Souvenirs d’un musicien/01

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Michel Lévy frères (p. 1-26).




BOÏELDIEU


À peine la tombe s’est-elle refermée sur les cendres d’Hérold, qu’elle s’entr’ouvre pour engloutir le chef de notre école, ce Boïeldieu dont chacun de nous sait les chefs-d’œuvre, dont tout le monde a pu apprécier l’immense talent. Certes, la perte est grande pour l’art, mais combien ne l’est-elle pas davantage pour l’amitié ! La maladie à laquelle Boïeldieu vient de succomber l’avait fait renoncer à la composition depuis quelques années, et il y avait peu d’espoir que sa santé se raffermit au point de lui permettre de reprendre un travail dont la difficulté et la fatigue ne sauraient être comprises que par les compositeurs ; mais si ses talents étaient perdus pour le public, ses nombreux amis, sa famille, dont il était l’idole, pouvaient espérer de jouir encore longtemps de sa société si douce, de son esprit si fin, si délicat, de sa causerie si attachante, de cette inépuisable bonté qui s’étendait sur tous ceux qu’il connaissait ; car dans la haute position d’artiste où son talent l’avait élevé, Boïeldieu rencontra malheureusement plus d’un envieux, jamais un ennemi ; on put bien en vouloir à son talent, jamais à sa personne.

La carrière artistique de Boïeldieu fut semée de peu d’incidents, ce fut une continuité de succès qui l’amenèrent insensiblement au premier rang : aussi sa biographie sera-t-elle fort courte, et n’offrira-t-elle, pour ainsi dire, que les dates de ses nombreux ouvrages ; mais ayant été assez heureux pour être son élève, puis ensuite son protégé et son ami, je pourrai donner sur son caractère privé quelques détails bien chers à ceux qui l’ont connu, et précieux pour ceux qui n’ont pas ce bonheur.

Adrien Boïeldieu était né à Rouen en 1775. Il reçut ses premières leçons de musique d’un organiste de cette ville, nommé Broche. M. Boïeldieu avait conservé beaucoup de respect pour la mémoire de son premier maître, et n’en parlait jamais qu’avec vénération. Cependant je suis porté à croire que la reconnaissance lui fermait la bouche sur plus d’un détail peu favorable au vieil organiste : il passait généralement pour un homme brutal, assez médiocre musicien, mais en revanche très-illustre buveur ; il maltraitait généralement ses élèves, et en particulier le pauvre Boïeldieu, en qui il n’avait pas su remarquer de dispositions pour la musique, et qui montrait au contraire une aversion assez prononcée pour la boisson. Or, comme, dans les idées du père Broche, l’un n’allait pas sans l’autre, il en tira une conséquence toute naturelle : c’est qu’un homme qui ne savait pas boire ne saurait jamais composer ; aussi ne fonda-t-il pas de grandes espérances sur son élève.

Boïeldieu ne se découragea cependant pas, et à peine âgé de dix-huit ans, il essaya de composer un petit opéra dont un compatriote avait fait les paroles. L’ouvrage fut représenté à Rouen avec un tel succès, que de toutes parts, et le père Broche le premier, on conseilla au jeune Boïeldieu d’aller présenter son ouvrage à Paris. Notre jeune musicien partit donc, léger d’argent, riche d’espérance, avec une petite valise où sa garde-robe tenait moins de place que sa partition, toute mince qu’elle était.

Il s’opérait alors une espèce de révolution musicale à Paris. Le genre sombre était à la mode ; Méhul et Chérubini étaient à la tête de cette nouvelle école, et les beautés harmoniques qui brillaient dans leurs ouvrages semblaient avoir aussi plus de prix auprès du public que les simples et naïves mélodies auxquelles Grétry et Dalayrac l’avaient habitué. Aussi ces deux derniers semblaient se donner à tâche de rembrunir leur genre pour se mettre à la hauteur des ouvrages à la mode alors, et Grétry n’avait écrit son Pierre le Grand et son Guillaume Tell, et Dalayrac sa Camille et son Montenero, que pour lutter avec l’Élisa et la Lodoiska de Chérubini, l’Euphrosyne et la Stratonice de Méhul, la Caverne de Lesueur, les Rigueurs du Cloître de Berton, et quelques ouvrages du même genre, d’auteurs moins célèbres.

Cette réaction vers la musique sévère et scientifique n’était guère favorable au pauvre jeune homme, ignorant presque les premières règles de l’harmonie et n’ayant pour lui que quelques idées heureuses, mais mal écrites et délayées dans une orchestration mesquine. Quinze ans plus tôt, son ouvrage eût été de mode à Paris, comme il l’avait été à Rouen ; mais alors les partitions ne faisaient pas leur tour de France aussi vite qu’à présent, et les troupes de province, qui exécutaient fort bien les ouvrages peu compliqués de musique de Grétry et de Monsigny, n’étaient guère en état de servir d’interprètes aux mâles accents de Méhul et de Chérubini.

Il fallait donc que le jeune Rouennais se fît une nouvelle éducation musicale. Mais où la prendre, où la trouver ? Le Conservatoire n’existait pas alors ; et d’ailleurs, avant tout, il fallait vivre. Boïeldieu se mit à user de la plus médiocre ressource que puisse employer un musicien : il se résigna à accorder des pianos ; et si, sur son mince salaire, il pouvait économiser une pièce de trente sous, il se hâtait de la porter au théâtre pour entendre ces chefs-d’œuvre qu’il devait égaler un jour, mais où il désespérait alors de pouvoir jamais atteindre.

Cependant sa jolie figure, cet air de bonne compagnie qu’il posséda toujours, l’avaient fait remarquer. La maison Erard était alors le rendez-vous de tout ce qu’il y avait d’artistes distingués à Paris, et Boïeldieu sut y trouver accès, malgré sa position peu avantageuse. Il trouva quelques paroles de romance, et la musique délicieuse qu’il y adapta lui valut de grands succès dans le monde : ce n’était plus comme accordeur, mais bien comme professeur de piano qu’il s’ouvrait l’entrée des meilleures maisons ; à ses romances succédèrent des duos de piano et de harpe, qui n’eurent pas moins de succès ; puis enfin, on lui confia un poëme : c’était Zoraïme et Zulnare. La musique en fut composée en peu de temps ; mais aucune considération ne put déterminer l’un des deux théâtres lyriques de cette époque à mettre en répétition un opéra en trois actes d’un jeune inconnu. Il fallut auparavant qu’il s’essayât dans des ouvrages en un acte, et son premier opéra joué fut la Famille Suisse ; Zoraïme et Zulnare vint ensuite ; puis Montbreuil et Nerville, la Dot de Suzette, les Méprises Espagnoles, Beniowski, où l’on remarque des chœurs d’une vigueur et d’une énergie dont on ne l’aurait pas cru capable jusque là ; le Calife, cet ouvrage de jet si riche, de mélodies originales, de motifs gracieux. Cet opéra fut composé d’une singulière manière.

Boïeldieu avait été nommé professeur de piano au Conservatoire ; c’est pendant qu’il donnait ses leçons, entouré d’élèves qui étudiaient leurs morceaux, que sur un coin de l’instrument il enfantait et écrivait ses airs si gracieux qui, tous, sont devenus populaires, et que trente années d’intervalle (et c’est plus d’un siècle en musique) n’ont pu faire vieillir. L’immense succès qu’obtint le Calife fut loin de produire chez Boïeldieu l’effet qu’en aurait éprouvé tout artiste moins consciencieux. C’est alors qu’il sentit tout ce qui manquait encore à son talent ; il comprit que, quels que soient les dons que la nature vous ait prodigués, il est encore dans la science des ressources dont le génie doit profiter : il obtint de Chérubini de recevoir des leçons de cet habile théoricien, et nul exemple de modestie ne peut être proposé plus efficacement aux jeunes artistes, que l’amour-propre aveugle trop souvent, que celui de l’auteur du Calife et de Beniowski venant avouer son ignorance à l’auteur des Deux Journées et se soumettant sous ses yeux à l’apprentissage d’un écolier.

Le fruit de ces précieuses leçons ne se fit pas attendre : le premier ouvrage que donna Boïeldieu, après les avoir reçues, fut Ma tante Aurore. Il avait fait un pas immense dans l’art d’orchestrer et de disposer l’harmonie ; on en peut trouver la preuve dans la suave introduction de l’ouverture, où les violoncelles sont si habilement disposés ; dans le dessin des accompagnements du premier duo, dans l’harmonieuse instrumentation des couplets : « Non, ma nièce, vous n’aimez pas, » etc.

Aucune qualité ne manquait alors au talent de Boïeldieu : moins profond peut-être que quelques-uns de ses rivaux, il était aussi dramatique et souvent plus gracieux. C’est alors que la place de maître de chapelle de l’empereur de Russie lui fut proposée. Les avantages attachés à cette place étaient trop grands pour ne pas séduire Boïeldieu, qui, quoique brillant au premier rang à Paris, trouvait des concurrents redoutables dans des confrères tels que Grétry, Dalayrac, Berton, Méhul, Cherubini, Kreutzer, etc. Des chagrins domestiques contribuèrent aussi à lui faire entreprendre ce voyage ; et jusqu’en 1811 qu’il revint à Paris, il resta à Saint-Pétersbourg, honoré de l’admiration et même de l’amitié de toute la famille impériale. Il y fit la musique de plusieurs opéras, entre autres Télémaque et Aline reine de Golconde : ces deux ouvrages, joués à Paris avec la musique de MM. Lesueur et Berton, n’ont pas été entièrement perdus pour nous ; Boïeldieu y a souvent puisé des morceaux qu’il a intercalés dans les ouvrages qu’il a donnés depuis son retour en France. Les deux premiers qu’il fit représenter furent Rien de trop et la jeune Femme colère, composés tous deux en Russie ; ils furent bientôt suivis de Jean de Paris, la Fête du village voisin, le nouveau Seigneur, Charles de France (à l’occasion du mariage du duc de Berry) en société avec Hérold, dont il favorisa ainsi le début dans la carrière qu’il devait illustrer, et à laquelle il a été enlevé si jeune.

En 1817, Boïeldieu fut appelé à remplacer Méhul à l’Institut. Le premier ouvrage qu’il donna après sa nomination fut le Chaperon. On dit de cet opéra que c’était son discours de réception. Mais le travail avait déjà épuisé les forces de Boïeldieu. Une terrible maladie le mit aux portes du tombeau, et ce ne fut plus qu’à de longs intervalles qu’il put faire résonner sa lyre. Les Voitures versées, la Dame Blanche et les Deux Nuits furent ses trois derniers ouvrages. La santé de Boïeldieu dépérit de plus en plus depuis son dernier opéra. C’est en vain qu’il voyagea, allant partout chercher un remède à ses maux. Une extinction de voix qui s’était emparée de lui, il y a un an, ne le quitta que pour faire place à une sciatique aiguë qui lui fit endurer des douleurs inouïes : il crut que des eaux, dont il avait déjà éprouvé de salutaires effets, lui apporteraient quelque soulagement ; mais l’effet fut loin de répondre à son attente ; on le transporta presque mourant à Bordeaux et de là à Jarcy, où il vient de s’éteindre dans les bras de sa femme et de son fils, dont il était l’idole.

Le talent de Boïeldieu, si universellement reconnu aujourd’hui, ne fut pas toujours apprécié à sa juste valeur : longtemps on s’obstina à ne voir en lui qu’un homme ordinaire, qui avait quelques jolies idées ; et cependant, que de qualités brillantes dans sa manière ! Qui croirait, en entendant la Dame blanche, que ce soit l’œuvre d’un homme de cinquante ans ? qui croirait, en entendant cet orchestre si nourri, si riche d’effets d’harmonie, que cet opéra soit sorti de la même plume qui a tracé les accompagnements mesquins de Zoraïme et Zulnare trente ans auparavant ? Boïeldieu sut toujours marcher avec le siècle ; sa musique fut toujours celle du temps où il l’écrivait, et lorsque, l’année passée, tous les compositeurs de Paris se réunirent pour écrire des galops pour l’opéra, quel fut le meilleur, le plus riche d’instrumentation, si ce n’est celui de Boïeldieu ?

C’est peut-être grâce à cette faculté de suivre si bien les progrès de la musique, qui n’est que l’art d’en varier la forme, que Boïeldieu savait apprécier tous les compositeurs, de quelque époque qu’ils fussent. Il était enthousiaste de Gluck et de Grétry, ce qui ne l’empêchait pas d’être admirateur passionné de Mozart et de Rossini. Jamais aucun préjugé d’école n’influait sur son jugement. Lorsqu’on créa la classe de composition de Boïeldieu, les premiers élèves qui y furent admis avaient déjà reçu les impressions de coterie du Conservatoire. Ainsi Grétry n’était pour eux qu’une perruque, et Rossini qu’un faiseur de contredanses. Quelle ne fut pas leur surprise de reconnaître que celui qui devait leur enseigner la composition professait la plus haute admiration pour ces deux hommes de génie, que nous étions bien loin de regarder comme tels ! Il paraîtra sans doute surprenant aujourd’hui, en 1834, qu’un musicien ait été obligé d’apprendre à ses élèves que Rossini était un grand génie, mais il faut se reporter à l’époque dont je parle : on ne parlait alors, au Conservatoire, que des Turlututu de Rossini ; on riait à gorge déployée de ses crescendo et de ses triolets, en tierces dans les violons : il fallait alors, non-seulement de la conscience, mais encore du courage à un compositeur français, pour se mettre en hostilité avec ses confrères en rendant justice à l’immense génie de Rossini, dont on ne connaissait encore, en France, que deux ou trois partitions. Sitôt qu’il en paraissait une nouvelle, Boïeldieu convoquait toute sa classe ; l’un de nous se mettait au piano, et on exécutait d’un bout à l’autre le nouveau chef-d’œuvre, tandis que notre professeur nous en faisait remarquer les légères taches et les nombreuses beautés. « Mes enfants, nous disait-il ensuite, voici la meilleure leçon que je puisse vous donner : il faut, avant tout, étudier les auteurs qui ont du chant, et on ne reprochera pas à celui-là d’en manquer. »

Ce que Boïeldieu aimait le moins, c’était la musique contournée et manquant de mélodie.

Quoiqu’il ne soit peut-être pas convenable de me citer dans cette notice, je ne puis résister au désir de raconter la première leçon de composition qu’il me donna, parce qu’elle peint la manière de l’homme et sa perspicacité à découvrir une mauvaise tendance chez l’élève, et son habileté à en changer les mauvaises dispositions. Quand j’eus le bonheur d’être admis dans la classe de Boïeldieu, j’étais un peu comme tous les jeunes gens qui commencent à s’occuper de composition ; la forme était tout pour moi, et le fond fort peu de chose. J’avais une grande estime pour les modulations et les transitions baroques, et un souverain mépris pour la mélodie, dont je ne concevais même pas qu’on se servît. Un de mes amis m’avait une fois mené aux Bouffes, où l’on jouait le Barbier de Rossini, et je m’étais sauvé après le premier acte, furieux contre ce sot public qui accordait ses applaudissements à de telles misères.

Je fais ici ma confession, voilà comme je pensais quand j’entrai chez M. Boïeldieu. Il me demanda de lui donner un échantillon de mon savoir-faire, et, deux jours après, je lui portai un morceau stupide, où il n’y avait ni chant, ni rhythme, ni carrure, mais en revanche, force dièzes et bémols, et pas deux mesures de suite dans le même ton. Je croyais avoir fait un chef-d’œuvre.

— Mon bon ami, me dit M. Boïeldieu, quand il eut examiné mon papier de musique, qu’est-ce que cela veut dire ?

L’indignation me saisit.

— Comment, Monsieur, lui répliquai-je, vous ne voyez pas ces modulations, ces transitions enharmoniques, etc.

— Si fait, vraiment, reprit-il, j’y vois fort bien tout cela ; mais les choses essentielles, la tonalité et un motif ? Allez-vous-en à votre piano, faites-moi une petite leçon de solfége à deux ou trois parties, d’une vingtaine de mesures, et sans moduler surtout, et vous m’apporterez cela dans huit jours.

— Mais je vais vous faire cela tout de suite, m’écriai-je.

— Non, me répondit-il, il faut tâcher que cela ne soit pas trop plat, et huit jours ne vous seront pas de trop.

Je retournai chez moi, et, riant d’une telle besogne, je voulus me mettre à l’œuvre ; mais dans l’habitude que j’avais de tendre mon imagination vers un tout autre but, je ne pouvais pas trouver une idée mélodique. Au bout de huit jours j’apportai ma vocalise qui était bien faible.

— À la bonne heure, me dit Boïeldieu, au moins cela a forme humaine, mais il y manque bien des choses ; nous ferons encore ce travail-là pendant quelque temps.

Il ne me fit faire autre chose pendant trois ans ; puis il me dit :

— Maintenant vous avez peu de chose à apprendre ; étudiez l’orchestration et les effets de scène, et vous irez.

Trois mois après il me fit concourir à l’Institut sans trop de désavantage.

Le long intervalle que M. Boïeldieu mit entre ses derniers ouvrages fait qu’on lui a souvent reproché de manquer de facilité. C’est l’erreur la plus grande. Il concevait très-facilement, mais n’était jamais content de ce qu’il faisait. Il écrivait quelquefois jusqu’à six versions différentes d’un morceau avant d’en trouver une à laquelle il s’arrêtât, et quand il mettait au jour un opéra, on pouvait parier qu’on trouverait la matière de cinq ou six ouvrages de même dimension dans son panier de rebut.

M. Boïeldieu rendait justice à tous ses confrères, et paraissait souffrir quand on n’agissait pas comme lui. Quand il reçut la décoration de la Légion-d’Honneur, il parut vivement contrarié que M. Catel ne l’eût pas obtenue en même temps que lui ; il se mit alors à faire pour son confrère toutes les démarches qu’il n’avait pas voulu faire pour lui-même, et il vint à bout de réussir. Ce fut une véritable satisfaction pour lui, Catel n’était point ambitieux de cette distinction, et ne s’en montra pas fort reconnaissant :

— C’est un mauvais service que vous m’avez rendu, dit-il à M. Boïeldieu ; on ne saura plus comment me distinguer à l’Institut : j’étais le seul qui ne l’eût pas, et quand on voulait me désigner à quelqu’un qui ne me connaissait pas, on lui disait : « Tenez, M. Catel, c’est ce monsieur là-bas, celui qui n’a pas la croix d’Honneur. » Maintenant je serai perdu dans la foule.

— Eh bien ! lui répondit Boïeldieu, portez-la par amitié pour moi. Je n’osais plus sortir avec vous : j’étais trop humilié lorsqu’on nous rencontrait ensemble, et qu’on voyait que l’homme de mérite ne portait pas la croix que j’avais.

Je pourrais citer mille traits charmants d’esprit et de bonté dont M. Boïeldieu donnait la preuve chaque jour : mais il faudrait pour cela outre-passer de beaucoup les bornes de cette notice, et je ne puis me décider à faire un volume.

Si les amis de Boïeldieu, si sa famille désolée déplorent amèrement une perte si cruelle, il est encore quelqu’un dont la douleur doit être bien profonde, c’est celui qui essaie ici de rendre un dernier hommage à la mémoire d’un maître chéri, qui ne s’est pas contenté de lui prodiguer les soins et les conseils qu’il devait à ses élèves. La bonté toute paternelle de Boïeldieu a guidé mes premiers pas dans la carrière où j’essaie de si loin de marcher sur ses traces, et je perds en lui plus qu’un maître. Si ses ouvrages me restent comme modèle, où retrouverai-je ces conseils si utiles, cette amitié si vraie, si sentie, qui ne m’avait jamais manqué ? Oui, je le répète, la perte est grande pour l’art, mais elle est irréparable pour les jeunes artistes, car ils étaient aussi de la famille de Boïeldieu, et rien ne peut rendre un père à ses enfants.






LE CLAVECIN


DE MARIE-ANTOINETTE

C’était un bel et noble instrument que ce superbe clavecin, lorsqu’il passa de l’atelier dans la royale demeure pour laquelle il avait été fabriqué. Il avait trois claviers de quatre octaves et demi, avec de belles touches en ivoire et en ébène ; il avait plusieurs jeux qui en modifiaient le son à volonté. Comme il résonnait dans sa superbe enveloppe de laque dorée ! Comme il paraissait fier des riches peintures dont il était orné ! Le plus magnifique instrument sorti des mains habiles d’Érard ou de Pleyel ne recevra d’autres ornements que ceux que pourront fournir l’ébéniste ou le doreur sur cuivre. Alors, les artistes les plus célèbres, Boucher, Vanloo ne dédaignaient pas de couvrir de peintures les parois intérieures d’un instrument de musique, et l’on voit souvent, dans les cabinets des amateurs, des peintures sur bois qui ont survécu au meuble dont elles faisaient partie, et dont elles formaient quelquefois la plus grande valeur.

Ce n’est pas qu’alors il n’y eût déjà des pianos à Paris ; mais ces instruments, presque dans l’enfance à cette époque, appartenaient la plupart à des artistes de profession, et n’étaient pour les amateurs qu’un objet de curiosité et jamais de luxe. Le clavecin profitait des derniers jours de sa gloire, et semblait regarder avec dédain l’humble rival qui, encore réduit à sa forme mesquine et carrée, devait un jour le détrôner entièrement.

C’était donc un clavecin qu’on avait fait faire pour Madame la Dauphine : elle était allemande, on la savait musicienne et on lui donna l’instrument le plus parfait que l’on pût fabriquer. Pauvre beau clavecin ! tu existes encore, mais non plus dans le palais d’un roi ; si de temps en temps tu fais résonner tes sons aigres et criards, que l’on trouvait si pleins et si beaux dans ton jeune temps, c’est la main débile d’un vieillard qui t’anime, toi qui devais ne servir qu’aux plaisirs d’une reine ! et cependant plus d’une main habile s’est promenée sur tes touches délabrées ! À peine peux-tu exhaler de maigres sons, mais si tu pouvais parler, nous redire le temps de ta gloire, alors que Gluck, l’immortel Gluck, que protégeait ta royale maîtresse, vint à la cour de son ancienne écolière, tu pourrais raconter les ricanements de cette troupe dorée d’inutiles de Versailles en voyant que la jeune reine honorait un simple musicien plus peut-être qu’un des leurs. Te rappelles-tu la première entrevue du grand homme et de la jeune reine ? lorsqu’on annonça M. le chevalier Gluck, la reine se précipita vers le compositeur en s’écriant :

— Ah ! c’est vous, c’est donc vous, mon cher maître !

Et le bon gros Allemand de sourire, et reconnaissant à peine l’élève qu’il avait quittée enfant :

— Oh ! Madame, dit-il avec son accent tudesque, que Votre Majesté est devenue grossière depuis que je l’ai vue ?

À la franchise de ce germanisme (la reine était effectivement engraissée), le flegme des courtisans ne put y tenir, l’étiquette fut un moment oubliée, on osa rire ; la reine partagea la gaîté générale ; mais bientôt voyant la confusion du pauvre compositeur, qui ne se doutait seulement pas qu’il eût dit une sottise, et qui cherchait partout qui pouvait faire naître ce fou rire.

— Messieurs, dit-elle avec cette grâce enchanteresse qui ne la quitta jamais, vous serez sans doute charmés de faire connaissance avec un de mes compatriotes, dont l’Allemagne s’honore à juste titre. Il parle très-mal français, il est vrai, mais il possède un langage bien autrement éloquent, et que l’on comprend dans tous les pays. Allons, mon bon maître, ajouta-t-elle en conduisant le musicien au clavecin, un petit souvenir de Vienne.

Gluck comprit alors qu’il avait une revanche à prendre ; ses yeux s’animèrent de ce feu de génie qui le possédait si souvent ; il lança un regard sur le groupe des courtisans, puis laissa ses doigts courir sur l’instrument.

C’était d’abord quelque chose de vague et dont il était difficile de se rendre compte : on remarquait parmi ses accords heurtés cent mélodies sur le point de naître et interrompues tout d’un coup par une nouvelle idée. Peu à peu tout s’éclaircit, le visage de Gluck rayonnait d’un feu divin, il ne voyait plus où il était, il avait commencé devant la reine, il continuait comme chez lui, un mouvement de valse de ce rhythme vigoureux qui n’appartient qu’aux Allemands, se fit bientôt entendre. La reine avait peine à contenir deux larmes qui roulaient dans ses beaux yeux, car avant tout elle tenait à paraître française de cœur, elle savait qu’on l’avait surnommée l’Autrichienne, et elle aurait voulu oublier son pays. Elle aurait cependant pu pleurer en liberté : on ne l’aurait pas remarquée. L’attention des ducs, marquis et autres assistants était tout absorbée par ces accords sublimes, dont la pâle musique française, la seule qu’ils eussent entendue jusque là, ne leur avait jamais donné l’idée ; ils comprenaient un art pour la première fois.

Leur extase durait encore et Gluck ne jouait plus. De grosses gouttes de sueur coulaient sur son large front ; il semblait sortir d’un songe pénible. Il fut quelques instants à se remettre.

La reine le remercia en lui disant bien bas, dans sa langue maternelle :

— Merci, merci, mon bon maître. Oh ! vous êtes bien vengé. Puis le bon Allemand se retira et les grands seigneurs s’inclinèrent quand il passa près d’eux ; la noblesse crut cette fois ne pas déroger en rendant hommage au génie puissant qui venait de se révéler à elle.

Que d’autres scènes, bien autrement intéressantes, nous feraient connaître le vieux clavecin. Comme il nous les raconterait bien mieux que je ne puis le faire, moi, chétif, qui grâce au Ciel, ne suis pas d’âge à avoir vu toutes ces merveilles. Mais j’ai vu le clavecin, et il y a de cela peu de jours, et je dois vous raconter maintenant comment et où j’ai retrouvé ce débris de notre ancienne monarchie.

J’allai dernièrement à l’hôtel des Invalides rendre visite à un ami, un ancien officier supérieur que j’avais perdu de vue depuis longtemps. Après avoir causé de la pluie et du beau temps, matières fort intéressantes pour un invalide, des spectacles que l’on donne l’Odéon, ce qui met en grande joie les paisibles habitants de l’hôtel, nous vînmes à parler musique. Mon ami m’apprit que plusieurs dames musiciennes étaient leurs commensales, et que même quelques officiers pratiquaient cet art avec quelque distinction. Nous avons entr’autres, ajouta-t-il, un de nos camarades qui possède un magnifique clavecin, auquel il paraît tenir singulièrement, et dont il touche fort souvent à notre grand plaisir. Sur ma demande, on m’introduisit chez l’amateur de cet instrument suranné ; il me fit remarquer tous les détails de son clavecin. J’admirai sa parfaite conservation, la laque noire brillante à filets d’or, et surtout les peintures, qui me parurent d’un grand prix. Le vieil officier me pria de l’essayer, ce que je fis, et jugeant sans doute à ma figure que je n’étais pas très-enthousiasmé du son peu harmonieux que font les bouts de plume en accrochant la corde :

— Est-ce que vous ne trouvez pas qu’il a un bien beau son ? me dit-il.

— Oui, repris-je, fort beau pour un clavecin ; mais le plus mauvais piano vaut mieux que cela.

— Ah ! Monsieur, me répondit-il, il n’y a pas de piano ou d’instrument au monde qui puisse me faire autant de plaisir que ce vieux clavecin. C’est que nous sommes presque du même âge, et puis il me rappelle tant de souvenirs ! Et le bon vieillard paraissait attendri en me disant ces derniers mots. Ma curiosité fut vivement excitée, et je ne pus m’empêcher de lui exprimer le désir de la voir satisfaite.

L’ancien officier accéda sans peine à ma demande, qui parut au contraire lui faire plaisir. Je prêtai l’oreille pendant que mon ami, qui, probablement, avait entendu l’histoire plus d’une fois, se hâtait de regagner sa chambre, bien convaincu qu’il serait encore obligé de la subir en plus d’une occasion. De même que les contes de fée commencent toujours par : Il y avait une fois, de même les histoires de vieillards ne manquent jamais de débuter par : avant la Révolution ; c’est en effet, de cette manière que commença la narration.

— Avant la Révolution, Monsieur, j’avais l’honneur d’être accordeur de la reine et des premières maisons de la cour. C’était alors une profession très-lucrative ! C’était une autre affaire d’accorder un grand clavecin dont les claviers avaient chacun des cordes différentes et dont plusieurs jeux avaient même des rangées de cordes respectives, que d’accorder vos misérables pianos à trois et à deux cordes ; on dit même qu’on en fait maintenant à une corde, ce qui est le comble de l’absurde. Aussi l’art de l’accordeur n’est plus qu’un métier, et voilà pourquoi tant de gens s’en mêlent. J’exerçai honorablement ma profession jusqu’à l’époque de la tourmente révolutionnaire. On a plaint bien des gens, Monsieur ; mais on n’a pas assez plaint les pauvres accordeurs. Tout nous abandonnait en même temps, les grands seigneurs se sauvaient avec un dévouement rare, et il en est bien peu qui aient songé à s’acquitter avec nous avant leur départ. Ils comptaient tous revenir bientôt pour châtier cette canaille, comme ils l’appelaient ; mais la canaille saisissait leurs biens ; les enrichis achetaient bien les clavecins, mais c’étaient des meubles et non des instruments pour eux, et l’accordeur n’y avait jamais à faire. Je traînai péniblement mon existence jusqu’au 10 août.

Cette fatale époque ne sortira jamais de ma mémoire. J’entends dire qu’après le massacre des Suisses, le peuple s’était répandu dans le château des Tuileries et brisait tout ce qui se rencontrait sur son passage. Je voulus jeter un dernier coup d’œil sur ces appartements, où j’avais été appelé si souvent avant qu’ils ne fussent dépouillés de leur magnificence. Je me rendis donc au château, et je fus porté par la foule jusqu’à la chambre de la reine. Ah ! Monsieur, quel spectacle ! Tout était saccagé, brisé ; un seul objet était encore intact, c’était le clavecin ; mais un homme hideux était monté dessus, il haranguait la multitude, et autant que je pus entendre, au milieu du tumulte, il proposait de jeter mon pauvre clavecin par la fenêtre. J’étais tout tremblant dans un coin, abîmé, anéanti ; l’orateur saute en bas de son piédestal, trente mains vigoureuses s’emparent de l’instrument, la queue est déjà hors du balcon ; il va aller faire un tour de jardin, quand tout à coup une voix jeune et claire se fait entendre : Arrêtez ! arrêtez !

On s’arrête en effet. Le clavecin reste suspendu sur le bord de l’abîme, et l’orateur s’avance. C’était un tout jeune homme, en uniforme de garde national. Sa figure enjouée, franche et spirituelle en même temps, prévenait en sa faveur.

— Citoyens, qu’allez-vous faire ? leur dit-il, pourquoi briser cet instrument ? Ignorez-vous donc le pouvoir de la musique ? N’avez-vous pas souvent marché en entonnant la Marseillaise ? L’effet en serait encore plus merveilleux avec accompagnement. Au lieu de briser cet innocent instrument, laissez-moi vous régaler d’un petit air patriotique.

Cette courte harangue, débitée moitié sérieusement, moitié en riant, produisit un effet analogue sur l’assemblée. Quelques-uns hésitaient, d’autres persistaient dans leurs projets de destruction. Mon jeune homme s’élance vers ceux qui tenaient la tête de l’instrument :

— Ouvrez-moi cela, dit-il d’un ton d’autorité.

On obéit, et sur-le-champ il leur joue la ritournelle de la Marseillaise, que tous les spectateurs reprennent en chœur. Après le chant vient la danse ; c’est dans l’ordre. Après la Marseillaise il fallut jouer la Carmagnole, puis Çà ira, puis, Madam’ Veto, etc., etc. Tout cela me saignait le cœur, Monsieur. La Carmagnole sur le clavecin de la reine !… Toute cette foule me faisait mal à voir. Quand on eut bien dansé, on ne songea plus à briser l’instrument ; on se retira gaiment, si toutefois on peut nommer cette joie féroce de la gaité ; et je me trouvais seul dans la chambre. Je m’approchai de mon cher clavecin qui venait d’être si miraculeusement sauvé ; je voulus le purifier, et je me mis à jouer ce beau chœur d’Iphigénie de Gluck : Que de grâces, que de majesté ! que la galanterie du public, quelques années auparavant, adressait toujours à la reine.

À peine avais je commencé les premières mesures, que je me sens arraché du clavier. C’était mon jeune garde national.

— Êtes-vous fou ? me dit-il, avez-vous envie de vous faire massacrer ? Il n’en faudrait pas tant. Je me suis échappé à l’ovation de ces misérables, je voulais voir s’il n’y aurait pas moyen de sauver cet instrument.

— Vous êtes donc accordeur aussi ? lui dis-je.

— Pas le moins du monde, je ne suis qu’un simple amateur, mais j’aurais été désolé de voir détruire inutilement un si beau meuble.

Il appelait cela un meuble ! Enfin, n’importe : il l’avait sauvé, c’était l’essentiel. Nous cherchâmes en vain les moyens de préserver plus longtemps mon pauvre clavecin.

— Monsieur, me dit tout d’un coup le jeune homme, je crains qu’il ne fasse pas longtemps bon pour vous en ces lieux. Grâce à mon uniforme je ne crains rien, mais vous n’avez pas un costume à l’ordre du jour (il avait raison, j’étais à peu près propre), d’un moment à l’autre vous pouvez être arrêté, suspecté, interrogé ; le mieux est de vous esquiver jusque chez vous. Le clavecin deviendra ce qu’il pourra, songez d’abord à vous. Il dit, me pousse hors de la chambre, ferme la porte et jette la clef par une fenêtre.

— Monsieur, de grâce, lui dis-je, que je connaisse au moins le sauveur du clavecin de la reine. Votre nom ?

— Singier. Le vôtre ?

— Doublet, accordeur de la reine.

Il me ferme la bouche d’une main, me tend l’autre et s’esquive.

Le lendemain de cette fatale journée j’allai m’engager ; la carrière des armes me fut plus favorable que ma première profession. J’obtins rapidement de l’avancement, et j’étais parvenu au grade de chef de bataillon à l’époque de la Restauration.

Je jugeai qu’il ne faisait pas meilleur pour les militaires en 1814 que pour les accordeurs en 1792, je sollicitai ma retraite et j’obtins d’entrer aux Invalides. Le hasard me fit assister à la vente du mobilier de la reine Hortense. Jugez, Monsieur, quelle fut ma joie, en reconnaissant mon vieux compagnon, mon pauvre clavecin ! Depuis que j’en ai fait l’acquisition, il m’a consolé de tous mes chagrins. Mais je me fais vieux ; que deviendra-t-il après moi ? Il n’a jamais habité que des palais ou des hôtels, sera-t-il destiné à être dépecé et vendu pièce à pièce par un brocanteur ? C’est un cruel chagrin pour mes vieux jours.

— Mais, Monsieur, lui dis-je, n’avez-vous jamais revu votre jeune garde national ?

— Si fait vraiment ; je l’ai retrouvé presque en même temps que mon clavecin. Nous étions partis du même point, mais nous avons choisi deux carrières bien diiférentes. Je me suis fait militaire, j’y ai gagné les Invalides. Il s’est fait directeur de spectacles, et il y a gagné quarante mille livres de rente.

M. Singier est peut-être, du reste, le seul directeur qui ait fait sa fortune, en se faisant toujours aimer des administrés qui l’aidaient à s’enrichir. Vous voyez bien, Monsieur, que mon clavecin porte bonheur.

Ici mon vieil officier s’arrêta, je le remerciai de sa courtoisie ; il m’accorda la permission de venir le revoir et même de lui amener quelques vrais amateurs pour visiter son instrument. Lecteurs, si vous voulez faire connaissance avec le clavecin de Marie-Antoinette, allez à l’hôtel des Invalides, demandez M. le chef de bataillon Doublet, et l’heureux possesseur de ce précieux morceau se fera sans doute un plaisir de vous le laisser admirer, peut-être même consentirait-il à s’en défaire ; mais, je vous en préviens, ce ne serait qu’en faveur d’un véritable amateur.