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Souvenirs d’une morte vivante/12

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Librairie A. Lapie (p. 77-80).


CHAPITRE X


Nous étions en pleine exposition, Paris était très animé, il y avait beaucoup d’étrangers, la misère augmentait de jour en jour, peu de travail.

La ville était bouleversée de fond en comble par Hausmann, le grand démolisseur, la vie était misérable, les affaires allaient aussi mal que possible ; les loyers augmentaient considérablement, et frappaient cruellement la classe ouvrière et la classe moyenne.

Dans les premiers jours de septembre, je reçus une lettre de mon père, dans laquelle il m’annonçait qu’il viendrait nous surprendre sous peu de jours, mais qu’il viendrait incognito, ne voulant pas faire sa soumission à l’empereur, il voulut laisser ignorer qu’il eût passé la frontière.

Peu de jours après nous reçûmes un télégramme pour nous rendre à la gare à sa rencontre ; avec un de mes cousins, nous allâmes le chercher ; il nous était difficile de le reconnaître, il y avait 15 ans que je n’avais vu mon père. J’étais une petite fille, lorsqu’il avait été obligé de nous quitter, maintenant j’ai 25 ans je suis épouse et mère. Ce ne fut pas sans difficulté que nous nous sommes rencontrés.

Mon cousin se mit en embuscade du côté gauche de l’arrivée (au chemin de fer du Nord), moi du côté droit, nous demandions à tous les voyageurs, de taille moyenne : Pardon, n’êtes-vous pas M… Je commençais à me décourager, lorsque mon cousin vint à moi, d’un air triomphant, en me présentant mon père : Voici mon oncle, me dit-il.

Quelle chose étrange, que le jeu de l’imagination, le physique de mon père n’avait aucun rapport à l’image qui m’était restée de sa personne. Lorsqu’il quitta la France, il était encore jeune, brillant, 15 ans d’absence l’avait bien changé ; il avait l’air brisé, les cheveux gris, il paraissait affaissé, lorsqu’il vint à moi, il me parut assez indifférent ; j’étais glacée. De son côté, je n’étais plus pour lui, la petite fille qu’il avait laissée, j’étais une femme, mère de famille, il m’embrassa, mais nous étions étrangers l’un à l’autre, désormais.

Nous nous acheminâmes vers notre appartement, en arrivant nous nous mîmes à table, mon mari le reçut assez bien, nous parlâmes du passé, des misères que ma mère avait eu à subir à Orléans, et de son courage pour faire face à tout, naturellement nous n’étions pas doux pour l’empereur.

L’exilé ne vit pas ma mère, elle était encore dans sa famille avec mon petit garçon.

Mon père n’était pas satisfait de mon mariage, mon mari n’était pas à son gré ; il était fâché contre ma mère à cause de l’union qu’elle m’avait fait contracter.

Il avait rêvé que j’épouserais un fils de Pierre Lachambaudie, le fameux fabuliste ; il aurait été heureux d’établir un trait d’union entre eux.

Le lendemain il partit de bonne heure pour aller rendre visite à Victor Hugo, qui lui avait donné un rendez-vous.

« Tu viendras avec moi, me dit-il, mais pas ton mari ». Cela m’avait un peu fâchée.

Je lui ai répondu : « Père, je ne veux pas sortir, j’ai à faire. »

Le lendemain il est parti, je ne l’ai jamais revu.

Je lui écrivis plusieurs fois, mais en vain.

J’écrivis au Bourgmestre de Bruxelles, lequel m’envoya l’acte de décès de mon père, il était mort le 26 septembre 1868 ; juste une année après son voyage à Paris.