Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie, le Thibet et la Chine/Volume 1 - Chapitre VII

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Adrien Le Clere (Tome 1p. 248-277).
VOLUME I, TARTARIE


CHAPITRE VII.


Préparation mercurielle pour la destruction des poux. — Malpropreté des Mongols. — Idées lamaïques sur la métempsycose. — Lessive et lavage du linge. — Règlement pour la vie nomade. — Oiseaux aquatiques et voyageurs. — Le Yuen-Yang. — Le pied de dragon. — Pêcheurs de Paga-Gol. — Partie de pêche. — Pecheur mordu par un chien. — Kou-Kouo ou fève de Saint-Ignace. — Préparatifs de départ. — Passage du Paga-Gol. — Dangers de la route. — Dévouement de Samdadchiemba. — Rencontre du premier ministre du roi des Ortous. — Campement.
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Aussitôt après avoir pris possession de ce poste, nous creusâmes un fossé autour de la tente, afin de faciliter, en cas de pluie, l’écoulement de l’eau jusqu’à un étang voisin. La terre servit à calfeutrer les rebords de notre habitation nouvelle, des grabats mous et épais furent dressés, à l’aide des coussins et des tapis qui composent les bâts des chameaux ; en un mot, nous cherchâmes à nous entourer de tout le confortable imaginable, à nous procurer toutes les commodités que le désert peut offrir au pauvre voyageur nomade. Quand tous ces divers arrangements furent terminés, nous songeâmes à mettre nos personnes un peu en harmonie avec la propreté et la bonne tenue de notre tente.

Il y avait déjà près d’un mois et demi que nous étions en route, et nous portions encore les mêmes habits de dessous dont nous nous étions revêtus le jour de notre départ. Les picotements importuns dont nous étions continuellement harcelés, nous annonçaient assez que nos vêtements étaient peuplés de cette vermine immonde, à laquelle les Chinois et les Tartares s'accoutument volontiers, mais qui est toujours pour les Européens un objet d'horreur et de dégoût. Les poux ont été la plus grande misère que nous ayons eu à endurer pendant notre long voyage ; nous avons eu à lutter et à nous raidir contre la faim et la soif, contre des froids horribles et des vents impétueux ; pendant deux années entières, les bêtes féroces, les brigands, les avalanches de neige, les gouffres des montagnes n'ont jamais cessé de faire planer, en quelque sorte, la mort sur nos têtes ; cependant tous ces dangers et toutes ces épreuves, nous les avons regardés comme peu de chose, en comparaison de cette affreuse vermine dont nous sommes souvent devenus la proie.

Avant de partir de Tchagan-Kouren, nous avions acheté dans une boutique de droguiste pour quelques sapèques de mercure. Nous en composâmes un spécifique prompt et infaillible contre les poux. La recette nous avait été autrefois enseignée, pendant que nous résidions parmi les Chinois ; et au cas qu'elle puisse avoir quelque utilité pour autrui, nous nous faisons un devoir de la signaler ici. On prend une demi-once de mercure, qu'on brasse avec de vieilles feuilles de thé, par avance réduites en pâte par le moyen de la mastication ; afin de rendre cette matière plus molle, on ajoute ordinairement de la salive, l'eau n'aurait pas le même effet ; il faut ensuite brasser et remuer, au point que le mercure se divise par petits globules aussi fins que de la poussière. On imbibe de cette composition mercurielle une petite corde lâchement tressée avec des fils de coton. Quand cette espèce de cordon sanitaire est desséché, on n'a qu'à le suspendre à son cou ; les poux se gonflent, prennent une teinte rougeâtre, et meurent à l'instant. En Chine comme en Tartarie, il est nécessaire de renouveler ce cordon à peu près tous les mois ; car dans ces sales pays il serait autrement très-difficile de se préserver de la vermine. On ne peut s'asseoir un instant dans une maison chinoise ou dans une tente mongole, sans emporter dans ses habits un grand nombre de ces dégoûtants insectes.

Les Tartares n'ignorent pas ce moyen efficace et peu coûteux de se préserver des poux, mais ils n'ont garde d'en user. Accoutumés dès leur enfance à vivre au milieu de la vermine, ils finissent par n'y presque plus faire aucune attention ; seulement, quand ces hôtes importuns se sont multipliés au point d'attaquer leur peau d'une manière trop sensible, ils songent au moyen d'en diminuer un peu le nombre. Après s'être dépouillés de leurs habits, ils font en commun la chasse de ce menu gibier ; cette occupation est pour eux un délassement et comme une honnête et aimable récréation. Les étrangers ou les amis qui se trouvent alors dans la tente, s'emparent sans répugnance d'un pan de l'habit, et aident de leur mieux à cette visite domiciliaire. Les Lamas qui se trouvent de la partie, se gardent bien d'imiter l'impitoyable barbarie des hommes noirs, et de tuer les poux à mesure qu'ils les saisissent ; ils se contentent de les lancer au loin, sans leur faire le moindre mal ; car, d'après la doctrine de la métempsycose, tuer un être vivant quelconque, c'est se rendre coupable d'homicide. Quoique l'opinion générale soit ainsi, nous avons rencontré quelques Lamas dont les croyances sur ce point étaient plus épurées ; ils admettaient que les hommes qui appartiennent à la tribu sacerdotale, doivent s'abstenir de tuer les êtres vivants ; non pas, disaient-ils, par crainte de commettre un meurtre, et de donner peut-être la mort à un homme transmigré dans l'animal, mais parce que cela répugne avec le caractère essentiellement doux d'un homme de prière et qui est en communication avec la divinité.

Il est des Lamas qui poussent sur ce point leur délicatesse jusqu'à la puérilité. En voyage, ils sont toujours dans la plus grande sollicitude ; s'ils viennent à apercevoir sur leur route quelque petit insecte, ils arrêtent brusquement leur cheval et lui font prendre une autre direction. Ils avouent pourtant que, par inadvertance, l'homme le plus saint occasionne tous les jours la mort d'un grand nombre d'êtres vivants. C'est pour expier ces meurtres involontaires qu'ils s'imposent des jeûnes et des pénitences, qu'ils récitent certaines formules de prières, et font un grand nombre de prostrations.

Pour nous qui n'avions pas de semblables scrupules, et dont la conscience était solidement formée à l'endroit de la transmigration des âmes, nous fabriquâmes du mieux possible notre cordon mercuriel ; nous doublâmes la dose de vif-argent : tant nous étions désireux de détruire de fond en comble la vermine dont jour et nuit nous étions tourmentés.

C'eût été peu de chose que de donner la mort aux poux pour les empêcher de renaître trop tôt ; nous dûmes lessiver tous nos habits de dessous, car depuis longtemps il ne nous était plus possible d'envoyer notre linge au blanchissage. Depuis près de deux mois que nous étions en route, nous ne recevions de soins que ceux que nous savions nous donner ; nous ne devions jamais compter que sur nous-mêmes. Cette nécessité nous avait forcés de nous ingénier peu à peu, et d'apprendre quelque chose de tous les métiers ; toutes les fois que nos habits ou nos bottes réclamaient une réparation urgente, nous étions obligés de nous faire tour à tour cordonniers ou tailleurs. Le métier de blanchisseur devait aussi nous être imposé par notre vie nomade. Après avoir fait bouillir des cendres, et mis tremper notre linge dans l'eau de lessive, nous allâmes le laver sur les bords d'un étang voisin de notre tente. Deux pierres, une pour recevoir le linge, et une autre pour le frapper, furent les seuls instruments dont nous pûmes faire usage. Nous eûmes peu de peine à nous donner, car l'eau croupissante et salpêtreuse de l'étang était très-favorable au lavage. Enfin nous eûmes l'inexprimable joie de contempler nos habits en état de propreté ; les sécher sur les longues herbes et les plier ensuite, fut pour nous une véritable jouissance.

La paix et la tranquillité que nous goûtâmes dans ce campement, réparèrent merveilleusement les fatigues que nous avions endurées au milieu des marécages. Le temps fut magnifique, et pour ainsi dire à souhait. Une chaleur douce et tempérée pendant le jour, la nuit, un ciel pur et serein, du chauffage à discrétion, des pâturages sains et abondants, des efflorescences de nitre et de l'eau saumâtre, qui faisaient les délices de nos chameaux : tout cela contribuait à épanouir nos cœurs un peu froissés par les contradictions d'une route fatigante et périlleuse. Nous nous étions imposé un règlement de vie qui paraîtra bizarre, et peut-être peu en harmonie avec ceux qui sont en vigueur dans les maisons religieuses. Toutefois il était assez bien adapté aux besoins de notre petite communauté.

Tous les matins, aussitôt que le ciel commençait à blanchir, et avant que les premiers rayons du soleil rie vinssent frapper la toile de notre tente, nous nous levions sans avoir besoin d'un excitateur ou d'un tintement de cloche. Notre courte toilette étant terminée, nous roulions dans un coin nos peaux de bouc ; nous mettions en ordre, ça et là, nos quelques ustensiles de cuisine, et nous donnions enfin un coup de balai dans notre appartement ; car nous voulions, autant qu'il était en nous, faire régner dans notre maison l'esprit d'ordre et de propreté. Tout est relatif dans ce monde ; l'intérieur de notre tente, qui eût excité le rire d'un Européen, faisait l'admiration des Tartares qui venaient parfois nous rendre visite. La bonne tenue de nos écuelles de bois, notre marmite toujours bien récurée, nos habits qui n'étaient pas encore tout-à-fait incrustés de graisse, tout contrastait avec le désordre, le pêle-mêle et la saleté des habitations tartares.

Quand on avait fait la chambre, nous récitions notre prière en commun, et puis nous nous dispersions, chacun de notre côté, dans le désert, pour vaquer à la méditation de quelque sainte pensée. O ! il n'était pas besoin, au milieu du silence profond de ces vastes solitudes, qu'un livre nous suggérât un sujet d'oraison. Le vide et l'inanité des choses d'ici-bas, la majesté de Dieu, les trésors inépuisables de sa providence, la brièveté de la vie, l'importance de travailler pour un monde à venir, et mille autres pensées salutaires, venaient d'elles-mêmes, et sans effort, occuper doucement notre esprit. C'est que dans le désert le cœur de l'homme est libre ; il n'a à subir aucun genre de tyrannie. Elles étaient bien loin de nous, toutes ces idées systématiques et creuses, ces utopies d'un bonheur imaginaire, qu'on croit saisir sans cesse et qui sans cesse s'évanouit, ces inépuisables combinaisons de l'égoïsme et de l'intérêt, en un mot, toutes ces passions brûlantes, qui, en Europe, se froissent, s'entrechoquent, s'échauffent mutuellement, font fermenter toutes les têtes, et tiennent tous les cœurs haletants. Au milieu de nos prairies silencieuses, rien ne venait nous distraire et nous empêcher de réduire à leur juste valeur les bagatelles de ce monde, et d'apprécier à leur véritable prix les choses de Dieu et de l'éternité. L'exercice qui suivait la méditation n'était pas, il faut en convenir, un exercice mystique ; mais pourtant, il était très-nécessaire, et ne laissait pas d'avoir aussi ses charmes. Chacun prenait un sac sur son dos, et nous allions de côté et d'autre à la recherche des argols. Ceux qui n'ont jamais mené la vie nomade, comprendront difficilement que ce genre d'occupation soit susceptible d'être accompagné de jouissances. Pourtant, quand on a la bonne fortune de rencontrer, caché parmi les herbes, un argol recommandable par sa grosseur et sa siccité, on éprouve au cœur un petit frémissement de joie, une de ces émotions soudaines qui donnent un instant de bonheur. Le plaisir que procure la trouvaille d'un bel argol, est semblable à celui du chasseur, qui découvre avec transport les traces du gibier qu'il poursuit, de l'enfant qui regarde d'un œil pétillant de joie le nid de fauvette qu'il a longtemps cherché, du pêcheur qui voit frétiller, suspendu à sa ligne, un joli poisson ; et s'il était permis de rapprocher les petites choses des grandes, on pourrait encore comparer ce plaisir, à l'enthousiasme d'un Leverrier qui trouve une planète au bout de sa plume.

Quand notre sac était rempli d'argols, nous allions avec orgueil le vider à l'entrée de la tente ; puis on battait le briquet, on construisait le foyer, et pendant que le thé bouillonnait dans la marmite, on pétrissait la farine et on mettait cuire sous la cendre quelques petits gâteaux. Comme on voit, le repas était sobre et modeste, mais il était toujours d'une saveur exquise ; d'abord, parce que nous l'avions préparé nous-mêmes, et ensuite parce que toujours un appétit peu ordinaire en faisait l'assaisonnement.

Après le déjeûner, pendant que Samdadchiemba ramenait vers la tente les animaux dispersés à la recherche des bons pâturages, nous récitions une partie de notre bréviaire. Vers midi, nous nous permettions un peu de repos, quelques instants d'un sommeil doux, profond, et jamais interrompu par le cauchemar ou par les rêves pénibles. Ce délassement nous était nécessaire, parce que tous les soirs la veillée se prolongeait bien avant dans la nuit. Nous ne pouvions que difficilement nous arracher aux charmes de nos promenades, au clair de la lune, sur le bord des étangs. Pendant la journée, tout était calme et silencieux autour de nous ; mais aussitôt que les ombres de la nuit commençaient à se répandre dans le désert, la scène devenait aussitôt bruyante et animée ; les oiseaux aquatiques arrivaient par troupes innombrables, se répandaient sur les étangs voisins, et bientôt des milliers de voix rauques et stridentes remplissaient les airs d'une sauvage harmonie. En entendant les cris de colère et les accents passionnés de tous ces oiseaux voyageurs, qui se disputaient avec acharnement les touffes d'herbes marécageuses où ils voulaient passer la nuit, on eût dit un peuple nombreux dans les transports d'une guerre civile, où chacun s'agite, chacun se remue dans la confusion et le désordre, espérant conquérir, à force de clameurs et de violence, un peu de bien-être, pour cette vie, hélas ! si semblable à une nuit passagère.

La Tartarie est peuplée d'oiseaux nomades ; on les voit sans cesse passer au haut des airs, par nombreux bataillons, et former, dans leur vol régulièrement capricieux, mille dessins bizarres, qui renaissent aussitôt qu'ils se sont évanouis. O ! comme ces oiseaux voyageurs sont bien à leur place dans les déserts de la Tartarie, où les hommes eux-mêmes, n'occupant jamais la même place, vivent au milieu de migrations continuelles ! Nous aimions à écouter le bruit confus de ces êtres voyageurs et nomades comme nous. En pensant à leurs longues pérégrinations, et aux nombreux pays qu'ils avaient parcourus dans leurs rapides courses, le souvenir de la patrie venait nous saisir, et l'image de notre France se présentait soudainement à nous. Qui sait ?... nous disions-nous, parmi ces myriades d'oiseaux de passage, peut-être y en a-t-il quelques-uns qui ont traversé le beau climat de France ? Peut-être ont-ils été quelquefois chercher leur pâture dans les plaines du Languedoc, ou sur les montagnes du Jura ? Après avoir visité notre patrie, ils ont, sans doute, pris leur route vers le nord de l'Europe, et sont venus jusqu'à nous, en traversant les glaces de la Sibérie et la haute Tartarie. O ! nous disions-nous, si ces oiseaux pouvaient entendre nos paroles, s'il nous était donné de comprendre leur langage, combien nous aurions de questions à leur faire !... Hélas! nous ne savions pas alors, que pendant plus de deux ans encore, nous serions privés de toute communication avec notre patrie !

Ces innombrables oiseaux voyageurs qui parcourent incessamment la Tartarie sont en général connus en Europe ; ce sont des oies et des canards sauvages, des sarcelles, des cigognes, des outardes, et plusieurs autres de la famille des échassiers. Le Youen-Yang est une espèce d'oiseau aquatique, qu'on rencontre partout où il y a des étangs ou des eaux marécageuses ; il est de la grosseur et de la forme du canard, mais il a le bec rond et non aplati ; il a la tête rousse et parsemée de petites taches blanches, la queue noire, et le reste du plumage d'une belle couleur pourpre. Son cri a quelque chose de triste et de mélancolique ; ce n'est pas un chant, mais plutôt un soupir clair et prolongé, qui imite la voix plaintive d'un homme en souffrance. Ces oiseaux vont toujours deux à deux ; ils affectionnent d'une manière particulière les endroits déserts et aqueux ; on les voit sans cesse folâtrer sur la surface des eaux, sans que le couple se sépare jamais ; si l'un s'envole, l'autre le suit aussitôt, et celui qui meurt le premier ne laisse pas longtemps son compagnon dans le veuvage, car il se consume bientôt de langueur et d'ennui. Youen est le nom du mâle, et Yang celui de la femelle, Youen-Yang est leur dénomination commune.

Nous avons remarqué en Tartarie une autre espèce d'oiseau voyageur, qui offre des particularités assez bizarres et peut-être inconnues des naturalistes. Il est à peu près de la grosseur d'une caille ; ses yeux, d'un noir brillant, sont entourés d'une magnifique auréole bleu de ciel ; tout son corps est de couleur cendrée et tachetée de noir ; ses jambes n'ont pas de plumes, elles sont garnies d'une espèce de poil long et rude, assez semblable à celui du daim musqué ; ses pattes n'ont nullement l'aspect de celles qu'on voit aux autres volatiles ; elles ressemblent absolument aux pattes des lézards verts, et sont recouvertes d'écailles d'une dureté à l'épreuve du couteau le plus tranchant. Ainsi, cet être bizarre tiendrait tout à la fois de l'oiseau, du quadrupède et du reptile ; les Chinois le nomment Pied-de-dragon (Loung-Kio). Ces oiseaux arrivent ordinairement par grandes troupes du côté du nord, surtout lorsqu'il est tombé une grande quantité de neige ; ils volent avec une rapidité étonnante, et le mouvement de leurs ailes fait entendre un bruit sonore, entrecoupé, et semblable à celui de la grêle. Pendant que nous étions chargés dans la Mongolie du nord, de la petite chrétienté de la Vallée-des-Eaux-Noires, un de nos chrétiens, habile chasseur nous apporta un jour deux de ces oiseaux encore tout vivants ; ils avaient le caractère excessivement farouche ; aussitôt qu'on approchait la main pour les toucher, le poil de leurs jambes se hérissait, et si on avait la témérité de les caresser, on recevait à l'instant de rudes et violents coups de bec. Il nous fut impossible de conserver longtemps ces Pied-de-dragon, tant ils avaient le caractère sauvage : ils ne touchaient à aucune des graines que nous leur présentions. Voyant qu'ils mourraient bientôt de faim, nous nous décidâmes à les manger ; leur chair a un goût faisandé et assez agréable, mais elle est d'une dureté extrême.

Il serait facile aux Tartares de faire la chasse à tous ces oiseaux de passage, surtout aux oies et aux canards sauvages, dont le nombre est prodigieux ; ils les prendraient avec facilité, sans même qu'il fût nécessaire de faire aucune dépense de poudre ; il suffirait de tendre des piéges sur les bords des lacs, ou d'aller les surprendre pendant la nuit parmi les plantes aquatiques. Mais, comme nous l'avons dit déjà, la viande des animaux sauvages est peu de leur goût. Il n'est rien pour eux, qui puisse être comparé à un quartier de mouton bien gras et à moitié bouilli.

Les Mongols s'adonnent également fort peu à la pêche ; les lacs et les étangs poissonneux, qu'on rencontre si fréquemment en Tartarie, sont devenus, en quelque sorte la propriété des Chinois. Ces rusés spéculateurs ont commencé par acheter des rois tartares, la permission de faire la pêche dans leurs Etats ; et petit à petit ils se sont fait un droit rigoureux de cette espèce de tolérance. Le Paga-Gol, (petite rivière) dont nous étions peu éloignés, avait sur ses rives quelques cases de pêcheurs chinois. Ce Paga-Gol, ou plutôt cette vaste étendue d'eau est formée par la jonction de deux rivières, qui, prenant leur source des deux côtés d'une colline, coulent en sens opposé ; l'une, allant vers le nord, se jette dans le fleuve Jaune ; et l'autre, descendant vers le midi, va grossir une seconde rivière qui a également son embouchure dans le Hoang-Ho : mais dans le temps des grandes inondations, les deux rivières, ainsi que la colline qui sépare leurs cour, tout disparaî t. Le débordement du fleuve Jaune réunit les deux courants, et on n'aperçoit plus qu'un immense bassin, dont la largeur s'étend à plus d'une demi-lieue. Il parait qu'à l'époque des débordements, les poissons qui abondent dans le fleuve Jaune se rendent en 'grande foule dans ce bassin, où les eaux séjournent à peu près jusqu'au commencement de l'hiver ; pendant l'automne, cette petite mer est sillonnée en tous sens par les barques des pêcheurs chinois, qui ont dressé sur le rivage quelques pauvres cabanes où ils résident pendant le temps de la pêche.

La première nuit que nous passâmes dans ce campement, nous fûmes sans cesse préoccupés d'un fracas étrange, qui de moment à autre se faisait entendre dans le lointain ; c'étaient comme les roulements sourds et entrecoupés de plusieurs tambours. Quand le jour parut, ce bruit se continuait encore, mais à de plus longs intervalles et avec moins d'intensité, il nous parut venir du côté de l'eau. Nous nous dirigeâmes vers le rivage, et un pêcheur, qui faisait bouillir son thé dans une petite marmite dressée sur trois pierres, nous donna le mot de l'énigme ; il nous apprit que, pendant la nuit, tous les pêcheurs, montés sur leurs petites nacelles, parcouraient le bassin dans tous les sens, en exécutant des roulements sur des caisses de bois, afin d'effrayer les poissons, et de les chasser vers les endroits où ils avaient tendu leurs filets. Le pêcheur que nous interrogions, avait passé la nuit tout entière à ce pénible travail. Ses yeux rouges et gonflés et sa figure abattue, témoignaient assez que depuis longtemps il n'avait pas pris un sommeil suffisant... — Ces jours-ci, nous dit-il, nous nous donnons beaucoup de peine ; car nous n avons pas de temps à perdre, si nous voulons faire quelque profit. La saison de la pêche est très-courte, elle dure tout au plus trois mois ; encore quelques jours, et nous serons obligés de nous retirer dans les terres cultivées. Le Paga-Gol sera glacé, il n'y aura plus moyen de prendre aucun poisson. Vous voyez, Seigneurs Lamas, que nous n'avons pas de temps à perdre. J'ai passé toute la nuit à donner la chasse aux poissons ; quand j'aurai bu le thé et mangé quelques écuellées de farine d'avoine, je remonterai sur ma nacelle, et j'irai lever mes filets que j'ai jetés vers l'ouest ; ensuite je mettrai les poissons pris dans ces réservoirs d'osier que vous voyez flotter là-bas, je ferai la visite des filets, je raccommoderai les mailles peu solides, et après avoir pris un peu de repos, au moment où le vieux-aïeul (le soleil) se cachera, j'irai de nouveau jeter mes filets ; puis je parcourrai le bassin, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, sans cesse occupé à frapper le tambour de bois avec mes deux baguettes ... Ces détails nous intéressèrent : et comme nos occupations du moment n'étaient pas très-urgentes, nous demandâmes au pêcheur s'il nous serait permis de l'accompagner quand il irait lever ses filets. — Puisque des personnages comme vous, nous répondit-il, ne dédaignent pas de monter sur ma vile nacelle, et d'assister à ma pêche maladroite et désagréable à voir, j'accepte le bienfait que vous me proposez ...

Nous nous assîmes donc à côté de son rustique foyer, pour attendre qu'il eût pris son repas. Le festin du pêcheur fut aussi court que les préparatifs en avaient été brefs. Quand le thé eut suffisamment bouilli, il en puisa une écuellée, plongea dedans une poignée de farine d'avoine, qu'il pétrit à moitié, en la remuant avec son index ; puis, après l'avoir pressée un peu et roulée dans sa main, il l'avala sans lui faire subir d'autre façon. Après avoir répété trois ou quatre fois la même opération, le dîner fut fini. Cette manière de vivre n'avait rien qui pût piquer notre curiosité. Depuis que nous avions adopté la vie nomade, une assez longue expérience nous l'avait rendue familière. Mous montâmes donc sur une petite barque, et nous allâmes jouir du plaisir de la pêche. Après avoir savouré pendant quelques instants les délices d'une paisible navigation, sur une eau tranquille et unie comme une glace, à travers des troupes de cormorans et d'oies sauvages, qui se jouaient sur la surface du bassin, et qui, moitié courant, moitié voletant, nous laissaient le passage libre à mesure que nous avancions, nous arrivâmes à l'endroit où étaient les filets. De distance en distance on voyait flotter au dessus des eaux des morceaux de bois, auxquels étaient attachés les filets qui plongeaient au fond. A mesure qu'on les retirait, on voyait, de temps en temps, reluire les poissons qui se trouvaient engagés dans les mailles. Ces poissons étaient en général magnifiques ; mais le pêcheur ne conservait que les plus gros ; ceux qui étaient au-dessous d'une demi-livre, il les rejetait à l'eau.

Après avoir visité quelques filets, il s'arrêta un instant pour examiner si la pêche était bonne. Déjà les deux auges pratiquées aux deux extrémités de la barque étaient presque remplies. — Seigneurs Lamas, nous dit le pêcheur, mangez-vous de la viande de poisson ? Je vous vendrai du poisson, si vous voulez en acheter. — A cette proposition, les deux pauvres Missionnaires français se regardèrent sans rien dire. Dans leur regard on eût pu voir qu'ils n'auraient pas été éloignés d'essayer un peu de la saveur des poissons du fleuve Jaune, mais ils n'osaient ; un motif assez grave les tenait en suspens. — Combien vends-tu ton poisson ? — Pas cher, quatre-vingts sapèques la livre. —Quatre-vingts sapèques ! mais c'est plus cher que la viande de mouton. — Parole pleine de vérité ; mais qu'est-ce que le mouton comparé au poisson du Hoang-Ho ? — N'importe, il est trop cher pour nous. Nous avons encore une longue route à faire, notre bourse n'est pas grosse, nous devons la ménager. ... — Le pêcheur n'insista pas ; il prit son aviron, et poussa la barque vers les endroits où étaient les filets qui n'avaient pas encore été retirés de l'eau. — Pourquoi, lui demandâmes nous, jettes-tu tant de poissons ? Est-ce que la qualité est mauvaise ? — Non, tous les poissons du fleuve Jaune sont excellents ; ils sont trop petits, voilà tout. — Ah ! c'est cela ; l'an prochain ils seront plus gros. C'est un calcul, vous patientez pour avoir dans la suite un peu plus de profit. — Le pêcheur se mit à rire. Ce n'est pas cela, nous dit-il, nous n'espérons pas rattraper ces poissons. Tous les ans, le bassin se remplit de nouveaux poissons, qui sont entraînés par les eaux débordées du Hoang-Ho ; il en vient de gros, et il en vient aussi de petits ; nous prenons les premiers, et les autres nous les rejetons, parce qu'ils ne se vendent pas bien. Le poisson est ici très-abondant ; nous pouvons choisir ce qu'il y a de mieux ... Seigneurs Lamas, si ces petits poissons vous plaisent, je ne les lâcherai pas. — La proposition fut adoptée, et le menu fretin, à mesure qu'il se présenta, fut déposé dans une petite seille. Quand la pêche fut terminée, nous nous trouvâmes possesseurs d'une petite provision de fort jolis poissons. Avant de descendre de la barque, nous lavâmes bien proprement un mouchoir, et après y avoir dépose notre pêche, nmis nous dirigeâmes triomphalement vers la tente. — Où avez-vous donc été, mes pères spirituels, nous cria Samdadchiemba, d'aussi loin qu'il nous aperçut ? le thé a déjà bouilli, puis il s'est refroidi ; je l'ai fait bouillir encore, il s'est refroidi de nouveau. — Vide ton thé quelque part, lui répondîmes-nous ; aujourd'hui nous ne mangerons pas que de la farine d'avoine ; nous avons du poisson frais. Fais cuire quelques pains sous la cendre... Notre longue absence avait donné de la mauvaise humeur à Samdadchiemba. Son front était plus plissé que de coutume, et ses petits yeux noirs étaient tout pétillants de dépit Mais quand il eut contemplé dans le mouchoir les poissons qui s'agitaient encore, son front se dérida, et sa figure s'épanouit insensiblement. II ouvrit en souriant le sac de farine de froment, dont les cordons ne se déliaient que dans de rares circonstances. Pendant qu'il s'occupait avec zèle de la pâtisserie, nous prîmes les poissons, et nous nous rendîmes sur les bords du petit lac qui était à quelques pas de la tente. A peine y fûmes-nous arrivés, que Samdadchiemba accourut en toute hâte. Il écarta vivement les quatre coins du mouchoir qui enveloppait le poisson. — Qu'allez-vous faire, nous dit-il, d'un air préoccupé ? — Nous allons vider et écailler ce poisson. — Oh ! cela n'est pas bien, mes pères spirituels ; attendez un instant, il ne faut pas faire de péché. — Que veux-tu dire ? qui est-ce qui fait un péché ? — Tenez, voyez ces poissons ; il y en a qui se remuent encore ; il faut les laisser mourir tout doucement avant de les vider. Est-ce que ce n'est pas un péché, de tuer ce qui est vivant ! — Va faire ton pain, et laisse nous en repos. Toujours donc tes idées de métempsycose ? Est-ce que tu crois encore que les hommes se transforment en bêtes, et les bêtes en hommes ?... Les lèvres de notre Dchiahour nous dessinèrent un long rire ... Ho-lé, ho-lé, dit-il, en se frappant le front, que j'ai la tête dure ! je n'y pensais plus ; j'avais oublié la doctrine ... Et il s'en retourna un peu confus d'être venu nous donner un avis si ridicule. Les poissons furent frits dans de la graisse de mouton, et nous les trouvâmes d'un goût exquis.

En Tartarie, et dans le nord de la Chine, la pêche ne dure que jusqu'au commencement de l'hiver, époque où les étangs et les rivières se glacent. Alors on expose à l'air, pendant la nuit, les poissons qu'on conservait tout vivants dans des réservoirs. Ils gèlent aussitôt et peuvent être encaissés sans inconvénient. C'est ainsi qu'on les livre au commerce. Durant les longs hivers du nord de l'empire, les riches Chinois peuvent toujours, par ce moyen, se procurer du poisson frais ; mais il faut bien se garder d'en faire des provisions trop fortes, et dont on ne puisse venir à bout durant la saison des grands froids ; car au premier dégel le poisson entre en putréfaction.

Durant nos quelques jours de repos, nous nous étions occupés des moyens de traverser le Paga-Gol. Une famille chinoise ayant obtenu du roi des Ortous le privilège de transporter les voyageurs, nous avions dû nous aboucher avec le patron de la barque. Il s'était chargé de nous conduire de l'autre côté, mais nous n'étions pas encore d'accord sur le prix du passage ; on exigeait plus de mille sapèques. La somme nous paraissant exorbitante, nous attendions.

Le troisième jour de notre halte, nous vîmes se diriger vers notre tente un pêcheur, qui se traînait péniblement appuyé sur un long bâton. Sa figure pâle et d'une extrême maigreur, annonçait un homme très-souffrant. Aussitôt qu'il fut accroupi à côté de notre foyer : — Frère, lui dîmes-nous, il paraît que tu mènes des jours qui ne sont pas heureux. — Ah! nous répondit-il, mon malheur est extrême ; mais que faire ? il faut subir les lois irrévocables du ciel. Il y a quinze jours, comme j'allais visiter une tente mongole, je fus mordu à la jambe par un chien furieux ; il s'est formé une plaie qui s'élargit et s'envenime continuellement. On m'a dit que vous étiez du ciel d'occident, et je suis venu vers vous. Les hommes du ciel d'occident, disent les Lamas tartares, ont un pouvoir illimité ; d'un seul mot ils peuvent guérir les maladies les plus graves. — On t'a trompé, quand ou t'a dit que nous avions un pouvoir si grand... et de là nous prîmes occasion d'annoncer à cet homme les grandes vérités de la foi. Mais c'était un Chinois, et comme les gens de sa nation, peu soucieux des idées religieuses ; nos paroles ne faisaient que glisser sur son cœur ; sa blessure absorbait toutes ses pensées. Nous songeâmes à le médicamenter avec du Kou-Kouo ou fève de Saint-Ignace. Ces fruits, de couleur brune ou cendrée, et d'une substance qui ressemble à la corne, sont d'une dureté extrême, et d'une amertume insupportable ; ils sont originaires des îles Philippines. La manière de se servir du Kou-Kouo consiste à le broyer dans de l'eau froide, à laquelle il communique son amertume. Cette eau prise à l'inférieur tempère l'ardeur du sang, et éteint les inflammations d'entrailles. Elle est un excellent vulnéraire pour les plaies et les contusions. Ce fruit joue un grand rôle dans la médecine chinoise ; on en trouve dans toutes les pharmacies. Les vétérinaires s'en servent aussi avec succès, pour traiter les maladies internes des bœufs et des chevaux. Dans le nord de la Chine nous avons été souvent témoins des salutaires effets du Kou-Kouo.

Nous délayâmes dans de l'eau froide un de ces fruits pulvérisé. Nous lavâmes la plaie de ce malheureux et nous lui donnâmes un peu de toile propre, pour remplacer les haillons sales et dégoûtants qui lui servaient de bandage. Quand nous eûmes fait pour cet homme souffrant ce qui dépendait de nous, nous remarquâmes qu'il était dans un embarras extrême. Sa figure rougissait, il tenait les yeux baissés, et commençait des phrases qu'il n'achevait pas. — Frère, lui dîmes-nous, tu as quelque chose dans le cœur. — Saints personnages, vous le voyez, je suis pauvre. Vous avez pansé ma plaie ; vous m'avez préparé un grand vase d'eau vulnéraire... ; je ne sais combien je dois offrir pour tout cela. — Si tel est le sujet de ton trouble, lui dîmes-nous avec empressement, tu peux laisser la paix rentrer à l'aise dans ton cœur. En soignant ta jambe, nous avons rempli un devoir que nous impose notre religion. Ces remèdes que nous avons préparés, nous te les donnons. ... Nos paroles tirèrent d'un grand embarras ce pauvre pêcheur. Il se prosterna aussitôt, et frappa trois fois la terre du front, en signe de remerciement. Avant de se retirer, il nous demanda si nous avions dessein de camper encore pendant quelques jours. Nous lui répondîmes que nous partirions volontiers le lendemain, mais que nous n'étions pas encore d'accord sur le prix du passage avec les gens du bac. — J'ai une barque, nous dit le pêcheur, et puisque vous avez pansé ma blessure, je tâcherai d'employer la journée de demain à vous faire traverser le bassin. Si la barque m'appartenait en entier, je pourrais, dès cette heure, vous donner ma parole ; mais j'ai deux associés, il faut que je délibère avec eux. De plus nous aurons à prendre des informations détaillées sur la route. Nous autres pêcheurs nous ne savons pas la profondeur de l'eau sur tous les points. Il est dans le bassin des endroits dangereux ; il faut les bien connaître par avance, pour ne pas s'exposer à un malheur. N'allez pas parler de nouveau de votre passage avec les gens du bac. je reviendrai ce soir, avant la nuit, et nous délibérerons ensemble sur tout cela.

Ces paroles nous donnèrent l'espoir de pouvoir peut-être continuer notre route, sans être obligés de faire une trop forte dépense. Comme il l'avait promis, le pêcheur revint vers la nuit, à notre tente. Mes associés, nous dit-il, n'étaient pas d'avis d'entreprendre ce travail, parce que cela leur fera perdre une journée de pêche. Je leur ai promis que vous donneriez quatre cents sapèques, et l'affaire a été ainsi arrêtée. Demain nous irons prendre des informations sur la route que nous avons à suivre. Après demain, avant le lever du soleil, pliez la tente, chargez les chameaux, et rendez-vous au rivage. Si vous rencontrez les gens du bac, ne dites pas que vous nous donnez quatre cents sapèques ; comme ils ont seuls le droit de passage, ils peuvent faire procès à ceux qui transportent des voyageurs par contrebande.

Au jour fixé, nous nous rendîmes de grand matin à la petite cabane du pêcheur. Dans un instant tout le bagage fut déposé dans la barque, et les deux Missionnaires y entrèrent avec le batelier dont ils avaient pansé la jambe. Il fut convenu qu'un jeune homme, monté sur le cheval, traînerait après lui le petit mulet, et que Samdadchiemba se chargerait des trois chameaux. Quand tout fut bien équipé, on se mit en route, les navigateurs d'un côté, et les cavaliers de l'autre ; car nous ne pouvions pas suivre tous le même chemin, les animaux étaient obligés de faire un long circuit pour éviter des endroits profonds et périlleux.

La navigation fut d'abord très-agréable ; nous voguions paisiblement sur cette petite mer, portés sur une légère nacelle qu'un seul homme gouvernait à volonté, en agitant à droite et à gauche deux petites rames dont les deux poignées venaient se croiser devant sa poitrine. Cependant le plaisir de cette charmante promenade nautique au milieu des déserts de la Mongolie ne dura pas longtemps. La poésie fut bientôt épuisée, et nous entrâmes dans de sérieuses et longues misères. Pendant que nous avancions mollement sur la surface du bassin, prêtant vaguement l'oreille au bruit harmonieux des deux rames qui frappaient les eaux avec mesure, tout à coup, nous entendîmes derrière nous des clameurs tumultueuses, auxquelles se joignaient les longs gémissements de nos chameaux. Aussitôt nous nous arrêtâmes, et tournant la tête, nous aperçûmes la caravane qui se débattait au milieu des eaux, sans avancer. Dans la confusion générale, nous distinguâmes le Dchiahour qui agitait vivement ses bras, comme pour nous inviter à nous diriger vers eux. Le batelier n'était pas de cet avis ; il lui en coûtait d'abandonner la bonne route dans laquelle il avait, disait-il, eu le bonheur de s'engager. Nous insistâmes, et il rama enfin, quoique à regret, vers la caravane qui paraissait engagée dans un mauvais pas.

Samdadchiemba était violet de colère ; aussitôt que nous fûmes arrivés, il commença par invectiver contre le batelier. — Est-ce que tu as eu dessein du nous faire tous noyer, lui cria-t-il ? tu m'as donné un guide qui ne connaît pas la route. Vois, nous sommes environnés de gouffres sans en connaître la profondeur ... Les animaux, en effet, ne voulaient ni avancer ni reculer ; on avait beau les frapper, c'était peine perdue, ils demeuraient toujours immobiles. Le batelier décocha quelques malédictions horribles à son associé... Puisque tu ne connais pas la route, tu aurais dû le dire par avance. Il n'y a pas d'autre moyen, il faut retourner à la cabane, tu diras à ton cousin de monter le cheval, il sera meilleur conducteur que toi.

Aller à terre chercher un bon guide était sans contredit le parti le plus sûr, mais il n'était pas facile ; les animaux étaient tellement effrayés au milieu de cette immense mare d'eau, qu'il était impossible de les faire avancer. Le jeune guide ne savait plus où donner de la tête ; il avait beau frapper le cheval, lui tourner et retourner le mors dans la bouche, le cheval se cabrait, faisait bondir l'eau autour de lui, mais c'était tout, il ne faisait pas un pas. Ce jeune homme qui n'était pas plus habile cavalier que bon guide, finit par perdre l'équilibre ; et plongea du haut de son cheval dans le bassin ; il disparut un instant, et nous laissa dans une terrible consternation. 11 remonta pourtant, mais il avait de l'eau jusqu'aux épaules. Samdadchiemba, en voyant tout ce désordre, écumait de colère ; enfin il n'y tint plus, il se dépouilla adroitement de tous ses habits, sans descendre du chameau, les jeta dans la barque, et se laissa glisser le long de sa monture. — Reprends cet homme dans ta barque, dit-il au pêcheur, je n'en veux plus ; je vais retourner à terre, et chercher quelqu'un qui sache la route ... En disant ces mots, il s'éloigna de nous, marchant dans les eaux qui parfois lui montaient jusqu'au cou, et traînant après lui les animaux, qui, voyant le Dchiahour ouvrir la marche, avançaient avec plus de confiance.

Notre cœur était plein d'émotion en voyant le dévouement et le courage de ce jeune néophyte, qui pour nos intérêts n'avait pas fait difficulté de se jeter à l'eau, dans une saison où le froid était déjà assez rigoureux. Nous le suivîmes des yeux avec anxiété, jusqu'au moment où nous vîmes qu'il avait presque regagné la terre.... Maintenant, nous dit le batelier, vous pouvez être tranquilles ; il trouvera dans notre cabane un homme qui saura le conduire et lui faire éviter les endroits dangereux.

Nous continuâmes notre route, mais la navigation cessa bientôt d'aller bien ; le batelier ne sut pas retrouver le bon chemin que nous avions suivi tout d'abord, et que nous avions quitté pour aller au secours de la caravane ; engagée parmi les herbes aquatiques, la barque ne put que difficilement avancer. Nous avions beau tourner à droite et à gauche, revenir quelquefois sur nos pas, le chemin était partout impraticable ; les eaux étaient si basses, que la barque n'avançait plus qu'en labourant péniblement la vase Nous fûmes contraints d'aider à la manœuvre ; le batelier se mit à l'eau, et passa à ses reins une corde dont l'extrémité était attachée à l'avant de l'embarcation. Pendant qu'il s'épuisait à tirer, armés chacun d'une perche nous poussions de toutes nos forces ; cependant tous nos efforts réunis n'obtenant que de faibles résultats, le batelier remonta sur la barque, et se coucha de découragement. — Puisque nous ne pouvons avancer, dit-il, attendons ici que l'entreprise des transports vienne à passer, nous nous mettrons à la suite ... Nous attendîmes donc.

Le batelier était triste et abattu ; il se reprochait hautement de s'être chargé de cette pénible corvée. De notre côté, nous nous en voulions aussi un peu, d'avoir cherché à économiser nos sapèques, et de n'être pas partis sur la barque de passage. Nous eussions bien pris le parti de nous mettre à l'eau, et de continuer ainsi notre route ; mais, outre la difficulté de porter les bagages, la chose eût été dangereuse. Le sol étant d'une affreuse irrégularité, les eaux, parfois d'une profondeur effrayante, devenaient tout à coup si basses, qu'elles ne pouvaient supporter la nacelle la plus légère.

Il était près de midi quand nous aperçûmes venir trois barques de passage ; elles appartenaient à la famille qui faisait le monopole du bac. Après avoir beaucoup sué pour nous désembourber, nous allâmes nous mettre à leur suite ; mais elles ralentirent à dessein leur marche pour nous attendre. Nous remarquâmes bientôt le patron avec lequel nous nous étions d'abord abouché pour traiter du prix du passage ; lui-même nous avait reconnus, et les regards obliques et courroucés qu'il nous lançait, tout en agitant sa rame, témoignaient assez de sou dépit. — Œuf de tortue, cria-t-il au pêcheur qui nous conduisait, combien te donnent ces hommes de l'occident pour le passage ? il faut qu'ils t'aient promis une bonne enfilade de sapèque ?, pour que tu oses ainsi empiéter sur mes droits : plus tard, nous dirons quelques mots ensemble ... Ne répondez pas vous autres, nous dit tout bas le batelier ; puis donnant du timbre à sa voix : Hola, conducteur, s'écria-t-il, tes paroles sont décousues ; au lieu de parler raison, tu t'irrites à pure perte, tu brouilles de la colle. Ces Lamas ne me donnent pas une seule sapèque, ils ont guéri la plaie de ma jambe avec un remède du ciel d'occident. Est-ce que, pour reconnaître un bienfait de cette nature, je ne dois pas les conduire de l'autre côté du Paga-Gol ? Est-ce que je puis me dispenser de leur prêter ma barque pour traverser les eaux ? Ainsi mon action est sainte, et en tout point conforme aux rites. Le patron se contenta de grommeler quelques mots entre ses dents, et feignit de croire aux raisons qu'on venait de lui donner.

Cette petite altercation fut suivie d'un profond silence de part et d'autre. Pendant que la flotille avançait paisiblement, et suivait le fil d'un petit courant, large tout au plus pour laisser passage à une nacelle, nous vîmes venir vers nous au grand galop un cavalier qui faisait bondir les eaux de toute part. Aussitôt qu'il fut assez près pour se faire entendre, il s'arrêta brusquement. — Vite, vite, s'écria-t-il ; ne perdez pas de temps, ramez de toutes vos forces ; le premier ministre du roi des Ortous est là-bas sur la prairie, avec les gens de sa suite, il attend vos barques ; qu'on rame vite. Celui qui parlait ainsi était un Mandarin Tartare. Un globule bleu, qui surmontait son chapeau à poil, é tait la marque de sa dignité. Après avoir donné les ordres, il appliqua quelques coups de fouet à son cheval, et s'en retourna au galop par le même chemin qu'il avait suivi en venant. Aussitôt qu'il eut disparu, les murmures que sa présence avait comprimés, éclatèrent de toute part. — Voilà qu'aujourd'hui nous serons de corvée. — C'est quelque chose de bien généreux qu'un Toudzelaktsi mongol (ministre du roi) ; il faudra ramer tout le jour, et au bout du compte nous n'aurons pas une seule sapèque. — Passe encore de n'avoir pas de sapèques ; nous serons bien heureux si ce puant de Tartare (Tcheou-ta-dze) ne nous fait rouer de coups. — Allons, ramons, suons, tuons-nous ; aujourd'hui nous aurons l'honneur de porter sur notre barque un Toudzelaktsi. ... Tous ces propos étaient entremêlés do grands éclats de rire, et de violentes imprécations contre l'autorité mongole.

Notre batelier était plus modéré que les autres ; il nous exposa tranquillement son embarras. — C'est une journée, nous dit-il, bien malheureuse pour moi. Nous serons obligés de conduire le Toudzeiaklsi, peut-être jusqu'à Tchagan Kouren. Je suis seul, — je suis malade, et de plus, nous aurons besoin ce soir de notre barque pour aller jeter les filets. — Nous étions profondément contristés de ce fâcheux accident ; car nous ne pouvions nous empêcher d'avouer que nous étions la cause involontaire de toutes les misères qu'allait endurer ce pauvre pêcheur. Nous savions que ce n'est pas une petite affaire, que de rendre service à un magistrat chinois ou tartare ; il faut que tout se fasse très-bien, à la hâte et de bon cœur ; peu importent les difficultés et les fatigues, il faut que le mandarin obtienne toujours ce qu'il désire. Persuadés des inconvénients de cette corvée imprévue, nous cherchâmes à en délivrer notre malade. — Frère, lui dîmes-nous, sois en paix, le mandarin qui attend ces barques est un Tartare ; c'est le ministre du roi de ces pays-ci. Sois en paix, nous tâcherons d'arranger la chose. Allons très-lentement, arrêtons-nous quelquefois ... ; tant que nous serons sur ta barque, les satellites, les mandarins subalternes, le Toudzelaktsi même, personne n'osera te rien dire... Nous discontinuâmes en effet notre route ; et pendant que nous prenions un peu de repos, les trois barques qui nous précédaient arrivèrent à l'endroit où attendait l'autorité mongole. Bientôt deux mandarins à globule bleu coururent vers nous de toute la vitesse de leurs chevaux. — Que fais-tu donc ici, crièrent-ils au batelier ; d'où vient que tu n'avances pas ?... Nous prîmes alors la parole... — Frères mongols, dîmes-nous aux deux cavaliers, priez votre maître de s'arranger avec les trois barques qui sont déjà arrivées. Cet homme est malade, il y a longtemps qu'il rame ; ce serait une cruauté de l'empêcher de prendre un peu de repos. — Qu'il soit fait selon les paroles que vous venez de prononcer, seigneurs Lamas, nous repondirent les deux cavaliers ; et à ces mots, ils s'en retournèrent en toute hâte vers le Toudzelaktsi.

Nous reprîmes notre route, mais nous avançâmes le plus lentement possible, afin de donner le temps à tout le monde de s'embarquer avant notre arrivée. Bientôt nous vîmes revenir les trois barques chargées de mandarins et de satellites ; leurs nombreux chevaux s'en allaient en troupe prendre une autre direction, sous la conduite d'un batelier. A mesure que le cortége avançait, la crainte dominait de plus en plus le pêcheur qui nous conduisait ; il n'osait pas lever les yeux, et ne respirait qu'avec peine. Enfin, les barques se croisèrent. — Seigneurs Lamas, nous cria une voix, êtes-vous en paix ?... Au globule rouge qui décorait le bonnet de celui qui nous adressait cette politesse, à la richesse de ses habits brodés, nous reconnûmes le premier ministre du roi. — Toudzelaktsi des Ortous, nolre navigation est lente, mais elle est heureuse ; que la paix accompagne aussi ta route !... Après quelques autres formules d'urbanité exigées par les mœurs tartares, nous continuâmes à suivre tranquillement le courant de l'eau. Quand nous fûmes séparés des mandarins par une grande distance, le cœur de notre batelier put enfin s'épanouir à l'aise ; nous l'avions, en effet, tiré d'un grand embarras. Les barques de passage devaient être en corvée pendant deux ou trois jours au moins ; le Toudzelaktsi ne voulant pas continuer sa route à travers les marécages, il fallait le conduire sur le fleuve Jaune jusqu'à la ville de Tchagan-Kouren.

Après une navigation longue, pénible et remplie de dangers, nous parvînmes de l'autre côté de ce grand bassin. Samdadchiemba était arrivé depuis longtemps, et nous attendait au milieu de la vase qui encombrait la rive ; il était encore sans habits, mais sa nudité était couverte par un justaucorps de boue, qui lui donnait un aspect horrible. A cause du peu de profondeur des eaux, la barque ne pouvant aller jusqu'à terre, s'arrêta à une trentaine de pas du rivage. Les bateliers qui nous avaient précédés avaient été obligés de transporter sur leurs épaules les mandarins et les satellites tartares ; pour nous, nous ne souffrîmes pas qu'on usât à notre égard du même procédé ; nous avions des animaux à notre service, et nous voulûmes en user pour effectuer notre débarquement. Samdadchiemba nous les conduisit tout près de la barque, alors M. Gabet sautant sur le cheval, et M. Hue sur le mulet, nous regagnâmes la terre, sans être obligés de monter sur les épaules d'autrui.

Le soleil était sur le point de se coucher. Nous eussions bien désiré camper aussitôt, car nous étions exténués de faim et de fatigue, mais cela n'était pas encore possible ; nous avions, nous disait-on, dix lis à faire avant de nous débarrasser tout-à-fait de la boue et des marais. Nous chargeâmes donc nos chameaux, et nous achevâmes dans la peine et la souffrance cette journée de misères. Il était nuit close quand nous pûmes dresser la tente ; les forces nous manquèrent pour préparer notre nourriture accoutumée ; de l'eau froide et quelques poignées de petit millet grillé furent tout notre souper. Après avoir fait une courte prière, nous n'eûmes qu'à nous laisser aller sur nos peaux de bouc, pour nous endormir profondément.