Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie, le Thibet et la Chine/Volume 2 - Chapitre IV

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Adrien Le Clere (Tome 2p. 144-184).
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VOLUME II, THIBET.


CHAPITRE IV.


Aspect de la lamaserie de Tchogortan. — Lamas contemplatifs. — Lamas bouviers. — Le livre des quarante-deux points d’enseignement proférés par Bouddha. — Extrait des annales chinoises, sur la prédication du bouddhisme en Chine. — Les tentes noires. — Mœurs des Si-Fan. — Bœufs à long poil. — Aventure d’un Karba empaillé. — Chronique lamaïque sur l’origine des peuples. — Régime alimentaire. — Précieuses découvertes dans le règne végétal. — Fabrique de cordes de poil de chameau. — Nombreuses visites à Tchogortan. — Classification des argols. — Histoire de brigands. — Élévation de la Pyramide de la Paix. — La faculté de médecine à Tchogortan. — Médecins thibétains. — Départ pour la mer Bleue.


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Une demi-heure nous suffit pour opérer notre déménagement de Kounboum à Tchogortan. Après avoir longé pendant quelque temps les flancs arides d’une haute montagne, nous descendîmes dans une grande vallée, au milieu de laquelle coulait un ruisseau dont les rives étaient encore bordées de glace. Le pays nous parut fertile en assez bons pâturages ; mais, à cause de la froidure du climat, la végétation y est extrêmement paresseuse et tardive. Quoique nous fussions au mois de mai, les germes naissants qui sortaient de terre donnaient à peine à la vallée une teinte jaunâtre.

Un Lama, d’une figure rouge et bien rebondie, vint au-devant de nous, et nous conduisit à l’habitation que l’administrateur de la lamaserie nous avait fait préparer. Nous fûmes installés dans une grande chambre, qui, la veille encore, servait de demeure à quelques petits veaux, trop jeunes et trop faibles pour pouvoir suivre leurs mères sur les montagnes. On avait fait de grands efforts pour nettoyer l'appartement ; mais le succès n'avait pas été tellement complet, qu'on ne distinguât ça et là de nombreuses traces des anciens locataires ; on nous avait, du reste, assigné ce qu'il y avait de mieux dans la lamaserie. Tchogortan est, comme nous l'avons déjà dit, la maison de campagne de la Faculté de médecine : l'aspect en est assez pittoresque, surtout pendant la saison de l'été. Les habitations des Lamas, construites au pied d'une grande montagne taillée à pic, sont ombragées par des arbres séculaires, dont les épais rameaux servent de retraite aux milans et aux corbeaux. A quelques pas au-dessous des maisons, coule un ruisseau abondant, entrecoupé de nombreuses digues, construites par les Lamas pour faire tourner les tchukor ou moulins à prières. On aperçoit, dans l'enfoncement de la vallée et sur les coteaux voisins, les tentes noires des Si-Fan et quelques troupeaux de chèvres et de sarligues. La montagne rocheuse et escarpée, à laquelle est adossée la lamaserie, sert de demeure à cinq religieux contemplatifs, qui, semblables à des aigles, ont choisi pour bâtir leurs aires les endroits les plus élevés et les plus inaccessibles : les uns ont creusé leur retraite dans la roche vive ; les autres demeurent dans des cellules de bois appliquées à la montagne comme d'énormes nids d'hirondelles ; quelques morceaux de bois plantés dans le rocher leur servent d'échelons pour monter et descendre. Un de ces ermites bouddhistes a entièrement renoncé au monde, et s'est privé volontairement de ces moyens de communication avec ses semblables ; un sac suspendu à une longue corde, sert à lui faire parvenir les aumônes des Lamas et des bergers du pays.

Nous avons eu des rapports assez fréquents avec ces Lamas contemplatifs, mais nous n'avons jamais pu savoir au juste ce qu'ils contemplaient là-haut, du fond de leur niche. Ils étaient eux-mêmes très-incapables de s'en rendre un compte bien exact ; ils avaient embrassé, nous disaient-ils, ce genre de vie, parce qu'ils avaient lu dans leurs livres, que des Lamas d'une grande sainteté avaient vécu de la sorte. Au résumé, ils étaient assez bonnes gens : leur naturel était simple, paisible, et nullement farouche ; ils passaient le temps à prier, et quand ils en étaient fatigués, ils trouvaient dans le sommeil un honnête délassement.

Outre ces cinq contemplatifs qui demeuraient toujours au haut des rochers, il y avait dans le bas quelques Lamas à qui on avait confié la garde des maisons désertes de la lamaserie. Ceux-ci, par exemple, ne prenaient pas la vie comme les premiers, par son côté fin et mystique ; ils étaient au contraire tout-à-fait plongés dans le positif et la réalité des choses de ce monde : ils étaient bouviers. Dans la grande maison où l'on nous avait installés, il y avait deux gros Lamas, qui passaient poétiquement leur vie à nourrir une vingtaine de bœufs : soigner les petits veaux, traire les vaches, battre le beurre et presser les fromages, telles étaient leurs occupations de tous les jours. Ils paraissaient peu se préoccuper de contemplation ou de prières ; on les entendait pourtant pousser quelques exclamations vers Tsong-Kaba ; mais c'était toujours à cause de leurs bestiaux ; c'é tait parce que les bœufs se mutinaient, les vaches ne se laissaient pas traire avec patience, ou les jeunes veaux s'étaient échappés en folâtrant à travers la vallée. Notre arrivée au milieu d'eux leur avait fait trouver une certaine distraction à la monotonie de la vie pastorale. Ils venaient parfois nous visiter dans notre chambre, et passaient en revue les livres de notre petite bibliothèque de voyage, avec cette curiosité timide et respectueuse que les gens simples et illettrés témoignent toujours pour les œuvres de l'intelligence. S'il leur arrivait de nous trouver à écrire, ils oubliaient alors pendant longtemps et les troupeaux et les laitages ; ils passaient des heures entières, debout, immobiles, et les yeux fixés sur notre plume de corbeau, qui courait sur le papier, et laissait en courant des caractères dont la finesse et l'étrangeté les tenaient en extase.

La petite lamaserie de Tchogorlan nous plaisait au-delà de nos espérances. Nous ne regrettâmes pas une seule fois le séjour de Kounboum, pas plus que le prisonnier ne regrette son cachot après avoir recouvré la liberté. C'est que, nous aussi, nous nous sentions libres et émancipés. Nous n'étions plus sous la férule de Sandara-le-Barbu, de ce régent dur et impitoyable, qui, tout en nous donnant des leçons de thibétain, paraissait s'être en même temps imposé le devoir de nous façonner à la patience et à l'humilité. Le désir d'apprendre nous avait fait endurer tous ses mauvais traitements. Mais notre départ de Kounboum avait été pour nous une heureuse et favorable occasion d'arracher cette hideuse sangsue, qui, pendant cinq mois entiers, était demeurée opiniâtrement collée à notre existence. D'ailleurs les quelques succès que nous avions obtenus dans l'étude du thibétain, pouvaient nous dispenser d'avoir désormais un maître à nos côtés ; nous pouvions marcher seuls, et aller en avant sans avoir besoin d'un aide officiel.

Nos heures de travail étaient consacrées à revoir et à analyser nos dialogues, et à traduire un petit ouvrage thibétain, ayant pour titre : Les quarante-deux points d'enseignement proférés par Bouddha. Nous en possédions une magnifique édition en quatre langues, savoir en thibétain, en mongol, en mantchou, et en chinois. Avec ce secours nous pouvions nous dispenser d'avoir recours à la science des Lamas. Quand le thibétain nous présentait quelque difficulté, nous n'avions pour la lever, qu'à consulter les trois autres idiomes, qui nous étaient assez familiers.

Ce livre, attribué à Chakya-Mouni, est un recueil de préceptes et de sentences pour engager les hommes et surtout les religieux à la pratique de la vertu. Pour donner une idée de la morale des bouddhistes, nous allons citer quelques extraits de cet ouvrage, qui fait autorité dans le lamaïsme.

I.

«.... Bouddha, le suprême des êtres, manifestant sa doctrine, prononça ces mots : Il y a pour les vivants dix espèces d'actes, qu'on nomme bons ; il y a aussi dix espèces d'actes qu'on nomme mauvais. Si vous demandez quels sont ces dix mauvais actes .... Il y en a trois qui appartiennent au corps, quatre à la parole, trois à la volonté. Les trois du corps sont : Le meurtre, le vol et les actions impures. — Les quatre de la parole sont : Les discours qui sèment la discorde, les malédictions outrageantes, les mensonges impudents et les propos hypocrites. — Les trois de la volonté, sont : L'envie, la colère et les pensées perverses.

II.

« Bouddha, manifestant sa doctrine, prononça ces mots : Le méchant qui persécute l'homme de bien, est semblable à l'insensé, qui, renversant sa tête, crache contre le ciel ; son crachat, ne pouvant souiller le ciel, retombe, au contraire, sur lui-même. Il est encore semblable à celui qui, avec un vent contraire, jette de la poussière aux hommes ; la poussière ne peut salir les hommes, elle retourne, au contraire, sur son corps. Il ne faut pas persécuter les gens de bien, sans cela les calamités vous extermineront.

III.

« .... Bouddha .... etc .... Au-dessous du ciel, il y a vingt choses difficiles : 1° Étant pauvre et dans l'indigence, accorder des bienfaits, c'est difficile ; 2° étant riche et élevé en dignité, étudier la doctrine, c'est difficile ; 3° ayant fait le sacrifice de sa vie, mourir véritablement, c'est difficile ; 4° obtenir de voir les prières de Bouddha, c'est difficile ; 5° avoir le bonheur de naître dans le monde de Bouddha, c'est difficile ; 6° transiger avec la volupté, et vouloir être délivré de ses passions, c'est difficile ; 7° voir quelque chose d'aimable, et ne pas le désirer, c'est difficile ; 8° ne pas être porté vers ce qui est lucratif et honorable, c'est difficile ; 9° être injurié, et ne pas s'irriter, c'est difficile ; 10° dans le tourbillon des affaires, se conduire avec calme, c'est difficile ; 11° étudier beaucoup et approfondir, c'est difficile ; 12° ne pas mépriser un homme qui n'a pas étudié, c'est difficile ; 13° extirper l'orgueil de son cœur, c'est difficile ; 14° rencontrer un vertueux et habile maître, c'est difficile ; 15° pénétrer les secrets de la nature, et approfondir la science, c'est difficile ; 16° ne pas être ému par un état de prospérité, c'est difficile ; 17° s'éloigner du bien, et vouloir marcher dans la sagesse, c'est difficile ; 18° décider les hommes à suivre leur conscience, c'est difficile ; 19° tenir toujours son cœur dans un mouvement égal, c'est difficile ; 20° ne pas médire, c'est difficile.

IV.

« .... L'homme qui convoite les richesses, est semblable à un jeune enfant, qui, avec la pointe acérée d'un couteau, veut goûter du miel ; sans avoir eu le temps de savourer ce qui n'a fait qu'effleurer ses lèvres, il ne lui reste plus que les cuisantes douleurs d'une incision à la langue.

V.

« .... Il n'y a pas de passion plus violente que la volupté ! Rien ne va au-delà de la volupté ! Par bonheur, il n'y a qu'une seule passion de ce genre ; car s'il yen avait deux, il n'y aurait pas un seul homme en tout l'univers qui pût suivre la vérité.

VI.

« Bouddha prononça ces mots en présence de tous les Charmanas (1)[1] : Gardez-vous de fixer les yeux sur les femmes !.. Si vous vous rencontrez avec elles, que ce soit comme n'y étant pas. Gardez-vous de parler avec les femmes !... Si vous parlez avec elles, veillez avec soin sur votre cœur ; que votre conduite soit irréprochable, vous disant intérieurement : Nous qui sommes des Charmanas, résidant dans ce monde corrompu, nous devons être semblables à la fleur de nénuphar, qui ne contracte pas de souillure au milieu d'une eau bourbeuse.

VII.

«  L'homme qui marche dans la pratique de la vertu, doit regarder les passions comme une herbe combustible en présence d'un grand feu. L'homme jaloux de sa vertu, doit s'enfuir à l'approche des passions.

VIII.

« Un Charmana qui passait les nuits entières à chanter les prières, témoigna un jour, par sa voix triste et oppressée, un grand découragement et le désir de s'en retourner. Bouddha fit appeler ce Charmana, et lui dit : — Au temps où tu étais dans ta famille, que faisais-tu ? — Je pinçais sans cesse de la guitare Bouddha lui dit : — Si les cordes de la guitare se relâchaient, qu'arrivait-il ? — Je n'obtenais pas de son. — Si les cordes étaient trop tendues, qu'arrivait-il ? — Les sons étaient entrecoupés. — Lorsque les cordes obtenaient un juste équilibre de tension et de souplesse, qu'arrivait-il ? — Tous les sons s'accordaient dans une parfaite harmonie. — Bouddha prononça alors ces mots : Il en est de même de l'étude de la doctrine. Après que tu auras pris empire sur ton cœur, et réglé ses mouvements avec mesure et harmonie, il parviendra à l'acquisition de la vérité.

IX.

«  Bouddha fit cette demande aux Charmanas .... A combien de temps est fixée la vie de l'homme ? Ils répondirent : Elle est bornée à quelques jours .... Bouddha prononça ces mots : Vous n'avez pas encore acquis la connaissance de la doctrine .... S'adressant ensuite à un Charmana, il lui fit cette demande : A combien de temps est fixée la vie de l'homme ? Il répondit : Elle est bornée au temps de prendre un repas .... Bouddha prononça ces mots : Va-t'en, toi non plus, tu n'as pas encore l'intelligence de la doctrine .... S'adressant ensuite à un autre Charmana, il lui fit cette demande : A combien de temps est fixée la vie de l'homme ? Il répondit : Elle est bornée au temps qu'il faut pour émettre un souffle .... Après qu'il eut ainsi parlé. Bouddha prononça ces mots : C'est bien, on peut dire que tu as acquis l'intelligence de la doctrine.

X.

« .... L'homme qui, pratiquant la vertu, s'applique à extirper les racines de ses passions, est semblable à celui qui déroule entre ses doigts les perles d'un chapelet. S'il va les prenant une à une, il arrive facilement au terme ; en extirpant un à un ses mauvais penchants, on obtient la perfection.

XI.

« .... Le Charmana qui pratique la vertu, doit se comparer au bœuf à long poil, qui, chargé de bagages, chemine au milieu d'un profond bourbier ; il n'ose regarder ni à droite ni à gauche, espérant toujours sortir de la boue, et parvenir au lieu de repos. Le Charmana, considérant ses passions comme plus terribles que cette boue, s'il ne détourne jamais ses yeux de la vertu, parviendra certainement au comble de la félicité ....

Nous ne prolongerons pas davantage ces extraits. Le peu que nous venons de citer suffira pour donner une idée du fond et de la forme de ce livre, qui fait également autorité parmi les Bonzes et parmi les Lamas. Il fut transporté de l'Inde eu Chine, la soixante-cinquième année de l'ère chrétienne, à l'époque où le bouddhisme commença à se propager dans l'Empire céleste. Les annales chinoises rendent compte de cet événement de la manière suivante :

«  .... La vingt-quatrième année du règne de Tchao Wang, de la dynastie des Tcheou (qui répond à l'an 1029 avant Jésus-Christ), le huitième jour de la quatrième lune, une lumière, apparaissant au sud-ouest, illumina le palais du roi. Le monarque, voyant cette splendeur, interrogea les sages habiles à prédire l'avenir. Ceux-ci lui présentèrent les livres où il était écrit que ce prodige présageait que du côté de l'occident avait apparu un grand saint, et que, mille ans après sa naissance, sa religion se répandrait dans ces lieux.

« La cinquante-troisième année du règne de Mou-Wang, qui est celle du singe noir (951 avant Jésus-Christ), le quinzième jour de la seconde lune, Bouddha se manifesta (mourut). Mille treize ans après, sous la dynastie de Ming-Ti, de la dynastie des Han, la septième année du règne de Young-Ping (64 après Jésus-Christ), le quinzième jour de la première lune, le roi vit en songe un homme de couleur d'or, resplendissant comme le soleil, et dont la stature s'élevait à plus de dix pieds. Etant entré dans le palais du roi, cet homme dit : Ma religion se répandra dans ces lieux. Le lendemain, le roi interrogea les sages. L'un d'eux, nommé Fou-Y, ouvrant les Annales du temps de l'empereur Tchao-Wang, de la dynastie des Tcheou, fit connaître les rapports qui existaient entre le songe du roi et le récit des Annales. Le roi consulta les anciens livres, et ayant trouvé le passage correspondant au temps de Tchao-Wang, de la dynastie des Tcheou, fut rempli d'allégresse. Alors, il envoya les officiers Tsa-In et Thsin-King, le lettré Wang-Tsun, et quinze autres hommes pour aller dans l'occident prendre des informations sur la doctrine de Bouddha.

« Dans la dixième année (l'an 67 après Jésus-Christ), Tsa-In, etc., étant arrivés dans l'Inde centrale, chez les grands Youeï-Tchi, rencontrèrent Kas'yamatanga et Tcho-Fa-Lan, et se procurèrent une statue de Bouddha et des livres en langue de Fan (Fan-Lan-Mo, ou Brahma), c'est-à-dire en sanscrit, et les transportèrent sur un cheval blanc jusqu'à la ville Lo-Yang (1)[2]. Kas'yamatanga et Tcho-Fa-Lan rendirent visite à l'Empereur, en costume de religieux, et furent logés dans le Hong-Lon-Sse, appelé aussi Sse-Pin-Ssé, ou l'Hôtel des Etrangers.

« Dans la onzième année (l'an 68 après Jésus-Christ) l'Empereur ordonna de bâtir le couvent du Cheval-Blanc, en dehors de la porte Yong-Mon, à l'ouest de la ville de Lo-Yang. Matanga y traduisit le Livre sacré en quarante-deux articles. Six ans après, Tsa-In et Tcho-Fa-Lan convertirent des Tao-Ssé au bouddhisme. S'élevant ensuite dans l'espace, ils firent entendre au roi les vers suivants :

« Le renard n'est pas de la race des lions. La lampe n'a pas la clarté du soleil et de la lune. Le lac ne peut se comparera la mer ; les collines ne peuvent se comparer aux montagnes élevées....

« Le nuage des prières se dilatant sur toute la surface de la terre, leur rosée bienfaitrice fécondant les germes du bonheur, et les rites divins opérant partout de merveilleux changements, tous les peuples marcheront dans les lois de la réhabilitation.

Les premiers jours que nous passâmes à Tchogortan, nous les consacrâmes entièrement à la traduction du livre de Bouddha ; mais bientôt nous fûmes obligés de donner une partie de notre temps aux soins de la vie pastorale. Nous avions remarqué que, tous les soirs, nos animaux revenaient affamés, et qu'au lieu d'engraisser ils maigrissaient de jour en jour ; c'est que Samdadchiemba se mettait peu en peine de les conduire où il y eût de quoi brouter. Après les avoir poussés quelques instants devant lui, il les abandonnait sur quelque coteau aride, et puis il s'endormait tout bravement au soleil, ou s'en allait bavarder et boire du thé dans les tentes noires. Nous eûmes beau le haranguer, il n'en fit ni plus ni moins ; son caractère insouciant n'en fut pas le moins du monde modifié. Nous n'eûmes d'autre moyen de remédier au mal, que de nous faire bergers. Aussi bien, il était impossible de rester obstinément et exclusivement hommes de lettres, alors que tout, autour de nous, semblait nous convier à faire quelques concessions aux habitudes des peuples pasteurs. Les Si-Fan ou Thibétains orientaux, sont nomades comme les Tartares-Mongols, et passent leur vie uniquement occupés de la garde de leurs troupeaux ; ils ne logent pas, toutefois, comme les tribus mongoles, dans des ïourtes recouvertes de feutre. Les grandes tentes qu'ils se construisent avec de la toile noire, sont ordinairement de forme hexagone ; à l'intérieur, on ne voit ni colonne ni charpente pour leur servir d'appui ; les six angles du bas sont retenus au sol avec des clous, et le haut est soutenu par des cordages, qui, à une certaine distance de la tente, reposent d'abord horizontalement sur de longues perches, et vont ensuite, en s'inclinant, s'attacher à des anneaux fixés en terre. Avec ce bizarre arrangement de perches et de cordages, la tente noire des nomades Thibétains ne ressemble pas mal à une araignée monstrueuse qui se tiendrait immobile sur ses hautes et maigres jambes, mais de manière à ce que son gros abdomen fût au niveau du sol. Les tentes noires sont loin de valoir les ïourtes des Mongols ; elles ne sont ni plus chaudes ni plus solides que de simples tentes de voyage. Le froid y est extrême, et la violence du vent les jette facilement à bas.

On peut dire, cependant, que sous un certain rapport, les Si-Fan paraissent plus avancés que les Mongols ; ils semblent avoir quelque velléité de se rapprocher des mœurs des peuples sédentaires. Quand ils ont choisi un campement, ils ont l'habitude d'élever tout autour une muraille haute de quatre ou cinq pieds. Dans l'intérieur de leur tente, ils construisent des fourneaux qui ne manquent ni de goût, ni de solidité. Malgré ces précautions, ils ne s'attachent pas davantage au sol qu'ils occupent ; au moindre caprice, ils décampent, et détruisent, en partant, tous leurs ouvrages de maçonnerie ; ils emportent avec eux les principales pierres, qui sont comme une partie de leur mobilier. Les troupeaux des Thibétains orientaux se composent de moutons, de chèvres, et de bœufs à long poil ; ils ne nourrissent pas autant de chevaux que les Tartares, mais les leurs sont plus forts et d'une tournure plus élégante ; les chameaux qu'on rencontre dans leur pays, appartiennent pour la plupart aux Tartares-Mongols.

Le bœuf à long poil, du nom chinois Tchang-Mao-Nieou, est appelé yak par les Thibétains, sarligue par les Tartares, et bœuf grognant par les naturalistes européens. Le cri de cet animal imite, en effet, le grognement du cochon, mais sur un ton plus fort et plus prolongé. Le bœuf à long poil est trapu, ramassé, et moins gros que le bœuf ordinaire ; son poil est long, fin et luisant ; celui qu'il a sous le ventre, descend jusqu'à terre ; ses pieds sont maigres, et crochus comme ceux des chèvres ; aussi, aime-t-il à gravir les montagnes et à se suspendre au-dessus des précipices. Quand il prend ses ébats, il redresse et agile sa queue, qui se termine par une grosse touffe de poil en forme de panache. La chair du bœuf à long poil est excellente ; le lait que donne la vache est délicieux, et le beurre qu'on en fait, au-dessus de tout éloge. Malte-Brun prétend que le lait de la vache grognante sent le suif. Certainement, il n'est pas permis de discuter sur les goûts ; cependant, il nous semble que la présomption doit être un peu en faveur de notre opinion ; car nous pensons que le savant géographe a eu moins que nous l'occasion d'aller boire du lait dans les tentes noires, et d'apprécier sa saveur.

Parmi les troupeaux des Si-fan, on remarque quelques bœufs jaunes, qui sont de la race des bœufs ordinaires qu'on voit en France ; mais ils sont, en général, faibles et de mauvaise mine. Les veaux qui naissent d'une vache à long poil et d'un bœuf jaune, se nomment karba ; ils sont rarement viables ; les vaches à long poil sont si pétulantes et si difficiles à traire, que pour les tenir en repos, on est obligé de leur donner leur petit veau à lécher. Sans ce moyen, il serait impossible d'en avoir une seule goutte de lait.

Un jour, un des Lamas bouviers qui logeait avec nous, s'en vint, la figure triste et allongée, nous annoncer qu'une de ses vaches avait mis bas pendant la nuit, et que malheureusement elle avait fait un karba. Le veau mourut en effet dans la journée. Le Lama se hâta d'écorcher la pauvre bête et de l'empailler. D'abord cela nous surprit fort, parce que ce Lama n'avait pas du tout la mine d'un homme à se donner le luxe d'un cabinet d'histoire naturelle. Quand l'ouvrage fut terminé, nous remarquâmes que le mannequin n'avait ni pieds ni tête ; il nous vint alors en pensée, que c'était, tout bonnement, un oreiller qu'on avait voulu fabriquer. Cependant nous étions dans l'erreur, et nous n'en sortîmes que le lendemain matin, lorsque notre bouvier alla traire sa vache. Le voyant partir avec un petit seau à lait à la main et le mannequin sous le bras, il nous prit fantaisie de le suivre. Son premier soin fut de placer le karba empaillé aux pieds de la vache, et il se mit ensuite en devoir de lui presser les mamelles. La mère fit d'abord à son cher petit des yeux énormes ; peu à peu elle baissa vers lui la tête, elle le flaira, elle éternua dessus trois ou quatre fois, enfin elle se mit à le lécher avec une admirable tendresse. Ce spectacle nous fit mal au cœur ; il nous semblait que celui qui le premier avait inventé cette affreuse parodie de ce qu'il y a de plus touchant dans la nature, ne pouvait être qu'un monstre. Cependant une circonstance assez burlesque diminua un peu l'indignation que nous inspirait cette supercherie. A force de lécher et de caresser son petit veau, la mère finit un beau jour par lui découdre le ventre. La paille en sortit, et la vache, sans s'émouvoir, se mit à brouter ce fourrage inespéré.

Les Si-Fan nomades se distinguent facilement des Mongols par une physionomie plus expressive, et par une plus grande énergie de caractère ; leur figure est moins épatée, et on remarque, dans leur allure, une aisance et une vivacité qui contrastent avec la lourdeur des Tartares. Les divertissements folâtres, les chansons bruyantes et les éclats de rire animent sans cesse leur campement, et en bannissent la mélancolie ; avec ces dispositions à la gaité et au plaisir, les Si-Fan sont d'une humeur guerroyante, et d'un courage indomptable. Aussi témoignent-ils un mépris profond pour l'autorité chinoise ; quoiqu'ils soient sur la liste des peuples tributaires, ils refusent obstinément à l'Empereur obéissance et tribut. Il y a même parmi eux des peuplades qui exercent habituellement leur brigandage jusque sur les frontières de l'empire, sans que les Mandarins chinois osent se mesurer avec eux. Les Si-Fan sont bons cavaliers, mais ils ne sont pas de la force des Tartares. Le soin de leurs troupeaux ne les empêche pas d'exercer un peu d'industrie, et de mettre à profit le poil de leurs bœufs et la laine de leurs moutons. Ils savent tisser des toiles grossières, dont ils font des tentes et des vêtements. Quand ils sont réunis autour de leur grande marmite de thé au lait, ils s'abandonnent comme les Tartares à leur humeur causeuse, et à leur goût pour les récits des aventures des Lamas et des brigands. Leur mémoire est pleine d'anecdotes et de traditions locales ; il suffit de les mettre sur la voie, et l'on est sûr de voir se dérouler un intarissable répertoire de contes et de légendes.

Un jour, pendant que nos chameaux broutaient tranquillement des arbustes épineux au fond de la vallée, nous allâmes chercher un abri contre le vent du nord, dans une petite tente d'où s'échappait une épaisse fumée. Nous y trouvâmes un vieillard, qui, à genoux et les mains appuyées contre terre, soufflait contre une pile d'argols qu'il venait de placer sur son foyer. Nous nous assîmes sur une peau d'yack. Le vieillard croisa ses jambes, et nous tendit la main. Nous lui donnâmes nos écuelles qu'il remplit de thé au lait en nous disant : Temou chi, buvez en paix .... Puis il nous considéra l'un après l'autre avec une certaine anxiété. — Aka (frère), lui dîmes-nous, c'est la première fois que nous venons nous asseoir dans ta tente. — Je suis vieux, nous répondit-il, mes jambes ne peuvent me soutenir ; sans cela, n'aurais-je pas été à Tchogortan vous offrir mon khata ? D'après ce que j'ai entendu raconter aux bergers des tentes noires, vous êtes du fond du ciel d'occident. — Oui, notre pays est bien loin d'ici. — Etes-vous du royaume des Samba ou de celui des Poba ? — Nous ne sommes ni de l'un ni de l'autre ; nous sommes du royaume des Français. — Ah oui ! vous êtes des Framba ? Je n'en avais jamais encore entendu parler. Il est si grand, cet occident ! les royaumes y sont si nombreux ! Mais au fond, cela n'y fait rien ; nous sommes toujours de la même famille, n'est-ce pas ? — Oui, certainement, tous les hommes sont frères, quel que soit leur royaume. C'est vrai, ce que vous dites est fondé en raison, tous les hommes sont frères. Cependant on sait que sous le ciel, il existe trois grandes familles ; nous autres hommes de l'occident, nous sommes tous de la grande famille thibétaine : voilà ce que j'ai voulu dire. — Aka, sais-tu d'où viennent ces trois grandes familles qui sont sous le ciel ? — Voici ce que j'ai entendu dire aux Lamas instruits des choses de l'antiquité ... Au commencement il n'y avait sur la terre qu'un seul homme ; il n'avait ni maison ni tente : car, en ce temps-là, l'hiver n'était pas froid, et l'été n'était pas chaud ; le vent ne soufflait pas avec violence, il ne tombait ni de la pluie ni de la neige ; le thé croissait de lui-même sur les montagnes, et les troupeaux n'avaient pas à craindre les animaux malfaisants. Cet homme eut trois enfants, qui vécurent longtemps avec lui, se nourrissant de laitage et de fruits. Après être parvenu à une très-grande vieillesse, cet homme mourut. Les trois enfants délibérèrent pour savoir ce qu'ils feraient du corps de leur père ; ils ne purent s'accorder, car ils avaient chacun une opinion différente. L'un voulait l'enfermer dans un cercueil et le mettre en terre, l'autre voulait le brûler, le troisième disait qu'il fallait l'exposer sur le sommet d'une montagne. Ils résolurent donc de diviser en trois le corps de leur père, d'en prendre chacun une partie et de se séparer. L'aîné eut la tête et les bras en partage ; il fut l'ancêtre de la grande famille chinoise. Voilà pourquoi ses descendants sont devenus célèbres dans les arts et l'industrie, et remarquables par leur intelligence, par les ruses et les stratagèmes qu'ils savent inventer. Le cadet, qui fut le père de la grande famille thibétaine, eut la poitrine en partage. Aussi les Thibétains sont-ils pleins de cœur et de courage ; ils ne craignent pas de s'exposer à la mort, et parmi eux, il y a toujours eu des tribus indomptables. Le troisième des fils, d'où descendent les peuples tartares, reçut pour héritage la partie inférieure du corps de son père. Puisque vous avez voyagé longtemps dans les déserts de l'orient, vous devez savoir que les Mongols sont simples et timides, ils sont sans tête et sans cœur ; tout leur mérite consiste à se tenir fermes sur leurs étriers, et bien d'aplomb sur leur selle. Voilà comment les Lamas expliquent l'origine des trois grandes familles qui sont sous le ciel, et la différence de leur caractère. Voilà pourquoi les Tartares sont bons cavaliers, les Thibétains bons soldats, et les Chinois bons commerçants. — Pour remercier le vieillard de son intéressante chronique, nous lui racontâmes, à notre tour, l'histoire du premier homme, du déluge, de Noé et de ses trois enfants. Il fut d'abord très-satisfait de retrouver, dans notre récit, ses trois grandes familles ; mais sa surprise fut grande, quand il nous entendit dire que les Chinois, les Tartares et les Thibétains étaient tous les enfants de Sera, et qu'en outre il y avait des peuples innombrables, qui formaient les deux autres familles de Cham et de Japhet. Il nous regardait fixement, la bouche entr'ouverte, et branlant de temps en temps la tête ; l'expression de sa physionomie semblait dire : Je n'aurais jamais cru que le monde fût si grand !

Le temps s'était vite écoulé pendant cette séance archéologique : après avoir salué le vieillard, nous allâmes vers nos chameaux, que nous poussâmes jusqu'à notre habitation de Tchogortan. Nous les attachâmes devant la porte à un pieu fixé en terre, et nous entrâmes dans notre petite cuisine pour faire les préparatifs du souper.

Culinairement parlant, nous étions beaucoup mieux à Tchogortan qu'à Kounboum. D'abord le lait, le caillé, le beurre et le fromage, tout cela était à discrétion. De plus nous avions fait une précieuse trouvaille dans un chasseur des environs. Quelques jours après notre arrivée, il était venu dans notre chambre, et tirant un magnifique lièvre d'un sac qu'il portait sur son dos, il nous avait demandé si les Goucho (1)[3] du ciel d'occident mangeaient de la viande des animaux sauvages ? — Certainement, lui répondîmes-nous ; un lièvre est une excellente chose. Est-ce que, vous autres, vous n'en mangez pas ? — Nous autres hommes noirs, quelquefois, mais les Lamas, jamais. Il leur est expressément défendu par les livres de prières, de manger de la chair noire. — La sainte loi de Jéhovah ne nous fait pas une pareille défense. — Dans ce cas, gardez cet animal, et si cela vous convient, je vous en apporterai tous les jours tant que vous voudrez ; les coteaux qui environnent la vallée de Tchogortan en sont encombrés ...

L'affaire en était là, lorsqu'un Lama du voisinage entra par hasard dans notre chambre. En voyant étendu à nos pieds, ce lièvre encore tout chaud et tout sanglant : Tsong-Kaba ! Tsong-Kaba ! s'écria-t-il, en reculant d'horreur et en se voilant les yeux de ses deux mains. Après avoir lancé une malédiction contre le chasseur, il nous demanda si nous oserions manger de cette chair noire. — Pourquoi pas, lui répondîmes-nous, puisqu'elle ne peut nuire ni à notre corps ni à notre âme ? — Là dessus, nous posâmes quelques principes de morale, et il nous fut facile de démontrer à nos auditeurs, que la venaison n'était, en soi, d'aucun obstacle à l'acquisition de la sainteté. Le chasseur jubilait, en écoutant nos paroles ; le Lama, au contraire, était morfondu. Il se contenta de nous dire que, pour nous, puisque nous étions étrangers et de la religion de Jéhovah, il n'y avait aucun mal à manger des lièvres ; mais que, pour eux, ils devaient s'en abstenir, parce que s'ils manquaient à cette observance, et si le grand Lama venait à le savoir, ils seraient chassés impitoyablement de la lamaserie.

Notre thèse étant victorieusement prouvée, nous abordâmes aussitôt la proposition du chasseur, qui voulait, tous les jours, nous tuer autant de lièvres que nous voudrions. D'abord, nous lui demandâmes s'il parlait sérieusement. Sur sa réponse affirmative, nous lui dîmes que tous les matins, il pouvait nous apporter un lièvre ; mais que nous entendions le lui payer. — Ici, les lièvres ne se vendent pas. Puisqu'il vous répugne pourtant de les recevoir gratuitement, vous me donnerez, pour chacun, le prix d'une charge de fusil ... Nous voulûmes faire les généreux, et il fut convenu que toutes les fois qu'il nous apporterait sa pièce de venaison, nous lui compterions quarante sapèques, à peu près la valeur de quatre sous.

Nous nous décidâmes à manger des lièvres, pour deux raisons. D'abord, par conscience, afin d'empêcher les Lamas de s'imaginer que nous nous laissions influencer par les préjugés des sectateurs de Bouddha. En second lieu, par principe d'économie ; car un lièvre nous revenait incomparablement moins cher que notre insipide farine d'orge.

Un jour, notre infatigable chasseur nous apporta, au lieu d'un lièvre, un énorme chevreuil. C'était encore de la chair noire et prohibée. De peur de transiger le moins du monde avec les superstitions bouddhiques, nous en fîmes l'acquisition pour la somme de trente sous (trois cents sapèques). Le tuyau de la cheminée en fuma huit jours entiers, et pendant tout ce temps, Samdadchiemba fut d'une humeur agréable.

De peur de contracter des habitudes exclusivement carnivores, nous essayâmes de faire entrer le règne végétal, pour quelque chose, dans notre alimentation quotidienne. Au milieu d'un désert, la chose était assez difficile. Cependant, à force d'industrie et d'expérience, nous finîmes par faire la découverte de quelques légumes sauvages, qui, préparés d'une certaine façon, n'étaient nullement à dédaigner. On nous permettra d'entrer dans quelques détails à ce sujet. La matière sera peut-être intrinsèquement d'un mince intérêt ; mais elle peut avoir son utilité, considérée au point de vue du profit que pourront en tirer les voyageurs, qui, à l'avenir, auront à parcourir les déserts du Thibet.

Quand les premiers signes de la germination commencent à paraître, on n'a qu'à gratter la terre à un pouce de profondeur, et on trouve, en grande quantité, des racines rampantes, longues et grêles comme le chiendent. Cette racine est entièrement chargée d'une foule de petits renflements tuberculeux, remplis d'une fécule très-abondante et extraordinairement sucrée. Pour en faire une nourriture exquise, on n'a qu'à la laver avec soin, et ensuite la mettre frire dans du beurre. Un second mets, non moins distingué que le précédent, nous a été fourni par une plante très commune en France, et dont jusqu'ici peut-être on n'a pas suffisamment apprécié le mérite ; nous voulons parler des jeunes tiges des fougères : lorsqu'on les cueille toutes tendres, avant qu'elles ne se chargent de duvet, et pendant que les premières feuilles sont pliées et roulées sur elles-mêmes, il suffit de les faire bouillir dans l'eau pure, pour se régaler d'un plat de délicieuses asperges. Si nos paroles pouvaient être de quelque influence, nous recommanderions vivement à la sollicitude de M. le ministre de l'agriculture, ce végétal précieux, qui foisonne en vain sur nos montagnes et dans nos forêts. Nous lui recommanderions encore l'ortie, — urtica urens, — qui, à notre avis, serait susceptible de remplacer avantageusement les épinards. Plus d'une fois nous avons eu occasion d'en faire l'heureuse expérience. Les orties doivent se recueillir lorsqu'elles sont sorties de terre depuis peu de temps, et que les feuilles sont encore tendres. On arrache le plant tout entier, avec une partie de ses racines. Pour se préserver de la liqueur acre et mordicante qui s'échappe de ses piquants, il est bon d'envelopper sa main d'un linge, dont le tissu soit très-serré. Une fois que l'ortie a été échaudée avec de l'eau bouillante, elle est inoffensive. Ce végétal, si sauvage à l'extérieur, est doué d'une saveur très-délicate.

Nous pûmes jouir de cette admirable variété de mets, pendant plus d'un mois. Ensuite, nos petits tubercules devinrent creux et coriaces, les tendres fougères acquirent la dureté du bois, et les orties, armées d'une longue barbe blanche, ne nous offrirent plus qu'un aspect menaçant et terrible. Plus tard, quand la saison fut plus avancée, les fraises parfumées des montagnes, et les blancs champignons de la vallée, remplacèrent honorablement les premiers légumes. Mais nous fûmes obligés d'attendre longtemps ces objets de luxe ; car dans le pays que nous habitions, les froids sont habituellement longs, et la végétation excessivement tardive. Pendant tout le mois de juin, il tombe encore de la neige, et le vent est tellement piquant, qu'il serait imprudent de se dépouiller de ses habits de peau. Vers les premiers jours de juillet, la chaleur du soleil commence à se faire sentir, et la pluie tombe par grandes ondées. Aussitôt que le ciel s'est un peu éclairci, une vapeur chaude s'échappe de la terre avec une abondance surprenante. On la voit d'abord courir sur les coteaux et le long des vallées ; puis elle se condense, elle se balance un peu au-dessus du sol, et finit par devenir si épaisse, que la clarté du jour en est obscurcie. Quand cette vapeur est montée au haut des airs, en assez grande quantité pour former de gros nuages, le vent du sud se lève et la pluie retombe avec violence. Ensuite, le ciel s'éclaircit de nouveau, et la vapeur de la terre remonte. Ces révolutions atmosphériques durent ainsi une quinzaine de jours. Pendant ce temps, la terre est comme en fermentation ; les animaux restent couchés, et les hommes ressentent, dans tous les membres, un malaise inexprimable. Les Si-Fan donnent à ce temps le nom de Saison des vapeurs de la terre.

Aussitôt que cette crise fut passée, les herbes de la vallée grandirent à vue d'œil, et les montagnes et les collines des environs se chargèrent, comme par enchantement, de fleurs et de verdure. Ce fut aussi pour nos chameaux une espèce de moment palingénésique. Ils se dépouillèrent entièrement de leur poil, qui tomba par grandes plaques semblables à de vieux haillons. Ils demeurèrent pendant quelques jours complètement nus, comme si on les eût rasés depuis le sommet de la tête jusqu'à l'extrémité de la queue. Ils étaient hideux à voir. A l'ombre, ils grelottaient de tous leurs membres, et pendant la nuit, nous étions obligés de les recouvrir de grands tapis de feutre pour les garantir du froid. Après quatre jours, le poil commença à repousser. D'abord, ce fut un duvet roux, d'une extrême finesse, et bouclé comme la toison d'un agneau. Autant nos chameaux avaient été sales et laids dans leur état de nudité, autant ils étaient beaux à voir dans leur frais et nouveau costume. Après une quinzaine de jours, leur fourrure tout entière avait repoussé. C'était pour eux le moment de se ruer avec ardeur sur les pâturages, et de faire une ample provision d'embonpoint pour le futur voyage. Afin d'aiguiser leur appétit, nous avions acheté du sel marin. Tous les matins, avant de les lancer dans la vallée, nous avions soin de leur en distribuer une bonne dose ; et le soir, à leur retour, nous leur en servions également, pour les aidera ruminer pendant la nuit l'immense quantité de fourrage qu'ils avaient ramassé et pressé dans leur estomac.

Le dépouillement de nos chameaux avait servi à nous enrichir d'une immense quantité de poil ; nous en troquâmes la moitié contre de la farine d'orge, et nous cherchâmes à utiliser le reste. Un Lama, qui était habile cordier, nous suggéra une idée excellente ; il nous fit observer que, durant le long voyage du Thibet, nous aurions besoin d'une bonne provision de cordes pour attacher nos bagages, et que celles de poil de chameau étaient, à cause de leur souplesse, les plus convenables pour les pays froids. Ce conseil, si plein de sagesse, fut immédiatement pris en considération. Le Lama nous donna gratuitement quelques leçons d'apprentissage, et nous nous mîmes à l'œuvre. En peu de temps, nous fumes capables de tordre assez bien notre bourre, et de lui donner une forme qui ressemblait passablement à des cordes. Tous les jours, en allant visiter nos animaux au pâturage, nous prenions sous le bras un gros paquet de poil de chameau, et chemin faisant, nous tournions les simples cordons que nous devions ensuite combiner dans notre atelier.

Samdadchiemba se contentait de nous regarder faire, et de sourire quelquefois. Moitié par paresse, moitié par vanité, il s'abstenait de mettre la main à l'œuvre. — Mes Pères spirituels, nous dit-il un jour, comment des gens de votre qualité peuvent-ils s'abaisser jusqu'à faire des cordes ? Est-ce qu'il ne serait pas plus convenable d'en acheter, ou de les donner à faire à des gens du métier ? — Cette interpellation fut pour nous une bonne occasion de tancer vertement notre chamelier. Après lui avoir fait sentir que nous n'étions pas dans une position à faire les grands seigneurs, et que nous devions viser à l'économie, nous lui citâmes l'exemple de saint Paul, qui n'avait pas cru déroger à sa dignité en travaillant de ses mains, pour n'être point à charge aux fidèles. Aussitôt que Samdadchiemba eut appris que saint Paul avait été en même temps corroyeur et apôtre, il abdiqua, sur-le-champ, sa paresse et son amour-propre, et se mit à travailler avec ardeur le poil de chameau. Quel ne fut pas notre étonnement, quand nous le vîmes à l'œuvre ! Ce gaillard-là était un passementier très-distingué, et il ne nous l'avait jamais dit. Il choisit le poil le plus fin, et tissa pour nos chevaux des brides et des licous, où il y avait réellement beaucoup de savoir-faire. Il va sans dire qu'il fut mis de droit à la tête de notre entreprise, et qu'il prit la direction générale de la fabrique des cordes.

La belle saison amena à Tchogortan un grand nombre de promeneurs de la grande lamaserie de Kounboum ; ils venaient prendre l'air de la campagne, et se reposer un peu de leurs études journalières. Notre chambre devint, pour lors, comme un lieu de pèlerinage ; car personne n'aurait voulu se dispenser, en venant se promener à Tchogortan, de rendre visite aux Lamas du ciel d'occident. Ceux que nous avions connus d'une manière plus particulière, et qui avaient commencé à s'instruire des vérités de la religion chrétienne, étaient attirés vers nous par un autre motif que la curiosité ; ils désiraient avant tout s'entretenir de la sainte doctrine de Jéhovah, et nous demander des éclaircissements sur les difficultés qui leur étaient survenues. O ! comme notre cœur était pénétré d'une joie ineffable, quand nous entendions ces religieux bouddhistes, prononcer avec respect les saints noms de Jésus et de Marie, et réciter avec dévotion les prières que nous leur avions enseignées ! Le bon Dieu, nous n'en doutons pas, leur tiendra grand compte de ces premiers pas dans la voie du salut, et ne manquera pas d'envoyer des pasteurs pour conduire définitivement au bercail ces pauvres brebis errantes.

Parmi tous ces Lamas, qui venaient se récréer quelques instants à Tchogortan, on remarquait surtout un grand nombre de Tartares-Mongols ; ils arrivaient chargés de petites tentes, qu'ils allaient planter dans la vallée, le long du ruisseau, ou sur les collines les plus pittoresques. Là, ils passaient quelques jours entièrement plongés dans les délices de leur amour pour l'indépendance de la vie nomade ; ils oubliaient pendant un instant la gêne et la contrainte de la vie lamaïque, pour ne s'occuper que du bonheur de vivre sous la tente au milieu du désert. On les voyait courir et folâtrer dans la prairie comme des enfants, s'exercer à la lutte et aux jeux divers qui leur rappelaient la patrie. La réaction était si forte, que la fixité de la tente finissait par leur devenir insupportable ; ils la changeaient de place trois ou quatre fois par jour ; souvent même, ils l'abandonnaient ; ils chargeaient sur leurs épaules leur batterie de cuisine et leurs seaux remplis d'eau, puis ils s'en allaient, en chantant, faire bouillir le thé sur le sommet d'une montagne, d'où ils ne descendaient qu'à l'approche de la nuit.

On voyait aussi accourir à Tchogortan, une certaine classe de Lamas non moins intéressante que celle des Mongols ; ils arrivaient par grandes troupes dès la pointe du jour. Habituellement, ils avaient leur robe retroussée jusqu'aux genoux, et le dos chargé d'une grande hotte d'osier ; ils parcouraient la vallée et les collines environnantes, pour recueillir, non des fraises ni des champignons, mais la fiente que les troupeaux des Si-Fan disséminaient de toutes parts. À cause de ce genre d'industrie, nous avions nommé ces Lamas, Lamas-bousiers, ou plus honorifiquement, Lamas-argoliers, du mot tartare, argol, qui désigne la fiente des animaux, lorsqu'elle est desséchée et propre au chauffage. Les Lamas qui exploitent ce genre de commerce, sont en général des personnages paresseux et indisciplinés, qui préfèrent à l'étude et à la retraite les courses vagabondes à travers les montagnes ; ils sont divisés en plusieurs compagnies, qui travaillent sous la conduite d'un chef chargé des plans et de la comptabilité. Avant la fin de la journée, chacun apporte ce qu'il a pu ramasser de butin au dépôt général, situé au pied d'une colline ou dans l'enfoncement d'une gorge. Là, on élabore avec soin cette matière première ; on la pétrit et on la moule en gâteaux, qu'on laisse exposés au soleil jusqu'à dessiccation complète ; ensuite, on arrange symétriquement tous ces argols les uns au-dessus des autres ; on en forme de grands tas, qu'on recouvre d'une épaisse couche de fiente, pour les préserver de l'action dissolvante de la pluie. Pendant l'hiver, ce chauffage est transporté à la lamaserie de Kounboum, et on le livre au commerce.

Le luxe et la variété des matières combustibles, dont jouissent les nations civilisées de l'Europe, ont dû probablement les dispenser de faire des études approfondies sur les diverses qualités d'argols. Il n'en a pas été ainsi parmi les peuples pasteurs et nomades ; une longue expérience leur a permis de classifier les argols avec un talent d'appré ciation qui ne laisse rien à désirer. Ils ont établi quatre grandes divisions, auxquelles les générations futures n'auront, sans doute, à apporter aucune modification.

En première ligne, on place les argols de chèvre et de mouton ; une substance visqueuse, qui s'y trouve mêlée en grande proportion, donne à ce combustible une élévation de température vraiment étonnante. Les Thibétains et les Tartares s'en servent pour travailler les métaux ; un lingot de fer plongé dans un foyer de ces argols, est dans peu de temps chauffé au rouge blanc. Le résidu que les argols de chèvre et de mouton laissent après la combustion, est une espèce de matière vitreuse, transparente, de couleur verdâtre, et cassante comme le verre ; elle forme une masse pleine de cavités et d'une légèreté extrême : on dirait de la pierre ponce. On ne trouve pas dans ce résidu la moindre quantité de cendres, à moins que le combustible n'ait été mélangé de matières étrangères. Les argols de chameau constituent la seconde classe ; ils brûlent facilement, en jetant une belle flamme ; mais la chaleur qu'ils donnent est moins vive et moins intense que celle des précédents. La raison de cette différence est qu'ils contiennent en combinaison une moins grande quantité de substance visqueuse, La troisième classe renferme les argols appartenant à l'espèce bovine ; quand ils sont très-secs, ils brûlent avec beaucoup de facilité, et ne répandent pas du tout de fumée. Ce genre de chauffage est presque l'unique qu'on rencontre dans la Tartarie et dans le Thibet. Enfin, on place au dernier rang les argols des chevaux, et des autres animaux de la race chevaline. Ces argols n'ayant pas subi, comme les autres, le travail de la rumination, ne présentent qu'un amas de paille plus ou moins triturée ; ils brûlent en répandant une fumée épaisse, et se consument à l'instant. Ils sont pourtant très-utiles pour commencer à allumer le feu ; ils font en quelque sorte l'office d'amadou, et aident merveilleusement à enflammer les autres combustibles.

Nous comprenons que cette courte et incomplète dissertation sur les bouses est peu propre à intéresser un grand nombre de lecteurs. Cependant, nous n'avons pas cru devoir la retrancher, parce que nous nous sommes imposé l'obligation de ne négliger aucun des documents qui pouvaient être de quelque utilité pour ceux qui voudront, après nous, essayer de la vie nomade.

Les habitants de la vallée de Tchogortan, quoique jouissant en apparence d'une paix profonde, étaient néanmoins incessamment dominés par la crainte des brigands, qui, de temps en temps, nous dit-on, faisaient des incursions sur les montagnes, et enlevaient les bestiaux qu'ils rencontraient. On nous raconta qu'en 1842, ils étaient venus par grandes troupes, et avaient entièrement dévasté le pays. Au moment où l'on s'y attendait le moins, ils avaient débouché par toutes les issues et les gorges des montagnes, et s'étaient répandus dans la vallée, en poussant des cris affreux, et en déchargeant leurs fusils à mèche. Les bergers, épouvantés par cette attaque imprévue, n'avaient pas même songé à opposer la moindre résistance ; ils s'étaient sauvés à la hâte et en désordre, emportant au hasard un peu de leur bagage. Les brigands, profitant de cette terreur panique, incendièrent les tentes, et firent parquer dans une vaste enceinte, faite avec des cordages, tous les troupeaux qui étaient répandus aux environs. Ils se portèrent ensuite à la petite lamaserie de la Faculté de médecine. Mais les Lamas avaient aussi disparu, à l'exception des contemplatifs, qui étaient demeurés dans leurs nids suspendus aux flancs des rochers, Les brigands ravagèrent et démolirent tout ce qu'ils rencontrèrent. Ils brûlèrent les idoles de Bouddha, et rompirent les digues ménagées pour faire tourner les tchukor. On voyait encore, trois ans après, les traces de leurs féroces dévastations. Le temple bouddhique, qui s'élevait au pied de la montagne, n'avait pas encore été rebâti. Des ruines noircies par l'incendie, et des tronçons d'idoles à moitié calcinés, étaient disséminés ça et là sur le gazon. Les Lamas contemplatifs furent pourtant épargnés. Sans doute, les brigands trouvèrent trop long, ou trop difficile, d'aller les tourmenter dans leur demeure si haut placée, et presque inaccessible. Les excès auxquels ils s'étaient portés contre les tentes noires, et le temple même de Bouddha, témoignaient assez que s'ils avaient laissé en repos ces pauvres reclus, ce n'était nullement par respect ou par commisération.

Aussitôt que la nouvelle de l'arrivée des brigands fut parvenue à Kounboum, toute la lamaserie fut en insurrection. Les Lamas coururent aux armes, en poussant des cris. Ils se saisirent de tout ce qu'ils rencontrèrent sous leurs mains, dans les premiers mouvements d'exaltation, et se précipitèrent pêle-mêle, et au grand galop, vers la lamaserie de Tchogortan. Mais ils arrivèrent trop tard : les brigands avaient disparu avec tous les troupeaux des Si-Fan, et n'avaient laissé dans la vallée que des ruines fumantes.

Les bergers, qui, depuis cet événement, étaient revenus planter leur tente au milieu des pâturages de Tchogortan, étaient toujours aux aguets, dans la crainte de nouvelles invasions. De temps en temps ils s'organisaient en patrouille, s'armaient de lances et de fusils, et allaient au loin à la découverte. Ces précautions n'étaient certainement pas capables d'intimider les voleurs ; mais elles avaient l'avantage de maintenir la population dans une certaine sécurité.

Vers la fin du mois d'août, pendant que nous étions tranquillement occupés de la fabrication de nos cordes, des rumeurs sinistres commencèrent à circuler. Peu à peu, elles prirent tous les caractères d'une nouvelle certaine, et on ne douta plus qu'on ne fût menacé d'une prochaine et terrible invasion de brigands. Tous les jours, on avait à raconter quelque fait épouvantable. Les bergers de tel endroit avaient été surpris, les tentes incendiées, et les troupeaux volés. Ailleurs, il y avait eu une affreuse bataille et un grand nombre de personnes égorgées. Ces rumeurs devinrent si sérieuses, que l'administration de la lamaserie de Kounboum crut devoir prendre des mesures. Elle envoya à Tchogortan un grand Lama et vingt étudiants de la faculté des prières, chargés de préserver le pays de tout accident funeste. A leur arrivée, ils convoquèrent les chefs des familles Si-Fan, pour leur annoncer qu'ils étaient venus, et que par conséquent ils n'avaient rien à craindre. Le lendemain, ils montèrent sur la montagne la plus élevée des environs, dressèrent quelques tentes de voyage, et se mirent à réciter des prières avec accompagnement de musique. Us demeurèrent là pendant deux jours entiers, qu'ils employèrent à prier, à faire des exorcismes, et à construire une petite pyramide en terre blanchie à l'eau de chaux ; au-dessus flottait, au bout d'un mât, un pavillon, sur lequel étaient imprimées des prières thibétaines. Ce modeste édifice fut nommé Pyramide de la paix. Après la cérémonie, le grand et les petits Lamas plièrent leurs tentes, descendirent de la montagne, et s'en retournèrent à Kounboum, bien persuadés qu'ils venaient d'opposer aux brigands une barrière infranchissable.

La Pyramide de la paix ne parut pas avoir rassuré complètement les bergers ; car, un beau matin, ils décampèrent tous ensemble, avec leurs bagages et leurs troupeaux, et s'en allèrent chercher ailleurs un poste moins dangereux. On nous engagea à suivre leur exemple ; mais nous aimâmes autant demeurer, car dans le désert il n'y a guère de lieu plus sur qu'un autre. La fuite des pasteurs était d'ailleurs pour nous un gage que notre tranquillité ne serait pas troublée. Nous pensâmes que les brigands, venant à apprendre qu'il n'y avait plus de troupeaux dans la vallée de Tchogortan, n'auraient plus aucun intérêt à venir nous visiter. Nous élevâmes donc, nous aussi, dans notre cœur, une pyramide de la paix, c'est-à-dire, une ferme confiance en la protection divine, et nous nous tînmes calmes et tranquilles dans notre demeure.

Nous jouîmes pendant quelques jours de la solitude la plus profonde. Depuis que les troupeaux avaient disparu, les argoliers n'ayant plus rien à faire, avaient cessé de venir. Nous étions seuls avec quelques Lamas préposés à la garde de la lamaserie. Nos animaux se trouvèrent assez bien de ce changement, car dès lors tous les pâturages furent à eux ; ils purent brouter, en long et en large, les herbes de la vallée, sans crainte de rencontrer des rivaux. Le désert ne tarda pas longtemps à redevenir vivant et animé. Vers le commencement du mois de septembre, les Lamas de la Faculté de médecine se rendirent à Tchogortan, pour se livrer aux travaux de l'herborisation. Les maisons disponibles en logèrent tant qu'elles purent en contenir, et le reste habita sous des tentes abritées par les grands arbres de la lamaserie. Tous les matins, après avoir récité les prières communes, bu le thé beurré et mangé la farine d'orge, tous les étudiants en médecine retroussaient leur robe, et se dispersaient sur les montagnes sous la conduite de leurs professeurs. Ils étaient tous armés d'un bâton ferré et d'une petite pioche ; une bourse en cuir, remplie de farine, était suspendue à leur ceinture ; quelques-uns portaient sur le dos de grandes marmites ; car la Faculté devait passer la journée tout entière sur la montagne. Avant le coucher du soleil, les Lamas médecins revenaient chargés d'énormes fagots de branches, de racines et d'herbages de toute espèce. En les voyant descendre péniblement les montagnes, appuyés sur leurs bâtons ferrés, on les eût pris plutôt pour des braconniers que pour des docteurs en médecine. Nous fûmes souvent obligés d'escorter ceux qui arrivaient spécialement chargés de plantes aromatiques ; car nos chameaux, attirés par l'odeur, se mettaient à leur poursuite, et auraient brouté sans scrupule ces simples précieux, destinés au soulagement de l'humanité souffrante. Le reste de la journée était employé à nettoyer et à étendre sur des nattes tous ces produits du règne végétal. La récolte des médecins dura pendant huit jours entiers. On en consacra cinq autres au triage et à la classification des divers articles. Le quatorzième jour, on en distribua une petite quantité à chaque étudiant, la majeure partie demeurant la propriété de la Faculté de médecine. Le quinzième jour enfin fut un jour de fête. Il y eut un grand festin, composé de thé au lait, de farine d'orge, de petits gâteaux frits au beurre, et de quelques moutons bouillis. Ainsi, se termina cette expédition botanico-médicale, et l'illustre Faculté reprit gaiement le chemin de la grande lamaserie.

Les drogues recueillies à Tchogortan sont déposées à la pharmacie générale de Kounboum. Quand elles ont été complètement desséchées à la chaleur d'un feu modéré, on les réduit en poudre, puis on les divise par petites doses qu'on enveloppe proprement dans du papier rouge étiqueté en caractères thibétains. Les pèlerins qui se rendent à Kounboum, achètent ces remèdes à un prix exorbitant. Les Tartares-Mongols ne s'en retournent jamais sans en emporter une bonne provision ; car ils ont une confiance illimitée en tout ce qui vient de Kounboum. Sur leurs montagnes et dans leurs prairies ils trouveraient bien les mêmes plantes et les mêmes racines ; mais quelle différence avec celles qui naissent, croissent et mûrissent dans le pays même de Tsong-Kaba !

Les médecins thihétains sont aussi empiriques que ceux des autres pays. Ils le sont même, peut-être, un peu plus. Ils assignent au corps humain quatre cent quarante maladies, ni plus ni moins. Les livres que les Lamas de la Faculté de médecine sont obligés d'étudier, et d'apprendre par cœur, traitent de ces quatre cent quarante maladies ; ils en indiquent les caractères, les moyens de les reconnaître et la manière de les combattre. Ces livres sont un ramassis d'aphorismes plus ou moins obscurs et d'une foule de recettes particulières. Les Lamas n'ont pas une si grande horreur du sang que les médecins chinois. Ils pratiquent quelquefois la saignée, et emploient fréquemment les ventouses. Pour cette dernière opération, ils font par avance subir à la peau de légères excoriations, ensuite ils appliquent sur le membre du malade des cornes de bœuf percées au sommet. Ils aspirent l'air avec la bouche, et quand le vide est suffisamment obtenu, ils bouchent le trou en appliquant dessus, avec leur langue, une boulette de papier mâché qu'ils tiennent en réserve dans la bouche ; s'ils veulent enlever la ventouse, ils n'ont qu'à faire tomber cette espèce de mastic.

Les Lamas médecins attachent une importance extrême à 1'inspection de l'urine du malade. Il leur en faut plusieurs échantillons, recueillis à diverses heures du jour et de la nuit. Ils l'examinent avec l'attention la plus minutieuse, et tiennent un grand compte de tous les changements que subit sa coloration. Ils la battent à plusieurs reprises avec une spatule en bois, puis ils portent le vase à l'oreille pour écouter le bruit ; car ils prétendent que, selon l'état du malade, son urine est quelquefois muette et quelquefois parlante. Un Lama médecin, pour être réputé habile et entendre parfaitement son métier, doit être capable de traiter et de guérir un malade sans l'avoir vu. L'inspection de l'urine doit suffire pour le diriger dans les prescriptions médicales.

Comme nous l'avons dit ailleurs, en parlant des TartaresMongols, les Lamas font entrer beaucoup de pratiques superstitieuses dans l'exercice de la médecine. Cependant, malgré tout ce charlatanisme, on ne peut douter qu'ils ne soient en possession d'un grand nombre de recettes précieuses, et fondées sur une longue expérience. Il serait peut-être téméraire de penser que la science médicale n'a rien à apprendre des médecins tartares, thibétains et chinois, sous prétexte qu'ils ne connaissent pas la structure et le mécanisme du corps humain. Ils peuvent néanmoins être en possession de secrets très-importants, que la science seule est sans doute capable d'expliquer, mais qu'elle n'inventera peut-être jamais. Sans être savant, on peut souvent obtenir des résultats très-scientifiques. En Chine, en Tartarie et dans le Thibet, tout le monde est capable de faire de la poudre ; cependant, on peut avancer qu'il n'y a personne, parmi ces peuples, qui puisse expliquer scientifiquement cette opération chimique ; on a une bonne recette, et cela suffit pour obtenir un résultat satisfaisant.

Vers la fin du mois de septembre, on nous annonça la fameuse nouvelle que l'ambassade thibétaine était arrivée à Tang-Keou-Eul ; elle devait s'y arrêter pendant quelques jours, pour faire ses provisions de voyage et s'organiser en caravane. Enfin, après une longue et pénible attente, nous allions donc nous acheminer vers la capitale du Thibet. Nous fîmes, sans perdre de temps, tous les préparatifs nécessaires. Nous dûmes entreprendre un petit voyage à Kounboum, afin de nous approvisionner pour quatre mois ; car il n'y avait pas espoir de trouver en route la moindre chose à acheter. Tout bien calculé, il nous fallait cinq thés en briques, deux ventres de mouton remplis de beurre, deux sacs de farine de froment, et huit sacs de tsamba. On appelle tsamba la farine d'orge grillée ; ce mets insipide est la nourriture habituelle des peuples thibétains. On prend une demi-écuellée de thé bouillant ; on ajoute pardessus quelques poignées de tsamba, qu'on pétrit avec ses doigts ; puis on avale, sans autre façon, cette espèce de pâte, qui n'est, en définitive, ni crue, ni cuite ni froide, ni chaude. Si on veut traverser le désert et arriver à LhaSsa, on doit se résigner à dévorer du tsamba ; on a beau être Français, et avoir été accoutumé jadis à manger à la fourchette, il faut en passer par là.

Des personnes pleines d'expérience et de philanthropie, nous conseillèrent de faire une bonne provision d'ail, et d'en croquer tous les jours quelques gousses, si nous ne voulions pas être tués en route par des vapeurs meurtrières et empestées, qui s'échappent de certaines montagnes élevées. Sans discuter ni le mérite ni l'opportunité de ce conseil hygiénique, nous nous y conformâmes avec candeur et simplicité.

Notre séjour dans la vallée de Tchogortan avait été très-favorable à nos animaux ; ils étaient parvenus à un état d'embonpoint où nous ne les avions jamais vus ; les chameaux, surtout, étaient magnifiques ; leurs bosses devenues fermes et dures, par l'abondance de la graisse qu'elles contenaient, se dressaient fièrement sur leurs dos, et semblaient défier les fatigues et les privations du désert. Cependant, trois chameaux ne pouvaient suffire à porter nos vivres et nos bagages. Nous ajoutâmes donc à notre caravane un supplément d'un chameau et d'un cheval, ce qui allégea notre bourse du poids de vingt-cinq onces d'argent ; de plus, nous louâmes un jeune Lama des monts Ratchico, que nous avions connu à Kounboum ; il fut reçu dans la troupe en qualité de pro-chamelier. Cette nomination, en rehaussant la position sociale de Samdadchiemba, diminuait aussi de beaucoup les fatigues de ses fonctions. D'après ces nouvelles dispositions, la petite caravane se trouvait organisée de la manière suivante : le pro-chamelier, Charadchambeul, allait à pied, et traînait après lui les quatre chameaux attachés les uns à la queue des autres ; Samdadchiemba, chamelier titulaire, à califourchon sur son petit mulet noir, marchait à côté de la file, et les deux missionnaires fermaient la marche, montés chacun sur un cheval blanc. Après avoir échangé un grand nombre de khata avec nos connaissances et amis de Kounboum et de Tchogortan, nous nous mîmes en route, et nous nous dirigeâmes vers la mer Bleue, où nous devions attendre le passage de l'ambassade thibétaine.

De Tchogorlan au Koukou-Noor, nous eûmes pour quatre jours de marche. Nous rencontrâmes sur notre route une petite lamaserie, nommée Tansan, renfermant tout au plus deux cents Lamas ; elle est située dans une position vraiment ravissante ; des montagnes rocailleuses, couronnées d'arbustes et de grands pins, lui forment une enceinte circulaire, au milieu de laquelle sont bâties les habitations des Lamas. Un ruisseau, bordé de vieux saules et de hautes tiges d'angélique, après avoir fait paisiblement le tour de la lamaserie, s'échappe avec bruit à travers les rochers, pour aller continuer son cours dans le désert. Le couvent bouddhique de Tansan est, dit-on, très-riche ; on prétend que les princes mongols du Koukou-Noor lui font annuellement des dons considérables.

En quittant la lamaserie de Tansan, nous entrâmes dans une grande plaine, où de nombreuses tentes mongoles et des troupeaux de toute espèce se dessinaient pittoresquement sur la verdure des pâturages. Nous rencontrâmes deux Lamas à cheval qui faisaient la quête du beurre, parmi ces riches bergers. Ils se présentaient à la porte de chaque tente, et sonnaient à trois reprises de la conque marine. Aussitôt quelqu'un se présentait avec un petit pain de beurre, qu'il déposait, sans rien dire, dans un sac suspendu à la selle du cheval. Les quêteurs parcouraient ainsi toutes les tentes, sans jamais mettre pied à terre, et se contentant d'avertir les contribuables en leur faisant trois sommations avec la conque marine.

A mesure que nous avancions, le pays devenait plus fertile et moins montagneux. Enfin nous arrivâmes au milieu des vastes et magnifiques pâturages du Koukou-Noor. La végétation y est si vigoureuse, que les herbes montaient jusqu'au ventre de nos chameaux. Bientôt nous découvrîmes loin devant nous, tout-à-fait à l'horizon, comme un large ruban argenté, au-dessus duquel flottaient de légères vapeurs blanches, qui allaient se confondre dans l'azur des cieux. Notre pro-chamelier nous dit que c'était la mer Bleue. Ces mots nous firent éprouver un tressaillement de joie ; nous pressâmes la marche, et le soleil n'était pas encore couché, que nous avions dressé notre tente à une centaine de pas loin du rivage.


  1. (1) Les Charmanas, (en sanscrit, Sraman'as) sont des religieux de la hiérarchie lamaïque. — Charmana veut dire ; ascète gui dompte set sens.
  2. (1) Cette ville, aujourd'hui capitale de la province du Ho-Nan, porte le nom de Kai-Fong-Fou. (1851).
  3. (1) Goucho, titre honorifique des Lamas chez les Thibétains.