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Souvenirs d’une morte vivante/26

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Librairie A. Lapie (p. 231-250).


CHAPITRE XXIV


Nous restâmes quelques jours au repos, puis le 10 ou le 12 mai le commandant Martin et la compagnie reçurent l’ordre d’aller occuper la Muette ; lorsque nous arrivâmes au Château, les religieuses et les pensionnaires étaient partis. Il y avait un désordre horrible dans la cour ; j’ignore dans quel état était l’intérieur, car je n’y suis pas entrée.

Nous restâmes deux heures seulement au château de la Muette. Nous fûmes remplacés par le colonel Lisbonne et ses lascars.

Nous reçûmes l’ordre d’aller occuper Passy. On installa l’état-major à l’école communale, et nos hommes dans les maisons environnantes, j’ai toujours suivi l’état-major. Nous pensions rester là jusqu’à notre triomphe ou notre perte ; pour cette raison, mon mari vint nous rejoindre et se fixer à Passy avec ses employés. Il boitait encore, mais il pouvait s’occuper du service de la victuaille, moi j’allais aux remparts avec les amis, chaque jour nous avions des morts et des blessés à relever, nous avions notre ambulance dans la rue de l’Eglise, je crois, car il peut se faire que je me trompe ou que le nom de la rue soit changé depuis ce temps-là. Notre service pour les blessés aux tranchées était un peu défectueux, à force de perdre des nôtres, il manquait de personnel. Un certain jour le combat fut terrible, deux d’entre eux des soldats aguerris devinrent fous.

J’ai dans ces jours-là accompli des tours de force, dont je ne me serais jamais cru capable ; l’excitation nerveuse poussée au suprême degré transforme l’être ; soutenues par une idée, les forces se multiplient extraordinairement. Manquant de voiture d’ambulance, notre commandant avait réquisitionné deux omnibus, j’avais peu d’aides, j’ai pu seule traîner un pauvre blessé, un homme grand et fort, le tenant avec force sous les bras, le monter en arrière avec peine il est vrai, car je craignais d’augmenter sa souffrance, je parvins à le hisser et le faire entrer dans le véhicule, je l’installai sur la paille et je lui mis un oreiller sous la tête ; il me remercia par un doux sourire. C’était tout ce qu’il pouvait faire.

Pendant qu’un ambulancier était allé à un autre blessé, je préparai une place pour le recevoir, puis nous les conduisîmes à l’ambulance.

Je dois dire que je suis petite de taille, plutôt faible. Chose surprenante, toute ma vie j’ai été timide et souvent malade, ne sortant presque jamais, mais pendant huit mois de lutte, exposée à toutes les misères, aux intempéries, manquant de nécessaire, jamais je ne me suis aussi bien portée que pendant cette période.

Le 20 et 21 mai 1871. Tous nos morts avaient été déposés au parvis de Notre-Dame. Ceux de notre bataillon qui étaient décédés dans l’ambulance de Passy, avaient été dirigés sur Paris. Il y avait, je crois, ce jour-là, 17 corbillards à la file. Nous retrouvâmes dans la salle qui servait d’amphithéâtre, cinq des nôtres qui n’avaient pas été reconnus. Le capitaine Letoux et moi, nous nous mîmes en devoir de faire leur toilette et de les envelopper dans un drap, les amis les déposèrent dans la bière ; à la sortie du parvis chaque corbillard était orné de drapeaux rouges, un drap rouge couvrait le cercueil. Le drapeau des défenseurs de la République suivait le cortège, il y avait des morts de plusieurs sections ; celles-ci avaient aussi leurs drapeaux.

Le parcours et le défilé fut long. C’était vraiment imposant, partout sur notre passage et à toutes les fenêtres se montraient des figures sympathiques, on nous jetait de l’argent pour les ambulances. On me jeta à moi-même plusieurs pièces de 2 et de 5 fr., même quelques pièces d’or enveloppées dans du papier. J’ai déposé le tout dans la caisse de secours aux blessés. Il y avait parmi nous plusieurs membres de la Commune qui s’étaient joints au cortège. Nous gravîmes la rue de Charonne jusqu’au Père Lachaise. Dans le cimetière plusieurs fossoyeurs creusaient une grande tranchée où l’on déposa toutes les victimes de M. Thiers et de ses suppôts.

Plusieurs discours furent prononcés, particulièrement par Ostyn, membre la Commune, délégué généralement dans de pareilles circonstances.

Dès que tout fut fini, nous sommes revenus à l’Hôtel de Ville ; de là nous avions l’intention de prendre le bateau qui devait nous conduire au Point du Jour, pour nous rendre à Passy où notre bataillon était campé, mon mari était avec eux. Notre bateau venait de partir. Quelques-uns de nos amis se trouvant à Paris allèrent faire des emplettes. Ayant 15 minutes à attendre, je voulus rester sur le ponton jusqu’à leur retour. J’étais si fatiguée, il y avait si longtemps que je n’avais pris de repos que je me suis endormie.

Enfin un bruit se fit autour de moi, je me réveillai en sursaut, j’étais transie de froid. C’étaient les camarades qui venaient m’apprendre qu’il était inutile d’attendre plus longtemps, qu’on leur avait dit que le service des bateaux-mouches était interrompu. Ils me conseillèrent d’aller coucher chez moi ou chez ma mère, qu’eux s’arrangeraient. Le lendemain matin entre 4 et 5 heures on sonnerait le clairon au coin de la rue de Beaune, je les rejoindrais et ensemble nous retournerions à Passy.

J’avais eu froid, à dormir ainsi au bord de l’eau. Quelques instants après qu’ils m’eurent quittée, tout d’un coup j’entendis des rumeurs étranges, et je vis du côté d’Auteuil comme des lueurs d’incendie ; chancelante et émue je gagne l’Hôtel de Ville. Je m’adressai à la première personne venue pour avoir des renseignements. On me dit que le service des bateaux était interrompu, parce qu’il y avait du nouveau du côté d’Issy, et que les Versaillais étaient aux tranchées.

Nous avions eu si souvent de fausses paniques, que je ne pouvais y croire.

Enfin je résolus d’aller chez ma mère, rue de Beaune, elle m’apprit que depuis deux jours tout était bien changé dans le quartier ; le poste de police qui était mitoyen de la maison où elle habitait était occupé militairement par la Garde Nationale. Elle me raconta que l’on avait tiré par une fenêtre dans la rue de Lille, qu’un garde national avait été tué, qu’à partir de cet instant les gardes nationaux ont exigé que les fenêtres fussent surveillées, ils avaient visité les maisons suspectes et fait promettre qu’aucune tentative de ce genre ne se renouvellerait. Ils avaient établi des postes de surveillance dans la rue de Lille, rue de Beaune, rue de Bac. On disait aussi que les propriétaires du Petit St-Thomas, rue du Bac avaient conservé tous leurs employés pendant la lutte entre Paris et Versailles et les avaient armés jusqu’aux dents. (Les Magasins du Bon Marché n’ont rien fait de semblable.)

Après tous les renseignements donnés, ma mère m’obligea de prendre quelques moments de repos, me promettant de veiller et de me réveiller à la moindre alerte.

Toute habillée je me suis jetée sur un sofa où je n’ai pas tardé de m’endormir, depuis de longs mois je ne m’étais vraiment pas reposée. Depuis le 5 avril elles étaient rares les nuits données au sommeil.

À peine endormie, j’ai fait un rêve étrange, j’ose à peine le raconter, tant je crains d’être accusée d’exagération ou d’invraisemblance, pourtant c’est l’exacte vérité : Le peuple était vaincu, Blanqui et l’archevêque étaient condamnés à mort par la volonté de M. Thiers, lequel m’obligeait d’assister à cette horrible scène, à demi-réveillée, j’entendis un bruit, je croyais poursuivre mon rêve ; le bruit se rapprochait de plus en plus, des chaines semblaient traîner sur les pavés de la rue, je me réveille en sursaut, j’ouvre la fenêtre, j’écoute attentivement si le signal convenu se fait entendre, le jour paraissait à peine. Ce que je voyais était bien triste, tous les fédérés battaient en retraite ; les bruits de chaînes mêlés à mon rêve étaient bien la réalité, nos pauvres fédérés faisaient pitié, ils avaient l’air si malheureux, les yeux baissés, tenant les chevaux, par la bride, traînant derrière eux tout leur attirail de guerre, ce qu’ils avaient pu sauver, ne disant mot, le défilé dura assez longtemps, ils avaient perdu leurs dernières illusions !

Paris avait été envahi sur plusieurs points à la fois.

Ces fédérés venaient d’être attaqués à un bastion de Vaugirard, qu’ils avaient dû abandonner.

Ils se dirigeaient du côté de l’Hôtel de Ville. Ils savaient bien qu’ils n’avaient rien à attendre de bon désormais ; à partir de cet instant, ils désiraient combattre et mourir pour fonder la République.

Le cœur serré, je quittai ma mère ; je n’avais plus qu’elle au monde, mais je m’étais engagée, je devais remplir mon devoir. Qui sait, peut-être, ne nous reverrons-nous jamais.

— Adieu, chère maman, ayez du courage, lui dis-je.

Pauvre mère, elle en avait eu si souvent besoin dans sa vie. Je ne doutais pas d’elle, mais elle voulait me suivre dans la lutte suprême.

Je voulais absolument pénétrer à Passy, j’espérais encore y parvenir. Je désirais retrouver mon mari, quoiqu’on m’eût dit qu’il était mort, je supposais qu’il y avait beaucoup d’exagération dans tout ce que j’entendais raconter.

— Lorsque tu étais un enfant, me disait-elle, souviens-toi que je t’ai emmenée partout, je veux aller où tu iras, mourir où tu mourras.

Nous mettions, toutes deux, bien au-dessus de nous l’humanité, nous n’étions qu’une petite parcelle de la grande famille humaine. Tout infiniment petits que nous étions, nous pouvions encore rendre quelques services aux vaincus.

Elle insista pour m’accompagner, mais quand nous fûmes arrivées à la place de la Concorde, il ne lui fut pas permis de me suivre, il y avait des gardes nationaux fédérés qui cernaient la place.

Ils avaient l’ordre de ne laisser passer que les personnes munies de leur carte d’identité ; brusquement et involontairement, je me suis trouvée séparée de ma mère. Le cœur serré, les larmes aux yeux je me suis dirigée du côté de la manutention ; une fois seulement, je me suis retournée à son appel désespéré, je lui ai envoyé un baiser, car je ne voulais pas affaiblir son courage par la vue des larmes qui remplissaient mes yeux. Il me fallait un effort de volonté bien grand, pour voir ainsi ma mère bien aimée s’en aller seule et sans espoir.

À la manutention on ne pouvait passer, les coups de feu faisaient rage, on me força de revenir sur mes pas et à grand peine j’ai pu sortir du cercle dans lequel je m’étais engagée « Sortez, citoyenne ! Sortez au plus vite, la lutte est engagée entre nous et les Versaillais ; c’est inutile, vous ne pouvez pas passer, Passy est pris, ce n’est plus qu’un sauve qui peut. »

Dès que je fus sortie de cette ligne pour obtenir des renseignements, je suis allée à l’Hôtel de Ville où j’espérais retrouver quelques amis de la veille.

J’appris que Passy avait été pris au soleil levé, et sans coup férir, sans grande difficulté, ce qui ne m’a pas étonnée ; la défense des remparts était tellement défectueuse, ils n’étaient gardés qu’avec des pièces de canons démontées ; les pièces étaient misérables, sans munitions, le peu de gargousses qu’il y avait n’étaient pas de calibre.

Entre Paris et Passy, les Versaillais avaient groupé tous les agents de police, qu’ils avaient enrégimentés dans la garde nationale, ils firent un cercle de feu sur les fédérés qui cherchaient à fuir de Passy. Les fédérés à leur tour, tiraient sur toute la ligne ; se sentant perdus et trahis, ils entrèrent en une grande confusion ; beaucoup furent tués par les leurs sans que ceux-ci le sussent ou le voulussent.

La veille, j’avais laissé mon mari, mes amis et des malades dans l’ambulance de Passy. J’étais bien désolée que cela finît ainsi, comme j’ignorais ce qui se passerait le lendemain, on m’avait persuadé que c’était accomplir mon devoir que d’accompagner nos morts au cimetière, et j’y étais allée.

J’ai su plus tard que les soldats guidés par le sentiment chrétien avaient envahi l’ambulance de Passy, que pour l’exemple ils avaient achevé les blessés. (Leçons de choses pour les survivants).

En arrivant, je vois à la place de l’Hôtel de Ville, une personne habillée mi-partie en garde national, jupe courte en drap, képi sur la tête, assise, ayant devant elle une petite table sur laquelle il y avait une boite : « Pour les blessés, s. v. p. »

Elle m’appelle : Citoyenne que cherchez-vous ? En deux mots je la mets au courant de ce qui se passait.

Elle me proposa de faire partie de leur groupe. « Cela n’est pas possible, lui dis-je, j’ai promis à mes amis de ne jamais les abandonner, assurément il y en a parmi ceux qui sont ici, puisqu’ils étaient avec moi hier au soir. »

Cette personne était Louise Michel je ne la connaissais pas. Je ne connaissais pas davantage le mouvement féminin, je n’avais jamais mis les pieds dans une réunion publique.

Au moment où je parlais à Louise, un groupe composé de cinq de mes amis traversaient la place. Ils m’aperçurent, ils vinrent vers moi, heureux de me retrouver. Louise me réitéra sa proposition.

Je ne peux quitter mes compagnons, au revoir.

Ceci se passait vers les deux heures de l’après-midi, deux de nos hommes me proposèrent de m’accompagner chez ma mère, les trois autres, ayant à faire rue de Grenelle St-Germain, devaient venir nous rejoindre.

Ma mère, après m’avoir quittée, était rentrée chez elle, triste et résignée. Elle fut heureuse et étonnée de ma présence. Sa maison était occupée militairement par la garde nationale. Un des gardes me demandait si je pouvais lui garantir que personne ne tirerait sur eux.

— Je ne le crois pas, lui dis-je, mais pour plus de sûreté, je vais monter chez tous les locataires. Tous me jurèrent qu’on ne tirerait pas par les fenêtres. J’ai donc dit à l’officier de service que je répondais sur ma vie des habitants de cette maison. Cet engagement n’était pas peu de chose en ce moment-là.

Vers les trois heures et demie nous quittâmes ma mère. Lorsque nous passâmes sur le trottoir et sous les fenêtres du Petit St-Thomas, trois coups de feu partirent, nous étions visés. Heureusement les balles ricochèrent et nous ne fûmes pas atteints. Mes amis étaient furieux et criaient : On assassine les passants au petit St-Thomas.

Dans leur excitation (bien naturelle), ils ébauchèrent un semblant de barricade. Je les en ai dissuadés.

— C’est absolument inutile de faire quoi que ce soit dans ce quartier, leur dis-je.

Ils me comprirent et cessèrent immédiatement. Voilà tous les crimes que j’ai commis dans le VIIme arrondissement.

J’ignorais absolument ce qui s’était passé dans le quartier, n’étant revenue que quelques minutes, le 28 mai, dans l’après-midi. J’ai appris qu’il s’y était passé des choses terribles. Les habitants s’y étaient exposés, on ne tue pas impunément derrière les persiennes, les premiers passants venus.

La vie d’un homme est sacrée, chacun a le droit et le devoir de la défendre.

De la rue du Bac nous nous sommes dirigés par hasard du côté du Carrefour de la Croix-Rouge, nous cherchions nos amis, nos ambulances. Il s’y était passé des choses terribles, des pans de murs tenant à peine étaient à demi-brûlés. Nous étions à mille lieues de penser à un tel désastre. La place était absolument déserte.

Nous ne nous sommes pas attardés, nous sommes redescendus du côté de la Seine, nous avons pris le Pont St-Michel. Nous sommes allés à l’Hôtel de Ville. Nous avons demandé si l’on avait vu des défenseurs de la République. Il nous fut répondu que notre général occupait la place Vendôme, et qu’assurément nous en trouverions quelques-uns qui avaient pu s’échapper de Passy.

Nous y sommes allés ; en effet il s’en trouvait une vingtaine. Dombrowsky était bien triste et bien découragé. Il nous donna l’ordre d’être à la Place le lendemain, à 5 heures du matin.

Quelques heures plus tard, il était arrêté, des bruits de trahison avaient circulé sur son compte. En vérité voici ce qui s’était passé. Les défenseurs ne pensaient pas que la situation fût enlevée aussi vite. Vers les deux heures, il y eut une panique, on chercha Dombrowsky, on ne le trouva pas, quoique peu de temps avant il fût à son poste. Voyant que rien n’était à craindre, il était allé manger au Cours la Reine. Le malheur voulut que ce fut à un mauvais moment. Il est difficile de combattre et de ne jamais manger.

Au Comité, personne ne crut à sa culpabilité. Il passa la nuit à l’Hôtel de Ville, fut mis en liberté dès l’aube. Il dit à Antoine Arnaud et à ceux du Comité : je vous ferai voir comment meurt un traître. Tous lui serrèrent la main bien affectueusement, et voulurent le persuader qu’ils ne croyaient pas qu’il fût un traître. Il partit. Nous devions le rejoindre au poste de combat de la rue Mirrah. Là, la lutte était ardente, terrible, paraît-il. À la hauteur du boulevard Magenta, nous vîmes un cortège. Des amis portaient à quatre, un brancard sur leurs épaules. C’était Dombrowsky qui était mortellement blessé. Ils firent halte. Dombrowsky nous serra la main et nous dit : « N’allez pas de ce côté, tout est fini ! vous seriez massacrés pour rien. Je vais mourir, mais ne cherchez pas à me venger, pensez à sauver la République. Les hommes ne comptent pas. » Il était fatigué. Il nous dit : « Adieu mes amis ! » On le conduisit à l’hôpital Lariboisière, où il expira deux heures après. Il s’était battu en désespéré, il eut deux chevaux tués sous lui, ses dernières paroles furent : « Voilà comment meurt un traître. »

Nous avons continué notre chemin, mais il était impossible d’aller plus loin que le boulevard extérieur.

Nous sommes allés jusqu’à la gare de Strasbourg, laquelle était occupée militairement par l’armée de Versailles, les soldats étaient armés, mais ils se tenaient dans l’intérieur. La place était absolument déserte. Nous décidâmes de retourner à l’Hôtel de Ville. Arrivée là, je suis allée trouver Delescluse, je lui ai dit ce que j’avais vu, et ce que je savais du faubourg Saint-Germain. Il avait les larmes aux yeux :

— Chère amie, ce matin je me leurrais, je croyais pouvoir compter sur 10 000 hommes, nous sommes à peine 600 ; la dispersion porte un grand préjudice à la défense, les choses prennent une mauvaise tournure, il nous faut beaucoup de courage, beaucoup d’énergie, pour aller jusqu’au bout. Mais il le faut, dussions-nous tous périr.

— Vous pensez la lutte désespérée ?

Il ne me répondit pas.

— Mais si on faisait sauter les ponts de la Seine ?

Delescluse sortit lentement sa montre de son gousset et soupira :

— Pauvre amie, depuis onze heures j’attends avec impatience le plus dévoué, le plus fidèle et le meilleur de mes vieux amis ; il est près de deux heures, et il n’est pas encore arrivé.

— Votre idéal a du bon, mais je n’y puis rien.

Nous nous quittâmes en nous serrant la main. La douleur était peinte sur son visage. Ce soir-là, mes amis sont restés de service à la place de l’Hôtel de Ville, moi je suis allée coucher rue de la Verrerie, chez une dame de mes amies, dont le mari était de service.

À tout instant des estaffettes nous apportaient de mauvaises nouvelles. Le bruit circulait que les Versaillais allaient bientôt envahir l’Hôtel de Ville ; ils étaient assez nombreux sur la rive, gauche, ils n’avaient que les ponts à traverser ; puis toute la valetaille du faubourg St-Germain donnait la main aux soldats. Ils étaient enrôlés par leurs maîtres et armés pour sauver leurs propriétés, eux, les esclaves, étaient prêts à massacrer leurs frères (le peuple). J’ai connu des lâches qui ont passé tout le temps du siège, cachés dans une cave pour ne pas servir leur pays. Un entre autre qui était garçon de café, dans la rue de Beaune, en face du poste de police, n’est sorti de sa cave que pour dénoncer ma mère et moi, et plusieurs autres, sans doute, simplement parce que plusieurs fois je lui ai dit : Mais vous êtes un vieux garçon, pourquoi n’allez vous pas aux remparts ? c’est votre place, il y a tant de pères de famille qui y vont. Vous n’avez pas payé votre dette sociale, payez au moins votre dette patriotique.

Cet homme avait environ 35 ans, il était fort et robuste, mais il suintait la mollesse et la lâcheté. Pour ces paroles il nous a dénoncées à la prévôté du 7me secteur. Ce qui me valut à moi l’honneur d’une condamnation à mort par le conseil de guerre du 7me secteur. Je fus accusée de choses que je n’ai jamais faites, par exemple : d’avoir été à la Cour des Comptes pendant les évènements tragiques qui s’y sont passés ; je n’ai jamais été de ce côté dans ces moments-là.

Le service des Défenseurs de la République ne s’est pas effectué sur la rive gauche. Neuilly, Issy, Auteuil, Passy, Hôtel de Ville, la Bastille et ; voilà notre parcours, il m’était donc impossible de me trouver dans ce quartier, sauf deux heures environ que j’ai citées plus haut, lorsque j’ai failli être tuée par les employés du Petit St-Thomas ; mon seul crime était d’avoir passé sous les fenêtres closes du magasin, lesquelles m’intéressaient peu.

Je n’avais qu’une idée, celle d’être utile et aider à sauver la République.

Dans l’après midi, nous arrivâmes prendre nos positions, boulevard Beaumarchais No 3. Dans cette maison tous les habitants étaient terrifiés ; des vieillards, des enfants étaient descendus dans les caves. Cela faisait pitié de les entendre. Tout le monde a été bienveillant pour nous. Dès notre arrivée, on a mis à notre disposition autant de matelas qu’il était nécessaire pour passer la nuit.

Nous nous installâmes dans le vestibule de l’immeuble. Nous avons été bienveillants avec les habitants de cette maison. Nous leur avons juré que rien ne serait tenté contre eux, si on ne nous faisait aucun mal, promesse qui fut tenue. Il y avait une pauvre vieille femme de 83 ans qui ne se sentait en sûreté que lorsque j’étais auprès d’elle.

Nous n’étions plus qu’un très petit nombre de Défenseurs de la République. La plupart des nôtres avaient été arrêtés à la prise de Passy, d’autres grièvement blessés, avaient été massacrés dans les ambulances. Les soldats de l’armée de Versailles se ruèrent comme des brutes sur leurs frères, les fédérés ; au premier moment ils étaient tous ivres du carnage. Nous savions que nous étions vaincus, nous étions décidés à mourir pour notre cause jusqu’au dernier, la vie était si peu de chose dans ces moments-là, pour nous (je crois qu’on s’habitue plus facilement à l’idée de la mort, qu’à lutter pour conserver la vie).

Notre petit groupe s’étant formé à la place de l’Hôtel de Ville où il n’y avait plus rien à faire, nous ne savions trop où diriger nos pas ; il nous était impossible de retourner en arrière, mourir pour mourir, nous n’avions qu’à marcher en avant.

Nous n’avions plus qu’un capitaine, quelques sous-officiers comme chefs, c’était tout. Ce capitaine nommé Milliet prit la direction et me remit le drapeau que nous avions gardé le 20 mai, lors de l’enterrement de nos amis, un sous officier m’accompagna et nous partîmes. Avec assez de difficultés nous arrivâmes à la Bastille. La chaleur était excessive, le ciel semblait orageux. La place était déserte et avait un aspect assez étrange, tout était silencieux, triste, on sentait que des choses graves se passaient, l’atmosphère était pleine de mystère. De temps en temps un coup de feu se faisait entendre.

Lorsque nous fûmes installés, nous allâmes nous rendre compte de la situation.

Au coin de la place Bastille et de la rue St-Antoine, il y avait une barricade ; là, nous retrouvons deux des nôtres, deux artilleurs, ils nous racontèrent ce qui s’était passé à Passy, tous deux disaient que tout le bataillon qui était dans cette place avait été fait prisonnier, et plusieurs avaient été fusillés, que mon mari était du nombre des morts.

Ils nous dirent aussi que dans la matinée on avait tiré des coups de feu sur eux, du côté de la rue Lesdiguières.

Peu d’instants après cet entretien, nous reçûmes de toutes parts des balles, on tirait sur nous depuis les tourelles de l’église Si-Paul. On se mit sur la défensive. Un des deux artilleurs pointa la pièce, qui, mal équilibrée, chancela au moment où il y mettait le feu, et le pauvre garçon reçut toute la décharge en pleine poitrine ; nous nous empressâmes de le relever et de le conduire dans l’ambulance la plus rapprochée. Cet homme fut un véritable héros. Il n’avait pas le moindre effroi, ni la moindre faiblesse ; sa première parole fut pour exprimer sa joie de donner sa vie pour aider à la fondation de la République et pour la cause juste de l’humanité : « Vive la République, s’est-il écrié. Chère compagne, me dit-il, j’ai encore une heure à vivre, restez près de moi, permettez-moi de mourir entre vos bras, ne m’abandonnez pas et jurez-moi que si vous survivrez, vous chercherez ma femme bien aimée, vous lui direz comment je suis mort pour notre sainte cause, et que ma dernière pensée fut pour elle ; voici son adresse. »

Pendant une heure, assise sur les planches d’une salle d’ambulance, j’ai gardé ce cher mourant couché sur mes genoux, n’osant faire un mouvement de peur d’aggraver sa souffrance ; il fut gai jusqu’à son dernier souffle. « Soyez patiente, me dit-il, encore quelques minutes et tout sera fini. » Je l’encourageais de mon mieux pour qu’il mourût heureux. Il me pria de lui donner un baiser fraternel sur le front, ce que je fis, il me remercia, il eut un dernier soupir et tout fut fini !

Je ne l’ai quitté que lorsque je fus certaine qu’il avait cessé de vivre. Lorsqu’on le releva pour le mettre sur une civière, j’étais inondée de son sang. Il avait eu les intestins perforés par la mitraille, le sang sortait de ses entrailles d’un jet continu. Il n’eut pas une seconde de défaillance. Nous avions pensé que nous assisterions à son enterrement ; mais dans les révolutions il n’y a pas de lendemain, c’est toujours l’inconnu.

Le lendemain de cette triste journée, presque tous les blessés furent massacrés dans cette ambulance. Ce héros inconnu avait eu le bonheur de mourir dans son rêve, il n’eut pas la douleur de voir des soldats ivres de carnage, massacrer sans merci leurs frères impuissants à se défendre.

Je suis retournée à nos amis. Pendant mon absence ils avaient eu à repousser des attaques, ils avaient reçu des balles en assez grand nombre, cependant peu après mon retour un calme relatif se produisit, tout semblait se reposer, mais à 11 heures du soir le bombardement recommença. C’était terrible, tous les habitants criaient, pleuraient ; la maison tremblait sur sa base, puis le calme se produisit de nouveau, toute la nuit se passa ainsi.

Quand vint le jour, quel affreux spectacle ! Les maisons étaient endommagées du côté de la rue St-Antoine. Toutes les vitres étaient brisées au chemin de fer de Vincennes. On nous envoyait de la Seine des fulminates qui incendiaient.

Tout à coup un bruit formidable se fit entendre ; c’était un immeuble qui s’écroulait au coin du boulevard Richard-Lenoir. Au même instant le kiosque de la Bastille, côté pair, était en flammes. De tous les côtés la mitraille nous assaillait.

Nous cherchions à rallier quelques amis sur la place. L’idée me vint de hisser notre drapeau sur le sommet de la barricade du centre pour les rappeler à nous. La place en cet instant avait quelque chose de magique, d’infernal, digne de l’enfer de Dante. Cette place était sublime d’horreur, un vent terrible vint à souffler, un soleil brillant nous éclairait ; la mitraille, les balles et tout le tintamarre d’un effroyable combat sévissaient de tous côtés. Des nuages de poudre se répandaient dans le ciel azuré. Des maisons étaient incendiées par des obus envoyés par l’armée versaillaise ; du milieu de cet embrasement sortait comme une apothéose le génie de la liberté affranchissant le monde.

Lorsque nous montâmes sur la barricade je m’empressai de faire flotter notre drapeau, un de mes amis voulut me suivre, entendit un bruit sourd se diriger de mon côté, il voulut pour m’éviter la balle fatale qui devait m’atteindre me tirer de côté, ouvrit les lèvres pour me dire : V… ! La balle lui coupa la parole, pénétra par la bouche, il fut foudroyé.

Nos ennemis visaient le drapeau que j’avais hissé, je puis dire : il est mort à ma place. Le jeune homme tué à mes côtes était un fils de bonne famille, un Zouave d’Afrique. Ayant fait la campagne de 1870 avec Garibaldi, dans l’armée de la Loire, après la signature du traité de paix avec la Prusse, comme beaucoup d’autres, il était à la dérive ; il vint avec plusieurs braves défenseurs de la France, offrir son courage et sa vie au service de la République menacée par Thiers & Cie. Cet homme avait combattu en brave pour sa patrie, il est mort en héros pour sauver la République.

Je n’avais pas le droit d’avoir de défaillance ; je résolus de lui faire des funérailles, dignes de son dévouement à la cause qui nous est chère. Quelques amis et moi, nous détachâmes notre drapeau de sa hampe pour couvrir notre ami, nous demandâmes à un marchand de nous procurer un brancard, ce qu’il fit ; nous conduisîmes alors notre héros à l’amphithéâtre des Quinze-Vingts (hospice des aveugles) où ses noms et qualités furent enregistrés aux archives de l’administration.

La place de la Bastille n’était pas encore prise. Nous apprenions aussi que l’Hôtel de Ville avait sauté la veille, quelques instants après que nous eûmes quitté cette place.