Souvenirs d’un page de la cour de Louis XVI/Lits de justice

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CHAPITRE XI

lits de justice

… Les voici !
Que je lis sur leur front de dépit et de haine

Voltaire, Mort de César.


J’ai été témoin deux fois de ces imposantes cérémonies où l’on voyait le premier corps de l’État aux prises avec l’autorité royale. Dans les derniers temps de la monarchie, les parlements avaient cherché à se transformer en un corps délibérant et un pouvoir législatif, changeant ainsi l’essence de notre antique gouvernement, et le rendant aristocratique, puisque la puissance n’eut plus été dans les mains d’un seul.

Pour dire un mot ici des attributions et de l’autorité du parlement, j’emprunterai les lumières de Ferrand, parlementaire lui-même, et aussi judicieux écrivain que magistrat distingué, s’inspirant d’ailleurs de l’opinion du célèbre président de Harlay.

Le parlement, autrefois simple conseil du roi, s’en vit séparé quand, déclaré stable, il cessa de le suivre à l’armée ou dans ses voyages. Mais il resta toujours le conseiller du monarque, et donnait son avis sur les lois que le conseil privé avait présentées ou que le roi lui-même avait conçues. « Le souverain le consulte, dit Ferrand ; éclairé par son avis, il donne le sien, et le sien fait la loi… Si, après avoir pesé les observations, le souverain juge que la loi doit être donnée, il sera obéi, parce qu’il ne doit y avoir qu’une autorité dans l’État. » Ce passée fait assez comprendre, je crois, l’institution du lit de justice ; ce n’était qu’une assemblée où le roi déclarait au parlement que son intention était de promulguer sa loi, et où il ordonnait qu’elle fût enregistrée, pour qu’eût eut toute sa force. « L’opposition passive à cette dernière mesure est la seule qu’ils se permettront, et ils n’élèveront jamais une autorité rivale de celle dont ils ne sont que les dépositaires… Ce n’est pas que par une résistance passive et raisonnée il (le parlement) ne cherchât et ne parvînt même souvent à l’éclairer (le roi) ; quelquefois, par sa respectueuse fermeté, il obtenait un triomphe complet. »

Tels étaient à peu près les devoirs et la conduite de ces compagnies dans des temps plus reculés. Quel contraste de ce rôle si sage avec celui que nous leur avons vu ambitionner de nos jours ! Qu’il y avait loin de cette opposition passive à ces tentatives multipliées d’élever leur puissance au niveau si ce n’est au-dessus de celle du roi ; à ces refus factieux d’enregistrer des lois dont, chaque jour, nous pouvions reconnaître la sagesse, dans un besoin urgent de nouveaux impôts ; à ces protestations fougueuses, à cette opiniâtre résistance qui appelait la sévérité du monarque ; enfin, à ces sourdes intrigues qui excitaient le peuple à prendre la défense de magistrats qu’on lui apprenait à regarder comme des tribuns. C’est ainsi que le parlement creusait, avec autant d’imprudence que d’aveuglement, l’abîme qui devait l’engloutir avec la monarchie.

Le premier lit de justice dont je fus témoin eut lieu en 1787, sous le ministère de M. de Calonne, pour enregistrer un édit sur l’augmentation des vingtièmes ; et ce fut la résistance du parlement qui engagea le roi à convoquer une première assemblée de notables ; ce qui amena la chute de M. de Calonne.

Le second fut provoqué par le cardinal de Brienne, par suite du refus du parlement d’enregistrer plusieurs édits, notamment celui qui instituait cette fameuse cour plénière que le parlement appréhendait d’autant plus qu’elle semblait établir une puissance législative au-dessus de lui. Cette fois la résistance fut très-prononcée : les représentations prirent un caractère factieux et violent, au point qu’avant de renvoyer l’assemblée, le roi se leva de son trône et s’écria d’une voix forte et pénétrée d’indignation : « Vous avez entendu mes volontés ; je prétends qu’elles soient exécutées. »

Voici à peu près le cérémonial de ces sortes d’assemblées :

À Versailles elles avaient toujours lieu dans la grande salle des gardes du corps. Le trône était placé dans l’angle où est située la porte donnant sur l’escalier de marbre. Les rois siégeaient autrefois sur un trône d’or, comme il est dit dans les anciens historiens, parce que les parlements se tenaient en rase campagne. Depuis qu’on les assemblait dans l’intérieur du palais, on y avait substitué au trône ou dais avec des coussins, et comme un dais se nommait autrefois un lit, on appela lit de justice le trône où le roi siégeait en cour de parlement. Cinq coussins formaient le siège. Le roi était assis sur l’un, un autre tenait lieu de dossier, deux servaient d’appuis, et le cinquième était sous les pieds. Charles V renouvela ces ornements. Dans la suite, Louis XII les fit refaire à neuf, et l’on croit que c’est le même trône qui subsistait encore dans les derniers temps. Il était en velours violet, semé de fleurs de lis d’or, et toute la salle était tendue de même étoffe.

Le parlement déjà rassemblé attendait le roi dans cette salle ; le monarque arrivait, précédé de sa maison et d’une députation de présidents à mortier qui allaient le recevoir au haut de l’escalier. Son habit était de velours violet avec le manteau pareil et un chapeau garni de plumes, et tous les officiers avaient, sous d’autres couleurs, le même costume.

Assis sur son trône, le roi avait à ses pieds le grand chambellan ou celui qui le représentait. Comme M. le duc de Bouillon était exilé de la cour, le duc de Villequier en fit les fonctions au lit de justice du 8 mai 1788. À côté du roi était le grand écuyer, avec l’épée royale pendue au cou ; cette épée était autrefois portée par le connétable, avant la suppression de cette charge sous Louis XIII. Dans une chaise à bras était le chancelier ou le garde des sceaux, revêtu de la simarre de pourpre. Au bas du trône se plaçaient les huissiers de la chambre avec leurs masses de vermeil : c’était un reste de l’ancienne armure des sergents d’armes qui accompagnaient les rois, depuis que le Vieux de la Montagne avait menacé les jours de Philippe-Auguste. Les huissiers ont succédé aux sergents, et la masse qui servait de défense à ces derniers est devenue, dans la main de leurs remplaçants, un objet de parade. Au milieu du parquet, les hérauts d’armes, revêtus de leurs tuniques ou cottes d’armes de velours violet, étaient à genoux. De chaque côté du trône, sur différents bancs, étaient les princes du sang, les pairs laïques et ecclésiastiques, les maréchaux de France, les chevaliers de l’ordre, etc.

Le roi, assis, se couvrait, prononçait un discours assez bref, et laissait ensuite au chancelier le soin de développer les idées qu’il renfermait. Alors, selon les circonstances, les membres du parlement, les gens du roi parlaient et donnaient leurs conclusions. Le chancelier prenait les ordres du monarque, et la cérémonie se terminait ordinairement par l’injonction faite au greffier d’enregistrer l’édit discuté ou de biffer des registres des protestations injurieuses à l’autorité du roi.

Afin d’éviter au roi un très-long circuit pour se rendre à la salle du lit de justice, on le fit passer, en 1788, par l’appartement du maréchal de Duras, situé au haut de l’escalier de marbre, et qui, par un dégagement, donnait dans la salle des Cent Suisses. Le maréchal, malade alors, fut obligé de se retirer dans une petite garde-robe.

Je n’aurais point parlé de cette circonstance si je ne croyais que cet appartement fut celui de madame de Maintenon. J’ai toujours vainement demandé quelles étaient les pièces qu’elle avait occupées ; je n’ai rien pu découvrir, et les mémoires du temps ne s’expliquent pas d’une manière précise. Je n’ignore pas qu’une lettre, datée de Fontainebleau, le 16 mars 1688, et adressée à madame de Saint-Géran, nous apprend qu’elle y occupait l’appartement de la reine. « Toutes vos nouvelles, lui écrit-elle, grossissent à plaisir les objets ; ce n’est que par occasion, et en attendant, que j’occupe l’appartement de la reine, aussi n’y ai-je mis que des meubles très-simples. » Mais, comme elle le dit elle-même, ce n’était que temporairement, et à Fontainebleau ; et rien ne prouve que dans les autres maisons royales, et spécialement à Versailles, elle ait eu la même habitude. Le contraire paraît à peu près certain. Or, les appartements de la reine exceptés, ceux au-dessous des cabinets du roi ne pouvaient lui convenir. Nous lisons, en effet, que la foule des courtisans se rendait sur son passage ou dans son antichambre pour solliciter sa faveur ou obtenir un regard du monarque lorsqu’ils sortaient l’un ou l’autre ; et cette foule aurait à peine trouvé place dans les couloirs étroits et les escaliers obscurs qui mènent à ces appartements, occupés successivement par madame de Pompadour et madame Du Barry sous le règne de Louis XV, et par le duc de Villequier sous celui de Louis XVI. D’ailleurs, Voltaire, presque contemporain, dit que l’appartement de madame de Maintenon « était de plain-pied à celui du roi. » Je ne vois donc que celui du maréchal de Duras qu’elle ait pu occuper avec décence. Vaste et commode, il était de plus à portée de celui du roi, qui pouvait s’y rendre à toute heure et y recevoir la cour lorsque ses liens avec madame de Maintenon furent, sinon entièrement connus, du moins généralement soupçonnés.