Souvenirs d’un homme de lettres/XXIV

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Marpon et Flammarion (p. 247-260).

UNE VISITE À L’ÎLE DE HOUAT


Une belle lumière d’été, égale et limpide, achevait de se lever dans la baie de Quiberon, comme nous mettions le pied sur le bateau-pilote destiné à nous conduire à l’île de Houat. La brise, toujours éveillée sur quelque point de cet horizon de mer, poussait la voile droit au but et nous arrivait en rasant les vagues qu’elle fronçait d’un frisson serré.

Au loin, des côtes se devinaient à quelque plage de sable, à quelque maison blanche subitement frappée de soleil, éclatantes entre le bleu nuancé des vagues et le bleu monotone du ciel où couraient seulement ces nuées légères, fouettées, effrangées, que les marins appellent ici des « queues de cheval », et qui présagent un vent frais pour le soir.

La traversée nous a semblé courte.

Rien de plus uniforme en apparence que la mer par un beau temps ; des vagues qui se succèdent d’un rythme égal, se brisent au bateau en mousses murmurantes, s’enflent, se creusent, remuées par une lourdeur inquiète où l’orage est latent ; et pourtant rien de plus varié. Tout prend une valeur énorme sur cette surface douée de mouvement et de vie. Ce sont des navires au large, le paquebot-poste de Belle-Isle qui passe au loin, sa fumée en panache, des barques de pêche avec leurs voiles blanches ou trempées de tan, des troupes de marsouins roulant sur le flot que coupe leur nageoire aiguë, puis des îlots d’où s’envolent tumultueusement des tourbillons de mouettes ou quelque troupe de cormorans avec leurs larges ailes d’oiseaux de proie faites pour planer et pour fuir.

En passant, nous longeons le phare de la Teignouse, perché sur un rocher ; et quoique notre vitesse soit très grande, nous avons une vision très nette du récif et des deux vies humaines qui s’y abritent. Au moment où nous passons, l’un des gardiens, sa blouse toute gonflée par le vent, descend la petite échelle de cuivre à pic sur l’îlot et qui sert d’escalier extérieur. Son compagnon, assis dans un creux de roche, pêche mélancoliquement ; et la vue de ces deux silhouettes si menues dans l’étendue environnante, la maçonnerie blanche du phare, sa lanterne blafarde à cette heure, les poids de la grosse cloche à vapeur qui sonne par les nuits de brume, tous ces détails entrevus suffisent à nous donner une impression frappante de cet exil en pleine mer et de l’existence des gardiens enfermés, pendant des semaines, dans cette tourelle de tôle sonore et creuse où la mer et le vent répercutent leur voix avec une férocité si grande, que les hommes en sont réduits à se crier dans l’oreille pour se faire entendre l’un de l’autre.

Une fois le phare doublé, l’île de Houat commence à nous apparaître peu à peu, à élever au-dessus des houles de la mer sa terre rocheuse où le soleil jette un mirage de végétation, des teintes de moissons mûres, des veloutés de prés en herbe.

À mesure que nous approchons, l’aspect change, le terrain véritable apparaît, désolé, brûlé de soleil et de mer, hérissé de hauteurs farouches ; à droite, un fort démantelé, abandonné ; à gauche, un moulin gris qui nous donne la vitesse des brises de terre, et quelques toits très bas groupés autour de leur clocher ; tout cela morne, espacé, silencieux. On croirait l’endroit inhabité, si des troupeaux épars sur les pentes, dans les vallons rugueux de l’île, ne se montraient de loin, errants, couchés ou broutant de maigres végétations sauvages.

Des criques de sable découpent de distance en distance des courbes claires et moelleuses parmi la désolation des roches. C’est dans une de ces criques que nous débarquons, non sans peine, car à la marée basse le bord manque de fond pour la chaloupe, et l’on est obligé de nous déposer sur des pierres mouillées et glissantes où le goémon accroche ses longues chevelures vertes que l’eau déroule et dilate, mais qui s’amassent pour le moment en lourds paquets gluants sur lesquels le pied manque à chaque pas. Enfin, après bien des efforts, nous nous hissons sur les hautes falaises dominant tout l’horizon d’alentour.

Par ce temps clair qui rapproche les côtes, le coup d’œil est admirable. Voici le clocher du Croisic, celui du Bourg-de-Batz à dix ou douze lieues de mer, et toute la dentelure du Morbihan, Saint-Gildas-de-Rhuiz, les rivières de Vannes et d’Auray, Locmariaquer, Plouharmel, Carnac, le Bourg-de-Quiberon et les petits hameaux qu’il éparpille tout le long de la presqu’île. Du côté opposé, la ligne sombre de Belle-Isle se prolonge vers la mer sauvage, et les maisons du Palais reluisent dans une éclaircie. Mais si la perspective des alentours s’est agrandie, celle de Houat est à cette heure tout à fait perdue pour nous. Le clocher, le fort, le moulin, tout a disparu dans les plis d’un terrain houleux et tourmenté comme le flot qui l’entoure. Nous nous dirigeons cependant vers le village par un sentier tortueux, garanti entre ces traîtres petits murs bretons, construits en pierre plate, pleins d’embranchements et de détours.

Chemin faisant, nous remarquons la flore de l’île, étonnante sur ce rocher battu des vents : les lys de Houat, doubles et odorants comme les nôtres, de larges mauves, des rosiers rampants et l’œillet maritime dont le parfum léger et fin forme une harmonie de nature avec le chant grêle des alouettes grises dont l’île est remplie. Des champs de blé frais coupé et de pommes de terre s’étendent autour de nous ; mais dans toutes les terres en jachère, la lande, la triste lande, solide, armée, court, escalade, s’attache, fleurie de jaune parmi ses épines. À notre approche, les troupeaux se détournent ; les vaches habituées à la coiffe plate et au chapeau du Morbihan, nous suivent longtemps de leurs gros regards immobiles. Partout nous rencontrons le bétail groupé, dispersé, libre d’entraves et de toute surveillance.

Enfin, dans un pli du sol, abrité des ouragans et des embruns de mer, le village se découvre avec ses toits bas et pauvres serrés l’un contre l’autre, comme pour faire tête au vent et séparés non pas par des ruelles, dont la ligne droite livrerait passage à la tempête, mais par des carrefours, des petites places capricieusement ménagées qui, dans le mois où nous sommes, servent d’aire pour le battage de la moisson.

Des chevaux à demi sauvages, dont la race rappelle un peu celle des Camarguais, unis par deux ou par trois, tournent étroitement dans ces cirques inégaux, foulant le grain qui fait voltiger sa poussière au soleil. Une femme les dirige, une poignée de paille à la main ; d’autres, armées de fourches, repoussent le blé tout autour de l’aire. Rien de frappant dans le costume : de pauvres vêtements sans dessins et décolorés, des fichus jaunis abritant des figures terreuses et hâlées ; mais la scène elle-même est d’un pittoresque primitif. Il monte de là des hennissements, des froissements de paille, des voix claires où sonnent les dures syllabes gutturales du parler breton.

Tel qu’il est, ce pauvre village morbihannais vous fait penser à quelque douar africain ; c’est le même air étouffé, vicié par le fumier qu’on entasse sur les seuils, la même familiarité entre les bêtes et les gens, le même isolement d’un petit groupe d’êtres au milieu d’une immense étendue ; de plus, les portes sont basses, les fenêtres étroites, nulles même sur les murs regardant la mer. On sent bien la misère en lutte contre les éléments ennemis.

Les femmes moissonnent avec fatigue, s’occupent des bestiaux ; les hommes pêchent dans le danger. En ce moment tous sont à la mer, à part un vieux, grelottant de fièvre, que nous voyons assis devant sa roue de cordier, puis le meunier étranger à l’île et que la commune paye au mois, et enfin M. le curé, le plus haut personnage de l’île de Houat et sa véritable originalité. Ici le prêtre réunit tous les pouvoirs, absolument comme un capitaine à son bord. À son autorité sacerdotale il ajoute celle de ses fonctions administratives. Il est maire-adjoint dans le village, syndic des gens de mer ; il a aussi la surveillance des ouvrages militaires, forts ou fortins, construits dans l’île, et qui, en temps de paix, sont dépourvus de gardien. Qu’une contestation s’élève entre marins, à propos d’un casier de homards, d’une distribution de part de pêche, voici M. le curé passé juge de paix. Qu’on fasse un peu trop de tapage à l’auberge le dimanche soir, vite il roule une écharpe sur sa soutane, et remplit à l’occasion les fonctions de garde champêtre.

Il n’y a pas longtemps même, il descendait à des emplois encore plus infimes. Il avait le monopole des boissons et les faisait distribuer par une sœur à travers un guichet. Il avait aussi la clef du four banal où chacun vient cuire son pain. C’étaient là des précautions d’exil, la réglementation des vivres de mer introduite sur cette île livrée au hasard des flots comme un navire.

Depuis trois ou quatre ans, les antiques usages se sont un peu modifiés ; mais le principe en est toujours vivant, et le curé actuel de l’île, un homme intelligent et vigoureux, nous paraît de force à faire respecter son autorité multiple. Il habite, près de l’église, un modeste presbytère, que deux peupliers, un figuier superbe, un jardin de fleurs, quelques poules errantes transportent en plein continent.

À côté de la cure, l’école mixte pour les garçons et pour les filles, dirigée par des religieuses qui se chargent aussi de distribuer à tous ces pauvres gens des médicaments, des soins et des conseils.

Dans la maison des sœurs vient aboutir aussi le télégraphe sous-marin qui relie Houat à Belle-Isle et au continent. C’est une sœur qui reçoit et transmet les dépêches ; vu, en passant, sa cornette empesée penchée derrière la vitre sur l’aiguille électrique. Nous recevons encore d’autres renseignements assez curieux touchant l’île de Houat et sa population, dans la petite salle à manger blanchie à la chaux avec toutes ses poutres apparentes, où M. le curé nous introduit et nous fait asseoir. Il n’y a pas de pauvres à Houat. Un fonds communal fournit à tous le nécessaire. Le poisson abonde sur la côte, les pêcheurs vont le vendre au Croizic ou à Auray, et le vendent toujours fort bien ; mais l’absence d’un mouillage sûr au long de cette côte bordée de rochers, empêche les Houatais d’être parfaitement heureux. Il n’est pas rare, dans les gros temps, que les chaloupes soient obligées de se jeter au large pour chercher un abri au hasard des plus grands dangers. Quelquefois même, dans le port mal protégé par une courte jetée primitivement construite, des accidents arrivent. Aussi la seule ambition du curé de Houat est-elle d’obtenir un mouillage pour les sept chaloupes qui composent la marine du pays. Nous l’avons quitté sur cette espérance.

En sortant du village, nous passons devant l’église où la mer reflétée met des vitraux d’un bleu changeant ; nous nous arrêtons un moment dans le petit cimetière, inculte, silencieux, dont les rares croix noires semblent des mâts au port dans l’horizon qui nous entoure ; et comme nous nous étonnons du petit nombre d’inscriptions et de tombes enfermées dans un cimetière si ancien, on nous apprend que jusqu’à l’an dernier, — c’est encore un effet des mœurs maritimes de l’île de Houat, — on avait toujours creusé le sol au hasard et rendu à la terre des morts anonymes, ainsi que dans les longues traversées on les livre au flot qui passe…