Souvenirs d’un homme de lettres/XIX

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Marpon et Flammarion (p. 191-214).

NOTES SUR PARIS


LES NOUNOUS


Rien de joli au Luxembourg, aux Tuileries, par ces premiers joyeux soleils, par ces premiers frissons de verdure, comme la sortie des bébés et des nounous de une à deux heures de l’après-midi.

En ces coins abrités où elles se donnent toutes rendez-vous, les nourrices se promènent par groupes aux rubans flottants ou s’alignent sur des chaises, protégeant le bébé sous le large parasol de doublure rose ou bleue au reflet favorable ; et tandis que le poupon, endormi dans son voile transparent et la dentelle mousseuse de ses petits bonnets, aspire de tout son être mignon la sève du printemps, Nounou radieuse, reposée, ayant aux lèvres un sourire de perpétuelles relevailles, promène tout autour un regard vainqueur, dresse la tête, rit et jase avec les camarades.

Elles sont là cinquante, ces nourrices, toutes en costume de pays, mais le costume affiné, transformé et donnant à la solennité du jardin royal une vieillotte poésie d’opéra comique. Des coiffures variées et superbes : madras éclatant des Gasconnes et des mulâtresses, coiffes conventuelles des Bretonnes, énorme et léger papillon noir des Alsaciennes, aristocratique hennin des filles d’Arles, et les hauts bonnets du pays de Caux, ajourés comme des flèches de cathédrales, et, fichées dans des chignons sauvages, les grandes épingles à boules d’or des Béarnaises.

L’air est doux, les parterres embaument, une odeur de résine et de miel tombe des bourgeons de marronniers. Là-bas, près du bassin, la musique militaire attaque une valse. Nounou s’agite, Bébé piaille, tandis que le petit soldat en promenade devient rouge comme son pompon devant cette haie de payses qu’il trouve considérablement embellies.

Cela, c’est la nourrice de promenade et de parade, costumée et métamorphosée par l’orgueil des parents et six mois de séjour à Paris. Mais pour voir la vraie nounou, pour bien la connaître, il faut la surprendre à l’arrivée, dans un de ces établissements étranges qu’on nomme bureaux de placement et où se fait, à l’usage des bébés parisiens affamés d’un lait quelconque, le commerce des femmes-mères. C’est du côté du Jardin des Plantes, au bout d’une de ces rues paisibles, demeurées provinciales en plein Paris, avec des pensions, des tables d’hôte, des maisonnettes à jardinet, peuplées de vieux savants, de petits rentiers et de poules ; sur la façade d’un antique logis à grand porche, une enseigne à lettres roses étale ce simple mot : Nourrices.

Devant la porte, par groupes ennuyés, flânent des femmes en guenilles, avec des enfants sur les bras. On entre : un pupitre, un guichet grillé, le dos de cuivre d’un grand-livre, du monde qui attend sur des banquettes, l’éternel bureau, le même toujours, également correct et froid, aux halles comme à la Morgue, qu’il s’agisse d’expédier des pruneaux ou d’enregistrer des cadavres. Ici c’est de la chair vivante qu’on trafique.

Comme on reconnaît en vous des personnes « bien », on vous épargne la banquette d’attente, et vous voici dans le salon.

Du papier à fleurs sur les murs, le carreau rouge et ciré comme dans un parloir de couvent, et, de chaque côté de la cheminée, au-dessus de deux cylindres de verre recouvrant des roses en papier, les portraits à l’huile et cerclés d’or de Monsieur le Directeur et de Madame la Directrice.

Monsieur est quelconque : tête d’ancien agent d’affaires ou de pédicure qui a réussi ; Madame, bien en chair, sourit de ses trois mentons dans l’engraissement d’un métier facile, avec ce je ne sais quoi de dur que donne au visage et au regard le maniement d’un troupeau humain. Quelquefois, c’est une sage-femme ambitieuse ; le plus souvent une ancienne nourrice douée du génie des affaires.

Un jour, il y a longtemps, elle est venue dans une maison pareille à celle-ci, peut-être dans la même, vendre, pauvre fille de campagne, un an de sa jeunesse avec son lait. Elle a rôdé devant la porte comme les autres, affamée, son enfant au bras ; comme les autres elle a usé la bure de ses jupes sur le banc de pierre.

Aujourd’hui les temps ont changé : elle est riche, célèbre. Son village, qui la vit partir en loques, ne parle d’elle qu’avec respect. Elle est une autorité là-bas, presque une providence.

La récolte a manqué, le propriétaire presse. Le soir, sous la cheminée, l’homme dit en présentant la large paume de sa main à la flamme : « Phrasie, écoute voir… ton lait est bon, l’argent se fait cher : si t’allais à Paris faire une nourriture ? On n’en meurt pas ; et la patronne du bureau, qu’est d’ici et qui nous connaît ben, t’aurait une bonne place tout de suite. »

Elle s’en va, puis une autre. Peu à peu l’habitude se prend, l’amour du lucre continuant ce qu’avait commencé la misère. Maintenant, chaque fois qu’un enfant naît, son affaire est claire, et son destin réglé d’avance. Il restera au pays à teter la chèvre ; et le lait de la mère, bien vendu, servira à acquérir un champ, à arrondir un bout de pré.

Toute célébrité nourrisseuse, toute directrice de bureau de placement exploite ainsi spécialement sa province d’origine. L’une a l’Auvergne, l’autre la Savoie, celle-ci les landes bretonnes ou les côtes boisées du Morvan. Chose à remarquer, le marché aux nounous, à Paris, suit les fluctuations de la vie rustique. Rare les années de récolte, la nourrice afflue en temps de disette ; mais que l’année soit mauvaise ou bonne, elle devient presque introuvable pendant la moisson et la vendange, au moment des grands travaux des champs.

Aujourd’hui le bureau de placement semble bien fourni. Sans compter les nourrices que nous avons vues à l’entrée traînant leurs sabots devant la porte, en voici vingt, trente, sous la fenêtre, dans un petit jardin transformé en cour, lugubre à voir avec ses bordures de buis piétinées, ses plates-bandes effacées, et les couches d’enfant qui sèchent sur une ficelle tendue au travers entre un figuier malade et un lilas mort. Tout autour un alignement de logettes sans étage, dont la nudité sordide fait songer à la fois aux payotes des nègres esclaves et aux cabanons des forçats. C’est là que logent les nourrices avec leurs enfants, en attendant d’être placées.

Elles campent sur des lits de sangle, dans un aigre relent de malpropreté rustique, au milieu du perpétuel tintamarre des marmots en tas qui s’éveillent tous dès que l’un crie, et se mettent à brailler ensemble, bouche tendue, vers le sein défait. Aussi aiment-elles mieux l’air libre du jardinet, où elles traînent d’un coin à l’autre, toute la journée, avec des allures ennuyées de démentes, ne s’asseyant que pour coudre un peu, mettre une pièce de plus à quelque jupe déjà cent fois rapiécée, loque de couleur spéciale, terreuse et grise, ou bien affectant ces tons jaunes et éteints, bleus expirants, que la mode parisienne emprunte, par raffinement, à la misère campagnarde.

Mais voici Madame qui entre, avec la tenue de l’emploi, à la fois coquette et sérieuse, une avalanche de nœuds flamme de punch sur un corsage d’un noir janséniste, regard sévère et parler doux.

« Vous désirez une nourrice ?… Soixante-dix francs par mois ?… Bien… Nous avons un assortiment dans ces prix-là… »

Elle donne un ordre : la porte s’ouvre, les nourrices arrivent par fournée de huit ou dix, piétinent et s’alignent, soumises, leur enfant au bras, avec un bruit d’esclots, de souliers à clous, des poussées gauches de bétail… Celles-ci ne conviennent pas ? Vite, dix autres… Et ce sont toujours les mêmes yeux baissés, les mêmes timidités misérables, les mêmes joues séchées et tannées, couleur d’écorce et couleur de terre. Madame présente et fait l’article.

« … Saine comme l’œil… une vraie laitière… regardez le poupon ! » Le poupon est beau en effet, toujours beau. On en garde deux ou trois dans l’établissement pour figurer à la place de ceux qui seraient trop malingres.

« De combien votre lait, nourrice ?

— De trois mois, M’sieu. »

Leur lait est toujours de trois mois. Voyez plutôt : du corsage entr’ouvert un long filet blanc a jailli, riche de sève campagnarde. Mais ne vous y fiez pas : ceci est le sein de réserve que jamais l’enfant ne tette. C’est l’autre côté qu’il faudrait voir, celui qui se cache honteux et flasque. Sans compter qu’avec quelques jours d’absolu repos, toujours un peu de lait s’emmagasine.

Et Madame étale, Madame déballe avec l’autorité de la possession et l’impudence de l’habitude ces pauvres créatures effarouchées.

Enfin le choix est fait, la nourrice est retenue ; il faut régler. La directrice passe derrière son grillage et fait le compte. Effrayant, ce compte. D’abord le tant pour cent de la maison, puis l’arriéré de la nourrice en logement et en nourriture, quoi encore ? Les frais de route. Est-ce fini ? Non, il y a la « meneuse » qui va prendre l’enfant à la mère pour le reconduire au pays.

Triste voyage, celui-là ! On attend qu’il y ait cinq ou six poupons ; et la « meneuse » les emporte ficelés dans de grands paniers, la tête en dehors comme des poules. Plus d’un meurt dans ce trimballement à travers des salles d’attente glaciales, sur les dures banquettes des wagons de troisième classe, avec le lait du biberon et un peu d’eau sucrée au bout d’un chiffon pour nourriture. Et ce sont des recommandations pour la tante, pour la grand’mère. L’enfant, brutalement arraché du sein, s’agite et piaille ; la mère l’embrasse une dernière fois, elle pleure. On sait bien que ces larmes ne sont qu’à demi sincères, et que l’argent les séchera bientôt, ce terrible argent qui tient si fort aux entrailles paysannes. Malgré tout, la scène est navrante et fait songer douloureusement aux séparations de familles d’esclaves.

La nourrice a pris son paquet, quelques guenilles dans un mouchoir.

« Comment ! C’est votre trousseau ?

— Oh ! mon bon M’sieu, j’sommes si pauvres par chez nous… J’n’avons censément ren que c’que j’portions sur la piau. »

Et le fait est que ce n’est guère. Avant toute chose, il va falloir la renipper, la vêtir. C’était prévu. La première tradition, chez les nourrices, comme chez les flibustiers allant au pillage, est d’arriver les mains vides, sans bagages encombrants ; la seconde est de se procurer une grande malle, la malle à serrer la denraie. Car vous aurez beau la choyer et la soigner, cette sauvagesse ainsi introduite chez vous, et qui détonne d’abord si étrangement parmi les élégances d’un intérieur parisien avec sa voix rauque, son patois incompréhensible, sa forte odeur d’étable et d’herbe ; vous aurez beau laver son hâle, lui apprendre un peu de français, de propreté et de toilette ; toujours chez la nounou la plus friande et la mieux dégrossie, à tous les instants, en toute chose, la brute bourguignonne ou morvandiaute reparaîtra. Sous votre toit, à votre foyer, elle reste la paysanne, l’ennemie, transportée ainsi de son triste pays, de sa noire misère, en plein milieu de luxe et de féerie.

Tout ce qui l’entoure lui fait envie, elle voudrait tout emporter là-bas, dans son trou, dans son gîte, où sont les bestiaux et l’homme. Au fond elle n’est venue que pour cela, son idée fixe est la denraie. La denrée, mot surprenant, qui, dans le vocabulaire des nourrices, prend des élasticités inattendues de gueule de serpent boa. La denrée, ce sont les cadeaux et les gages, ce qu’on vous paye, ce qu’on vous donne, ce qui se ramasse et se vole, le bric-à-brac et le pécule qu’aux yeux des voisins pleins d’envie on compte déballer au retour. Pour engraisser et pour enfler cette denrée sainte, votre bourse et votre bon cœur vont être mis en coupe réglée. Et vous n’avez pas affaire à la seule nourrice ; l’homme, la grand’mère, la tante sont complices, et du fond d’un hameau perdu dont vous ignorez même le nom, toute une famille, toute une tribu ourdit contre vous des ruses de peau-rouge. Chaque semaine une lettre arrive, d’une écriture matoise et lourde, et cachetée d’un dé sur du pain bis.

Elles vous attendrissent d’abord ces lettres comiques et naïves, avec leur orthographe compliquée, les endimanchements de style, des phrases tortillées et retortillées comme le bonnet d’un paysan qui ne veut pas avoir l’air timide, et ces suscriptions minutieuses ainsi qu’en imaginait Durandeau dans ses fantaisies militaires :


À madame, madame Phrasie Darnet,
nourrice chez Mr ***
rue des Vosges 18. 3e arrondissement,
Paris, Seine, France, Europe, etc.

Patience. Ces fleurs de naïveté campagnarde ne vous attendriront pas longtemps. Toutes visent à votre bourse, toutes respirent le même parfum de carotte rurale et d’idyllique escroquerie. « C’est pour te faire savoir, ma chère et digne compagne — mais tu n’as pas besoin d’en parler à nos respectés maîtres et bienfaiteurs parce qu’ils voudraient peut-être encore te donner de l’argent et que ce n’est jamais bien d’abuser… » Là-dessus, l’annonce circonstanciée d’un épouvantable orage qui vient de tout ravager au pays. Plus de récolte, les blés hachés, les prairies perdues. Il pleut dans la maison comme en pleins champs, vu que les grêlons ont crevé les tuiles ; et le porc, une si belle bête, qu’on devait saigner pour Pâques, dépérit du saisissement qu’il a eu d’entendre le tonnerre.

D’autres fois, c’est la vache qui est morte, l’aîné des petiots qui s’est cassé le bras, la volaille atteinte d’épilepsie. Sur le même bout de toit, le même coin de champ, c’est un invraisemblable amoncellement de catastrophes pareilles aux plaies d’Égypte. Cela est grossier, stupide, cousu d’un fil blanc à crever les yeux. N’importe, il faut faire semblant d’être pris à ces inventions, payer encore et toujours, sans quoi gare à Nounou ! Elle ne se plaindra pas, elle ne demandera rien, oh ! non, certes, mais elle boudera, pleurnichera dans les coins, bien sûre d’être vue. Et quand Nounou pleure, Bébé crie, parce que le gros chagrin tourne les sangs et les sangs tournés font le lait aigre. Vite un mandat de poste et que Nounou rie.

Ces grands coups hebdomadaires n’empêchent pas la nourrice de travailler quotidiennement à sa petite denraie personnelle. Ce sont des chemises pour le petit, le malheureux déshérité, tout seul là-bas à teter la chèvre ; un jupon pour elle, un paletot pour son homme, et la permission de ramasser ce qui traîne, les menus riens qui vont aux balayures. La permission d’ailleurs n’est pas toujours demandée, Nounou ayant rapporté de son village des idées particulières sur la propriété des bons Parisiens. La même femme qui, chez elle, ne ramasserait pas la pomme du voisin par le trou d’une haie, mettra paisiblement, et sans que sa conscience en soit troublée, toute votre maison au pillage. Pour le zouave, dépouiller l’Arabe ou le colon n’est pas voler, c’est chaparder, faire son fourbi. Différence énorme ! De même pour Nounou, voler le bourgeois, c’est faire sa denraie.

Chez moi, il y a quelques années, car c’est par expérience que je puis faire ainsi un cours de nourrices, des couverts d’argent disparurent. Plusieurs domestiques pouvaient être soupçonnés ; il fallut ordonner une perquisition, ouvrir des malles. J’avais déjà mes convictions sur la denraie, et je commençai par la malle de Nounou. Non, jamais le trou de clocher de la pie voleuse, jamais creux d’arbre où un corbeau collectionneur entasse le fruit de ses rapines, n’offrit si disparate assemblage d’objets brillants et inutiles ; des bouchons de carafe et des boutons de porte, des agrafes, des fragments de glace, des bobines sans fil, des clous, des chiffons de soie, des rognures, du papier à chocolat, des coloriages de magasins de nouveautés, et, tout au fond, sous la denrée, les deux couverts devenus denrée eux-mêmes.

Jusqu’au dernier moment, Nounou refusa d’avouer ; elle protestait de son innocence, déclarant qu’elle avait pris les couverts sans penser à mal, pour s’en servir de corne à souliers. Pourtant elle ne voulut pas remettre son départ au lendemain. Elle avait peur qu’on ne se ravisât, qu’on n’envoyât « querir les gendarmes ». Il faisait nuit, il pleuvait. Nous la vîmes, silencieuse, louche, redevenue sauvagesse pour de bon, disparaître à pas de fauve sous la voûte de l’escalier, ne voulant pas même qu’on l’aidât et traînant à deux mains sa malle, lourde de la précieuse denrée.

Vous figurez-vous votre enfant aux soins de pareilles brutes… Aussi n’est-ce pas trop d’une surveillance de tous les instants. Si vous laissiez faire la nourrice, elle ne sortirait jamais Bébé pour le mener boire le soleil, respirer l’air de verdure des squares. Paris, au fond, l’excède ; et elle préférerait rester près du feu, sans lumière, l’enfant aux genoux, le nez dans les cendres comme à la campagne, dormant, des quatre heures durant, de son lourd sommeil de paysanne. C’est le diable encore de l’empêcher de coucher le nourrisson avec elle dans son propre lit. Pourquoi faire, un berceau ? Ces bourgeois vraiment ont des idées, des exigences ! Ne vaudrait-il pas mieux l’avoir là, tout près, et lui donner le sein sans se réveiller ni avoir froid, quand il crie ? Il est vrai que parfois en se retournant on l’étouffe ; mais ces sortes d’accidents sont rares.

Et puis des traditions de campagne assurent qu’un enfant de lait ça mange de tout, qu’on peut impunément le bourrer de poires acides et de prunes vertes. Arrive une inflammation, on court au médecin et l’enfant meurt. D’autres fois encore pour une chute, pour un coup non avoués, ce sont les convulsions ou la méningite… Ah ! comme nos Parisiennes feraient mieux de suivre les conseils de Jean-Jacques et de nourrir leurs enfants elles-mêmes ! Il est vrai que ce n’est pas facile toujours ni pour toutes, dans cet air anémiant des grandes villes qui fait tant de mères sans lait.

Mais que penser des bourgeoises provinciales qui, sans nécessité, par pure habitude d’insouciance et de paresse, envoient leurs enfants en nourrice pour deux ou trois ans chez des paysans qu’elles n’ont jamais vus ? La plupart meurent. Ceux qui survivent reviennent à l’état d’affreux monstres que leurs parents ne reconnaissent pas, aux allures rustiques de petits hommes à grosse voix et parlant des patois barbares.

Je me rappelle qu’un jour, me trouvant en province, dans le Midi, des amis me proposèrent une excursion au Pont du Gard. Il s’agissait d’un déjeuner champêtre sur les galets de la rivière, à l’ombre des ruines. Justement « le petit » était en nourrice de ces côtés, et nous devions le voir en passant. Grande partie, on invite des voisins, on loue un omnibus, et fouette dans le vent, le soleil, la poussière aveuglante et brûlante. Au bout d’une heure, en haut d’une côte, nous apercevons de loin, au milieu du chemin blanc comme la neige, une tache brune. La tache grandit, se rapproche. C’était la nourrice, prévenue, qui nous guettait. L’omnibus s’arrêta, on passa par la portière le petit qui piaulait.

« Comme il est beau !… Comme il vous ressemble !… Et autrement, il va bien, nourrice, votre petit ? » Tout l’omnibus l’embrasse, s’attendrit, puis on repasse par la portière le petit paquet braillant, et nous filons au galop, laissant l’enfant et la nourrice plantés au soleil dans la cendre embrasée et craquante de cette route du Midi.

C’est ainsi qu’on fait les gars solides… direz-vous.

Je crois bien ; ceux qui résistent sont à l’épreuve.