Souvenirs d’une campagne d’Afrique

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Souvenirs d'une campagne d'Afrique
M. le prince de la Moskowa



SOUVENIRS


D'UNE


CAMPAGNE D'AFRIQUE.




J’ai souvent entendu reprocher au gouvernement de n’avoir pas fourni à M. le maréchal Clauzel les moyens nécessaires pour réussir dans l’expédition de Constantine, dont le commandement lui avait été confié. Le ministère, prétendait-on, dans cette circonstance, aurait plutôt écouté ses ressentimens personnels que songé au succès de nos armes, et le député de l’opposition se serait ainsi vu refuser les hommes et l’argent dont la gloire du général en chef aurait pu profiter. Sans me faire entièrement garant de la sympathie des membres du cabinet du 6 septembre pour l’illustre maréchal, j’ai toujours eu beaucoup de répugnance à admettre comme vraisemblable une pareille supposition, et je serais bien plutôt porté à croire que le ministère, tout aussi bien que le commandant de l’armée expéditionnaire lui-même, étaient loin de s’attendre aux difficultés très sérieuses que présentait l’entreprise projetée contre Achmet et contre la capitale de son beylik. Les préparatifs de la campagne de 1836 durent se ressentir de cette confiance un peu aveugle en notre supériorité dont nous avons eu lieu quelquefois de nous repentir en Afrique, et dont il nous est difficile apparemment de nous corriger, car il s’en est peu fallu, par exemple, que, malgré l’échec essuyé, quelques mois auparavant, les leçons de la sagesse ne fussent vaines encore une fois, et que, faute de moyens d’attaque suffisans, Constantine ne bravât victorieusement nos efforts en 1837. Si M. le maréchal Valée, dans le conseil tenu au camp de Medjez-el-Hammar, n’avait pas insisté pour emmener notre grand parc de siège, on aurait probablement laissé derrière soi ce lourd attirail, si gênant à transporter. Or, jamais nous n’eussions démoli la courtine de la porte El-Gharbia avec du calibre inférieur à du vingt-quatre, et sans la brèche que nos grosses pièces y ont pratiquée à cent cinquante mètres de distance, je ne sais pas trop ce qui serait advenu.

C’était donc une rude tâche, au dire des plus experts, et une opération pour le moins intéressante suivant les autres, que le siège de cette ville, si bien défendue par la nature et ses murailles romaines ; c’était d’ailleurs une nécessité d’amour-propre pour nous que de nous emparer de ce nid de vautours qui déjà une fois, du haut de ses rochers, avait défié la valeur de nos soldats. Si ce qu’on racontait de la position de Constantine, de son aspect fantastique, des antiquités qu’elle contenait, de son pont gigantesque sur le Rummel, et de ses affreux précipices, était de nature à piquer la curiosité d’un voyageur, il y avait le plus grand intérêt aussi pour un militaire à faire partie du corps expéditionnaire destiné à aller prendre une éclatante revanche sur les Kabyles du bey Achmet. Aussi désirai-je vivement me joindre à l’armée qu’on réunissait dans ce but ; mais les demandes étaient nombreuses, et quoique je me fusse inscrit depuis long-temps, je craignais de ne pas réussir. Heureusement, le 5e régiment de hussards, où j’étais capitaine alors, se trouvait au camp réuni devant Compiègne, lorsque la campagne fut définitivement résolue. J’appris un des premiers que M. le duc de Nemours y avait un commandement ; je me rendis au château, et j’obtins du prince la faveur de faire la campagne projetée dans son état-major, en qualité d’officier d’ordonnance détaché de mon régiment.

Le 5 septembre, nous partions de Paris, et le 10 nous arrivions à Toulon ; le 12, nous nous embarquions sur le Phare, et le 14 à minuit nous jetions l’ancre en rade de Bône. L’état-major du prince était composé de M. le colonel Boyer, son aide-de-camp, chef d’état-major ; de M. le comte de Chabannes, lieutenant-colonel ; de M. le baron Damas, chef d’escadron, aide-de-camp du roi ; du capitaine d’Iliers, de M. Batidens, chirurgien-major ; et de moi.

L’aspect de la rade de Bône est des plus pittoresques. Nous avions mouillé pendant la nuit, et à la pointe du jour, nous étions sur le pont, à jouir de la vue magnifique qui s’offrait à nos regards. La côte d’Afrique, dans cette partie, depuis le cap de Fer (Raz-el-Hadid) jusqu’au rocher du Lion, qui s’avance à l’entrée de la rade, est accidentée et pleine d’ondulations. La mer baigne des montagnes de formes gracieuses et un peu arrondies, que recouvre jusqu’à leurs sommets la plus vigoureuse végétation. Je ne trouvais pas là cette nature aride et désolée que je m’attendais à rencontrer sur les rivages africains. Au lieu de rochers calcinés par le soleil et de plages sablonneuses, ce n’étaient partout que des lentisques, des chênes dont la verdure sombre se mariait agréablement avec les cactus, les oliviers et les lauriers-roses. Rien de plus épais que les herbes, rien de plus touffu que les buissons qui croissent sur le sol de ces collines. A notre droite et au pied des ruines de la kasbah, détruite quelques mois auparavant par l’explosion de sa poudrière, brillaient sur une pente de gazon les blanches tentes du 17e léger. Nous avions devant nous le fort Cigogne, les murailles et les minarets de la ville, puis, autour de notre navire, de sveltes et légères embarcations montées par des Maltais qui s’empressaient de nous offrir leurs services.

A cinq heures, le commandant du port vint prendre les ordres du prince. On débarqua à huit heures. Toutes les autorités, les troupes de la garnison et la population de Bône nous attendaient sur la jetée et sur le rivage, le général Trézel en tête. C’est dans sa maison que M. le duc de Nemours se rendit, et qu’il demeura pendant son séjour à Bône. Il y reçut aussitôt après son arrivée les fonctionnaires de la localité et les corps d’officiers de la garnison.

Les affaires, que nous croyions tout-à-fait pacifiques, étaient au contraire à la guerre ; nous apprîmes qu’il y avait eu la veille un engagement sérieux entre les troupes du camp de Medjez-el-Hammar, où se trouvait le gouverneur-général, et Ben-Aïssa, agha d’Achmet, campé à trois lieues de là, car toute la journée le canon et la fusillade s’étaient fait entendre. Ainsi donc, il paraissait que notre campagne n’avorterait pas, et que le bey de Constantine n’était pas disposé, comme nous le craignions, à nous faire des avances.

Je cherchai dès cette première journée à me monter, et je fus assez heureux pour y réussir passablement. Il me fallut néanmoins quelque temps pour m’habituer ces petits chevaux barbes si vifs, si alertes. On est tout surpris d’abord de la pétulance de leurs mouvemens ; si l’on approche les jambes, ils bondissent avec tant de rapidité, qu’on dirait qu’ils vous échappent ; dans un chemin difficile, dangereux même, n’essayez pas de les guider, ils sautent comme des chèvres, ne s’avancent que par courbettes ou par lançades, tout en vous portant d’ailleurs admirablement, sans jamais faire une faute. Je suis forcé cependant d’avouer que, dans les premiers momens, on est un pou étonné de cette indépendance d’allure, à laquelle les chevaux qu’on monte en Europe ne nous ont pas habitués.

La petite ville de Bône à notre arrivée était encombrée de monde ; ses rues et ses places présentaient le spectacle le plus animé. Les constructions mauresques, les costumes des habitans, le langage de cette multitude, et jusqu’aux parfums qui s’en exhalaient, tout était nouveau pour moi ; je regardais, j’écoutais, j’admirais avec un intérêt inexprimable. J’aurais voulu pouvoir dessiner du matin au soir, mais je n’en avais pas le temps, et la chaleur, extrême dans ce pays, oblige d’ailleurs le touriste le plus intrépide à rester chez lui pendant une bonne partie de la journée. Rien ne me sembla plus curieux que le marché hors de la porte de la Seybouse ; de vieux Arabes montés sur des ânes y arrivaient de la montagne, des Turcs assis sur des murs en ruine fumaient gravement et en silence. Plus loin, entourés de leurs haïcks, la tête ceinte de la corde de chameau, des Kabyles, des Beni-Urgin et des Kharezas se chauffaient au soleil ; leur attitude académique, leur air important, contrastaient avec l’aspect misérable de vêtemens tout en lambeaux. Il y avait parmi eux quelques nègres. Ajoutez à cela beaucoup de poussière, une grande chaleur, le ciel si bleu de l’Afrique, dans le lointain les montagnes de l’Edough, d’un vert violet, la porte et les murs de la ville blanchis à la chaux, et une odeur généralement répandue de bois d’olivier ou de cèdre brûlé, et vous aurez une idée assez exacte du tableau.

Le capitaine de Lagondie, aide-de-camp du brave général Trézel, m’accompagnait souvent dans mes promenades ; il habitait l’Afrique depuis plusieurs années, son expérience des coutumes et des mœurs arabes était précieuse pour moi. Cette étude anticipée de la population africaine ne m’a pas au surplus été inutile ; partout, depuis, j’ai retrouvé en Algérie les mêmes physionomies et les mêmes habitudes.

J’avais remarqué plusieurs Arabes d’une tournure distinguée montés sur des ânes, et je m’en étonnais ; on m’expliqua que les ânes dans ce pays, où ils sont traités avec plus de considération qu’en Europe, servent, aussi bien que les mulets, de monture de promenade, ou de hacks aux plus grands personnages pour les transporter d’un point à un autre. Les chefs ne prennent leur cheval que pour la guerre ; on dirait qu’ils considèrent cet animal comme trop noble pour être employé à un autre service.

Pendant le temps de notre séjour à Bône, M. de Lagondie me conduisit chez Hadj-Soliman, beau-frère d’Achmet, bey de Constantine. J’admirai l’aspect vénérable de ce vieux guerrier, ses traits fortement accentués, sa longue barbe blanche, et je lui témoignai le désir de faire son portrait, ce qui, au premier abord, ne parut pas beaucoup lui plaire ; mais comme je l’assurai que je serais flatté de pouvoir rapporter dans mon pays les traits d’un homme aussi remarquable et aussi justement célèbre que lui, je parvins à vaincre sa résistance, et il me donna très complaisamment séance pendant une bonne heure. Il me fit même la faveur d’imprimer son cachet sur mon dessin, ce qui pour les musulmans équivaut, comme on sait, à une signature. Hadj-Soliman, ainsi que son nom l’indique [1], avait fait le voyage de la Mecque. C’était un homme assez instruit ; il exerçait quelque influence dans son pays. Le maréchal Clauzel, en nommant le colonel Jussuf bey de Constantine, lui avait donné Soliman pour khalifat ou lieutenant. Depuis long-temps brouillé avec son beau-frère, dont il était devenu l’ennemi déclaré, il avait marché dans nos rangs contre lui l’année précédente, et se disposait, cette fois encore, à faire la campagne avec nous.

Soliman nous reçut dans une petite salle, séparée en deux par une portière bleue, jaune et rouge, et nous fit asseoir sur son divan couvert de riches étoffes à fonds d’or ou d’argent, brodées en soie de couleur, avec des coussins ronds dans le même genre ; mais tout cela était un peu usé, et se ressentait de la position précaire du khalifat de l’ex-bey de Constantine. Des domestiques me présentèrent la pipe d’usage, et m’offrirent dans une petite tasse de porcelaine de Chine, supportée par une sorte de coquetier en filigrane d’argent, du café excellent et surtout très chaud, préparé d’une manière particulière qui lui donne beaucoup de parfum. On le verse brûlant, et on en ajouté dans la tasse une pincée en poudre impalpable. Le rideau ayant été relevé, nous aperçûmes toutes sortes d’ustensiles de toilette, des coffres en assez mauvais état, mais dont les ornemens en vermeil ciselé étaient d’un beau travail. Les étendards du khalifat, au nombre de dix à douze, formaient dans le coin un grand faisceau ; ses armes, suivant l’usage oriental, étaient accrochées contre la muraille de l’appartement. Les plus curieuses venaient de Constantine, où l’on fabriquait aussi, me dit-on, des selles d’une très grande richesse.

Hadj-Soliman avait chez lui une espèce de petite cour composée d’un vieux médecin et de quelques Turcs, dont l’un avait été grièvement blessé à Navarin et parlait un peu français. Parmi les personnages à turban qui se trouvaient là fumant silencieusement leur pipe, j’avais remarqué une figure à expression sévère et à barbe noire, qui me semblait, si j’ose m’exprimer ainsi, plus orientale que les autres. Quelle fut ma surprise en entendant ce faux Turc, qui n’avait pas ouvert la bouche depuis une heure, adresser la parole à Lagondie dans le meilleur français du monde ! C’était un officier de nos spahis, que j’aurais reconnu à son dolman garance soutaché de noir, si je n’avais pas été nouveau venu en Afrique. Plusieurs militaires français ont eu pendant quelques années en Algérie la prétention de ressembler à des Arabes ; ils imitaient leurs gestes, leur gravité, leur silence, et prenaient de leur costume tout ce qu’il leur était possible de lui emprunter. On assure que cette mode est un peu passée aujourd’hui.

Hadj-Soliman fit porter mon dessin dans l’appartement de ses femmes, qui envoyèrent dire qu’elles le trouvaient fort ressemblant. Je hasardai à cette occasion quelques paroles de galanterie, mais Lagondie m’avertit de prendre garde, car rien n’est plus désagréable pour un musulman que d’entendre parler des habitantes de son harem. Il ajouta qu’il fallait même, si je voulais être très poli, ne point paraître m’occuper de cet incident.

Le 16, le comte de Damrémont, gouverneur-général, qui était arrivé du camp de Medjez-el-Hammar avec plusieurs officiers, dîna chez le prince, dans la petite cour de la maison du général Trézel, qu’on avait recouverte d’une grande voile de navire. Le temps était mauvais, il faisait du vent. Je me souviens qu’une bougie placée devant le gouverneur s’éteignit trois fois de suite. « Rappelez-vous ce que je vous annonce, me dit mon voisin, le lieutenant-colonel de C…, il lui arrivera malheur dans la campagne. » Cette singulière prophétie ne s’est que trop bien réalisée.

C’était un spectacle bien triste que la vue des pauvres militaires attaqués de la fièvre, qu’on rencontrait dans la ville à chaque pas, appuyés sur un bâton et se traînant avec peine ; ils venaient des camps des environs au grand hôpital des Caroubiers. La fièvre en Algérie est, de toutes les affections, la plus dangereuse ; deux ou trois accès de cette maladie suffisent souvent pour mettre l’homme le plus robuste aux portes du tombeau.

Rien n’est plus vert que la campagne de Bône ; la route qui conduit à l’oasis de Jussuf, bordée par d’immenses cactus couverts de fruits, par des oliviers et des caroubiers qui, groupés en désordre, forment des bosquets charmans, est embaumée par l’odeur de je ne sais quelle plante dont les exhalaisons se font surtout sentir vers le soir. — Dans nos promenades du côté des ruines d’Hippone, sur les bords de la Seybouse, nous rencontrions souvent des Arabes à cheval qui rapportaient en ville des peaux de lion fraîchement écorchées et pendues à l’arçon de leur selle. On dit qu’auprès du camp de Dréan et dans les bois qui avoisinent le lac Fezzara on trouve une grande quantité de ces animaux.

M. le duc de Nemours, grand amateur de natation, allait souvent avec nous se baigner dans la mer à l’ombre d’un grand rocher qui a tout-à-fait la forme d’un lion, et qui en porte le nom. C’était vers le soir et au soleil couchant que ces parties avaient lieu. Un jour un requin, qui fut signalé par notre maître-canotier, mit pendant quelques instans un peu de désordre parmi les nageurs, qui regagnèrent précipitamment le rivage, dont par bonheur aucun n’était éloigné.

Le 18, jour désigné pour une excursion aux environs, nous partîmes de bonne heure, M. le duc de Nemours et nous tous à cheval, avec un brigadier et quatre chasseurs d’escorte. Nous nous dirigeâmes d’abord vers l’est, en longeant la Seybouse. Après avoir traversé d’immenses plaines couvertes d’herbes desséchées, où nous tirâmes quelques sangliers, nous fîmes halte au milieu d’un douair de Beni-Urgin campés sous des figuiers et des cactus. Le prince leur ayant fait distribuer de l’argent, les femmes poussèrent aussitôt ce cri guttural et assourdissant bien connu de toutes les personnes qui ont visité l’Afrique, et qu’elles ne manquent jamais de faire entendre quand quelque circonstance extraordinaire vient à les émouvoir. Ce douair pouvait se composer de trois ou quatre familles. Les tentes étaient formées de vieilles couvertures rapiécées, tendues fort près de terre, et là-dessous couchaient pêle-mêle les hommes, les femmes, les enfans et les poules. Il y avait là aussi bon nombre de chiens qui aboyèrent beaucoup en nous voyant. C’est une espèce qui ressemble à notre chien de berger de petite taille. Quelques femmes de cette tribu nous parurent assez belles ; leur peau est bronzée, et leurs figures sont tatouées de lignes en points bleus et noirs. Ces femmes portaient de grands anneaux suspendus aux oreilles ; leur visage était découvert ; elles semblaient le laisser voir sans embarras, tandis que les musulmanes qui habitent Bône, lorsqu’elles sortent en ville, le cachent au contraire soigneusement avec leur haïck, dont un bord est serré tout autour de la figure et à la naissance du nez, de façon à ne laisser voir que les yeux et le bas du front. Les enfans, tout nus, couleur de bronze comme leurs parens, étaient entièrement rasés et n’avaient qu’une seule tresse de cheveux noirs et crépus sur le sommet de la tête.

Après nous être éloignés de ce douair, nous ne tardâmes point à arriver à un vaste verger, appelé l’oasis de Jussuf, où nous mîmes pied à terre sous des arbres touffus. Quelques hommes d’une tribu voisine nous apportèrent de l’eau et des fruits ; ils nous servirent en abondance du raisin, des grenades et des figues de cactus. Cette belle végétation, ces frais ombrages, au milieu de la plaine desséchée et par cette grande chaleur, rendaient ce lieu fort agréable. La plupart des Arabes appartenant aux tribus environnantes avaient été enrôlés dans nos spahis ; ils n’étaient guère mieux vêtus pour cela ; la couleur de leur burnous, qui en général est bleu, était le seul signe distinctif qui pût les faire reconnaître. Plusieurs de ces hommes nous reconduisirent à cheval pendant l’espace d’une lieue environ, et firent, en l’honneur du prince, ce qu’ils appellent une fantasia. Les cavaliers se lancent au grand galop, dans toutes les directions, puis reviennent en tournant autour des personnes qu’ils veulent honorer, en déchargeant leurs fusils à terre ou en l’air. Les chevaux barbes ont les jambes si sûres, qu’il est superflu de les soutenir. Aussi, après avoir lancé leur monture au grand galop, les cavaliers abandonnent-ils les rênes ; ils saisissent à deux mains leur fusil, placé en travers sur l’arçon de la selle, et, le faisant tourner au-dessus de leur tête, se tiennent tout debout sur les étriers. C’est alors que, le corps immobile, ils ajustent et tirent. On comprend néanmoins qu’il est difficile de bien assurer le coup de la sorte. Je n’avais pas encore vu d’Arabes en tirailleurs, et j’ai reconnu depuis que c’est ainsi que leurs cavaliers combattent.

Pendant les derniers temps de notre séjour à Bône, un Arabe des Beni-Sala apporta au prince une jeune lionne, qui pouvait avoir quatre ou cinq mois, et qui était grosse comme un fort chien. Al-Bouïn (c’était le nom de l’Arabe) avait trouvé cet animal et un petit lionceau, son frère, tout jeunes, dans un fourré non loin du lac Fezzara ; il les avait emportés dans son burnous, et s’était mis aussitôt à fuir de toute la vitesse de son cheval. Vers le camp de Dréan, à une demi-lieue de là, le lionceau étant tombé, il s’arrêta pour le ramasser ; mais il fut glacé de terreur en entendant de loin les rugissemens de la mère, qui, revenue sans doute de la chasse, n’avait plus retrouvé ses petits à son gîte. Persuadé qu’elle ne tarderait pas à être sur ses traces, Al-Bouïn sentit qu’il y allait de sa vie s’il perdait un instant ; abandonnant donc prudemment une partie de son butin pour occuper l’ennemi, il piqua son cheval, qui sentait d’ailleurs le danger comme lui, et qui l’emporta avec une rapidité prodigieuse jusqu’au camp, où ils arrivèrent heureusement tous les trois sains et saufs. Pendant la nuit, la lionne rôda sur le glacis en poussant d’affreux hurlemens. Nous étions souvent réveillés le matin par le souffle brûlant de cette petite bête féroce, qui se promenait dans notre maison totalement dépourvue de portes ; elle venait ainsi nous visiter impunément et nous pousser avec son muffle sur les matelats où nous étions couchés, de façon à nous causer parfois une émotion assez désagréable [2].

Cependant les préparatifs de notre départ avançaient rapidement. De l’autre côté du Raz-el-Akba, montagne située à une journée de distance, au-delà du camp de Medjez-el-Hammar, nous ne devions plus rencontrer de végétation jusqu’à Constantine ; pas un arbre, pas une plante, pas même un brin d’herbe, car la moisson dans toutes ces contrées était achevée depuis long-temps. Afin d’être à même de faire du feu au bivouac, et de pouvoir cuire la soupe des soldats, on eut recours à un moyen assez ingénieux : comme il n’y avait pas à espérer que nous dussions trouver du bois sur notre route, il fut décidé qu’on en emporterait. Chaque homme d’infanterie reçut l’ordre de placer sur son havre-sac un petit fagot soigneusement fait et serré ; il dut se munir en outre d’un bâton de moyenne longueur, et le porter à la main pendant la marche. Ces provisions de bois étaient destinées, comme on le comprend, à alimenter les feux de notre petite armée, et l’on avait calculé le temps présumé de la campagne de façon à ce que, cannes et fagots, tout fût brûlé quand nous serions maîtres de Constantine. Un parc de bœufs devait marcher avec nous ; les hommes portaient plusieurs rations de biscuits ; les cavaliers étaient aussi chargés de foin bottelé et d’orge pour quelques jours ; les fourgons et prolonges de l’administration contenaient le reste des approvisionnemens. Un assez grand nombre de mulets conduits par des cavaliers démontés suivaient nos colonnes. Ce moyen de transport était de beaucoup préférable aux voitures dans un pays où l’on ne rencontre pas de chemins frayés, et où le sol, presque toujours montagneux, est sillonné de ravins profonds et peu praticables.

Le choléra ayant éclaté au fort Génois, à Bône, parmi les hommes du 12e de ligne, et un des bataillons du 26e, retenu par les vents contraires, ne nous ayant pas rejoints, nous fûmes obligés d’envoyer à Toulon M. de Sarlat, capitaine de corvette, avec le Phare et l’Achéron, bateaux à vapeur de la marine royale, pour y aller chercher le 12e léger. On voulait d’abord faire venir de l’infanterie d’Oran ; mais on abandonna ce projet sur l’observation des officiers de marine, qui affirmèrent qu’il faudrait au moins vingt-cinq jours pour ce voyage. Cette diminution de 3,000 hommes dans l’effectif de notre petite armée n’était pas sans importance ; elle changeait, en effet, nos plans de campagne. Il avait été question d’abord de choisir le camp de Medjez-el-Hammar comme base de nos opérations ; c’était de là qu’après avoir mis le siége devant Constantine, nous devions tirer tous nos approvisionnemens ; les convois entre le camp et l’armée assiégeante auraient été escortés par 2 ou 3,000 hommes, qui étaient au moins nécessaires pour les protéger, pendant l’espace de quinze lieues environ, contre la nombreuse cavalerie d’Achmet. La diminution inattendue de nos forces disponibles, que l’époque avancée de la saison rendait irréparable, nous ôtait la faculté de prélever sur notre corps expéditionnaire le nombre de bataillons indispensables pour assurer nos communications. Il fallut donc emporter avec nous tout notre matériel, sans espoir de pouvoir le renouveler ; en un mot, pour me servir d’une expression de chasse, nous attaquions Constantine sans relais, et de meute à mort.

La campagne projetée devait être entreprise après les chaleurs et avant la saison des pluies, qui, dans les hautes régions où nous avions à opérer, se changent toujours en neige vers la fin de septembre. Pour avoir commencé trop tard l’année précédente, le corps d’armée du maréchal Clauzel avait eu cruellement à souffrir de l’abaissement de la température et du débordement des ruisseaux ; un assez grand nombre de soldats étaient morts de froid dans les vallées de Raz-Zenati. D’autre part, en s’aventurant trop tôt dans ces contrées privées de sources et de puits, on était exposé à manquer d’eau ; car, après avoir dépassé les camps, il ne fallait s’attendre à en trouver que dans le lit des torrens.

Suivant le général Valée, qui commandait en chef l’artillerie, les approvisionnemens auraient été mal calculés, de telle façon que, dans le cas où les pluies nous eussent forcés à séjourner entre Medjez-el-Hammar et Constantine, dans des vallées dont le sol argileux devient en peu d’heures impraticable lorsqu’il est détrempé par l’eau du ciel, nous eussions consommé nos munitions sur place ; ce qui ne pouvait manquer de compromettre d’une manière grave le succès de notre expédition. Il y avait, comme on voit, malgré les précautions prises, une large part faite au hasard, et cette incertitude rendait pour nous la campagne plus intéressante encore. Nous n’avions en partant qu’une idée confuse de la résistance effective que la ville de Constantine pouvait nous opposer ; les difficultés auxquelles nous nous attendions devaient se rencontrer en chemin. Or, c’est juste le contraire qui arriva, car le temps fut fort beau pendant toute la route.

Notre petite armée se mit en mouvement le mardi 26 septembre, à sept heures du matin. M. le duc de Nemours marchait en tête de la colonne, ayant sous ses ordres l’avant-garde, ainsi composée : 8 escadrons des 1er et 3e chasseurs d’Afrique, les spahis, à peu près 2 escadrons, 1 bataillon de zouaves, 1 bataillon du 2e, 2 bataillons du 17e léger, et une batterie de campagne ; en tout 2,000 hommes d’infanterie et 1,200 chevaux. Le temps était magnifique, la chaleur extrême. J’ai presque toujours trouvé en Afrique l’air plus étouffant et la température plus élevée le matin que pendant le reste du jour. Cet effet tient peut-être à ce qu’après les fraîcheurs de la nuit on est plus sensible aux premiers rayons de ce soleil si pénétrant, qui brûle presque aussitôt qu’il a paru sur l’horizon.

A onze heures, nous étions arrivés au camp de Dréan, après avoir fait vingt-deux kilomètres à travers une vaste plaine couverte d’herbes hautes et sèches qu’entoure un cordon de montagnes élevées. On nous montra le point culminant de la chaîne, nommé le Raz-el-Akba, ce col situé au-dessus de Medjez-el-Hammar, et où l’armée aurait à passer en marchant sur Constantine ; c’était notre Petit-Saint-Bernard, et l’ennemi, disait-on, devait nous y attendre dans de bonnes positions.

Le camp de Dréan occupe le sommet d’une colline assez élevée, d’où l’on aperçoit la mer au nord, et l’immense lac Fezzara à l’ouest. Entouré d’un épaulement avec un large fossé, il est dans une position avantageuse, bien que l’eau en soit trop éloignée. Nous y fîmes une halte de quelques heures et nous y déjeunâmes. J’y trouvai MM. de Falbe, ancien consul de Danemark à Athènes, archéologue distingué, et le colonel Temple, voyageur anglais, accrédités auprès de l’expédition par notre gouvernement en raison de la nature de leurs recherches et surtout de l’époque de leur demande [3]. En ce moment, plus de cent étrangers réunis à Toulon y étaient éconduits par le préfet maritime, qui, en exécution des ordres ministériels, leur avait refusé la permission de se joindre à l’armée ; dans un pays dénué de ressources comme celui où nous opérions, la prudence ordonnait de tout calculer et de ne pas s’embarrasser de bouches inutiles. MM. de Falbe et Temple étaient porteurs de bons instrumens et faisaient des expériences délicates ; ils s’occupaient de recherches physiques, mais ils ne pouvaient pas s’éloigner de la ligne suivie par nos colonnes, sous peine d’être enlevés par les Arabes.

Après une halte de deux heures, nous nous remîmes en mouvement. Le pays, de Dréan au camp de Nechmeya, offre un aspect nouveau ; les vallées se resserrent ; on y remarque une végétation plus abondante, d’épais lentisques, des palmiers nains et des oliviers sauvages. Tous ces arbustes croissent et se développent dans le sens horizontal ; ils ne s’élèvent généralement pas à une hauteur de plus de deux ou trois mètres. Cela tient à la manière dont les Arabes des tribus voisines préparent leurs terres pour la culture : ils commencent par mettre le feu aux chardons et aux mauvaises herbes, pour les faire disparaître et détruire en même temps les reptiles et autres animaux malfaisans ; ce feu gagne de proche en proche avec une effrayante rapidité, et ses ravages, qui s’étendent toujours très loin, atteignent surtout les plantes qui s’élèvent à une certaine hauteur : aussi voit-on les branches de tous les arbres qui ont plus de cinq à six pieds étendre tristement leurs rameaux noircis et à moitié consumés au-dessus des épais buissons qui les entourent.

A peu de distance de Dréan se dressent de beaux rochers nommés rochers des Lions, à cause de la quantité de ces animaux répandus aux environs. Tout ce pays est très giboyeux, et en suivant parallèlement la colonne, au milieu des fourrés, je fis partir beaucoup de grosses bartavelles sous les pieds de mon cheval.

Les hommes souffraient beaucoup de la chaleur, qui était très forte ; quand nous avançâmes dans la région des montagnes, la température devint de plus en plus supportable. Nous marchions avec M. le général Valée, ses aides-de-camp, et son gendre, M. de Salle, capitaine d’état-major, le général Trézel et ses officiers, MM. de Lagondie, de Cicé et Gavaudan [4] : le prince avait avec lui un interprète, M. Muller, et celui du général Trézel, Abdallah-Aly. Nous rencontrâmes sur la route plusieurs détachemens du 11e de ligne et de la légion étrangère ; ces derniers, depuis long-temps en Afrique, avaient une tournure toute militaire, et semblaient parfaitement acclimatés et bien portans. A une petite distance de Nechmeya, point où l’on avait établi un camp depuis quelques mois, les officiers qui avaient assisté à la dernière expédition me montrèrent auprès d’une source entourée de quelques arbres le lieu appelé Mo-el-Fa, où ce pauvre Paul Sunnegon était venu mourir l’année précédente, et me donnèrent les détails de la triste fin de notre aimable et bon camarade, si regretté par tous ceux qui l’ont connu.

Les soldats du camp, pour se faire des barraques et des abris de feuillage devant leurs tentes, où la chaleur les empêchait de demeurer pendant le jour, avaient dévasté tout le fond de cette petite vallée, qui présentait de beaux ombrages, me dit-on, lorsque l’armée y passa pour la première fois, mais dont presque tous les arbres avaient été abattus depuis. La position du camp se sembla mal choisie ; il était dominé partout, et se trouvait au fond d’un entonnoir peu spacieux ; l’enceinte en était d’ailleurs médiocrement fortifiée. Quelques coups de canon annoncèrent l’arrivée du prince. Les Kabyles venaient toutes les nuits tirer sur les sentinelles ; les feux allumés dans l’intérieur du camp leur servaient de points de mire, et ils blessaient assez souvent des hommes et des chevaux. Nous y passâmes une nuit un peu agitée, car les cousins et d’autres insectes nous firent une guerre acharnée. Les Kabyles nous envoyèrent quelques coups de fusil ; ces sauvages fanatiques, couleur de terre, se mettent tout nus, se glissent en rampant dans l’obscurité auprès de nos gardes avancées, et parviennent quelquefois à surprendre de malheureuses sentinelles qu’ils assassinent. Le commandant du camp avait fait pendre pour servir d’exemple et exposer pendant trois jours le corps d’un de ces Arabes tué dans une des embuscades qu’on a soin de leur tendre toutes les nuits. Au reste, l’augmentation des forces du camp, l’arrivée des troupes, tout inspirait à l’ennemi une crainte salutaire.

Notre première couchée offrit beaucoup de désordre ; nos domestiques étaient encore très peu au fait. Les chevaux entravés, c’est-à-dire retenus par les pieds de devant, ne se détachèrent pas cette fois, et c’était un grand point, car on se figure combien il est inquiétant pour le propriétaire d’un cheval de l’entendre hennir et galoper la nuit au milieu des tentes, et s’abattre souvent sur les cordes qui les soutiennent, au grand désespoir du pauvre domestique qui le poursuit tout essoufflé.

A sept heures, nos colonnes s’ébranlèrent. Le pays, à la sortie du camp, se présente sous une forme beaucoup plus montagneuse et rappelle le Jura, les Vosges dans leurs parties les plus arides. Nous trouvâmes la route admirablement tracée et entretenue. Nous nous élevions de plus en plus, et des plateaux où nous faisions halte nous apercevions la mer dans le nord, et dans le sud le Raz-el-Akba, cette crête que les soldats s’obstinaient toujours à nommer le Col de Fer. Le prince avait la bonne habitude de faire prendre de temps en temps du repos aux troupes, surtout au moment de partir ; cela est toujours nécessaire dans ce pays, où nos pauvres soldats fiévreux ont souvent tant de peine à se traîner. Nous en rencontrâmes plusieurs couchés sur la route, et qui avaient laissé passer la colonne sans pouvoir la suivre. Cette vue était pénible et nous présageait de grandes pertes en hommes, si les pluies et le mauvais temps venaient augmenter les difficultés de notre expédition. Baudens, notre chirurgien-major, avec son activité et son humanité ordinaires, les interrogea tous, et le prince, dont la sollicitude pour les troupes ne se ralentit pas un instant pendant la campagne, donna ordre à des hommes de l’escorte de les faire monter sur sa voiture de suite. La chaleur était du reste très grande et avait commencé de bonne heure. Vers les neuf heures, nous vîmes déboucher sur notre gauche une dixaine de cavaliers. J’allai avec notre interprète pour les reconnaître : c’étaient des Beni-Oureddin chargés par le colonel Duvivier, qui commandait à Guelma, de se rendre à Bône pour y prendre des objets d’approvisionnement.

Le pays, à mesure que nous approchions de Hamman-Berda, semblait plus gai et un peu moins abandonné. Nous distinguâmes plusieurs douairs, et des Kabyles faisant paître leurs troupeaux dans la vallée ; quelques-uns, qui nous attendaient sur le bord de la route, nous vendirent des figues de cactus. Du reste, la solitude de ces contrées, le peu d’empressement que mettaient les populations à venir à notre rencontre, prouvaient la frayeur qu’Achmet avait su leur inspirer.

Notre première halte eut lieu près de Hamman-Berda (eaux chaudes), source d’eaux thermales où se trouvaient des bains du temps des Romains. La température de cette source est d’environ 25 degrés Réaumur. A la droite de la route s’élevait un petit fort en pierre, construit par nous, où nous laissâmes un poste. Dans toute cette partie du pays et jusqu’à Vedjez-el-Hammar (gué de l’Ane), la végétation se montre plus en plus vigoureuse ; les lentisques et les oliviers couvrent le sol, sans jamais atteindre cependant une hauteur de plus de dix à douze pieds. Les montagnes, à droite et à gauche de la route, sont revêtues d’un épais manteau de verdure, et les lauriers-roses y croissent en profusion.

Nous fîmes une très longue halte à Hamman-Berda, afin que les deux bataillons du 17e léger, colonel Corbin, que nous y avions trouvés, pussent gagner le camp de Medjez-el-Hammar à peu près en même temps que nous. Baudens pansa dans ce lieu un pauvre diable qui avait eu le pied fracassé par la balle d’un Arabe le matin même, dans sa charrette, à quelques kilomètres du camp. Cinq à six Kabyles, embusqués dans des buissons, avaient tiré sur lui et blessé sa mule. Ils s’étaient enfuis à la vue du premier homme d’escorte. Ce fait nous commandait la plus grande circonspection, et cependant M. le duc de Nemours marchait en avant de la colonne sans se faire éclairer, sur un terrain fort accidenté, couvert d’arbres, et de broussailles, du milieu desquels des Arabes cachés auraient pu l’ajuster très commodément. Nous fûmes obligés de faire détacher sans ordre une dizaine de chasseurs du 2e régiment, qui se portèrent en avant et fouillèrent un peu le pays, car nous tremblions que notre chef ne vînt à tomber dans quelque embuscade. Je dois ajouter, pour être vrai, que nos éclaireurs, en battant les buissons et les fourrés, ne firent lever que des perdrix.

A un quart de lieue du camp de Medjez-el-Hammar, le lieutenant-général, gouverneur, comte de Damrémont, vint à la rencontre du prince, entouré d’un brillant état-major : l’arrivée de cette troupe de cavaliers au galop, soulevant un nuage de poussière, était d’un bel effet. Bien ne me parut plus pittoresque que l’aspect du camp éclairé par un beau soleil d’Afrique. D’immenses montagnes couvertes de verdure fermaient de tous côtés l’horizon ; les blanches draperies des tentes, les arêtes nettement détachées des fortifications, les feuillages des abris et de tous les postes avancés, donnaient à ce paysage militaire un air de parure et de fête. De petits ouvrages pour nos grand’gardes étaient construits sur les éminences environnantes. Le gouverneur et les commandans du camp avaient eu la sage précaution de fortifier tous les postes, ou du moins de leur construire à tous des abris, avec une petite ceinture de pierres sèches, afin de protéger autant que possible nos sentinelles avancées contre le feu des Kabyles, qui, semblables à des bêtes fauves, rôdaient nuit et jour autour de nos établissemens. Le camp était situé à portée de la Seybouse, qui embrassait une partie de son périmètre, et fournissait de l’eau en quantité suffisante pour nos besoins. Cette eau n’est cependant pas très potable, car elle contient une notable quantité de sels neutres en dissolution ; mais les fontaines qui abondent dans les environs en donnent une fraîche et excellente.

Toutes les troupes étaient rangées hors du camp, et le prince les passa en revue. L’attitude du soldat me sembla parfaite. Le canon tirait, et sur les hauteurs à droite une tribu ennemie incendiait des douairs dont l’épaisse fumée se détachait en colonnes blanchâtres sur la sombre verdure des chênes et des lauriers. Je fus frappé de la tenue et de l’air martial des zouaves, que je voyais pour la première fois. Leur uniforme est à la fois le plus leste et le plus élégant qu’on puisse imaginer pour l’infanterie. Les hommes ont le cou nu ; les compagnies d’élite sont coiffées d’un turban vert roulé autour de leur tarbouche ou fezy ; les compagnies du centre ne portent pas de turban. Au lieu de capotes, les zouaves sont munis de courts cabans en drap gris comme ceux des matelots, avec un capuchon ; une veste boutonnée, un dolman bleu sans collet ouvert sur la poitrine et un large pantalon à la turque, complètent leur costume. Leur cartouchière est serrée autour des reins, et des guêtres en cuir lacées leur couvrent le bas des jambes. Leur coiffure, la coupe de leurs habillemens, et surtout la longue barbe qu’ils portent tous, leur donnent une physionomie tout-à-fait musulmane. Ce sont bien les plus infatigables marcheurs et les plus intrépides soldats qu’on ait vus. Le colonel de Lamoricière, qui avait formé ce corps d’élite, était fier de le commander, et c’est le plus bel éloge qu’on pût en faire.

Après le défilé de la troupe, nous entraînes dans le camp, vaste établissement militaire dont les conditions extérieures et la partie pittoresque empruntaient au pays où nous nous trouvions une couleur locale qui en doublait le mérite à mes yeux. Nous y couchâmes, pendant notre séjour, sous des tentes que le génie nous avait fait dresser. On avait construit pour le prince une série de salons et de cabinets très vastes en osier, recouvert d’un revêtement épais de branchages et de verdure. Une agréable fraîcheur régnait dans ces appartemens improvisés. Tous les soldats avaient devant leurs tentes de jolis abris en feuillage ; cela était disposé avec soin et même avec une certaine élégance.

Je fis, le soir de notre arrivée, en dînant chez le gouverneur-général, la connaissance du général Rulhières, qui commandait le camp pendant l’absence du général Damrémont, lors de la dernière attaque des Arabes. Il voulut bien me raconter l’affaire avec de grands détails. Les combats se livraient tout autour du camp, sur les éminences qui le dominaient, de sorte que les troupes qui n’y étaient pas engagées en étaient cependant spectatrices et y prenaient la part la plus vive. Sur la droite de la porte méridionale du camp, et à une assez grande hauteur, était placé un poste retranché. Cette position escarpée avait été bravement attaquée par l’infanterie arabe qui escaladait avec intrépidité les rochers ; plusieurs de ces fantassins étaient venus se faire tuer à vingt-cinq pas de l’épaulement. L’ennemi avait de 7 à 8 mille chevaux qui couvraient tout le rideau des montagnes. Suivant le rapport d’un déserteur espagnol, il aurait perdu dans cette affaire près de 400 hommes. Les chefs portaient tous une large ceinture rouge comme marque distinctive. L’infanterie régulière du bey, précédée de sa musique, avait marché avec résolution contre le poste des zouaves, qui la repoussa néanmoins après un combat d’une heure. Dans ce mouvement, l’ennemi s’était assez rapproché du camp pour que le général Rulhières pût lui envoyer de la mitraille avec des pièces de position. En résumé, l’affaire avait été très chaude, et Achmet y était, dit-on, en personne.

Le 27 au soir, M. le duc de Nemours nous annonça que nous partirions : le 1er octobre. Cette nouvelle fut accueillie avec joie par toute l’armée, car nous croyions devoir attendre à Medjez-el-Hammar l’arrivée des troupes qu’on faisait venir de France.

Nous visitâmes avec soin, dans la matinée du lendemain, les dehors du camp, les fortifications, les hôpitaux, la tête du pont de la Seybouse, ainsi que la manutention des vivres. Tout était dans un bel état d’entretien et de conservation. Après avoir pris une demi-heure de repos, nous repartîmes pour aller visiter dans les environs une source d’eaux thermales fort curieuse nommée Hammam-Mescoutin (les eaux enchantées). Nous longeâmes, dans notre excursion, les rives escarpées et boisées de la Seybouse, dont nous remontions le cours en suivant de petits sentiers fort pierreux, très peu fréquentés, et traversant de temps en temps des gués étroits et difficiles. Nos chevaux se tirèrent parfaitement de cette épreuve. Je ne conçois pas cependant comment ils ne s’abattirent pas cent fois sur les gros cailloux ronds qui couvrent les chemins et les lits des ruisseaux. Nous avions pour escorte un escadron de chasseurs, et les états-majors réunis du prince et des généraux formaient une troupe de plus de cent cavaliers, ce qui nous mettait à l’abri de tout danger de surprise.

Après une heure et demie de marche, nous arrivâmes au pied d’un monticule situé à la droite de la route, et nous aperçûmes, entre des pans de murs démolis, au milieu de nombreux fragmens de ruines romaines, une trentaine de cônes blanchâtres de hauteurs diverses, disséminés sur un espace d’environ un kilomètre carré. Ces pains de sucre ont été formés à différentes époques par des fontaines jaillissantes, dont les eaux thermales déposaient incessamment autour d’elles les sels qu’elles tenaient en dissolution. Les uns, d’une origine toute récente, ne présentaient qu’une enveloppe légère de forme à peu près conique dont l’axe liquide répandait lentement sur la croûte environnante une eau chaude en ébullition continuelle. D’autres avaient déjà acquis une hauteur de un à deux mètres, mais la solidité de leur croûte ne résistait pas à la pression du pied dont on leur faisait porter facilement l’empreinte. Il y en avait de plus de sept mètres d’élévation et de quatre mètres de diamètre à la base ; ceux-là, abandonnés par l’eau depuis long-temps, ressemblaient à des roches calcaires fort dures, et leur surface, assez irrégulière d’ailleurs, était couverte de végétation. De distance en distance, on rencontrait de petits bassins dont la température variait de 60 à 70° Réaumur. Plus loin, l’eau coulait en ruisseau, et formait, en se précipitant dans la Seybouse, une cascade d’un effet fort original, en raison des couleurs singulières et variées que les sédimens avaient données à la roche. Les parties constamment baignées par les eaux étaient d’une blancheur éblouissante et quelquefois légèrement teintées de jaune. Ces eaux ont le goût de celles de Barèges et d’Aix-la-Chapelle [5] ; elles sont sulfureuses. J’ai remarqué qu’elles déposaient dans beaucoup d’endroits de la chaux presque pure, et les bulles qui s’élevaient à la surface des bassins étaient dues certainement à un grand dégagement d’acide carbonique. La cascade dont je viens de parler joint ses eaux à la Seybouse, et malheureusement au-dessus du camp, dont elle n’est pas éloignée de plus de six kilomètres. C’est ce qui explique pourquoi l’eau de la Seybouse, puisée à Medjez-el-Hammar, est insalubre. Le lit de cette rivière au pied de la cascade est d’ailleurs ombragé par d’épais bosquets d’oliviers, de lentisques et de lauriers-roses ; c’est un endroit délicieux.

Nous côtoyâmes la rive gauche en revenant au camp, ce qui nous fit passer sur le champ de bataille du 24 septembre, et traverser les positions qu’avaient occupées alors les troupes du bey. Le sol portait l’empreinte des pas nombreux de la cavalerie ennemie. — Au retour de cette promenade, il fut résolu qu’on enverrait le lendemain une forte reconnaissance sur le Raz-el-Akba, afin de savoir si l’ennemi n’aurait pas tenté de détruire les travaux que nous y avions faits pour faciliter le passage de l’armée. Je demandai et j’obtins la permission de prendre part à cette reconnaissance.

Le 29 au matin, un bataillon du 47e de ligne et un peloton du 3e chasseurs sous les ordres d’un chef de bataillon sortirent du camp et se dirigèrent du côté du col, où nous avions ordre de pénétrer si nous ne rencontrions pas l’ennemi. Un officier de l’état-major-général, le capitaine Renard, et un officier du génie aide-de-camp du général Lamy s’étaient joints à nous. Les chasseurs nous éclairèrent et nous servirent d’avant-garde. Nous trouvâmes la route parfaitement intacte ; elle avait été respectée par les Arabes. Nous remarquâmes sur notre chemin plusieurs points où ils devaient avoir bivouaqué lors de la dernière affaire. Une prodigieuse quantité de vautours était occupée à dépecer les corps de quelques chevaux morts abandonnés par l’ennemi. Nous espérions pouvoir atteindre sans coup férir la sommité la plus élevée du Raz-et-Akba, car la reconnaissance avait ordre de ne pas s’engager, et nous parvînmes jusqu’à environ un kilomètre du col sans accident, à un lieu nommé Hannounah, où nous fîmes halte auprès d’une belle fontaine. Après avoir pris quelques instans de repos, nous nous remîmes en marche, mais nous avions fait à peine deux cents pas, que des chasseurs d’avant-garde accoururent pour prévenir le commandant que des cavaliers arabes en grand nombre occupaient le col et venaient à nous. J’avais beau ouvrir de grands yeux et parcourir du regard toutes les montagnes à l’entour, il m’était impossible d’apercevoir aucun ennemi, et j’avoue que je ne m’expliquais pas l’urgence du mouvement rétrograde qui fut à l’instant ordonné. Au bout de quelques instans, j’entendis une faible détonation qui me parut provenir d’un coup de fusil tiré dans la vallée à un quart de lieue. Je fis remarquer au commandant que des officiers chassaient sans doute aux environs. Il sourit et me dit : « Je vois que vous n’avez pas encore une grande habitude des Arabes ; c’est l’attaque qui commence, nous allons avoir peut-être dans quelques minutes une sérieuse affaire sur les bras. » Il avait raison en effet, et j’ai acquis plus tard l’expérience de cette manière originale qu’ont les enfans de l’Atlas d’engager le combat. On ne saurait s’imaginer la distance à laquelle ils commencent le feu. Leurs premiers coups sont tirés non-seulement hors de portée et de vue, mais de si loin, que le son en parvient à peine aux oreilles. Ce doit être un moyen de ralliement qu’ils emploient, car ils ne sauraient avoir à coup sûr la pensée que leurs balles puissent atteindre à une pareille distance.

Quelques détonations un peu mieux caractérisées qui se firent entendre m’amenèrent bientôt à croire que le commandant pouvait être dans le vrai, que les Arabes, dont malgré tous mes efforts je n’avais pu encore distinguer un seul, se rapprochaient de nous, et qu’une demi-heure ne se passerait pas sans doute avant que nous en vinssions aux mains avec eux. Je n’avais pas eu le temps de faire cette réflexion, que je vis au-dessus de la route, à cinquante pas en arrière, sortir comme par enchantement du milieu des arbres et des rochers un cavalier ennemi monté sur un cheval noir magnifique. Il l’arrête, rejette son burnous à gauche, nous ajuste de son long fusil, et tire. Je croyais les Arabes à une lieue de nous, et ils étaient déjà sur nos épaules ; je ne pouvais revenir de ma surprise. Nous avions eu raison de ne pas pousser notre reconnaissance plus loin. Nous détachâmes alors quelques tirailleurs sur les côtés de la route pour contenir les cavaliers ennemis et couvrir notre retraite ; mais nous n’en fûmes que médiocrement importunés, ils se bornèrent en quelque sorte à nous observer, à échanger avec nous une fusillade insignifiante, et nous rentrâmes au camp sans jamais avoir été serrés de près sérieusement. Les détonations de notre petit engagement avaient attiré l’attention du gouverneur, un de ses aides-de-camp accourut de sa part au-devant de nous pour avoir des nouvelles. Les Arabes, qui nous avaient suivis jusqu’à Medjez-el-Hammar, tiraillèrent tout le reste de la journée sur nos avant-postes.

Notre reconnaissance eut pour résultat de constater d’abord le bon état de conservation de la route, ensuite de nous faire acquérir la certitude, par la facilité avec laquelle les cavaliers arabes s’étaient réunis à notre approche, que le camp de l’agha ne devait pas être établi très loin, et qu’il se trouvait sans doute de l’autre côté du Raz-el-Akba.

Le lendemain samedi 30, le prince alla visiter le camp de Guelma, où commandait le colonel Duvivier. Le grand parc d’artillerie arriva dans la journée. Cet immense matériel, qui attirait tant de monde à sa suite, donna à notre camp l’aspect le plus animé. Ce fut dans la soirée de ce jour qu’on agita la grande question de savoir si l’on emmènerait ou si on laisserait au camp le parc de siége. Heureusement on suivit, en cette occasion, l’avis du général en chef de l’artillerie, qui, ainsi que le lieutenant-général baron de Fleury, commandant le génie, lutta avec force contre la tendance assez marquée de l’état-major-général à s’affranchir des ennuis et des embarras d’un si lourd attirail de guerre. Ce grand parc de siége nous semblait à tous, je le confesse, bien superflu pour aller attaquer une bicoque.

Les divers parcs avaient été réunis au camp, mais les besoins du service de l’administration étaient tels que l’on fut contraint d’appeler d’autres services à son aide : une partie des voitures de l’artillerie fut donc employée à porter de l’orge et de la paille, et la moitié du matériel du génie laissée à Medjez-el-Hammar pour être remplacée par un chargement de l’administration. Toutefois, et par bonheur, on conserva précieusement quarante mille sacs à terre, afin de se ménager la possibilité de cheminer sur le terrain de roc et en contre-pente qui s’étendait devant le front d’attaque à Constantine. Je passai une partie de la nuit à écrire des ordres ; notre départ fut décidé pour le lendemain.

Le dimanche 18 octobre, à six heures, j’attendais au pont de la Seybouse les divers corps de notre brigade, pour les disposer en avant du front de bandière du camp des zouaves ; j’avais aussi mission de placer le parc aux boeufs, notre artillerie et nos équipages. Le prince nous donna à peine le temps de nous former, et arriva presque anssitôt. Alors l’avant-garde, composée des zouaves, du bataillon du 2e léger et des spahis, s’ébranla ; derrière marchaient deux pièces de montagne et deux obusiers de huit, ensuite les équipages, ambulances, etc., puis venaient le 17e léger et toute notre cavalerie pour arrière-garde. Nous espérions bien une petite affaire dans la journée, car on avait vu au moment de notre départ les vedettes kabyles s’éloigner en faisant feu ; mais l’ennemi ne se montra nulle part. Cette marche dans la montagne était d’un joli effet : le riche et élégant costume des spahis, les burnous blancs des Arabes auxiliaires, faisaient une très bonne figure à côté des capotes grises de nos fantassins. Aux trois quarts de la route, le gouverneur-général nous rejoignit.

Vers les quatre heures, le temps, qui avait été très beau le matin, devint détestable ; la pluie commença à tomber par torrens, et le sol des chemins fut aussitôt affreusement détrempé par l’eau du ciel et par les ruisseaux qui coulaient de la montagne. La terre était si grasse que les chevaux avaient la plus grande peine à se tenir et à marcher. J’ai souvent failli rouler dans les précipices en portant des ordres à la fin de la journée. Rien n’est moins comfortable, en vérité, que de galoper avec un cheval fatigué sur ces pentes raides et humides, inondé par les rafales d’une pluie pénétrante, et tourmenté par un vent impétueux qui fait flotter, malgré tous vos efforts, votre manteau, ce vêtement, soit dit en passant, si peu militaire et si incommode. Allez donc vous servir de vos armes dans de pareilles conditions, si vous pouvez ! Les voitures eurent beaucoup de peine à monter les rampes du col en doublant les attelages.

Nous trouvâmes aux abords du Raz-et-Akba le bivouac d’Achmet tout frais encore. Notre avant-garde s’établit sur un plateau dans une assez bonne position. Le premier côté de notre carré était formé par les troupes du génie, les spahis, le 2e léger et les zouaves, le second par le 17e léger, et le troisième par les escadrons de chasseurs. Nous dûmes camper sur un sol humide et glaiseux, mais qui se dessécha bien vite sous l’action du soleil couchant.

A peine arrivé, je reçus l’ordre d’aller prendre quinze spahis et de me mettre en recherche de quelques sources dans les environs ; j’allai donc vers le commandant de Mirbeck, et lui fis connaître ma mission. « Prenez quinze hommes, » me dit-il ; puis il ajouta avec le plus grand sang-froid : « Mais vous vous ferez couper la tête… Benouéni, accompagne le capitaine. » Et il me salua très poliment. Notez que la pluie continuait à tomber d’une manière déplorable. Être obligé de chercher de l’eau par un temps pareil, cela avait presque l’air d’une plaisanterie. Cependant, mes spahis et moi, nous nous lançâmes en différentes directions, et, grace à quelques mots de français que parlait le maréchal-des-logis Benouéni, je parvins à diriger nos recherches avec assez de sagacité pour trouver à peu de distance du camp une source abondante ; j’eus même assez de bonheur pour ne pas voir se réaliser le funèbre pronostic du commandant des spahis.

On était, à notre bivouac, assez préoccupé du matériel de l’artillerie à cause de l’état des chemins. Si en effet la pluie avait continué, il fût devenu tout-à-fait impossible de faire mouvoir les pièces de 24. Heureusement que vers le soir, comme je l’ai dit, le soleil se dégagea des nuages, et à sa vue nos cœurs se rouvrirent à l’espérance. On fit sécher les manteaux, on poussa des reconnaissances en avant dans toutes les directions, et à l’aide de nos lunettes nous pûmes apercevoir sur le col d’Hannounah la brigade du général Trézel, dont les armes brillaient aux rayons du soleil couchant. S’il est vrai de dire qu’en Algérie quand il pleut, il pleut bien, il est juste aussi de remarquer que le soleil d’Afrique a une propriété desséchante des plus caractérisées ; aussitôt qu’il paraît, il a absorbé en moins de dix minutes toute l’eau répandue sur le sol, et pompé entièrement l’humidité des vêtemens qu’on expose à son ardeur dévorante.

Nous avions parcouru depuis le matin treize mille deux cents mètres. Nous dînâmes du meilleur appétit à notre premier bivouac, assis sur les cantines des mulets de bat qu’on plaçait autour du feu ; nous mangions sur nos genoux une soupe que l’eau du ciel se chargeait souvent d’allonger. Je me suis très bien trouvé, dans mon court voyage en, Afrique, de ne jamais boire entre mes repas. Notre chère, d’ailleurs, était très simple et très frugale. Nous avions avec notre soupe un plat de viande entouré de riz, et ensuite du café léger. J’ai la conviction que la sobriété et l’exercice préviendraient dans ce pays la plupart des affections de l’estomac et des entrailles. Quant aux fièvres endémiques, il n’y a guère, je pense, de moyens de s’y soustraire. Les fruits, les herbes, sont à éviter. Il est de toute nécessité de coucher entièrement habillé pour éviter la fièvre, les yeux couverts pour se garantir des ophtalmies, et les mains dans les poches par crainte des scorpions. Si après avoir pris ces précautions on n’est pas sensible aux puces et que les inégalités du sol ne paraissent pas trop gênantes, on peut fort bien dormir au bivouac enveloppé dans un manteau et la tête sur une petite botte de foin. J’avoue cependant que je n’y ai jamais goûté entièrement les douceurs de ce sommeil qu’on nomme réparateur.

Le lendemain, lundi 2 octobre, à quatre heures, on battit la breloque à la grand’garde des zouaves, et aussitôt branle-bas général. A ce signal on s’habille, c’est-à-dire qu’on resserre son col et qu’on boutonne son uniforme ; tout le monde est sur pied ; on va voir les chevaux, on s’informe s’ils ont eu de l’orge, s’ils n’ont pas cassé leurs entraves pour aller se promener dans le camp pendant la nuit ; puis, après avoir plié bagage, l’avant-garde s’ébranle, et bientôt elle est en marche.

La veille, autour de notre grand feu, le général Perregaux, chef d’état-major du lieutenant-général gouverneur, nous avait appris que plusieurs scheiks des environs étaient venus offrir de l’orge et de la paille hachée, disant qu’à notre approche Achmet avait été obligé de se retirer et de lever son camp, que plusieurs tribus l’abandonnaient, « parce que décidément les Français étaient les plus forts. » On doit supposer cependant qu’il y avait un peu moins de sympathie que de curiosité dans la démarche de ces bons scheiks auprès de nous, car malgré leurs promesses et leurs complimens, bien loin de se joindre à l’armée comme ils avaient annoncé vouloir le faire, ils ne reparurent pas avant notre départ, et nous n’entendîmes plus parler d’eux.

Du haut du col, point culminant de la chaîne où nous avions bivouaqué, les regards se portaient au loin sur un pays très montagneux et d’une aridité complète. Le versant sud de cette partie de l’Atlas n’est pas comme les pentes septentrionales, qui, aux environs de Medjez-el-Hammar et jusqu’à Hannounah, sont couvertes de végétation. Depuis ce moment jusqu’à notre arrivée à Constantine, c’est-à-dire pendant cinq journées de marche, nous n’avons pas vu un seul arbre, et je pourrais presque dire une seule plante, si l’on n’exceptait quelques lauriers-roses rabougris et chétifs qui croissent dans le lit desséché des ruisseaux. C’est le pays le plus pelé qu’on puisse imaginer, et on n’y trouve que des chardons. Cet artichaud sauvage n’est pas dédaigné, dit-on, par la cuisine arabe, et couvre en abondance tout le pays ; nous en faisions couper le plus possible afin d’alimenter les feux de nos bivouacs et ménager notre bois.

On trouve à chaque pas des fontaines dans ce terrain d’une apparence si désolée, et une armée ne doit jamais être exposée à y souffrir de la soif. A une lieue environ de la rivière nommée Oued-Zenati, la brigade d’avant-garde reçut l’ordre de parquer son artillerie et ses prolonges pour attendre que les sapeurs du génie eussent terminé des travaux de réparation indispensables au passage des ravins. On adoucit des rampes, on consolida les gués par d’épaisses couches de pierres et de gros graviers. A 2 kilomètres de Sidi-Tamtam, lieu où nous devions passer la nuit, le génie fut obligé de travailler pendant deux heures, afin de rendre praticable à l’artillerie une pente raide et difficile. Nous passâmes en avant avec les zouaves, le 2e léger et notre cavalerie.

A l’extrême avant-garde, on aperçut quelques vedettes arabes sur les montagnes à notre droite, et dans la vallée près de l’Oued-Zenati une cinquantaine de cavaliers serrés en peloton que j’allai reconnaître et pus distinguer parfaitement avec ma lunette. Ils étaient placés en observation ; à notre approche, ils ne tardèrent pas à se mettre en mouvement et disparurent. Une demi-heure après nous étions dans une vaste plaine sur les bords de l’Oued-Zenati ; c’est la même rivière qui reçoit plus tard le nom de Seybouse et se jette dans la mer auprès de Bône. Quelques lauriers croissaient sur les berges. J’ai entendu dire souvent que cette plante communique des propriétés malfaisantes à la plupart des rivières de l’Afrique qui en baignent et lavent les racines.

Nous campâmes non loin de l’Oued auprès du marabout de Sidi-Tamtam, et formâmes un vaste carré suivant notre habitude. Sur le plateau où nous étions établis se trouvait un cimetière où plusieurs tombes fraîches nous indiquèrent les sépultures d’Arabes morts sans doute des blessures reçues à l’attaque du camp de Medjez-et-Hammar. Il faut marcher avec précaution sur ce sol perfide. Rien n’est plus facile pour un cavalier qui le traverse sans précautions que d’enfoncer avec son cheval dans des excavations quelquefois de deux ou trois mètres de profondeur. Le marabout avait été ruiné lors du passage de notre armée l’année précédente, et n’offrait d’ailleurs rien de remarquable. Le soir nous vîmes arriver la brigade Trézel, tout le matériel du génie et de l’artillerie, le convoi de l’administration, enfin les énormes pièces de 24, qui avaient franchi sans difficulté les passages où l’on craignait de les voir arrêtées, grace à ce brûlant soleil dont la vertu est de raffermir si vite les terrains les plus fangeux. Nous étions gais et satisfaits, dans cette soirée, de voir réunis autour de nous, sur l’immense plateau de Sidi-Tamtam, toutes les ressources de notre petite armée.

Vers quatre heures, quelques cavaliers ennemis se montrèrent sur les crêtes au-dessus de la rive droite de la rivière, ce qui n’empêcha pas les spahis d’aller fourrager de ce côté, tandis que 200 chevaux des chasseurs partaient au galop dans le même but et du côté opposé. Les zouaves eurent un engagement sans importance avec les Arabes de quelques douairs situés sur les versans des montagnes qui s’élevaient à notre gauche. Nos intrépides et agiles fantassins gravirent ces pentes rapides avec une aisance incroyable. On trouva dans les douairs quelques silos remplis d’orge dont les hommes rapportèrent plusieurs sacs. De son côté, notre cavalerie revint avec une riche provision de paille hachée.

Nous partîmes du bivouac de Sidi-Tamtam mardi 3 à sept heures, et nous nous avançâmes entre les collines qui enserrent la vallée où coule en serpentant l’Oued-Zenati. Pendant cette journée, nous trouvâmes moins d’eau. Nous avions quitté la montagne et la région des sources ; le lit de l’Oued-Zenati était lui-même souvent à sec. Aussitôt donc qu’il y avait moyen, on faisait boire les chevaux. Vers le soir, un immense horizon se déploya devant nous, et, après avoir traversé plusieurs défilés, l’armée s’avança dans une vaste plaine. De grands tas de paille brûlant de tous les côtés nous firent connaître la politique que notre ennemi était résolu à suivre en se retirant devant nous. Des cavaliers que nous aperçûmes fuyaient en tenant à la main des brandons allumés avec lesquels ils venaient de mettre le feu à ces énormes meules dont la fumée se répandait au loin dans la plaine. Nous lançâmes aussitôt de la cavalerie dans toutes les directions, et malgré l’empressement avec lequel les ordres d’Achmet étaient exécutés, nos chasseurs rapportèrent de l’orge et de la paille hachée en abondance ; car les habitans n’avaient pas eu le temps de vider leurs silos, et toutes les meules étaient loin d’être brûlées. Nous nous trouvions dans un pays très cultivé, et, grace à l’activité de nos cavaliers, nos chevaux y vécurent dans l’abondance, l’ennemi ne tint nulle part, et eut bientôt disparu vers le sud-ouest. Le temps était magnifique ; la nuit fut tranquille ; la 2me brigade, ainsi que toute l’artillerie, campa avec nous au lieu dit Ben-Aïoun.

Le mercredi 4, nous levâmes notre camp à dix heures ; plusieurs passages de ruisseaux marécageux nécessitèrent les travaux du génie et retardèrent notre marche. En approchant du lieu appelé Summa, où se trouve un monument romain, on pensait que l’ennemi défendrait la position qu’il occupait l’année précédente ; mais il ne se montra nulle part, et nous traversâmes un défilé assez dangereux d’ailleurs sans rencontrer autre chose de l’ennemi qu’un jeune chameau que l’armée d’Achmet avait abandonné, et qui semblait fort dépaysé au milieu de nous. Quelques cavaliers se firent bien voir, mais sur des crêtes à de grandes distances. La tactique du bey était évidemment de nous laisser arriver jusque sous les murs de Constantine sans nous livrer bataille.

Nous ne trouvâmes pas plus de végétation sur notre route pendant cette journée que dans les précédentes ; le pays présentait toujours le même aspect. La vallée où nous marchions était hérissée de chardons et semée de pierres fort gênantes pour la cavalerie ; quelques chaumes d’orge dans les champs, des collines rondes et arides, avec des rochers çà et là, complétaient le paysage, qui m’a rappelé les régions les plus désolées de l’Auvergne : du reste, il y avait de l’eau dans tous les ruisseaux. Pas un Arabe ne vint à nous ; nous étions entourés de douairs et de meules fumantes. Les populations et leurs troupeaux s’étaient retirés au loin à l’approche de l’armée, car, de quelque côté que se portassent nos regards du haut des points les plus élevés du pays, nous ne découvrions qu’une immense solitude. C’était décidément un désert qu’Achmet avait voulu créer autour de nous. Heureusement que la richesse des moissons et la fuite précipitée des habitans avaient apporté quelque obstacle à l’exécution des mesures ordonnées par notre adversaire, car partout notre cavalerie trouvait des silos encore pleins, et, ce jour comme les précédens, nos fourrageurs revinrent abondamment pourvus de paille hachée ; de plus, ils étaient presque tous chargés de débris de bois provenant des douairs abandonnés, et qui servirent, avec les chardons, à nous faire de beaux feux de bivouac. Nous campâmes à un lieu appelé Mehris, sur les bords du Rummel, rivière qui coule vers Constantine.

Le jeudi 5, le gouverneur-général voulut, en se rapprochant de Constantine, réunir ses forces et concentrer l’armée ; nous ne quittâmes notre bivouac que fort tard, après avoir été rejoints par les 2e et 3e brigades. Le commencement de notre marche n’offrit rien d’intéressant ; nous cheminions doucement dans une immense vallée d’une aridité complète, sous un soleil dévorant, et nous revoyions ces mêmes plateaux où, l’année précédente, l’armée expéditionnaire avait presque entièrement été ensevelie sous la neige et où beaucoup de nos soldats étaient morts de froid ! Lorsque nous arrivâmes au pied de la position de Summa, un assez grand nombre de cavaliers, qui ne tardèrent pas à couvrir les sommets à notre gauche, en descendirent et vinrent franchement à nous ; nous les observions avec assez d’intérêt, quand l’un d’eux s’avança au galop et lâcha son coup de fusil sur les zouaves de notre avant-garde. Bientôt un feu assez nourri commença, et nous apprit que nous étions enfin aux prises avec les cavaliers d’Achmet. Le prince regretta à ce moment que le gouverneur-général, suivant son habitude, fût parti très en avant, emmenant avec lui toute notre cavalerie, car nous trouvions l’occasion d’exécuter une belle charge. Nous fîmes déployer nos zouaves et quelques compagnies d’infanterie légère en tirailleurs pour contenir les Arabes, qui devenaient fort entreprenans, et son altesse royale m’envoya porter l’ordre au colonel Laneau de rétrograder avec son régiment, le 3e chasseurs, qui dépendait de notre brigade. Je ne pus obtenir cependant, malgré mes instances auprès du gouverneur, qu’un seul escadron que je ramenai au prince, et qui poussa aussitôt devant lui les cavaliers ennemis. Nous continuâmes alors notre route, et parvînmes sans difficulté au défilé qui précède le point culminant où s’élèvent les ruines d’un monument romain. La 2e brigade, qui nous suivait, eut un engagement plus sérieux que le nôtre ; plusieurs hommes de part et d’autre furent tués et blessés.

Enfin, à deux heures, toute l’armée était arrivée sur le plateau de Summa, qui domine la plaine, ainsi que l’indique son nom, évidemment latin. C’est de là que nous aperçûmes pour la première fois Constantine à droite, et le camp de la cavalerie du bey sur la gauche. Les blanches maisons de la capitale d’Achmet nous apparurent entre les hauteurs de Sattah-Mansourah d’un côté et celles de Coudiad-Aty de l’autre. Toutes les lunettes de l’armée furent aussitôt braquées sur cette ville si intéressante pour nous, et dont nous étions en ce moment éloignés de 23,300 mètres ; on crut voir sur le Coudiad-Aty des ouvrages de fortification qui ne défendaient pas cette position l’année précédente ; nous sûmes depuis que nous avions pris pour de nouveaux ouvrages des marabouts blanchis à la chaux qui brillaient au soleil, et qu’en raison de la distance nous ne pouvions pas bien distinguer.

Achmet commit une faute en ne fortifiant pas le Coudiad-Aty ; il aurait dû nous disputer pied à pied tous les abords de la place, au lieu de se borner à s’enfermer dans les murs de sa ville. Quelques redoutes sur le Sattah-Mansourah et sur le Coudiad-Aty ne nous auraient certes pas arrêtés sérieusement, mais elles nous auraient fait perdre du temps et consommer des munitions ; or, c’était un point immense pour notre adversaire que de pouvoir gagner quelques jours. Je me suis souvent demandé aussi pourquoi Achmet n’avait pas fait creuser un fossé devant le front qu’il s’attendait bien à nous voir attaquer, et n’avait pas fait élever un talus, de façon à nous masquer le rempart dont l’escarpe était parfaitement visible pour nous du haut en bas, ce qui nous permit de battre en brèche très commodément. Il n’ignorait certes pas que nous choisirions le front de la porte El-Gharbia comme le seul accessible, car il l’avait muni d’une assez respectable artillerie ; il n’eut pas cependant la pensée de la protéger contre le tir de nos grosses pièces, ou du moins de rendre plus difficiles les tentatives d’escalade auxquelles, soit dit en passant, j’ignore comment nous n’avons pas eu recours. Cette incurie ou cette ignorance me donne lieu de croire, malgré ce qu’on a prétendu, qu’aucun Européen ne guidait Achmet de ses conseils, car il n’est pas un sous-officier d’artillerie français, anglais ou allemand, qui n’eût compris ce qu’il était très facile et très nécessaire d’ajouter aux moyens de défense de la ville. Il paraît, au reste, que le bey croyait fermement Constantine imprenable ; notre échec de l’année précédente, les prédictions de marabouts fanatiques, avaient exalté sa confiance et enflammé son courage au point de lui faire considérer la victoire comme assurée pour lui.

Le monument qui s’élève sur la montagne de Summa est d’un aspect singulier ; c’est un tronc de pyramide en escalier, surmonté de masses de pierres de toutes les formes. On ne sait quelle destination attribuer à cette construction bizarre, à moins de supposer que les Romains n’aient voulu établir un point trigonométrique visible à une grande distance qui pût servir à la mesure du pays. Nous fîmes en ce lieu une assez longue halte. Par le nombre des tentes du camp bey établi sur les montagnes de gauche, on évalua qu’il pouvait y avoir environ 1,500 chevaux de réunis. Les tirailleurs des spahis et des chasseurs étaient fort en avant sur les bords du Bou-Merzoug, qui coulait au fond de la vallée à nos pieds.

Nous nous remîmes en marche après deux heures de repos, et descendîmes en côtoyant la rivière où se jettent de nombreux ruisseaux que nous étions dans la nécessité de traverser. Au passage de l’un de ces affluens, le génie fut obligé de travailler assez long-temps pour en débarrasser le lit d’une énorme quantité de pierres rondes, roulées par les eaux, qui le rendaient d’un accès fort incommode. Les Arabes descendirent à ce moment des crêtes environnantes, et tiraillèrent sur le gué que les différens corps de notre avant-garde traversaient successivement. M. le duc de Nemours demeura pendant très long-temps dans cet endroit, et y fut fort exposé au feu de l’ennemi, qui était d’autant plus vif qu’on ne lui répondait pas. Le prince, avec la conscience qu’il mettait dans l’accomplissement de tous ses devoirs, savait bien que sa présence empêcherait le désordre et faciliterait bien des choses, et il avait raison. Lorsque les derniers hommes de notre brigade furent sortis de la rivière, le prince prit le galop, et rejoignit avec nous la tête de colonne.

Nous étions alors sur une belle plaine de gazon, où un spectacle assez amusant s’offrit à notre vue. De l’autre côté, et à une faible distance du Bou-Merzoug, qui dans cet endroit est fort encaissé, cheminaient au pas et très tranquillement deux cavaliers arabes dont la tête était ornée d’un chapeau de paille colossal tout couvert de plumes d’autruche. Cette décoration caractéristique est portée dans le nord de l’Afrique par les plus intrépides guerriers. Marchant parallèlement à notre colonne, ces Arabes semblaient ne pas s’apercevoir de notre présence, et affectaient même en causant de ne pas tourner la tête de notre côté. Nos tirailleurs, piqués de cette indifférence, les avaient pris pour point de mire, et l’on voyait à chaque instant des balles frapper les rochers au-dessus de leurs têtes, ou faire voler la terre devant les pieds de leurs chevaux, sans qu’ils daignassent cesser leur conversation ou hâter le pas de leurs montures. Le fait est qu’ils mirent l’adresse de nos meilleurs tireurs en défaut, qu’ils s’éloignèrent et regagnèrent le gros de la cavalerie ennemie sans avoir été atteints, et cela aux applaudissemens de nos éclaireurs, qui ne purent s’empêcher de rendre hommage à leur audace.

À cinq cents pas plus loin, nos spahis traversèrent la rivière et engagèrent alors avec l’ennemi une fusillade fort vive. Le prince m’avait envoyé porter l’ordre à un escadron de chasseurs d’appuyer les spahis, et j’arrivai avec cet escadron sur le lieu du combat. C’était un spectacle des plus attrayans que cette action de cavalerie ; les détonations mêlées aux apostrophes que se renvoyaient les combattans, les fantasias des cavaliers fuyant après avoir déchargé leurs fusils, les bravades des plus hardis, cette animation, ce mouvement général, donnaient à l’ensemble de ce tableau les couleurs les plus originales et les plus pittoresques. Un lieutenant d’artillerie saxon, qui avait suivi l’expédition comme officier détaché auprès des spahis, était, je me le rappelle, au milieu de cette mêlée, tout enivré de joie et de poudre. Ces Arabes combattent avec tant d’élégance et de légèreté, ils jettent avec tant d’aisance leur burnous sur l’épaule après avoir tiré, ils impriment si adroitement un mouvement de rotation à leur cheval qui s’arrête et se cabre, lorsqu’ils veulent passer en deuxième ligne pour recharger leurs armes, qu’on ne peut se lasser d’admirer leur souplesse et leur bonne grace. Ce spectacle, tout-à-fait nouveau pour moi, me semblait des plus intéressans. La plupart de nos spahis étaient recrutés dans la tribu des Beni-Urgin, et par conséquent en état de répondre aux apostrophes injurieuses et en style homérique que leur lançaient leurs adversaires. « Regarde ce cavalier, mon capitaine, me dit un de nos spahis indigènes, vois comme il a un beau cheval !… c’est mon frère. » Ils étaient en effet de la même tribu et de la même famille, ce qui ne l’empêcha pas de terminer son observation en envoyant un bon coup de fusil à l’adresse de son pauvre frère. Il y eut plus de bruit que de mal dans cet engagement de cavalerie, qui avait lieu sous les yeux de notre avant-garde, arrêtée à une petite distance. Le feu des tirailleurs à cheval est en général mal assuré, et par conséquent peu dangereux. Nous n’eûmes de notre côté que trois hommes de blessés et un brigadier de tué. Parmi les vociférations arabes que j’ai pu entendre : Ya kelba ! ya beni et kelba [6] ! semblaient être les expressions favorites des cavaliers d’Achmet, auxquelles se joignaient d’ailleurs toutes sortes de défis et de bravades. Quelques-uns de ces hommes parlaient un mauvais espagnol ; magnana cortar la cabeça [7] revenait encore assez souvent. Pour hâter la conclusion de l’affaire et éloigner cette fourmilière du lieu où il avait l’intention de placer son camp, le prince fit avancer deux obusiers et lancer au milieu des groupes les plus nombreux de l’ennemi quelques obus qui éclatèrent et lui tuèrent du monde. Vers le soir, le feu cessa, et nous établîmes notre bivouac. Nous ne nous trouvions plus éloignés de Constantine que de trois kilomètres.

Notre camp était formé, et je revenais au pas après avoir porté des ordres à un de nos postes avancés, quand un évènement singulier, qui mit mes jours en péril, offrit à notre brigade, pendant quelques instans, un spectacle neuf et dramatique à la fois. Un grand cheval noir fort méchant, qui appartenait au colonel Boyer, nourrissait une haine implacable contre Pompée, l’un de mes chevaux, dont je me servais souvent, et que je montais ce jour-là. Comme je n’avais aucune donnée sur les antécédens de ces deux ennemis, je ne savais à quoi attribuer l’animosité bien marquée de ce méchant cheval noir, qui ne perdait jamais l’occasion de lancer une ruade ou de donner un coup de dent à mon pauvre Pompée, quand il le rencontrait ou lorsqu’il pouvait l’atteindre. Je rentrais donc, et m’approchais du centre de notre carré pour mettre pied à terre auprès de la tente du prince, quand le cheval en question, apercevant l’objet de son ressentiment, s’élance furieux, rompt ses liens, ses entraves, et se précipite sur nous comme un lion ; Pompée se dresse alors bravement sur les pieds de derrière, et voilà les deux adversaires se livrant un combat en règle sans s’inquiéter de moi, qui me trouvais, comme on doit le croire, fort mal à mon aise. Sur ces entrefaites, un cheval gris que venait de monter M. le duc de Nemours, et qui était sur le lieu du combat, se débarrasse de l’homme qui le retenait, se jette au milieu de la mêlée et prend parti pour Pompée, lequel était vaincu et renversé, hélas ! mais se débattait encore sous les pieds de son redoutable ennemi : nouvelle lutte, plus affreuse que la première, livrée sur le corps de mon cheval, et moi au-dessous, servant dans cette guerre, qu’on me pardonne le jeu de mots, de base d’opérations. Heureusement, des soldats d’infanterie eurent le courage de venir m’arracher à la position des plus critiques où je me trouvais. Chose presque incroyable, je ne reçus, au demeurant, aucune blessure, et j’en fus quitte pour quelques contusions.

La nuit se passa tranquillement, sauf quelques coups de fusil tirés sur nos postes et sur nos bivouacs. Le vendredi 6, nous partîmes à cinq heures sans bruit ; le temps était couvert, il pleuvait un peu, et le jour pointait à peine. Quand nous fûmes à un quart de lieue de la ville, que nous ne pouvions pas encore découvrir, et à cinq cents pas environ du marabout de Sidi-Mabrouk, situé sur le versant nord du Sattah-Mansourah ; nous vîmes descendre des montagnes de gauche un grand nombre de cavaliers arabes qui vinrent tirailler sur nos flancs dans la vallée du Bou-Merzoug, sans cependant passer cette rivière. Quelques chasseurs et quelques fantassins déployés sur la route suffirent pour les contenir. Le prince me dit alors de porter aux spahis l’ordre d’occuper le plateau de Mansourah. Nous nous lançâmes au galop sur cette montée, qui s’étend depuis Sidi-Mabrouk jusqu’aux crêtes situées au-dessus de Constantine. En longeant les jardins du marabout, dont nous laissions l’enceinte murée à notre gauche, nous nous attendions bien à recevoir le feu de l’infanterie d’Achmet, qui, nous le pensions, devait s’y être embusquée ; mais par crainte sans doute d’être tourné, l’ennemi n’avait pas occupé cette position, et s’était retiré sur le plateau, au milieu des rochers qui en bordent l’arête extrême.

C’est là en effet que nous trouvâmes les zouaves réguliers du bey, qui nous accueillirent par un feu bien nourri. Les spahis se déployèrent alors, et commencèrent à tirailler avec eux. Parmi ces zouaves d’Achmet qui sautaient et gambadaient à notre approche, en ayant l’air de se moquer de nous et en nous envoyant des coups de fusil, j’ai cru reconnaître des Français, si j’ai eu raison de m’en rapporter à des gestes et à des poses assez caractéristiques qui m’ont rappelé le carnaval de mon pays. Le commandant de Mirbeck me pria d’aller demander de l’infanterie au prince afin de déloger les Arabes des rochers et des pentes abruptes où ils étaient embusqués, et où les spahis ne pouvaient les poursuivre. Un bataillon du 2e léger se porta en avant et poussa l’ennemi. Alors l’état-major et toute la brigade débouchèrent sur le plateau, et nous accourûmes à l’extrémité supérieure de ce plan incliné auquel on a donné avec raison le nom de Sattah, toit, pour jouir de la vue de cette ville célèbre que j’étais si avide de contempler.

Je ne trouve pas d’expression pour rendre l’émotion que j’éprouvai lorsque, parvenu au sommet du Mansourah, je découvris tout à coup Constantine à mes pieds pour la première fois ; un rayon de soleil, qui venait de percer de gros nuages sombres, l’éclairait en ce moment d’une lueur fantastique. Le fameux pont (El-Kantara), celui où s’était livrée l’année précédente une si sanglante affaire, brillait avec ses arceaux blanchâtres sur le noir précipice du Rummel. A la droite du pont, les rochers de Sidi-Mécid dominaient cet affreux précipice, et leurs ombres portées nous en dérobaient la profondeur. Les hautes montagnes de l’Atlas, dans le fond du tableau, agrandies à nos yeux par les vapeurs du ciel, avaient pris des formes gigantesques et majestueuses ; c’était un spectacle saisissant et sublime à la fois, une de ces compositions rêvées et dessinées par Martin. Une illusion d’optique très singulière, dont j’eus d’abord quelque peine à me rendre compte, donnait à l’ensemble des objets que nous avions sous les yeux une apparence extraordinaire et merveilleuse.

Constantine est bâtie sur un rocher dont la nature a taillé le sommet en biseau, et qui présente un plateau très incliné par rapport à l’endroit où nous étions ; les maisons de la ville, de formes et de grandeurs inégales, couvrent entièrement ce plateau, de sorte que du Mansourah on ne devine pas l’inclinaison. Alors, par suite de l’élévation considérable de l’horizon visuel qui en résulte, l’observateur se croit placé à une prodigieuse hauteur au-dessus de la ville, car on sait que plus on s’élève dans les montagnes et plus l’horizon paraît s’élever. La facilité avec laquelle nous pouvions distinguer les moindres objets dans les rues et sur les terrasses de Constantine semblait si peu en rapport, d’ailleurs, avec l’éloignement apparent de la ville, qu’il y avait vraiment quelque chose de magique et de surnaturel dans cet effet de perspective.

Constantine [8], la Cyrta des Romains, s’élève sur le faîte d’une roche des plus escarpées. Les hauteurs de Sattah-Mansourah et de Sidi-Mécid, qui contournent la ville et la dominent au sud-est et au nord-est, en sont séparées par un ravin étroit d’une très grande profondeur, au fond duquel coule impétueusement le Rummel. Les pentes qui, de l’arête supérieure du Mansourah, descendent jusqu’au fond du lit du Rummel, sont d’une inclinaison fort rapide, mais les parois de rochers de Sidi-Mécid sont tellement à pic, et celles qui supportent la ville sont si verticales, qu’on est fondé à croire que la séparation n’a pas toujours existé, et que cette effrayante crevasse de 600 mètres de profondeur se sera un jour ouverte dans le sein de la montagne, déchirée par quelque commotion souterraine. Au nord-ouest, le roc de granit qui supporte Constantine s’élève au-dessus d’une vallée fort étendue que le Rummel arrose, et où il se précipite d’étage en étage en formant plusieurs cascades. C’est dans cette vallée, ornée d’une riche végétation, que le bey avait ses fermes et ses vergers.

La colline de Coudiad-Aty, fort rapprochée de Constantine dans la direction du sud-ouest, est liée à la ville par un plateau d’environ 200 mètres de largeur qui s’élève comme un dos d’âne entre la gorge où coule le Rummel et la vallée dont je viens de parler. Protégée partout ailleurs par la nature de ses escarpemens, Constantine n’était accessible que par cet endroit. Aussi le bey avait-il fait consolider et exhausser les anciennes murailles romaines qui couvraient ce front de la ville ; elles étaient percées de créneaux et armées d’une nombreuse artillerie. On avait fait disparaître en outre et rasé toutes les constructions qui, situées entre le pied du Coudiad-Aty et la porte d’El-Gharbia, avaient, l’année précédente, facilité nos approches en protégeant notre infanterie contre le feu du rempart.

Un énorme étendart rouge, portant au centre une épée blanche à une seule poignée avec deux lames, flottait sur la porte dont je viens de parler ; c’était l’étendart d’Aly. Le bey, en déployant les couleurs de l’islam, nous annonçait que son intention était de faire résistance. Cependant nous n’osions l’espérer encore, et nous nous attendions à voir paraître quelque députation portant les clés de Constantine.

Notre incertitude ne fut pas de longue durée ; nous venions à peine de nous montrer sur la crête du Mansourah, et par conséquent en vue de la ville, que la population tout entière, qui nous attendait sans doute avec quelque anxiété, salua notre apparition par des cris sauvages et mille fois répétés ; c’étaient de ces sons gutturaux que connaissent tous ceux qui ont voyagé en Afrique. Presque en même temps une vive lumière suivie d’un épais nuage de fumée blanchâtre brilla à notre droite, et un boulet de 24, qui en ricochant couvrit de terre le lieutenant-général gouverneur, nous apprit que la kasbah voulait aussi nous souhaiter la bien-venue. Désormais, il n’y avait plus à en douter, Constantine était résolue à se défendre, nous allions avoir un siège à faire. Grande fut la joie dans l’armée.

Le plateau de Sattah-Mansourah, que les deux premières brigades venaient d’occuper, s’étend depuis le marabout de Sidi-Mabrouk, en s’élevant peu à peu jusqu’à une distance de deux kilomètres environ ; là il se brise suivant une arête parallèle au Rummel qui baigne de deux côtés les contreforts de la ville. Cette arête termine brusquement le plateau ; les flancs escarpés de la montagne descendent alors presque à pic jusqu’au fond du torrent ; nous avions donc la ville devant nous et presque à nos pieds, et nous pouvions à l’œil nu distinguer parfaitement les habitans sur les terrasses et dans les rues. L’enceinte en est presque carrée ; à l’un de ses angles, celui que nous avions un peu à notre droite, le ravin du Rummel tourne en équerre et longe le côté nord-est du quadrilatère. De cet angle, où est située la porte d’El-Kantara, part le pont de ce nom qui traverse le précipice, et est supporté par deux rangs d’arches superposées. Plus à droite encore s’élèvent les hauteurs de Sidi-Mécid, dont les pentes inférieures sont couvertes de cactus. Nous avions en face de nous et légèrement à notre gauche, mais dans un plan beaucoup plus éloigné, la colline de Coudiad-Aty, qui fait face au front sud de la ville, celui Bab-el-Oued. Le côté occidental de Constantine regarde les hautes montagnes de l’Atlas. Deux des assises du plateau de Sattah-Mansourah sont défendues par des rochers tout-à-fait inabordables. Son arête extrême, celle qui fait face à la ville, peut avoir environ quatre cents mètres de développement, mais le plan va en s’élargissant à mesure qu’on s’éloigne de Constantine, et qu’en lui tournant le dos on s’approche de Sidi-labrouk. A l’angle saillant de ce bastion naturel se trouvent les restes d’une redoute en étoile, dite redoute tunisienne, parce qu’elle avait été construite en 1760 par un bey de Tunis, qui vint mettre le siége devant Constantine, mais fut complètement battu et contraint de fuir avec son armée, dont une grande partie fut taillée en pièces. C’est en souvenir de cette défaite que les habitans de la ville donnèrent au plateau le nom de Sattah-Mansourah, ce qui veut dire le toit de la victoire.

La brigade de Nemours occupa la partie droite du plateau opposé aux hauteurs de Sidi-Mécid, et qui n’en est séparée que par un étroit vallon. Le général en chef avait eu d’abord la pensée de placer son quartier-général dans la redoute tunisienne ; mais comme les bombes de la place y tombaient sans cesse, il fut forcé de s’établir à deux kilomètres plus en arrière, dans les jardins de Sidi-Mabrouk. L’ennemi s’était depuis long-temps exercé à tirer sur le Mansourah, car nous trouvâmes partout des ricochets de boulets et des trous de bombes.

Toute la matinée, le feu de la place fut très nourri, et les artilleurs d’Achmet montrèrent assez d’adresse. Le front qui nous faisait face était armé de deux batteries seulement, l’une de canons, située à la porte d’El-Kantara, l’autre de canons et de mortiers placée à la kasbah. Le reste de l’armement de la place était accumulé sur la partie de l’enceinte opposée au Coudiad-Aty, la seule, comme nous l’avons dit, qui ne fût pas soutenue par des rochers inaccessibles, et par conséquent la seule attaquable.

On décida immédiatement la construction de trois batteries : l’une, la batterie royale, établie à mi-côte du Mansourah, fut destinée à ruiner les défenses du front d’attaque de Bab-el-Oued, qu’elle devait prendre à revers. La batterie d’Orléans eut pour mission de contre-battre celle de la porte d’El-Kantara, et de détourner l’attention de l’ennemi, en lui faisant craindre sur ce point une attaque semblable à celle de 1836. Enfin on disposa une batterie de mortiers, de manière à tirer sur la kasbah et à inquiéter la ville en essayant de mettre le feu aux principaux bâtimens qu’on supposait contenir les magasins et les approvisionnemens.

A notre arrivée, les Arabes étaient sortis en grand nombre par la porte d’El-Kantara ; leur cavalerie descendait en même temps des hauteurs de Sidi-Mécid, et une action très vive ne tarda pas à s’engager sur la droite de notre position, entre l’ennemi qui nous attaquait avec vigueur, et nos zouaves soutenus par le 2e léger, qui le continrent et le repoussèrent vers la ville. Nous perdîmes peu de monde dans cette première rencontre, car nos hommes avaient reçu l’ordre de se défiler de leur mieux derrière les rochers, et de ne pas se découvrir en tiraillant.

Depuis notre apparition sur le Mansourah, les femmes et les enfans de la ville n’avaient pas discontinué de pousser leurs cris perçans et monotones. Ce chœur de bruyantes imprécations s’arrêta tout à coup vers le milieu du jour ; le feu de l’assiégé cessa également, et nous crûmes un instant que quelque grand évènement allait se passer, lorsque du haut des minarets les voix nazillardes des muezzin se firent entendre et appelèrent le peuple à la prière. Il y eut alors un silence général d’environ un quart d’heure, durant lequel bien des vœux furent sans doute formés pour notre extermination. Cette immense prière collective, ce recueillement de toute une population, cette trêve respectueuse des instrumens de mort à l’évocation de la Divinité avait quelque chose de touchant et de solennel. Après une courte pause, le feu, le bruit, les cris, recommencèrent de plus belle et durèrent sans interruption jusqu’à la nuit.

Vers une heure, le général en chef ordonna à M. le duc de Nemours de simuler une attaque contre la porte d’El-Kantara, afin d’attirer de ce côté l’attention de l’ennemi pendant que le général Rulhières s’emparerait du Coudiad-Aty. Je portai de la part du prince, au colonel de Lamoricière, l’ordre de se mettre en mouvement, et, comme il ne s’ébranlait pas assez vite, je dus y retourner. « Voyons, me dit-il en souriant, faut-il attaquer à l’instant même ? Ne pouvez-vous prendre sur vous de m’accorder cinq minutes ? — Pourquoi ? lui demandai-je. — Il pleut à verse depuis une demi-heure ; mes hommes sont bien mouillés. Or, je prévois un rayon de soleil qui va percer ce nuage, et qui ne saurait manquer de réchauffer et de ragaillardir en un instant mes pauvres zouaves ; un peu de chaleur les aura bientôt séchés, et ils n’en aborderont l’ennemi que plus gaiement. Je vous réponds qu’ils auront bientôt regagné le temps perdu. » Je n’hésitai pas, comme on pense, à engager ma responsabilité, et les choses se passèrent absolument comme le colonel des zouaves l’avait prédit. Il n’avait pas fini de parler, que le plus beau soleil du monde éclairait la nature et versait des torrens d’une chaleur vivifiante sur notre brave infanterie, qui, j’en réponds, au signal de son chef, ne se fit pas prier pour courir à l’ennemi. Ce fut un amusant spectacle que de voir nos deux bataillons s’éparpiller sur les côtes de Sidi-Mécid, s’élancer sur les Kabyles au milieu des rochers, les poursuivre à travers les cactus, et tout cela au milieu des détonations et des cris sauvages des Arabes qui fuyaient au plus vite par le pont où ils craignaient que nous ne vinssions leur barrer le passage.

On axait disposé une batterie de 4 pièces légères le plus près possible de la porte d’El-Kantara, et pendant l’action elle y jeta quelques obus. Notre but était de faire beaucoup de bruit, d’occuper l’ennemi de ce côté, et nous réussîmes en effet à lui donner de l’occupation. Nous lui tuâmes beaucoup de monde, et le poussâmes l’épée dans les reins jusqu’à la porte du pont, où nous le forçâmes à rentrer plus vite qu’il n’était sorti. Le feu de la kasbah et des créneaux de la porte couvrait la retraite des assiégés, les bombes tombaient très nombreuses sur le Mansourah ; mais nous eûmes peu d’hommes tués ou blessés par leurs éclats. Aussitôt qu’une bombe arrivait en sifflant et allait frapper le sol, les soldats qui se trouvaient à l’entour avaient ordre de se jeter à terre, et d’attendre pour se relever que l’explosion eût eu lieu. Je vis un exemple remarquable des bons effets que peut avoir cette précaution. Un bataillon du 2e léger était placé en réserve dans un petit vallon qui le défilait parfaitement des boulets de la place. Je fus envoyé pour porter je ne sais quel ordre à M. de Sérigny qui le commandait. A ce moment, une bombe de la kasbah arrive et tombe au beau milieu de cette masse compacte. On l’avait entendue : les hommes se couchent ; elle éclate… Je m’attendais à ce qu’un bon nombre d’entre eux ne se relèverait pas : chose presque incroyable, pas un soldat n’avait été atteint. Un gros fragment du projectile, passant par-dessus nos têtes, alla retomber sur la main de Müller, l’interprète du prince, qui lui parlait en ce moment. Ce brave Müller n’était pas heureux, car, trois jours après, il recevait une balle à la cheville, toujours auprès de M. le duc de Nemours qu’il ne quittait jamais.

C’était une musique des plus variées sur le Mansourah que les sifflemens de tous les projectiles de divers calibres qui se croisaient et se répondaient ; les billes surtout, venant de loin, rendaient un son très harmonieux.

Pendant notre fausse attaque, le général Rulhières marcha sur Coudiad-Aty avec deux brigades, et s’en empara après avoir passé en deux colonnes les gués du Bou-Merzoug et du Rummel vers leur confluent, au-dessus duquel sont les restes d’un aqueduc romain. Au passage de la rivière, le capitaine Rabié, aide-de-camp de M. le lieutenant-général Fleury, fut tué par un boulet.

Pour assurer la défense du plateau de Coudiad-Aty où l’on s’était établi, trois compagnies de sapeurs, avec la légion étrangère et les tirailleurs d’Afrique, élevèrent sur les crêtes les plus rapprochées de la place, et, sur la gauche de la position, des retranchemens en pierres sèches et en briques empruntées aux tombes du cimetière de la ville, situé en cet endroit. On crénela aussi quelques constructions restées debout ; on pouvait de cette manière, sans trop livrer les hommes au feu de la place, en surveiller les portes et les sorties.

Pendant que l’artillerie commençait l’établissement de ses batteries sur le Mansourah, 100 sapeurs et 300 hommes d’infanterie creusèrent sur le revers de la montagne un chemin pour le transport des pièces de 24 et de 16 destinées à la batterie royale. Il était alors environ cinq heures ; la troupe rentra à ses bivouacs. Les résultats de la première journée étaient satisfaisans ; le temps se montrait assez favorable. Le prince avait établi son camp à Sidi-Mabrouk. Cet emplacement me parut un lieu de délices, comparé à nos anciens bivouacs nous étions dans une espèce de jardin où coulaient deux sources d’une eau fraîche et limpide ; nos yeux y furent agréablement surpris par la vue d’un peu de verdure ; on y remarquait plusieurs cactus, trois figuiers et deux peupliers d’Italie. On voit que nous n’avions pas à nous plaindre, car, si l’on excepte les raquettes qui couvrent les pentes inférieures de Sidi-Mécid et le ravin du Rummel, il n’y avait pas un brin d’herbe ni, à plus forte raison, une feuille sur le Mansourah, sur Coudiad-Aty et dans les vallées environnantes. Rien n’est plus désolé, plus nu, plus sauvage, que les environs de Constantine : une terre dépouillée et des rochers, voilà tout ce que nous pouvions apercevoir à deux lieues à la ronde. Les jardins du bey, situés dans la vallée à l’ouest de la ville et sur le bord du Rummel, n’étaient pas visibles du point où nous nous trouvions.

Pendant la nuit du 6 au 7, on travailla aux batteries sur le Coudiad-Aty. On acheva les dispositions défensives pour les postes qui gardaient le plateau. Le 7, à la pointe du jour, nous montâmes à cheval, et allâmes visiter nos positions et les travaux sur le Mansourah. Pendant que l’artillerie achevait les plates-formes de la grande batterie royale, située à mi-côte et destinée à prendre d’écharpe les défenses du front d’attaque, on améliora le chemin qui devait y conduire, on adoucit quelques pentes et des tournans trop courts ; cela était nécessaire, car on s’attendait à ne pouvoir transporter des pièces de 24 sur un terrain nouvellement remblayé sans atteler un grand nombre de chevaux. On reconnut avec soin les communications à suivre pour pouvoir amener l’artillerie jusqu’à Coudiad-Aty. Les difficultés étaient grandes ; la reconnaissance du front d’attaque fit voir que depuis la dernière expédition il avait été considérablement ajouté aux moyens de défense de la ville. Les maisons qui formaient une espèce de faubourg devant la porte Bab-el-Djedid avaient été rasées ; les talus en terre qui s’appuyaient sur les roches du pourtour de la place, et auraient pu, en raison de leur élévation, faciliter les moyens d’y pénétrer, avaient été enlevés, de manière à rétablir partout des escarpemens respectables ; un chemin de ronde crénelé, et à double rang de créneaux en certains endroits, couronnait la muraille de la fortification, haute de 8mètres au moins ; on reconnut, sur le front d’attaque, des constructions neuves avec batteries casematées ; on y comptait dix-huit embrasures armées de pièces de bronze ; des créneaux et meurtrières étaient régulièrement percés entre les embrasures.

Toutefois, comme je l’ai dit plus haut, cette enceinte livrait à nos batteries son escarpe vue jusqu’au pied, et sa partie la plus saillante n’était protégée que par des flanquemens d’une action faible et qui ne pouvaient nous résister long-temps. On arrêta donc que c’était là qu’il fallait faire brèche, et dès le soir même on commença à 500 mètres du rempart la batterie de Nemours pour des pièces de gros calibre, seules capables à cette distance de pouvoir agir puissamment contre un revêtement en maçonnerie. On ordonna également une seconde batterie pour des obusiers, sur une terrasse qui dominait à gauche la route de Tunis, à laquelle s’appuyait l’épaulement de la batterie de Nemours.

Vers deux heures, l’assiégé dirigea une sortie contre les positions du général Rulhières ; une foule de Kabyles s’élancèrent hors des portes Bab-el-Djedid et Bab-el-Gharbia, et gravirent au pas de course la colline de Coudiad-Aty. Il est impossible d’attaquer avec plus de détermination que ces sauvages, qui couraient, en poussant de grands cris, au milieu des tombeaux et des ruines, se ruant contre les petits murs en pierre derrière lesquels nos soldats les attendaient. Nous suivions avec un vif intérêt ce combat du haut du Mansourah ; deux fois nous vîmes nos hommes, officiers en tête, enjamber leurs retranchemens et prendre l’offensive ; alors cette multitude couverte de vêtemens blancs se repliait du côté de la ville avec de grands cris, pour revenir plus résolument à la charge aussitôt que notre infanterie rentrait dans ses lignes. Nous leur envoyâmes quelques boulets qui ricochèrent au milieu d’eux, mais sans atteindre personne. Cet engagement dura à peu près une heure, et nous y perdîmes deux officiers du 26e régiment.

Tous les jours les Arabes faisaient une sortie à la même heure, tantôt contre le Mansourah, tantôt contre nos positions de Coudiad-Aty. Ils accouraient à nous avec une très grande résolution ; mais ils étaient déconcertés par nos charges à la baïonnette, et ils mettaient plus d’empressement à s’y soustraire qu’ils n’en avaient montré à nous attaquer.

Le temps se couvrit pendant la nuit ; la pluie commença à tomber de bonne heure, et bientôt des raffales épouvantables vinrent fouetter, ébranler, transpercer notre pauvre tente ; nous nagions dans l’eau ; le sol de notre mince abri s’était converti en un torrent qui entraînait, malgré nos efforts, toute notre garde-robe ; notre position était des plus ridicules et des plus embarrassées. Les détachemens dirigés sur les lieux du travail qu’on avait ordonné la veille s’égarèrent à travers champs ; ils eurent beaucoup de peine à passer les gués, dont l’eau avait grossi rapidement ; on ne put parvenir que fort tard à rallier aux points indiqués trois compagnies de sapeurs et 750 hommes de la ligne, qui avaient été commandés pour la construction des batteries. Après avoir essayé pendant plusieurs heures de se mettre à l’œuvre et d’exécuter les terrassemens, au milieu de torrens de pluie et de l’obscurité la plus profonde, on reconnut, malgré le zèle le plus opiniâtre, l’impossibilité matérielle de rien faire, et les travailleurs furent renvoyés à une heure du matin.

Le lendemain 8 octobre, notre bivouac offrait l’aspect d’un vaste marais ; bien des figures s’allongeaient déjà en voyant la pluie continuer ; on pensait involontairement à la dernière expédition. Sur les dix heures, le ciel s’étant un peu éclairci, nous montâmes à cheval avec M. le duc de Nemours, mis à l’ordre de l’armée, depuis la veille, comme commandant du siège, et nous allâmes visiter la position du général Rulhières. Nos chevaux tombèrent plusieurs fois dans le trajet ; ils ne se tenaient qu’avec la plus grande difficulté sur le sol détrempé par les averses de la nuit. Nous trouvâmes les postes établis sur Coudiad-Aty extrêmement rapprochés de la ville et en butte au feu des fusils de rempart et des soldats turcs cachés dans les casemates. Le marabout où s’abritaient nos avant-postes était cependant religieusement respecté par les Arabes ; il en fut ainsi pendant tout le siège. Cette construction contenait plusieurs tombeaux couverts d’inscriptions, quelques-uns en marbre surmontés de turbans ; c’étaient, nous dit-on, des sépultures de saints derviches ou de grands personnages.

A notre retour, nous rencontrâmes les deux colonnes de l’artillerie qui menaient leurs canons aux batteries construites dans la matinée ; ses grosses pièces avançaient assez bien malgré la boue ; il est vrai qu’elles étaient attelées de quarante chevaux. Vers le soir, la pluie recommença, affreuse, extraordinaire, ce qui n’empêcha pas le prince d’aller visiter les batteries. C’était une vraie corvée par un temps aussi épouvantable. L’ouverture du feu, qu’on avait cru possible pour le lendemain, était reculée indéfiniment ; on n’avait pu armer que la batterie de mortiers, ainsi que celle du Sattah-Mansourah, composée de deux pièces, l’une de 24 et l’autre de 16, et de deux obusiers de 6 pouces. Quant à Coudiad-Aty, impossible d’y mener un canon à cause de l’état du terrain. Une partie des pièces dirigées sur la batterie royale n’avait pu parvenir à sa destination, et avait versé dans le ravin. C’était un contre-temps fort grave pour nous dans l’état des choses, car le temps pressait ; avec les pluies, déjà les maladies commençaient à envahir l’armée. Tout le monde calculait que s’il était impossible d’amener des pièces de gros calibre à petite portée du rempart, qu’on regardait comme très solide, notre situation devenait des plus critiques ; le commandant en chef des troupes du génie semblait, en effet, convaincu que nous ne pourrions entrer dans la place que par une brèche, et que l’ennemi ne se rendrait que lorsque cette brèche serait praticable. Nous commencions d’ailleurs à être obligés de réduire la ration de nos pauvres chevaux ; notre provision de foin étant épuisée, nous ne les soutenions qu’avec quelques poignées d’orge distribuées rarement. Le temps fut horrible toute la nuit. Notre horizon se rembrunissait, nos affaires prenaient une mauvaise tournure.

Cependant, grace aux efforts intelligens de quelques centaines de zouaves dirigés par un officier d’artillerie, on parvint à relever une des pièces de 16 culbutées dans le ravin ; on creusa ensuite une sorte de rainure dans la partie solide du chemin le long de la pente supérieure pour retenir, par les roues qu’on engageait dans cette ornière, les pièces entraînées sur le remblais du côté de son affaissement. On renonça pour le moment à armer le Coudiad-Aty ; tous les efforts furent dirigés vers le Mansourah. Dans la journée, le feu de la place n’inquiéta pas beaucoup nos travailleurs ; mais plusieurs bombes tombées au milieu de nos chevaux, tenus en main, les effrayèrent beaucoup ; le mien s’abattit et rompit rênes, sangle et poitrail ; un éclat emporta une des bossettes de son mors.

Le dimanche 8, les Kabyles furent assez hardis pour venir nous attaquer sur le Mansourah, et je ne sais pas comment nos tirailleurs purent les contenir, car leurs armes étaient si mouillées que sur dix coups il y en avait au moins huit qui rataient. Le temps continua à être épouvantable toute la nuit ; la pluie tombait avec une horrible violence ; la neige vint bientôt s’y joindre ; un vent effrayant, un froid glacial, décourageaient nos malheureux soldats enfoncés dans l’eau jusqu’aux genoux, et qui ne pouvaient se coucher. Au bivouac, ils étaient sans feu, sans abri, sans soupe ; devant l’ennemi, leurs armes ne partaient pas. Les ambulances se remplissaient de malades ; on rencontrait déjà des chevaux morts de faim. Notre inquiétude croissait à l’aspect de toutes ces misères, et dans l’attente de calamités plus grandes encore. Si le feu de l’artillerie qui devait s’ouvrir le lendemain, disions-nous, n’écrase pas la place, serons-nous réduits à partir en abandonnant tout notre matériel, ou resterons-nous pour périr de la fièvre sous les murs de cette ville infernale ? Les bœufs et les mulets de l’administration firent irruption pendant la nuit dans notre malheureux bivouac, qui ressemblait à une vaste fondrière couverte de sept à huit centimètres de neige, et y dévorèrent le reste des figuiers qui formaient la dernière ressource de nos chevaux.

Le lendemain, lundi, nous étions à cheval dès six heures. Le commandant en chef de l’artillerie avait retrouvé toute l’énergie de sa jeunesse. Les batteries du Mansourah étaient prêtes et armées. C’était une noble chose à voir que ces braves artilleurs couverts de boue de la tête aux pieds, près des pièces qu’ils avaient travaillé toute la nuit à mettre en place. A sept heures, notre feu commença ; notre tir, à une aussi grande distance de la place, devait être incertain et le fut en effet pendant quelque temps ; le comte Valée s’était mis en avant avec une lunette et le rectifiait par ses indications. Bientôt cependant il devint plus sûr ; vers onze heures, la batterie royale, plus basse et plus rapprochée de la ville, commença à tirer ; ses deux canons de 16 firent très bien ; nous ne tardâmes pas à écrêter les parapets de la batterie Bab-el-Gharbia, et à faire quelques coups d’embrasures en répondant au feu de la kasbah. Nous avions évidemment gêné le service des pièces de l’assiégé par la justesse de notre tir, car le feu de l’ennemi se ralentissait peu à peu. Cependant les six canons de la batterie Bab-el-Djedid, protégés par une immense traverse en maçonnerie, continuaient à canonner Coudiad-Aty, où le général Rulhières était parvenu à amener deux obusiers de 24. Nous fûmes étonnés, au commencement du feu, de voir l’étendard d’Aly remplacé sur la porte de Bab-el-Oued par l’étendard de la ville, qui était tout rouge. Cela indiquait, me dit-on, que la population n’était pas satisfaite des évènemens, et qu’elle attribuait à l’influence du sultan la mauvaise tournure que prenaient ses affaires.

Au reste, le nouvel étendart ne tarda pas à être bientôt, comme l’ancien, criblé de boulets et réduit au plus piteux état. Avec tout cela, l’effet de nos pièces sur la ville fut presque nul ; nos obus et nos bombes ne purent y allumer le moindre incendie. L’assiégé ne semblait disposé à nous faire aucune proposition ; nous prévîmes donc qu’il faudrait nécessairement enlever Constantine de vive force. Les généraux tinrent conseil alors ; on examina les différens moyens d’en arriver à ce résultat. On pensa d’abord à une attaque sur la porte d’El-Gharbia, la moins défendue de l’enceinte ; mais la colonne d’attaque aurait eu à parcourir à découvert une distance de plus de 300 mètres sur un terrain en contrepente, sous les feux d’une artillerie tirant à embrasures et d’une ligne de murailles et maisons crénelées de plus de 600 mètres de développement ; arrivée enfin contre l’enceinte, la colonne eût été obligée de s’arrêter pour attendre l’effet du pétard sur la première porte, laquelle enfoncée n’aurait donné d’autre avantage que la facilité de pénétrer dans une petite cour intérieure n’ayant d’issue que par une seconde porte et dominée de tous côtés par des créneaux. Cette disposition, qu’on pouvait distinguer de Coudiad-Aty, ne permit pas de donner suite à cette idée.

La brèche par la mine n’offrait pas moins d’obstacles dans les circonstances où se trouvait l’armée ; ce moyen exigeait que le mineur fût amené au pied de la muraille par des cheminemens à couvert, et que son établissement fût protégé par des places d’armes capables de recevoir une garde de tranchée assez forte pour contenir les sorties de la garnison. Or, tous ces cheminemens sous le Coudiad-Aty auraient dû être faits sur un sol nu, presque partout de roc et en contrepente raide. Le temps et les matériaux nous manquaient, les parapets ne pouvaient être exécutés presqu’uniquement qu’en sacs à terre, et la plus grande partie de l’approvisionnement amené de Medjez-el-Hammar avait été employée aux batteries ; il nous aurait fallu, d’ailleurs, suivant les hommes pratiques, au moins huit à dix jours de travaux non interrompus.

On ne crut pas devoir recourir à l’escalade ; j’avoue cependant que, dans mon opinion, cette opération n’eût pas été peut-être impraticable de nuit sur un des points de l’enceinte, entre la porte Bal-el-Gharbia et le Rummel ; on doit remarquer que cette muraille n’était pas flanquée. Une fois les têtes de colonne parvenues dans la ville, elles eussent été à couvert, et l’obscurité aurait favorisé cette tentative hardie, qui se serait opérée sans désordre, si on avait eu soin de bien reconnaître d’avance les points du rempart les plus favorables pour poser les échelles.

Quoi qu’il en soit, on décida que le seul moyen était de donner l’assaut, qu’on chercherait en conséquence à ouvrir une brèche dans la courtine située entre la porte Bab-el-Gharbia et la porte Bab-el-Oued, condamnée par l’assiégé ; que tous les efforts devaient tendre à amener de grosses pièces de siège à la batterie de Nemours, fût-ce même en passant à demi-portée sous le feu de la place, puisque l’état de la route que l’on avait essayé de faire prendre aux canons de 24 en tournant le Coudiad-Aty avait rendu l’armement de cette batterie impossible. Ce fut alors qu’on reconnut combien on avait eu raison d’insister pour amener le grand parc de siège sous les murs de Constantine. Notre seul espoir désormais était dans l’effet destructeur que pourraient produire nos boulets de gros calibre sur les vieilles murailles de construction romaine, si nous étions assez heureux pour pouvoir amener nos pièces à la batterie de brèche.

L’ennemi continua sans relâche à nous harceler dans nos positions toute la journée. Rien n’est fatigant comme cette tiraillerie continuelle ; ces Arabes sont comme des guêpes qu’on ne peut chasser, et qui bourdonnent sans cesse à vos oreilles. L’état du terrain, particulièrement sur le Mansourah, était déplorable. Nous nous levâmes le 10 assez tristement, appréhendant que la pluie n’eût rendu impraticable l’armement de la batterie de Nemours. En attendant notre départ, le prince me donna l’ordre d’aller savoir des nouvelles et de voir du haut du Mansourah si la batterie de brèche au bas du Coudiad-Aty avait pu être armée. Je rencontrai M. le lieutenant-général Valée, qui m’apprit qu’on n’avait pu encore amener les pièces qu’à trois cents toises de la batterie, par suite de toutes les difficultés du temps et de l’obscurité, auxquelles était venu se joindre le feu de l’ennemi, qui avait beaucoup tiré de ses batteries basses ; mais il me donna l’assurance que la batterie de brèche serait armée le lendemain. Le fait est que c’était une entreprise presque téméraire que de traverser le Rummel avec nos pièces de 24 ; le gué où on devait passer la rivière n’est pas distant de plus de trois cents mètres du rempart. Malgré les boulets et la fusillade de la ville, nos braves canonniers étaient parvenus à amener quatre de ces pièces à l’autre bord ; mais il avait fallu doubler et tripler les attelages, écarter, pour le passage des chevaux, d’énormes roches roulées par les eaux que la pluie avait grossies. Ce travail si pénible avait été exécuté avec une héroïque patience par les artilleurs et les sapeurs du génie, qui s’étaient mis dans l’eau jusqu’à la ceinture. Heureusement que la nuit ôtait à l’assiégé le moyen d’ajuster et que son tir était incertain, car sans cela nos pertes eussent été bien plus considérables, et peut-être même le passage de la rivière n’aurait pas pu s’effectuer.

A la pointe du jour, les canons et leurs attelages avaient pu atteindre au coude du chemin de Tunis, où ils étaient défilés du feu de la place ; il ne leur restait plus qu’à gravir la côte pendant la nuit suivante. On avait envoyé deux compagnies de sapeurs avec de l’infanterie occuper le Bardo, où se trouvaient les anciennes écuries du bey, situées dans un petit vallon entre l’enceinte de la ville et les pentes du Coudiad-Aty, afin de protéger d’abord le transport des pièces au-delà du Rummel contre les sorties de la place, et de se préparer ensuite un couvert qui pût servir de point de départ et d’appui pour de nouvelles opérations. Toute la nuit fut employée à fortifier ce réduit et à percer des créneaux dans les murs de clôture. On en releva plusieurs parties abattues, car les écuries du bey étaient en ruines ; l’on fit en pierres sèches des tambours devant les portes. Pendant l’exécution de ces travaux, les officiers du génie reconnurent, attenant au marabout et à peu de distance du Bardo, un ravin long de deux cents mètres environ, et garanti à peu près des feux de la place par sa direction et sa profondeur. Le ravin conduisait sur le plateau du front d’attaque, à cent cinquante mètres de l’escarpe ; quelques travaux rapides devaient suffire pour en compléter la défense. On obtenait ainsi une vaste place d’armes et un abri d’où la colonne d’assaut se serait élancée, lorsque le feu de la batterie de Nemours aurait démoli le rempart et rendu la brèche praticable. Les Arabes essayèrent, vers une heure du matin, une sortie contre le marabout, mais ils furent bientôt repoussés. On eut la pensée de joindre le Bardo et le poste de ce marabout par une communication couverte ; mais une tranchée était impossible dans ce terrain de rochers, et un épaulement en sacs à terre eût employé des matériaux précieux qu’il fallait conserver avec soin pour se créer des couverts plus rapprochés de la place. On renonça donc à cette idée, et il fut résolu qu’on ne communiquerait entre ces deux postes que la nuit, ou le jour en courant.

Nous montâmes à cheval avec le prince, et allâmes sur le Coudiad-Aty, comme de coutume, pour examiner l’état des travaux. Vers neuf heures, l’assiégé fit contre les positions où nous nous trouvions sa sortie habituelle. Le lieutenant-général gouverneur, voulant lui donner une leçon, ordonna au général Rulhières de laisser arriver les Arabes aussi près que possible et de les aborder alors vigoureusement. En effet, au moment où, s’avançant avec leur hardiesse accoutumée, ils allaient atteindre notre épaulement, le prince avec son état-major, à la tête d’une compagnie de la légion étrangère, sauta par dessus les briques et les tuiles derrière lesquelles notre infanterie était couchée, et se jeta au milieu des fantassins d’Achmet, qui venaient à nous drapeau en tête. La rencontre fut vive, et avant que l’ennemi, surpris par notre retour offensif, eût battu en retraite, on avait échangé une fusillade à bout portant qui coûta la vie à bien des braves de part et d’autre. Notre mouvement fut aussitôt appuyé par une compagnie d’élite du 26e, et les Kabyles, dont il ne nous fut pas possible de saisir le drapeau, s’éparpillèrent alors en descendant sur les versans du Coudiad-Aty, dont nous occupions les sommets ; cachés derrière des rochers ou des ruines dont cette côte est semée, ils commencèrent contre nous un feu très meurtrier, car rien ne nous dérobait à leur vue. Tous les officiers de la compagnie de la légion étrangère furent mis hors de combat ; les capitaines Marland et Béraud tombèrent frappés à mort par des coups de biscayens, car la ville tirait sur nous à mitraille ; les trois autres reçurent de graves blessures, le capitaine Raindre, fils du général de ce nom, atteint d’un coup de feu au genou, dut subir l’amputation quelques heures après. Müller, l’interprète du prince, eut le pied fracassé par une balle ; en un mot, ce fut une mêlée très chaude, mais, grace à l’énergie de nos braves grenadiers, elle ne dura pas long-temps, et les Arabes ne firent pas mine de résister à nos baïonnettes. M. le duc de Nemours donna dans cette circonstance des preuves de la plus grande bravoure et d’un imperturbable sang-froid ; à coup sûr, aucun de nous ne fut plus exposé que lui, car il franchit un des premiers le parapet en briques, et se trouva presque seul au milieu des Arabes ; heureusement qu’à la guerre ce ne sont pas toujours les plus intrépides que le feu de l’ennemi atteint de préférence, et le prince échappa sans blessure au plus grand danger qu’il ait couru dans cette campagne, où il les affronta tous. Le fait est qu’il y eut plus de vingt hommes jetés sur le carreau en un instant.

Nous poursuivîmes les Kabyles au milieu des masures où ils s’étaient réfugiés ; l’on en tua plusieurs ; le capitaine de Mac-Mahon, aide-de-camp du gouverneur-général, reçut un coup de fusil tiré de si près, que son uniforme et sa chemise en furent brûlés ; heureusement, la balle ne fit qu’effleurer les côtes. Après avoir culbuté et refoulé ces Arabes dans les ravins, il fallut remonter les escarpemens rapides où nous étions descendus, et cela au milieu de nos tirailleurs, parmi lesquels se trouvaient de jeunes soldats qui déchargeaient leurs fusils sans trop savoir sur quoi ; je portais une redingote blanche imperméable par dessus ma pelisse de hussard, et je m’attendais à chaque instant à être pris pour un Arabe et traité comme tel. Cette affaire d’infanterie m’intéressa beaucoup ; j’y fis une remarque générale, c’est que dans ces combats corps à corps le soldat est très grave, très attentif, et loin de s’étourdir par des cris ou une pantomime active, comme je m’y attendais, il tue son ennemi le plus sérieusement du monde. Il est impossible d’ailleurs de mieux mourir que ne meurent les Arabes deux de ces braves sont acculés dans une masure, nous y entrons, Mac-Mahon et moi ; ils tirent sur nous et nous manquent ; mon compagnon donne un coup de pointe de sabre au premier, qui est renversé contre le mur, le second tombe percé de coups de baïonnette ; ces deux malheureux, couchés à terre et rendant le dernier soupir, nous regardaient avec une fierté et un courage admirables. C’était un spectacle triste et noble à la fois.

Je remontais, assez difficilement d’ailleurs, sur ces pentes rapides, pour rejoindre le prince dont je m’étais un peu trop éloigné, quand je fus témoin d’un fait qui a laissé dans ma mémoire une trace douloureuse et ineffaçable. Un pauvre Kabyle blessé à mort était assis à terre, le dos contre un mur en ruines ; des flots de sang s’échappaient d’une large blessure qu’il avait au côté. Plusieurs soldats en passant près de lui, pour l’achever sans doute et par humanité, lui avaient donné des coups de baïonnette. J’accourais pour essayer de sauver ce malheureux au moment où un voltigeur, qui lui avait appuyé son canon de fusil sur la poitrine, allait lâcher la détente. L’Arabe étend le bras alors, et détourne tout doucement l’arme homicide en disant avec un sourire presque bienveillant : Barka, Franzouï, morto ! ce qui, en mauvaise langue franque et par l’expression qu’il y mit, voulait dire : « Merci, Français ; j’en ai assez comme cela ; ne brûlez pas inutilement votre poudre pour m’achever, car je suis mort. » Et en effet une seconde après il expirait.

Nous étions tous extrêmement fatigués de cette courte, mais rude affaire. La témérité du prince, dans cette circonstance, a été blâmée, je le sais, mais ce n’est certes point par les jeunes officiers de l’armée, auxquels un des fils du roi venait de donner l’exemple de la plus brillante valeur. Ce coup de collier produisit un excellent effet sur le moral de nos troupes que la persistance du mauvais temps, les longueurs du siège et les misères qui en étaient la suite commençaient à décourager. Il plut toute cette journée, et souvent à verse.

Le gouverneur-général, examinant, du haut de Coudiad-Aty, avec le prince et les généraux, les travaux exécutés ou en voie d’achèvement, eut l’idée de faire reconnaître la partie du chemin de Tunis où l’on voulait établir une nouvelle batterie de brèche : l’endroit désigné était à 150 mètres du rempart, et très exposé au feu de la place. Le gouverneur dit en conséquence au commandant de l’artillerie de charger un officier d’aller en mesurer la largeur ; mais le général Valée répondit qu’il désirait ne pas exposer inutilement la vie d’un de ses aides-de-camp, que le chemin avait été toisé avant le jour, et qu’il était sûr qu’il y avait place pour quatre pièces de 24. Le général Damrémont fut un peu piqué de cette réponse, et chercha autour de lui quelqu’un à envoyer. M. le duc de Nemours ayant refusé à M. de Chabannes et à un autre de ses officiers la faveur d’aller faire cette reconnaissance, le capitaine Borel de Bretizel, attaché au général Perregaux, chef de l’état-major général, s’offrit et fut agréé. Il s’acquitta avec beaucoup de sang-froid de sa mission, fort périlleuse d’ailleurs, car il avait à parcourir deux fois, pour aller et revenir, un espace de plus de 300 mètres entièrement en vue et à demi-portée du rempart. M. Borel fit tout le trajet à pied et au pas, mesura la largeur de la route fort lentement, et revint de même, et cela en vue de toutes nos troupes, qui suivaient ses mouvemens avec une grande anxiété. Il eut le bonheur de ne pas être blessé, quoique les Arabes lui aient tiré au moins deux cents coups de fusil pendant ce petit voyage. C’était une honorable mission dont ce brave officier s’est acquitté avec éclat.

Sur notre route, en revenant au camp, nous trouvâmes une grande quantité de chevaux morts auxquels les Arabes avaient coupé les oreilles : c’était un trophée comme un autre, et qu’il leur était facile malheureusement de recueillir, car nos, pauvres chevaux tombaient par douzaines.

Pendant la nuit, les troupes du génie, secondées par l’infanterie du Bardo, continuèrent à travailler à la place d’armes et à la fortifier ; elles exécutèrent deux têtes de sape en sacs à terre. Ces travaux furent inquiétés par la fusillade, la mitraille et les sorties de la place que la garde de tranchée repoussa à coups de baïonnette : le capitaine d’état-major d’Augicourt fut blessé dans une de ces rencontres. On continua également les autres batteries, et on poussa fort loin l’achèvement de la plupart des travaux.

Le lendemain, quand, suivant notre habitude, nous fûmes arrivés sur le Coudiad-Aty, nous aperçûmes sur notre gauche, dans la campagne, une nombreuse troupe d’habitans campée près de la ferme ou des jardins du bey. Nos lunettes nous permettaient de distinguer des chameaux, des mulets, des poules au milieu des tentes, et tout l’attirail d’un immense déménagement. Il paraît qu’une évacuation générale des bouches inutiles, des femmes, des enfans, des vieillards, avait été ordonnée par le caïd-el-dar (le gouverneur de la ville), et qu’en conséquence les habitans de Constantine que leurs affaires ou leurs devoirs militaires n’y retenaient pas étaient allés camper à une petite distance de leurs pénates, afin sans doute de pouvoir les retrouver sans trop de dérangement aussitôt que notre retraite, sur laquelle Achmet comptait positivement, se serait opérée. Une réunion considérable de Kabyles couvrait les collines du voisinage. Les Arabes en repos ont pour principe de ne jamais rester debout, et s’accroupissent aussitôt : quand deux amis se rencontrent dans la campagne, avant d’entamer leur conversation, ils commencent par s’asseoir. Aussi, lorsque les fantassins d’Achmet réunis attendaient le signal d’une attaque, ils se gardaient bien de rester sur leurs jambes, et les gazons, les rochers des éminences les plus rapprochées de nos positions, étaient, au moment d’une affaire, tous couverts de petites brioches blanches du plus singulier effet.

L’affaire de la veille, à ce qu’il parait, avait dégoûté les Arabes d’en venir aux mains avec nous, aussi se contentèrent-ils toute la journée de tirer sur nos postes à d’assez grandes distances. Les batteries opposées au front d’attaque présentaient une apparence respectable. On avait armé celle de brèche de trois pièces de 24 et d’une de 16. Une autre, consistant en trois obusiers et une pièce de 16, était placée un peu au-dessus à gauche. Enfin, il y en avait une troisième en arrière, armée de deux mortiers de huit pouces.

A neuf heures, le feu de toutes ces batteries, joint à celui de la batterie royale du Mansourah, qui prenait de revers les défenses du front attaqué, commença avec un bruit terrible. L’effet de nos boulets de gros calibre sur la muraille ne tarda pas à être visible. Bientôt le rempart fut entamé ; vers le soir, la démolition avait déjà sept mètres de largeur ; la brèche commençait à se dessiner, mais elle présentait encore une pente raide et escarpée. La maçonnerie, en forts matériaux, était plus liée et meilleure qu’on n’avait présumé d’abord ; on craignait qu’à cette distance de cinq cents mètres, avec quatre pièces seulement, et le petit nombre de coups qu’on avait encore à tirer, on ne pût faire en temps utile une brèche suffisante, et il fut décidé que la nuit suivante on transporterait les pièces à trois cent cinquante mètres plus loin, dans la place d’armes, à laquelle on ferait subir les changemens nécessaires. Cette décision se trouva justifiée quelques heures après par les détails que vint fournir au général en chef un Espagnol, déserteur des zouaves du bey, qui donna des renseignemens fort précis sur les abords du rempart que nous battions en brèche. « Cette brèche, nous disait-il, serait très difficile à couronner ; elle était entourée de masures crénelées et de réduits d’où l’ennemi pouvait très bien la défendre. » L’assaut offrait des chances incertaines et pouvait être très meurtrier, si nos boulets et nos projectiles creux, en élargissant considérablement l’ouverture faite au rempart, et en adoucissant les talus, ne les rendaient pas facilement accessibles à notre infanterie.

Notre feu n’avait pas tardé à éteindre celui des pièces situées sur la muraille même que nous battions en brèche. Nos obus, bien dirigés, avaient rendu plusieurs des batteries supérieures inhabitables, et en avaient délogé les canonniers. Cependant l’assiégé ne cessait pas de répondre vivement, de ses casemates surtout, avec les pièces sur lesquelles notre feu n’avait pas de prise ; il entretenait aussi par ses meurtrières et ses embrasures un feu nourri de fusils de rempart.

Nous passâmes deux heures environ dans la batterie de brèche, les deux états-majors réunis. On prétendait que la place n’était pas tenable pour un général en chef et pour le prince, et l’on ajoutait que certainement l’un ou l’autre serait bientôt tué, s’ils ne voulaient pas agir avec plus de prudence, ne se défilant jamais, et affectant de rechercher les endroits les plus dangereux. Je n’ai jamais, quant à moi ; blâmé cette hardiesse, qui sied bien de temps en temps à des officiers-généraux chargés de commander aux plus braves troupes de la terre ; mais je suis forcé de convenir que les projectiles de l’ennemi tombaient là comme la grêle. Heureusement que l’épaulement de la batterie était haut et solide. Chabannes s’amusa à aller s’asseoir à quelques mètres au-dessus de nous, trouvant sans doute qu’il y serait plus exposé encore.

Vers la fin de la journée, le général en chef, dont les instructions, à ce qu’on prétend, portaient d’éviter à tout prix l’assaut, et qui, d’après l’état des choses, avait quelques doutes sur l’issue d’une attaque de vive force, voulut tenter un dernier effort auprès de l’assiégé, et sommer Constantine de se rendre. Il écrivit en conséquence une lettre à Achmet-Bey et une autre au commandant des troupes dans la ville, où il les engageait à se soumettre pour arrêter l’effusion du sang et éviter les suites d’un assaut ; mais ce n’était pas tout : il fallait faire parvenir ces lettres à leur destination, et c’était une mission délicate et pleine de danger que celle de se présenter aux avant-postes des Arabes, car on ne pouvait pas avoir l’assurance d’y être traité suivant le droit des gens. On demanda un homme de bonne volonté pour remplir les fonctions périlleuses de parlementaire. Il s’en présenta deux à l’instant ; l’un était sergent dans la légion étrangère, l’autre, un jeune homme de vingt ans, Mahmoud, faisait partie du bataillon turc de Bône. Celui-ci fut préféré, parce qu’on pensa que, si des explications avec les habitans devenaient nécessaires, il serait avantageux que notre envoyé pût parler la langue du pays. L’évènement prouva qu’on avait eu raison.

Le jour commençait à baisser, il n’y avait pas de temps à perdre ; on mit le jeune Arabe en route, tenant à la main un bâton auquel était attaché un mouchoir blanc qu’il agitait bien haut au-dessus de sa tête. En même temps, le général en chef, après une salve magnifique de toutes nos batteries, fit sonner par un trompette la cessation du feu. Les trompettes des autres batteries redirent cette sonnerie, qui fut répétée au loin par l’écho des montagnes ; nous criâmes aux grenadiers du 47e qui étaient dans le Bardo, au-dessous de nous à notre droite, de laisser passer notre envoyé. C’était avec un vif intérêt que nous suivions du regard ce brave jeune homme dont la mort était bien probable, à ce que prétendaient les gens qui connaissaient les usages du pays, et l’on doit comprendre que nous ne le perdions pas de vue.

L’assiégé, voyant que nous suspendions notre feu, avait fait comme nous. Nous espérions en conséquence qu’il nous avait compris, et que notre parlementaire pourrait gagner sans danger une des portes de la ville. Il s’avançait donc hardiment en agitant son drapeau, quand un cri d’indignation s’éleva parmi nous. Des coups de fusil, tirés des embrasures de la place et dirigés sur Mahmoud, venaient d’interrompre le silence général, que notre anxiété et notre attention rendaient plus profond encore. Notre envoyé remuait en vain son drapeau ; les sauvages à qui il avait affaire n’en tiraient sur lui qu’avec plus d’acharnement. Tout d’un coup nous croyons le voir tomber… Il est tué ! s’écrie-t-on de toutes parts. Mais bientôt, malgré l’obscurité qui augmentait à chaque instant, nous reconnaissons que Mahmoud, caché derrière un rocher, parlementait avec la place, et qu’à l’abri de la fusillade il cherchait, par des explications amicales, à faire comprendre la nature de sa mission toute pacifique. Nous entendions en effet que la conversation s’engageait entre notre envoyé, couché au milieu des pierres, et les Arabes du haut des créneaux de l’enceinte. Cependant les coups de feu se ralentissaient, et peu après ils cessèrent tout-à-fait. Mahmoud, encouragé sans doute, alors par quelque déclaration venue de l’intérieur, se releva et s’approcha avec plus de confiance de la ville. On lui jeta une corde qu’il s’attacha autour du corps, et bientôt nous le vîmes hissé le long du mur, passer par-dessus le rempart et disparaître. Nous nous retirâmes alors au camp, un peu moins inquiets de la destinée de notre messager, craignant bien encore cependant de voir l’ennemi nous jeter sa tête le lendemain par dessus les murailles.

M. le duc de Nemours m’avait donné l’ordre de me rendre avant le jour, le jeudi 12, sur Coudiad-Aty pour y examiner l’état des travaux, afin de pouvoir lui en rendre compte à l’heure où il avait l’habitude de monter à cheval. Je pris avec moi un chasseur d’escorte, et nous nous lançâmes par une nuit des plus noires sur les chemins les plus horribles du monde. Il pleuvait d’ailleurs un peu pour rendre le comfort plus complet. Nos chevaux, avec leur instinct naturel, nous guidèrent sans y voir, sur cette route qu’ils avaient l’habitude de suivre tous les jours. Ce qui est remarquable, c’est que nous reçûmes en chemin le feu de toutes nos vedettes, dont pas une ne nous cria qui vive ; heureusement qu’elles n’y voyaient pas plus que nous, de sorte que sur douze ou quinze balles envoyées à notre adresse, pas une seule ne nous atteignit. Quand je me doutais que nous approchions d’un de nos postes avancés, j’avais bien soin de siffler très haut quelque refrain national ; mais la sentinelle, très endormie ou peu musicienne sans doute, ne nous en lâchait pas moins son inévitable coup de fusil. Mon chasseur, qui prétendait connaître parfaitement la route, au lieu de me conduire sur le Coudiad-Aty, me mena droit au Bardo.

J’entendais depuis quelque temps des détonations tellement fortes, que je m’imaginais que deux ou trois de nos bataillons de garde de tranchée avaient mission, pendant cette nuit, de nettoyer par le feu le plus vif les embrasures et les créneaux du rempart, car jamais feu de manœuvre n’avait été plus vif ni mieux nourri. Et cependant, en débouchant du Rummel, je reconnus qu’on ne tirait ni de la place d’armes ni de nos batteries ; mais je vis sortir de toutes les fenêtres donnant sur le front attaqué, de toutes les meurtrières, de toutes les embrasures de la ville, des fusées lumineuses qui me mirent au fait, et me prouvèrent que l’assiégé tentait un dernier effort désespéré pour gêner l’établissement de notre nouvelle batterie de brèche et empêcher nos travaux de communication. J’étais égaré au milieu d’une boue affreuse ; il pleuvait à verse. Je donnai mon cheval à mon chasseur, qui ne savait plus où il en était, lui disant de chercher et de s’en tirer comme il pourrait, que, quant à moi, je gravirais à pied l’escarpement de Coudiad-Aty, et tacherais de trouver mon chemin tout seul jusqu’aux batteries. J’étais désespéré et craignais de ne pouvoir m’acquitter de ma mission. Je cherchai donc à tâtons et parvins à me diriger tant bien que mal. Ce n’est qu’à grand’peine que j’atteignis la route de Tunis, après avoir roulé et glissé plus d’une fois sur ces pentes fangeuses où je ne voyais goutte. Le petit jour commençait à poindre quand j’arrivai aux batteries. Je me mis en rapport aussitôt avec M. de Salle, le major, qui chargea M. de Mimont, un des lieutenans de tranchée, de m’accompagner dans les travaux. Je trouvai le colonel Lamoricière avec les zouaves dans la nouvelle batterie de brèche et dans le boyau. Après avoir bien reconnu l’état des travaux, qui ne pouvaient pas être achevés avant midi, je revenais par le sentier de communication du génie, lorsque je m’y croisai avec le jeune Arabe, notre messager de la veille, qui remontait du Bardo, ne rapportant pas de réponse du bey. Je fus enchanté de le voir sain et sauf, et je le conduisis aussitôt à la tente du général Rulhières, où l’on fit venir un interprète. Nous sûmes alors par Mahmoud qu’il avait failli être massacré par le peuple, que les caïds l’avaient protégé et mis en sûreté en l’enfermant dans une maison après lui avoir pris ses lettres. Beaucoup de notables habitans de la ville étaient venus le voir et lui avaient tous énergiquement déclaré que leur intention était de mourir plutôt que de se rendre. Ils se moquaient de notre artillerie, disant que quelques heures de nuit leur avaient suffi pour réparer la brèche. « Les Français, ajoutaient-ils, n’ont plus de pain, plus de poudre ; quant à nous, nous ne manquons pas de munitions. Bientôt l’armée des chrétiens sera forcée de battre en retraite comme l’année dernière. Alors des cavaliers plus nombreux que les sauterelles et que les grains de sable du désert viendront fondre sur elle et l’anéantir. » La confiance et l’exaltation paraissaient, en un mot, arrivés à leur paroxisme parmi les habitans de Constantine.

Pendant qu’on députait Mahmoud au général Damrémont, je repris la route du camp ; mais, victime encore une fois de la maladresse de mon guide, j’inclinai trop à droite. Je m’égarai et tombai dans une embuscade de quarante ou cinquante chevaux arabes, dont je me doutai heureusement assez vite pour avoir le temps de tourner bride sans perdre un instant, et pour me diriger par le chemin le plus court, à travers les montagnes, vers Sidi-Mabrouk. Avec tout autre cheval que le mien, je n’eusse, peut-être pas tenté l’aventure, mais ce parti extrême me réussit. Les cavaliers ennemis ne nous poursuivirent pas long-temps ; nous en fûmes quittes pour quelques coups de fusil et force apostrophes injurieuses. La partie, il faut en convenir, était trop inégale pour qu’il y eût de la honte à l’éviter.

Arrivé près du prince, je lui rendis compte du retour de Mahmoud, des dispositions que montrait la population de la ville ; je lui parlai de l’état actuel de nos batteries ; je me permis même d’ajouter que l’ancienne batterie de brèche étant désarmée, et que la nouvelle n’étant pas terminée encore, l’ennemi balayait impunément la route de Tunis avec les pièces de ses embrasures, que nous n’étions pas en état de contrebattre ; que les boulets et les balles y tombaient à foison, que j’avais pu en juger par moi-même, et qu’en un mot, tant que notre feu n’aurait pas été ouvert, c’était s’exposer au plus grand péril et sans nécessité que d’aller visiter les batteries. Mon observation fut mal reçue. A ce moment même, le gouverneur-général montait à cheval pour se rendre à Coudiad-Aty, et secondait ainsi l’impatience du prince, qui s’empressa de le suivre. Je déplorai tout bas cette résolution, et je dis à mes camarades qu’avant peu un de nos officiers-généraux serait tué.

Le comte de Damrémont était vivement piqué qu’Achmet n’eût pas daigné lui répondre ; il venait de faire parler Mahmoud, notre messager, et l’espoir d’un accommodement vers lequel ses instructions lui enjoignaient de tendre par tous les moyens possibles s’évanouissait à ses yeux ; il n’y avait plus à douter désormais de l’acharnement avec lequel l’ennemi était résolu à se défendre. Les véritables dispositions des Arabes apparaissaient clairement à notre général en chef ; or, chez les natures énergiques et généreuses, le mécontentement et l’impatience se manifestent souvent à la guerre par des actes de témérité. Le matin du 12 octobre 1837, il se passa à coup sûr quelque chose de semblable dans l’esprit de notre infortuné gouverneur-général.

Ce jour-là, au lieu de prendre la route ordinaire et de faire un détour à gauche, ainsi que nous en avions l’habitude, en suivant le chemin de Tunis, après avoir passé le Rummel, nous tournâmes à droite et longeâmes la pente de la colline qui fait face à la ville. C’était défier l’adresse des artilleurs d’Achmet, qui n’étaient pas à plus de cinq cents mètres de nous. Cependant la longue file de chevaux que les états-majors réunis formaient en marchant l’un derrière l’autre dans l’étroit sentier où nous étions engagés ne fut pas entamée par les boulets de la place ; ils passèrent tous au-dessus de nos têtes, les canonniers turcs n’ayant pas eu le temps de rectifier le pointage de leurs grosses pièces de rempart. Lorsque nous eûmes rejoint la route de Tunis, nous mîmes pied à terre, et le général Damrémont, ayant à sa gauche M. le duc de Nemours et près de lui les généraux Rulhières, Boyer et Perregaux, s’avança lentement dans la direction de l’ancienne batterie de brèche. Je marchais immédiatement derrière lui avec le capitaine Pajol, attaché à son état-major ; d’autres officiers nous suivaient. Quelques soldats qui travaillaient dans la batterie et nous voyaient venir à eux en descendant, nous crièrent que le feu de trois pièces situées à la droite de la porte Bab-el-Oued balayait la route où nous nous trouvions, et nous engagèrent vivement à nous écarter un peu. On ne tint pas compte de leur avis, et nous fîmes halte en cet endroit. Il était neuf heures ; M. de Damrémont regardait avec une lorgnette du côté de la ville en s’entretenant avec le prince, quand un boulet qui ricocha à quelques pas devant eux vint le frapper en plein dans le flanc gauche, au-dessous du cœur ; nous entendîmes le bruit sourd que fit le projectile en atteignant le malheureux gouverneur ; il tomba aussitôt à la renverse raide mort ; il avait été traversé de part en part.

L’armée sentit bien vivement cette perte ; j’en fus moi-même profondément affecté. Le comte de Damrémont était très courageux ; il s’exposait tous les jours comme un simple soldat ; ses manières douces et agréables lui avaient gagné le cœur des officiers qui servaient sous ses ordres. Une action très simple en elle-même, un fait dû au hasard, et dont je ne parlerais pas si je pensais y avoir le moindre mérite, m’avait valu, je crois, sa bienveillance particulière. Dans les premiers jours du siège, pendant l’établissement des batteries, j’étais sur le Mansourah occupé à faire un croquis de la place, quand le gouverneur-général vint à passer, et, avec son affabilité ordinaire, voulut voir mon dessin ; je le lui présentai. Sur ces entrefaites, une bombe tomba près de nous ; aussitôt tout ce qui était là, officiers et soldats, se jette à terre, ainsi que cela était ordonné et ainsi que nous le faisions tous les jours. J’avoue que j’eusse préféré en ce moment la position horizontale à toute autre ; mais, obéissant à un sentiment instinctif de respect et d’amour-propre que l’on comprendra peut-être, j’eus honte d’interrompre ma conversation avec le général en chef, et je ne bougeai point ; lui-même, qui, dans ce moment de prostration générale, avait fait involontairement un mouvement presque imperceptible, se raidit encore plus en me voyant debout, jaloux, comme on pense, de ne pas être en reste avec moi. La bombe éclata sans blesser personne. Quoique le brave gouverneur ne fût certes pas à cela près, je ne tardai pas à m’apercevoir qu’il m’avait su gré du fait.

Le comte de Damrémont avait fait les guerres de 1806 et 1809 à la grande armée et en Dalmatie, celles de 1811 et 1812 en Espagne et en Portugal, et enfin les campagnes de 1813 et de 1814 à la grande armée ; il avait commandé une brigade d’infanterie dans l’expédition d’Afrique en 1830, et avait été nommé lieutenant-général le 13 décembre de la même année ; enfin le 15 septembre 1835, le roi l’avait nommé pair de France et l’avait appelé, le 12 février 1837, au gouvernement de l’Algérie. Le jour de sa mort, il ne portait pas le chapeau d’officier-général qu’il avait d’ordinaire ; il était coiffé du képi africain, et avait par-dessus son uniforme un burnous brun. Il est mort de la mort des braves, sans prononcer un mot ; il a été comme frappé de la foudre.

Le général Perregaux, chef d’état-major, en proie à la douleur la plus vive, s’était jeté sur le corps inanimé de son général ; une balle vint le frapper presque au même instant dans le haut du nez, et se logea entre ses deux sourcils ; en même temps un artilleur avait auprès de nous le bras fracassé par un obus. Après le premier moment de stupeur, on emporta le malheureux général, et nous nous éloignâmes de cette maudite route que les boulets de la batterie Bab-el-Oued continuèrent de sillonner toute la journée. Un conseil s’assembla aussitôt, et il fut décidé que M. le comte Valée prendrait le commandement de l’armée. Le lieutenant-général Trézel, à qui, suivant quelques personnes, le commandement suprême devait revenir, en raison de ce que le lieutenant-général Valée appartenait à une arme spéciale, n’éleva aucune réclamation ; aussi modeste que brave, il s’inclina devant l’âge et l’expérience de l’ancien commandant de l’artillerie de l’armée de Catalogne.

Le feu de la nouvelle batterie établie dans la place d’armes s’ouvrit à une heure ; les obus tirés des autres batteries adoucirent le talus de la brèche et ruinèrent les maisons qui étaient en arrière, afin d’empêcher l’ennemi de s’y retrancher avec sécurité. — Dans la journée, un envoyé d’Achmet s’était présenté à nos avant-postes porteur d’une lettre du bey ; il fut amené les yeux bandés au quartier-général, et placé sous bonne garde dans le marabout de Coudiad-Aty. Je fus commis à sa surveillance, avec recommandation d’éviter soigneusement qu’il pût communiquer avec personne. Achmet n’était pas dans la ville ; depuis plusieurs jours, il campait sur la montagne aux environs avec sa cavalerie ; c’est pourquoi il n’avait pas répondu la veille à la lettre du gouverneur. Comme j’avais un encrier et du papier, les interprètes et moi nous nous retirâmes dans un coin du marabout, et j’écrivis en français sous leur dictée la traduction de la réponse du bey. Je l’ai conservée, et je la reproduis ici littéralement ; on verra qu’elle ne laissait pas d’être assez habile.

« Un de vos envoyés a été soustrait hier par les principaux chefs de Ksentina à la fureur de la populace, qui ne comprend pas les affaires ; soyez sans inquiétude sur sa vie, il ne lui sera fait aucun mal. Cessez votre feu et votre bombardement qui effraie le pays, et dans vingt-quatre heures je vous enverrai un personnage sage avec lequel vous pourrez traiter de la paix, pour terminer cette guerre d’où il ne résulte aucun bien. »

Achmet voulait évidemment gagner du temps, mais nous sentions que nous n’en avions pas à perdre ; aussi le général Valée chargea-t-il l’envoyé du bey de lui rapporter une réponse conçue à peu près en ces termes : « Si vous voulez sincèrement la paix, ouvrez-moi les portes de votre ville, car je suis résolu à ne traiter avec vous que dans Constantine. » On continua à pousser vigoureusement le feu tout le jour. A six heures du soir, la brèche parut dans un tel état qu’on jugea que l’assaut pourrait avoir lieu le lendemain matin. L’ennemi, pendant cette journée, ne tenta aucune sortie ; il est présumable que Ben-Aïssa, gouverneur de la place, s’attendant à nous voir bientôt donner l’assaut, ménageait sa poudre et les forces de ses soldats.

Malgré le ton pacifique de la lettre d’Achmet et l’effet qu’on pouvait encore attendre de la réponse du général Valée, on poursuivit sans interruption le feu pendant toute la soirée. L’artillerie reçut l’ordre de le continuer toute la nuit pour nettoyer le plus possible les meurtrières et les embrasures du front d’attaque, élargir la brèche, et en tenir l’ennemi éloigné, dans le cas où il essaierait, ce qui n’était pas douteux, de la réparer ou d’y construire des traverses soutenues de sacs à terre, comme il avait déjà fait la nuit précédente. Dans ce but, nos canonniers eurent pour instruction de tirer à des intervalles inégaux. L’assaut devait être donné le lendemain à la pointe du jour ; on arrêta toutes les dispositions, et on forma trois colonnes d’attaque, qui devaient agir successivement.

À en juger par le feu énorme de l’assiégé, nous pouvions nous attendre à trouver sur la brèche une résistance désespérée. M. le duc de Nemours envoya chercher à Sidi-Mabrouk une partie de ses gens, et nous nous établîmes avec lui dans le marabout de Coudiad-Aty, celui qui était le plus à droite au-dessus de la batterie de brèche. Nous y dînâmes, et nous nous étendîmes entre les tombeaux pour y passer la nuit. Le prince et les deux lieutenans-généraux couchèrent dans le petit réduit couvert, et les officiers en dehors. Nous dormîmes à merveille, malgré les détonations de toutes les batteries au-dessus desquelles nous étions établis, et sans égard pour les bombes, les obus et les fusées à la Congrève dont les trajectoires bruyantes et lumineuses passaient par-dessus nos têtes.

Le vendredi 13, à trois heures du matin, les capitaines Boutant, du génie, et de Garderens, des zouaves, eurent l’honorable mission d’aller reconnaître la brèche et de s’assurer si elle était praticable. La clarté de la nuit rendait cette mission des plus périlleuses. Ces deux officiers s’en acquittèrent heureusement ; ils gravirent le talus, le redescendirent et revinrent à la batterie de brèche sans avoir été blessés. M. de Garderens avait déchargé un pistolet qu’il avait à la main sur le haut de la brèche, et presque au même instant ce pistolet fut cassé par une balle. On arrêta le feu de nos batteries pendant le temps nécessaire à cette reconnaissance. De la batterie de brèche au rempart, il y avait environ 150 mètres ; le temps de parcourir cette distance, de gravir le talus, de le redescendre et de revenir en courant, ne dut guère prendre plus de cinq minutes.

Vers trois heures et demie du matin, l’assiégé recommença à tirer plus fort que jamais. Le temps était froid ; nous nous réunîmes auprès d’un petit feu que les cuisiniers du prince avaient allumé dans un des coins du marabout, et nous déjeunâmes avec du café. A cinq heures, tout le monde descendit successivement et sans bruit. En arrivant dans la communication et dans la place d’armes, que les ombres portées rendaient très obscures, nous fûmes étonnés d’abord de les trouver entièrement dégarnies de troupes ; mais les premières colonnes d’assaut, qui y étaient déjà réunies, étaient couchées à terre en silence, et nous vîmes bientôt que loin d’être seuls, nous nous trouvions au contraire en très bonne et très nombreuse compagnie. Le prince, les officiers-généraux et l’état-major, s’assirent dans un petit enfoncement à la gauche de la place d’armes, et à côté de la première pièce de 24 de droite. L’épaulement nous défilait des feux de la place ; il faisait encore nuit.

Quarante sapeurs et mineurs dirigés par 4 officiers du génie, 300 zouaves et les deux compagnies d’élite du bataillon du 2e léger formaient la 1re colonne d’assaut, sous les ordres du colonel de Lamoricière. Ce vaillant officier causait gaiement avec nous, et assurait qu’il arriverait à la brèche sans qu’on lui tuât un seul homme ; en effet, les feux obliques de l’ennemi n’étaient pas très redoutables, et l’assiégé, ignorant d’ailleurs le moment précis où la 1re colonne s’élancerait, n’était pas préparé à la recevoir. On ne doit pas perdre de vue que nos canonniers et nos carabiniers devaient faire jusqu’au dernier moment contre les embrasures et les meurtrières du rempart un feu de mousqueterie et de mitraille fort gênant pour les tirailleurs ennemis ; entre le moment où le feu de nos batteries cesserait et celui où l’ennemi rassuré serait en état de garnir suffisamment le rempart, la 1re colonne avait le temps de couronner la brèche, sans courir de grands dangers. Une fois, par exemple, le signal donné, le rôle de notre artillerie cessait, et c’était à notre infanterie de faire le reste.

Les officiers du prince avaient tous brigué l’honneur de monter à l’assaut avec la 1re colonne. M. le duc de Nemours accorda cette faveur au lieutenant-colonel de Chabannes comme au plus élevé en grade, il adjoignit le chef d’escadron Dumas à la 2e colonne, et moi comme capitaine à la 3e.

C’était une heure solennelle. Nous étions tous assis et serrés les uns à côté des autres dans l’obscurité ; on parlait bas, et il serait difficile de rendre les sifflemens de tout ce qui passait au-dessus de nous ; car, indépendamment du feu de la place, toutes nos batteries, échelonnées les unes au-dessus des autres, ne cessaient pas de tirer. Le moment approchait ; toutes les dispositions prises, il fallait s’élancer, parcourir le glacis au pas de course, et gravir la brèche, qui, comme je l’ai dit plus haut, avait été reconnue praticable. A cet instant, le prince envoya Dumas au Bardo porter un ordre à la 3e colonne, et, peu de minutes après, on vint chercher pour lui le chirurgien-major Baudens ; notre pauvre camarade avait été atteint d’une balle. Je réclamai et j’obtins la faveur de le remplacer auprès du colonel Combes, commandant la 2e colonne, et le capitaine d’Illiers, moins ancien que moi, prit alors ma place auprès du colonel Corbin.

Quelques minutes furent encore employées à préparer un drapeau tricolore et des sacs à poudre pour les sapeurs du génie. Je me souviens qu’en ce moment quelqu’un s’écria : « Tiens, Curnieu vient d’avoir la tête emportée par un boulet ! » C’était un des canonniers de la batterie qui, en effet, avait été décapité complètement. Je prenais intérêt à entendre causer les zouaves qui faisaient partie de la colonne d’attaque et attendaient gaiement le signal de l’assaut ; les plaisanteries et les bons mots se succédaient sans interruption dans leur conversation fort animée. La plupart de ces intrépides soldats étaient Parisiens ; on ne s’en serait pas douté à voir leurs grandes barbes et leurs turbans, insignes de la compagnie d’élite à laquelle ils appartenaient.

« Commandant, dit enfin le général Valée au chef de la batterie, vous allez continuer le feu pendant quelque temps encore, et vous le cesserez au signal que je vous en donnerai ; puis, M. le duc de Nemours lancera la première colonne d’assaut. — Mais, mon général, répondit M. d’Armandy, j’ai brûlé tout ce que j’avais de poudre… Il ne me reste même plus qu’un seul canon chargé. » Nous nous regardâmes tous alors en faisant un peu la grimace. « Eh bien ! tirez-le, dit le vieux général, et après cela… en avant ! car il n’y a pas de temps à perdre ! » La pièce de 24 fit des façons, et le premier servant de droite s’y prit à trois reprises différentes sans parvenir à allumer l’étoupille, ce qui fut cause que M. d’Armandy, impatienté, lui arracha la lance des mains et mit lui-même le feu à la pièce.

Ainsi, nous avions consommé tous les approvisionnemens de notre artillerie, nos chevaux mouraient de faim, et il ne restait aux hommes que du biscuit pour quatre jours. Telle était notre terrible situation à ce moment ; nous en sentîmes bien toute la gravité. De la prise de Constantine dépendait non-seulement notre gloire, mais l’existence de l’armée. Si nous étions repoussés, comme l’année précédente, il fallait battre en retraite, abandonner notre matériel, notre parc de siège, nos blessés, nos malades, et, laissant nos chevaux que nous n’avions plus le moyen de nourrir, revenir tous à pied, généraux, officiers et soldats, jusqu’au camp de Medjez-el-Hammar, harcelés et poursuivis sans doute par l’innombrable cavalerie d’Achmet et par les fantassins victorieux de Ben-Aïssa. La perspective d’un pareil revers ranima les forces de nos soldats épuisés par les veilles et les travaux du siège ; ils savaient que derrière ces murs le repos et l’abondance les attendaient ; tout le monde prit pour devise vaincre ou mourir, et les pauvres fiévreux eux-mêmes devinrent des héros.

Il était sept heures ; il faisait jour. M. le duc de Nemours éleva un mouchoir, la première colonne d’assaut sortit de la batterie par un passage qu’on avait préparé d’avance et s’élança. Le colonel de Lamoricière et le chef de bataillon du génie Vieux étaient en tête. Le tambour battait la charge. Quel moment ! A travers les embrasures nous les regardions avec une anxiété inexprimable ; ils avaient traversé rapidement l’espace qui les séparait de la brèche, et n’eurent que deux hommes blessés en route : l’ennemi avait été surpris. Lamoricière, sur le haut du rempart, agitait notre drapeau tricolore ; pendant ce temps le reste de la colonne suivait, traversait le glacis et gravissait la brèche. Ce fut un enthousiasme, un bonheur inexprimable pour tous, et des cris de vive le roi répétés par toutes les bouches.

Alors la deuxième colonne s’ébranla. Commandée par le colonel Combes du 47e, elle était formée de la compagnie franche du 2e bataillon d’Afrique, de 80 sapeurs dirigés par 5 officiers du génie, de 100 hommes du 3e bataillon d’Afrique, de 100 hommes de la légion étrangère et de 300 hommes du 47e régiment. Je partis avec cette colonne [9] ; nous traversâmes en courant le glacis, nous marchions par files et j’étais sur le flanc droit de la colonne. Le trajet se fit assez heureusement ; deux hommes seulement furent tués, trois blessés vinrent tomber au pied de la brèche. J’étais très faible ; assez malade des entrailles depuis long-temps, je ne prenais presque aucune nourriture ; aussi arrivai-je fort essoufflé au bas de l’escarpement.

On a souvent entendu parler d’une brèche, de monter à l’assaut ; je déclare que ce n’est pas chose aisée, matériellement parlant. Qu’on se figure, en effet, de gros cubes en pierre de taille, des débris de maçonnerie, au milieu d’une immense quantité de fragmens de bois, de poutres, le tout supporté non par de la terre, mais par de la poussière, sur un talus extrêmement rapide, et l’on comprendra comment j’ai pu tomber trois fois avant d’en atteindre le sommet ; j’ai été la première fois culbuté par un pauvre sapeur du génie qu’une balle avait atteint en pleine poitrine, et qui en expirant vint à rouler sur moi. Enfin j’arrivai en haut, et je m’y assis pour respirer un moment, car j’étais accablé de fatigue. Le baron Frossard, officier de la garde nationale de Paris, qui était attaché au colonel Combes, vint à moi, croyant que j’étais blessé, et reçut lui-même, en me parlant, une balle à la main. Au moment où je me relevais, une détonation épouvantable se fit entendre sur la droite ; elle jeta la plus vive inquiétude parmi nos hommes, qui pensèrent aussitôt que la brèche était minée, que l’assiégé faisait jouer successivement tous ses fourneaux, et que nous allions sauter. Un torrent de soldats repoussés par l’explosion, saisis de surprise et surtout d’horreur à la vue des affreux effets de la commotion et de la poudre, se précipitèrent sur le haut de la brèche, faisant mine de tout abandonner et de revenir à la batterie. Ce fut un moment bien critique, et si les officiers n’avaient pas réussi à remonter par leur exemple et leurs exhortations le moral des troupes un instant ébranlé, une affreuse catastrophe aurait pu succéder à cette déroute. On se porta de nouveau en avant pour occuper les maisons en ruines et les décombres en arrière de la brèche. La cause de l’explosion ne tarda pas à être connue ; l’ennemi, en se retirant, avait mis le feu à un magasin de batterie situé un peu à droite à l’entrée de la rue du Marché ; c’est ce qui avait produit la détonation, et les effets terribles que nous avions sous les yeux. Le chef de bataillon de Sérigny était écrasé sous les décombres ; de malheureux soldats, noirs comme des nègres, aveuglés par la poudre, venaient à nous les bras ouverts en poussant d’affreux hurlemens, la plupart avaient la figure en lambeaux ; des officiers de mes amis me parlaient sans que je pusse les reconnaître. C’était un spectacle hideux et déchirant. Nous marchions sur les corps des mourans, dont le haut de la brèche était entièrement couvert. Le capitaine de Garderens, l’épaule droite ouverte par une énorme blessure, était assis le dos tourné à la ville, il avait en outre deux autres coups de feu dans le corps ; le colonel de Lamoricière était grièvement blessé ; le commandant Vieux, les capitaines du génie Hackett, Potier, Leblanc, les officiers de zouaves Sanzai, Demoyen, et tant d’autres, étaient tués ou blessés à mort. Au milieu de cette scène d’horreur, oserai-je dire que je fus frappé par l’odeur délicieuse qui s’exhalait des décombres au milieu desquelles nous nous trouvions ? Nos boulets et nos obus étaient, à ce qu’il paraît, venus tomber au milieu d’une suite de boutiques attenant au bazar et qui régnaient derrière la courtine de Bab-el-Gharbia, de sorte que les objets de mercerie, les étoffes, les flacons d’essences bouleversés ou brisés par nos projectiles, répandaient au loin dans l’air les parfums les plus agréables.

Nous ne savions comment nous éloigner de cette maudite brèche ; la seule issue par laquelle nous pussions pénétrer dans l’intérieur de la ville et qu’avait suivie la 1re colonne, était obstruée par les ruines, embarrassée par les cadavres ou par les malheureux brûlés qui se traînaient dans cet étroit passage ; il fallut bien du temps pour le déblayer. En attendant, nous piétinions sans pouvoir faire un pas ; nous cherchions à avancer à droite, à gauche, dans les caves, sur les toits partout nous étions arrêtés, partout nous recevions des coups de fusil. Enfin, les sapeurs du génie parvinrent à élargir quelques trouées, à retrouver une ou deux ruelles par lesquelles on se glissa un à un, où il fallait encore marcher avec précaution sous peine d’y être écrasé. « Ne battez, plus la charge, criaient aux tambours des zouaves des soldats engagés dans un de ces étroits couloirs, vous nous faites étouffer ! » Et, en effet, animés par ce son entraînant, nos braves poussaient leurs camarades sans se soucier de savoir s’il leur était possible d’aller en avant. La troupe qui couronnait la brèche était réunie dans un petit espace, et offrait par conséquent beaucoup de prise au feu de l’ennemi, dont les balles pleuvaient sur nous. L’intrépide colonel Combes, l’épée à la main, debout sur un pan de mur en ruine, semblait défier la mort. Une maison très élevée [10] et en vieille maçonnerie fort solide, située heureusement à la droite, nous défilait des feux de la caserne des janissaires, qui autrement auraient plongé sur nous, et nous auraient fait un mal incalculable. J’essayai de pénétrer, avec quelques hommes, sur le rempart en contournant cette maison, mais nous dûmes y renoncer ; à peine en avait-on doublé le coin et débouchait-on dans le chemin de ronde, qu’on se trouvait sous le feu des fenêtres de la caserne, qui n’était pas soutenable. Trois hommes y furent tués et d’autres blessés en n’avançant pas de plus de dix pas. Il fallut alors chercher de nouveau à pénétrer dans l’intérieur de la ville ; nous y réussîmes enfin, mais, en vérité, je ne sais pas comment : tout ce que je puis dire, c’est que nous marchions au milieu des décombres, en passant de masures en masures, en tuant les Arabes qui les défendaient, quand nous pouvions les voir, et en perdant nous-mêmes du monde. Je me rappelle qu’après là prise de la ville, je voulus retrouver la route que j’avais suivie dans ce dédale, et par laquelle j’étais enfin parvenu au bazar ; cela me fut impossible.

Quand j’arrivai à l’entrée de la ruelle du bazar, le colonel Combes, à la tête d’une compagnie de son régiment, venait d’enlever une barricade ; déjà blessé au cou sur le haut de la brèche, il fut frappé en ce moment pour la seconde fois. Ce héros me dit adieu. Ses lèvres, en me parlant, étaient toutes couvertes de sang. « Vous êtes blessé, mon colonel ! m’écriai-je. — Oui, répondit-il avec le plus grand calme, avec la plus grande sérénité ; j’ai reçu deux blessures… la seconde est mortelle. » Une balle ennemie l’avait traversé de part en part au moment où il enlevait la barricade. L’assiégé avait étendu, au-dessus de la ruelle garnie de boutiques latérales où nous nous trouvions, une espèce de toit en claies d’osier destiné sans doute à garantir ce passage, seul moyen de communication de l’intérieur de la ville avec les batteries, des éclats de pierre et des platras que nos projectiles faisaient voler de tous côtés. Ce léger blindage avait aussi pour objet de masquer les fenêtres d’une grande maison située à cheval sur la rue qui la traversait, et où des Arabes embusqués pouvaient tirer sur notre infanterie au jugé en perçant les minces couvertures que je viens de décrire. Des grilles faisant saillie en dehors défendaient les fenêtres de cette maison. On avait eu la précaution d’élever sur leur appui intérieur des tas de pierres rondes qui garnissaient la baie jusqu’à une hauteur suffisante. Les tirailleurs kabyles, défilés ainsi de notre feu derrière ce double abri, passaient leurs longs fusils à travers les interstices des pierres, et aussitôt qu’ils croyaient l’étroite rue du bazar bien remplie par nos hommes, ils faisaient pleuvoir sur eux une grêle de balles. A chaque instant nos braves soldats s’élançaient dans ce couloir obscur en criant : En avant ! mais la plupart, arrêtés dans leur élan par le plomb de l’ennemi, tombaient sans vie, ou en poussant des cris que leur arrachaient leurs blessures. Ceux qui, plus heureux, pouvaient sans être atteints parcourir tout le bazar et parvenir jusqu’à la maison, étaient alors exposés à découvert au feu de ses meurtrières ; arrivés au passage voûté de la rue, ils en ébranlaient vainement la porte, qui était barricadée et qui résistait à leurs efforts.

Ce bazar où nous étions n’avait pas plus de quatre pieds de largeur ; il était littéralement encombré par les morts et les blessés. C’était un spectacle lamentable, une scène d’horreur et de sang qui sera toujours présente à ma mémoire ; mais aussi je ne saurais en quels termes exprimer mon admiration pour ces jeunes soldats qui couraient à la mort comme des lions, malgré ce que nous pouvions dire pour modérer leur ardeur. J’en étais ému jusqu’aux larmes : avec une race d’hommes pareils, que ne serions-nous pas capables d’entreprendre ! Non, la France n’est pas dégénérée : j’en appelle aux vieux militaires qui ont pu voir notre infanterie combattre à Coudiad-Aty, sur la brèche et dans le bazar de Constantine, qu’ils nous disent si elle s’est montrée inférieure aux héroïques phalanges de la république et de l’empire ! Notre général en chef, en parlant de la journée du 13 octobre 1337, n’a-t-il pas dit : « C’est une des actions de guerre les plus remarquables dont j’aie été témoin dans ma longue carrière ? »

La prise de Constantine a été le résultat de deux opérations partielles et simultanées : l’attaque de droite, savoir l’occupation de la rue du Marché ou du bazar, et l’attaque de gauche sur la porte El-Djedid. Ces deux opérations se sont subdivisées elles-mêmes en une foule de combats partiels, isolés, invisibles les uns pour les autres, et concourant au but commun. Si l’on excepte la rue du Marché, qui d’ailleurs était extrêmement étroite, dans presqu’aucun des lieux où l’on s’est battu, on n’avait d’espace devant soi ; on cheminait dans des impasses tortueuses de 50 à 60 centimètres de large, de 20 à 30 pas de longueur, souvent barrées par des obstacles ; on perçait des murs, on délogeait l’ennemi des chambres où il se défendait ; puis on descendait par un escalier dans une petite cour pour en ressortir de même en sapant les murailles. Constantine, ville de vingt-cinq mille ames, n’était, à proprement parler, lorsque nous l’avons attaquée, qu’un immense pâté de maisons traversé seulement par deux ruelles, celle du Marché et celle de la porte d’El-Gharbia ; on sait que cette dernière était éloignée de nos attaques, et n’a pu nous servir. Il faudrait donc une foule de récits semblables au mien pour qu’on pût savoir exactement ce qui s’est passé dans la ville depuis sept heures du matin jusqu’à onze heures, moment où le feu a cessé.

Pendant que nous nous brisions, le colonel Despinoy et moi, avec une centaine d’hommes du 47e, contre des obstacles insurmontables, les sapeurs du génie, en perçant des murs, en cheminant de chambre en chambre, de maison en maison, étaient parvenus d’abord à tourner un minaret qui plongeait sur la ruelle du Marché et nous blessait du monde ; ils l’avaient fait évacuer par des Turcs qui y étaient postés. Ensuite, à notre insu, ils s’étaient emparés, avec de l’infanterie et par derrière, de la grande maison qui nous barrait le passage, et dont le feu cessa tout à coup : on y surprit et on y tua beaucoup d’Arabes à coups de baïonnette. Alors l’ennemi, qui nous voyait gagner du terrain de tous côtés par ces sapes habilement dirigées, craignant que toute retraite ne vînt à lui être coupée, abandonna la grande caserne des janissaires. La porte du bazar venait d’être enfoncée ; nous nous précipitâmes en avant, chassant devant nous les Arabes à coups de fusil ; nous occupâmes quelques maisons, et plaçâmes des postes à une grande distance dans l’intérieur de la ville.

Cependant la troisième colonne d’attaque arrivait et couronnait la brèche ; elle se jeta aussitôt sur le rempart de droite, le suivit dans sa longueur, parvint sans coup férir à la porte El-Gharbia, dont elle fit sauter les serrures et qu’elle ouvrit. Alors les 11e et 17e régimens pénétrèrent dans la ville par une longue rue qui part de cette porte. L’attaque de gauche avait également réussi. Les sapeurs, ouvrant des passages à l’infanterie, avaient occupé successivement tous les abords de la porte El-Djedid, non sans livrer à chaque pas les combats les plus acharnés, et après s’être emparés de la porte ils l’avaient ouverte. Dès ce moment la fusillade cessa, et l’ennemi ne fit plus de résistance. Le général Rulhières avait marché sur la kasbah, dont le commandant se rendit en lui présentant la crosse de son pistolet. Il était environ onze heures.

Alors je descendis par la brèche, et je courus dans la batterie auprès de M. le duc de Nemours pour lui faire part des évènemens qui s’étaient accomplis dans l’intérieur de la ville, et qui lui étaient encore inconnus. Deux habitans notables qui se présentèrent, conduits par des soldats, peu de temps après, confirmèrent cette glorieuse nouvelle. En proie à la plus grande frayeur, ils apportaient un papier sur lequel était écrit sans doute quelque chose comme une capitulation ; mais les pauvres gens arrivaient un peu tard. Au surplus, les ordres les plus sévères avaient été donnés, et aucun excès ne vint ternir notre victoire.

Je ne sache pas qu’il puisse y avoir sur cette terre une satisfaction plus fière, plus passionnée et plus émouvante à la fois, que celle que j’éprouvai lorsque, serrant la main de notre jeune et brave général, j’eus l’honneur de lui annoncer le premier que nous étions maîtres de Constantine.


LE PRINCE DE LA MOSKOWA.


  1. On sait que les fidèles qui ont fait le voyage de la Mecque prennent le surnom d'hadj (pèlerin).
  2. M. le duc de Nemours avait ramené avec lui cette lionne, qui se noya par accident dans la Seine, lors du retour du prince en France.
  3. Il y avait en outre, si je ne me trompe, cinq ou six officiers étrangers à l’état-major.
  4. Le capitaine Gavandan, fils de l’acteur de ce nom, a été tué près de Blidah en 1838 ; ce jeune homme était fort instruit et donnait de grandes espérances.
  5. Sous l’administration de M. le duc d’Aumale, un établissement de bains a été fondé, en cet endroit pour les militaires malades ou blessés.
  6. Ya kelba, vocatif plusiel de kelb, chien. — Beni, pluriel de ben, fils.
  7. « Demain nous vous couperons la tête. »
  8. Ksentinet-el-Alouah, Constantine l’aérienne ; c’est le nom que lui donnent les Arabes.
  9. Un capitaine Russell, officier anglais au service d’Autriche, fut, de tous les étrangers qui avaient eu la permission de faire la campagne avec l’armée, le seul qui monta à l’assaut. Je me souviens de l’avoir vu arriver en même temps que nous sur la brèche. Il avait un uniforme blanc avec un collet vert.
  10. Si l’assiégé avait eu l’idée de percer des meurtrières dans la partie de cette solide construction qui avait vue sur la brèche, et qu’on ne pouvait tourner, s’il y avait placé une ou deux pièces légères chargées à mitraille, ou même seulement des tirailleurs, je crois qu’après les éboulemens, suites de l’explosion, qui obstruèrent les abords de la rue du Marché, nous n’aurions pas pu tenir un instant sur la brèche, et la ville alors n’était pas prise.