Souvenirs d’un page de la cour de Louis XVI/Départ du roi

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CHAPITRE IX

départ du roi

… Sans tumulte et sans bruit ;
C’était à la faveur des ombres de la nuit.

Voltaire, Henriade.


Sans avoir été le témoin de ce mémorable événement de la Révolution, je l’ai vu préparer, et j’en ai tant ouï parler par des témoins oculaires, que je peux en dire quelque chose avec certitude.

Il y avait déjà bien du temps que Louis XVI projetait de se soustraire, par la fuite, aux outrages et aux dangers auxquels il était tous les jours exposé. Dès la fin de l’année 1790 il avait déjà parlé de cette résolution au marquis de Bouillé, qui commandait en Lorraine, point sur lequel le roi voulait se retirer ; et le dernier hiver que je passai à Paris, je vis souvent le comte Fersen, colonel du régiment Royal Suédois, chez la baronne de Stegleman et chez sa fille, la baronne de Korff, qui prêtèrent leurs noms et leurs passeports aux illustres fugitifs. Et depuis, je me suis rappelé que les visites étaient souvent interrompues par des conférences secrètes entre ces dames et le comte.

On ne peut se dissimuler que ces longs préparatifs et ces précautions multipliées contribuèrent à faire découvrir à M. de La Fayette les projets du roi. Il est certain qu’au moment du départ, — et la reine l’a consigné dans sa déclaration, — La Fayette était sur le Carrousel, et que sa figure hypocrite, où brillait une maligne joie, avait, la veille, frappé Madame Royale, qui l’avait fait observer à sa famille. Baillon, un des aides de camp de La Fayette, était à Châlons avant le roi. Gouvion, major général de la garde parisienne, craignant l’indiscrétion de la sentinelle, resta toute la nuit dans le corps de garde de la porte par où le roi devait sortir, et sa conduite, qui pouvait être examinée, puisqu’il était chargé de la garde des Tuileries, fut justifiée par La Fayette qui, à la barre de l’Assemblée nationale, prit tout sur sa responsabilité. La Fayette était prévenu de tout par une femme de chambre de la reine. Mais il voulait laisser le roi s’éloigner de Paris, afin de rendre son retour plus accablant, et sa prise, due à ses soins, plus éclatante. Quels étaient ses projets ultérieurs ? on ne peut le deviner ; mais il est à croire qu’il espérait, en faisant prononcer la déchéance, faire couronner le dauphin et se faire nommer lui-même lieutenant général du royaume, car, brouillé depuis longtemps avec le duc d’Orléans, il ne travaillait point pour ce parti. Mais il ignorait que Voidel, président du comité des recherches, dévoué aux orléanistes, avait aussi gagné une femme de la reine, et était également instruit de tout.

Malgré les précautions de M. de La Fayette, sans le peu d’énergie que montra le roi et sans la faute des officiers employés sous M. de Bouillé et celle du général lui-même, qui a cherché à la rejeter sur M. de Choiseul-Stainville, alors colonel du régiment Royal-Dragons, le roi passait, car Baillon n’avait pu, ou n’avait pas cru devoir le faire arrêter à Châlons. Malgré l’arrestation du roi, les projets de La Fayette n’en devaient pas moins être renversés.

Je ne prononcerai pas sur la conduite des officiers de l’armée de M. de Bouillé, d’abord parce que je n’en ai pas été le témoin, ensuite parce que, s’ils ont mal dirigé leurs troupes, c’était faute de connaissances et non par manque de zèle et de courage.

Vers le milieu de juin, le roi, d’accord avec M. de Bouillé, fixa son départ au 19 ; mais il le remit ensuite pour le lendemain, à minuit. Ce premier retard fut déjà une faute, parce qu’il détruisait les plans et les précautions adoptés. Ensuite les petits intérêts particuliers ne voulurent point céder devant l’intérêt le plus majeur. Madame de Tourzel, qui avait la garde du dauphin, refusa d’abandonner son privilége de ne point quitter le royal enfant. M. de Fersen, l’un des directeurs du projet, et qui fournissait les voitures, n’osait point rester à Paris. La baronne de Korff, dont la reine prenait le nom, devait partir de son côté pour éviter la fureur de la populace. Madame Sullivan, maîtresse du comte Fersen, voulait suivre son amant, sans compter nombre d’autres intérêts ; ce qui rendait une foule de personnes dépositaires de cet important secret.

Madame de Korff, née en Russie, avait obtenu, au bureau des affaires étrangères, par son ambassadeur, M. de Simolin, son passeport pour Francfort. Elle l’avait remis au comte Fersen, qui le donna à la reine. Sous le prétexte que le premier était tombé dans le feu, on engagea M. de Simolin à en obtenir un second de M. de Montmorin. La retraite dans laquelle vivaient madame de Stegleman et sa fille ne pouvait laisser soupçonner qu’elles fussent connues de la reine. D’ailleurs le ministre, qui n’aurait sûrement pas approuvé le dessein du roi, eût été bien éloigné de le trahir ; car si son esprit manquait de justesse, son cœur était droit. C’était aussi au nom de madame de Korff que la voiture avait été commandée. Sa structure seule aurait pu donner du soupçon, car la famille royale ne voulant pas se séparer du roi et madame de Tourzel persistant à vouloir être du voyage, il fallait une voiture très-grande, et l’on y avait ajouté une recherche et des commodités qui devaient la faire remarquer. Elle était couleur puce, avec un grand siége à l’allemande où se placèrent les trois gardes du corps qui devaient accompagner le roi, et que, par une des fatalités qui poursuivaient ce malheureux voyage, on avait négligé de faire couvrir.

Le lundi 20 juin le coucher eut lieu comme de coutume. Le roi y parla peu. Mais, malgré son calme apparent, il ne fut pas assez maître de son agitation pour s’abstenir d’aller plusieurs fois à la fenêtre observer le temps et l’obscurité, laquelle lui devenait si nécessaire. Ce fut là la seule remarque significative qu’on put relever le lendemain en se rappelant les circonstances. Tout le monde retiré, le roi prit son habit de voyage, fit avertir la reine, éveiller les enfants. On sortit alors, en plusieurs bandes, par un dégagement de l’appartement du roi qui donnait sur un petit escalier placé au bout de la galerie couverte, sur le jardin, du côté de la rivière. Au bas de cet escalier se trouvait une porte de garde-robe de l’appartement de M. de Villequier, déjà absent de Paris. La porte de cet appartement, situé au rez-de-chaussée, sur la cour, donnait dans celle des princes ; car alors la grande cour des Tuileries était divisée en trois et fermée par un mur et des bâtiments, à la place de la grille que l’on voit aujourd’hui, et par trois grandes portes de bois. La famille royale sortit par celle du côté de la galerie.

À cet instant on vit M. de La Fayette traverser deux fois le Carrousel, dans sa voiture, ce qui donna quelques soupçons.

La famille royale, réunie, monta dans une voiture qui attendait sur le quai, prit par la place Louis XV, les boulevards et la rue de Bondy, où attendait la voiture de voyage avec MM. de Maldan, de Moustiers et Valory, les trois gardes du corps qui devaient suivre le roi, et mesdames Brunier, première femme de chambre de Madame Royale, et Neuville, de M. le dauphin. Ces deux femmes étaient dans une chaise de poste.

La fatalité, l’imprudence et le peu de précautions se réunirent pour faire échouer ce malheureux voyage. Le roi fut reconnu plusieurs fois, entre autres à Châlons. Mais le maître de poste était un honnête homme ; il se contint. Celui de Sainte-Menehould, le scélérat Drouet, n’eut point les mêmes égards. Mais, ne se sentant pas en force, à cause de la présence d’un piquet du régiment de Royal-Allemand, il envoya son fils, par un chemin de traverse, prévenir à Varennes, où le roi fut arrêté, à onze heures et demie du soir, le mardi 21 juin. C’était le dernier point dangereux. Un peu plus loin se trouvaient les troupes de M. de Bouillé. Ainsi, quelques minutes de plus et un peu de fermeté, et Louis XVI était sauvé.

Le Ciel, dont la justice se révèle toujours tôt ou tard, a déjà puni ces villes malheureuses. En 1792, l’armée du roi de Prusse pénétra dans ces cantons et maltraita extrêmement les habitants. La plupart de ceux qui avaient contribué à retenir le roi furent arrêtés ; mais Drouet n’y était pas. Ce ne fut qu’un an après qu’il fut pris par les Autrichiens dans une sortie de la garnison de Maubeuge, où il était comme député de la Convention. Il fut conduit en Autriche et, après trois années de dure captivité, il revint en France ourdir de nouvelles conspirations pour rétablir le règne de la Terreur. Après un long procès criminel qui lui fut intenté, il lui reste aujourd’hui le souvenir de son infamie, son obscurité et l’exécration de tous les honnêtes gens.

Le départ du roi fut rendu public, à Paris, le mardi vers sept heures du matin. Le premier valet de chambre, qui était du secret, puisqu’il couchait dans la chambre du roi, en fit prévenir le garde des sceaux, Duport du Tertre, et lui envoya la déclaration que le roi avait laissée en partant. Bientôt, cette nouvelle inattendue fut répandue dans tout Paris. La consternation devint générale, et plus d’un rassemblement mettait en danger la vie des citoyens. On abattait tout ce qui portait le nom ou le chiffre du roi ; les enseignes même n’étaient pas épargnées. M. de La Fayette, à cheval, suivi de ses aides de camp, se promenait dans les rues, tâchant de calmer le peuple et promettant, d’après ses mesures, le prompt retour du roi.

Aussitôt que les pages apprirent cette nouvelle, voyant le danger qu’ils couraient dans leur maison, située près des Tuileries, où la foule se portait, ils sortirent individuellement de Paris pour retourner à Versailles. MM. de Bourgogne et de Boucher, en traversant les Champs-Élysées, furent arrêtés par un détachement du poste de la barrière, qui ramenait deux de leurs camarades, MM. Douarin et Cantwell. On les conduisit à la mairie, située alors rue des Capucines. Après les y avoir interrogés, on les fit monter dans deux fiacres pour les conduire à l’Hôtel-de-Ville, au comité des recherches. Cette translation présenta mille dangers. Arrêtés vis-à-vis le Palais-Royal, ils ne durent leur salut qu’au brave Le Houx de Clermont, apothicaire des écuries, qui exposa sa vie pour les sauver. La première voiture fut encore arrêtée rue de la Ferronnerie. La populace ouvrit la portière et saisit M. de Bourgogne, très-petit et très-faible ; mais M. de Boucher le retint avec force, et donna le temps à la gendarmerie nationale d’arriver, ce qui les sauva, quoique cette troupe fût composée de scélérats qui prétendaient ne les avoir délivrés que dans l’espoir de les voir bientôt pendus en place de Grève. Enfin, après plusieurs interrogatoires à l’Hôtel-de-Ville, on vit bien que ces jeunes gens ne pouvaient connaître les secrets du roi, et on les mit en liberté, à onze heures du soir, après quinze heures d’inquiétudes et de dangers.

Ce fut le samedi 25, vers les trois heures, que Louis XVI et sa malheureuse famille arrivèrent aux Tuileries. La foule était immense. La Fayette parcourait le jardin en invitant le peuple à la tranquillité, et en lui recommandant de garder le chapeau sur la tête à l’arrivée du roi, pour témoigner son indignation. Cette méchanceté et les propos féroces des jacobins devaient faire craindre les plus grands excès. Enfin, la voiture arriva. Sur le siége étaient garrottés les trois gardes du corps, exposés aux vociférations de la populace. Le roi et la reine étaient dans le fond, avec Barnave, qui tenait le dauphin sur ses genoux. Sur le devant, Pétion était entre les deux princesses. Madame de Tourzel suivait dans la voiture de Latour-Maubourg. Ces trois députés à l’Assemblée nationale avaient été envoyés pour protéger le retour du roi ; et les vertus, le courage, la patience de cette famille infortunée firent une telle impression sur Barnave, que ce jeune député, d’une figure aimable et douce, mais qui avait mérité, par ses opinions sanguinaires, le surnom de Tigre, changea entièrement, et fut un des premiers à demander le rétablissement du roi. Ce changement finit par le conduire à l’échafaud, où il expia ses premières erreurs.

Après cinq jours de route, par une chaleur excessive, au milieu de tant de dangers, d’inquiétudes et d’angoisses, on conçoit le bonheur qu’éprouvait la famille royale de pouvoir échapper à la fureur populaire. Ce ne fut pas sans peine qu’elle arriva aux Tuileries. Elle y retrouva ses fidèles amis en larmes et l’inquiétude dans le cœur. Le roi fut aussitôt séparé de sa femme et de ses enfants, et, pendant plusieurs jours, ils ne se retrouvèrent qu’à l’heure de la messe, au milieu d’une garde nombreuse et de surveillants sévères. À peine pouvaient-ils se demander mutuellement de leurs nouvelles. Tous ceux qui avaient accompagné le roi ou favorisé sa fuite furent incarcérés. Madame de Tourzel, les femmes de chambre, les trois gardes du corps, M. le duc de Choiseul, M. Charles de Damas, M. de Gognelas, etc., devaient être jugés par la haute cour nationale établie à Orléans ; mais le parti royaliste l’ayant emporté à l’Assemblée nationale dans une violente discussion sur la déchéance, on termina bien vite une prétendue constitution qui fut présentée au roi le 4 septembre. Il vint lui-même l’accepter le 14, dans le sein de l’Assemblée nationale, et y recevoir de nouvelles humiliations. Obligé de quitter son cordon bleu, il vit le président, l’avocat Thouret, assis sur un fauteuil semblable au sien, les jambes croisées, ne pas même quitter cette posture pour lui parler. La seule chose qui put dédommager le roi de tant d’amertumes, fut une amnistie qu’on prononça en faveur de ceux qui avaient favorisé son évasion ou fait quelques tentatives pour lui rendre sa puissance. L’acceptation qu’il fit de la constitution lui donna quelque liberté ; mais bientôt de nouvelles trames, plus scélérates et bien mieux combinées, achevèrent de creuser le précipice, et le roi, la monarchie, la gloire de la France, tout y fut précipité !!!


Je ne vous peindrai point le tumulte et les cris ;
Le sang de tous côtés ruisselant dans Paris ;
Le fils assassiné sur le corps de son père,
Le frère avec sa sœur, la fille avec la mère ;
Les époux expirant sous leurs toits embrasés,
Les enfants, au berceau, sous la pierre écrasés,
Des fureurs des humains c’est ce qu’on doit attendre

Voltaire, Henriade