Souvenirs de campagne et de captivité, six semaines aux tirailleurs algériens

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SOUVENIRS DE CAMPAGNE


ET DE CAPTIVITÉ




Partis de Paris le 25 juillet, huit jours après la déclaration de guerre, nous arrivâmes le 8 août au soir à Wissembourg. Le 1er tirailleurs, dont j’étais, formait avec le 74e, un bataillon du 50e et deux régimens de chasseurs à cheval, l’avant-garde du 1er corps, sous les ordres du général Abel Douai. Nous devions le lendemain pousser une reconnaissance au-delà des fameuses lignes, et, si l’ennemi, dont on nous avait signalé la présence, était en forces supérieures, nous replier sans engager une lutte inégale. On nous fit camper dans une magnifique position défensive, sur les hauteurs, de Geisberg. Wissembourg nous couvrait à gauche. À droite, la Lanter et le chemin de fer nous protégeaient. En arrière, de grands bois nous offraient, en cas de retraite, un refuge assuré. Nous étions pleins de confiance. N’était-ce pas l’heureux vainqueur de Magenta qui nous commandait ? Ses vieilles troupes d’Afrique, éprouvées par tant de marches et de glorieux combats, n’étaient-elles pas là pour nous appuyer au besoin ?

Il avait plu toute la journée, et nous avions fait, pour nous sécher, de grands feux, auprès desquels nous passâmes la nuit, les uns à dormir, les autres à causer. Au point du jour, nous reçûmes l’ordre de plier les tentes et de nous mettre en marche. Une section d’artillerie et deux escadrons de cavalerie nous précédaient. L’artillerie prit position à 400 mètres, sur un étroit plateau qui forme comme le premier étage des hauteurs où nous avions campé. La cavalerie continua sa route, passa la Lauter, et descendit le vallon. Nous la suivions des yeux, non sans une certaine émotion. Il est vrai que rien ne décelait le voisinage de l’ennemi. Cependant nous savions qu’il garnissait les hauteurs d’en face et le village de Schwugen. Ne s’était-il pas de là, par les bois et les vignes, glissé jusqu’au bord du chemin, et n’allions-nous pas entendre éclater une fusillade qui décimerait les nôtres avant que nous eussions le temps de les secourir ? Une chose inquiétait surtout mon capitaine. « Au lieu de marcher en colonne, observait-il, pourquoi n’envoyait-on pas en avant et sur les flancs quelques cavaliers chargés d’explorer les vignes et les bois ? Que signifiait cette promenade militaire ? On serait bien avancé quand on aurait constaté qu’il n’y avait pas d’ennemis sur la grande route. » Il disait ces choses en maugréant à la façon des grognards et en hochant la tête ; mais personne ne l’écoutait, car il passait pour avoir l’humeur chagrine. Plus tard, combien de fois me suis-je rappelé ses paroles, et combien de fois ai-je désiré qu’il fût là pour les répéter à nos chefs !

Cependant la colonne, après avoir fait une pointe de 2 kilomètres environ, tourna le petit village d’Altenstadt, traversa de nouveau la Lauter, et revint à nous sans avoir rien vu. Ce simulacre de reconnaissance avait à peine duré une heure. Nous rentrâmes au camp, persuadés que ce jour-là nous ne serions pas inquiétés. Les uns commencèrent d’allumer du feu, les autres d’apprêter la soupe. Nous ne perdions pas de temps, car on nous avait prévenus que nous ne tarderions pas à nous remettre en route, et nous n’avions rien mangé depuis la veille à midi. Soudain un coup de canon retentit, puis deux, puis trois. Nous nous retournons : de ces mêmes hauteurs que nos régimens de chasseurs avaient négligé de reconnaître, une forte batterie de position tirait sur Wissembourg. Que faire ? Attendre les Prussiens ? Dans ce cas, Wissembourg était perdu. Les attaquer, c’est-à-dire abandonner nos positions, traverser la rivière et la vallée sous le feu de l’ennemi ? Nous étions bien peu nombreux pour tenter une pareille aventure. A défaut d’un mérite supérieur, le général Douai avait de l’initiative et de la décision, qualités rares parmi nos chefs, autant du moins qu’il a paru dans cette malheureuse campagne. Il savait prendre un parti, donner un ordre, et nous, ses soldats, nous sommes fiers de l’attester : par ce temps de défaillances et de lâchetés, le général Douai a su mourir. Lancer son artillerie sur la route de Wissembourg, la mettre en position de l’autre côté de la Lauter, nous porter en avant sur un front de 2 kilomètres en n’opposant à l’ennemi qu’une ligne de tirailleurs contre laquelle serait impuissant le feu de ses batteries, tel fut le plan qu’il conçut en un moment.

L’artillerie partit donc au grand galop de ses chevaux. Nous la suivîmes en bon ordre et au pas, clairons en tête ; mais il fallut bientôt accélérer notre allure : ayant aperçu notre mouvement, l’ennemi dirigeait son feu sur nous avec une précision redoutable. Ses premiers obus tombèrent à 10 mètres en-deçà de la route ; les seconds vinrent éclater sur le talus même : 1 kilomètre encore, et nous étions défilés. Nous le franchîmes au pas de course, et nous arrivâmes sans de grandes pertes au bord de la Lauter. La passer, nous déployer en tirailleurs le long du chemin de fer, nous avancer jusqu’au pied des hauteurs, tout cela fut fait vivement, sans brûler une cartouche. On nous arrête un instant pour reformer les lignes. C’est comme un signal pour l’ennemi resté jusque-là invisible : une horrible fusillade éclate à la fois sur tout notre front de bataille. Les vignes sont littéralement couvertes de tirailleurs embusqués là depuis le matin, peut-être depuis la veille. Ils tirent à genoux, cachés dans les feuilles, et, si je ne me trompe, abrités derrière de petits monticules de terre qu’ils ont eu le temps d’amasser. Au début, nous en apercevons quelques-uns : les pointes dorées de leurs casques brillent çà et là parmi le feuillage ; mais bientôt, pareil au brouillard qui flotte le matin sur les fleuves, un épais rideau, de fumée les dérobe à notre vue. Ils ont par leur position, un très grand avantage sur nous, qui restons sur la route, en plein découvert, sans rien pour nous défiler que des arbres gros comme le bras et de rares tas de pierres. Par bonheur, ils tirent mal : en trois heures, ils ont à peine mis 50 hommes hors de combat sur 120 que nous étions dans la compagnie, et nous tenons toujours sans reculer d’une semelle. Il faut penser que notre tir est bien supérieur au leur, car malgré leur position, malgré leur nombre, ils sont par deux fois obligés d’appeler du renfort. Cependant nos munitions s’épuisent ; on en a redemandé, mais elles n’arrivent pas. Nous devrons bientôt cesser le feu. Déjà le centre fléchit ; menacée par un de ces mouvemens tournans où les Prussiens excellent, la droite plie ; nos canons sont réduits au silence, et nos mitrailleuses, démontées dès le début de l’action, ne peuvent nous soutenir. Il n’est que temps de regagner nos positions du matin, si nous ne voulons pas y être devancés par l’ennemi, qui du même coup nous enfermerait dans la ville. On sonne la retraite. Aussitôt les masses prussiennes, qui étaient restées masquées pendant le combat, s’ébranlent. Ils descendaient la colline au pas, sans se presser, sans chercher à nous gagner de vitesse, en gens qui craignent une surprise, et que la victoire étonne. De temps en temps, ils s’arrêtaient pour nous envoyer une décharge, et puis ils reprenaient tranquillement leur marche. Nous avions, chemin faisant, récolté sur les morts quelques paquets de cartouches. Lorsque nous eûmes passé la rivière et mis entre eux et nous de 500 à 600 mètres, l’idée nous vint d’essayer notre tir à cette distance. Un certain nombre d’entre nous s’arrêtèrent derrière un pli de terrain, et là posément leur envoyèrent chacun une douzaine de balles. Nous tirions l’un après l’autre ; sauf un, tous nos coups portèrent. Nous eûmes là quelques bons momens.

Nous avions pensé nous établir sur le plateau où nous avions campé la veille ; mais les obus y tombaient si dru, qu’il n’était pas tenable. Aussi n’y restâmes-nous que le temps de prendre des cartouches, et de nous reformer par bataillons ; puis on nous dirigea sur la droite pour soutenir le 74e, qui tenait encore autour des fermes d’Altenstadt. Fort de plusieurs régimens, l’ennemi, qui avait déjà traversé le chemin de fer, accentuait par là son mouvement tournant ; mais, devant l’énergique résistance de cette poignée d’hommes, il hésitait à gravir la colline. Il s’était élancé plusieurs fois, plusieurs fois il avait été repoussé, jonchant le vallon de ses blessés et de ses morts. Nous arrivâmes au moment où, faisant un suprême effort, il apparaissait sur le plateau, poussant devant ses flots pressés les débris de cette héroïque phalange.

La résistance à ce moment-là n’était plus possible ; en la prolongeant, nous courrions le danger d’être enveloppés. Nous gagnâmes à travers champs le petit village d’Oberhoffen sur la route de Clembach. L’ennemi pouvait s’élancer à notre poursuite, et nous pensions à chaque instant voir accourir sa cavalerie, que nous étions prêts d’ailleurs à bien recevoir : notre contenance l’arrêta. Sans doute, en nous regardant marcher d’un pas ferme et dans le plus grand ordre, il comprit que ces hommes-là, sur un signe de leurs officiers, se seraient de nouveau précipités au combat sans hésitation et sans crainte. Il se contenta de nous envoyer quelques obus, quelques boîtes à balles, qui ne parvinrent pas à nous entamer. J’ai vu depuis la déroute de Wœrth ; j’étais à la débâcle de Mouzon : auprès, notre retraite fut une marche triomphale.

Mais quel triste retour sur nous-mêmes, quelle douloureuse angoisse, quand nous pûmes enfin nous arrêter et compter toutes nos pertes ! C’était à Lembach, non loin du col du Pigeonnier. Il faisait nuit, et la plus lugubre des nuits ; pas une étoile au ciel pour éclairer notre maigre festin, composé de pommes de terre qu’il nous avait fallu, faute de distributions, déterrer dans un champ voisin ; un vent tiède et parsemé de larges gouttes de pluie nous enveloppait de ses longues rafales gémissantes. Autour des feux, mes noirs camarades étaient accroupis. Les uns dormaient la tête entre leurs genoux, d’autres étendaient sur le feu leurs mains décharnées, d’autres causaient, et les paroles étranges qu’ils échangeaient, les reflets sanglans que les charbons envoyaient sur leurs farouches visages, en faisaient comme autant de démons réunis dans un coin de l’enfer pour quelque œuvre de mort. Pendant que je les contemplais, ma pensée retourna sur le champ de bataille, et l’embrassa tout entier dans toute son horreur avec une effrayante lucidité. Je revis l’œuvre terrible des obus : hommes coupes en deux, décapités quelquefois jusqu’aux épaules, quelquefois seulement jusqu’à la mâchoire inférieure, ventres ouverts, entrailles pendantes, dos labourés horriblement, bras et jambes emportés. Les coups des balles étaient moins affreux, sauf pour celles qui étaient arrivées en plein visage. Elles surprenaient davantage, et la plupart des soldats qu’elles avaient foudroyés gardaient après leur mort la figure et l’attitude du dernier moment. Nous battions en retraite lorsque nous apercevons trois ou quatre des nôtres dans un fossé, derrière une haie au travers de laquelle ils avaient passé leurs canons de fusil, prêts à faire feu. Eh ! leur crions-nous, ne restez pas là, vous allez vous faire prendre ! Nulle réponse, nul mouvement : ils étaient morts. Ceux qui avaient été moins bien touchés, blessés grièvement, étaient plus à plaindre et plus pénibles à voir ; la plupart cependant conservaient dans la douleur une ferme attitude. Il y en avait de mortellement atteints qui trouvaient encore la force d’ôter leur sac, de prendre leur couverture et de s’en envelopper ; puis ils se couchaient tranquillement pour attendre l’éternel sommeil. Braves soldats, dignes de leurs chefs héroïques ! — D’un Bellamy, qui s’élance à vingt pas de sa compagnie, une badine à la main, la tête haute et le sourire aux lèvres, et qui tombe en criant à ses hommes : En avant ! — D’un Tourangin, qui, renversé d’abord sous son cheval, se dégage, remonte en selle, est renversé de nouveau, cette fois pour ne plus se relever, cherche une petite croix sous ses vêtemens, la porte à ses lèvres, l’applique sur son cœur, et meurt avec la radieuse sérénité d’un martyr ! — De tant d’autres enfin qui ont prouvé ce jour-là que, si le plus brillant courage et le plus superbe dédain de la mort avaient suffi pour vaincre, nous n’aurions jamais été battus.

Je fus tiré de cette vision par le mouvement qui se fit tout à coup autour de moi. L’ordre du départ était arrivé, on se le passait de bouche en bouche pour ne pas réveiller dans la nuit un dangereux écho. Surpris dans leur sommeil, les hommes allaient de droite, de gauche, cherchant qui son fusil, qui son sac, passant, repassant, se croisant, se heurtant, s’appelant les uns les autres : étrange grouillement, qui produisait une rumeur confuse pareille au bourdonnement d’une ruche. Quand nous arrivâmes dans l’après-midi du lendemain à Frœschwiller, où s’était concentré tout le premier corps, il y avait juste quarante-huit heures que nous n’avions touché de vivres ; le 4, nous nous étions battus, 8,000 contre 45,000, de sept heures du matin à trois heures de l’après-midi ; nous avions marché le reste de la journée, presque toute la, nuit et la moitié de la journée du 5 ; nous avions perdu plus du tiers de notre effectif, tué ou blessé plus de 9,000 hommes à l’ennemi ; selon toutes probabilités, nous allions le lendemain nous battre de nouveau : notre général ne trouva pas un mot à nous dire.

Je comptais faire une bonne nuit, car la journée avait été rude, et nous savions qu’elle aurait un lendemain ; mais il fallut bien dîner à la popote des zouaves. Et le moyen d’aller se coucher sans raconter la bataille aux camarades ! Comment avions-nous été surpris ? À quel moment le général Douai avait-il été tué ? Qui l’avait remplacé ? Combien pensions-nous qu’étaient les Prussiens ? Avions-nous été poursuivis ? C’était un déluge de questions, à chacune desquelles il nous fallut bien répondre une douzaine de fois. Nous n’en fûmes pas quittes avant minuit.

Les Prussiens se chargèrent de nous éveiller ; dès l’aube, ils nous saluèrent d’une volée d’obus qui eurent peine à nous tirer du lourd sommeil où nous étions plongés, ce qui me fit faire cette réflexion, qu’il n’est pas besoin d’être un Alexandre pour dormir à poings fermés la veille d’une bataille.

On a critiqué avec beaucoup d’amertume les dispositions prises par le maréchal de Mac-Mahon. On lui a reproché dans vingt écrits, en France et à l’étranger, d’avoir choisi Frœschwiller pour y livrer bataille, au lieu de se replier derrière les Vosges et d’en défendre les passages, celui de Saverne surtout, le plus important de tous. J’ignore ce que valent ces critiques, et je ne me risquerai certainement pas à donner mon opinion en pareille matière. On me permettra cependant de dire, à la décharge d’un homme qui a su montrer dans le malheur une résignation stoïque, qu’il s’en est fallu de bien peu que ces dispositions tant blâmées n’assurassent le succès de nos armes en cette grande journée. Le maréchal savait très bien qu’il aurait affaire « à des forces énormes et à une artillerie formidable, » le mot est de lui. Aussi avait-il eu soin dès le 4 au soir de demander au général Félix Douai une division de soutien. Il avait en outre obtenu de l’empereur qu’il mît à sa disposition tout le 5e corps, concentré à Bitche sous les ordres du général de Failly, à qui il télégraphiait le 5 au soir de se mettre en route aussitôt que possible. Au lieu de partir immédiatement, le général se contenta, dans la matinée du 6, de détacher une de ses divisions dans la direction de Niederbronn ; encore ce faible secours n’arriva-t-il pas à temps pour se mettre en ligne. À 15 kilomètres environ du champ de bataille, le général Guyot de Lespart recevait contre ordre, et s’arrêtait court au lieu de marcher au canon. Or à midi nous étions vainqueurs à gauche, et nous tenions encore bon au centre et à droite ; si à ce moment nous avions eu 20,000 hommes de troupes fraîches à opposer aux réserves prussiennes qui commençaient d’entrer en ligne, qui sait si notre déroute ne se fût pas changée en un succès complet ?

Vers une heure, le maréchal sentit que tout était perdu ; le centre avait plié, et les Prussiens, maîtres du plateau de Gunstett, menaçaient de nous déborder à droite et de nous couper de notre ligne de retraite. Il fallait à tout prix arrêter leur mouvement ; on nous lança en avant. Nous avions devant nous trois lignes de tirailleurs soutenus par plus de soixante pièces de canon ; derrière, tout le 11e corps et la division wurtembergeoise. Nous partîmes en courant, la baïonnette au canon. Les tirailleurs poussaient de grands cris, et brandissaient leurs fusils au-dessus de leurs têtes. Nos officiers, animés par cette course furibonde, mêlaient leurs voix à cette clameur que le bruit du canon et le crépitement de la fusillade dominaient à peine. C’était admirable de fougue, d’élan désordonné ; il y avait sur les visages de ces hommes des éclairs de férocité, et dans leurs yeux démesurément ouverts des rayonnemens d’un jaune sombre qui les rendaient atrocement beaux. Les Prussiens, surpris par l’impétuosité de notre attaque, demeuraient hésitans malgré leur nombre. Vainement leurs officiers voulurent les pousser en avant ; quand nous fûmes sur le point de les atteindre, ils s’enfuirent pour éviter notre choc, et ne s’arrêtèrent qu’après s’être mis à l’abri de leurs canons. Nous les suivions de près : trois fois nous nous ruâmes sur eux, trois fois nous fûmes ramenés en arrière par la mitraille et contraints de nous replier en laissant huit cents des nôtres sur le carreau. Comme à Wissembourg, ils auraient pu nous poursuivre avec de la cavalerie et nous envelopper ; nous n’étions plus qu’une poignée : ils ne l’osèrent pas, et nous pûmes regagner nos positions sans être trop vivement poussés.

Cependant, comme l’armée n’avait pas encore entièrement passé le pont de Niederbronn, le maréchal nous envoyait l’ordre de tenir jusqu’à la dernière extrémité. En même temps, il faisait charger la division de cuirassiers et portait en avant le 3e zouaves. Ce fut notre dernier effort. Soutenus par une batterie de mitrailleuses, qu’on sacrifiait pour gagner quelques minutes encore, nous ouvrîmes sur les colonnes qui s’avançaient en face de nous un feu d’une telle violence, qu’elles furent obligées de rétrograder, et de gagner en faisant un assez long circuit un bois qui se trouvait à notre gauche. Ce temps d’arrêt sauva l’armée ; le maréchal en profita pour faire traverser la Sauer au reste de ses troupes, et nous-mêmes nous pûmes enfin songer à nous replier. A ce moment, la tête de colonne de la division Lespart débouchait dans Niederbronn, juste à temps pour encombrer notre ligne de retraite.

La bataille de Frœschwiller, ou de Wœrth, comme les Allemands l’appellent, est du 6 août. Le 30 du même mois, après douze jours de marches et de contre-marches, que je ne me charge pas d’expliquer, entre Châlons et Carignan, une nouvelle défaite de l’homme qui fut un des mauvais génies de cette guerre nous obligeait de rétrograder sur Sedan. Nous y arrivâmes dans la nuit du 31, après dix-huit heures de route à travers les bois et les terres labourées. Dès le point du jour, l’action s’engageait. Le rôle du 1er corps, en cette journée qui vit s’écrouler la fortune militaire de la France, fut bien simple : nous restâmes en position six heures durant, sans avancer ni reculer, sans tirer un coup de fusil, sous le feu de 1,200 pièces de gros calibre, assommés surplace, à plus de 5 kilomètres de l’ennemi, attendant des instructions qui ne vinrent pas, frémissans d’impatience, ivres de rage et de désespoir. Vers dix heures, la situation devint intolérable : des soldats, quelque braves qu’ils soient, supportent bien le feu pendant deux ou trois heures sans bouger de place, mais il n’y a pas de troupe qui soit capable de rester à découvert une demi-journée sous les obus sans que son moral en soit ébranlé. Il arrive un moment où les nerfs se détendent ; on éprouve une furieuse envie de marcher, de tirer, d’agir enfin. Nous en étions là, et l’on pouvait déjà remarquer à de certains indices les progrès de la démoralisation : les hommes étaient silencieux ; plus de plaisanteries lorsque les projectiles éclataient sans tuer personne, plus de rires quand, dépassant le régiment, ils s’enfonçaient dans la terre labourée sans éclater. Et comme les têtes des plus hardis se baissaient, et comme on était habile à se cacher derrière les camarades du premier rang ! Le brave lieutenant-colonel Sermensan, qui commandait en l’absence du colonel, tombé malade à Carignan la veille, commençait à devenir soucieux. Un moment je fus près de lui, et, comme je l’interrogeais du regard, il me dit à voix basse, en s’efforçant de sourire, car les hommes avaient tous les yeux fixés sur leur chef : « Je les tiens encore ; mais, si l’on ne m’envoie pas d’ici à une demi-heure l’ordre de marcher en avant, je ne réponds plus de rien. » Au même instant, comme pour confirmer ces paroles, un obus arrive en rasant la terre, et tombe en plein bataillon, à quelques pas de nous. Trois ou quatre hommes sont tués, cinq ou six blessés ; l’un d’eux, qui avait tout l’abdomen emporté, — de ma vie je n’oublierai cette scène, — se redresse, nous regarde un instant, puis de ses deux mains, ayant arraché ce qui lui restait d’entrailles, déplie sa tente, s’enveloppe dedans et meurt. Nous étions encore sous l’impression de cet horrible spectacle, quand une nouvelle décharge jette par terre un officier et blesse plusieurs hommes. Du coup, le désordre se met dans les premiers rangs, l’effroi gagne les autres, un homme lâche pied : deux officiers se précipitent, et le ramènent bon gré mal gré ; les autres demeurent hésitans, mais un sentiment d’horreur est entré dans les âmes et glace les courages.

Enfin arrive un officier d’état-major. C’était le premier que nous voyions ; mais, hélas ! ce n’est pas l’ordre de marcher en avant que nous envoie le général de Wimpfen, qui vient de prendre le commandement des mains du général Ducrot, à qui le maréchal de Mac-Mahon, blessé, l’avait remis. C’est l’ordre de se replier à 500 mètres en arrière, du côté de Sedan. Qu’allons-nous faire par là ? Serons-nous plus à l’abri des projectiles ? Pas le moins du monde. Veut-on tenter de s’ouvrir la route de Mézières ? Pas davantage. N’importe, il faut partir ; on part. À ce moment, la grande batterie de droite, qui s’est aperçue de notre mouvement, dirige sur nous le feu de ses trente-deux pièces ; une grêle d’obus nous arrive dans le dos : les uns passent en sifflant au-dessus de nos têtes, et vont se perdre dans les champs de betteraves en soulevant une colonne de poussière semblable à quelque éruption volcanique, les autres éclatent à quelques mètres en arrière, plusieurs tombent au milieu de nos rangs et s’y fraient un chemin sanglant. Un de ces projectiles atteint mon pauvre capitaine Desgranges, et lui brise la jambe au-dessous du genou. Il s’affaisse sans pousser un cri. Je le reçois dans mes bras. Aidé de deux tirailleurs, nous l’emportons. Nous n’avons pas fait 400 mètres, que nous sommes obligés de nous arrêter pour souffler. L’émotion m’avait gagné et paralysait mes forces. Je regarde tout autour de moi ; pas une ambulance. Un médecin passait. Je cours à lui. Il y avait un peu plus loin une butte de terre qui nous masquait de l’ennemi. Nous y portons le capitaine, et là le docteur lui fait avec nos mouchoirs et quelques brins de paille un premier pansement, hélas ! bien insuffisant. Il nous quitte en me disant à l’oreille : « Dépêchez-vous de gagner l’ambulance ; s’il n’est pas amputé dans deux heures, il est perdu. — L’ambulance, mais où est-elle ? — Je suis comme vous, me répond-il avec un sourire amer ; je la cherche. Elle était, il n’y a qu’une heure, derrière ce bouquet de bois ; j’en viens et n’ai plus rien vu. Tâchez d’être plus heureux que moi, je retourne à Sedan, où je trouverai de la besogne. »

Que faire ? Revenir sur nos pas, c’était impossible ; gagner Sedan, nous en étions à plus de 3 kilomètres. Nous nous décidons à prendre du côté des bois, dans l’espoir de trouver quelque maison isolée. Le capitaine s’affaiblissait visiblement, et nous sentions son corps peser plus lourdement sur nos bras au fur et à mesure que nous avancions. A chaque fois que le pied manquait à l’un de nous, la douleur plus aiguë lui faisait relever la tête ; mais elle retombait bien vite sur la poitrine, et je la sentais qui s’en allait de droite et de gauche, suivant que nous levions l’une ou l’autre jambe. Enfin nous arrivons haletans, épuisés, à l’extrémité d’un premier bouquet de bois d’où nous apercevons, derrière un rideau de grands arbres, une vieille habitation. Il était temps ; mes deux camarades étaient à bout de force, et je ne valais guère mieux. J’appelle : personne ne répond. Nous entrons cependant : dans la salle à manger, le couvert était encore mis ; dans les chambres à coucher, les lits n’étaient pas défaits. On avait dû partir la veille au moment du dîner, précipitamment et sans rien ranger. Nous étendons un matelas par terre dans le salon ; nous y couchons le capitaine. Il était à peine là, qu’une vingtaine de blessés, conduits par un paysan et précédés par un docteur, arrivaient sur des cacolets. Les malheureux avaient fait comme nous : ils erraient depuis près d’une heure à la recherche de l’invisible ambulance, lorsqu’ils avaient trouvé caché dans un fourré l’homme qui leur servait de guide. En un clin d’œil, la maison est transformée en une infirmerie. Nous fermons soigneusement tous les volets, car la fusillade se rapprochait singulièrement depuis un moment, et les obus, qui nous avaient laissé quelque répit pendant la seconde moitié de notre marche à travers les bois, recommençaient à les fouiller de plus belle. Pour plus de sûreté, nous allons chercher dans la cour une grande perche, sur laquelle nous improvisons, à l’aide d’une ceinture rouge et d’un drap de lit coupé en quatre, un drapeau d’ambulance. Après quoi, nous montons sur le toit, où nous attachons solidement notre perche. J’avais comme un pressentiment. À Reischofen, l’ambulance avait brûlé sous nos yeux, et j’avais encore dans les oreilles les cris de nos pauvres blessés ; mais à Reischofen nous battions en retraite, et c’est en tirant sur nous qu’on avait mis le feu aux maisons que la croix rouge aurait dû faire respecter : on s’était peut-être trompé. Ici, l’erreur n’était pas possible. Du côté de Sedan, la maison était masquée par de grands arbres ; mais du côté d’Illy on pouvait la voir, on la voyait à plus de trois kilomètres. Des combles, où j’étais demeuré un instant pour m’orienter, on apercevait très-distinctement les canons ; je n’accuse pas, je raconte. Quoi qu’il en soit, comme je me préparais à descendre pour rejoindre mon régiment, deux obus arrivent coup sur coup, l’un qui emporte la moitié du toit et me renverse au milieu des décombres, l’autre qui traverse la muraille et vient éclater, en le comblant de débris, dans l’escalier qui m’avait conduit au grenier : j’avais la retraite coupée, et le feu était à la maison. Un instant, j’errai dans la gouttière, cherchant un tuyau où m’accrocher ; je fis ainsi le tour du toit sans rien trouver. Cependant la flamme commençait à me gagner : j’eus peur, et je sautai sur le cadavre d’un artilleur qu’on venait de porter dans la cour, et qui était sans doute mort avant qu’on pût le panser. Vous dire l’impression d’horreur que j’éprouvai en sentant mes deux talons s’enfoncer dans cette chair d’homme avec un bruit sourd, je ne le pourrais ; mais dussé-je vivre cent ans, je verrai toujours ce visage pâle et défiguré, ces yeux éteints, et par-dessus tout cette poitrine entr’ouverte.

Quand je fus un peu remis, je me tâtai : je n’avais qu’un violent mal de tête et un genou déboîté, rien de cassé d’ailleurs. Je me traînai jusqu’à la fenêtre du salon, il était vide : on avait eu le temps d’emporter les officiers ; mais je n’ai jamais su ce qu’étaient devenus les soldats du deuxième étage.

Cependant de nombreux fuyards, parmi lesquels plusieurs officiers abandonnés de leur troupe, passaient en se dirigeant sur Sedan. Je connus à leur air que tout était perdu ; nous étions cernés de toutes parts : encore une heure, et nous allions être bloqués dans la ville, si l’on n’avait pas eu la précaution de s’ouvrir la route de Mézières. Je voulus me mêler à un groupe et suivre : mon genou ne me le permit pas. J’entrai sous bois et m’assis au pied d’un arbre, espérant, la nuit venue, pouvoir franchir les trois kilomètres qui me séparaient de la frontière. Vain espoir : une demi-heure après, les Prussiens arrivaient en masse à travers bois, battant les buissons, tirant devant eux, poussant de formidables hurrahs, et j’étais pris. Deux hommes furent détachés pour me conduire au camp. Je m’attendais à de mauvais procédés, peut-être à des violences ; ils furent au contraire d’une grande douceur, et même prévenans. Je n’en dirai pas autant de leur capitaine, un vrai Prussien, celui-là, rogue, insolent et brutal. Quand j’arrivai près de lui, son premier soin fut de demander à ses hommes s’ils m’avaient fouillé, et sur leur réponse négative il s’avança vers moi pour me prendre ma montre. Je la lui remis pour éviter son contact. Il porta la main à sa poche : je compris, et je lui remis encore mon porte-monnaie. Il l’ouvrit, et parut satisfait. J’avais encore un médaillon ; mais la garniture était sans valeur, il me le laissa. J’étais encore plus surpris qu’indigné. Je savais bien qu’ils brûlaient les villages, et je les soupçonnais d’avoir tiré sur nos ambulances ; mais je n’aurais jamais cru qu’ils descendissent jusqu’à détrousser leurs prisonniers. Hélas ! l’avenir me réservait bien d’autres surprises.

Nous devions coucher à Donchery ; en passant devant le quartier-général, nous fûmes accueillis par des huées, et la musique se mit à jouer l’air de la Reine Hortense. Cette ironie toute germanique mit le comble à leur joie, dont les bruyans échos nous poursuivirent bien avant dans la nuit. Le lendemain, à midi, nous étions sur la route de Pont-à-Mousson. Grâce à l’intervention d’un officier, qui me prit avec lui comme ordonnance, j’avais pu trouver place sur une charrette de réquisition. Je ne vous dirai pas toutes les humiliations qu’on nous fit subir, tous les mauvais traitemens qu’on nous infligea, toutes les grossièretés dont nous eûmes à nous plaindre. Le capitaine du détachement qui nous conduisait, un Wurtembergeois, je puis bien citer son nom, M. von Cronsfeld, était assez poli quand il ne buvait pas ; mais il buvait souvent, et son humeur s’en ressentait. Il devenait alors intraitable, et ses procédés cessaient complètement d’être ceux d’un homme bien élevé. À Saint-Mihiel, où la population nous avait fait grand accueil, il nous tint près de trois heures enfermés dans la cour de la caserne, et nous fit apporter à manger dans des seaux, à la grande joie de la garnison, qui s’était mise aux fenêtres et nous narguait.

Ce fut bien pis quand nous passâmes aux mains des Prussiens. Les Wurtembergeois ne nous donnaient pas grand’chose à manger ; mais ils nous laissaient au moins nous pourvoir, et permettaient aux habitans de fournir à nos malheureux soldats quelques vivres. Les Prussiens ne nous firent pas plus de distributions ; mais en revanche ils ne souffraient pas qu’un officier pénétrât dans une maison, et repoussaient brutalement les braves gens qui venaient souvent de loin pour apporter à la troupe quelques morceaux de pain et de lard.

Enfin nous arrivâmes, après sept jours de ce calvaire, à Pont-à-Mousson, où nous devions prendre le chemin de fer. On nous entassa pêle-mêle dans des wagons à bœufs, et l’on mit un factionnaire à chaque porte. On n’avait laissé pénétrer personne jusqu’à nous ; mais la foule s’était portée le long de la voie : femmes, enfans, vieillards, toute la ville était là. Sur notre passage, les hommes se découvrirent, les femmes pleuraient en agitant leurs mouchoirs, les enfans nous tendaient les bras. Je ne crois pas avoir éprouvé d’émotion plus poignante, et je plains ceux qui ont pu voir ces choses sans en être attendris.

Pendant qu’ils nous poussaient ainsi devant eux comme un troupeau, qu’était-il advenu de mon brave régiment, de ses officiers, de l’armée tout entière ? Avait-elle pu s’ouvrir la route de Mézières, comme le voulait le général Ducrot ? avait-elle réussi, sur le soir, à faire sa trouée dans la direction de Carignan ? était-elle bloquée dans Sedan ? Vainement nous interrogeâmes l’officier qui commandait le détachement : il ne savait rien, ou dédaignait de répondre. Les hommes de l’escorte nous disaient bien avec un gros rire et dans une langue expressive que l’empereur était prisonnier, et que l’armée s’était rendue ; mais nous ne voulions pas ajouter foi à ce dernier malheur. Il fallut pourtant bien y croire lorsque nous fûmes arrivés à Mayence. C’est là seulement que nous connûmes toute l’étendue du désastre, et que nous pûmes mesurer dans quel abîme de misères et de honte nous étions tombés. J’ai su depuis par des témoins les détails de cette lente agonie qui dura toute la nuit du 1er et toute la matinée du 2 jusqu’à midi. Rien ne saurait donner une idée du tourbillonnement où s’agitèrent confusément, sans direction, sans ordre, sans espoir, ces 100,000 hommes répandus dans la ville et dans les fossés, pêle-mêle avec les chevaux, l’artillerie, les bagages, les morts et les blessés.

Cernés de tous côtés, démoralisés par la plus épouvantable canonnade qu’armée ait jamais subie, abandonnés à eux-mêmes, sans instructions pour marcher en avant, ni pour battre en retraite, ne sentant nulle part l’impulsion du commandant, en chef, enfin et surtout énervés par une immobilité de huit heures, il était venu un moment où les différens corps s’étaient repliés les uns après les autres dans la direction de lia ville. Qu’allait-on y faire ? Personne n’en savait rien. Il ya dans les foules de ces courans auxquels on obéit machinalement, et qui deviennent d’autant plus irrésistibles, qu’on sait moins ce qui les a déterminés. Dans une armée démoralisée comme l’était celle-là, il suffit que quelques hommes se sauvent en criant : nous sommes trahis, pour que tout le monde suive. La retraite se change en désordre, le désordre en panique, et tout est perdu.

Le 1er tirailleurs eut du moins, comme à Wœrth, l’honneur de rester un des derniers sur ce champ de carnage, et d’y montrer jusqu’au dernier moment ces fortes vertus sans lesquelles il n’y a pas d’armée solide : l’amour de la discipline et le respect des supérieurs. Dès midi, le général Gandil disait dans un groupe d’officiers qui l’interrogeaient : « Messieurs, faisons acte de présence. » Ce mot résume à lui seul et dans son admirable simplicité toute cette journée. On n’agit pas, on resta ; on ne se battit pas, on se laissa tuer. C’est un courage qui en vaut bien un autre, et qui, pour être moins brillant, n’en est peut-être que plus rare. Ce courage, le 1er tirailleurs l’eut au suprême degré ; ces mahométans puisent dans l’énergie du sentiment religieux ce mépris de la mort qui rend inaccessibles à la peur des âmes que l’idée abstraite de patrie laisserait indifférentes.

Ce fut le lendemain seulement dans la matinée que les chefs de corps furent avisés de la capitulation. A midi, la marche des turcos retentit dans la ville et réunit autour du lieutenant-colonel Sermensan les débris du régiment. Les hommes se rangèrent en demi-cercle, les officiers entourant leur chef ; au milieu, un bûcher. Sur un signe du colonel, un soldat y mit le feu. Alors il se fit un silence interrompu seulement par le craquement du bois mort. Quand la flamme eut commencé à s’élever, le colonel prit des mains d’un officier le drapeau, l’embrassa comme il eût fait une relique, puis, d’un pas mal assuré marchant vers le bûcher, il l’y laissa tomber. Et ce fut tout.

Mayence, où nous fûmes d’abord envoyés, est de toutes les villes du Rhin, après Francfort, celle qui est restée le plus rebelle à la domination prussienne ; non qu’elle soit disposée, maintenant surtout, à se plier au joug étranger : l’œuvre de l’unité germanique est faite, parfaite, il faut bien qu’on se le persuade. Les Mayençais, comme les Francfortois, ne nous pardonneront jamais la frayeur que nous leur avons causée au début de la guerre ; mais ils voudraient bien rester Mayençais avec leur indépendance communale et leur autonomie. Ils font bon marché, comme toute l’Allemagne, de leur indépendance politique ; mais ils tiennent à leurs libertés municipales, et sentent bien que, pour prix « des glorieux combats livrés avec l’appui du Tout-Puissant, » le nouvel empereur pourrait bien un jour leur demander le sacrifice de quelqu’une de leurs franchises à la commune patrie. Ne leur parlez pas de suffrage universel et de souveraineté nationale : ils n’attachent aucune importance à ces choses. De la liberté de la presse, ils n’ont aussi qu’un très médiocre souci. Gens pratiques, ils bornent à la cité leur horizon politique, — à leurs intérêts communaux, leur activité, — au règlement de leurs affaires intérieures, leur application. La nomination de leur bourgmestre, voilà leur grosse affaire. Ils ont la commune, la vraie commune, — non pas celle qui s’était mise au-dessus de la représentation légale du pays et voulait empiéter sur le domaine des pouvoirs constitutionnels (il ne viendrait jamais à l’idée d’une municipalité allemande d’entreprendre sur le Reichsrath), non pas celle qui assassinait hier encore au nom de la liberté, et pillait les églises au nom de la tolérance, non pas la commune insurrectionnelle de 1793 ou de 1871, mais la commune du moyen âge, c’est-à-dire la liberté municipale la plus complète, la cité s’administrant elle-même, réglant ses affaires avec une entière indépendance, votant elle-même et contrôlant ses dépenses. Ils ont bien un parti soi-disant libéral, mais qui est sans influence, sans direction, sans chefs autorisés, qui laisse passer sans protester l’arrestation de M. Jacobi, et qui s’accommode le mieux du monde des procédés dictatoriaux du chancelier de la confédération du nord.

Les Mayençais n’ont rien du Prussien, ni la morgue, ni l’aspérité, ni surtout l’hypocrisie. Les piétistes sont parmi eux en petit nombre : catholiques, protestans, juifs, indifférens, font tous bon ménage ensemble. La ville est toute française d’habitudes ; les femmes y sont coquettes et les hommes amis du plaisir : on y danse, on y rit, on y aime peut-être un peu plus qu’ailleurs, mais on y boit moins. Les Prussiens accusent Mayence d’être un lieu de perdition, une Sodome ; c’est une ville de garnison et une ville de commerce, voilà tout. Les mœurs y sont peut-être moins pures ; mais les caractères ont une franchise qu’on ne retrouve nulle part en Allemagne : on voit bien que nous avons passé par là, le sang est moins épais, la démarche moins lourde, l’air plus ouvert. Entre un Mayençais et un Hambourgeois, il y a toute la distance qui sépare un Flamand d’un Gascon, les pays de bière des pays de vin.

D’esprit plus vif et d’imagination moins nuageuse que les Prussiens de la vieille Prusse, les Mayençais comprennent notre littérature et la goûtent beaucoup mieux que ne fait le reste de l’Allemagne. À Bonn, j’ai trouvé des savans distingués, des critiques célèbres qui professent une haute admiration pour nos classiques, pour Pascal, pour Bossuet, pour Voltaire ; j’en ai même vu qui tiennent Racine en quelque estime : je n’en ai pas rencontré un seul qui soupçonnât Alfred de Musset ou Victor Hugo. Les Mayençais ont l’oreille et le génie bien plus français, je parle, bien entendu, de ceux qui ont étudié notre langue ailleurs que dans Paul de Kock. Ils ne sont pas nombreux ; mais ils forment une société choisie, où l’on se sentait à l’aise et où l’on ne parlait de la France qu’avec une parfaite convenance.

À la façon dont nous fûmes reçus dans cette ville, encore tout imprégnée des souvenirs du roi Jérôme, et qui a gardé quelque chose de ces habitudes polies et courtoises qui distinguaient la société française du xviiie siècle, j’ai compris pourquoi les Mayençais étaient si impopulaires en Allemagne : on ne les trouve pas assez Germains. Ils ont la curiosité discrète. La ridicule bigarrure de nos costumes les étonna bien un peu à notre arrivée, nos jupes bleues surtout et nos fez rouges les intriguèrent pendant quelques jours ; mais ils ne marquèrent jamais leur étonnement d’une façon gênante, et il y avait dans leur curiosité plus de bienveillance que d’hostilité. Ils ont surtout plus de tact que les hommes du nord. Dans la plupart des villes assignées comme résidence aux prisonniers de Sedan ou de Metz, la population ne manquait jamais, toutes les fois qu’arrivait l’annonce d’un revers pour nos armes, de témoigner sa joie d’une façon bruyante par des chants, des salves d’artillerie, quelques illuminations peu nombreuses cependant, car cela coûte, et l’Allemand est avare, même envers la patrie. À Mayence, la municipalité, d’accord avec l’autorité militaire, nous épargna la plupart de ces manifestations. On tirait les salves de rigueur à la citadelle ; mais la ville restait calme, et nous n’eûmes pas, au moins pendant que j’y fus, à supporter les insolentes bravades et les grossières ironies de la population.

J’étais tout surpris de trouver parmi des Allemands cette délicatesse de sentimens, à laquelle m’avaient peu préparé, je l’avoue, les brutalités dont nous avions été l’objet pendant les premiers jours de notre captivité, et j’en marquai mon étonnement un jour à mon hôte, un brave négociant, tout simple et tout rond, très peu belliqueux par tempérament, et qui ne cessait du matin au soir de se lamenter à cause des maux de la guerre. « Vous autres Français, me disait-il souvent, vous ne savez rien de l’Allemagne. Vous ne voyagez pas, et vous ignorez complètement notre langue. On vous a dit que nous serions avec vous, qu’à votre entrée dans le Palatinat, la Bavière et le Wurtemberg se tourneraient contre la Prusse, et vous l’avez cru naïvement sur la foi de vos diplomates, qui vous ont trompés, et sur les déclarations de votre gouvernement, qui avait intérêt à vous faire croire que nous n’attendions que votre arrivée pour nous soulever. Si vous aviez pris la peine de lire nos journaux ou d’envoyer ici des correspondans, si votre police politique avait été mieux faite, vous auriez été vite détrompés ; mais vous n’entendez rien à la police. Vos diplomates sont des employés ; vos agens, M. de Bismarck les paie et revoit leurs rapports ; vos correspondans de journaux, à part un ou deux, sont des niais. Nous ne sommes pas Prussiens, nous sommes Allemands, et nous voulons rester Allemands. Nous tenons à notre Rhin, et nous voulons le garder. Seuls, nous n’aurions pas été assez forts. Aussi plus vous nous avez menacés, plus nous nous sommes rapprochés de la Prusse. Ce n’est pas que nous vous haïssions ; mais nous voulons boire dans notre verre, et, sans être des puritains, nous n’aimerions pas trop à voir revenir parmi nos femmes et nos filles vos brillans officiers tout chamarrés d’or et de galons. Vainqueurs, nous vous aurions très mal reçus ; vaincus, nous ne demandons qu’à vous prouver que nous étions faits pour vivre en bonne intelligence. Vous nous avez interrompus dans nos travaux pacifiques ; nous allions célébrer cette année la fête de notre grand Beethoven, et nous étions tout occupés de ce soin, quand vous êtes venus nous chercher une querelle d’Allemand, comme vous dites ; non, pas vous, mais votre gouvernement : nous ne confondons pas la France et l’empereur. Pourquoi vous en voudrions-nous ? Vous n’avez été que légers, et vous ne l’avez que trop payé. » Ainsi parlait ce brave homme, et beaucoup pensaient comme lui ; j’ai pu m’en assurer.

Bonn, où nous dûmes nous rendre sur l’ordre des autorités allemandes, après un court séjour à Mayence, n’a déjà plus la même physionomie : c’est encore le pays rhénan, c’est la même race sanguine et blonde ; mais on n’y trouve déjà plus ces qualités de sympathie et de franchise qui m’avaient frappé chez les Mayençais. C’est déjà la Prusse avec ses fortes vertus domestiques et sa rudesse, avec son génie tout d’ordre, de discipline, d’économie, et en même temps son âpreté, avec ses instincts religieux, mais aussi avec son rigorisme étroit et intolérant. Pour être tout à fait Prussiens, il ne manque à ces gens-là que d’être protestans.

Ce qui frappe tout d’abord, ce qui tire l’œil en entrant dans un de ces intérieurs bourgeois, c’est l’ordre, c’est une certaine harmonie dans l’aménagement et la disposition des objets, c’est une régularité froide et correcte, qui annonce et qui révèle des habitudes de discipline invétérées. Rien qui rappelle le désordre artistique des intérieurs hollandais ; rien qui prête au pinceau d’un Jean Steen ou d’un van Ostade. Tout est en place : la table bien au milieu, les chaises symétriquement rangées, la pipe du maître accrochée à la muraille, d’un côté le poêle, en face le portrait du roi à cheval et celui de la reine en robe de cour, avec une couronne sur la tête. Entre sa femme, ses enfans, sa pipe, sa reine et son roi, l’Allemand vit heureux.

Il se lève de bonne heure, car il se couchera tôt. À six heures, hiver comme été, tout le monde est sur pied dans la maison. Lorsque les petits sont débarbouillés, et que le maître a fumé sa première pipe, vers sept ou huit heures, la ménagère sert le repas du matin, qui se compose d’une tasse de café au lait et d’un morceau de pain. Après quoi, chacun va à ses affaires, les garçons à l’école, au gymnase ou à l’université, les filles à leur ouvrage et le père à son comptoir. À une heure, toute la famille se trouve de nouveau réunie pour le dîner. La soupe, le bœuf et la traditionnelle compote de pruneaux, un peu de jambon, un verre de vin de la Moselle, tel est l’ordinaire, même chez les riches. Les jours de grande fête, on mange du dessert, quelques fruits ou quelque pâtisserie, et l’on débouche une bouteille de vin du Rhin, qu’on boit à la santé du roi. Le soir, à huit heures, on soupe d’un peu de jambon et d’un verre de vin.

J’ai calculé que l’Allemand, chez lui (je ne parle pas, bien entendu, de ceux qui ont dévasté nos provinces), dépensait pour sa nourriture le tiers à peine de ce que dépense un Français, à fortune égale, et ne dépensait pas en dehors de sa maison, pour son habillement ou pour ses distractions, la dixième partie de l’argent qu’un bourgeois de Caen ou de Melun consacre à ses plaisirs. Il est casanier : s’il a un cercle, il y va le soir un instant pour lire les gazettes, jamais pour y jouer. Les villes de jeux ont cela de bon qu’elles attirent les joueurs ; de cette façon, le mal se trouve circonscrit au lieu de se répandre dans tout l’empire et de pénétrer dans toutes les classes de la population. Il a été question à plusieurs reprises au Reichsrath de supprimer Wiesbaden ; on ne s’y est jamais décidé. En France, où il n’existe pas une seule ville de jeux, on joue partout ; en Allemagne, on ne joue que dans les lieux consacrés.

La plupart n’ont même pas de cercle, et vont à la brasserie, le dimanche surtout. Au théâtre, on les voit rarement ; c’est un plaisir cher, et d’ailleurs sur l’utilité des représentations dramatiques ils sont de l’avis de Rousseau : ils établiraient volontiers des censeurs. L’invasion de la Belle Hélène et d’Orphée aux enfers les remplit d’une juste frayeur ; épris d’une admiration exclusive pour Beethoven, ils sont pleins de mépris pour nos modernes opérettes, et les banniraient volontiers de leur scène, comme Platon bannissait les fables de sa république.

Grâce à cet esprit d’économie, qui est un des traits dominans de son caractère, l’Allemand peut se laisser aller à la tendance combattue par Malthus et son école. Il se multiplie d’une façon prodigieuse. Ennemi de ce que M. Leplay appelait fort ingénieusement la stérilité systématique, une des causes de notre décadence, il n’est pas rare qu’il ait jusqu’à huit et dix enfans ; les hommes y mettent leur amour-propre et les femmes leur gloire. Il ne s’inquiète pas le moins du monde de savoir comment il dotera tout ce monde-là ; s’il faut que les aînés prennent un état, qu’importe ? Quoique bourgeois, on n’est pas déshonoré pour savoir se servir d’un outil. Chez nous, l’ambition de tout père de famille est d’établir ses enfans dans une situation à peu près analogue à celle qu’il s’est créée, souvent par vingt ou trente ans de labeurs. Quand on est sorti du peuple, on n’y veut pas laisser rentrer ses enfans. On croirait déroger. Malheur à celui dont le père s’est fait recevoir bachelier ! Il ne retournera jamais à l’atelier, ni à la charrue ; il sera bachelier comme son père ; il ira frapper comme lui pendant plusieurs années à la porte de quelque administration publique, il sera condamné pour le reste de sa vie à gratter du papier dans quelque bureau sombre : la bureaucratie, cette maladie incurable des peuples latins, y gagnera un employé de plus, l’état y perdra peut-être un bon ouvrier. En Allemagne, le bourgeois se fait peuple, aussi bien que le peuple se fait bourgeois ; il s’établit comme un roulement qui fait passer les individus d’une classe à l’autre pour le plus grand bien de la société. Le peuple surtout gagne à ce renouvellement en moralité, en vertus domestiques, en patriotisme ; il s’éclaire à ce contact, il n’a pas ces haines aveugles et ces envies furieuses qui, ailleurs, le poussent aux derniers excès, et corrompent tout ce qu’il peut avoir de nobles instincts et d’élan généreux.

Les familles nombreuses ont un autre avantage, au point de vue de la bonne police et de la tranquillité des états. Une nombreuse famille à conduire, c’est comme un bataillon à faire marcher. Plus grande est la responsabilité du chef, plus le principe d’autorité est fort. L’autorité paternelle en Allemagne, surtout dans cette classe bourgeoise que j’ai pu voir de près, est bien autrement respectée qu’en France. La loi ne donne aux pères de famille aucun droit excessif ; elle ne met pas entre leurs mains ces moyens d’action et de correction dont la loi anglaise est si prodigue. Ni le droit d’aînesse, ni la liberté de tester n’existent dans le Palatinat ; c’est la loi française, c’est le code civil qui régit toutes les provinces rhénanes. Le système de la conservation forcée, qui a été au moyen âge et jusqu’à la révolution française une des causes les plus actives de la prépondérance des Français, des Allemands et des Anglais, a bien trouvé quelques partisans parmi leurs économistes ; mais il est trop en contradiction avec nos modernes principes de liberté individuelle pour qu’on en souhaite le retour. Le régime de la liberté testamentaire, auquel nous serons peut-être obligés de revenir pour résister aux tendances socialistes, n’est pas en plus grand crédit chez nos voisins ; mais, si l’autorité paternelle ne trouve pas son appui dans la loi, comme chez les Anglais, elle se fonde sur le système d’éducation le plus propre à développer chez l’enfant, en même temps que le sentiment religieux, qui est la base de tout progrès moral, et l’amour de la patrie, dont on s’occupe si peu dans nos écoles, le respect de l’autorité sous toutes ses formes. En France, nos écoliers apprennent à lire, à écrire, à compter : ils savent par cœur le catéchisme ; on leur donne quelques notions d’histoire sainte, et c’est tout. La première communion faite, ils retournent aux champs, ou à l’atelier. On leur a appris de Dieu que c’est un pur esprit en trois personnes ; de leur pays, naguère encore on ne leur soufflait mot, et quand un ministre dont je n’ai pas à parler voulut introduire dans l’enseignement primaire un cours d’histoire nationale, ce fut à qui lui jetterait la pierre et l’accuserait de vouloir corrompre la jeunesse. C’est avec ce mince bagage que l’enfant sort de l’école pour entrer dans la vie. Qu’a-t-on fait cependant pour lui inspirer le respect de la discipline, l’amour de la vertu et de la patrie ? Bien peu de chose en vérité, et, s’il ne se corrompt pas, s’il demeure laborieux et honnête, quand il aura perdu avec les années cette puérile crainte de l’enfer, le seul frein qu’on lui ait imposé, que lui restera-t-il ?

J’ai pu visiter en détail les établissemens scolaires de Bonn ; ce qui m’a le plus frappé, c’est précisément le soin tout particulier que le maître donne à l’éducation de l’enfant, à son développement moral. À côté de l’enseignement religieux, répandu dans toutes les écoles, et qui consiste, comme chez nous, dans la lecture et la récitation du catéchisme, le magister est tenu de faire un petit cours d’histoire et de morale. Ce n’est assurément ni de l’histoire bien sévère, ni une morale bien élevée. Ce sont le plus souvent de petites anecdotes tirées de différentes époques de l’histoire de l’Allemagne, des biographies, les hauts faits de Frédéric Barberousse, ou des Othon, — des légendes, dépouillées de ce qu’elles pourraient avoir de trop surexcitant pour de jeunes imaginations, mais qui conservent encore toute leur fraîcheur, — des traits de courage et d’ héroïsme empruntés à tous les peuples, mais surtout au peuple allemand, — des exemples de désintéressement, de vertus civiques, de charité chrétienne, — quelques maximes faciles à retenir, en un mot tout ce qui peut développer dans ces jeunes âmes l’amour de la patrie et le sentiment du devoir.

Mais là ne se borne pas la tâche du magister ; dans la pensée des réformateurs de l’instruction publique, en Prusse, après Iéna, l’école devait être un lieu de propagande ; on n’y apprend pas seulement l’amour de la patrie, on y enseigne encore la haine de la France. L’enseignement historique est tout conçu dans cet esprit : au lieu de laisser les enfans s’attarder, comme on fait chez nous, dans les temps anciens, au lieu de charger leur mémoire d’un bagage de noms propres et de faits dont il ne leur restera bientôt rien, on les jette en pleine histoire contemporaine, on les conduit à Iéna, à Leipzig, à Waterloo, sur tous les champs de bataille arrosés de sang allemand ; on leur fait, dans le dernier détail, le récit des diverses invasions françaises ; on met incessamment sous leurs yeux le tableau des excès et des déprédations de toute nature commis par nos soldats dans les guerres de la république et du premier empire ; bref on dépose dans leur cœur les germes de cette haine sauvage et réfléchie, barbare en même temps qu’ingénieuse et raffinée, dont notre malheureuse France vient d’éprouver les terribles effets.

Élevés dans ces principes et dans ces sentimens, soumis à ce régime, en apparence si propre à développer en eux l’amour du bien, les Allemands nous seraient bien supérieurs, si toute cette vertu, résultat de leurs habitudes sociales et de leur éducation, n’était corrompue par une hypocrisie naturelle et un manque absolu de générosité. Le mysticisme cafard du roi Guillaume et la tartuferie bonhomme de son premier ministre sont célèbres aujourd’hui dans le monde entier. Qui n’a présentes à l’esprit ces fameuses dépêches du roi à la reine Augusta qui commençaient toutes par cette phrase sacramentelle : Le bombardement des forts de la rive gauche continue avec de bons résultats, et qui se terminaient invariablement par une invocation à la Providence ? Qui ne se souvient des circulaires de M. de Bismarck en réponse aux factums de M. de Chaudordy ? Tout le monde a lu ces pages pleines de sous-entendus, de réserves, d’escobarderies, qu’on dirait rédigées par un casuiste plutôt que par un homme d’état. La tartuferie n’est pas seulement dans les usages de la diplomatie allemande, elle est dans les mœurs et dans le tempérament de la nation ; aussi faut-il se défier de ce premier mouvement d’admiration qu’on éprouve à regarder superficiellement les hommes et les institutions. En arrivant à Bonn, nous fûmes tout surpris du calme, du bon ordre et de la discipline qui règnent dans cette petite ville : les hommes vous ont des airs tranquilles, et les femmes un extérieur chaste et décent qui vous ravit ; les jeunes filles vous semblent toutes des Marguerite, avant la scène du jardin. Vous vous sentez entouré d’une atmosphère de vertu qui vous pénètre, et vous vous prenez à faire des rêves de bonheur domestique. Pénétrez plus avant dans les habitudes sociales, et vous êtes étonné de vous apercevoir que toute cette vertu n’est souvent qu’un masque. Allez vous promener le soir dans les jardins de l’université, ou dans les faubourgs, il n’y a pas en France de ville de garnison où l’on tolère ce que j’ai vu dans ces lieux. Chez nous, le vice se cache ; il a ses asiles, ses quartiers : c’est une lèpre sur laquelle on cherche à jeter un voile. A Bonn, il s’ébat en plein air. M. le bourgmestre le sait fort bien, M. le recteur de l’université n’en ignore pas ; mais qu’importe, pourvu qu’on ne voie pas leurs jeunes gens entrer dans une maison de mauvais extérieur, ou se promener de jour en compagnie suspecte. Tout ce qu’on peut leur demander, c’est de sauver les apparences, et de se bien tenir tant que la nuit n’est pas venue. Après le coucher du soleil, messieurs les étudians ont carte blanche ; ils sont les maîtres de la ville, ils le savent et ils en profitent. N’allez pas, passé neuf heures, sous les arbres du jardin botanique, ou dans les allées de Poppelsdorf, vous ne trouveriez pas un banc pour vous asseoir. J’en ai rarement vu un qui ne fût pas occupé d’une façon gênante, même en décembre.

Dans presque toutes les petites villes d’Allemagne, la police municipale ferme les yeux sur ces débordement en plein air. Il n’y a guère qu’à Mayence, à Cologne et dans quelques grandes villes que l’on recourt aux moyens usités en France et dans presque tous les pays civilisés pour circonscrire le mal. J’eus à ce sujet une explication assez aigre avec un professeur de l’université ; c’était à la suite d’une conversation où il s’était montré fort dédaigneux de nos institutions d’enseignement supérieur : en quoi je lui donnais cent fois raison, mais où il m’avait paru juger bien sévèrement nos mœurs universitaires. Dans un voyage qu’il avait fait à Paris vers 1835, il avait été fort scandalisé, disait-il, de la conduite, du laisser-aller (je traduis poliment) de nos étudians. Il ne pouvait concevoir que l’autorité académique n’exerçât aucune surveillance sur les écoliers. N’avait-il pas été jusqu’à voir, s’écriait-il en levant les yeux au ciel, les jeunes gens des écoles se promener rue de La Harpe, et il soulignait ce mot, devant la vieille Sorbonne elle-même, avec des personnes du sexe féminin ! Quel scandale ! quel exemple ! J’eus beau lui représenter que la plupart des étudians en France sont majeurs, et par conséquent libres de leurs actions, sous leur responsabilité, électeurs et même éligibles de par nos lois électorales, que d’ailleurs il serait absolument impossible, dans une ville comme Paris, de soumettre trois ou quatre mille jeunes gens à un contrôle efficace, que cela regardait les familles ou les associations, que l’état chez nous était déjà bien trop mêlé à mille choses dont il devrait être exclu, que je comprenais bien la surveillance d’une corporation sur ses membres, mais qu’on ne saurait admettre l’ingérence de l’état dans des affaires toutes privées, — comme il ne voulait rien entendre à mes raisons, j’en vins à lui dire combien le contrôle de son rector magnificus me paraissait illusoire, et pour preuve je lui proposai de m’accompagner le soir même au jardin de l’université. Il n’accepta pas, et pour cause. Depuis, il évita de me rencontrer.

La générosité, cette vertu toute française, n’est pas plus que la franchise dans le tempérament allemand. Vainqueurs, les Français se sont presque toujours fait des amis de leurs ennemis de la veille en ne les humiliant pas. Les Russes nous ont pardonné Sébastopol, et les Autrichiens ont depuis longtemps oublié Solferino. Les Allemands, et je ne parle pas des atrocités qu’ils ont commises en France, ont tout fait pour laisser dans le cœur de leurs 300,000 prisonniers le germe d’une haine immortelle. Qui dira toutes les humiliations qu’ils ont infligées aux officiers et toutes les souffrances de nos malheureux soldats ? Matériellement le régime de ces derniers n’était pas mauvais ; cantonnés dans des baraquemens en bois qu’on leur avait fait construire à l’automne, ils ont pu traverser un des hivers les plus rigoureux qu’on ait vus depuis vingt ans. Leur nourriture était la même que celle des soldats allemands ; dans plusieurs endroits même, on leur donnait du pain un peu meilleur, fait d’une façon moins grossière et d’une digestion plus facile. Quand les froids vinrent, on mit un poêle dans chaque chambrée, on leur distribua de la paille. On ne la changeait pas souvent, il est vrai, et cette litière finissait par devenir un véritable fumier (j’ai vu de ces malheureux qui étaient rongés de vermine). À cela près, l’autorité militaire se montrait assez humaine à leur égard ; mais quelle situation que celle de ces hommes abandonnés à eux-mêmes, sans nouvelles, sans assistance aucune, sans communication possible avec le dehors, parqués comme un troupeau de bœufs, privés de tout secours intellectuel, vivant de la vie animale, mourant d’inaction et de nostalgie ! Au commencement, les officiers qui se trouvaient en résidence dans les villes auprès desquelles on avait établi des baraquemens avaient obtenu l’autorisation d’aller visiter les troupes. Nous leur portions quelques secours en argent, surtout en effets ; beaucoup n’avaient plus ni sacs, ni couvertures. Nous leur donnions des nouvelles de France, le peu que nous savions par les journaux allemands et par l’Indépendance belge ; nous nous chargions de faire passer leurs lettres à leurs familles, surtout nous les exhortions à la patience, à la résignation, en leur montrant derrière les débris de l’armée de Sedan la France qui se levait, Metz qui tenait, et l’héroïque Bazaine, qui ne devait jamais capituler ! On nous accusa de les pousser à la révolte, et l’autorisation qu’on nous avait accordée nous fut brusquement retirée. À partir de ce moment, aucun officier ne put pénétrer dans les cantonnemens ; l’autorité fut inflexible. Il y eut mieux : un certain nombre de prêtres, accourus de France pour remplir auprès de leurs compatriotes prisonniers leur saint ministère, se virent refuser la porte avec une impitoyable politesse. On les renvoya au gouverneur, qui les renvoya au ministre de la guerre, à Berlin, lequel en référa au grand-chancelier de la confédération du nord, qui envoya promener ministre, gouverneur et prêtres.

En décembre, il y eut un redoublement de rigueur, motivé, disait-on, par un prétendu projet de rébellion, dont les prisonniers de Coblentz devaient donner le signal, et qui devait éclater le jour de Noël. L’autorité militaire prit partout des précautions inusitées. À Coblentz notamment, la population fut armée ; défense fut faite à tous les officiers français de sortir de chez eux, passé huit heures, sous peine d’être internés dans une des forteresses du nord. Plusieurs, accusés d’avoir tenu des propos scandaleux dans des lieux publics, furent arrêtés, et sans plus ample explication dirigés sur la Silésie ; on fit venir de l’artillerie : les canons d’Ehrenbrestein furent braqués sur le camp. La ville tout entière était en émoi, et dans la campagne on ne dormait plus à dix lieues à la ronde ; tout cela pour un simple propos ! Un des limiers de M. de Bismarck avait entendu dire à un soldat : Nous allons faire un réveillon. Il avait traduit rébellion, et l’alarme avait été donnée. Durant quinze jours, les journaux allemands ne cessèrent de demander qu’on prît des mesures de rigueur et d’accuser le gouvernement de mollesse. Pendant tout le temps de notre captivité, c’est la seule critique qu’ils se soient permise à l’égard des autorités. Les Allemands professent un grand mépris pour la presse française ; ils l’accusent d’ignorance et de légèreté, ils nous plaignent d’être en proie aux petits journaux et à la petite musique, et ils voient dans notre décadence littéraire et artistique la marque de notre décadence morale. Ils ont peut-être raison ; mais, à choisir entre notre décadence et leur servilité, qui ne préférerait encore la première ?

Une des choses qui humiliaient le plus nos soldats, c’était d’être assujettis à l’obéissance envers les soldats allemands. Un article du règlement « pour l’ordre et la discipline dans les camps » portait en toutes lettres : « Tout soldat allemand est le supérieur naturel des soldats français. » On devine à quels abus et souvent à quelles extrémités ces hommes investis subitement d’une autorité sans contrôle purent se livrer. Il n’était pas rare qu’ils se portassent à des voies de fait sur les prisonniers confiés à leur garde ; pour les moindres fautes, quelquefois pour un ordre mal compris, on fustigeait ces malheureux, ou bien on les liait avec des cordes, et on les laissait ainsi couchés par terre, dans l’impossibilité de remuer, pendant des heures entières.

Le régime auquel étaient soumis les officiers, doux en apparence, devenait le plus souvent dans l’application insupportable. Libres sur parole d’aller et de venir dans l’intérieur des villes qui leur étaient assignées comme résidence, ils n’étaient astreints qu’à se rendre deux ou trois fois par semaine chez le commandant de place. À Bonn, l’appel nominal était fait par un lieutenant, qu’on attendait souvent une heure, les pieds dans la boue, et qui ne manquait jamais, dans la petite allocution qu’il croyait devoir nous adresser à la fin de chaque séance, de nous rappeler à la réalité de notre situation. Un jour, c’était une leçon de manières qu’il vous donnait avec un sans-gêne admirable : « Les messieurs (sic) avaient omis, sans doute par inadvertance, car il ne pouvait supposer que ce fût à dessein, de saluer un de ses camarades. Il nous priait de ne pas oublier à l’avenir que nous étions prisonniers, et que par conséquent nous devions le salut, quel que fût notre grade, à tous les officiers prussiens sans exception. » Et, s’il s’élevait des réclamations, il y répondait insolemment par ces paroles : « Vous êtes prisonniers, vous m’obéirez ! » Le lendemain, c’était une circulaire de M. de Bismarck, injurieuse pour l’armée française, dont il nous donnait lecture, avec commentaire à l’appui : « On n’avait plus, comme autrefois, dans l’armée française, le sentiment de l’honneur ; plusieurs officiers s’étaient évadés en violant leur parole ; d’autres, manquant à l’engagement qu’ils avaient pris, correspondaient directement avec leurs familles. Ce n’est pas dans l’armée prussienne que de pareils faits se produiraient. S’ils venaient à se renouveler, le gouvernement prendrait des mesures. » D’autres fois il nous rappelait durement au respect que nous devions tous au roi. « Nous avions tenu dans des lieux publics des propos qui ne se convenaient pas ; on s’était permis de blâmer le roi, on avait ri devant une dépêche signée de son nom et haussé les épaules. A la première récidive, les coupables seraient immédiatement conduits à la forteresse d’Ehrenbrestein. » Nous portions tous les jours nos lettres à la commandanture, où l’on nous remettait, après les avoir lues, celles qui nous étaient adressées. Au début, ce service d’investigation était confié à un officier qu’on allait trouver, et auquel on disait : « Monsieur, voici une lettre que j’écris à ma famille, elle ne contient rien que de personnel, vous pouvez vous en assurer. » Et cet officier, qui était un peu honteux de sa besogne, vous rendait le plus souvent votre lettre sans l’avoir lue. Plus tard, ce fut de simples soldats qu’on chargea, sous la direction d’un sous-officier, de ce contrôle. J’ai vu des colonels obligés d’attendre, debout dans le bureau de ces hommes, qu’ils eussent fini de déchiffrer leurs lettres.

Nous recevions quelques journaux belges, l’Indépendance, l’Étoile, qui nous apportaient chaque matin les nouvelles de Tours et ensuite de Bordeaux. Nous nous réunissions tous les jours après le dîner pour les lire, pour causer de la France, et nous fortifier mutuellement en nous communiquant nos impressions sur les événemens. On nous accusa de mauvais desseins, et nous fûmes avertis d’avoir à cesser de nous réunir. Vers la même époque, une main inconnue commença de nous envoyer par l’intermédiaire de la commandanture un journal intitulé le Drapeau, rédigé par M. Granier de Cassagnac père, dans un esprit qu’il serait superflu d’indiquer. Plusieurs d’entre nous ayant cru devoir protester dans des lettres qui furent publiées par l’Indépendance contre l’envoi de cette feuille, le gouvernement prussien parut offensé de cette manifestation, et, pour nous punir, on nous interdit l’Indépendance. À partir de cette époque, nous fûmes réduits aux télégrammes « du roi à la reine, » et aux commentaires haineux des journaux prussiens.

La population ne nous était guère moins hostile : le soir, au sortir de l’école, les enfans venaient souvent, encouragés par les parens, chanter sous nos fenêtres l’hymne patriotique, et dans les rues il n’était pas rare qu’ils nous poursuivissent de leurs clameurs. Dans nos hôtels, les hommes prenaient vis-à-vis de nous des airs provocans, et affectaient de traverser les salles où nous nous réunissions sans se découvrir ; rien de plus comique que ces airs de capitan sur ces faces patibulaires.

J’avais espéré trouver moins d’animosité et surtout plus de largeur dans les idées chez les professeurs de l’université ; je ne tardai pas à connaître combien je m’étais trompé. En Allemagne, les universités sont ce qu’il y a de plus prussien. Ce sont elles qui avaient déjà provoqué en grande partie le mouvement national de 1813 et 1814. En 1870, c’est à Bonn, à Tubingue, que les fourberies diplomatiques de M. de Bismarck ont rencontré les plus chauds partisans. Du fond de ces sanctuaires, il ne s’est pas élevé une voix pour faire entendre au vainqueur des paroles de modération, pour protester au nom de la civilisation contre le bombardement de nos villes et l’incendie de nos villages. Ces hommes de science ont été sans pitié. Au jour de nos plus grandes épreuves, ils ne se sont plus souvenus du chaleureux accueil que nous leur avions fait ; ils ont oublié qu’ils devaient une partie de leur réputation dans le monde savant à la critique française, à nos académies, à quelques-uns de nos journaux, à cette Revue même, où leur nom n’a jamais été prononcé qu’avec des éloges. Semblables à ces légistes du moyen âge qui se mettaient à la solde des empereurs d’Allemagne et des rois de France, ils ont prostitué leur science à M. de Bismarck ; ils ont prêté l’autorité de leurs noms à ces revendications de territoires reposant sur un prétendu droit historique auquel ils ne croyaient pas. Historiens, ils ont faussé l’histoire ; professeurs, ils sont descendus au rôle de courtiers politiques.

Un seul s’est honoré par la fermeté de son langage et la dignité de son attitude : M. Karl Vogt. Il est vrai que M. Karl Vogt n’est plus Allemand qu’à demi. Professeur à l’université de Genève, il a pu, sans risquer d’être emprisonné comme M. Jacobi, dire ce qu’il pensait de l’annexion de l’Alsace. Sa réputation scientifique en souffrira sans doute : les Allemands se vengeront de sa franchise en faisant le silence autour de son nom, et déjà la critique le renie ; mais sa réputation d’honnête homme et d’esprit indépendant y aura gagné.

Cet aplatissement général de l’esprit public en Allemagne, cette complicité des plus libres intelligences, des Mommsen, des Sybel, des Strauss, sera dans l’avenir une cause d’étonnement pour les historiens de cette guerre. J’y ai trouvé, quant à moi, pendant mes quatre mois de captivité et au milieu des plus cruelles tortures, un sujet de consolation et des raisons de ne pas abandonner tout espoir. Un pays où la libre pensée se laisse asservir aussi complètement n’est pas destiné à régner sur le monde. Un pays qui se vante d’être le plus civilisé, le plus humain, le plus savant qui fut jamais, et qui pendant six mois assiste froidement à l’exécution militaire qui s’appelle la campagne de France, n’est pas fait pour dominer par le rayonnement de ses idées et par l’attraction de son génie. En France, après Marengo, même après Austerlitz, Napoléon trouvait encore des contradicteurs ; il était forcé d’exiler M. de Chateaubriand, Mme de Staël, et de bâillonner la presse, dont l’opposition gênait ses desseins. Si M. de Bismarck est reconnaissant, il donnera la croix de fer à M. Mommsen, à l’historien de Rome, devenu le courtisan du nouveau césar, et les feuilles de chêne à M. de Sybel « pour services rendus pendant la guerre : » ce sera leur châtiment.

Albert Duruy.