Souvenirs de Sherlock Holmes/Le Commis d’agent de change

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

Traduction par F.O .
Renaissance du livre (pp. 186-216).

LE COMMIS D’AGENT DE CHANGE


Peu de temps après mon mariage, j’avais acheté une succession de médecin dans le quartier de Paddington. Le vieux M. Farquhar, qui me l’avait cédée, avait eu une forte clientèle à un moment donné, mais son âge et une sorte de danse de Saint-Guy dont il était atteint lui avaient fait un tort considérable. Le public, et c’est assez naturel, a pour principe que celui qui veut guérir doit d’abord être sain lui-même, et il se méfie du pouvoir curatif d’un homme sur lequel n’agissent pas ses propres remèdes. Il arriva donc qu’à mesure que mon prédécesseur déclinait, sa clientèle diminuait, et les revenus étaient tombés, au moment où je l’achetai, de douze cents livres à tout au plus trois cents par an. Mais j’avais pleine confiance dans ma jeunesse, mon énergie, et j’étais convaincu qu’il ne me faudrait que quelques années pour rendre mon cabinet aussi florissant que par le passé.

Pendant les trois premiers mois, je fus si occupé que je ne vis pas souvent mon ami Sherlock Holmes ; je n’avais matériellement pas le temps d’aller jusqu’à Baker Street, et lui, n’allait jamais que là où l’appelait sa profession. Je fus donc assez surpris, un beau matin, en ouvrant, après déjeuner, le British Medical Journal, d’entendre le coup de sonnette accompagné des éclats de voix, un peu stridents, et bien connus, de mon vieux camarade.

— Ah ! mon cher Watson, dit-il en faisant irruption chez moi, je suis enchanté de vous voir. J’espère que Mrs. Watson est tout à fait remise des émotions que lui a causées notre aventure de la Marque des Quatre ?

— Merci, nous allons tous deux à merveille, répondis-je, en lui serrant affectueusement la main.

— Et j’espère aussi, continua-t-il, en s’installant sur le fauteuil à bascule, que les soucis de la pratique médicale n’ont pas entièrement détruit chez vous l’intérêt que vous preniez autrefois à nos petits problèmes de déduction.

— Nullement. Hier soir encore, je relisais mes notes et je classais quelques-uns de nos succès passés.

— Vous ne considérez pas, au moins, notre liste comme close.

— Pas le moins du monde. Je ne demande même qu’à me retrouver mêlé à de semblables aventures.

— Voulez-vous que ce soit aujourd’hui même ?

— Oui, aujourd’hui, si vous voulez ?

— Vous iriez même jusqu’à Birmingham ?

— Certainement, si vous le désirez.

— Et la clientèle ?

— Je rends à mon voisin le service de soigner la sienne, lorsqu’il s’absente, et il est toujours prêt à me payer de retour.

— C’est parfait alors, dit Holmes, en s’enfonçant dans son fauteuil, et en me regardant fixement à travers ses paupières mi-closes. Je m’aperçois que vous avez été un peu souffrant dernièrement. Les rhumes d’été sont toujours fatigants.

— J’ai dû garder la maison, la semaine dernière, pendant trois jours, à cause d’un gros refroidissement. Mais je croyais qu’il n’en restait plus trace.

— Il n’en reste aucune. Vous avez l’air de vous porter admirablement.

— Alors, comment le savez-vous ?

— Mon cher ami, vous connaissez ma méthode.

— C’est par déduction, alors ?

— Certainement.

— Et quels ont été vos indices ?

— Vos pantoufles.

Je jetai un regard sur les souliers vernis neufs que je portais.

— Comment diable ?… commençai-je, mais Holmes répondit à ma question avant qu’elle ne fût posée.

— Vos pantoufles sont neuves, dit-il. Vous ne pouvez pas les avoir depuis plus de quelques semaines. Or les semelles que vous tournez vers moi en ce moment sont légèrement racornies. Un instant j’ai cru qu’elles avaient pu être mouillées et brûlées en séchant. Mais près du cou-de-pied, j’aperçois une petite étiquette portant les hiéroglyphes du marchand. L’humidité l’aurait sûrement décollée. Donc vous aviez dû vous chauffer les pieds, chose peu commune, en pleine santé, au mois de juin, même avec l’humidité que nous avons.

Comme toujours, le raisonnement d’Holmes, une fois expliqué, paraissait d’une simplicité enfantine. Il lut cette réflexion sur mes traits, et son sourire eut une nuance d’amertume.

— Je crois que je me déprécie quand j’explique, dit-il. Les résultats, sans les causes, font beaucoup plus d’effet. Alors, vous êtes prêt à me suivre à Birmingham ?

— Certainement. De quoi s’agit-il ?

— On vous le dira dans le train. Mon client m’attend dans un fiacre. Pouvez-vous venir tout de suite ?

— Dans un instant.

Je griffonnai en hâte un mot pour mon voisin, je courus au premier informer ma femme de mon départ, et je rejoignis Holmes à la porte.

— Votre voisin est médecin ? dit-il en regardant la plaque de cuivre.

— Oui. Il a acheté une clientèle, comme moi.

— Une vieille clientèle ?

— Comme la mienne. Les deux cabinets existent depuis la construction de la maison.

— Ah ! alors vous avez la meilleure des deux.

— Je le crois. Mais comment le savez-vous ?

— Par les marches, mon garçon. Les vôtres sont usées de trois pouces de plus que les siennes. Mais ce monsieur qui est dans la voiture est M. Hall Pycroft, mon client. Permettez-moi de vous présenter à lui. Un peu plus vite, cocher, nous avons juste le temps d’attraper notre train.

L’homme en face duquel je me trouvais était un jeune homme bien tourné, au teint frais, à la figure franche et honnête, agrémentée d’une petite moustache blonde frisée. Il portait un chapeau haut de forme aux reflets irréprochables ; ses vêtements, qui sortaient d’une bonne maison, lui donnaient l’apparence d’un jeune employé élégant de la Cité, ce qu’il était en réalité, appartenant à cette classe d’hommes qu’on désigne par le sobriquet de Cockney, mais qui nous fournit nos meilleurs régiments de volontaires, et produit plus d’amateurs d’athlétisme et de sports qu’aucune autre de notre pays. Son visage rond, coloré, indiquait un naturel gai et enjoué, mais, à cet instant, les coins de sa bouche tombaient et indiquaient une détresse tant soit peu comique. Ce n’est toutefois qu’après nous être installés dans un compartiment de première classe, et avoir commencé de rouler vers Birmingham, que j’appris pourquoi il était venu s’adresser à Sherlock Holmes.

— Nous avons un trajet de soixante-dix minutes devant nous, dit Holmes. Je vous demanderai, monsieur Hall Pycroft, d’exposer à mon ami votre intéressante affaire, exactement comme vous me l’avez racontée, et avec encore plus de détails, si c’est possible. Je ne serai pas fâché d’entendre une fois de plus la série des événements qui se sont succédé. C’est une de ces affaires, Watson, qui peut présenter de l’intérêt, comme aussi le contraire, mais qui, au moins, offre certaines particularités de ce genre original qui vous attire autant que moi. Maintenant, monsieur Pycroft, je ne vous interromprai plus.

Notre jeune ami me regarda en clignant de l’œil, et commença :

— Le pire de l’histoire est que j’y joue un rôle idiot. Évidemment, cela peut finir tout à fait bien, je ne vois pas du reste que j’aie pu agir autrement, mais si j’ai lâché la proie pour l’ombre j’aurai évidemment été un grand sot. Je ne suis pas orateur, monsieur Watson, mais voici mon affaire en deux mots.

« J’étais employé chez Coxon et Woodhouse de Draper’s Gardens, mais ils se sont laissé prendre, au printemps dernier, dans l’emprunt du Venezuela, comme vous vous le rappelez sans doute, et ils firent un pouf énorme. J’étais chez eux, depuis cinq ans, et le père Coxon me donna un certificat parfait ; mais n’empêche que les vingt-sept commis de la maison se trouvèrent sur le pavé. Je cherchai à me placer tant bien que mal, mais il y avait tant d’employés dans le même cas que je ne trouvai absolument aucune situation. Je gagnais trois livres par semaine chez Coxon, et j’en avais économisé environ soixante-dix, mais j’en vis bientôt la fin. J’étais au bout de mon rouleau, et commençais à n’avoir plus de quoi acheter même des enveloppes et des timbres-poste pour répondre aux annonces. J’avais usé mes chaussures à monter et à descendre les escaliers des bureaux où je m’étais présenté, et je me trouvais aussi peu avancé qu’au premier jour.

« Enfin, je découvris une demande d’emploi chez Nawson et Williams, les grands agents de change de Lombard Street. Je suppose que le monde de la Bourse n’est pas tout à fait dans ses cordes, mais je puis vous assurer que c’est à peu près la plus grosse maison de Londres. On ne devait répondre à l’annonce que par lettre. J’envoyai mes certificats et ma demande, mais sans grand espoir. Par retour du courrier, on me répondait que si je voulais venir le lundi suivant, je pourrais prendre mon service sur l’heure, pourvu que mon aspect fût satisfaisant. Personne ne sait comment ces choses-là s’arrangent. On prétend que le directeur puise dans le tas et prend la première lettre qui se présente. De toute façon, mon tour était venu cette fois, et je n’ai jamais été plus heureux de ma vie. On m’offrait une livre de plus par semaine que chez Coxon, pour un travail à peu près identique.

« Et maintenant j’arrive à la partie bizarre de l’affaire. J’habitais en garni, du côté de Hampstead, 17 Potter’s Terrace. Je fumais tranquillement, le soir de ce même jour où je venais de trouver une place, quand arrive ma propriétaire avec une carte au nom de M. Arthur Pinner, agent financier.

« Je ne connaissais pas cet individu, et je ne pouvais m’imaginer le but de sa visite ; mais cependant je dis à la femme de faire entrer ce visiteur. C’était un homme de taille moyenne ; cheveux noirs, yeux noirs, barbe noire, le nez légèrement allumé. Il était vif, et parlait rapidement, comme un homme qui connaît la valeur du temps.

« — Monsieur Hall Pycroft, je pense ? dit-il.

« — Oui, monsieur, répondis-je, en lui avançant une chaise.

« — Dernièrement chez Coxon et Woodhouse ?

« — Oui, monsieur.

« — Et maintenant chez Nawson ?

« — Parfaitement.

« — Bien, dit-il. Voici : j’ai entendu dire des choses extraordinaires sur votre capacité financière. Vous vous rappelez Parker, qui était chef de bureau chez Coxon ? Il ne tarissait pas en éloges sur vous. »

« Je fus flatté du compliment. J’avais toujours passé au bureau pour un des meilleurs employés, mais je ne m’imaginais pourtant pas être devenu célèbre dans la Cité.

« — Vous avez une bonne mémoire ? dit-il.

« — Assez bonne, répondis-je, modestement.

« — Êtes-vous resté en contact avec le marché depuis que vous n’avez plus de place ?

« — Oui, je lis les cours de la Bourse tous les matins.

« — Ah ! cela montre une vraie vocation. Voilà comment on arrive. Vous me permettez de vous pousser une colle, voulez-vous ? Voyons ! Que font les Ayrshires ?

« — Cent cinq, à cent cinq un quart.

« — Et les Consolidés de la Nouvelle-Zélande ?

« — Cent quatre.

« — Et les British Broken Hills ?

« — Sept, à sept et demi.

« — Admirable ! s’écria-t-il, en levant les mains. Cela confirme tout ce que j’ai entendu dire. Mon ami, mon ami, vous valez beaucoup trop pour être commis chez Nawson ! »

« Cette sortie m’étonna un peu, comme vous, pouvez le penser.

« — Mais, lui dis-je, tout le monde ne semble pas avoir une bonne opinion de moi, monsieur Pinner. J’ai eu bien de la peine à trouver cette place, et je suis joliment content de l’avoir.

« — Peuh ! mon ami, vous êtes à cent pieds au-dessus de cela. Vous n’êtes pas là dans votre sphère. Écoutez, je vais vous dire mon idée. Ce que j’ai à vous offrir est peu de chose, comparé à votre capacité, mais comparé à ce que vous donne Nawson, c’est le jour et la nuit. Voyons ! Quand devez-vous entrer chez lui ?

« — Lundi.

« — Ha, ha ! je crois que je ferais bien un petit pari que vous n’y entrerez jamais.

« — Ne pas entrer chez Nawson ?

« — Non, monsieur. D’ici là, vous serez le directeur de la Franco Midland, société de quincaillerie, limited, qui a cent trente-quatre succursales dans les villes et les villages de France, sans compter une à Bruxelles, et une à San Remo. »

« Je restai bouche bée.

« — Je n’en ai jamais entendu parler, dis-je.

« — En effet, ce n’est pas probable. On n’a pas fait de réclame, car le capital a été souscrit entre amis, et c’est une trop bonne affaire pour la livrer au public. Mon frère, Harry Pinner, en est le promoteur, et entre au comité, après la répartition, comme directeur général. Il sait que j’ai beaucoup de connaissances dans la Cité, et il m’a demandé de lui trouver dans des conditions raisonnables un homme capable, — un homme jeune, énergique, ayant le feu sacré. Parker m’a parlé de vous, et c’est ce qui m’amène ici. Nous ne pouvons vous offrir que la médiocre somme de cinq cents livres pour commencer…

« — Cinq cents livres par an ! m’écriai-je.

« — Seulement pour commencer ; mais vous aurez une commission générale de 1 p. 100 sur toutes les affaires faites par votre entremise, et, croyez-moi, cela fera plus que votre salaire.

« — Mais je n’entends rien à la quincaillerie.

« — Bon, bon, mon garçon, vous savez compter. »

« La tête me brûlait, je ne pouvais rester en place. Mais tout à coup je fus pris d’un doute qui vint jeter une douche froide sur mon agitation.

« — Je dois être franc avec vous, lui dis-je. Nawson ne me donne que deux cents livres, mais Nawson, c’est sûr. Tandis que, en vérité, je sais si peu de choses sur votre société que….

« — Ah ! très fort, très fort ! s’écria-t-il, extasié. Vous êtes juste l’homme qu’il nous faut. Ne vous laissez pas embobeliner, et vous aurez joliment raison. Tenez, voici un billet de cent livres ; si vous croyez pouvoir faire affaire avec nous, vous pouvez le mettre dans votre poche à titre d’avance sur votre salaire.

« — Parfait, alors quand dois-je entrer ?

« — Soyez à Birmingham demain, à une heure, fit-il. Voici une lettre que vous remettrez à mon frère. Vous le trouverez au n° 126 B, de Corporation Street, où sont les bureaux provisoires de la société. Il faut qu’il confirme votre nomination, mais, de vous à moi, c’est chose faite.

« — Vraiment, je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance, monsieur Pinner.

« — Du tout, du tout, mon garçon. Vous n’avez que ce que vous méritez. Il reste un ou deux détails de pure forme à régler. Vous avez du papier là ? Veuillez écrire : « Je consens à devenir directeur de la Franco Midland, société de quincaillerie, limited, aux appointements minima de £ 500.

« Je fis ce qu’il me demandait, et il mit le papier dans sa poche.

« — Et enfin, pour terminer, dit-il, que comptez-vous faire au sujet de Nawson ? »

« Dans ma joie j’avais complètement oublié Nawson.

« — Je vais envoyer ma démission.

« — C’est justement ce que je désire que vous ne fassiez pas. J’ai eu une dispute à propos de vous avec le directeur de chez Nawson. J’étais allé lui demander des renseignements, et il a été très désagréable, m’a accusé de vous détourner de la maison, etc., etc. À la fin je me suis fâché : « Si vous voulez de bons employés, il faut les payer un bon prix, lui ai-je dit. — Il préférera probablement notre petit salaire à celui, très supérieur cependant, que vous lui offrez, répliqua-t-il. — Je vous parie cinq livres, dis-je, que quand il aura eu mon offre, vous n’entendrez seulement plus parler de lui. — Accepté ! dit-il, nous l’avons tiré du ruisseau, et il ne nous lâchera pas si facilement ! » Ce sont ses propres paroles.

« — L’impudent personnage ! m’écriai-je. Je ne l’ai jamais vu : pourquoi aurais-je des égards pour lui ? Je ne lui écrirai certes pas, puisque tel est votre désir.

« — Bon ! C’est chose promise, dit-il en se levant. Eh bien ! je suis enchanté d’être si bien tombé pour mon frère. Voici votre avance de cent livres, et voici la lettre. Notez l’adresse : 126 B, Corporation Street, et rappelez-vous que votre rendez-vous est à une heure demain. Bonsoir, je vous souhaite toute la chance que vous méritez ».

« Voilà tout ce qui s’est passé entre nous, autant que je puis m’en souvenir. Vous pouvez vous imaginer, docteur, combien j’étais heureux de ce coup de bonne fortune. Je restai la moitié de la nuit éveillé, à me réjouir dans mon for intérieur et le lendemain je partais pour Birmingham par un train qui me permettait d’arriver un peu avant l’heure de mon rendez-vous. Je déposai mes paquets à un hôtel de New Street, et me rendis à l’adresse qui m’avait été donnée.

« J’étais en avance d’un quart d’heure, mais peu importait. Le n° 123 était au fond d’un corridor situé entre deux grandes boutiques et qui aboutissait à un escalier tournant en pierres. Cet escalier donnait accès à de nombreux appartements, loués comme bureaux à des sociétés ou à des particuliers exerçant des professions libérales. Les noms des locataires étaient peints sur le mur au bas de l’escalier, mais je n’y pus découvrir le nom de la Franco Midland, société de quincaillerie, limited. Je restais là perplexe et anxieux, me demandant si je n’avais pas été victime d’une fumisterie, quand survint un homme qui m’adressa la parole. Il ressemblait énormément à celui que j’avais vu la veille au soir ; même tournure, même voix, mais il était complètement rasé et ses cheveux étaient moins foncés.

« — Êtes-vous M. Hall Pycroft ? demanda-t-il.

« — Oui.

« — Ah ! je vous attendais, mais vous êtes un peu en avance. J’ai reçu ce matin un mot de mon frère, qui chante vos louanges.

« — Je cherchais précisément votre bureau.

« — Nous n’avons pas encore fait inscrire notre nom, car nous n’avons loué ces bureaux provisoires que la semaine dernière. Montez avec moi, et nous allons causer ensemble. »

« Je le suivis jusqu’au sommet d’un escalier qui n’en finissait plus, et il m’introduisit enfin dans deux petites pièces mansardées, sans tapis, ni rideaux, et toutes poussiéreuses. Je m’étais imaginé un grand bureau avec des tables bien astiquées et des files d’employés, comme j’en avais vu chez mes patrons, et dame ! je regardais avec un certain étonnement les deux chaises et la misérable table de bois blanc qui, avec un livre de caisse et un panier à papiers, formaient tout l’ameublement de cette chambre.

« — Ne vous effarouchez pas, monsieur Pycroft, me dit mon nouveau patron, en voyant la tête que je faisais. Rome n’a pas été bâtie en un jour ; nous avons un gros capital à notre disposition, mais nous ne cherchons pas à jeter de la poudre aux yeux. Asseyez-vous donc et donnez-moi votre lettre.

« Je la lui tendis, et il la lut avec attention.

« — Vous semblez avoir fait une profonde impression sur mon frère Arthur, dit-il, et je sais qu’il n’est pas mauvais juge. Il ne jure que par Londres, et moi par Birmingham ; mais pour une fois, je suis de son avis. Vous pouvez donc vous considérer comme définitivement engagé.

« — Quelles seront mes fonctions ?

« — Vous dirigerez le grand dépôt de Paris, qui doit alimenter de faïences anglaises les magasins de nos cent trente-quatre agents en France. Les achats seront terminés d’ici à une semaine, et en attendant vous resterez à Birmingham, et vous trouverez moyen de vous occuper.

« — Comment ? »

« Pour toute réponse, il prit un gros livre rouge dans un tiroir.

« — Voici un Bottin de Paris, indiquant les professions à la suite des noms. Emportez-le chez vous et faites-moi une liste de tous les marchands de quincaillerie, avec leur adresse. Cela, nous sera de la plus grande utilité.

« — Mais il doit exister des listes par catégories ?

« — Il n’y en a pas de bien faites. Elles sont établies sur un système différent du nôtre. Attelez-vous à ce travail et donnez-moi ces listes, lundi, à midi. Au revoir, monsieur Pycroft ; si vous continuez à montrer du zèle et de l’intelligence, vous verrez que la société se comportera bien vis-à-vis de vous. »

« Je rentrai à mon hôtel, le gros livre sous le bras, en proie à tout un conflit de sentiments. D’un côté, j’étais définitivement engagé, et j’avais cent livres dans ma poche. Mais de l’autre, l’aspect du bureau, l’absence de nom sur le mur, et d’autres détails qui étaient faits pour étonner un homme habitué aux affaires, me donnaient une fâcheuse impression sur la position de mes chefs. Enfin, quoi qu’il pût arriver, j’avais mon argent ; je me mis donc résolument au travail. J’y consacrai tout mon dimanche, et cependant, le lundi, je n’en étais encore qu’à l’H. Je retournai voir mon chef, et le trouvai dans les mêmes pièces dénudées ; il me dit de continuer jusqu’à mercredi, et de revenir ensuite. Mercredi, je n’avais pas encore fini, et j’en eus jusqu’au vendredi, c’est-à-dire hier. Alors j’apportai mon travail à M. Harry Pinner.

« — Je vous remercie infiniment, dit-il. Je crains de n’avoir pas tout d’abord suffisamment apprécié ce travail. Il me sera extrêmement utile.

« — Il m’a pris beaucoup de temps, dis-je.

« — Cela fait, je vous demande cette fois une liste des maisons d’ameublement, car elles vendent toutes de la faïence.

« — Très bien.

« — Venez demain soir à sept heures, et dites-moi comment cela marche. Ne vous éreintez pas. Une couple d’heures au Day’s Music Hall, dans la soirée, ne vous fera pas de mal, après tout ce travail, » ajouta-t-il en riant et je m’aperçus alors que sa deuxième dent à gauche était assez mal aurifiée. Cela m’impressionna fâcheusement.

Sherlock Holmes se frottait les mains joyeusement, et moi, je regardais notre client avec stupeur.

— Vous pouvez paraître surpris, docteur, dit ce dernier, mais voici la chose. En causant avec l’autre individu à Londres, j’avais remarqué, quand il avait ri parce que je renonçais à entrer chez Nawson, qu’il avait cette même dent aurifiée de la même façon. Le poli de l’or m’avait sauté aux yeux dans les deux cas ; et lorsque je rapprochai cette observation de la similitude de voix et de la tournure, lorsque je m’aperçus que les dissemblances pouvaient être dues à un coup de rasoir et à une perruque, je ne doutai plus d’avoir affaire à la même personne. On peut s’attendre à trouver une grande ressemblance entre deux frères, mais pas au point d’avoir la même dent aurifiée de la même façon. Il me dit au revoir et je me trouvai dans la rue, ne sachant guère si je marchais sur la tête ou sur les pieds. Je rentrai à l’hôtel, me plongeai la tête dans l’eau froide et tâchai de réfléchir. Pourquoi m’avait-il envoyé de Londres à Birmingham ? Pourquoi y était-il arrivé avant moi ? et pourquoi s’était-il écrit une lettre à lui-même ? Tout cela était trop fort pour moi, et je n’y trouvais aucune explication. Tout d’un coup, l’idée me vint que ce qui était si obscur pour moi pouvait être très clair pour M. Sherlock Holmes. J’avais juste le temps de gagner Londres par le train de nuit, de le voir ce matin, et de le ramener avec moi à Birmingham.

Il se fit un silence après cet étrange récit. Puis Sherlock Holmes me regarda du coin de l’œil, en se renversant sur les coussins, avec cet air satisfait et légèrement ironique d’un connaisseur qui déguste son premier verre de vin de la comète.

— Pas mal, hein, Watson ? dit-il. Il y a là des détails qui me plaisent. M’est avis qu’un entretien avec M. Arthur Henry Pinner, dans les bureaux provisoires de la Franco Midland, compagnie de quincaillerie, limited, aurait pour nous deux un certain intérêt.

— Mais comment arranger cela ?

— Oh ! c’est bien facile, répliqua Hall Pycroft. Vous êtes deux de mes amis à la recherche d’une place ; et quoi de plus naturel que de venir avec moi voir le directeur général ?

— Évidemment ! c’est tout à fait juste ! approuva Holmes. J’aimerais voir ce gentleman et découvrir son jeu. Quelles qualités avez-vous donc, mon jeune ami, pour que vos services soient si précieux ? Ou bien serait-il possible que…

Il se mit à se mordre les ongles et à regarder fixement à travers les vitres. Bref, nous ne pûmes plus rien tirer de lui, jusqu’à notre arrivée à New Street.

Sept heures du soir sonnaient quand nous débouchâmes tous les trois dans Corporation Street en route pour les bureaux de la société.

— Cela ne servirait à rien d’arriver avant l’heure, dit notre client. Notre personnage ne vient évidemment là que pour moi, car le bureau est désert jusqu’à l’heure qu’il m’indique.

— C’est suggestif, dit Holmes.

— Parbleu, je vous l’avais bien dit ! s’écria le commis. Le voilà qui marche devant nous.

L’homme qu’il nous désignait, marchant sur le trottoir opposé, était petit, blond, bien vêtu. Tandis que nous l’examinions, il aperçut un gamin qui criait la dernière édition d’un journal du soir, et traversant la rue au milieu des fiacres et des omnibus, il lui acheta un numéro. Puis, il disparut dans une porte.

— Le voilà entré, s’écria Hall Pycroft. C’est là qu’est le bureau de la société. Venez, je vais arranger cela aussi bien que possible.

Nous montâmes cinq étages à sa suite, et il s’arrêta devant une porte entr’ouverte à laquelle il frappa. Une voix nous cria : « Entrez », et, dans une pièce nue, sans meubles, telle qu’elle nous avait été décrite, nous trouvâmes l’homme que nous venions de voir dans la rue. Il était assis devant la table sur laquelle était ouvert le journal, et lorsqu’il leva la tête, je vis sur son visage des traces de contrariété, je dirai même plus que de contrariété, car c’était de la terreur qui était empreinte sur sa physionomie, une terreur telle que je n’en avais jamais vu et telle que peu d’hommes ont l’occasion d’en éprouver. La sueur perlait sur son front, ses joues étaient d’un blanc plombé et ses yeux étaient hagards et fixes. Il regardait son commis, comme s’il ne le connaissait pas, et je voyais à l’étonnement de celui-ci que ce n’était pas là l’aspect habituel de son chef.

— Vous n’avez pas l’air bien, monsieur Pinner ! s’écria-t-il.

— Oui, je ne me sens pas à mon aise, répondit-il, avec des efforts évidents pour se maîtriser, et en humectant ses lèvres desséchées avant de parler. Qui sont ces messieurs que vous avez amenés ?

— L’un est M. Harris, de Bermondsey, et l’autre M. Price de cette ville, répondit sans hésitation notre commis. Ce sont des amis à moi et des gens d’expérience, mais ils sont sans place depuis quelque temps, et ils espéraient que vous leur en trouveriez une dans la société.

— C’est très possible, très possible ! s’écria M. Pinner, avec un sourire contraint. Oui, je pense bien que nous pourrons faire quelque chose pour vous. Quelle est votre spécialité, monsieur Harris ?

— Je suis comptable, répondit Holmes.

— Ah ! oui, nous aurons besoin de comptables. Et vous, monsieur Price ?

— Expéditionnaire.

— J’ai la ferme confiance qu’on vous trouvera un emploi. Je vous le ferai savoir dès que ce sera décidé. Et maintenant, je vous demanderai de vouloir bien vous retirer. Pour l’amour du Ciel laissez-moi seul.

Ces derniers mots lui échappèrent, comme si sa volonté faiblissait tout à coup. Nous nous jetâmes un coup d’œil, Holmes et moi, tandis que Hall Pycroft avançait d’un pas vers la table.

— Vous oubliez, monsieur Pinner, que je suis venu sur votre demande, pour recevoir des ordres de vous.

— Certainement, monsieur Pycroft, certainement, répondit l’autre d’un ton plus calme. Vous pouvez attendre ici un moment, et il n’y a pas de raison pour que vos amis n’attendent pas aussi. Je suis à vous, dans trois minutes, si vous me permettez d’abuser un peu de votre patience.

Il se leva de l’air le plus courtois du monde, et s’inclinant en passant devant nous, il entra dans la pièce voisine par une porte située à l’extrémité du bureau et qu’il referma derrière lui.

— Quoi ? murmura Holmes. Est-ce qu’il nous glisserait entre les doigts ?

— Impossible, répondit Pycroft.

— Pourquoi ?

— Cette porte donne dans une chambre.

— Il n’y a pas de sortie ?

— Aucune.

— Est-elle meublée ?

— Elle était vide hier.

— Alors, qu’est-ce qu’il peut bien y faire ? Il y a un mystère ici. Je n’ai jamais vu un homme plus fou de terreur que M. Pinner. Qu’est-ce qui peut l’avoir fait trembler ainsi ?

— Il soupçonne que nous sommes des détectives, suggérai-je.

— C’est cela, dit Pycroft.

Holmes secoua la tête :

— Il n’est pas devenu pâle ; il était pâle quand nous sommes entrés. Peut-être bien que…

Il fut interrompu par un grattement qui semblait venir de la porte close.

— Que diable a-t-il à frapper à sa propre porte ? s’écria le commis.

De nouveau, et plus fort, recommença le bruit. Nous regardions tous, étonnés, cette porte. Mais Holmes devint tout à coup très sérieux, et se pencha pour mieux écouter. Tout d’un coup nous entendîmes un sourd murmure, et des coups frappés sur le bois. Holmes se jeta violemment contre la porte ; elle était fermée en dedans. Suivant son exemple nous nous élançâmes de tout notre poids pour la faire céder ; une charnière cassa, puis l’autre, et la porte s’effondra sur le sol. Nous étions dans la pièce…

Elle était vide.

Mais nous ne fûmes pas longtemps en peine. Dans un coin, le coin le plus rapproché du bureau que nous venions de quitter, se trouvait une autre porte. Holmes se précipita dessus et l’ouvrit. Par terre, une veste et un gilet… et, à un crochet planté derrière la porte, ses propres bretelles au tour du cou, pendait le directeur général de la Franco Midland, compagnie de quincaillerie. Ses genoux étaient repliés, sa tête faisait un angle affreux avec son corps, et ses coups de talons contre la cloison avaient produit le bruit qui avait interrompu notre conversation. Immédiatement, je le saisis par la taille pour le soulever, tandis que Holmes et Pycroft dénouaient les bandes élastiques qui étaient entrées dans les plis de sa peau devenue livide. Nous le transportâmes dans l’autre pièce, et il était là étendu, devant nous, la face couleur d’ardoise, les lèvres violettes et boursouflées, tremblotant à son propre souffle, la triste ruine enfin de l’homme bien portant qu’il était cinq minutes auparavant.

— Comment le trouvez-vous, Watson ? me demanda Holmes.

Je me penchai sur lui et l’examinai. Son pouls était faible et intermittent, mais sa respiration devenait plus longue, et ses paupières légèrement tremblantes laissaient apercevoir un peu du blanc de l’œil.

— Il a été à un doigt de la mort, répondis-je, mais il est sauvé maintenant. Ouvrez donc la fenêtre, et passez-moi la carafe.

Je défis son col, lui versai de l’eau fraîche sur la figure, et fis manœuvrer ses bras, jusqu’à ce qu’il eut une respiration normale.

— Ce n’est plus qu’une question de temps, dis-je en me relevant.

Holmes, debout près de la table, avait les mains enfoncées dans ses poches, et la tête baissée.

— Nous devrions faire venir les gens de la police, dit-il ; et pourtant j’avoue que je préfère leur présenter à leur arrivée tous les éléments de l’affaire.

— C’est pour moi un mystère, s’écria Pycroft en se grattant la tête. Pourquoi avaient-ils besoin de me faire venir de si loin, et ensuite…

— Peuh ! Tout cela est assez clair, interrompit Holmes avec impatience. C’est ce dénouement subit qui l’est moins.

— Vous comprenez donc le reste ?

— Cela me paraît assez évident. Qu’en dites-vous, Watson ?

— Je dois avouer que je ne suis pas bien fixé, dis-je en haussant les épaules.

— Non, vraiment ? mais si vous reprenez les choses au commencement, il ne peut y avoir qu’une solution.

— Laquelle ?

— Eh bien ! tout roule sur deux points. Le premier est d’avoir fait écrire à Pycroft la déclaration qu’il consentait à entrer dans cette société bizarre. Ne voyez-vous pas combien ceci est suggestif ?

— Non, je ne saisis pas.

— Allons, pourquoi la leur fallait-il, cette déclaration ? Ce n’est pas au point de vue affaires, car les conditions se font plus souvent verbalement, et il n’y avait aucune raison sérieuse pour faire exception à cette règle. Ne voyez-vous pas, mon jeune ami, qu’ils avaient un grand intérêt à obtenir un spécimen de votre écriture, et qu’ils n’avaient pas d’autre moyen de l’avoir ?

— Et pourquoi ?

— Justement. Pourquoi ? Quand nous aurons répondu à cette question, notre problème sera bien près d’être résolu. Pourquoi ? Il ne peut y avoir qu’une raison plausible ; quelqu’un voulait apprendre à imiter votre écriture ; il lui en fallait donc avant tout un spécimen. Et maintenant si nous passons au second point, nous constatons qu’il ne fait que confirmer le premier. Ce point est la requête que vous fit Pinner de ne pas envoyer votre démission, mais de laisser le directeur de cette importante maison dans la certitude qu’un certain Hall Pycroft, qu’il n’avait jamais vu, viendrait à son bureau le lundi matin.

— Mon Dieu ! s’écria notre client, quel imbécile j’ai été !

— Vous comprenez maintenant le pourquoi de l’écriture. Supposez que quelqu’un soit arrivé avec une écriture complètement différente de celle avec laquelle vous aviez fait votre demande ? la mèche aurait été éventée. Mais dans l’intervalle le gredin avait appris à vous imiter, et sa position alors était sûre, car je présume que personne dans le bureau ne vous avait jamais vu ?

— Pas une âme.

— Très bien. Évidemment, il était de la plus extrême importance de vous empêcher de revenir sur votre décision, et aussi de vous éviter tout contact avec qui que ce fût pouvant certifier que votre double était installé chez Nawson. On vous donna donc une jolie avance sur vos appointements, et on vous expédia dans le Midland, et là on vous donna assez de travail pour vous empêcher d’aller à Londres, où vous auriez pu découvrir la supercherie. Tout cela est très simple.

— Mais pourquoi cet homme a-t-il prétendu être son propre frère ?

— Oh ! c’est également très clair. Il est certain qu’ils ne sont que deux là-dedans. L’autre joue votre personnage au bureau. Celui-ci vous engagea et puis trouva qu’il ne pouvait vous donner un patron qu’en mettant une troisième personne dans le complot, ce qui ne pouvait lui convenir. Il changea son apparence du mieux qu’il put, et compta que la ressemblance que vous ne pourriez manquer d’observer serait attribuée à un air de famille. Sans le hasard heureux de la dent aurifiée, vos soupçons n’auraient probablement jamais été éveillés.

Hall Pycroft agita ses poings fermés.

— Seigneur ! s’écria-t-il, pendant qu’on se jouait de moi ainsi, qu’aura fait cet autre Hall Pycroft chez Nawson ? Et maintenant, monsieur Holmes, à quoi nous résoudre ? Que me conseillez-vous ?

— Il faut télégraphier à Nawson.

— Ils ferment à midi le samedi.

— Cela ne fait rien, il peut y avoir un gardien ou un concierge.

— Oh oui ! Ils ont un gardien permanent à cause de l’importance des dépôts qu’ils reçoivent. Je me rappelle l’avoir entendu dire dans la Cité.

— Très bien, nous allons lui télégraphier, et savoir si tout va bien, et s’il y a au bureau un commis de votre nom. Tout cela est parfait, mais ce que je ne m’explique pas, c’est pourquoi, à notre vue, un des gredins s’est pendu derrière la porte ?

— Le journal ! gémit une voix rauque derrière nous. L’homme s’était mis sur son séant, il était pâle et hagard, mais la raison commençait à lui revenir, et ses mains frottaient nerveusement la large bande rouge qui marquait son cou.

— Le journal ! parbleu ! s’écria Holmes au comble de l’agitation. Quel idiot j’ai été ! Je pensais tellement à notre visite que l’idée du journal ne m’est jamais venue. Le secret est sûrement là.

Il l’étendit sur la table, et un cri de triomphe sortit de ses lèvres.

— Regardez, Watson ! C’est un journal de Londres, une des premières éditions de l’Evening Star. Voici ce que nous cherchons. Voyez les manchettes : « Crime dans la Cité. Meurtre chez Nawson et Williams. Gigantesque tentative de vol. Arrestation du coupable. » Tenez, Watson nous sommes tous aussi pressés d’en connaître les détails, veuillez donc en faire la lecture à haute voix.

D’après la place donnée dans le journal à cette nouvelle, il était évident que c’était à Londres l’événement du jour. Voici ce que disait le journal :

« Une audacieuse tentative de vol, accompagnée d’assassinat, et suivie de la capture du criminel, a été commise cet après-midi dans la Cité. Depuis quelque temps, Nawson et Williams, les agents de change bien connus, ont en dépôt des valeurs s’élevant ensemble à beaucoup plus d’un million de livres sterling. En raison de cette lourde responsabilité, dont il sentait tout le poids, le directeur avait fait l’achat de coffres-forts du système le plus perfectionné, et un gardien armé restait nuit et jour dans les bâtiments. Il paraît que la semaine dernière un nouveau commis, appelé Hall Pycroft, avait été engagé. Il n’était autre que Beddington le fameux faussaire et cambrioleur qui, avec son frère, avait tout récemment purgé une condamnation à cinq années de prison.

« Par une manœuvre encore mal définie, il était parvenu à obtenir, sous un faux nom, cette place dans les bureaux, position qui lui a permis de se procurer les empreintes des différentes clefs et de connaître la pièce où se trouvent les coffres-forts avec leur position respective.

« Les commis partent toujours de chez Nawson à midi, le samedi. Le sergent Tuson, de la police de la Cité, fut donc assez surpris de voir un individu, portant un sac de voyage en sortir à une heure vingt. Ses soupçons ainsi éveillés, il suivit l’homme, et aidé de l’agent de police Pollock, réussit, malgré une résistance désespérée, à l’arrêter. On constata aussitôt un vol d’une audace et d’une importance incroyables. Près de cent mille livres en actions de chemins de fer américains, et en valeurs minières et valeurs d’autres compagnies furent trouvées dans le sac.

« L’examen des bureaux amena la découverte du cadavre du malheureux gardien, replié sur lui-même et fourré dans le plus grand des coffres-forts, où on ne l’aurait trouvé que lundi prochain sans l’intelligente initiative du sergent Tuson. La victime avait eu le crâne brisé par un coup de tisonnier, donné par derrière. Il n’est pas douteux que Beddington ne soit rentré sous le prétexte d’avoir oublié quelque chose, et qu’après avoir tué le gardien il ait vidé le coffre-fort, s’enfuyant ensuite avec son butin. Son frère, qui généralement lui sert de complice, ne paraît pas avoir joué de rôle dans l’affaire, autant qu’on en peut juger jusqu’à présent, mais la police le recherche avec activité. »

— Eh bien ! nous pouvons lui épargner cette peine, dit Holmes en regardant la misérable loque étendue près de la fenêtre. La nature humaine est un bizarre mélange, Watson. Vous voyez qu’un scélérat et un assassin peut inspirer à son frère une affection telle, que celui-ci cherche à se suicider, en apprenant que l’autre va être pendu. Enfin, nous n’avons pas deux voies à suivre. Le docteur et moi nous resterons de garde ici, et vous monsieur Pycroft, vous aurez la bonté d’aller prévenir la police.