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Souvenirs d’une morte vivante/30

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Librairie A. Lapie (p. 305-310).


CHAPITRE XXVIII


Six mois se passèrent, nous étions relativement tranquilles. Un soir à 10 heures, nous entendîmes des pas lourds dans l’escalier ; depuis que nous habitions dans cette maison, excepté une demoiselle Lefèvre, personne n’avait pénétré dans notre chambre.

Ce soir-là un murmure inaccoutumé se fit entendre. Ma mère me dit :

— C’est la police, cache-toi, je t’en prie !

— Où voulez-vous que je me cache, sous le lit ? et je mis à rire de l’idée. Jamais de la vie ! si ce sont eux, tant pis.

Au même moment ma propriétaire à laquelle j’avais tout dit, pousse discrètement la porte de notre chambre : « C’est la police ; que Madame Victorine entre vite dans ma chambre. » Je suivis cette dame, Mlle Lefèvre m’accompagne emportant un petit paquet à sa main, c’était des lettres de mon mari et de quelques amis.

La porte de l’appartement de ma propriétaire refermée, on frappa à notre porte ; ce sont alors deux gaillards, le commissaire de police et un agent de la secrète :

— Où est la nommée V. R., votre fille ? Nous savons qu’elle habite avec vous dans cette chambre.

— Eh bien, cherchez ! leur répondit ma mère.

Ils fouillèrent. La chambre n’étant pas grande, la visite fut vite finie.

Comme le sang-froid m’avait déjà sauvée plus d’une fois, je voulus renouveler l’expérience à mes risques et périls.

J’étais toujours habillée en noir, je fis part de mon idée à ma propriétaire elle me prêta un grand voile de deuil et un châle de cachemire, dit châle en quatre, Mlle Lefèvres et moi nous descendîmes les escaliers. La porte assez étroite de la maison était gardée par trois agents de la police secrète, ils eurent la complaisance de s’effacer pour nous laisser passer. Pendant qu’on perquisitionnait chez moi, j’ai pu remarquer que la maison d’en face était aussi gardée.

Ces gens-là se font une idée si étrange des personnages qu’ils poursuivent. Ils me supposaient grande, forte, un colosse avec des griffes, des flammes jaillissant de mes yeux, un monstre enfin, aussi légendaire que les pétroleuses que je n’ai jamais rencontrées.

J’étais et je suis encore petite, simplette ; j’avais l’air comme il faut ! je prétends l’être et l’avoir été, comme il faut !

Avec mon amie, nous partîmes sans nous précipiter, nous remontâmes ainsi la rue St-Martin jusqu’à la rue Réaumur, dans laquelle nous nous sommes engagées, mais dès que nous fûmes hors des regards indiscrets, nous nous sommes dépêchées de gagner le numéro 15, où nous montâmes. Nous étions sûres de n’avoir pas été suivies. J’étais donc sauvée.

M. et Mme Vaillant étaient fabricants de chaussures. Nous leur dîmes ce qui venait d’arriver, ils me reçurent très bien. « Maintenant, me dirent-ils, vous ne pouvez plus rester à Paris. »

Voilà quinze mois et demi que les événements sont passés, on arrête et condamne toujours, il n’y a rien à espérer ; il vaut mieux que vous alliez à l’étranger.

— Mais où aller ? et maman, je ne peux pas la laisser ainsi.

— Ne vous inquiétez pas de votre mère, nous en aurons soin, elle restera chez M. Noël tant qu’elle voudra et si elle venait à quitter, elle viendrait ici. Dans, dix-huit mois votre mari sera libre, alors vous pourrez vous réunir tous les trois.

— Mais ma mère ne m’a jamais quittée, elle sera désespérée.

— Votre mère est trop raisonnable, elle comprendra.

— Mais où aller ? en Angleterre il faut connaître la langue.

Je me suis souvenue qu’à Genève il y avait un jeune peintre décorateur, Corfus, de notre bataillon qui avait été sur les pontons avec mon mari, fut acquitté, mais expulsé de Paris et de France. Je lui écrivis, peu de jours après il me fit une réponse dans laquelle il m’indiquait le chemin le plus favorable pour quitter la France ; la voie ferrée par Bâle était encore sous la direction des Prussiens, il serait moins dangereux de passer par là que par Bellegarde. Mme Vaillant me prêta ses papiers, et deux semaines plus tard, je quittai ma mère.

Avant de quitter mon cher Paris, auquel j’ai tout sacrifié et pour lequel j’avais lutté, je voulus encore une fois visiter les tombes de mes enfants.

Au cimetière de la Chapelle, où mon fils aîné était enterré, rien n’était en désordre. Le lendemain je suis allée au cimetière de Montparnasse, quel désastre ! la terre était labourée, les tombes arrachées, piétinées ; le porte-couronne de la tombe de mon dernier fils était tordu et percé de plusieurs balles. J’ai retiré une couronne en perles à moitié brisée ; c’est tout ce qui me restait de ce que j’avais possédé, triste épave du passé. La tombe de notre petit adoptif était dans le même état. Il y avait eu des combats terribles dans ce cimetière.

Sans doute de malheureux fédérés auront voulu se réfugier là, pensant que leurs adversaires respecteraient les tombeaux, mais il n’en fut rien.

Enfin, le jour de mon départ arriva ; je fis mes adieux aux personnes qui avaient été bonnes pour moi, et le cœur meurtri, j’embrassai ma mère, laquelle pleurait amèrement.

Par prudence mes amis ne voulurent pas qu’elle m’accompagnât à la gare. Mlle Lefèvres et moi nous montâmes dans un fiacre et nous nous dirigeâmes vers la gare de l’Est où je devais prendre le train en partance pour Bâle. Mon amie m’installa dans un compartiment, elle me quitta au signal du départ. Quelques instants encore, elle me fit des signes amicaux, Paris disparut au loin ; bientôt il n’est plus qu’un point presque imperceptible.

Ce trajet me parut long et pénible, il y avait des arrêts continuels ; l’inquiétude de l’issue de mon voyage me hantait. Je me blottis dans un coin du compartiment ; je voulus lire sans y parvenir, la nuit me parut sans fin. Lorsque vint le jour, j’étais plus triste encore ; dès que je mettais la tête à la portière, je voyais à toutes les stations des soldats allemands, l’arme au bras sur les quais, faisant circuler les voyageurs.

J’avoue que j’ai peu observé le paysage, mon esprit était trop préoccupé. Cependant quelqu’un me fit remarquer une colline assez élevée, au sommet de laquelle, il y a une chapelle. Nous étions à Vesoul.

Nous roulons encore deux heures et nous arrivons à Belfort. Il y avait une grande animation. C’était le jour où les Alsaciens et les Lorrains qui avaient opté pour la France devaient quitter leur pays. (1er octobre 1872.) Ce spectacle ne manquait pas de grandeur patriotique. De bonnes vieilles grand’mères, en costume alsacien, sur leur coiffe un immense nœud en crêpe noir, en signe de deuil, accompagnées de jeunes enfants filles et garçons, se tenaient en rangs devant la barrière qui séparait le quai de la voie. Au moment où le coup de sifflet du départ retentit, il y eut une touchante manifestation en l’honneur des jeunes Lorrains qui, pour rester Français, quittaient leur famille. Tous les assistants chantèrent le refrain patriotique (l’Alsace et la Lorraine).

Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine
Et malgré vous nous resterons Français.
Vous avez pu germaniser la plaine
Mais notre cœur, vous ne l’aurez jamais.

Les bonnes grand’mères elles-mêmes et les enfants répétaient en chœur ce refrain.

Notre train continua sa route. Lorsque nous arrivâmes à Petit-Croix, dernière station avant la frontière, j’eus une émotion. On ouvrit les portières et des soldats allemands accompagnés d’un gendarme français, vinrent demander aux voyageurs leurs papiers ; je donnai la patente que m’avait confiée Mme Vaillant.

Le gendarme parcourut le papier et me dit : « Êtes-vous bien Madame Vaillant. »

— Oui.

— Bien, passez.

Ce fut tout. Cependant je n’étais pas encore complètement rassurée. Après la visite des papiers nous continuâmes notre route jusqu’à Mulhouse et de là à Bâle où tous les voyageurs descendirent. Je fus fort déçue, j’avais espéré continuer ma route jusqu’à Genève où j’étais attendue. Mais en Suisse, les trains ne voyageaient pas la nuit en ce temps-là. Je fus obligée de coucher à l’hôtel.

Enfin, j’étais sur la terre d’exil !

Voici comment la France d’alors récompensa ses défenseurs.


FIN DES SOUVENIRS D’UNE MORTE VIVANTE


Ce volume pourra être suivi d’un autre racontant la vie intime, la proscription de l’auteur et son activité politique après l’amnistie, jusqu’au Congrès de Londres en 1881.