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Souvenirs d’une morte vivante/19

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Librairie A. Lapie (p. 155-158).


CHAPITRE XVII


1er janvier 1871, quelle triste journée pour nous, dans la matinée je suis rentrée à la maison ; il faisait froid aux bastions ; ce qui était plus triste encore, chemin faisant, on rencontrait de pauvres femmes tellement affaiblies, qu’elles s’évanouissaient sur la voie publique, c’était navrant. Malgré assistance et dévouement, on ne pouvait parvenir à secourir toutes ces infortunées.

Ce jour-là, nous eûmes un petit moment assez heureux ; ma mère m’avait rarement une journée entière ; en cet honneur, elle nous fit des pommes de terre frites avec le présent que j’avais reçu pour le jour de Noël.

Les enfants étaient si contents, notre boulanger nous avait vendu un peu de grosse braise que nous mîmes dans notre petit fourneau à trois trous, le dessus en catelles bleues et blanches, fourneau dit parisien.

À la vue des pommes de terre dorées, les enfants dansaient de joie.

Ce jour-là, j’eus encore une surprise, on m’envoya un magnifique lapin, tout préparé à la sauce aux champignons, qui m’était offert par quelqu’un du faubourg St-Germain, je pense que c’était encore un M. de la compagnie.

Le soir du jour de l’an, nous avons bien dîné tous les quatre.

Nous pensions ma mère et moi, à toutes les horreurs que nous voyions tous les jours et à ce que je voyais dans mes sorties.

Nous pensions aussi à l’absent ; s’il vit, disions-nous, lui n’a peut-être pas à manger ; cela nous rendait malheureuses.

Notre lapin était énorme, j’eus la pensée de le partager et d’en donner la moitié, c’est-à-dire la part de l’absent, à une pauvre famille de mon quartier qui a été bien heureuse.

Quelques jours plus tard, j’ai appris que ce lapin était un chat qui avait été acheté au marché de St-Germain, qu’il avait coûté 20 francs ; l’acquéreur l’avait fait préparer pour lui, mais comme il aimait les chats, par sentimentalisme il ne put se décider à le manger, et me l’envoya par son domestique ; c’est la seule fois que j’ai mangé du chat, et je l’ai trouvé très bon. Plusieurs jours après les enfants me demandaient encore du bon pin pin, c’est-à-dire du bon lapin.

4 janvier, le mont Valérien fait un vacarme effroyable, de tous côtés on entend le bruit du canon ; comme au reste, on s’y fait ; on va, on vient sans peur du danger ! Dans les rues on ne peut circuler sans être obligé de se garer, à tout instant, des personnes sont tuées ou blessées en passant ; je me souviens qu’un matin en revenant des bastions, ayant obtenu quelques heures pour aller chez moi, je faillis être atteinte dans la rue de Rennes, des obus éclataient en pleine rue.

Je n’eus que le temps de me jeter à terre, le long de la façade d’un magasin pour éviter les éclats.

Les rations diminuent, on n’a plus que trente trois centigrammes de viande de cheval, os compris, pour deux personnes et pour trois jours.

7 janvier. Auteuil ne fait plus partie de Paris.

Notre bastion est très exposé, les remparts sont couverts de débris, la terre autour de nous est complètement labourée, dans les maisons du chemin de ceinture faisant face aux tranchées, aux étages supérieurs des personnes sont tuées dans leurs lits, il ne fait pas bon habiter dans les maisons riveraines des fortifications, ni à un dernier étage.

À partir du 8 janvier nous sommes bombardés dans les règles ; tout autour des fortifications, le bruit de la canonnade est terrible. On dirait un volcan faisant irruption, un cyclone, un ouragan, tout ce qu’on peut rêver de plus affreux, l’horizon est rempli de fumée ; à travers cette fumée, on voit passer des langues de feu, et des fusées, des maisons brûlent, des coups de fusil retentissent, notre bastion, le 61me, comme les autres devient intenable, malgré cela, nous résistons quelques jours encore. Il y a de la besogne aux remparts, les blessés et les morts abondent. On ne voit plus dans les rues que brancardiers et gardes nationaux se dirigeant du côté du Point du Jour. On va se rendre compte, il y a foule, on va là comme à une partie de plaisir. Les Parisiens, de quelque classe qu’ils soient, sont dehors, on peut dire que tout Paris assiste au bombardement.

Le 15 janvier, c’est plus effroyable que jamais, toutes les maisons tremblent, les plafonds s’effritent, la poussière tombe des murs ; malgré la gelée et le vent glacial, il y a toujours une foule dehors du côté du Trocadéro. Saint-Cloud brûle, une grande quantité de maisons sont en flammes, à l’horizon du côté de Saint-Cloud. C’est affreux, mais horriblement beau.

19, Paris tout entier est dehors, dans l’attente, devant les portes des ambulances, des rangées de gens stationnent, des voitures, des civières arrivent, tout le monde se précipite ; c’est un père, un fils, un mari, un frère que l’on cherche dans cette masse de blessés, chacun a quelqu’un à reconnaître dans cette mêlée, la foule est si nombreuse qu’on est obligé de mettre un cordon pour empêcher l’envahissement.