de ses charmes. Le sir Alain, en mourant, ne lui avait point fait part de ses conjectures sur la naissance de l’orpheline, que toujours on avait fait passer comme l’enfant d’un chevalier allié aux barons de Tarabel, et mort depuis longtemps dans des contrées lointaines. L’amour, qui se plaît à braver toutes les convenances sociales, ne se contenta pas de troubler le cœur d’Olivier, il descendit dans celui du second des fils de Renaud, et Raoul peu à peu connut les ardeurs d’une flamme incestueuse.

Marcilie ne partageait pas cette passion ; elle eût choisi, pour l’objet de sa tendresse, l’aimable et vertueux Olivier ; mais encore tranquille, grâce à son jeune âge, à peine elle connaissait le pouvoir de ses dangereux attraits. Olivier, qui la voyait chaque jour se développer davantage, se livrait à une tendresse fatale. Vainement les conseils d’un ami de son père, qui faisait auprès d’Olivier office d’un tuteur, cherchaient à lui faire prendre le change ; car Olivier, plein d’amitié pour le chevalier Robert, lui faisait lire dans le fond de son ame. Emporté par sa passion, il se refusait à voir ce qu’exigeait de lui la splendeur de sa naissance ; mais la possession de la pauvre Marcilie lui offrait un bonheur bien supérieur à celui qu’il pourrait goûter dans une union avec la plus noble et la plus puissante damoiselle de la contrée.

Ce qui fatiguait le plus le baron de Tarabel était le tableau que le chevalier Robert lui faisait de son adolescence. « Vous êtes trop jeune, » lui disait ce respectable ami, « pour songer à vous marier encore, vous ne vous êtes fait connaître par aucun fait d’armes remarquable, et vous voulez avoir le droit de vous affranchir des devoirs que le monde vous impose ! Non, Olivier, non, vous ne pouvez le faire ; et d’ailleurs, connaissez-vous ce que c’est que l’amour ? vous est-il permis d’apprécier toute l’étendue de ce sentiment impérieux ? À peine sortez-vous de l’enfance ; un peu de temps encore, vous serez tout surpris de votre erreur, quand la maturité de l’âge vous ; permettra de l’apprécier. »

Olivier était loin de se rendre à des représentations semblables, il s’en irritait en secret et s’en affligeait devant son excellent ami ; il gardait encore en lui sa tendresse pour Marcilie, et, courant dans les solitudes de la forêt, il rêvait, avec un charme toujours nouveau, à l’état de son ame, et se rappelant les avis de Robert. Cependant il cachait sa tendresse au fond de son cœur ; la prudence et son amitié pour Robert lui commandaient ce sacrifice, ou plutôt cette retenue. D’ailleurs Marcilie avait à peine quinze ans ; pouvait-elle elle-même devenir susceptible d’un si doux feu ? Le délicat damoisel avait peine à le croire, et il voulait tout attendre du temps et de son amour.

Raoul, de son côté, nourrissait, comme nous l’avons dit, une flamme pareille. Avec toutes les mauvaises qualités de son père, il avait pareillement sa profonde duplicité. Les charmes de Marcilie étaient l’objet de ses désirs les plus violents ; et par une dissimulation perpétuelle, il ne paraissait pas s’apercevoir qu’il existât auprès de lui une si aimable personne.

Le château de Tarabel, où tant de jeunes caractères étaient réunis, eût dû être sans cesse le théâtre de la gaîté et des plaisirs ; néanmoins chacun y était grave et retenu, car des causes étrangères et surprenantes jetaient dans tous les esprits une constante impression de terreur. Depuis l’époque reculée du meurtre de l’abbé Renaud, nul n’avait voulu habiter sa chambre, où les apparitions les plus extraordinaires se manifestaient chaque nuit. Suivant le désir universel des commensaux de Tarabel, plusieurs fois, durant le régne des ténèbres, on avait entendu des cris s’élever de cet appartement redouté ; des lueurs sinistres l’éclairaient momentanément ; et à chaque anniversaire du meurtre, un éclat de rire effrayant retentissait dans les vastes galeries de cette partie du château.

Le concierge s’étant une nuit retardé dans la chambre de l’intendant, auquel il allait rendre ses comptes, vit venir à lui une femme vêtue d’une longue robe noire, qui, éclairée par une lumière blafarde, traversait le corridor menant à la salle verte ; elle paraissait verser d’amères larmes ; elle frappait avec véhémence sa poitrine, et tenait, de la main gauche, un poignard tout dégouttant de sang. À cette horrible vision, le pauvre concierge eut à peine la force de chercher son salut dans la fuite, et d’implorer le secours de tous les anges du paradis. Il rentra chez l’intendant qui, partageant son épouvante, fut contraint de le recevoir jusqu’au jour prochain.

On doit croire que sa langue ne fut pas muette, et qu’il raconta à chacun ce qu’il avait vu. Le sir Alain vivait alors ; lui-même, imbu de l’idée de son siècle, s’empressa de faire venir plusieurs saints religieux ; ils exorcisèrent les lieux, mais ils ne purent rien sur les prodiges qui s’y opéraient : un pouvoir divin s’y opposait ; le ciel voulait que la mesure des crimes fût comblée.

L’aumônier de Tarabel, dans une autre circonstance, devint le témoin d’un prodige à peu près pareil à celui que nous venons de raconter. Ce ne fut point une femme qui se montra à lui, mais bien damp Renaud en personne, se roulant au milieu d’immenses flammes, que ne pouvait éteindre le sang coulant à flots de ses trois profondes blessures. De temps en temps, ces fantômes se reproduisaient. Les enfants, auxquels on ne prit pas le soin de cacher ces prodiges effrayants, en conçurent, plus que tout autre, une crainte que l’âge ne leur fit plus surmonter. Marcilie, particulièrement, ne pouvait bannir de son imagination la figure de cette femme, que le concierge avait décrite avec tant de soin, et qui, depuis, s’était montrée à diverses reprises. Tantôt, dans son sommeil agité, Marcilie la voyait se traîner à pas lents vers la couche où elle-même reposait. L’habitante de la tombe, triste et silencieuse, se penchait vers elle, et malgré ses efforts déposait sur ses lèvres un froid baiser, qui, faisant tressaillir Marcilie, la réveillait en sursaut ; alors elle eût juré qu’une lueur éclairait encore la chambre, et qu’une agitation de l’air lui donnait l’assurance qu’une personne s’éloignait de son lit. Tantôt, lorsque vers le soir elle descendait à la chapelle du château pour y faire ses prières accoutumées, elle croyait entendre auprès d’elle un soupir étouffé, ou voir sur le plancher se dessiner une ombre informe qui semblait appartenir à un corps placé derrière elle. Marcilie se retournait avec vivacité, elle n’apercevait que l’espace, ou elle rejetait sur le trouble de son imagination la vapeur qui parfois se laissait apercevoir et se dissipait avec promptitude.

Tous ces faits qu’elle, croyait certains, se renouvelant sans cesse, faisaient naître dans son ame une sourde mélancolie qui l’empêchait de se livrer aux éclats de la joie. Rarement cherchait-elle à se distraire de ses travaux par des jeux folâtres, elle employait ses récréations à faire de pieuses lectures, à broder de riches vêtements pour la madone de la chapelle.

Béatrix, à son exemple, ne cherchait pas les amusements bruyants ; elle aimait, comme son amie, la tranquillité de la retraite ; et, pareillement effrayée des visions dont la paix du château était troublée, elle ne sortait plus de sa chambre quand la nuit était venue ; et là, son frère, ses deux cousins, ainsi que Marcilie, venaient la trouver : Robert s’y rendait pareillement avec le pieux chapelain, et tous les deux, pour intéresser la compagnie, leur racontaient tour à tour les exploits des chevaliers bretons à la Palestine, ou les histoires de tous les revenants que les pères de l’ordre de Saint-Benoît avaient fait entrer dans leur froide demeure. Certes ces derniers récits n’étaient point propres à bannir la terreur dont l’ame des jeunes filles était remplie. Les trois damoiseaux, plus braves, n’étaient point cependant à l’abri de toute émotion, quand le religieux représentait, en des propos superstitieux, la puissance et la malice du prince des ténèbres.

Un soir où, entre autres histoires, une plus épouvantable avait été racontée, Raoul remarqua que Marcilie regardait attentivement Olivier. Celui-ci, tout occupé de ce qu’on venait de dire, laissa éclater sur son visage le trouble intérieur de ses sens. Raoul crut le moment propice pour faire établir par Marcilie une comparaison à son avantage entre lui et Olivier ; il chercha à plaisanter le chapelain et à élever des doutes sur la vérité de sa narration. « Damoisel, » lui dit le vieillard, « gardez-vous de ces semences d’orgueil et d’incrédulité, que l’ennemi des hommes cherche à faire naître en vous. D’où pouvez-vous prendre tant d’assurance ? Avez-vous jamais été appelé au conseil du Très-Haut, et pourriez-vous nous fixer les manières précises dont il se sert pour exécuter ses inévitables jugements ?

Loin de se rendre à cette douce réprimande, Raoul commença de nouveau. « Hélas ! moins que tout autre, vous devriez tenir un pareil langage, » répliqua le chapelain ; « n’est-çc point dans ce château que damp abbé, votre père, fut assassiné par un meurtrier dont le crime ne fut jamais découvert ? et n’est-ce point ici encore que votre père revient parfois pour nous demander des prières, ou pour nous annoncer son éternelle perdition ? »

Ce propos intimida Raoul ; mais, voyant sur les lèvres de Marcilie un demi-sourire, où il voulut reconnaître un peu de moquerie, il s’en piqua, et poursuivit la conversation sur le point où il l’avait commencée : « Je sais comme vous, vénérable, que mon père est mort d’un forfait odieux ; je sais pareillement qu’on assure que son ame inquiète vient parfois errer dans ces murailles où le crime fut commis, mais pourquoi, si la chose est véritable, ni mon frère, ni moi n’avons vu l’ombre de ce père infortuné ? D’où vient qu’elle ne se montre visible que pour des varlets et pour des étrangers ? Ne formez point le désir de la voir, » dit le religieux avec empressement, « et gardez-vous de tenter les desseins de la Providence. »

Toute l’assemblée écoutait dans un silence profond les deux interlocuteurs ; chacun, en particulier, blâmait Raoul de son obstination, et le chevalier Robert essaya de le faire rentrer en lui-même. Ce fut en vain, un pouvoir étranger agissait sans doute sur le damoisel ; il reprit la parole en ces termes : « Non, on ne me prouvera jamais que de véritables apparitions se manifestent dans Tarabel, nous sommes les jouets de quelque téméraire qui profite, dans ses intérêts, d’une manière odieuse, de la terreur qu’il répand parmi nous. — Je puis vous le jurer, nous ne sommes pas déçus par le mensonge ; la volonté du ciel agit ici, et vous devez, de peur de vous rendre coupable, l’adorer et vous taire. — Certes, cela ne sera pas ; je ne me rendrai qu’à l’évidence. Si mon père est autour de vous, s’il peut entendre ma voix, eh bien ! qu’il se montre, qu’il se montre, qu’il paraisse, je veux le voir. Je douterai de la puissance dont vous me parlez si elle ne renouvelle pas pour moi les prodiges dont d’autres yeux sont les témoins. — Impie jeune homme ! ne tentez pas la Providence ! craignez d’attirer sur vous les traits redoutables de sa colère ! — Vous ne m’ébranlerez pas ! » s’écria Raoul, toujours plus emporté par son délire, « mon père, si tu es ici, viens, montre-toi, je te verrai sans épouvante, ou je taxe de mensonge tout ce qu’on nous a dit jusqu’à ce jour. »

L’insensé jeune homme n’avait pas laissé sortir ces dernières paroles de sa bouche quand, tout à coup, une commotion sans pareille ébranla le château jusque dans ses fondements. L’effroyable éclat de rire qui, parfois, troublait le calme des nuits retentit avec un nouveau bruit ; la porte de la chambre de Béatrix s’ouvrit avec violence. « Me voilà ! » dit une voix sépulcrale ; et dans la galerie, à la lueur d’un feu infernal, apparut l’ombre irritée de Renaud, qui, faisant de la main un geste de menace à son fils téméraire, s’évanouit dans les ténèbres épaisses.

Par un mouvement spontané, tous les témoins de cette scène épouvantable se précipitèrent aux pieds du saint religieux, espérant trouver près de lui plus de sûreté ; Marcilie et le damoisel tombèrent dans un profond évanouissement, tandis que Raoul, terrifié, restait immobile dans la position de l’effroi le plus marqué. Son frère et son cousin vinrent, le moment d’après, au secours de Béatrix et de l’orpheline, ils cherchèrent à les rendre à la vie et on eut de la peine à y parvenir. Cependant le chapelain, saisissant une croix placée dans l’oratoire de la chambre, courut vers la galerie pour exorciser le fantôme de Renaud : mais il avait disparu. Tout à l’intérieur était calme et une violente tempête venait de s’élever dans les airs. En ce moment, tous les habitants du château accoururent, car tous avaient ressenti le tremblement de la terre et entendu la foudroyante réponse de l’être surnaturel. Chacun demanda en grâce au chapelain de passer le reste de la nuit en prières ; il y consentit facilement ; et quand les deux amies furent un peu remises, on prit le chemin de la chapelle, où des exercices pieux eurent lieu jusqu’à la venue du jour. Depuis ce moment, l’indomptable Raoul partagea la gravité commune ; l’amour le cédant à un plus puissant que lui s’éloigna pour un temps de son ame ; mais peu à peu l’impression que le damoisel avait éprouvée perdant de sa force, il revint à aimer éperdument Marcilie.

Son frère, tout à la fois accoutumé à vivre auprès de Béatrix, s’aperçut enfin combien elle était digne qu’on lui rendit aussi de tendres hommages. Il aima sa cousine et souhaita ardemment de lui faire partager le sentiment auquel il s’abandonnait avec délice. Arthur n’osait point encore parier d’amour ; il cherchait seulement à se rapprocher non de Béatrix, mais de sa compagne. Il voulait intéresser Marçilie à le servir, et sans cesse il trouvait un nouveau prétexte pour l’aborder, dans la pensée qu’elle lui serait favorable. Une conduite si nouvelle ne tarda pas à être remarquée par les deux secrets prétendants au cœur de l’orpheline. Olivier en éprouva tout à la fois du plaisir et de l’inquiétude. Il voyait, par l’amour prétendu d’Arthur, son amour anobli ; car enfin il ne serait pas le seul à rendre justice à cette belle personne, et en même temps il redoutait que son cousin ne parvînt à plaire, puisque, comme lui, il ne cachait pas sa passion.

Raoul, de son côté, s’irritait de ce qu’il appelait l’audace de son frère, comme si Arthur eût dû deviner le secret de son cœur. La jalousie le tourmentait avec une fureur sans pareille, et il ne rêvait qu’à chercher les moyens de rendre sensible Marcilie, ou la posséder, si elle ne voulait point partager ses feux. Plus ce jeune homme avançait dans sa carrière, plus son impétuosité augmentait ; on eût dit que l’enfer avait résolu d’en faire sa proie, et de se servir de lui pour anéantir toute la postérité du coupable Renaud : aucune vertu ne brillait dans son caractère ; haine, envie étaient les deux sentiments auxquels il se livrait le plus volontiers. Depuis la sinistre apparition de son père, Raoul était loin de craindre les ténèbres et la solitude : tout au contraire, il se plaisait à errer dans les lieux les plus reculés et les plus sombres ; il ne s’avouait pas à lui-même ce qu’il y venait chercher ; mais l’ennemi des hommes connaissait ses pensées les plus cachées : il s’en applaudissait, et, avec une infernale joie, il se promit de le faire tomber dans les pièges qu’il lui tendrait.

Raoul très souvent allait prendre sa récréation sur une haute tour de Tarabel ; il lui semblait qu’à cette élévation son ame était moins oppressée, et qu’il respirait plus librement : c’était en ce lieu qu’il se plaisait à songer à Marcilie, à former les projets qui devaient lui soumettre cette belle personne. Là il haïssait plus à son aise son frère, dont il croyait connaître l’amour, et son cousin, dont également il soupçonnait la tendresse. Un jour que, plongé dans de profondes rêveries, il s’était rendu dans cet endroit, il s’assit sur un banc de pierre qui régnait en dedans des créneaux : le ciel était sombre, les nuages s’amassaient, et tout annonçait l’approche d’un orage. Raoul ne s’en apercevait pas ; il avait croisé ses mains, sa tête était penchée, et il demandait à l’enfer aussi bien qu’à la Providence de le rendre l’époux de l’orpheline. Ses regards errants çà et là se portèrent sur Une dalle de pierre, au milieu de laquelle était scellé un anneau de fer. Il y fit d’abord une médiocre attention ; mais peu à peu son esprit inquiet s’en occupa davantage, et enfin, quittant son siége, il voulut voir quel pouvait être le motif qui avait fait placer un anneau dans ce lieu. Il crut qu’on avait voulu s’en servir pour élever des fardeaux ; mais ce cercle lui parut trop faible pour avoir été destiné à soutenir un poids trop considérable, et il s’imagina que ce pouvait être une chambre secrète pratiquée dans l’épaisseur de la voûte. Il eut la curiosité de s’en assurer : il se servit de son poignard pour enlever la terre qui s’était glissée dans les interstices du carrelage ; puis, employant toute sa force, il parvint peu à peu à soulever la dalle, qui était d’une médiocre grandeur. Cette entreprise terminée, il reconnut l’ouverture d’un escalier dans lequel il s’engagea ; mais il ne tarda point à revenir sur ses pas, voulant aller chercher une lampe pour se donner la facilité de parcourir des lieux où la clarté du jour pénétrait difficilement, il se garda bien de donner connaissance de sa découverte avant de l’avoir entièrement explorée. Il parvint à se munir d’un flambeau de résine, et, l’ayant allumé, il pénétra dans l’escalier mystérieux. C’était celui par où Alice était entrée dans le château, celui qui lui avait servi à se venger d’un traître, et dont le démon voulait profiter pour faire retomber sur la race de Renaud les malédictions d’une amante infortunée.

Raoul, comme Alice, vit les portes cachées qui aboutissaient à chaque étage. Il poussa plus bas son voyage, et parvint à la trappe incendiée, qu’il dépassa pareillement. Enfin, continuant toujours sa route à travers les sinuosités du souterrain, il fut jusqu’à la grotte où Alice s’était retirée, et de là il aperçut la clarté du jour.

Raoul sentit toute l’importance d’une découverte de ce genre, et plus que jamais il se fit le serment de la garder pour lui seul. Dès lors il se crut le maître de Tarabel et de tous ses habitants, puisqu’il avait la facilité d’entrer et de sortir, lui et les siens, de cette forteresse, sans que personne pût mettre désormais le moindre obstacle à ses projets. Il connaissait l’histoire d’Alice ; il savait que, depuis sa mort, les paysans de la contrée n’osaient point approcher de la caverne où elle avait vécu ; et Raoul se flatta que cette crainte empêcherait toujours les curieux de découvrir ce passage secret. Il y entra, et malgré sa fermeté, il ne put se défendre d’un mouvement de terreur, lorsqu’à un angle de la route une espèce de figure blanchâtre se présenta à lui. Il mit avec empressement l’épée à la main ; mais sans doute son imagination l’avait abusé, car la vision s’était évanouie. Cependant il hâta ses pas.

Lorsqu’il fut parvenu à la hauteur du premier étage du château, il voulut voir où aboutissait la porte de fer qui était en ce lieu ; il en tira les verrous, et entra, avec une nouvelle épouvante, dans la chambre où son père avait perdu la vie. Alors il lui fut expliqué avec quelle facilité l’assassin avait pu s’introduire, et se retirer sans l’apparence du danger. La lueur de son flambeau se porta sur un objet placé à terré ; il voulut voir ce que ce pouvait être, et s’abaissa pour le ramasser. C’était une dague richement sculptée dans sa poignée — mais à l’instant où Raoul allait y porter la main, il sentit tout à coup l’impression d’une autre main, froide, mais invisible, qui se plaça sur la sienne, comme pour vouloir l’arrêter, et lui défendre de toucher à l’instrument avec lequel on avait tranché les jours de son père : c’était la même dague dont Alice s’était servie pour punir le traître Renaud. Tout le sang de Raoul se figea dans ses veines, et ses cheveux se dressèrent sur sa tête en éprouvant cette résistance dont la cause lui était inconnue. Il se releva précipitamment et promena autour de lui un regard effrayé ; mais aucune vision ne s’offrit à sa vue. Cependant il n’osa pas tenter une seconde fois de saisir le fer couvert de rouille. Il se recula, et, reprenant le chemin de l’escalier, il acheva son enquête, et ce fut avec une vraie joie qu’il se retrouva sur le haut de la tour, à l’heure où le soleil allait se coucher : déjà les arbres de la forêt cachaient une partie de son disque étincelant.

Raoul replaça avec soin la pierre qui couvrait l’orifice de l’èscalier ; il remit la terre entre les jointures, et posa par dessus quelques brins d’herbes afin de les mieux déguiser.

Il ne savait pas encore à quel but pourrait le conduire ce qu’il venait de voir ; mais il songeait que l’orpheline deviendrait sa proie, soit qu’il l’enlevât du château, soit qu’il se contentât de l’enfermer dans une des obscures cavernes qu’il venait de parcourir. Parfois néanmoins il revenait au souvenir de cette blanche figure qu’il avait cru apercevoir, ou à celui de cette main invisible dont il était certain d’avoir senti le contact. Serait-il vrai que l’ombre de son père errât sans relâche dans les lieux où sa perte fut consommée, et s’opposerait-elle aux desseins de son fils ?

Piaoul eût sans doute dû songer davantage aux prodiges dont il avait été le témoin ; mais, aveuglé par celui qui voulait sa perte, il ne voyait que son propre contentement et ne songeait pas aux avertissements réitérés dont le ciel avait voulu employer les moyens pour l’éclairer au bord de l’abîme. Chaque jour ajoutait à sa passion ; la nuit, des rêves funestes lui représentaient les charmes de Marcilie ; il la voyait, parée de ses grâces, lui tendre les bras, sourire à ses discours, et bientôt, devenant moins pudique et plus criminelle, répondre à ses désirs et le recevoir dans ses bras. Tantôt elle paraissait s’éloigner de lui, elle l’évitait en la compagnie d’Arthur ou d’Olivier, et alors la jalousie déchirait Raoul ; elle lui donnait des conseils perfides : il s’élancait sur le couple heureux, le sang coulait, et le fratricide n’en avait pas toute l’horreur qu’un crime aussi détestable lui devait inspirer.

Cependant, plus Marcilie avançait en âge, et elle entrait dans sa seizième année, plus elle se sentait portée vers Olivier. Les soins délicats de cet aimable jeune homme, sa beauté, son excellent caractère le rendaient digne de l’amour qu’il inspirait à l’orpheline. Marcilie, à laquelle il dérobait celui qu’il éprouvait, était consumée par cette peine secrète, cette vague douleur inséparable d’un véritable sentiment ; elle aimait, appréciait la distance qui la séparait du baron de Tarabel ; aussi, loin de lui laisser connaître ce qui se passait en elle, ce n’était qu’à la solitude qu’elle faisait ses confidences, et elle ne parlait de son ardeur qu’à l’heure où nul ne pouvait l’entendre. Elle se plaisait à répéter dans ces moments une romance composée par un célèbre trouvère de Picardie, Savary de Mauléon ; elle la chantait cachée dans l’épaisseur de la forêt, où souvent elle promenait, comme Olivier, ses mélancoliques rêveries. Un jour Marcilie, épanchant son ame par ses purs accents, se croyait seule dans le lieu qu’elle avait choisi : elle était loin de penser que l’objet de son affection secrète, Olivier, l’avait suivie et l’avait entendue. Le tendre damoisel ; toujours occupé de l’orpheline, l’ayant aperçue prenant la route de la forêt, y avait couru après elle ; et, s’approchant à la faveur d’un épais feuillage, il ne perdait pas une parole de la romance dont nous venons de parler. L’expression que Marcilie y avait mise lui fit augurer qu’elle éprouvait ce fatal sentiment, et il trembla qu’un de ses cousins n’en fût l’objet. Il voulait d’abord s’éloigner pour échapper au trouble de son ame ; mais, réfléchissant que le moment était favorable, et qu’il valait mieux encore sortir de sa pénible incertitude, il se décida à faire connaître à la jeune fille la flamme qu’elle lui avait inspirée.

Son aspect imprévu, et auquel elle était loin de s’attendre, la plongea dans une vive émotion. Elle ne put douter qu’Olivier ne l’eût entendue ; et dès lors, persuadée qu’il pouvait deviner ce qui l’occupait, elle se livra à un embarras extrême, et une soudaine rougeur colora son charmant visage. « Je ne croyais pas, damoiselle, être importun, » lui dit le baron en s’approchant d’elle ; « et sans être taxé d’indiscrétion, je pensais pouvoir troubler votre solitude. — Celui, » répondit Marcilie en baissant ses yeux étincelants, « qui, par sa bienveillance pour une infortunée, lui donne le droit de s’imaginer être sa sœur peut-il croire la déranger jamais ? Il est vrai que, me croyant seule, je chantais plus librement que je ne le fais quand je suis en nombreuse compagnie. — Eh ! qui plus que vous, chère Marcilie, aurait pourtant le droit d’avoir partout une égale assurance ! Quelle autre pourrait se flatter de posséder une voix plus agréable, plus mélodieuse ! Ah ! que la modestie a de charmes quand elle s’allie à un si parfait talent ! — Est-ce qu’entre frères les compliments sont permis ? C’est aux étrangers à les faire, et d’eux seuls il convient de les écouter. — Si, pour vous chérir tendrement, on doit auprès de vous se taire, alors le titre que vous me donnez me serait moins précieux, puisqu’il m’empêcherait de faire éclater mon admiration ; mais je vois qu’un tel propos vous déplaît : je ne le prolongerai pas ; une seule question me sera-t-elle permise ? — N’avez-vous pas le droit de tout dire ? » répliqua Marcilie, bien loin de penser à ce qu’on allait lui demander. — Je voudrais, » poursuivit Olivier d’une voix plus altérée, « connaître le chevalier auquel vous adressiez les paroles de la romance que je viens d’entendre ; si, par hasard, il s’en trouvait un qui pût prétendre au bonheur dont vous parliez. — Hélas ! sire, voilà une question à laquelle j’aurais peine à répondre ; simple bachelette que je suis, dois-je songer à noble chevalier, et doit-on voir dans ce que j’ai chanté autre chose qu’un badinage ? — Ô Marcilie ! qu’il serait doux d’y démêler une pensée secrète et véritable, et que j’envie le bonheur d’Arthur ou de Raoul, si l’un ou si l’autre a obtenu cette tendresse à laquelle j’attacherais la prospérité de ma vie. »

Cette brusque déclaration était trop directe et trop précise pour ne pas surprendre l’orpheline et la ravir tout à la fois. Rien ne pouvait lui être plus doux que d’apprendre de la bouche d’Olivier l’existence d’une flamme qu’elle partageait si bien ; néanmoins une retenue impérieuse, venait lui ordonner de se taire, et elle craignait de laisser apercevoir toute sa joie : tremblante devant le damoisel, elle ne trouvait point de paroles pour lui répondre ; elle en connaissait cependant la nécessité : mais, quand la raison lui commandait le silence, l’amour se révoltait, d’une pareille vigueur.

Olivier, la voyant si profondément émue, et n’apercevant sur ses traits aucune marque d’aversion ou de mépris pour sa tendresse, en devint plus hardi et renouvela ses instances avec plus de vivacité ; il parla le langage séduisant d’une passion extrême, il se montra si amoureux, que Marciiie ne put lui présenter un front sévère ; et, cédant enfin au désir intérieur qui l’entraînait, — elle avoua au sire de Tarabel qu’elle n’était pas insensible à sa flamme, et que le même feu brûlait en son cœur. Oh ! quel délice fit éprouver cet aveu à celui qui le reçut ! Avec quelle ivresse s’abandonna-t-il aux espérances flatteuses de l’avenir ! Il se jeta aux genoux de son amie ; il lui jura une éternelle fidélité ; leurs bouches échangèrent les plus tendres serments, et en même temps Marcilie, toujours conduite par une entière modestie, demanda instamment à son ami de cacher encore sous les voiles du mystère leur mutuel attachement. L’impétueux jeune homme ne pouvait concevoir la nécessité de cette conduite ; il voulait, au contraire, apprendre son bonheur à tout l’univers ; il en était joyeux, il en tirait gloire, et le cacher lui déplaisait extrêmement. « Nous devons néanmoins, » lui dit l’orpheline, « ne pas exciter contre nous la haine de ceux qui pourraient nous être contraires : on peut craindre votre amour pour une fille sans nom, et si jamais, vous rendant à la voix de la sagesse, vous choisissez votre épouse parmi les damoiselles des hauts barons, du moins si ma faiblesse est inconnue, je n’aurai pas à rougir un jour de mon malheur. — Quoi ! » répondit Olivier, « est-ce là le motif outrageant qui vous porte à me demander le secret qui vous parait si nécessaire ? Craignez-vous donc de vous confier à moi, et m’accuserez-vous injustement de perfidie ? Si je vous aime, ma flamme ne sera point légère, et jamais les vassaux de Tarabel n’auront une autre suzeraine que Marcilie. »

Ainsi parla le jeune homme. Son amante chercha à l’apaiser, et tous les deux, en pleine intelligence, rentrent dans le château, où nul encore n’avait soupçonné leur absence, et où le seul Robert pouvait connaître l’amour du baron. La mélancolie naturelle de l’orpheline était quelque peu diminuée. Dès ce moment, elle songea moins à ses terreurs nocturnes et plus souvent à son ardeur, heureuse, d’être aimée de celui qu’elle chérissait ; elle ne voulait voir que le bonheur, et chassait constamment les sombres images dont parfois son cœur était rempli.

Arthur cherchait depuis longtemps à l’entretenir, et il avait grand’peine à en rencontrer l’occasion. Olivier d’un côté, Raoul et Béatrix de l’autre, laissaient rarement l’orpheline seule, et il n’était point facile de causer avec elle, lorqu’on avait besoin de le faire d’une manière à ne pas être entendu. Enfin, un jour où Arthur entrait dans la salle de travail, il éprouva un vif contentement à la vue de Marcilie, occupée seule au grand métier de broderie. Il se hâta de courir à elle ; et après l’avoir priée de l’écouter attentivement, il entama la conversation importante qu’il voulait avoir avec elle. Il lui parla de l’attachement sans bornes que lui inspiraient les charmes de Béatrix. Il lui témoigna le désir de mériter à son tour la tendresse de cette belle personne. Marcilie, à qui les soins d’Arthur avaient donné de l’inquiétude pour son propre compte, fut charmée d’apprendre que ce damoisel ne songeait pas à elle ; et, sans se faire beaucoup prier, elle lui promit de parler pour lui à mademoiselle de Tarabel. Arthur, enchanté de son extrême complaisance, la remercia avec une complète reconnaissance, et saisissant la belle main de Marcilie, il y déposa un baiser respectueux.

Le démon, ennemi de cette malheureuse famille, amena dans ce moment Raoul, qui revenait de la chasse. La vue de la caresse que son frère faisait à l’orpheline le met hors de lui-même ; et venant à celle-ci, tandis qu’Arthur se retirait, sans soupçonner avoir été surpris par le bouillant Raoul, ce dernier, disons-nous, s’adressa à Marcilie en ces termes : « À la chaleur que mettait mon frère dans les adieux qu’il vous faisait, je n’ai pas besoin de vous demander, mademoiselle, quel pouvait être le sujet de votre conversation. Je dois le deviner sans peine, et Arthur n’en eût pas agi ainsi s’il avait à se plaindre de vos rigueurs. — J’ignore, siré Raoul, » répliqua Marcilie, un peu moins craintive, depuis qu’elle connaissait son empire sur Olivier, « d’où peuvent naître les soupçons que vous vous permettez de me faire paraître. Est-ce la première fois qu’ont lieu ces légères marques d’hommage ou d’amitié ? et ne puis-je, sans vous déplaire, accueillir votre frère comme il le mérite si bien ? — Vous êtes la maîtresse de vos volontés, on n’a que le droit de se plaindre de vos rigueurs quand on les éprouve, et trop longtemps je me suis tu pour n’avoir pas laissé à un autre la facilité de me prévenir dans votre ame. — Vous vous plaignez à tort de ne pas avoir part à mon affection ; jugez-moi plus favorablement, je vous prie ; les compagnons de mon enfance me sont également chers, et je me croirais coupable si je n’avais pas pour eux une pareille amitié. — Marcilie, je vous en conjure, ne feignez pas de prendre ainsi le change ; ce n’est point, votre amitié que je réclame, j’ai besoin d’un sentiment plus entier, plus désirable ; que mon frère, que mon cousin soient vos amis, je les verrai sans peine ; mais c’est au don de votre cœur que je prétends, et c’est le don de mon amour que le mien vous offre. — Y pensez-vous, sire Raoul ? et devez-vous parler ainsi à une simple fille, que tant de causes doivent éloigner de vous ? Croyez-moi, souffrez que je rejette ce propos sur votre aimable galanterie et donnez un autre but à votre conversation. — Je n’ai garde d’y consentir, damoiselle ; ce sera désormais, jusqu’à la fin de ma vie le seul sujet dont je vous entretiendrai. Vous avez bien permis à mon frère de vous parler ; aurais-je moins de droit à votre complaisance, ou lui en avez-vous accordé de plus grands à votre cœur ? — Je vous le répète encore, votre frère n’est que mon ami. — Je ne pourrai jamais le croire, à moins que vous ne m’acceptiez pour votre époux. — Si, par ce seul moyen, je puis vous convaincre d’erreur, il me sera difficile de vous persuader, car il me semble impossible de me tirer de la paix et de la situation heureuse où je me trouve.

Raoul, dans son emportement jaloux, n’eut garde de laisser passer sans répondre une aussi pénible déclaration ; son ardeur délirante éclata par de fortes menaces ; il accusa Marcilie, il se plaignit de son frère ; il jura que jamais personne ne posséderait la femme de son choix ; et il se retira la rage dans l’ame, laissant la jeune fille épouvantée de tout ce qu’il lui avait dit. Elle ne crut pas devoir le répéter à Olivier et elle se contenta d’en frémir.

Raoul, furieux contre Marcilie et son frère, dont il croyait la passion réciproque, jura de se venger de ce que, mal à propos, il appelait l’injustice du jeune couple. Il forme, dans son courroux, le projet d’enlever Marcilie du lieu où elle était en sûreté contre ses entreprises, et de l’emmener dans un château qui lui appartenait en propriété, et là de contraindre par force l’orpheline, ou à lui céder, ou à lui donner sa main. Connaissant un moyen assuré de sortir de Tarabel, il pouvait facilement mener à bout cette coupable entreprise, et d’avance il se réjouit du succès qu’il en attendait. Cessant d’importuner l’objet de sa flamme amoureuse, il feignit de chercher dans le dépit le remède à sa guérison ; il se retira dans une entière solitude, et ne parut plus se soucier de se montrer avec les habitants ordinaires du château.

Parmi les varlets qui se trouvaient à son service, il en était un qu’il distinguait particulièrement. Le varlet Hillerain joignait à beaucoup d’astuce une audace à toute épreuve, dont il avait donné de hautes marques dans plusieurs circonstances. Entièrement dévoué à Raoul, chaque jour il se plaignait de ne pas recevoir des ordres assez difficiles pour pouvoir faire briller ses talents dans leur exécution. Ce fut donc à lui que Raoul s’adressa : il le fit venir dans sa chambre, et là, après lui avoir fait prononcer un terrible serment, il lui confia son amour pour Marcilie, son désir de la posséder, et la crainte où il était de se voir préférer le damoisel son frère. « Certes, monseigneur, » dit Hillerain, « vous êtes bien bon de vouloir épouser une jeune fille dont personne ne connaît les parents, qui ne vous apporterait en dot ni illustration, ni profit ; à peine la prendrais-je pour femme, moi qui ne suis qu’un vilain de père en fils. Croyez-moi, promettez-lui, quand vous la tiendrez en votre pouvoir, une forte somme pour qu’elle en puisse disposer à sa volonté, et alors vous verrez s’adoucir son humeur farouche ; mais, avant tout, il s’agit de l’enlever de ce fort, et cela me présente des difficultés que nous ne lèverons pas sans quelque peine ; mais tant mieux. Si l’on pouvait aisément tout ce qu’on désire, on perdrait la moitié du plaisir. Ou la chose ne pourra pas absolument se faire, ou je me charge de la conduire à bien ; nous trouverons un moyen de faire sortir l’orpheline de ces hautes murailles et une fois qu’elle sera dans la forêt, je lui donne en quatre fois pour entreprendre à y rentrer de nouveau.

Raoul dit alors à Hillerain que, grâce au hasard, il avait un moyen d’entrer et de sortir de Tarabel et il lui enseigna les secrets du souterrain. « Voilà tout notre affaire, dit le varlet ; « je ne vous demande pas autre chose ; convenons seulement du jour où nous enlèverons votre belle ; tout le reste ne nous manquera pas. » Raoul lui fit observer que, durant la clarté du soleil, de pareilles tentatives pouvaient être plus facilement déjouées, et qu’il valait mieux profiter des ombres de la nuit. « Vous avez bien raison, monseigneur, » répliqua le coupable complaisant ; « d’ailleurs nous laisserons croire que les follets, dont le château est rempli, ont voulu jouer ce mauvais tour à la damoiselle, et si l’on nous apercevait au moment de l’exécution de ce plan, eh bien ! il n’y aurait qu’à nous déguiser de manière à épouvanter le curieux, si bien qu’il n’eût plus envie de nous espionner de sa vie.

Ceci, comme on peut le croire, fut plus encore du goût de Raoul ; on décida que quatre hommes d’armes seraient introduits dans la forteresse par le passage de la grotte, que sous l’apparence d’un costume effrayant ils entreprendraient de ravir Marcilie à son amant autant qu’à ses amis. Raoul remit une forte somme à Hillerain ; celui-ci eut bientôt rencontré trois bandits, et il devait faire le quatrième.

La veille de la nuit convenue pour exécuter cet acte déloyal, Hillerain demanda publiquement à son maître la permission d’aller visiter ses parents, qui demeuraient dans un hameau au delà de Saint-Fulgens, et reçut l’autorisation qu’il sollicitait. Il était convenu avec Raoul que, réunissant ses trois satellites, tous vêtus de robes noires et rouges par dessus leurs armures, il se cacherait avec eux dans la grotte inférieure ; que là ils attendraient que son maître vînt les chercher.

Raoul, avec une ardente impatience, soupirait après l’heure indiquée. Ce soir-là, il lui semblait que la veillée se prolongeait outre mesure, et cependant finit-elle à dix heures, comme c’était le constant usage du château.

Marcilie avait causé plus particulièrement avec Arthur ; elle voulut lui rendre compte d’une conversation qu’elle avait eue dans la matinée avec Béatrix, et par des mots entendus de lui seul elle lui apprenait qu’il ne devait point perdre l’espérance, et que peut-être, avant peu, la damoiselle de Tarabel lui avouerait elle-même sa défaite.

La joie qu’Arthur éprouvait à ce récit ne touchait que faiblement Olivier, certain du cœur de Marcilie ; mais elle était un perpétuel coup de poignard pour Raoul, et il se confirmait davantage dans la pensée que son frère et Marcilie brûlaient du même feu. Aussi, dans ce moment, il se félicitait de l’obstacle prochain qu’il allait élever entre ces deux créatures, et son affreux caractère trouvait un nouveau plaisir dans les pleurs que ces amants répandraient.

Un orage s’élevait, en cet instant, sur la contrée ; les vents déchaînés tourbillonnaient en sifflant ; les nuées entassées dans l’air rendaient la nuit ténébreuse, lorsque des éclairs rapides ne venaient point parfois l’illuminer ; la pluie tombait avec force, et tout le déchaînement de la nature semblait à Raoul plus favorable à son dessein. Enfin la société se sépara ; chacun rentra dans sa chambre, et Marcilie ne fut point la dernière à prendre ce parti ; elle voulait, avant de se coucher, attendre la fin de la tempête, et elle emportait avec elle un manuscrit que le chapelain lui avait prêté, et qui était rempli des plus merveilleuses histoires. Dès qu’elle fut seule, elle ferma la porte, et, s’approchant d’une table, elle y déposa le volume, et ayant fait un signe de croix, elle commença son attachante lecture.

Dés que Raoul eut pris pareillement congé de la compagnie, il rentra chez lui, et se déshabillant en toute hâte, il eut l’air de vouloir se reposer ; mais, dès que ses gens l’eurent quitté, il reprit ses vêtements et attendit en silence que la cloche du beffroi eût sonné onze heures et demie : c’était le moment où il devait commencer son entreprise. Il sortit de sa chambre, tenant son épée d’une main et une lampe de l’autre. L’orage durait toujours, les fréquents éclats de la foudre étaient répétés par tous les échos voisins, et leur fureur parut au damoisel une circonstance heureuse qui devait empêcher les habitants du château d’entendre les cris de Marcilie, si l’on ne pouvait parvenir à étouffer les accents de sa juste terreur.

Raoul, malgré son assurance, ne put se trouver seul dans les vastes galeries du château sans éprouver un frisson involontaire, et tous les motifs de terreur quil pouvait avoir vinrent se représenter à son imagination. Il était loin pourtant de leur céder, et, bien résolu à pousser jusqu’au bout cette criminelle entreprise, il s’aventura plus avant.

Pour abréger son chemin, il devait traverser la chambre verte, celle où son père avait perdu la vie, et, au moment où il en ouvrit la porte, il lui sembla entendre un soupir étouffé. Il s’arrêta… et élevant son flambeau, il jeta un regard interrogateur dans la salle, et en parcourut d’un coup d’œil toute l’étendue. Il n’y avait rien qui dût l’intimider, la pluie frappait contre les vitraux, et nul autre bruit ne se faisait entendre. Il avança, et alors une voix, partant presque dans son oreille, murmura doucement ces mots : N’y va pas ! n’y va pas !!! Il interrompit encore sa marche ; mais le calme qui régnait dans l’intérieur de l’appartement le convainquit que son imagination échauffée lui avait seule adressé ces accents redoutables. Il se roidit contre elle, il traversa la chambre fatale, sans avoir songé à prier pour celui qui y avait péri.

Pour cette fois, le damoisel ne se soucia pas de ramasser la dague ensanglantée, quoiqu’elle fût toujours à la même place. Il évita même de passer auprès d’elle, et parvint jusqu’à la porte secrète. Il était bien assuré d’en avoir tiré les verrous extérieurs, et cependant il éprouva une résistance à l’ouvrir à laquelle il ne devait pas s’attendre : il eût pu croire qu’une main puissante les retenait par derrière. Une fois, il en eut presque la conviction ; car, l’ayant tirée violemment à lui, elle céda ; mais tout à coup elle se rejeta sur elle-même et se referma avec bruit. Raoul perdit sa force, et dans son délire il murmura une imprécation, et, avec désespoir agitant la porte massive, il la ramena enfin à lui, et soudain la chambre retentit de l’effroyable rire que souvent on entendait éclater dans le château. Il fut suivi d’un éclair bleuâtre et d’un coup de tonnerre tel que jamais Raoul n’en avait ouï de pareil. Certes, dans cet instant, il oublia toutes ses résolutions, et faisant plusieurs pas en arrière, il parut renoncer à son projet, tant était grand l’effroi qui descendait dans son ame. Cependant la tranquillité s’étant rétablie dans le ciel, il s’excita, et, ayant surmonté sa crainte, il reprit le chemin de l’escalier ; l’ayant atteint, il franchit rapidement les degrés, et ne s’arrêtant à aucun endroit, il parvint jusqu’au souterrain : là, il se vit contraint à reprendre haleine et à respirer une minute, se jurant bien de ne point repasser par la même route, s’il était obligé de la parcourir seul.

Tandis qu’il était dans ce lieu, un murmure de voix arriva jusqu’à lui et lui donna une nouvelle et vive émotion ; mais, ayant réfléchi que ce pouvaient être Hillerain et ses compagnons, il se hâta de les appeler, et un poids inexprimable lui fut ôté quand il en eut reçu la réponse qu’il en espérait. Son confident le premier arriva jusqu’à lui. Il lui apprit que, voyant son retard, il s’était hasardé à marcher en avant, afin de le rencontrer plus tôt. Il applaudit à ce zèle, et tous ensemble se dirigèrent vers le château ; le damoisel était à la tête du cortège et dirigeait la troupe.

Comme il parvenait au degré inférieur de l’escalier, il crut voir au plus haut, et bien au delà de la trappe, la figure d’une femme qui, vêtue d’une longue draperie blanche et noire, semblait avancer comme eux et suivait une route pareille. Raoul se rapprocha d’Hillerain, et à voix basse lui demanda : « Ne vois-tu rien ? ou mes yeux et mes sens seront-ils aujourd’hui la dupe d’une illusion continuelle ? — Ma foi, monseigneur, hors vous et nos trois hommes, il me semble que nous sommes bien seuls dans des passages où il faudrait être bien téméraire pour essayer de nous suivre ; et pensez-vous que quelqu’un en aurait la possibilité ou l’envie ?

Raoul ne dit rien, car il craignait de faire soupçonner son courage, et cependant il n’était pas moins certain pour lui qu’un être extraordinaire l’attendait à la cime de l’escalier. Cette vision tout d’un coup se retourna, et lui laissa voir la vive ressemblance de Marcilie, mais pâle, mais défigurée, et animée d’une infernale joie. Ab ! plus que jamais une affreuse épouvante s’empara de son cœur ; il fut incapable de poursuivre sa route, et, s’appuyant contre la muraille, il essaya de passer à plusieurs reprises sa main sur ses yeux, espérant par là chasser ou détruire l’illusion qui l’obsédait : « Allons, monseigneur, » lui dit Hillerain, pressons-nous ; le temps se passe, il faut se hâter d’achever notre besogne, il doit être bien au delà de minuit.

Ces mots excitèrent Raoul, il baissa la tête et continua de monter. Parvenu au haut des degrés, il pénétra dans la chambre, et là, plus distinctement encore, il put regarder cette vision épouvantable qui, se penchant, prit la dague qui, depuis tant d’années, était demeurée sur le plancher, et, la regardant avec un rire féroce, passa sous les rideaux du lit ; en même temps l’affreux éclat de rire retentit, et l’on entendit distinctement le fer retomber sur la terre, et il parut souillé d’un sang tout nouvellement versé….

Certes, cette fois, Hillerain partagea l’épouvante de son maître. Les trois soldats étrangers au château, et qui ignoraient l’histoire des apparitions dont il était le théâtre, devinèrent bien aisément que quelque chose de surnaturel agissait dans ce moment… Tous s’arrêtèrent à la fois, et machinalement portèrent la main sur leur épée, prêts à la tirer pour faire face à un danger dont ils ne voulaient pas apprécier l’étendue.

« Qu’est-ce donc qui rit si horriblement ? » dit un d’entre eux à Hillerain. « Bon, » répliqua celui-ci en cherchant à prendre une assurance qu’il n’avait pas, « tu prends pour une gaîté les éclats de la foudre. — En tous cas, si c’est le tonnerre que nous avons entendu, c’est pour la première fois de la vie qu’il gronde de cette façon-là ; mais on ne nous a pas fait venir ici pour avoir affaire avec les gens de l’autre monde ; car, dans ce cas, on peut quadrupler la récompense promise, et encore même je ne sais pas qui voudrait se charger de la gagner. — Je crois que tu as peur ? » répliqua Raoul avec hauteur ; « il fait beau voir un homme d’arme pâlir de crainte, parce qu’il se trouve dans une chambre abandonnée. — On a eu sans doute ses raisons pour cesser d’habiter une si belle demeure ; peut-être que les visites qu’on était forcé d’y recevoir n’étaient pas du goût de tout le monde. Quant au manque de courage que vous me reprochez, souhaitez, monseigneur, dans vos intérêts, de ne jamais en faire l’épreuve, et ne nous rencontrons point en rase campagne, chacun dans un parti opposé, mais combattant moi pour le grand roi de France et vous pour votre noble duc de Bretagne, il pourrait vous en mal arriver.

Hillerain, voyant la colère qui se peignait dans les traits de Raoul à cette apostrophe imprudente, s’adressa au soldat : « Il est bien convenable, Jacques, qu’un soldat tel que vous manque de respect à un damoisel tel que sire Raoul, surtout quand vous êtes à sa solde ; eh ! qui vous a dit que vous étiez sans bravoure ? il faudrait, pour tenir un pareil propos, ignorer que vous avez fait vos preuves, et si vous ne les aviez point faites, on ne vous eût pas choisi pour cette expédition. »

Ces adroites paroles calmèrent une discussion qui eût pu avoir des suites, et en même temps elles donnèrent une nouvelle direction aux idées, en empêchant de réfléchir sur ce qu’on avait pu entendre d’extraordinaire. Le fantôme avait disparu ; on n’entendait plus que le roulement du tonnerre qui ne cessait de gronder dans les cieux, et la tempête était loin d’être apaisée.

Raoul, après un moment de repos, crut pouvoir continuer son chemin. Il passa de la chambre verte dans la paierie, et soudain la voix faible et étrange qui s’était déjà fait entendre à lui, lorsqu’il allait chercher ses satellites, vint de nouveau répéter à son oreille : N’y va pas ! n’y va pas !!! Ce mystérieux avertissement le confondit encore, il ne savait à quoi il devait se résoudre, et penchait, déjà à admettre la possibilité que son audace déplaisait d’une façon particulière à la divine Providence, quand, dans l’éloignement, il revit cette femme mystérieuse qui, se tournant à demi, lui faisait un signe impérieux comme pour lui enjoindre de ne pas se laisser intimider. La singularité de cette injonction redonna à Raoul du courage dont il commençait a manquer. Il crut au contraire, dès ce moment, qu’un pouvoir supérieur lui devenait favorable, et il chemina moins effrayé. Ses gens le suivirent ; mais ils ne conservèrent pas longtemps leur sang-froid ; car, à l’instant où Raoul, approchant de la chambre de Marcilie, se préparait à y frapper, un nouvel objet d’épouvante se développa ; un spectre hideux sembla s’élever de terre et se plaça entre la porte et les audacieux… Oh ! Dieu !.. de quelle terreur Raoul ne fut-il pas saisi en reconnaissant les traits de son père tel qu’il s’était naguère montré à lui !

Pour cette fois, le coupable demeura immobile ; il ne fut pas possible de comprimer son effroi et moins encore de retenir près de lui les soldats qui, à la vue du fantôme sanglant, prirent la fuite avec une vitesse sans pareille, et, malgré les supplications d’Hillerain, qui cherchait à leur donner un peu de fermeté, ils reprirent le chemin de la chambre verte, de l’escalier et du souterrain, et ne se crurent en sûreté que quand, ils se trouvèrent en rase campagne. Vainement, le varlet, par l’appât de l’or, voulut les ramener avec lui, tous les trois lui jurèrent que de leur vie ils ne reviendraient dans le château de Tarabel, et que de ce pas ils allaient chercher un bon prêtre pour lui confesser leur péché et en faire pénitence. « Pouvons-nous espérer une longue vie, » disait Jacques, « nous qui avons vu la mort face à face ? car, hors elle, que pouvait être ce spectre effrayant ? »

Tout ce qu’Hillerain put obtenir fut la promesse d’une discrétion dont il leur démontra tous les avantages, et le cœur désolé, il se sépara d’eux, sans oser néanmoins retourner auprès de son maître ; car il éprouvait aussi sa part de cette épouvante si naturelle à ceux qui avaient été les témoins de ce qui s’était passé dans le château de Tarabel.

Laissons ces malheureux et retournons à Raoul, que nous avons montré en face de l’ombre sanglante de son père qui, d’un air irrité, lui ordonnait de s’éloigner. Le malheureux jeune homme, vaincu par sa terreur, ne pouvant plus commander à sa faiblesse, tomba à genoux, et, dans une posture suppliante, implora le pardon de sa faute. Il demeura longtemps dans cette position, et quand il releva sa tête abaissée, l’ombre vengeresse s’était évanouie. Raoul se trouvait seul avec ses remords et son amour.

D’un pas chancelant, il regagna sa chambre ; et cependant il eut assez d’énergie pour aller soigneusement refermer la chambre du meurtre, comme on appelait dans le château, celle dans laquelle venaient de se passer les véridiques événements dont nous venons de rendre compte. Mais à peine Raoul fut-il dans son lit, qu’une fièvre impétueuse venant à le dévorer, il fut livré au délire le plus pénible, et ses gens, le lendemain matin, le trouvèrent singulièrement affaibli.

Ce ne fut qu’avec une peine extrême qu’il put se lever, et quand il se montra au salon avec le reste de la famille, chacun demeura frappé de sa pâleur et de son air de souffrance ; mais c’était en vain que le ciel voulait l’éloigner de l’inceste ; plus une intervention naturelle se manifestait, plus les obstacles augmentaient, et plus la passion de Raoul était exaltée. Ce malheureux, possédé par un démon qui ne le laissait pas respirer, formait à tout instant de nouveaux plans et craignait de les mettre à exécution, ne peuvant perdre le souvenir des prodiges qui s’étaient manifestés à lui durant la nuit où il avait voulu enlever l’orpheline. Un pouvoir cruel en même temps lepoussait vers le crime.

Dans son sommeil, il revoyait souvent cette femme mystérieuse dont l’étonnante ressemblance avec Marcilie l’avait naguère frappé ; elle ne lui parlait que d’amour, elle le conduisait près de son amante, elle l’invitait à la presser dans ses bras ; et quand Raoul exécutait cet ordre qui lui paraissait si doux, un coup de tonnerre se faisait entendre, le sang ruisselait de toutes parts, et le damoisel était réveillé en sursaut par l’infernal éclat de rire que si souvent il avait entendu. Peu à peu il perdait la santé ; sa gaité avait disparu ; il ne rêvait qu’à un amour qu’il ne pouvait obtenir, qu’à un bien qu’il perdait l’espérance de posséder.

Hillerain était revenu près de son maître, et il avait pris un autre caractère ; ce n’était plus le même homme ; depuis la désastreuse nuit, ses conseils ne tendaient plus à la perte de son maître ; il redoutait pour lui-même le courroux du ciel et le juste châtiment qui en est l’inévilable suite ; aussi avait-il cessé de plaire à Raoul. Ce dernier préférait entendre dans ses rêves l’astucieuse créature qui, le portant au mal, flattait chaque nuit sa passion, et dans ses promenades solitaires il implorait ce génie, le suppliant de venir à son secours, et de lui prêter un appui assez fort pour qu’il pût parvenir à se rendre maître de l’innocence et des charmes de Marcilie.

Béatrix, ainsi que Marcilie l’avait annoncé à Arthur, commençait également à apprécier les soins que ce damoisel lui rendait et à payer sa flamme d’un sincère retour ; mais, par une manie ordinaire à un jeune cœur, elle s’obstinait à ne point révéler principalement à son frère ce qui se passait dans son ame, et, satisfaite de l’avouer à l’orpheline, elle aimait en silence.

Arthur cependant, instruit par cette dernière, connaissait une partie de son bonheur ; mais ce n’était pas assez, il voulait plus encore, il lui fallait obtenir, de la bouche même de Béatrix, cet aveu auquel un amant attache une si haute importance et que la damoiselle s’opiniâtrait à lui refuser. Dès lors, assidu plus que jamais auprès de Marcilie, il la suppliait de parler pour lui, d’engager son amie à mettre un terme à sa résistance, et Raoul, témoin de ces fréquentes conversations, plus que jamais se livrait à une impétueuse jalousie. Olivier lui-même n’en était point exempt ; les assiduités de son cousin auprès de son amie commencèrent à lui devenir importunes ; il pensait, ce bon jeune homme, que difficilement on pouvait voir Marcilie sans pouvoir s’éprendre pour elle ; et qui sait si, à son tour, l’orpheline ne finirait point par être inconstante ?

Guidé par cette pensée, il chercha et eut avec elle une explication où Marcilie, malgré son vif désir de garder le secret que les deux amants lui avaient confié, fut contrainte, pour calmer le souci du baron de Tarabel, de lui avouer toute la vérité dont, jusqu’à cet instant, elle ne lui avait fait connaître qu’une partie.

Olivier était loin de mettre obstacle à une tendresse si naturelle, il voulut chercher les moyens de forcer Arthur et Béatrix à le prendre à son tour pour confident de leur flamme ; et pour cela il imagina, ou plutôt la cruelle Alice, dont l’esprit malfaisant errait sans cesse dans le château, lui suggéra l’idée d’engager Marcilie à réunir nuitâmment la damoiselle et Arthur dans la chambre où lui, Olivier, irait les surprendre. Marcilie, poussée par je ne sais quel instinct, se refusa longtemps à se prêter à une supercherie pareille ; cependant Olivier insista si fort, qu’elle ne put toujours le combattre : mais il fallut décider Béatrix à une telle démarche, et ce n’était point facile, d’après surtout la connaissance que l’orpheline avait de l’extrême timidité de son amie. Cependant celle-ci aimait, et à son âge, quand l’amour nous gouverne, il est difficile de lui résister longtemps ; elle n’était pas fâchée d’entendre Arthur lui parler de sa passion, elle songeait aussi que le moment où il ne fallait plus dissimuler la sienne était enfin arrivé.

Marcilie, ayant obtenu son consentement pour cette entrevue, en parla à Arthur qu’elle combla de joie. L’aimable jeune homme en fit les plus sincères remercîments, et en se séparant : « À ce soir, » se dirent-ils l’un à l’autre ; « à minuit, et n’v manquez pas. »

Ce propos avait été tenu près de la porte de la grande salle qui se trouvait ouverte, et devant laquelle était une portière de riche velours, alors abattue. Favorisé par elle, Raoul s’était approché doucement de son frère et de son amie, et il entendit ces dernières paroles ; elles furent pour lui un coup affreux qui lui sembla celui de la mort. La rage surtout était extrême, d’apprendre tout à la fois, de la manière la mieux équivoque, que Marcilie aimait Arthur, et oubliait pour lui cette pudeur dont elle se parait avec une si impudente hypocrisie, « À ce soir, » murmurait-il tout bas, à ce soir. Oui, vous m’y verrez aussi, femme impudique et dissimulée ; je serai témoin à ton rendez-vous, ou plutôt je me charge de le troubler de telle sorte que tu ne puisses jamais le recommencer. »

L’enfer écouta ses menaces et tressaillit de plaisir ; les démons environnèrent Raoul et, durant tout le reste de la journée, le poursuivirent de leurs fureurs ; ils animèrent le désespoir dans son ame, ils y appelèrent la colère, la jalouse fureur, la haine la plus active et, par dessus tout, un impétueux besoin de vengeance. Ce malheureux ne s’appartenait plus ; poussé au crime, il s’y précipitait lui-même, et les décrets éternels qui punissent les crimes des pères sur les enfants allaient sans retour s’accomplir.

Durant cette journée et à diverses reprises, les habitants du château entendirent retentir les accents de la gaîté féroce de la vindicative Alice ; son fantôme, qui, sans trêve, errait dans Tarabel, se réjouissait horriblement de la catastrophe qui se préparait, tandis que l’ombre de Renaud, désespérée et silencieuse, tremblait de ne pouvoir empêcher l’anéantissement total de sa race. Plus d’une fois, il essaya de se montrer à l’un de ses fils ; mais toujours les démons dont il était la proie s’opposèrent a son projet ; un bras plus fort que le sien, sans l’écarter du fatal château, ne lui permettait pas de joindre Raoul ou Arthur, et en même temps Alice lui montrait son fils aîné prêt à succomber sous le fer du second. Une morne tristesse remplissait tous les esprits des humains habitants de Tarabel ; chacun, sans la deviner, redoutait quelque nouvelle infortune ; l’épouvante était si générale, que Béatrix supplia Marcilie de remettre à un autre temps l’entrevue qu’elle avait préparée ; mais la malheureuse orpheline, instrument, sans s’en douter, du complot infernal de sa mère, possédait seule, dans cette circonstance, la fermeté dont sa compagne manquait. Olivier, instruit par elle, se retira de bonne heure, et toute la compagnie suivit son exemple.

Il alla dans sa chambre attendre le moment convenu où il devait paraître devant les deux amants.

Raoul, comme nous l’avons dit, était plongé dans un effrayant délire ; il ne s’appartenait plus, il marchait à grands pas dans sa chambre, écoutant les premiers conseils que des êtres invisibles donnaient à son cœur. Enfin l’heure sonna, et sans plus attendre, muni d’une lanterne sourde, il s’élança par le corridor par où son frère devait passer. En cheminant, il entend du bruit devant lui, comme eût fait une robe traînante sur le plancher ; il dirige sur ce point la clarté qu’il porte avec lui, et voit en effet cette femme mystérieuse qui, à plusieurs fois, avait paru vouloir guider ses pas. Cet aspect, loin de porter l’effroi dans son cœur, lui parut une preuve qu’une puissance surnaturelle voulait l’encourager dans son projet ; il en sentit redoubler son ardeur furieuse et en marcha avec plus d’intrépidité. Comme il approchait de la chambre de Marcilie, il se rappela tout à coup que, dans son impatience à venir où l’appelait une cruelle inquiétude, il avait oublié de s’armer, et qu’il se trouvait sans moyens de se défendre ou plutôt de combattre. Le malheureux ! c’était son frère qu’il allait quereller, et il se plaignait de se voir hors d’état de lui arracher la vie ! Sa demeure était à une autre extrémité du château : il craignait, s’il y retournait, de donner à Arthur le temps d’entrer chez Marcilie, et c’était principalement ce qu’il ne voulait pas souffrir.

Dans le temps qu’il se plaignait de son oubli, une subite réflexion vint lui rappeler que, dans la chambre du meurtre, était la dague qui avait tranché la vie de son père et qu’il pourrait l’aller chercher. Il ne voulut pas se rappeler qu’une puissance inconnue l’avait empêché de s’en servir ; et, dans l’ivresse fatale qui l’égarait, il oublia pareillement de quel sang ce fer était souillé. Comme il se livrait à cette pensée, une lueur blafarde éclaira la galerie ; Alice se rencontra à lui ; et ouvrant la porte de la salle où était la dague, elle fit signe à Raoul de venir se saisir de cet instrument de mort. L’infortuné damoisel, que tout l’enfer poursuivait, ne recula pas d’horreur à cette odieuse invitation ; il marcha précipitamment vers la chambre dn meurtre, et, y entrant, la même voix que par deux fois il avait entendue lui répéta ce sinistre avertissement : N’y va pas ! n’y va pas !!! Mais qui eût pu-l’arrêter ? Enivré par sa passion, il ne pouvait plus écouter qu’elle ; l’apparition d’Alice, qu’il ne connaissait nullement, semblait lui donner une protection assurée, et alors il ne voulait voir que ce qui flattait les désirs de son cœur. Il courut à la dague, et, la saisissant d’une main forte, il lutta un instant contre le bras invisible qui, de nouveau, s’obstinait à la lui arracher. Ici éclata encore le rire du démon qui s’applaudissait du forfait qu’on allait commettre.

Cette joie exécrable troubla Raoul. « Serait-ce ma perte qu’elle proclamerait ? » se dit-il ; et, en parlant ainsi, il fixait la méchante Alice, qui s’était retirée, dans la partie la moins éclairée de l’appartement. Elle devina facilement la pensée du damoisel, et glissant sur-le-champ devant lui, elle reprit le chemin de la galerie, comme pour le conduire à la demeure de Marcilie. Le beffroi fit entendre ses douze coups : c’était l’heure convenue ; et Arthur, qui l’attendait avec impatience, sortit de chez lui et se rendit où il était attendu.

À l’instant où la veillée avait fini, les deux jeunes personnes s’étaient retirées ensemble. Béatrix avait consenti à suivre Marcilie, et toutes deux après une fervente prière, cherchèrent à passer le temps en faisant à haute voix la lecture dans le manuscrit curieux que le chapelain avait prêté à Marcilie. Les deux amies s’occupaient en ce moment de l’histoire effrayante d’un roi d’Écosse, qui, à un bal où il avait appelé tous les grands de sa cour, y vit paraître les spectres de la mort et de la guerre, qui, semblant prendre part à la gaîté publique, dansèrent au milieu des spectateurs épouvantés. Cette narration effrayante ne mettait pas les damoiselles dans une situation paisible, lorsque la page du manuscrit se trouva tout à coup tachée de cinq gouttes de sang qui y tombèrent presqu’à la fois, et un profond gémissement se fit entendre dans la chambre. Par un mouvement spontané, Béatrix et Marcilie tombèrent dans les bras l’une de l’autre, en poussant un cri à demi étouffé par la terreur. Immobiles et tremblantes, elles n’osaient point jeter leurs regards autour d’elles, dans la crainte d’apercevoir une sinistre apparition ; et, du plus profond de leurs ames, elles implorèrent le secours du Tout-Puissant.

Dans cet instant, un tumulte épouvantable se fit entendre dans la galerie voisine ; bientôt tout le château fut en mouvement. Les femmes de Béatrix accoururent auprès de leur maîtresse, et l’on vit, à la clarté de plusieurs flambeaux, le plus épouvantable et le plus tragique de tous les spectacles

Nous avons laissé Arthur s’acheminant au coup de minuit vers la salle où il avait trouvé Marcilie et Béatrix. Il avançait sans précaution, éclairé dans sa marche par la pâle clarté de la lune, et ne soupçonnant pas qu’un fratricide veillait près de lui. Raoul, furieux et égaré par le fantôme qui avait juré la destruction totale de la race de Renaud, attendait le moment de frapper la victime ; et quand Arthur passa auprès de lui, il lui porta deux coups de dague, qui firent au damoisel une blessure mortelle. Tout à la fois Arthur crie au secours, et un dernier éclat de rire se fait entendre.

Olivier veillait, de son côté, à quelque distance de ce lieu ; la voix plaintive de son cousin parvenait jusqu’à lui, il se hâta d’accourir vers l’endroit d’où elle partait ; et mettant son épée à la main, il essaya de frapper l’assassin qui paraissait vouloir s’enfuir, mais qui ne le pouvait, car l’ombre d’Alice s’approchant de lui, par une force invincible, semblait le retenir à sa place et le contraignait à ne pas le quitter. Arthur cependant, quoique blessé à mort, avait tiré son glaive ; prévenant Olivier, il l’enfonça dans la poitrine de Raoul, qui tomba en poussant un profond soupir.

Cependant un éclat terrible de tonnerre se fit entendre ; toutes les portes du château furent spontanément ouvertes, et les fortes chaînes du pont-levis ne purent même les retenir. Olivier appelait à grands cris ses varlets. On accourut de toutes parts, et ce fut pour voir les deux frères perdant la vie avec leur sang. Cet événement funeste plongea tous les assistants dans une douleur profonde. Béatrix, éperdue, serrait dans ses bras le malheureux Arthur et déplorait la fatalité de sa destinée. Le chapelain, un goupillon à la main, exorcisait les esprits des ténèbres, et de lugubres hurlements répondaient à ses adjonctions. On vit plusieurs fois le fantôme d’Alice poursuivi par celui de Renaud passer et repasser rapidement dans la galerie et fuir vers la chambre du meurtre où toutes ses apparitions se terminèrent à la fois.

Dès cet instant, le damoisel Olivier forma le projet d’abandonner pour quelque temps le château de Tarabel qui lui devenait odieux, et bien lui en prit, car, dès la nuit suivante, après qu’il l’eut quitté, de nouvelles clameurs se firent entendre ; les spectres des deux frères se joignirent à ceux de leur père et de son amante impitoyable, et depuis ces époques reculées, tous les ans, aux deux anniversaires du double assassinat, le repos des nuits est troublé dans cette forteresse.

Marcilie, emmenée par Olivier, tomba dès lors dans une sombre mélancolie. Elle voyait auprès d’elle sans relâche une figure qui lui montrait la terre comme un asile prochain. Elle sentait sur son cœur un poids accablant qui l’étouffait ; son sommeil était constamment agité par des rêves horribles. Vainement Olivier lui témoignait un constant amour, rien ne pouvait la distraire ; chaque jour, elle descendait vers la tombe, où elle entra au bout de l’année révolue. Béatrix prit en même temps le voile, et le triste Olivier, que rien ne put consoler de cette douloureuse perte, ne chercha que longtemps après, dans un hymen auquel le contraignirent ses parents, à prolonger l’existence de sa race, qu’il eût souhaité de voir éteindre en lui.


Les Brigands et le Pélerin du Crucifix.


On sortait de la Terreur ; il y avait, entre le Berri et la Sologne, un antique château ; les maîtres, rudement frappés d’ailleurs par la révolution, avaient sauvé du moins leur vie, et ils tâchaient, par une retraite économique de plusieurs années, de regagner ce qu’en si peu de temps les malheurs publics leur avaient ravi. On voyait peu de monde dans ce château ; on ne donnait jamais de ces galas qui, à la campagne, attirent tant de parasites affamés ; en revanche, on y exerçait généralement une hospitalité large et magnifique ; la table de famille était abondante, on y mettait toujours une foule de mets sains et nourrissants qui, par leur profusion, dispensaient de toute cérémonie.

Un soir, l’hiver approchait à grands pas, un tumulte se fait entendre à la porte extérieure, c’est un général de la république avec ses deux aides de camp ; il va commander à Châteauroux, et la nuit l’a surpris dans les plaines monotones de la Sologne ; il demande le couvert et place au feu.

« II aura davantage, » répondit le maître de la maison ; « lui et ses aides de camp seront les bienvenus. »

À cette réponse, Les trois voyageurs mettent pied à terre ; on conduit leurs chevaux à l’écurie, et eux au salon. Mais qu’ils ont peu l’habitude de la bonne compagnie ! leur tournure, leurs expressions annoncent des chenapans de pur sang ; cependant on se ressouvient des formes de Rossignol, de Ronsin, de Santerre, d’Henriot, et on les excuse. La mère du maître du château, vénérable et pieuse matrone, très avancée en âge, éprouve, à leur aspect, une telle aversion, qu’elle va se réfugier dans son oratoire, et là elle prie Dieu avec ferveur, le conjurant de ne pas abandonner une maison où il était si bien adoré et où l’on chérissait tant le roi.

La prière, dit-on, soulage certains esprits ; cette dame rentra au salon plus calme et avec moins de dégoût ; elle contempla leur mise commune, leurs physionomies patibulaires, et quand elle entendit leur conversation si bien en harmonie avec leur personne, elle leur donna la plus belle chambre du manoir, tant elle craignait de ne pas les traiter assez bien à leur gré. Ils se retirèrent, et, en leur absence, on convint que sur leur aspect seul on les pendrait. Il y avait dans le château l’aïeule, le père, la mère, un jeune homme de dix-huit ans, deux jeunes filles de quatorze et de seize, une tante, deux servantes et deux laquais ; en tout onze personnes, maîtres et gens, mais mal armés et incapables d’une résistance sérieuse.

Le souper vient d’être servi, on a averti les trois militaires ; ils arrivent ; ils ont la parole arrogante, le verbe haut, on les voit prêts à chercher querelle à tout le monde ; la prudence du père arrête l’impétuosité du fils porté à se fâcher… Sur ces entrefaites, on sonne au dehors ; le général et ses aides de camp sourient en échangeant des regards mystérieux que le jeune homme et l’aïeule surprennent. Le maître du château dit de ne plus recevoir personne.

« Hormis, toutefois, » reprend le général, « deux ordonnances qui sont, je présume, à ma recherche. »

Que dire ? on se tait, et le soupçon gagne les assistants. Les deux domestiques mâles étaient allés ouvrir, ils introduisent, non ceux que les militaires avaient annoncés, mais un homme de haute stature, ayant la figure, pleine de bienveillance et de douceur, belle d’ailleurs et on ne saurait plus noble ; ce personnage peut avoir à peu près quarante ans, son costume est en tout conforme à celui des pèlerins de Saint-Jacques, rien n’y manque, ni le rochet, ni le bourdon, ni les gourdes et les coquilles, non plus que le vaste chapeau de toile cirée. Dès qu’il a mis le pied dans la salle, il s’arrête, fait un signe de croix, et dit d une voix ferme, mais mélancolique :

« Que la paix du Seigneur soit avec vous, et qu’il vous préserve des embûches nocturnes du méchant ! »

La singularité de ces paroles, la bizarrerie d’un accoutrement que l’on ne portait en France qu’à ses risques et périls, étonnent les assistants. La bonne vieille dame, charmée de ce salut pieux, complimente le pélerin, tandis que les militaires, en ricanant, l’appellent fourbe et hyrpocrite ; ajoutant : « Va, drôle, l’habit ne fait pas le moine.

— Il est vrai, » répliqua le pélerin, « pas plus que l’uniforme ne fait l’ofiicier. »

À ce propos, les aides de camp se lèvent pour fondre sur lui ; il les écarte de la main tandis que d’autres les retiennent, et il poursuit :

« Eh ! messieurs, vous feriez mieux de purger le pays de la bande des brigands qui l’exploitent, que de tomber à deux sur un pauvre pécheur. Au reste, qui menace du glaive périra par le glaive. Dieu est las des crimes commis, et sa vengeance tardera peu à éclater. »

L’expression remarquable qu’il met dans ces paroles, en rassurant les habitants de la maison, intimide les autres. Le général, prenant la parole avec moins d’aigreur, dit :

« Mon ami, tu sens le fagot, cette qualification de messieurs dont tu t’es servi et que nous détestons, ces fanfreluches superstitieuses dont tu te pares, tout cela ne me dit rien de bon, et demain tu m’as la mine d’aller rendre compte de ta conduite à la municipalité du lieu.

— Il est sur, » dit le pèlerin, « que demain on vous interrogera.

— Faquin, drôle, » s’écria le général, « je te passerai mon épée au travers du corps. »

On retint cet accès de colère, et le souper fut continué ; le pélerin ne composa le sien que d’une croûte de pain, d’une seule figue sèche et d’un verre d’eau. Cette frugalité ne nuisit pas à sa conversation, sérieuse, mais nourrie de hautes pensées ; il imposa aux chenapans, qui finirent par garder un morne silence et qui se retirèrent lorsqu’ils virent les préparatifs d’une prière en commun que l’on allait faire : ce fut en ricanant, en jurant ; en chantant des chansons obscènes, qu’ils passèrent dans leur chambre, où ils s’enfermèrent à double tour.

Le pélerin, au contraire, dirigea le pieux exercice ; sa méditation improvisée fut sublime ; on l’en remercia, et le fils de la maison le contraignit à accepter son lit en place de celui d’un domestique qu’on lui avait d’abord préparé… Tout le monde dormait… Au coup d’une heure, l’aïeule fut réveillée par l’effet d’une lumière éclatante qui remplit ses yeux, elle les ouvrit et reconnut devant son lit le pélerin tout habillé qui lui fit signe de se lever, de s’habiller et de le suivre. La bonne dame étonnée, mais poussée, à ce qu’elle a dit depuis, par une puissance surnaturelle, obéit sans résistance. Pendant ce temps, le pélerin réveillait aussi le fils de la maison, en était également écouté, et le conduisait dans le corridor au même moment où la grand’mère y arrivait ; il y eut un instant où le pélerin leur parut double ; mais cela dura si peu de temps, qu’ils n’ont rien osé affirmer. Alors, cet inconnu, toujours sans mot dire, les conduisit devant la chambre où reposaient les prétendus militaires ; il la toucha de son bourdon, elle s’ouvrit, il entra, on le suivit ; il y avait, sur les tables, les chaises et les meubles, des échelles de cordes, des poignards, des pistolets, des clefs, des limes, des pinces, des barres de fer, tous instruments connus de vol. Les trois misérables paraissaient endormis d’un profond sommeil ; la vieille dame témoigna de la crainte en s’approchant d’eux.

« Ils dormiront jusqu’à demain ; rendez grâce à Dieu et à la piété de la famille. »

Ainsi parla le pèlerin…, et disparut. Les ténèbres revinrent avec son absence, et l’aïeule et le fils de la maison se trouvèrent, non dans la chambre de leurs hôtes, mais chacun dans la sienne, couchés dans leurs lits et baignés de sueur… Ils crurent avoir fait un rêve pénible. Ne pouvant s’endormir, ils sont les premiers à se lever, ils se rencontrent, se font part de leurs songes et en admirent la coïncidence. Cependant on entend dans la campagne un piétinement de chevaux… Qu’est-ce ?… la gendarmerie ; elle était à la piste de trois chefs de brigands ; le signalement remis au jeune homme se rapporta à celui des trois individus qui, la veille, étaient venus demander l’hospitalité à son père. Il en fit la remarque, et quand il eut parlé d’un général et dit le nom qu’il s’était donné, les gendarmes ne doutèrent pas que ces hommes ne fussent ceux qu’ils poursuivaient ; d’ailleurs ils savaient que le château, pendant toute la nuit dernière, avait été environné d’une multitude de voleurs en sous-ordre, qui semblaient, d’après le rapport des dénonciateurs, attendre un signal qu’on n’avait pas donné.

En conséquence, on entra, on alla droit à la chambre indiquée, on la trouva ouverte, bien que la veille on l’eût verrouillée, et la grand’mère et le petit-fils, à leur effroi extrême, aperçurent, tout comme ils l’avaient vu en rêve, les instruments du vol à la même place que pendant la nuit ; les trois bandits, réveillés d’un sommeil léthargique, n’opposèrent aucune résistance, ils avouèrent tout, ajoutant qu’ils ne pouvaient concevoir le sommeil invincible qui les avait surpris tout à coup et malgré eux.

Cependant on parla du pèlerin, et, surpris de ne pas le voir, on courut à sa chambre où sans doute il reposait… Il n’y était plus, il avait disparu, sa trace fut à jamais perdue, mais sur le lit où il avait dû coucher, on trouva un Christ d’ivoire d’une grandeur surprenante et d’un travail miraculeux.


Le Vampire et la Police.


Un jour où l’empereur m’avait retenu plus longtemps qu’à l’ordinaire, le ministre de la police, duc d’Otrante, fit demander une audience prompte.

« Voyons ce qu’il veut, » dit Napoléon.

« Prince, restez ; j’aime assez à avoir un témoin de ses œuvres. »

L’empereur commençait à se méfier de lui. Fouché entra ; il parla d’abord de police générale, puis il dit :

« Un fait bien étrange se passe dans la rue Saint-Éloi, hôtel Pepin ; il est arrivé là un individu, il y a douze jours, nommé Rafin. Ses papiers, remis au propriétaire, ont paru suspects ; on a environné cet homme d’une surveillance spéciale. Le jour, il va dans diverses maisons : il est très bien mis ; sa figure est agréable, bien que sévère. Le soir, il sort de l’hôtel à onze heures précises, prend souvent un fiacre, d’autres fois va à pied, toujours vers le même lieu, le cimetière du Père-Lachaise, et, chaque fois qu’il y arrive, mes agents le perdent de vue ; mais, à quatre heures du matin, on l’aperçoit aux environs de ce cimetière ; il reprend alors le chemin de l’hôtel Pepin, où il arrive avant le jour. Ce manége répété a excité la surprise de mes hommes. On suit Rafin, presque pas à pas, on le peut ; c’est facile pendant le trajet. Mais, aux approches du cimetière, le moment arrive toujours où on le perd de vue. On a posté du monde dans l’intérieur : ceux-là n’ont rien découvert.

— Vous me racontez là, duc d’Otrante, une anecdote fantasmagorique, » repartit l’empereur. « Est-ce un vampire ?

— Sire, ils sont rares en France, au dix-neuvième siècle.

— Qu’est-ce donc ?

— C’est ce que je saurai.

— Le ferez-vous arrêter ?

— Il ne commet rien de répréhensible, et j’hésite.

— Vous faites bien ; il est assez fâcheux qu’il faille remplir les prisons d’État d’ insensés qui prennent plaisir à courir à leur perte. Je n’approuve point les mesures préventives. La tyrannie est là ; car avec ce système où s’arrêtera-t-on ? Cependant, ce monsieur m’intrigue. A-t-on fouillé ses papiers pendant son absence ?

— Oui, sire, on n’a rien trouvé de louche.

— Vous dites que son passeport l’est ?

— Il ne se rapporte pas exactement pour le signalement ; on a même cru y reconnaître une surcharge. »

Moi, alors prenant la parole, je dis : « Ce sera peut-être un apprenti carabin ?

— C’est possible, » répliqua le duc d’Otrante, du ton d’un homme qui a une tout autre idée. Ceci m’intrigua, et quelque temps après, un matin, lorsqu’il était venu me rendre compte de plusieurs affaires dont l’empereur m’avait remis la solution, le souvenir de l’homme du cimetière me revint, et j’en demandai des nouvelles. Fouché, alors :

« Monseigneur, » me dit-il, « nous ne sommes pas au dix-neuvième siècle, comme, l’autre fois et devant vous, je l’affirmais à l’empereur, mais au neuvième, dixième, onzième ; ou plutôt il y a des prestidigitateurs habiles.

— Qu’est-il donc devenu ?

— La brigade de sûreté, piquée au vif, imagine de commencer la petite guerre avec Rafin ; une belle nuit, on l’arrête, à cent pas du Père-Lachaise. D’abord, d’un coup de poing, il renverse dans la boue deux de mes gaillards les plus solides, qui ont prétendu avoir été frappés, non par une main d’homme, mais par une barre de fer. Les autres l’entourent, le somment, au nom de la loi ; il se calme, exhibe, à la clarté d’un réverbère, des papiers convenables : une carte civique, un passeport, acte de naissance ; bref, tout ce qu’il fallait pour avoir le droit de circuler nocturnement dans la bonne ville ; comme.on voulait s’y prendre par ruse, on feint d’être satisfait ; il paie à boire en retour des taloches appliquées ; on se sépare bons amis. Lui sort, les autres restent chez le marchand de vin où on l’a conduit ; mais des camarades apostés en dehors le suivent, et le perdent à point nommé.

» À quatre heures, le signal est donné par un surveillant qui voit Rafin ; on y court, et cette fois, afin d’éviter les jeux de mains, un officier de paix se montre, et, pour cacher le jeu, on arrête tous les passants, trois ou quatre amenés là par hasard ; on les fouille, et Rafin avec eux ; on retrouve sur lui les pièces de tantôt, et rien de suspect avec ; au reste, on presse la recherche, car ceux qu’on en a chargés sont, quoique peu délicats, sur le point d’être suffoqués par l’odeur infecte qui s’exhale de toute la personne de Rafin.

» Deux jours se passent, lui continue à faire des visites, notamment à une jeune et jolie couturière ; on s’informe de celle-ci, elle vivait paisible, fraîche, rieuse, et depuis que Rafin la fréquente, elle devient pâle, maigre, maladive ; on va à une autre maison. Ici la femme est veuve, et elle aussi perd ses couleurs et son embonpoint. Le troisième jour, un jeune homme d’environ vingt-quatre ans arrive au portier de l’hôtel, il est hors de lui ; il demande Rafin, qui est sorti, cela le contrarie, il s’assied et l’attend ; une heure après, Rafin arrive. Le jeune homme ne fait qu’un saut jusqu’à lui, le collette. La force prodigieuse de l’aventurier nocturne est comprimée par la fureur de l’assaillant, qui l’appelle assassin, monstre, et qui, sentant sa force faiblir, tire un couteau et lui porte un coup à l’aine, mais un seul, rien qu’un ; quatre témoins l’ont vu, retenez bien ceci.

» Rafin pousse un cri, lâche son adversaire, et tombe roide mort. Le meurtrier prend sa course et se sauve ; on ne le poursuit pas, tant on est troublé, lui laisse le couteau dans la plaie. On envoie chercher un chirurgien et la police ; on déshabille Rafin, et l’on voit le sang jaillir par six plaies ; deux à la gorge, deux à l’aine droite, une dans le bas-ventre et l’autre à la cuisse. Les témoins sont confondus ; leurs dépositions sont unanimes. Le jeune homme a saisi d’abord Rafin, a lutté, s’est fait une arme de son couteau, n’a porté qu’un seul coup, a laissé le fer dans la plaie, et, au lieu d’une plaie, il y en a six, et l’instrument représenté à la justice ne s’adapte qu’à l’une des seules blessures, à l’aine ; les autres paraissent avoir été faites, soit par des poignards, épées, stylets, soit par tout autre outil aigu et nullement semblable à la pièce de conviction que le chirurgien, en présence du commissaire, a lui-même extraite du corps de Rafin.

» On visite ses habits, sa chambre ; on ne trouve que les papiers déjà connus, mais ni or, ni argent, ni effets. Ses actes légaux annonçaient un citoyen de Strasbourg, et là on perd la trace. Les autorités locales ne peuvent rien spécifier, à cause des soustractions des registres de l’état civil pendant le temps de la révolution. On s’est mis à la recherche de l’assassin, on l’a trouvé. Voici ce qui en était : ce jeune homme aimait une demoiselle, Rafin se place entre eux, et est préféré ; aussitôt la pauvre fille perd la santé, elle se plaint de cauchemars affreux, que son sang est sucé nocturnement par un être hideux qui néanmoins ressemble à Rafin : ces confidences sont faites à la propre sœur du premier amant, qui s’en alarme. Et, lorsque le matin il a vu mourir de faiblesse la pauvre fille, son imagination s’est allumée ; il a couru provoquer Rafin ; et, sentant celui-ci prêt à lui arracher la vie, tant il lui serrait la gorge, il a pris son couteau sans intention de tuer, mais seulement pour se dégager.

» On me soumet l’affaire, elle me paraît si bizarre, que je fais relâcher le jeune homme, surtout lorsqu’un incident, plus surprenant encore, complique la situation. Le corps de Rafin avait été déposé dans une salle basse, on devait l’enlever le lendemain de grand matin ; ce moment venu, bonsoir la compagnie, le mort a disparu ; nouvelle rumeur, qui a fait le coup ? les carabins ; on fait des recherches, rien n’est trouvé… Au bout de dix semaines, qu’on juge de l'effroi du portier de l’hôtel Pépin, et de la famille, et de tout le voisinage, lorsque l’on voit arriver Rafin, qui froidement réclame sa clef et ses vêtements. On l’entoure, on s’écrie, le questionne, sa réponse est brève et simple.

» Des jeunes étudiants ont volé son cadavre pour le disséquer ; ils y ont surpris un reste de vie ; ils’l’ont soigné, ramené du tombeau, et sauvé enfin ; mais, comme ils ont commis un délit, il a juré de ne pas les faire connaître, et il subira toutes les peines possibles, plutôt que d’être ingrat envers ceux qui lui ont rendu l’existence. Tout cela, sans doute, est plausible, naturel, on s’en contente, hors moi. Je donne mes ordres, cet homme est arrêté, conduit dans un cachot ; je m’y rends ; il était bien lié, et, malgré ses cris, ses supplications, sa résistance, je ne balance pas à lui enfoncer dans les chairs un instrument de chirurgie qui ne peut faire que peu de mal, mais qui provoque à l’écoulement du sang ; à mon intention qu’il devine, cet être s’abandonne à une rage violente, il fait des efforts incroyables pour se jeter sur moi ; il me menace de l’avenir, je le pique… ; à peine la première goutte de sang a jailli, que les six blessures antérieures se rouvrent, tous les secours sont inutiles, Rafin meurt de nouveau.

» Nous étions onze personnes présentes à cette expérience remarquable ; notre stupéfaction, monseigneur, ne peut être comprise. Nous sommes au XIXe siècle, et il y a devant nous un vampire, un boucolâtre, une goule, que sais-je : ce fait incroyable confond et MM. Cuvier, et Fourcroy, et Cadet, et Portal, savants de première classe, que j’avais appelés. J’avoue que, peu instruits des précédents, ils ne virent là dedans qu’un tour de passe-passe, qu’une rouerie de police devant l’autorité, une manière neuve de se débarrasser d’un individu dangereux ; ils ont cru au poison et pas au sortilège, et le silence qu’ils gardent provient moins de leur parole engagée que du résultat d’une scène dont ils voudraient ne pas avoir été les spectateurs. Quant à moi, qui ai approfondi la chose, je suis abasourdi au dernier point. Certainement, je ne peux admettre la réalité de ces êtres surhumains, voilà pourtant ce que j’ai vu. Je fis constater le décès, on entoura le corps mort d’une multitude de linges, on le mit dans une bière de fer, on lui coupa la tête, les mains, les pieds, tout cela fut enseveli ensemble. Je fis exhumer au bout d’un an, on trouva les diverses parties en putréfaction avancée, aucune n’y manquait ; et, pour cette fois, Rafin, de retour encore, ne vint plus redemander la clef de sa chambre. J’ajouterai que la seconde femme (la veuve) à qui il faisait la cour, étant déjà fort exténuée, expira peu de jours après lui. »

  1. Cette anecdote se trouve tronquée dans les Imaginations de M. Ouffle ; elle est extraite d’une chronique originale conservée avant la révolution au monastère de la Grasse, ordre de Saint-Benoît, et situé dans les montagnes des Corbières, appendice de la chaîne des Pyrénées-Orientales. Ce volume précieux, est aujourd’hui dans la bibliothèque d’un ami de l’auteur ; c’est d’une mine aussi riche qu’il a tiré les contes fantastiques ou histoires réelles qui, dans ces deux volumes, se rattachent au midi de la France.
  2. La maison des Paléologue, d’origine grecque, a formé plusieurs empereurs de Constantinople et une branche de marquis souverains de Montferrat. Il paraît qu’elle n’est pas encore éteinte.
  3. Rivière du Languedoc qui roule de l’or dans ses sables.
  4. Sirventes, nom que l’on donnait alors aux poèmes des troubadours.
  5. Les bardes étaient les poètes du Nord. Ulin, Armin, Ossian furent les plus fameux.
  6. Horloge d’eau.
  7. Lorsqu’on recevait un étranger de distinction, on avait coutume de lui présenter, au moment où il allait se coucher, un verre de vin chaud, ou d’hypocras, que l’on partageait avec lui. Cet usage existe encore dans quelques provinces méridionales.
  8. Sorte de souliers à soc recourbé qui venaient, par le moyen d’une chaîne, s’attacher aux genoux.
  9. Musique d’Angard.
  10. Les familles de ces preux chevaliers ne sont pas éteintes.
  11. Nom que l’on donnait aux écuyers subalternes.
  12. Il existe, dans les papiers de la famille de D… L…, un vieux procès-verbal daté de 1200 environ, dans lequel est consignée cette histoire, dont les chroniques languedociennes parlent quelquefois.
  13. Couvent qui existait, avant la révolution, dans un petit village situé à un mille de la ville de Saint-Félix.
  14. L’évêché de Toulouse n’a été érigé en archevêché qu’en 1328.
  15. On croyait alors que les signes surnaturels annonçaient les grands événements : celui que je rapporte était un des plus ordinaires.
  16. La maison princière de Foix descendait primitivement des premiers comtes de Carcassonne ; elle tomba en quenouille et passa successivement dans plusieurs familles : une dernière fut celle de Grailly, si célèbre pour les grands hommes qu’elle a fournis, notamment l’illustre Jean de Grailly, captal de Buch. Outre diverses branches de la maison de Foix, qui descendaient des Foix Fabas, et dont quelques unes existent encore, et le grand rameau des Foix-Grailly, à part la branche de ce nom, qui est venue se fondre dans la maison royale de France, par les d’Albret, et à laquelle les Lamothe-Langon ont donné une femme dans Clairmonde de Lamothe, fille de Pierre-Raymond de Lamothe, chevalier, sire de Langon, premier baron du Bazadois, etc., vicomte de Noaillan et Roquetaillade, qui épousa Jean de Grailly, il existe encore une autre branche des Foix-Grailly, en possession de titres incontestables, et qui est aujourd’hui représentée par M. de Foix-Grailly, habitant Paris, et habile peintre de paysage.

    Du mariage de Jean de Grailly avec Clairmonde de Lamothe, naquit, au quatrième degré, Archambaud de Grailly, comtesse de Foix, qui, en 1501, épousa Jean d’Albret, celui-ci le trisaïeul de Henri IV, roi de France et de Navarre, d’où descendent les Bourbons aujourd’hui régnants.

    L’écusson des Grailly porte : de sable à la croix d’argent chargée de cinq coquilles du champ : Parti ; d’or à trois pals de gueules ; qui est de Foix.

  17. Ce n’est pas un Lautrec qui a pris le nom de Toulouse, mais un Toulouse qui, par clause de mariage, à accepté en allonge le nom de Lautrec ; ceci est incontestable. Au reste, les esprits chagrins, qui, dans leur jalousie ignorante, veulent que MM. de Toulouse-Montfa actuels ne soient que Lautrec, ne savent pas le beau refuge qu’ils leur accordent ; tout vrai, Lautrec descend en ligne directe de Clovis, et par conséquent est irrécusablement Mérovingien.