Souvenirs d’un page de la cour de Louis XVI/Environs de Versailles

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CHAPITRE XVIII

environs de versailles

Pour embellir encore ces retraites, l’inépuisable main du Créateur fit une multitude d’animaux dont la vie et les amours répandent la vie de toute part.
Chateaubriand, Atala.


Les bois qui environnent Versailles offraient les promenades les plus agréables. Presque tous plantés sur des montagnes, ils sont rafraîchis par des fontaines qui coulent lentement dans les vallons où elles forment de petits ruisseaux. Au coucher du soleil, le cerf venait s’y désaltérer, l’agile chevreuil bondissait sur le penchant des coteaux ; et, du fond d’un buisson, s’échappait avec bruit le faisan aux yeux rouges, tandis que la timide perdrix, par son petit cri aigu, chantait ses amours.

La quantité de gibier qui animait ces bois et les plaines environnantes rendait les chasses agréables. Les défenses les plus sévères, la garde la plus exacte en facilitaient la propagation ; et quoique le roi tuât, chaque fois, avec ses frères, de sept à huit cents pièces, quelquefois même quinze cents, l’étendue du parc était si vaste et le gibier si nombreux qu’on ne s’apercevait d’aucune diminution.

Le parc de Versailles, clos de murailles, dans un circuit de plus de dix lieues, renfermait plusieurs habitations. Il ne recélait point de cerfs. Pour les chasser, le roi allait dans les bois de Meudon, dans ceux des Gouards, dans la forêt de Saint-Germain, et, pendant l’été, dans celle de Rambouillet.

Le château royal de Rambouillet, situé à sept lieues de Versailles, et sur la route de cette ville, a vu mourir François Ier. Sa situation, près d’une forêt de vingt-cinq mille arpents, était très-agréable pour la chasse. Aussi, pendant quatre mois de l’année, Louis XVI y allait deux fois la semaine, et n’en revenait qu’après y avoir soupé, c’est-à-dire à trois heures du matin. Le bel établissement destiné à la propagation de la race des moutons espagnols, dits mérinos, subsistait déjà à cette époque, aussi bien que la ferme de vaches suisses, et une laiterie d’une grande magnificence. C’était au fond de cet établissement qu’était placée la belle statue de M. Julien, à présent dans la galerie du Sénat. Une nymphe, au moment de se baigner, tâte l’eau avec le pied ; mais, croyant entendre du bruit, elle se retourne en rassemblant ses vêtements à la hâte ; une chèvre, à ses côtés, veut boire au ruisseau ; et comme ce groupe était placé sur le bord de celui qui traverse la laiterie, l’illusion était plus frappante.

C’est sur le chemin de Rambouillet, à une demi-lieue de Versailles, qu’est situé Saint-Cyr. Aujourd’hui le magnifique établissement de madame de Maintenon n’existe plus. Un hasard unique m’y a fait entrer une fois et j’ai parcouru cette vaste maison. C’était en 1788, cent ans après sa fondation. Pendant les fêtes de cet anniversaire, qui durèrent trois jours, cette austère maison ouvrit ses portes au public ; et l’on sait que, hors ce temps, les femmes seules pouvaient y entrer ; encore leur fallait-il une permission du supérieur. Quand une princesse allait à Saint-Cyr, elle y entrait de droit, mais sa suite restait dans une des cours extérieures.

On ne pouvait apercevoir les pensionnaires qu’à l’église au moment de l’élévation, parce qu’alors on tirait les rideaux qui masquaient la grille de séparation. En visitant toute la maison, le jour de la fête séculaire je les vis souper publiquement ; et, à l’heure d’un feu d’artifice qu’on tira dans les jardins, on les amena aux fenêtres des corridors, où chacun put les examiner. Le sentiment général fut que leur costume, qui datait d’un autre siècle, ne faisait point assez ressortir leur beauté.

Un autre but de promenade dans les environs de Versailles, était le village de Jouy, appelé Jouy en Josas. Le duc de Beuvron en était le seigneur et y avait un très-beau château avec un beau parc. Mais ce qui y attirait davantage la curiosité c’était la belle manufacture de M. Oberkampf, d’où provenaient ces étoffes connues sous le nom de toiles de Jouy. Le bâtiment était très-beau, et la quantité d’ouvriers employés donnait beaucoup d’aisance dans le pays. Chaque famille allait à la manufacture chercher des pièces de toile pour remplir, avec de petits pinceaux, les feuilles de fleurs dont l’impression ne marquait que les contours ; ce travail minutieux occupait beaucoup de femmes et d’enfants.

Près de Jouy, on trouve le village de Buc, où il y a un superbe aqueduc très-élevé, qui, réunissant les eaux de plusieurs fontaines, remplit à Versailles les bassins de la butte de Montboron et fournit aux besoins de la ville.

On rencontre aux environs de Versailles beaucoup d’étangs, dont quelques-uns, comme ceux de Trappes, sont très-vastes : souvent le cerf aux abois, croyant se sauver en se jetant dans l’eau, y venait par sa mort augmenter le plaisir du chasseur. On construisait, sur divers points, des pavillons appelés rendez-vous de chasse, où les équipages allaient attendre le roi. Ils se composaient simplement de deux petites salles, sans autres meubles que des chaises de paille, pour ne point tenter la cupidité, et d’une enceinte de barrières pour attacher les chevaux. Chaque rendez-vous avait son nom ; il y en avait un au bas de la butte de Picardie, sur le chemin de Saint-Cloud, à l’entrée des bois de Ville-d’Avray.

Ville-d’Avray est un petit village où M. Thierry, premier valet de chambre, avait une charmante campagne ; mais il était plus connu par une petite fontaine dont l’eau était si pure et si saine que toute la cour et une partie de Versailles en faisaient usage ; aussi plusieurs voitures allaient continuellement en chercher dans de grosses bouteilles d’étain qu’on mettait ensuite dans de la glace.

Il y avait au-delà des bois de Satory un ancien aqueduc ouvert, où une espèce d’ermite s’était retiré. Il avait dans cette voûte étroite construit deux petites cellules ; mais l’épaisse fumée qui y séjournait l’avait rendu presque aveugle. Il cultivait un petit jardin et venait en ville acheter sa subsistance avec le produit des aumônes de ceux qui le visitaient.

Je ne promènerai pas le lecteur dans tous les châteaux des environs de Versailles, dont la plupart subsistent encore et qui ne me fourniraient aucune anecdote intéressante. Beaucoup furent le théâtre d’intrigues obscures, de cabales ignorées du public ; d’autres furent témoins de quelques événements que l’histoire a déjà recueillis. Je laisse à ceux qui s’en voudront charger le soin de les décrire et de les raconter.