Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie, le Thibet et la Chine/Volume 2 - Chapitre VII

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Adrien Le Clere (Tome 2p. 293-347).
VOLUME II, THIBET.


CHAPITRE VII.


Visite de cinq mouchards. — Comparution devant le Régent. — Ki-Chan nous fait subir un interrogatoire. — Souper aux frais du gouvernement. — Une nuit de prison chez le Régent. — Confidences du gouverneur des Katchi. — Visite domiciliaire. — Scellé apposé sur tous nos effets. — Tribunal sinico-thibétain. — Question des cartes de géographie. — Hommage rendu au christianisme et au nom français. — Le Régent nous alloue une de ses maisons. — Érection d’une chapelle. — Prédication de l’Évangile. — Conversion d’un médecin chinois. — Conférences religieuses avec le Régent. — Récréation avec un microscope. — Entretiens avec Ki-Chan. — Caractère religieux des Thibétains. — Célèbre formule des Bouddhistes. — Panthéisme bouddhique. — Élection du Talé-Lama. — La petite vérole à Lha-Ssa. — Sépultures en usage dans le Thibet.


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Aussitôt après que nous nous fûmes présentés aux autorités thibétaines, en leur déclarant qui nous étions, et le but qui nous avait amenés à Lha-Ssa, nous profitâmes de la position semi-officielle que nous venions de nous faire, pour entrer en rapport avec les Lamas thibétains et tartares, et commencer enfin notre œuvre de missionnaires. Un jour, que nous étions assis à côté de notre modeste foyer, nous entretenant de questions religieuses avec un Lama très-versé dans la science bouddhique, voilà qu’un Chinois vêtu d’une manière assez recherchée se présente inopinément à nous : il se dit commerçant, et témoigne un vif désir d’acheter de nos marchandises. Nous lui répondîmes que nous n’avions rien à vendre. — Comment rien à vendre ? — Non, rien ; si ce n'est ces deux vieilles selles de cheval dont nous n'avons plus besoin. — Bon, bon ! c'est précisément ce qu'il me faut ; j'ai besoin de selles ;... et tout en examinant notre pauvre marchandise, il nous adresse mille questions sur notre pays et sur les lieux que nous avons visités avant d'arriver à Lha-Ssa ... Bientôt arrive un deuxième Chinois, puis un troisième, puis enfin deux Lamas enveloppés de magnifiques écharpes de soie. Tous ces visiteurs veulent nous acheter quelque chose ; ils nous accablent de questions, et paraissent en même temps scruter avec inquiétude tous les recoins de notre chambre. Nous avons beau dire que nous ne sommes pas marchands, ils insistent ... A défaut de soieries, de draperies ou de quincailleries, ils s'accommoderont volontiers de nos selles ; ils les tournent et les retournent dans tous les sens ; ils les trouvent tantôt magnifiques et tantôt abominables ; enfin, après de longues tergiversations, ils partent en nous promettant de revenir.

La visite de ces cinq individus était faite pour nous donner à penser : leur façon d'agir et de parler n'avait rien de naturel. Quoique venus les uns après les autres, ils paraissaient s'entendre parfaitement, et marcher de concert vers un même but. Leur envie de nous acheter quelque chose, n'était évidemment qu'un prétexte pour déguiser leurs intentions : ces gens étaient plutôt des escrocs ou des moucharda, que de véritables marchands. — Attendons, dîmes-nous ; demeurons en paix ; plus tard, peut-être, nous verrons clair dans cette affaire.

L'heure de diner étant venue, nous nous mimes à table, ou plutôt nous demeurâmes accroupis à côté de notre foyer, et nous découvrîmes la marmite, où bouillait depuis quelques heures une bonne tranche de bœuf grognant. Samdadchiemba, en sa qualité de majordome, la fit monter à la surface du liquide au moyen d'une large spatule en bois, puis la saisit avec ses ongles et la jeta précipitamment sur un bout de planche, où il la dépeça en trois portions égales : chacun prit une ration dans son écuelle, et à l'aide de quelques petits pains cuits sous la cendre, nous commençâmes tranquillement notre repas, sans trop nous préoccuper ni des escrocs ni des mouchards. Nous en étions au dessert, c'est-à-dire, que nous en étions à rincer nos écuelles avec du thé beurré, lorsque les deux Lamas, prétendus marchands, reparurent. — Le Régent, dirent-ils, vous attend à son palais, il veut vous parler. — Bon ! est-ce que le Régent, lui aussi, voudrait, par hasard, nous acheter nos vieilles selles ? — Il n'est question ni de selles, ni de marchandises ... Levez-vous promptement, et suivez-nous chez le Régent. — Notre affaire n'était plus douteuse ; le gouvernement avait envie de se mêler de nous ; mais dans quel but ? Etait-ce pour nous faire du bien ou du mal ? pour nous donner la liberté, ou pour nous enchaîner ? pour nous laisser vivre, ou pour nous faire mourir ? C'était ce que nous ne savions pas, ce que nous ne pouvions prévoir. — Allons voir le Régent, dîmes-nous, et pour tout le reste, à la volonté du bon Dieu !

Après nous être revêtus de nos plus belles robes, et nous être coiffes de nos majestueux bonnets en peau de renard, nous dîmes à notre estafier : Allons ! — Et ce jeune homme, fit-il, en nous montrant du doigt Samdadchiemba, qui lui tournait les yeux d'une manière fort peu galante ? — Ce jeune homme ! c'est notre domestique ; il gardera la maison pendant notre absence. — Ce n'est pas cela ; il faut qu'il vienne aussi ; le Régent veut vous voir tous les trois. Samdadchiemba secoua, en guise de toilette, sa grosse robe de peau de mouton, posa d'une façon très-insolente une petite toque noire sur son oreille, et nous partîmes tous ensemble, après avoir cadenassé la porte de notre logis.

Nous allâmes au pas de charge pendant cinq ou six minutes, et nous arrivâmes au palais du premier Kalon, régent du Thibet. Après avoir traversé une grande cour, où se trouvaient réunis un grand nombre de Lamas et de Chinois, qui se mirent à chuchoter en nous voyant paraître, on nous fit arrêter devant une porte dorée dont les battants étaient entr'ouverts : l'introducteur passa par un petit corridor à gauche, et un instant après la porte s'ouvrit. Au fond d'un appartement orné avec simplicité, nous aperçûmes un personnage assis, les jambes croisées, sur un épais coussin recouvert d'une peau de tigre : c'était le Régent. De la main droite il nous fit signe d'approcher. Nous avançâmes jusqu'à lui, et nous le saluâmes en mettant notre bonnet sous le bras. Un banc, recouvert d'un tapis rouge, était placé à notre droite ; nous fûmes invités à nous y asseoir ; ce que nous fîmes immédiatement. Pendant ce temps, la porte dorée avait été refermée, et il n'était resté dans la salle, que le Régent et sept individus qui se tenaient debout derrière lui, savoir : quatre Lamas au maintien modeste et composé ; deux Chinois dont le regard était plein de finesse et de malice, et un personnage qu'à sa grande barbe, à son turban et à sa contenance grave, nous reconnûmes être un Musulman. Le Régent é tait un homme d'une cinquantaine d'années ; sa figure large, épanouie et d'une blancheur remarquable, respirait une majesté vraiment royale ; ses yeux noirs, ombragés de longs cils, étaient intelligents et pleins de douceur. Il était vêtu d'une robe jaune doublée de martre-zibeline ; une boucle ornée de diamants était suspendue à son oreille gauche, et ses longs cheveux, d'un noir d'ébène, étaient ramassés au sommet de la tête, et retenus par trois petits peignes en or. Son large bonnet rouge, entouré de perles et surmonté d'une boule en corail, était déposé à côté de lui sur un coussin vert.

Aussitôt que nous fûmes assis, le Régent se mit à nous considérer longtemps en silence et avec une attention minutieuse. Il penchait sa tête tantôt à droite, tantôt à gauche, et nous souriait d'une façon moitié moqueuse et moitié bienveillante. Cette espèce de pantomime nous parut, à la fin, si drôle, que nous ne pûmes nous empêcher de rire. — Bon ! dîmes-nous en français et à voix basse, ce monsieur paraît assez bon enfant ; notre affaire ira bien. — Ah ! dit le Régent, d'un ton plein d'affabilité, quel langage parlez-vous ? Je n'ai pas compris ce que vous avez dit. — Nous parlons le langage de notre pays. — Voyons, répétez à haute voix ce que vous avez prononcé tout bas. — Nous disions : Ce monsieur paraît assez bon enfant. — Vous autres, comprenez-vous ce langage, ajouta-t-il, en se tournant vers ceux qui se tenaient debout derrière lui ? — Ils s'inclinèrent tous ensemble, et répondirent qu'ils ne comprenaient pas. — Vous voyez, personne ici n'entend le langage de votre pays ; traduisez vos paroles en thibétain. — Nous disions que, dans la physionomie du premier Kalon, il y avait beaucoup de bonté. —Ah ! oui, vous trouvez que j'ai de la bonté ? Cependant, je suis très méchant. N'est-ce pas que je suis très-méchant ? demanda-t-il à ses gens. — Ceux-ci se mirent à sourire, et ne répondirent pas. — Vous avez raison, continua le Régent, je suis bon, car la bonté est le devoir d'un Kalon. Je dois être bon envers mon peuple, et aussi envers les étrangers ... Puis il nous fit un long discours auquel nous ne comprîmes que fort peu de chose. Quand il eut fini, nous lui dîmes que, n'ayant pas assez d'habitude de la langue thibétaine, nous n'avions pas entièrement pénétré le sens de ses paroles. Le Régent fit signe à un Chinois, qui avança d'un pas et nous traduisit sa harangue, dont voici le résumé : — On nous avait fait appeler, sans avoir la moindre intention de nous molester. Les bruits contradictoires, qui, depuis notre arrivée à Lha-Ssa, circulaient sur notre compte, avaient déterminé le Régent à nous interroger lui-même, pour savoir d'où nous étions. — Nous sommes du ciel d'occident, dîmes-nous au Régent. — De Calcutta ? — Non, notre pays s'appelle la France. —Vous êtes, sans doute, du Péling ? — Non, nous sommes Français. — Savez-vous écrire ? — Mieux que parler ... Le Régent se détourna, adressa quelques mots à un Lama qui disparut, et revint un instant après avec du papier, de l'encre et un poinçon en bambou. — Voilà du papier, nous dit le Régent ; écrivez quelque chose. — Dans quelle langue ? en thibétain ? — Non, écrivez des caractères de votre pays. — L'un de nous prit le papier sur ses genoux, et écrivit celle sentence : Que sert à l'homme de conquérir le monde entier, s'il vient à perdre son âme ? — Ah, voilà des caractères de voire pays ! je n'en avais jamais vu de semblables ; et quoi est le sens de cela ? — Nous écrivîmes la traduction en thibétain, en tartare et en chinois, et nous la lui fîmes passer. — On ne m'avait pas trompé, nous dit-il ; Vous êtes des hommes d'un grand savoir. Voilà que vous pouvez écrire dans toutes les langues, et vous exprimez des pensées aussi profondes que celles qu'on trouve dans les livres de prières. Puis il répétait, en branlant lentement la tête : Que sert à l'homme de conquérir le monde entier, s'il vient à perdre son âme ?

Pendant que le Régent et les personnages dont il était entouré, s'extasiaient sur notre merveilleuse science, on entendit tout à coup retentir, dans lu cour du palais, les cris de la multitude et le bruit sonore du tamtain chinois. — Voici l'ambassadeur de Péking, nous dit le Régent ; il veut lui-même vous interroger. Dites-lui franchement ce qui vous concerne, et comptez sur ma protection ; c'est moi qui gouverne le pays. Cela dit, il sortit, avec les gens de sa suite, par une petite porte dérobée, et nous laissa seuls au milieu de celle espèce de prétoire.

L'idée de tomber entre les mains des Chinois nous fit d'abord une impression désagréable, et l'image de ces horribles persécutions, qui, à diverses époques, ont désolé les chrétientés de Chine, s'empara tout à coup de notre imagination ; mais nous fûmes bientôt rassurés, en réfléchissant que, seuls et isolés comme nous l'étions au milieu du Thibet, nous ne pouvions compromettre personne. Cette pensée nous donna du courage. — Samdadchiemba, dimes-nous à notre jeune néophyte, c'est maintenant qu'il faut montrer que nous sommes des braves, que nous sommes des chrétiens. Cette affaire ira peut-être loin ; mais ne perdons jamais de vue l'éternité. Si on nous traite bien, nous remercierons le bon Dieu ; si on nous traite mal, nous le remercierons encore, car nous aurons le bonheur de souffrir pour la foi. Si on nous fait mourir, le martyre sera un beau couronnement de nos fatigues. Après seulement dix-huit mois de marche arriver au ciel, n'est-ce pas là un bon voyage ? n'est-ce pas avoir du bonheur ? Qu'en dis-tu, Samdadchiemba ? — Moi, je n'ai jamais eu peur de la mort ; si on me demande si je suis chrétien, vous verrez si je tremble !

Ces excellentes dispositions de Samdadchiemba nous remplirent le cœur de joie, et dissipèrent complètement l'impression fâcheuse que cette mésaventure nous avait occasionnée. Nous fûmes un instant sur le point de prévoir les questions qu'on nous adresserait, et les réponses que nous aurions à y faire ; mais nous repoussâmes ce conseil de la prudence humaine. Nous pensâmes que le moment était venu de nous en tenir strictement à ces paroles que Notre-Seigneur adressait à ses disciples : Quand on vota conduira aux synagogues, aux magistrats et aux puissances, ne soyez point en peine de quelle manière vous répondrez, etc. — Il fut seulement convenu qu'on saluerait le Mandarin à la française, et qu'on ne se mettrait pas à genoux en sa présence. Nous pensâmes que, lorsqu'on a l'honneur d'être chrétien, missionnaire et Français, on peut sans orgueil se tenir debout devant un Chinois quelconque.

Après quelques moments d'antichambre, un jeune Chinois élégamment vêtu et plein de gracieuses manières, vint nous annoncer que Ki-Chan, grand ambassadeur du grand empereur de la Chine, nous attendait pour nous interroger. Nous suivîmes cet aimable appariteur, et nous fûmes introduits dans une salle ornée à la chinoise, où Ki-Chan était assis sur une estrade haute de trois pieds et recouverte de drap rouge. Devant lui était une petite table en laque noire, où l'on voyait une écritoire, des pinceaux, quelques feuilles de papier, et un vase en argent rempli de tabac à priser. Au-dessous de l'estrade, étaient quatre scribes, deux à droite et deux à gauche ; le reste de la salle était occupé par un grand nombre de Chinois et de Thibétains, qui avaient mis leurs beaux habits pour assister à la représentation.

Ki-Chan, quoique âgé d'une soixantaine d'années, nous parut plein de force et de vigueur. Sa figure est, sans contredit, la plus noble, la plus gracieuse et la plus spirituelle que nous ayons jamais rencontrée parmi les Chinois. Aussitôt que nous lui eûmes tiré notre chapeau, en lui faisant une courbette de la meilleure façon qu'il nous fût possible. —C'est bien, c'est bien, nous dit-il, suivez vos usages. ; on m'a dit que vous parlez correctement le langage de Péking, je désire causer un instant avec vous. — Nous commettons beaucoup de fautes en parlant, mais ta merveilleuse intelligence saura suppléer à l'obscurité de notre parole. — En vérité, voilà du pur Pékinois ! vous autres Français, vous avez une grande facilité pour toutes les sciences ; vous êtes Français, n'est-ce pas ? — Oui, nous sommes Français. — Oh ! je connais les Français ; autrefois il y en avait beaucoup à Péking, j'en voyais quelques-uns. — Tu as dû en connaître aussi à Canton, quand tu étais commissaire impérial .... Ce souvenir fit froncer le sourcil à notre juge ; il puisa dans sa tabatière une abondante prise de tabac, et le renifla de très-mauvaise humeur. — Oui, c'est vrai, j'ai vu beaucoup d'Européens à Canton. Vous êtes de la religion du Seigneur du ciel, n'est-ce pas ? —Certainement ; nous sommes même prédicateurs de celle religion. — Je le sais, je le sais ; vous êtes, sans doute, venus ici pour prêcher cette religion ? — Nous n'avons pas d'autre but. — Avez-vous déjà parcouru un grand nombre de pays ? — Nous avons parcouru toute la Chine, toute la Tartarie et maintenant, nous voici dans la capitale du Thibet. — Chez qui avez-vous logé quand vous étiez en Chine ? — Nous ne répondons pas à des questions de ce genre. — Et si je vous le commande ? — Nous ne pourrons pas obéir ... Ici, le juge dépité frappa un rude coup de poing sur la table. — Tu sais, lui dîmes-nous, que les chrétiens n'ont pas peur ; pourquoi donc chercher à nous intimider ? — Où avez-vous appris le chinois ? — En Chine. — Dans quel endroit ? — Un peu partout. — Et le tartare, le savez-vous ? où l'avez-vous appris ? — En Mongolie, dans la Terre des herbes.

Après quelques autres questions insignifiantes, Ki-Chan nous dit que nous devions être fatigués, et nous invita à nous asseoir. Changeant ensuite brusquement de ton et de manière, il s'adressa à Samdadchiemba, qui, le poing sur la hanche, s'était tenu debout un peu derrière nous. — Et toi, lui dit-il d'une voix sèche et courroucée, d'où es-tu ? — Je suis du Ki-Tou-Sse. — Qu'est-ce que c'est que ce Ki-Tou-Sse ? qui est-ce qui connaît cela ? —Ki-Tou-Sse est dans le San-Tchouen ? — Ah! tu es du San-Tchouen, dans la province du Kan-Sou ! Enfant de la nation centrale, à genoux ! — Samdadchiemba pâlit, son poing se détacha de la hanche, et son bras glissa modestement le long de la cuisse ... A genoux ! répéta le Mandarin d'une voix vibrante. — Samdadchiemba tomba à genoux, en disant : A genoux, debout ou assis, ces positions me sont à peu près indifférentes : un homme de peine et de fatigue, comme moi, n'est pas accoutumé a ses aises. — Ah ! tu es du Kan-Sou, dit le juge, en aspirant de grosses prises de tabac, ah ! tu es du Kan-Sou, tu es un enfant de la nation centrale! C'est bien ... Dans ce cas, c'est moi qui vais te traiter ; ton affaire me regarde. Enfant de la nation centrale, réponds à ton père et mère, et garde-toi d'éparpiller des mensonges. Où as-tu rencontré ces deux étrangers ? comment t'es-tu attaché à leur service ? — Samdadchiemba fit avec beaucoup d'aplomb une longue histoire de sa vie, qui parut assez intéresser l'auditoire ; puis il raconta comment il nous avait connus en Tarlarie et quels avaient été les motifs qui l'avaient porté à nous suivre. Notre jeune néophyte parla avec dignité, mais surtout avec une prudence à laquelle nous nous attendions peu. — Pourquoi es-tu entré dans la religion du Seigneur du ciel ? ne sais-tu pas que le grand Empereur le défend ? — Le tout petit (1)[1] est entré dans cette religion, parce qu'elle est la seule véritable. Comment aurais-je pu croire que le grand Empereur proscrivait nne religion qui ordonne de faire le bien et d'éviter le mal ? — C'est vrai, la religion du Seigneur du ciel est sainte ; je la connais. Pourquoi t'es-tu mis au service des étrangers ? ne sais-tu pas que les lois le défendent ? — Est-ce qu'un ignorant comme moi peut savoir qui est étranger, ou qui ne l'est pas ? Ces hommes ne m'ont jamais fait que du bien, ils m'ont toujours exhorté à la pratique de la vertu ; pourquoi ne les aurais-je pas suivis ? — Combien te donnent-ils pour ton salaire ? — Si je les accompagne, c'est pour sauver mon âme, et non pas pour gagner de l'argent. Mes maîtres ne m'ont jamais laissé manquer ni de riz ni de vêtements ; cela me suffit. — Es-tu marié ? — Ayant été Lama avant d'entrer dans la religion du Seigneur du ciel, je n'ai jamais été marié ... Le juge adressa ensuite, en riant, une question inconvenante à Samdadchiemba, qui baissa la tête et garda le silence. L'un de nous se leva alors, et dit à Ki-Chan : Notre religion défend non-seulement de commettre des actions impures, mais encore d'y penser et d'en parler ; il ne nous est pas même permis de prêter l'oreille aux propos déshonnêtes. — Ces paroles prononcées avec calme et gravité, firent monter, à la figure de Son Excellence l'ambassadeur de Chine, une légère teinte de rougeur. —Je le sais, dit-il, je le sais, la religion du Seigneur du ciel est sainte ; je la connais, j'ai lu ses livres de doctrine ; celui qui suivrait fidèlement tous ses enseignements, serait un homme irréprochable ... Il fit signe à Samdadchiemba de se lever ; puis se tournant vers nous : Il est déjà nuit, dit-il ; vous devez être fatigués, il est temps de prendre le repas du soir ; allez, demain, si j'ai besoin de vous, je vous ferai appeler.

L'ambassadeur Ki-Chan avait parfaitement raison ; il était fort tard, et les diverses émotions qui nous avaient été ménagées pendant la soirée, n'avaient été capables, en aucune façon, de nous tenir lieu de souper. En sortant du prétoire sinico-thibétain, nous fûmes accostés par un véné rable Lama, qui nous donna avis que le premier Kalon nous attendait. Nous traversâmes la cour, illuminée par quelques lanternes rouges ; nous allâmes prendre à droite un escalier périlleux, dont nous montâmes les degrés en nous tenant prudemment accrochés à la robe de notre conducteur ; puis, après avoir longé une longue terrasse, en marchant à la lueur douteuse des étoiles du firmament, nous fûmes introduits chez le Régent. L'appartement, vaste et élevé était splendidement éclairé au beurre ; les murs, le plafond, le plancher même, tout était chargé de dorures et de couleurs éblouissantes. Le Régent était seul ; il nous fit asseoir tout près de lui sur un riche tapis, et essaya de nous exprimer par ses paroles, et plus encore par ses gestes, combien il s'intéressait à nous. Nous comprimes surtout très-clairement qu'on s'occupait de ne pas nous laisser mourir de faim. Notre pantomime fut interrompue par l'arrivée d'un personnage qui laissa en entrant ses souliers à la porte ; c'était le gouverneur des Musulmans kachemiriens. Après avoir salué la compagnie, en portant la main au front, et en prononçant la formule « Salamalek, » il alla s'appuyer contre une colonne, qui s'élevait au milieu de la salle, et paraissait en soutenir la charpente. Le gouverneur musulman parlait très-bien la langue chinoise ; le Régent l'avait fait appeler pour servir d'interprète. Aussitôt après son arrivée, un domestique plaça devant nous une petite table, et on nous servit à souper aux frais du gouvernement thibétain. Nous ne dirons rien pour le moment de la cuisine du Régent ; d'abord, parce que le grand appétit dont nous étions dévorés ne nous permit pas de faire une attention suffisante à la qualité des mets ; en second lieu, parce que ce jour-là, nous avions l'esprit beaucoup plus tourné à la politique qu'à la gastronomie. Nous nous aperçûmes cependant que Samdadchiemba n'était pas là, et nous demandâmes ce qu'on en avait fait. — Il est avec mes domestiques, nous répondit le Régent ; soyez sans inquiétude sur son compte, rien ne lui manquera.

Pendant et après le repas, il fut beaucoup question de la France et des pays que nous avions parcourus. Le Régent nous fit ensuite admirer les tableaux de peinture qui décoraient son appartement, et nous demanda si nous serions capables d'en faire autant. — Nous ne savons pas peindre, lui répondîmes-nous ; l'étude et la prédication de la doctrine de Jéhovah est la seule chose qui nous occupe. — Oh ! ne dites pas que vous ne savez pas peindre ; je sais que les hommes de votre pays sont très-habiles dans cet art. — Oui, ceux qui en font un état, mais les ministres de la religion ne sont pas dans l'usage de s'en occuper. — Quoique vous ne soyez pas spécialement adonnés à cet art, cependant vous ne l'ignorez pas tout-à-fait ;... vous savez bien, sans doute, tracer des cartes de géographie ? — Non, nous ne le savons pas. — Comment,dans vos voyages vous n'avez jamais dessiné, vous n'avez fait aucune carte ? — Jamais. — Oh! c'est impossible !... La persistance du Régent à nous questionner sur un semblable sujet nous donna à penser. Nous lui exprimâmes l'étonnement que nous causaient toutes ces demandes. — Je vois, dit-il, que vous êtes des hommes pleins de droiture, je vais donc vous parler franchement. Vous savez que les Chinois sont soupçonneux ; puisque vous êtes restés longtemps en Chine, vous devez les connaître aussi bien que moi ; ils sont persuadés que vous parcourez les royaumes étrangers pour tracer des cartes et explorer tous les pays. Si vous dessinez, si vous faites des cartes de géographie, vous pouvez me l'avouer sans crainte ; comptez sur ma protection, Evidemment, le Régent avait peur d'un envahissement ; il se figurait, peut-être, que nous étions chargés de préparer les voies a quelque armée formidable, prête à fondre sur le Thibet. Nous tâchâmes de dissiper ses craintes, et de l'assurer des dispositions extrêmement pacifiques du gouvernement français. Nous lui avouâmes que, cependant, parmi nos effets, il se trouvait un grand nombre de dessins et de cartes géographiques, que nous avions même une carte du Thibet ... A ces mots, la figure du Régent se contracta subitement ... Mais nous nous hâtâmes d'ajouter, pour le rassurer, que tous nos dessins et cartes de géographie étaient imprimés, et que nous n'en étions pas les auteurs. Nous prîmes de là occasion de parler au Régent, et au gouverneur kachemirien, des connaissances géographiques des Européens. Ils furent fort étonnés, quand nous leur dîmes que, parmi nous, les enfants de dix ou douze ans avaient une idée exacte et complète de tous les royaumes de la terre.

La conversation se prolongea bien avant dans la nuit. Le Régent se leva enfin, et nous demanda si nous n'éprouvions pas le besoin de prendre un peu de repos. — Nous n'attendions, lui répondîmes-nous, pour rejoindre notre demeure, que la permission du Ralon. — Votre demeure ? mais j'ai donné ordre de vous préparer une chambre dans mon palais, vous coucherez ici cette nuit ; demain, vous retournerez à votre maison ... Nous voulûmes nous excuser, et remercier le Régent de sa bienveillante attention ; mais nous nous aperçûmes bientôt que nous n'étions pas libres de refuser ce que nous avions eu la bonhomie de prendre pour une politesse. Nous étions tout bonnement prisonniers. Nous saluâmes le Régent un peu froidement, et nous suivîmes un individu, qui, après nous avoir fait traverser un grand nombre de chambres et de corridors, nous introduisit dans une espèce de cabinet, auquel nous avons bien le droit de donner le nom de prison, puisqu'il ne nous était pas permis d'en sortir pour aller ailleurs.

On nous avait préparé deux couchettes, qui, sans contredit, valaient infiniment mieux que les nôtres. Cependant nous regrettâmes nos pauvres grabats, où nous avions goûté si longtemps un sommeil libre et indépendant, durant nos grandes courses à travers le désert. Des Lamas et des serviteurs du Régent arrivèrent en foule pour nous visiter. Ceux qui étaient déjà couchés se relevèrent, et on entendit bientôt dans ce vaste palais, naguère si silencieux et si calme, les portes s'ouvrir et se fermer, et les pas précipités des curieux retentir dans tous les corridors. On se pressait autour de nous, et on nous examinait avec une insupportable avidité. Dans tous ces regards, qui se croisaient sur nous de tous côtés, il n'y avait ni sympathie ni malveillance ; ils exprimaient seulement une plate curiosité. Pour tous ces individus qui nous entouraient, nous n'étions rien de plus qu'une sorte de phénomène zoologique. O qu'il est dur d'être ainsi donné en spectacle à une multitude indifférente ! Lorsque nous jugeâmes que ces importuns avaient suffisamment regardé et chuchoté, et qu'ils devaient se trouver satisfaits, nous les avertîmes que nous allions nous mettre au lit, et qu'ils nous feraient un plaisir extrême s'ils voulaient bien se retirer. Tout le monde nous fit une inclination de tête, quelques-uns même nous tirèrent la langue ; mais personne ne bougea. Il était évident qu'on avait envie de savoir comment nous allions nous y prendre pour nous coucher. Ce désir nous parut quelque peu déplacé, cependant, nous crûmes devoir le tolérer jusqu'à un certain point. Nous nous mîmes donc à genoux, nous fîmes le signe de la croix, et nous récitâmes à haute voix notre prière du soir. Aussitôt que nous eûmes commencé, les chuchotements cessèrent, et on garda un silence religieux. Quand la prière fut terminée, nous invitâmes de nouveau les assistants à nous laisser seuls, et afin de donner un peu d'efficacité à nos paroles, nous soufflâmes immédiatement le luminaire de notre chambre. Le public, plongé toute coup dans une obscurité profonde, prit le parti de rire et de se retirer à tâtons. Nous poussâmes la porte de notre prison, et nous nous couchâmes.

Aussitôt que nous fûmes étendus sur les lits du premier Kalon, nous nous trouvâmes beaucoup mieux disposés à causer qu'à dormir. Nous éprouvâmes un certain plaisir à récapituler les aventures de la journée. Les prétendus commerçants qui voulaient nous acheter nos selles de cheval, notre comparution devant le Régent, l'interrogatoire que nous avait fait subir l'ambassadeur Ki-Chan, notre souper aux frais du trésor public, nos longs entretiens avec le Régent : tout cela nous paraissait une fantasmagorie. Il nous semblait que notre journée tout entière n'avait été qu'un long cauchemar. Notre voyage même, notre arrivée à Lha-Ssa, tout nous semblait incroyable. Nous nous demandions s'il était bien vrai que nous, Missionnaires, nous Français, nous fussions réellement dans les Etats du Talé-Lama, dans la capitale du Thibet, couchés dans le palais même du Régent ! Tous ces événements passés et présents, se heurtèrent dans notre tête. L'avenir surtout nous apparaissait enveloppé de noirs et épais nuages. Comment tout cela va-t-il finir ? Nous dira-t-on : Vous êtes libres ; allez où il vous plaira ? Nous laissera-t-on croupir dans cette prison ? ou bien va-t-on nous y étrangler ? Ces réflexions étaient bien faites pour froisser le cœur, et donner un peu de migraine. Mais que la confiance en Dieu est une bonne chose au milieu des épreuves ! Comme on est heureux de pouvoir s'appuyer sur la Providence, alors qu'on se trouve seul, abandonné et privé de tout secours ! O ! nous disions-nous l'un à l'autre, soyons résignés à tout, et comptons sur la protection du bon Dieu. Pas un cheveu ne tombera de notre tête sans sa permission.

Nous nous endormîmes, dans ces pensées, d'un sommeil peu profond et souvent interrompu. Aussitôt que les premières lueurs du jour commencèrent à paraître, la porte de notre cellule s'ouvrit tout doucement, et nous vîmes entrer le gouverneur des Katchi. Il vint s'asseoir à coté de nous, entre nos deux couchettes, et nous demanda, d'un ton bienveillant et affectueux, si nous avions passé une assez bonne nuit. Il nous offrit ensuite une petite corbeille de gâteaux faits dans sa famille, et de fruits secs venus de Ladak. Celte attention nous toucha profondé ment ; ce fut comme si nous venions de faire la rencontre d'un ami sincère et dévoué.

Le gouverneur des Katchi était âgé de trente-deux ans ; sa figure, pleine de noblesse et de majesté, respirait en même temps une bonté et une franchise bien capables d'attirer notre confiance. Son regard, ses paroles, ses manières, tout en lui semblait nous exprimer combien vivement il s'intéressait à nous. Il était venu pour nous mettre au courant de ce qui aurait lieu pendant la journée, à notre sujet. — Dans la matinée, nous dit-il, l'autorité thibétaine se rendra avec vous dans votre demeure. On mettra le scellé sur tous vos effets, puis on les transportera au tribunal, où ils seront examinés, en votre présence, par le Régent et l'ambassadeur chinois. Si vous n'avez pas dans vos malles des cartes de géographie autographes, vous pouvez être tranquilles : on vous laissera en paix. Si au contraire vous en avez, vous feriez bien de me prévenir d'avance, parce que nous pourrions, dans ce cas, trouver quelque moyen d'arranger l'affaire. Je suis très-lié avec le Régent ; (il nous avait été, en effet, facile de le remarquer la veille pendant notre souper) c'est lui-même qui m'a chargé de venir vous faire cette confidence .... Et il ajouta ensuite, en baissant la voix, que toutes ces tracasseries nous étaient suscitées par les Chinois, contre la volonté du gouvernement thibétain. Nous répondîmes au gouverneur des Katchi, que nous n'avions aucune carte de géographie autographe. Puis, nous lui parlâmes en détail de tous les objets qui étaient renfermés dans nos deux malles. — Puisqu'on doit aujourd'hui en faire la visite, tu jugeras par toi-même si nous sommes des gens qu'on peut croire, quand ils avancent quelque chose. — La figure du Musulman s'épanouit. Vos paroles, nous dit-il, me rassurent complètement. Parmi les objets dont vous m'avez parlé, il n'y a rien qui puisse vous compromettre. Les cartes de géographie sont très-redoutées dans ce pays. On en a une peur extrême, surtout depuis l'affaire d'un certain Anglais nommé Moorcroft, qui s'était introduit à Lha-Ssa, où il se faisait passer pour Kachemirien. Après y avoir séjourné pendant douze ans, il est reparti ; mais il a été assassiné sur la route de Ladak. Parmi ses effets, on a trouvé une nombreuse collection de cartes de géographie et de dessins qu'il avait composés pendant son séjour à Lha-Ssa. Cet événement a rendu les autorités chinoises très-soupçonneuses à ce sujet. Puisque vous autres vous ne faites pas de cartes de géographie, c'est bien. Je vais rapporter au Régent ce que vous m'avez dit.

Nous profitâmes du départ du gouverneur des Katchi, pour nous lever, car nous étions restés couchés, sans façon, pendant sa longue visite. Après avoir fait notre prière du matin, et avoir, de notre mieux, préparé nos cœurs à la patience et à la résignation, nous dégustâmes le déjeuner que le Régent venait de nous faire servir. C'était un plat de petits pains farcis de cassonade et de viande hachée, puis un pot de thé richement beurré. Nous fîmes honneur, plus volontiers, aux gâteaux et aux fruits secs que nous avait apportés le gouverneur des Katchi.

Trois Lamas-huissiers ne tardèrent pas à venir nous signifier l'ordre du jour, portant qu'on allait procéder à la visite de notre bagage. Nous nous inclinâmes respectueusement devant les ordres de l'autorité thibétaine, et nous nous dirigeâmes vers notre domicile ; accompagnés d'une nombreuse escorte. Depuis le palais du Régent jusqu'à notre habitation, nous remarquâmes sur notre passage une grande agitation. On balayait les rues, on enlevait les immondices avec empressement, et on tapissait le devant des maisons avec de grandes bandes de pou-lou, jaune et rouge. Nous nous demandions ce que signifiait tout cela, pour qui toutes ces démonstrations d'honneur et de respect ;... lorsque nous entendîmes retentir derrière nous de vives acclamations. Nous tournâmes la tête, et nous reconnûmes le Régent. Il s'avançait, monté sur un magnifique cheval blanc, et entouré de nombreux cavaliers. Nous arrivâmes presque en même temps que lui à notre logis. Nous ouvrîmes le cadenas qui en fermait la porte, et nous priâmes le Régent de vouloir bien nous faire l'honneur d'entrer dans les appartements des Missionnaires français.

Samdadchiemba, que nous n'avions pas revu depuis l'audience de l'ambassadeur chinois, se trouvait aussi au rendez-vous. Il était complètement stupéfait ; car il ne comprenait rien du tout à ces opérations. Les domestiques du Régent, avec lesquels il avait passé la nuit, n'avaient pu le mettre au courant des affaires. Nous lui dîmes un mot pour le rassurer, et lui donner à entendre qu'on n'allait pas tout de suite nous martyriser.

Le Régent s'assit, au milieu de notre chambre, sur un siège doré, qu'on avait eu soin de prendre au palais ; puis il nous demanda si ce qu'il voyait dans notre demeure était tout notre avoir. — Oui, voilà tout ce que nous possédons, ni plus, ni moins. Voilà toutes nos ressources pour nous emparer du Thibet. — Il y a de la malice dans vos paroles, dit le Régent. Je n'ai jamais pensé que vous fussiez des gens si redoutables ... Qu'est-ce que c'est que cet objet ? ajouta-t-il, en nous montrant un crucifix que nous avions placé au mur. — Ah ! si tu connaissais bien cet objet, tu ne dirais pas que nous sommes peu redoutables. C'est avec cela que nous voulons nous rendre maîtres de la Chine, de la Tartarie et du Thibet. — Le Régent se mit à rire ; car il ne vit qu'une plaisanterie dans nos paroles, pourtant si vraies et si sérieuses.

Un scribe s'accroupit aux pieds du Régent, et fit l'inventaire de nos malles, de nos guenilles et de notre batterie de cuisine. On apporta une lampe allumée ; le Régent tira d'une petite bourse, suspendue à son cou, un sceau en or, qu'on apposa sur tout notre bagage. Rien ne fut épargné ; nos vieilles bottes, les clous même de notre tente de voyage, tout fut barbouillé de cire rousse, et marqué solennellement au cachet du Talé-Lama.

Quand cette longue cérémonie fut terminée, le Régent nous avertit qu'il fallait se rendre au tribunal. On alla donc aussitôt chercher des portefaix, ce qui demanda fort peu de temps. Un Lama de la police n'eut qu'à se présenter dans la rue, et sommer, au nom de la loi, les passants, hommes, femmes ou enfants, d'entrer immédiatement dans la maison pour prendre part à un labeur gouvernemental. A Lha-Ssa, le système des corvées est dans un état prospère et florissant. Les Thibétains s'y prêtent gaiement, et de la meilleure grâce du monde.

Lorsque la gent corvéable fut arrivée en nombre suffisant, on lui distribua toutes nos possessions ; on fit dans nos appartements un vide complet, et on se mit ensuite pompeusement en route pour le tribunal. Un cavalier thibétain, le sabre au poing et un fusil en bandoulière, ouvrait la marche ; venait ensuite la troupe des portefaix, s'avançant entre deux lignes de Lamas-satellites, le Régent, monté sur son cheval blanc, et entouré de quelques cavaliers d'honneur, suivait nos bagages ; enfin, derrière le Régent, marchaient les deux pauvres Missionnaires français, auxquels une grande multitude de curieux formait un cortège peu agréable. Notre allure n'était pas fière. Conduits comme des malfaiteurs, ou du moins comme des gens suspects, nous n'avions qu'à baisser les yeux, et qu'à traverser modestement la foule nombreuse qui se précipitait sur notre passage. Une pareille position était, sans doute, bien pénible et bien humiliante ; mais lu pensée de notre divin Sauveur traîné au prétoire à travers les rues de Jérusalem, était bien capable d'adoucir l'amertume dont nous étions abreuvés. Nous le priâmes de sanctifier nos humiliations par les siennes, et de les accepter en souvenir de sa douloureuse passion.

Quand nous arrivâmes au tribunal, l'ambassadeur chinois, entouré de son état-major, était déjà à son poste. Le Régent lui dit : — Tu veux examiner les effets de ces étrangers ; les voici, examine. Ces hommes ne sont ni si riches, ni si puissants que tu le prétends. .... Il y avait du dépit dans les paroles du Régent ; et, au fond, il devait être un peu confus du rôle de gendarme qu'il venait de jouer. Ki-Chan nous demanda si nous n'avions que deux malles. — Deux seulement, on a tout apporté ici ; dans notre maison, il ne reste plus un chiffon, plus un morceau de papier. — Qu'avez-vous dans ces deux malles ? — Tiens, voilà les clefs ; ouvre-les, vide-les, examine à ton aise. — Ki-Chan rougit, et fit un mouvement en arrière. Sa délicatesse de Chinois parut s'indigner. — Est-ce que ces malles m'appartiennent, nous dit-il avec émotion ?... Est-ce que j'ai le droit de les ouvrir ? Si ensuite il vous manquait quelque chose, que diriez-vous ? — Ne crains rien ; notre religion nous défend de juger témérairement le prochain. — Ouvrez vous-mêmes vos malles ... Je veux savoir ce qu'il y a ; c'est mon devoir. Mais vous seuls avez le droit de toucher à ce qui vous appartient.

Nous fîmes sauter le sceau du Talé-Lama, le cadenas fut enlevé ; et ces deux malles, que tout le monde perçait des yeux depuis longtemps, furent enfin ouvertes à tous les regards. Nous retirâmes tous les objets les uns après les autres, et nous les étalâmes sur une grande table. D'abord, parurent quelques volumes français et latins, puis des livres chinois et tartares, des linges d'église, des ornements, des vases sacrés, des chapelets, des croix, des médailles, et une magnifique collection de lithographies. Tout le monde était en contemplation devant ce petit musée européen. On ouvrait de grands yeux, on se poussait du coude, on faisait claquer les langues en signe d'admiration. Jamais personne n'avait rien vu de si beau, de si riche, de si merveilleux. Tout ce qui brillait blanc, était de l'argent ; tout ce qui brillait jaune, était de l'or. Toutes les physionomies s'épanouirent, et on parut oublier complètement que nous étions des gens suspects et dangereux. Les Thibétains nous tiraient la langue, en se grattant l'oreille, et les Chinois nous faisaient les courbettes les plus sentimentales. Notre sac de médailles principalement faisait tournoyer les yeux dans toutes les têtes. On avait l'air d'espérer, qu'avant de quitter le prétoire, nous ferions au public une large distribution de ces brillantes pièces d'or.

Le Régent et Ki-Chan, dont les âmes étaient plus élevées que celles du vulgaire, et qui certainement ne convoitaient pas notre trésor, n'en avaient pas moins oublié leur rôle de juges. La vue de nos belles images coloriées les mettait tout hors d'eux-mêmes. Le Régent tenait les mains jointes, et regardait fixement et la bouche entr'ouverte, pendant que Ki-Chan pérorait, faisait le savant, et démontrait à l'auditoire comme quoi les Français étaient les artistes les plus distingués qu'il y eût au monde. Autrefois, disait-il, il avait connu à Péking un Missionnaire français qui tirait des portraits dont la ressemblance faisait peur. Il tenait son papier caché dans la manche de sa robe, saisissait les traits comme à la dérobée, et dans l'espace d'une pipe de tabac tout était terminé. — Ki-Chan nous demanda si nous n'avions pas des montres, des longues-vues, des lanternes magiques, etc., etc... Nous ouvrîmes alors une petite boîte que personne n'avait encore remarquée, et qui contenait un microscope. Nous en ajustâmes les diverses parties, et chacun n'eut plus d'yeux que pour cette singulière machine en or pur, et qui, sans contredit, allait opérer des choses étonnantes. Ki-Chan était le seul qui comprît ce que c'était qu'un microscope. Il en donna l'explication au public, avec beaucoup de prétention et de vanité. Puis il nous pria de placer quelque animalcule à l'objectif ... Nous regardâmes Son Excellence du coin de l'œil, puis nous démontâmes le microscope pièce à pièce, et nous le casames dans sa boite. — Nous pensions, dîmes-nous à Ki-Chan, sur un ton tout-à-fait parlementaire, nous pensions être venus ici pour subir un jugement, et non pas pour jouer la comédie. — Quel jugement a-t-on à faire ? dit-il, en se redressant vivement ? Nous avons voulu visiter vos effets, savoir au juste qui vous êtes, et voilà tout. — Et les cartes de géographie, tu n'en parles pas ? — Oui, oui ; c'est le point important ; où sont vos cartes de géographie ? — Les voilà ; et nous déployâmes les trois cartes que nous avions, savoir : ne mappe-monde, une terre-plate d'après la projection de Mercator, et un Empire chinois. L'apparition de ces cartes fut pour le Régent comme un coup de foudre. Le pauvre homme changea de couleur trois ou quatre fois dans l'espace d'une minute, comme si nous eussions déployé notre arrêt de mort. — Nous sommes heureux, dîmes-nous à Ki-Chan, de te rencontrer dans ce pays. Si, par malheur, tu n'étais pas ici, il nous serait impossible de convaincre les autorités thibétaines que nous n'avons pas nous-mêmes tracé ces cartes. Mais pour un homme instruit comme toi, pour un homme si bien au courant des choses de l'Europe, il est facile de voir que ces cartes ne sont pas notre ouvrage. — Ki-Chan parut extrêmement flatté du compliment. — C'est évident, dit-il ; au premier coup d'oeil, on voit que ces cartes sont imprimées. Tiens, regarde, dit-il au Régent ; ces cartes n'ont pas été faites par ces hommes ; elles ont été imprimées dans le royaume de France. Toi, tu ne sais pas distinguer cela ; mais moi, je suis accoutumé depuis longtemps aux objets venus du ciel d'occident. — Ces paroles produisirent sur le Régent un effet magique ; sa figure se dilata ; il nous regarda avec des yeux où brillait le contentement, et il nous fit gracieusement un signe de tête, comme pour nous dire : C'est bien, vous êtes de braves gens.

Il était impossible de passer outre, sans faire un peu de géographie. Nous nous prêtâmes charitablement aux désirs que nous manifestèrent le Régent et l'ambassadeur chinois. Nous leur indiquâmes du doigt, sur la terre-plate de Mercator, la Chine, la Tartarie, le Thibet et toutes les autres contrées du globe. Le Régent fut anéanti en voyant combien nous étions éloignés de notre patrie, et quelle longue route nous avions été obligés de faire, sur mer et sur terre, pour venir lui faire une visite dans la capitale du Thibet. Il nous regardait avec stupéfaction ; puis il levait le pouce de la main droite, en nous disant : — Vous êtes des hommes comme cela .... Ce qui voulait dire, dans la langue figurée des Thibétains : Vous êtes des hommes au superlatif. Après avoir reconnu les points principaux du Thibet, le Régent nous demanda où était Calcutta. — Voilà, lui dîmes-nous, en lui indiquant un tout petit rond sur les bords de la mer. — Et Lha-Ssa ? où est donc Lha-Ssa ? — Le voici... Les yeux et le doigt du Régent se promenèrent un instant de Lha-Ssa à Calcutta, et de Calcutta à Lha-Ssa. — Les Pélins de Calcutta sont bien près de nos frontières, dit-il en faisant la grimace et en branlant la tète... Peu importe, ajouta-t-il ensuite, voici les monts Himalaya !

Le cours de géographie étant terminé, les cartes furent repliées et mises dans leurs étuis respectifs, et on passa aux objets de religion. Ki-Chan en savait assez long là-dessus. Lorsqu'il était vice-roi de la province du Pé-Tche-Ly, il avait suffisamment persécuté les chrétiens, pour avoir eu de nombreuses occasions de se familiariser avec tout ce qui a rapport au culte catholique ; aussi, ne manqua-t-il pas de faire le connaisseur. Il expliqua les images, les vases sacrés, les ornements ; il sut même dire que, dans la boite aux saintes huiles, il y avait un remède fameux pour les moribonds. Pendant toutes ces explications,le Régent était préoccupé et distrait ; ses yeux se tournaient incessamment vers un grand fer à hosties. Ces longues pinces terminées par deux larges lèvres, paraissaient agir fortement sur son imagination ; il nous interrogeait des yeux,et semblait nous demander si cet affreux instrument n'était pas quelque chose comme une machine infernale. Il ne fut rassuré qu'après avoir vu quelques hosties que nous tenions renfermées dans une boîte. Alors, seulement, il comprit l'usage de cette étrange machine.

Le bonhomme de Régent était tout rayonnant de joie et tout triomphant, de voir que, parmi nos effets, on n'avait rien trouvé qui pût nous compromettre. — Hé bien, dit-il à l'ambassadeur chinois, avec un ton plein de malice, que penses-tu de ces hommes ? que faut-il en faire ? — Ces hommes sont Français, ils sont ministres de la religion du Seigneur du ciel, ce sont de braves gens ; il faut les laisser en paix ... Ces paroles flatteuses furent accueillies dans la salle par un léger murmure d'approbation, et les deux Missionnaires répondirent au fond du cœur : Deo gratias ! La gent corvéable s'empara de notre bagage, et nous retournâmes à notre logis avec une démarche sans doute plus alerte et plus dégagée que lorsque nous en étions partis. La nouvelle de notre réhabilitation s'était promptement répandue dans la ville, et le peuple Tbibétain accourait de toutes parts pour nous faire fête. On nous saluait avec empressement, et le nom Français était dans toutes les bouches. Dès ce moment, les Azaras blancs furent complètement oubliés.

Aussitôt que nous eûmes regarni nos appartements, nous distribuâmes quelques tchang-ka, aux porteurs de nos effets, afin qu'ils pussent boire à notre santé un pot de petite bière thibétaine, et apprécier la magnanimité des Français qui ne font pas travailler le peuple gratis.

Tout le monde étant parti, nous rentrâmes dans notre solitude accoutumée, et la solitude amenant la réflexion, nous nous avisâmes de deux choses très-importantes : la première, que nous n'avions pas encore dîné, et la seconde, que nos deux coursiers n'étaient plus à leur râtelier. Pendant que nous songions aux moyens de faire promptement notre cuisine, et de découvrir ce qu'étaient devenus nos chevaux, nous vîmes apparaître au seuil de notre porte le gouverneur des Katchi qui nous tira de ce double embarras. Cet excellent homme ayant prévu que notre séance à la cour d'assises ne nous avait pas permis de faire bouillir notre marmite, arrivait suivi de deux domestiques portant une corbeille remplie de provisions. C'était un festin d'ovation qu'il nous avait préparé. — Et nos chevaux, pourrais-tu nous en donner des nouvelles ? nous ne les voyons plus dans la cour. — J'allais vous en parler ; ils sont depuis hier soir dans les écuries du Régent. Pendant votre absence, ils n'ont enduré ni la faim ni la soif. J'ai ouï dire que vous étiez dans l'intention de les vendre ;.... la chose est-elle vraie ? — O oui, c'est vrai, ces animaux nous ruinent ; mais ils sont si maigres ! qui voudrait les acheter à cette heure ? — Le Régent désire les acheter ; le Régent ? — Oui, lui-même ; ne riez pas, ce n'est pas une plaisanterie ... Combien en voulez-vous ? — Oh! ce qu'on voudra ! — Hé bien, vos chevaux sont achetés. Et à ces mots, le Kachemirien déploya un petit paquet qu'il portait sous son bras, et posa sur le plancher deux lingots d'argent du poids de dix onces chaque. — Voilà, dit-il, le prix de vos deux chevaux. — Nous pensâmes que nos animaux, maigres et éreintés comme ils étaient, ne valaient pas cela, et nous le dîmes consciencieusement au gouverneur des Katchi ; mais il fut impossible de rien changer à cette affaire, qui avait été déjà conclue et arrêtée d'avance. Le Régent prétendait que nos chevaux, quoique maigres, étaient d'excellente race, puisqu'ils n'avaient pas succombé aux fatigues de notre long voyage. De plus, ils avaient à ses yeux une valeur exceptionnelle, parce qu'ils avaient parcouru de nombreuses contrées ; et surtout parce qu'ils avaient brouté les pâturages de Kounboum, patrie de Tsong-Kaba.

Vingt onces d'argent de plus dans notre maigre bourse, c'était une bonne fortune ; nous avions de quoi faire les généreux. Aussi, sans désemparer, nous prîmes un de ces lingots, et nous le plaçâmes sur les genoux de Samdadchiemba. — Voilà pour toi, lui dîmes-nous ; tu en auras pour t'endimancher des pieds à la tête. Samdadchiemba remercia froidement et maussadement ; puis les muscles de sa figure se détendirent, ses narines se gonflèrent, et sa large bouche se mit à sourire. Enfin il ne lui fut plus possible de comprimer sa joie ; il se leva, et fit deux ou trois fois sauter en l'air son lingot, en s'écriant : — Voilà un fameux jour !... Au fait, Samdadchiemba avait raison ; cette journée, si tristement commencée, avait été bonne au delà de ce que nous pouvions espérer. Nous avions maintenant à Lha-Ssa, une position honorable, et il allait enfin nous être permis de travailler librement à la propagation de l'Évangile.

La journée du lendemain fut encore plus heureuse que la précédente, et vint en quelque sorte mettre le comble à notre prospérité. Dans la matinée, nous nous rendîmes, accompagnés du gouverneur kachemirien, cher le Régent, auquel nous désirions exprimer notre gratitude pour les témoignages d'intérêt qu'il nous avait donnés. Nous fumes accueillis avec bienveillance et cordialité. Le Régent nous dit, comme en confidence, que les Chinois étaient jaloux de nous voir à Lha-Ssa, mais que nous pouvions compter sur sa protection, et séjourner librement dans le pays, sans que personne eût le droit de s'immiscer dans nos affaires. — Vous êtes très-mal logés, ajouta-t-il, votre chambre m'a paru sale, étroite et incommode ; je prétends que des étrangers comme vous, des hommes venus de si loin, se trouvent bien à Lha-Ssa. Est-ce que dans votre pays de France, on ne traite pas bien les étrangers ? — On les traite à merveille. Oh! si un jour tu pouvais y aller, tu verrais comme notre Empereur te recevrait ! — Les étrangers, ce sont des hôtes ; il vous faut donc abandonner la demeure que vous vous êtes choisie. J'ai donné ordre de vous préparer une demeure convenable dans une de mes maisons ... Nous acceptâmes avec empressement et reconnaissance une offre si bienveillante, être logés commodé ment et gratis n'était pas chose à dédaigner dans notre position ; mais nous appréciâmes, surtout, l'avantage de pouvoir fixer notre résidence dans une maison même du Régent. Une faveur si signalée, une protection si éclatante de l'autorité thibétaine, ne pouvait manquer de nous donner, auprès des habitants de Lha-Ssa, une grande influence morale, et de faciliter notre mission apostolique.

En sortant du palais, nous allâmes, sans perdre de temps, visiter la maison qui nous avait été assignée ; c'était superbe, c'était ravissant! Le soir même nous opérâmes notre déménagement, et nous primes possession de notre nouvelle demeure.

Notre premier soin fut d'ériger dans notre maison une petite chapelle. Nous choisîmes l'appartement le plus vaste et le plus beau ; nous le tapissâmes aussi proprement qu'il nous fut possible, et ensuite nous l'ornâmes de saintes images. O ! comme notre âme fut inondée de joie, quand il nous fut enfin permis de prier publiquement au pied de la croix, au sein même de la capitale du bouddhisme, qui, peut-être, n'avait jamais encore vu briller à ses yeux le signe de notre rédemption ! Quelle consolation pour nous, de pouvoir enfin faire retentir des paroles de vie aux oreilles de ces pauvres populations, assises depuis tant de siècles aux ombres de la mort ! Cette petite chapelle était à la vérité bien pauvre, mais pour nous elle était ce centuple que Dieu a promis à ceux qui renoncent à tout pour son service. Notre cœur était si plein, que nous crûmes n'avoir pas acheté trop cher le bonheur que nous goûtions, par deux années de souffrances et de tribulations à travers le désert.

Tout le monde, à Lha-Ssa, voulut visiter la chapelle des Lamas français ; plusieurs, après s'être contentés de nous demander quelques éclaircissements sur la signification des images qu'ils voyaient, s'en retournaient en remettant à une autre époque de s'instruire de la sainte doctrine de Jéhovah ; mais plusieurs aussi se sentaient intérieurement frappés, et paraissaient attacher une grande importance à l'étude des vérités que nous étions venus leur annoncer. Tous les jours ils se rendaient auprès de nous avec assiduité ; ils lisaient avec application le résumé de la doctrine chrétienne, que nous avions composé à la lamaserie de Kounboum, et nous priaient de leur enseigner les véritables prières.

Les Thibétains n'étaient pas les seuls à montrer du zèle pour l'étude de notre sainte religion. Parmi les Chinois, les secrétaires de l'ambassadeur Ki-Chan venaient souvent nous visiter, pour s'entretenir de la grande doctrine de l'occident ; l'un d'entre eux, à qui nous avions prêté plusieurs ouvrages chrétiens écrits en tartare-mantchou, s'était convaincu de la vérité du christianisme et de la nécessité de l'embrasser, mais il n'avait pas le courage de faire publiquement profession de la foi, tant qu'il serait attaché à l'ambassade ; il voulait attendre le moment où il serait libre de rentrer dans son pays. Dieu veuille que ses dispositions ne se soient pas évanouies!

Un médecin, originaire de la province du Yun-Nan, montra plus de générosité. Ce jeune homme, depuis son arrivée à Lha-Ssa, menait une vie si étrange, que tout le monde le nommait l'Ermite chinois. Il ne sortait jamais, que pour aller voir ses malades, et ordinairement il ne se rendait que chez les pauvres. Les riches avaient beau le solliciter, il dédaignait de répondre à leurs invitations, à moins qu'il n'y fût forcé par la nécessité d'obtenir quelque secours ; car il ne recevait jamais rien des pauvres au service desquels il s'était voué. Le temps qui n'était pas absorbé par la visite des malades, il le consacrait à l'étude ; il passait même la majeure partie de la nuit sur ses livres. Il dormait peu, et ne prenait par jour qu'un seul repas de farine d'orge, sans qu'il lui arrivât jamais d'user de viande. Il n'y avait, au reste, qu'à le voir, pour se convaincre qu'il menait une vie rude et pénible : sa figure était d'une pâleur et d'une maigreur extrêmes ; et quoiqu'il fût âgé tout au plus d'une trentaine d'années, il avait les cheveux presque entièrement blancs.

Un jour, il vint nous voir pendant que nous récitions le bréviaire dans notre petite chapelle ; il s'arrêta à quelques pas de la porte, et attendit gravement et en silence. Une grande image coloriée, représentant le crucifiement, avait sans doute fixé son attention ; car aussitôt que nous eûmes terminé nos prières, il nous demanda brusquement et sans s'arrêter à nous faire les politesses d'usage, de lui expliquer ce que signifiait cette image. Quand nous eûmes satisfait à sa demande, il croisa les bras sur sa poitrine, et sans dire un seul mot, il demeura immobile et les yeux fixés sur l'image du crucifiement ; il garda cette position pendant près d'une demi-heure ; ses yeux enfin se mouillèrent de larmes ; il étendit ses bras vers le Christ, puis tomba à genoux, frappa trois fois la terre de son front, et se releva en s'écriant : — Voilà le seul Bouddha que les hommes doivent adorer ! — Ensuite il se tourna vers nous, et après nous avoir fait une profonde inclination, il ajouta : — Vous êtes mes maîtres, prenez-moi pour votre disciple.

Tout ce que venait de faire cet homme, nous frappa étrangement ; nous ne pûmes nous empêcher de croire qu'un puissant mouvement de la grâce venait d'ébranler son cœur. Nous lui exposâmes brièvement les principaux points de la doctrine chrétienne ; et à tout ce que nous lui disions, il se contentait de répondre, avec une expression de foi vraiment étonnante : Je crois ! Nous lui présentâmes un petit crucifix en cuivre doré, et nous lui demandâmes s'il voudrait l'accepter. Pour toute réponse, il nous fit avec empressement une profonde inclination ; aussitôt qu'il eut le crucifix entre ses mains, il nous pria de lui donner un cordon, et immédiatement il le suspendit à son cou ; il voulut ensuite savoir quelle prière il pourrait réciter devant la croix. — Nous te prêterons, lui dîmes-nous, quelques livres chinois, où tu trouveras des explications de la doctrine et de nombreux formulaires de prières. — Mes maîtres, c'est bien ;... mais je voudrais avoir une prière courte, facile, que je puisse apprendre à l'instant, et répéter souvent et partout. — Nous lui apprîmes à dire : Jésus, sauveur du monde, ayez pitié de moi. De peur d'oublier ces paroles, il les écrivit sur un morceau de papier, qu'il plaça dans une petite bourse suspendue à sa ceinture ; il nous quitta en nous assurant que le souvenir de cette journée ne s'effacerait jamais de sa mémoire.

Ce jeune médecin mit beaucoup d'ardeur à s'instruire des vérités de la religion chrétienne ; mais ce qu'il y eut en lui de remarquable, c'est qu'il ne chercha nullement à cacher la foi qu'il avait dans le cœur. Quand il venait nous visiter, ou quand nous le rencontrions dans les rues, il avait toujours son crucifix qui brillait sur sa poitrine, et il ne manquait jamais de nous aborder en disant : Jésus, sauveur du monde, ayez pitié de moi. C'était la formule qu'il avait adoptée pour nous saluer.

Pendant que nous faisions quelques efforts pour répandre le grain évangélique parmi la population de Lha-Ssa, nous ne négligeâmes pas de faire pénétrer cette divine semence jusque dans le palais du Régent ; et ce ne fut pas sans l'espérance d'y recueillir un jour une précieuse moisson. Depuis l'espèce de jugement qu'on nous avait fait subir, nos relations avec le Régent étaient devenues fréquentes, et en quelque sorte pleines d'intimité. Presque tous les soirs, quand il avait terminé ses travaux de haute administration, il nous faisait inviter à venir partager avec lui son repas thibétain, auquel il avait soin de faire ajouter, à notre intention, quelques mets préparés à la chinoise. Nos entretiens se prolongeaient ordinairement bien avant dans la nuit.

Le Régent était un homme d'une capacité remarquable ; issu d'une humble extraction, il s'était élevé graduellement et par son propre mérite jusqu'à la dignité de premier Kalon. Depuis trois ans seulement, il était parvenu à cette charge éminente ; jusque-là il avait toujours rempli des fonctions pénibles et laborieuses ; il avait souvent parcouru, dans tous les sens, les immenses contrées du Thibet, soit pour faire la guerre ou négocier avec les Etats voisins, soit pour surveiller la conduite des Houtouktou placés au gouvernement des diverses provinces. Une vie si active, si agitée, et en quelque sorte incompatible avec l'étude, ne l'avait pas empêché d'acquérir une connaissance approfondie des livres lamaïques. Tout le monde s'accordait à dire que la science des Lamas les plus renommés, était inférieure à celle du Régent. On admirait surtout l'aisance avec laquelle il expédiait les affaires. Un jour, nous nous trouvions chez lui, quand on lui apporta un grand nombre de rouleaux de papier ; c'étaient les dépêches des provinces ; une espèce de secrétaire les déroulait les unes après les autres, et les lui présentait à lire, en tenant un genou en terre. Le Régent les parcourait rapidement des yeux, sans pourtant interrompre la conversation qu'il avait engagée avec nous. Au fur et à mesure qu'il avait pris connaissance d'une dépêche, il saisissait son style de bambou, et écrivait ses ordres au bas du rouleau ; il expédia ainsi toutes ses affaires avec promptitude, et comme en se jouant. Nous ne sommes nullement compétents pour nous faire juges du mérite littéraire qu'on attribuait au premier Kalon ; il nous est seulement permis de dire que nous n'avons jamais vu d'écriture thibétaine aussi belle que la sienne.

Le Régent aimait beaucoup à s'occuper de questions religieuses, et le plus souvent elles faisaient la principale matière de nos entretiens. Au commencement, il nous dit ces paroles remarquables : — Tous vos longs voyages, vous les avez entrepris uniquement dans un but religieux ; vous avez raison, car la religion est l'affaire importante des hommes ; je vois que les Français et les Thibétains pensent de même à ce sujet. Nous ne ressemblons nullement aux Chinois qui comptent pour rien les affaires de l'âme. Cependant, votre religion n'est pas la même que la nôtre ;... il importe de savoir quelle est la véritable. Nous les examinerons donc toutes les deux attentivement et avec sincérité ; si la vôtre est la bonne, nous l'adopterons ; comment pourrions-nous nous y refuser ? Si, au contraire, c'est la nôtre, je crois que vous serez assez raisonnables pour la suivre. Ces dispositions nous parurent excellentes ; nous ne pouvions, pour le moment, en désirer de meilleures.

Nous commençâmes par le christianisme. Le Régent, toujours aimable et poli dans les rapports qu'il avait avec nous, prétendit que, puisque nous étions ses hôtes, nos croyances devaient avoir l'honneur de la priorité. Nous passâmes successivement en revue les vérités dogmatiques et morales. A notre grand étonnement, le Régent ne paraissait surpris de rien. — Votre religion, nous répétait-il sans cesse, est conforme à la nôtre ; les vérités sont les mêmes, nous ne différons que dans les explications. Parmi tout ce que vous avez vu et entendu dans la Tartarie et dans le Thibet, vous avez dû, sans doute, trouver beaucoup à redire ; mais il ne faut pas oublier que les erreurs et les superstitions nombreuses que vous avez remarquées, ont été introduites par les Lamas ignorants, et qu'elles sont rejetées par les Bouddhistes instruits. — Il n'admettait entre lui et nous que deux points de dissidence, l'origine du monde et la transmigration des âmes. Les croyances du Régent, bien qu'elles parussent quelquefois se rapprocher de la doctrine catholique, finissaient néanmoins par aboutir à un vaste panthéisme ; mais il prétendait que nous arrivions aussi aux mêmes conséquences, et il se faisait fort de nous en convaincre.

La langue thibétaine, essentiellement religieuse et mystique, exprime avec beaucoup de clarté et de précision toutes les idées qui touchent à l'âme humaine et à la Divinité. Malheureusement, nous n'avions pas un usage suffisant de cette langue, et nous étions forcés, dans nos entretiens avec le Régent, d'avoir recours au gouverneur kachemirien pour nous servir d'interprète ; mais comme il n'était pas lui-même très-habile à rendre en chinois des idées métaphysiques, il nous était très-souvent difficile de bien nous entendre. Un jour, le Régent nous dit : — La vérité est claire par elle-même ; mais si on l'enveloppe de mots obscurs, on ne l'aperçoit pas. Tant que nous serons obligés d'avoir le chinois pour intermédiaire, il nous sera impossible de nous comprendre. Nous ne discuterons avec fruit, qu'autant que vous parlerez clairement le thibétain. — Personne plus que nous n'était persuadé de la justesse de cette observation. Nous répondîmes au Régent que l'étude de la langue thibétaine était l'objet de notre sollicitude, et que nous y travaillions tous les jours avec ardeur. — Si vous voulez, nous dit-il, je vous faciliterai les moyens de l'apprendre ... Au même instant, il appela un domestique, et lui dit quelques mots que nous ne comprîmes pas. Un tout jeune homme, élégamment vêtu, parut aussitôt, et nous salua avec beaucoup de grâce. — Voilà mon neveu, nous dit le Régent ; je vous le donne pour élève et pour maître ; il passera toute la journée avec vous, et vous aurez ainsi occasion de vous exercer dans la langue thibétaine ; en retour vous lui donnerez quelques leçons de chinois et de mantchou. Nous acceptâmes cette proposition avec reconnaissance, et nous pûnes, en effet, par ce moyen, faire des progrès rapides dans la langue du pays.

Le Régent aimait beaucoup à s'entretenir de la France. Durant nos longues visites, il nous adressait une foule de questions sur les mœurs, les habitudes et les productions de notre pays. Tout ce que nous lui racontions, des bateaux à vapeur, des chemins de fer, des aérostats, de l'éclairage au gaz, des télégraphes, du daguerréotype, et de tous nos produits industriels, le jetait comme hors de lui, et lui donnait une haute idée de la grandeur et de la puissance de la France.

Un jour que nous lui parlions des observatoires et des instruments astronomiques, il nous demanda s'il ne lui serait pas permis d'examiner de près cette machine étrange et curieuse que nous tenions dans une boite. Il voulait parler du microscope. Comme nous étions de meilleure humeur, et infiniment plus aimables qu'au moment où l'on faisait la visite de nos effets, nous nous empressâmes de satisfaire la curiosité du Régent. Un de nous courut à notre résidence, et revint à l'instant avec le merveilleux instrument. Tout en l'ajustant, nous essayâmes de donner, comme nous pûmes, quelques notions d'optique à notre auditoire ; mais nous étant aperçus que la théorie excitait fort peu d'enthousiasme, nous en vînmes tout de suite à l'expérience. Nous demandâmes si dans la société quelqu'un serait assez bon pour nous procurer un pou. La chose était plus facile à trouver qu'un papillon. Un noble Lama, secrétaire de son excellence le premier Kalon, n'eut qu'à porter sa main à son aisselle par-dessous sa robe de soie, et il nous offrit un pou extrêmement bien membré. Nous le saisîmes immédiatement aux flancs avec la pointe de nos brucelles ; mais le Lama se mit aussitôt à faire de l'opposition ; il voulut empêcher l'expérience, sous pré texte que nous allions procurer la mort d'un être vivant. — Sois sans crainte, lui dîmes-nous ; ton pou n'est pris que par l'épiderme ; d'ailleurs, il parait assez vigoureux pour se tirer victorieusement de ce mauvais pas. — Le Régent, qui, comme nous l'avons dit, avait un symbolisme plus épuré que celui du vulgaire, dit au Lama de garder le silence et de nous laisser faire. Nous continuâmes donc l'expérience, et nous fixâmes à l'objectif cette pauvre petite bête, qui se dépitait de toutes ses forces, à l'extrémité des brucelles. Nous invitâmes ensuite le Régent à appliquer l'oeil droit, en clignant le gauche, au verre qui se trouvait au haut de la machine. — Tsong-Kaba ! s'écria le Régent, ce pou est gros comme un rat ... Après l'avoir considéré un instant, il leva la tête et cacha sa figure dans ses deux mains, en disant que c'était horrible à voir. Il voulut dissuader les autres de regarder, mais son influence échoua complètement. Tout le monde, à tour de rôle, alla se pencher sur le microscope, et se releva en poussant des cris d'horreur. Le Lama-secrétaire, s'étant avisé que son petit animal ne remuait plus guère, réclama en sa faveur. Nous enlevâmes les brucelles, et nous fîmes tomber le pou dans la main de son propriétaire. Mais hélas! la pauvre victime était sans mouvement. Le Régent dit en riant à son secrétaire : — Je crois que ton pou est indisposé ;... va, tâche de lui faire prendre une médecine ; autrement, il n'en reviendra pas.

Personne ne voulant plus voir des êtres vivants, nous continuâmes la séance, en faisant passer sous les yeux des spectateurs une petite collection de tableaux microscopiques. Tout le monde était dans le ravissement, et on ne parlait qu'avec admiration de la prodigieuse capacité des Français. Le Régent nous dit : — Vos chemins de fer et vos navires aériens ne m'étonnent plus tant ; des hommes qui peuvent inventer une machine comme celle-ci, sont capables de tout.

Le premier Kalon était tellement engoué des choses de notre patrie, qu'il lui prit fantaisie d'étudier la langue française. Un soir, nous lui apportâmes, selon ses désirs, un A B C français, dont chaque lettre avait la prononciation écrite, au-dessous, avec des caractères thibétains. Il y jeta un coup d'œil ; et comme nous voulions lui donner quelques explications, il nous répondit que cela n'était pas nécessaire, que ce que nous avions écrit était très-clair.

Le lendemain, aussitôt que nous parûmes en sa présence, il nous demanda quel était le nom de notre empereur. — Notre empereur s'appelle Louis-Philippe. — Louis-Philippe! Louis-Philippe !... C'est bien. — Puis il prit son poinçon, et se mit à écrire. Un instant après, il nous présenta un morceau de papier ; où l'on voyait écrit, en caractères très-bien formés : LOUY FILIPE.

Pendant la courte période de notre prospérité à Lha-Ssa, nous eûmes aussi des relations assez familières avec l'ambassadeur chinois Ki-Chan. Il nous fit appeler deux ou trois fois pour parler politique, ou, selon l'expression chinoise, pour dire des paroles oiseuses. Nous fûmes fort surpris de le trouver si au courant des affaires d'Europe. Il nous parla beaucoup des Anglais et de la reine Victoria. — Il paraît, dit-il, que celle femme a une grande capacité, mais son mari, selon moi, joue un rôle fort ridicule : elle ne le laisse se mêler de rien. Elle lui a fait arranger un jardin magnifique rempli d'arbres fruitiers et de fleurs de toute espèce, et c'est là qu'il est toujours enfermé, passant toute sa vie à se promener ... On prétend qu'en Europe, il y a encore d'autres royaumes où les femmes gouvernent. Est-ce vrai ? Est-ce que leurs maris sont également enfermés dans des jardins ? Est-ce que dans le royaume de France vous avez aussi cet usage ? — Non, en France les femmes sont dans les jardins, et les hommes se mêlent des affaires. — Voilà qui est la raison ; agir autrement, c'est du désordre. Ki-Chan nous demanda des nouvelles de Palmerston, s'il était toujours chargé des affaires étrangères... — Et Ilu (1)[2], qu'est-il devenu ? le savez-vous ? — Il a été rappelé ; ta chute a entraîné la sienne. — C'est dommage ; Ilu avait un cœur excellent, mais il ne savait pas prendre une résolution. A-t-il été mis à mort ou exilé ? — Ni l'un ni l'autre, En Europe, on n'y va pas si rondement qu'à Péking. — Oui, c'est vrai ; vos Mandarins sont bien plus heureux que nous. Votre gouvernement vaut mieux que le nôtre : notre Empereur ne peut tout savoir, et cependant c'est lui qui juge tout, sans que personne ose jamais trouver à redire à ses actes. Notre Empereur nous dit : — Voilà qui est blanc .... Nous nous prosternons, et nous répondons : Oui, voilà qui est blanc. — Il nous montre ensuite le même objet, et nous dit : Voilà qui est noir .... Nous nous prosternons de nouveau, et nous répondons : Oui, voilà qui est noir. — Mais enfin si vous disiez qu'un objet ne saurait être à la fois blanc et noir ? — L'Empereur dirait peut-être à celui qui aurait ce courage : Tu as raison ;.... mais en même temps il le ferait étrangler ou décapiter. Oh ! nous n'avons pas comme vous une assemblée de tous les chefs (Tchoung-Teou-Y ; c'est ainsi que Ki-Chan désignait la chambre des députés.) Si votre Empereur voulait agir contrairement à la justice, votre Tchoung-Teou-Y serait là pour arrêter sa volonté.

Ki-Chan nous raconta de quelle manière étrange on avait traité à Péking la grande affaire des Anglais en 1839. L'Empereur convoqua les huit Tchoung-Tang qui composent son conseil intime, et leur parla des événements survenus dans le midi. Il leur dit que des aventuriers des mers occidentales s'étaient montrés rebelles et insoumis, qu'il fallait les prendre et les châtier sévèrement, afin de donner un exemple à tous ceux qui seraient tentés d'imiter leur inconduite ... Après avoir ainsi manifesté son opinion, l'Empereur demanda l'avis de son conseil. Les quatre Tchoung-Tang mantchous se prosternèrent, et dirent : Tchè, tchè, tché, Tchou-Dze-Ti, Fan-Fou ; Oui, oui, oui, voilà l'ordre du maître. Les quatre Tchoung-Tang chinois se prosternèrent à leur tour et dirent : Ché, ché, ché, Hoang-Chang-Ti, Tien-Ngen ; Oui, oui, oui, c'est le bienfait céleste de l'Empereur ... Après cela il n'y eut rien à ajouter, et le conseil fut congédié.

Cette anecdote est très-authentique ; car Ki-Chan est un des huit Tchoung-Tang de l'empire. Il ajouta que, pour son compte, il était persuadé que les Chinois étaient incapables de lutter contre les Européens, à moins de modifier leurs armes et de changer leurs vieilles habitudes, mais qu'il se garderait bien de jamais le dire à l'Empereur, parce que, outre que le conseil serait inutile, il lui en coûterait peut-être la vie.

Nos relations fréquentes avec l'ambassadeur chinois, le Régent et le gouverneur kachemirien, ne contribuaient pas peu à nous attirer la confiance et la considération de la population de Lha-Ssa. En voyant augmenter de jour en jour le nombre de ceux qui venaient nous visiter et s'instruire de notre sainte religion, nous sentions nos espérances grandir, et notre courage se fortifier. Cependant, au milieu de ces consolations, une pensée venait incessamment nous navrer le cœur : nous soupirions de ne pouvoir offrir aux Thibétains le ravissant spectacle des fêtes pompeuses et touchantes du catholicisme. Il nous semblait toujours que la beauté de nos cérémonies eût agi puissamment sur ce peuple, si avide de tout ce qui tient au culte extérieur.

Les Thibétains, nous l'avons déjà dit, sont éminemment religieux ; mais, à part quelques Lamas contemplatifs, qui se retirent au sommet des montagnes, et passent leur vie dans le creux des rochers, ils sont très-peu portés au mysticisme. Au lieu de renfermer leur dévotion au fond de leur cœur, ils aiment, au contraire, à la manifester par des actes extérieurs. Ainsi les pèlerinages, les cérémonies bruyantes dans les lamaseries, les prostrations sur les plates-formes de leurs maisons, sont des pratiques extrêmement de leur goût. Ils ont continuellement à la main le chapelet bouddhique, qu'ils agitent avec bruit ; et ils ne cessent de murmurer des prières, lors même qu'ils vaquent à leurs affaires.

Il existe à Lha-Ssa une coutume bien touchante, et que nous avons été en quelque sorte jaloux de rencontrer parmi des infidèles. Sur le soir, au moment où le jour touche à son déclin, tous les Thibétains cessent de se mêler d'affaires, et se réunissent, hommes, femmes et enfants, conformément à leur sexe et à leur âge, dans les principaux quartiers de la ville et sur les places publiques. Aussitôt que les groupes se sont formés, tout le monde s'accroupit par terre, et on commence à chanter des prières lentement et à demi-voix. Les concerts religieux qui s'élèvent du sein de ces réunions nombreuses produisent dans la ville une harmonie immense, solennelle, et qui agit fortement sur l'âme. La première fois que nous fûmes témoins de ce spectacle, nous ne pûmes nous empocher de faire un douloureux rapprochement entre cette ville païenne, on tout le monde priait en commun, et les cités de l'Europe où l'on rougirait de faire en public le signe de la croix.

La prière que les Thibétains chantent dans les réunions du soir, varie suivant les saisons de l'année : celle au contraire qu'ils récitent sur leur chapelet, est toujours la même, et ne se compose que des six syllabes : Om, mani padmé houm. Cette formule, que les Bouddhistes nomment par abréviation le mani, se trouve non-seulement dans toutes les bouches, mais on la rencontre encore écrite de toutes parts, dans les rues, sur les places publiques, et dans l'intérieur des maisons. Sur toutes les banderolles qu'on voit flotter au-dessus des portes ou au sommet des édifices, il y a toujours un mani imprimé en caractères landza, tartares et thibétains. Certains Bouddhistes riches et zélés, entretiennent à leurs frais des compagnies de Lamas sculpteurs, qui ont pour mission de propager le mani. Ces étranges missionnaires s'en vont un ciseau et un marteau à la main, parcourant les campagnes, les montagnes et les déserts, et gravant la formule sacrée sur les pierres et les rochers qu'ils rencontrent.

Selon l'opinion du célèbre orientaliste Klaproth, Om, mani padmé houm n'est que la transcription thibétaine d'une formule sanscrite apportée de l'Inde dans le Thibet. Vers le milieu du septième siècle de notre ère, le célèbre Hindou Tonmi Sambhodha introduisit l'usage de l'écriture dans le Thibet ; mais comme l'alphabet landza, qu'il avait d'abord adopté, parut au roi Srong-Bdzan-Gombo trop compliqué et trop difficile à apprendre, il l'invita à en rédiger un nouveau plus aisé, et mieux adapté à la langue thibétaine. En conséquence, Tonmi-Sambhodha s'enferma pendant quelque temps, et composa l'écriture thibétaine dont on se sert encore aujourd'hui, et qui n'est qu'une modification des caractères sanscrits. Il initia aussi le roi aux secrets du bouddhisme, et lui transmit la formule sacrée, Om, mani padmé houm, qui se répandit avec rapidité dans toutes les contrées uu Thibet et de la Mongolie.

Cette formule a, dans la langue sanscrite, un sens complet et indubitable, qu'on chercherait vainement dans l'idiome thibétain. Om est, chez les Hindous, le nom mystique de la divinité, par lequel toutes les prières commencent. Il est composé de A, le nom de Vichnou ; de O, celui de Siva ; et de M, celui de Brahma. Cette particule mystique équivaut aussi à l'interjection ô ! et exprime une profonde conviction religieuse ; c'est en quelque sorte une formule d'acte de foi ... Mani signifie joyau, chose précieuse ; padma, le lotus ; padmé est le locatif du même mot .... Enfin, houm est une particule qui exprime le voeu, le désir, et équivaut à notre Amen. Le sens littéral de cette phrase est donc celui-ci :

Om, mani padmé houm !
O ! le joyau dans le lotus, Amen !

Les Bouddhistes du Thibet et de la Mongolie ne se sont pas contentés de ce sens clair et précis. Ils se sont torturé l'imagination pour chercher une interprétation mystique à chacune des six syllabes qui composent cette phrase. Ils ont écrit une infinité d'ouvrages extrêmement volumineux, où ils ont entassé extravagances sur extravagances, pour expliquer leur fameux muni. Les Lamas sont dans l'habitude de dire que la doctrine renfermée dans ces paroles merveilleuses, est immense, et que la vie tout entière d'un homme est insuffisante pour en mesurer l'étendue et la profondeur.

Mous avons été curieux de savoir ce que le Régent pensait de cette formule. Voici ce qu'il nous a dit à ce sujet : Les êtres animés, en thibétain, semdchan, et en mongol, amitan, sont divisés en six classes : les anges, les démons, les hommes, les quadrupèdes, les volatiles et les reptiles (1)[3]. Ces six classes d'êtres animés correspondent aux six syllabes de la formule Om, mani padmé houm. Les êtres animés roulent, par de continuelles transformations, et suivant leur mérite ou leur démérite, dans ces six classes, jusqu'à ce qu'ils aient atteint le comble de la perfection ; alors ils sont absorbés et perdus dans la grande essence de Bouddha, c'est-à-dire, dans l'âme éternelle et universelle, d'où émanent toutes les âmes, et où toutes les âmes, après leurs évolutions temporaires, doivent se réunir et se confondre. Les êtres animés ont, suivant la classe à laquelle ils appartiennent, des moyens particuliers pour se sanctifier, monter dans une classe supérieure, obtenir la perfection, et arriver enfin au terme de leur absorption. Les hommes qui récitent très-souvent et très-dévotement, Om, mani padmé houm, évitent de retomber, après leur mort, dans les six classes des êtres animés correspondant aux six syllabes de la formule, et obtiennent la plénitude de l'être par leur absorption dans l'âme éternelle et universelle de Bouddha.

Nous ne savons si cette explication, qui nous a été donnée par le Régent lui-même, est généralement adoptée par les Bouddhistes instruits du Thibet et de la Mongolie. On pourrait cependant remarquer, ce nous semble, qu'elle a une certaine analogie avec le sens littéral : O ! le joyau dans le lotus, Amen ! Le joyau étant l'emblème de la perfection, et le lotus celui de Bouddha, on pourrait dire peut-être, que ces paroles expriment le vœu d'acquérir la perfection, pour être réuni à Bouddha, être absorbé dans l'âme universelle. La formule symbolique : O ! le joyau dans le lotus, Amen ! pourrait alors se paraphraser ainsi : Oh ! que j'obtienne la perfection, et que je sois absorbé dans Bouddha, Amen !

D'après l'explication du Régent, le mani serait en quelque sorte le résumé d'un vaste panthéisme, base de toutes les croyances des Bouddhistes. Les Lamas instruits disent que Bouddha est l'Etre nécessaire, indépendant, principe et fin de toute chose. La terre, les astres, les hommes, tout ce qui existe, est une manifestation partielle et temporaire de Bouddha. Tout a été créé par Bouddha, en ce sens que tout vient de lui, comme la lumière vient du soleil, Tous les êtres émanés de Bouddha ont eu un commencement et auront une fin ; mais de même qu'ils sont sortis nécessairement de l'essence universelle, ils y rentreront aussi nécessairement. C'est comme les fleuves et les torrents produits par les eaux delà mer, et qui, après un cours plus ou moins long, vont de nouveau se perdre dans son immensité. Ainsi Bouddha est éternel ; ses manifestations aussi sont éternelles ; mais en ce sens, qu'il y en a eu et qu'il y en aura toujours, quoique, prises à part, toutes doivent avoir un commencement et une fin.

Sans trop se mettre en peine si cela s'accorde ou non avec ce qui précède, les Bouddhistes admettent en outre un nombre illimité d'incarnations divines. Ils disent que Bouddha prend un corps humain et vient habiter parmi les hommes, afin de les aider à acquérir la perfection, et de leur faciliter la réunion à l'âme universelle. Ces Bouddha-vivants composent la classe nombreuse des Chaberons, dont nous avons déjà souvent parlé. Les Bouddha-vivants les plus célèbres sont, à Lha-Ssa, le Talé-Lama ; à Djachi-Loumbo, le Bandchan-Remboulchi ; au Grand-Kouren, le Guison-Tamba ; à Péking, le Tchang-Kia-Fo, espèce de grand aumônier de la cour impériale ; et dans le pays des Ssamba, au pied des monts Himalaya, le Sa-Dcha-Fo. Ce dernier a, dit-on, une mission passablement singulière. Il est nuit et jour en prière, afin de faire tomber continuellement de la neige sur la cime des Himalaya. Car, selon une tradition thibétaine, il existe, derrière ces monts élevé s, un peuple sauvage et cruel, quî n'attend que la fonte des neiges pour venir massacrer les tribus thibétaines, et s'emparer du pays.

Quoique tous les Chaberons indistinctement soient des Bouddha-vivants, il y a néanmoins, parmi eux, une hiérarchie, dont le Talé-Lama occupe le sommet. Tous les autres reconnaissent ou doivent reconnaître sa suprématie. Le Talé-Lama actuel, nous l'avons déjà dit, est un enfant de neuf ans. Il y en a déjà six qu'il occupe le palais du Bouddha-La. Il est Si-Fan d'origine, et a été pris dans une famille pauvre et inconnue de la principauté de Ming-Tchen-Tou-Sse.

Quand le Talé-Lama est mort, ou pour parler bouddhiquement, quand il s'est dépouillé de son enveloppe humaine, on procède à l'élection de son successeur, de la manière suivante. On prescrit des prières et des jeûnes dans toutes les lamaseries. Les habitants de Lha-Ssa surtout, comme étant les plus intéressés à l'affaire, redoublent de zèle et de dévotion. Tout le monde se met en pèlerinage autour du Bouddha-La et de la Cité des Esprits ; les Tchu-Kor tournent dans toutes les mains, la formule sacrée du mani retentit jour et nuit dans tous les quartiers de la ville, et les parfums brûlent de toutes parts avec profusion. Ceux qui croient posséder le Talé-Lama dans leur famille, en donnent avis à l'autorité de Lha-Ssa, afin qu'on puisse constater, dans les enfants désignés, leur qualité de Chaberons. Pour pouvoir procéder à l'élection du Talé-Lama, il faut avoir découvert trois Chaberons, authentiquement reconnus pour tels. On les fait venir à Lha-Ssa, et les Houtouktou des Etats lamaïques se constituent en assemblée. Ils s'enferment dans un temple du Bouddha-La, et passent six jours dans la retraite, le jeûne et la prière. Le septième jour, on prend une urne en or, contenant trois fiches également en or, sur lesquelles sont gravés les noms des trois petits candidats aux fonctions de divinité du Bouddha-La. On agite l'urne, le doyen des Houtouklou en tire une fiche, et le marmot dont le nom a été désigné par le sort, est immédiatement proclamé Talé-Lama. On le promène en grande pompe dans les rues delà Cité des Esprits, pendant que tout le monde se prosterne dévotement sur son passage, et on le colloque enfin dans son sanctuaire.

Les deux Chaberons en maillot, qui ont concouru pour la place de Talé-Lama, sont rapportés par leurs nourrices dans leurs familles respectives ; mais pour les dédommager de n'avoir pas eu une bonne chance, le gouvernement leur fait un petit cadeau de cinq cents onces d'argent.

Le Talé-Lama est vénéré par les Thibétains et les Mongols comme une divinité. Le prestige qu'il exerce sur les populations bouddhistes, est vraiment étonnant ; cependant, on a été beaucoup trop loin, quand on a avancé que ses excréments sont recueillis avec respect, et servent à fabriquer des amulettes que les dévots enferment dans des sachets et portent suspendus à leur cou. Il est également faux que le Talé-Lama ait la tête et les bras entourés de serpents, pour frapper l'imagination de ses adorateurs. Ces assertions, qu'on lit dans certaines géographies, sont entièrement dénuées de fondement. Pendant notre séjour à Lha-Ssa, nous avons beaucoup interrogé à ce sujet, et tout le monde nous a ri au nez. A moins de dire que, depuis le Régent jusqu'à notre marchand d' argols, tout le monde s'est entendu pour nous cacher la vérité, il faut convenir que les relations, qui ont donné cours à de pareilles fables, ont été écrites avec bien peu de circonspection.

Il nous a été impossible de voir le Talé-Lama ; ce n'est pas qu'on soit très-difficile pour laisser pénétrer les curieux ou les dévots jusqu'à lui, mais nous en avons été empêchés par une circonstance assez bizarre. Le Régent nous avait promis de nous conduire au Bouddha-La, et nous étions sur le point de faire cette fameuse visite, lorsqu'on s'imagina que nous donnerions la petite vérole au Talé-Lama. Cette maladie venait effectivement de se déclarer à Lha-Ssa, et on prétendait qu'elle avait été apportée de Péking par la grande caravane qui était arrivée depuis peu de jours. Comme nous avions fait partie de cette caravane, on nous demanda s'il ne serait pas mieux d'ajourner notre visite, que d'exposer le Talé-Lama à gagner la petite vérole. L'observation était trop raisonnable pour que nous eussions quelque chose à objecter.

La crainte que les Thibétains ont de la petite vérole, est inimaginable. Ils n'en parlent jamais qu'avec stupeur, et comme du plus grand fléau qui puisse désoler l'espèce humaine. Il n'est presque pas d'année où cette maladie ne fasse à Lha-Ssa des ravages épouvantables ; les seuls remèdes préservatifs que le gouvernement sache employer, pour soustraire les populations à cette affreuse épidémie, c'est de proscrire les malheureuses familles qui en sont atteintes. Aussitôt que la petite vérole s'est déclarée dans une maison, tous les habitants doivent déloger, et se réfugier, bon gré, mal gré, loin de la ville, sur le sommet des montagnes ou dans les déserts. Personne ne peut avoir de communication avec ces malheureux, qui meurent bientôt de faim et de misère, ou deviennent la proie des bêtes sauvages. Nous ne manquâmes pas de faire connaître au Régent la méthode précieuse usitée parmi les nations européennes, pour se préserver de la petite vérole. Un des motifs qui nous avaient valu la sympathie et la protection du Régent, c'était l'espérance que nous pourrions un jour introduire la vaccine dans le Thibet. Le Missionnaire qui aurait le bonheur de doter les Thibétains d'un bienfait si signalé, acquerrait certainement sur leur esprit une influence capable de lutter avec celle du Talé-Lama lui-même. L'introduction de la vaccine dans le Thibet, par les Missionnaires, serait peut-être le signal de la ruine du lamaïsme, et de l'établissement de la religion chrétienne parmi ces tribus infidèles.

Les galeux et les lépreux sont en assez grand nombre à Lha-Ssa. Ces maladies cutanées sont engendrées par la malpropreté, qui règne surtout dans les basses classes de la population. Il n'est pas rare, non plus, de rencontrer parmi les Thibétains des cas d'hydrophobie. On est seulement étonné que cette maladie horrible n'exerce pas de plus grands ravages, quand on songe à l'effrayante multitude de chiens affamés qui rôdent incessamment dans les rues de Lha-Ssa ; ces animaux sont tellement nombreux dans cette ville, que les Chinois ont coutume de dire ironiquement, que les trois grands produits de la capitale du Thibet sont les Lamas, les femmes et les chiens, Lama, Ya-Téou, Keou.

Cette multitude étonnante de chiens, vient du grand respect que les Thibétains ont pour ces animaux, et de l'usage qu'ils en font pour la sépulture des morts. Quatre espèces différentes de sépultures sont en vigueur dans le Thibet : la première est la combustion ; la deuxième, l'immersion dans les fleuves et les lacs ; la troisième, l'exposition sur le sommet des montagnes ; et la quatrième, qui est la plus flatteuse de toutes, consiste à couper les cadavres par morceaux et à les faire manger aux chiens. Cette dernière méthode est la plus courue. Les pauvres ont tout simplement pour mausolée les chiens des faubourgs ; mais pour les personnes distinguées, on y met un peu plus de façon ; il y a des lamaseries où l'on nourrit ad hoc des chiens sacrés, et c'est là que les riches Thibétains vont se faire enterrer (1)[4] ....


  1. (1) Siao-ti, expression dont se servent les Chinois, lorsqu'ils parlent s'eux-mêmes en présence des Mandarins.
  2. (1) Nom chinoisé de M. Elliot, plénipotentiaire Anglais à Canton au commencement de la guerre anglo-chinoise.
  3. (1) La classe des reptiles comprend les poissons, les mollusques, et tous les animaux qui ne sont ni quadrupèdes ni volatiles.
  4. (1) Strabon, parlant des coutumes des Scythes nomades, conservées chez les Sogdiens et les Bactriens, dit : « Dans la capitale des Bactriens, l'on nourrit des chiens auxquels on donne un nom particulier ; et ce nom rendu dans notre langue, voudrait dira enterreurs. Ces chiens sont chargés de dévorer tous ceux qui commencent à s'affaiblir par l'âge ou par la maladie. De là vient que les environs de cette capitale n'offrent la vue d'aucun tombeau ; mais l'intérieur de ses murs est tout rempli d'ossements. On dit qu'Alexandre a aboli cette coutume. »
    Cicéron attribue le même usage aux Hyrcaniens, lorsqu'il dit : «  In Hyrcania plebs publicos alit canes ; optimates, domesticos. Nobile autem genus canum illud scimus esse. Sed pro sua quisque facultate parat, à quibus lanietur : eamque optimam illi esse censent sepulturam. » (Quœst. Tuscul., Itb. I, § 45.)
    Justin dit aussi des Parthes: « Sepulture vulgo aut avium aut canum laniatus est. Nuda demum ossa terra obruunt. » (Note de Klaproth.)