Souvenirs de l’Adriatique (1871-72)/02

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Souvenirs de l’Adriatique
Albert Dumont


SOUVENIRS
DE L'ADRIATIQUE

II.
SCUTARI ET LES ALBANAIS, LES TRIBUS DES MONTAGNES ET LES MOEURS DE LA GRECE HEROIQUE. [1]


I

Le 23 décembre 1871 au matin, nous quittions le port de Cat-taro. La musique d’un régiment autrichien jouait sur la jetée ; une société tout européenne, des femmes qui portaient les toilettes de Vienne, des officiers vêtus de l’élégante veste blanche de l’infanterie impériale, mêlés aux marins dalmates, aux paysans de la Montagne-Noire venus pour le marché, regardaient le bateau du Lloyd, le Miramar, s’avancer lentement sur le canal étroit qui sépare Cattaro de l’Adriatique. Nous venions de causer en notre langue avec ces amis improvisés que le voyageur se fait si aisément ; nous avions lu les journaux français, visité cette petite ville, où rien n’est luxueux, où tout est confortable et aisé. Un beau soleil d’hiver éclairait le golfe, ces montagnes à pic sur lesquelles les longs murs des forteresses courent comme des guirlandes, les vingt chantiers où les Cattarins construisent leurs navires, et cette suite de maisons gaies, propres, élégantes, qui couvrent toute la côte. Quelques heures plus tard, le Miramar jetait l’ancre devant une plage déserte. En face de nous s’élevait une cabane misérable ; nous ne distinguions ni jetée ni point de débarquement, il n’y avait qu’un marais formé par un ruisseau. Quand le canot s’approcha, force fut aux plus résolus d’accepter les épaules des harnais qui venaient nous chercher pour nous porter à terre ; ils nous déposèrent sur des rochers où le pied le plus habile avait quelque peine à ne pas glisser. Nous avions dit adieu à l’Europe, nous étions en Turquie.

Le point où nous débarquions, Antivari, est cependant l’escale d’un chef-lieu de province ; c’est par là qu’il faut passer quand on va à Scutari d’Albanie. Ce lieu est désolé ; la hutte où logent les douaniers chargés de percevoir nombre de batchichs et quelques tarifs officiels, la cabane en planches du chef de la police qui demande les passeports, une pauvre locande italienne qui vous donne du pain, un morceau de viande et un matelas, — la marine n’a pas d’autres habitations. La ville est à gauche assez loin dans la montagne, cachée dans une gorge. Si vous voulez vous aventurer à quelques pas de l’auberge, vous ne trouvez ni route ni sentier ; il faut s’avancer au milieu des joncs, dans la terre détrempée, chercher le gué de la rivière qui coule en cet endroit, escalader des rochers pour retomber dans les flaques d’eau. Il semble, si longtemps qu’on ait vécu en Turquie, qu’on oublie toujours combien ce pays ne ressemble à aucun autre, la surprise est chaque fois aussi poignante : cette antithèse de la civilisation et de la barbarie ne trouve jamais le voyageur insensible. Certes la Dalmatie n’est pas une de ces contrées où le progrès frappe à chaque pas, le paysan morlaque est inculte et grossier ; mais, si loin que vous alliez dans la province, vous y trouvez des usages qui vous rappellent votre pays, des maisons où un voyageur peut loger, une auberge où l’hôtelier a une nappe et des fourchettes, des routes, une administration, une police sérieuse, l’Europe enfin. Passez le poteau qui sépare les Dalmates des Turcs, ce reste de civilisation s’évanouit.

On va d’Antivari à Scutari à cheval et en caravane. La route est de sept, de quinze, de vingt heures, selon la saison, selon que la pluie a ou non détrempé la plaine, ou que les passages guéables de la Boiana sont plus ou moins sûrs. Il faut trouver son chemin à travers champs, tantôt suivre le lit des torrens, tantôt monter des rochers en escalier, tantôt descendre sur des plans inclinés que l’eau a rendus polis et glissans comme le marbre, aventurer son cheval-au milieu de grosses pierres taillées en pointe ; mais le grand danger du voyage, ce sont les mares de boue qui recouvrent des précipices. Un des guides qui nous précédaient disparut tout à coup jusqu’aux épaules : cheval et cavalier s’étaient enfoncés dans un de ces trous que nulle prudence ne peut être sûre d’éviter. Une voiture qui suivrait une route à peu près carrossable ferait ce trajet en trois heures. Le plus souvent, on couche à mi-chemin dans un moulin abandonné. Comme il n’y a nul village sur ce parcours, le voyageur qui ne porte pas ses vivres avec lui ne dînera que le jour suivant à Scutari. Enfin on aperçoit la ville, mais la dernière épreuve est la plus périlleuse ; cette capitale s’élève sur la rive gauche de la Boiana, qui à cet endroit sort du lac, et dont le cours est très large. Un pont de bois vermoulu qu’on doit traverser est si bas que la moindre inondation le recouvre et entraîne les parapets. Les chevaux ne se hasardent qu’avec hésitation sur ce parquet mouvant où leurs pieds peuvent être pris dans les interstices que les planches laissent entre elles. Il arrive souvent que des caravanes parvenues à ce point campent en face de la ville jusqu’à ce que l’eau décroisse ou qu’on leur procure des barques. Le bazar de Scutari, un des plus importans de la Turquie, car on y vient de toutes les montagnes du pachalikat et du Monténégro, est bâti près du pont dans un bas-fond. Chaque année, l’eau entre dans les boutiques, et de temps en temps en emporte une partie. La ville elle-même a été plusieurs fois détruite par les débordemens du lac ; on voit de tous côtés des ruines qui rappellent ces catastrophes, nulle part les digues qu’il serait facile d’élever et qui rendraient impossible le retour d’aussi grands désastres.

Nous avions traversé tout Scutari que nous cherchions encore cette capitale ; quelques masures, aperçues à droite et à gauche, nous avaient paru n’être que des faubourgs. Les rues sont très larges, les maisons, entourées de jardins, se cachent derrière des murs élevés. Chaque demeure est isolée, l’habitant se renferme chez lui comme dans une forteresse. Des portes épaisses de bois bruni, garnies de serrures massives, indiquent seules les habitations. Aucune ville n’a davantage l’aspect d’un village ; Scutari cependant compte plus de 35,000 âmes. Au printemps, le vaste espace qu’elle occupe devient une forêt de verdure : malgré les arbres, la poussière et le soleil y sont alors insupportables ; en hiver, la ville est un lac de boue au milieu duquel les maisons s’élèvent comme des îlots. Toutes les mosquées sont récentes ; le palais du gouverneur, vaste rectangle à un étage, dont une galerie intérieure fait le tour, donne une assez juste idée de ce que devaient être les constructions primitives où les rois huns tenaient leur cour. Un des derniers pachas a cependant fait commencer une rue européenne, élever un casino ; il y a, en sortant des faubourgs, une chaussée de 2 kilomètres de longueur, que l’autorité a soin de montrer aux étrangers, et qui, dit-on, sera continuée un jour jusqu’à la mer.

Les beys d’Albanie trouvent que cette capitale est bien protégée, que nulle muraille ne vaudrait les marais et les précipices qui la séparent de la mer. Quelle armée s’aventurerait avec ses bagages et ses canons dans ce pays impraticable ? Que si cette absence de route a quelques inconvéniens, l’Osmanlis en prend son parti. De Scutari à Constantinople, on compte vingt-deux journées, encore le voyage ne peut-il se faire que dans la belle saison. Les fonctionnaires que la Porte envoie dans la province prennent, pour se rendre à leur poste, les routes les plus étranges ; ils remontent le Danube, vont à Vienne, puis à Trieste, et de là par le Lloyd gagnent l’escale d’Antivari, à moins qu’ils ne descendent du Bosphore à Syra, pour faire le tour du Péloponèse et débarquer à Corfou. Des gens qui sont exposés à être nommés à Bagdad ou dans la province de Van ne s’effraient pas pour si peu. Si les pluies ont commencé, — et qu’ils ne soient pas gouverneurs de province, auquel cas il leur faut toujours se hâter, — ils attendent le retour du printemps. Ils savent qu’en hiver personne ne voyage, que leurs compétiteurs n’iront pas plus qu’eux à Constantinople. Durant la mauvaise saison, presque toutes les intrigues chôment chez les Osmanlis. C’est une conviction du vieux parti turc que les améliorations modernes ne peuvent que nuire aux musulmans : les routes serviront aux rayas qui font le commerce, aux étrangers qui protègent toujours les rayas, qui verront plus facilement ce qui se passe en Turquie, — les ports et les chemins de fer aux Européens, les écoles aux idées de révolte ; la richesse publique détruirait l’empire, puisqu’elle serait tout entière aux mains des populations soumises. La barbarie est le rempart des Ottomans, comme cet espace inculte, semé de fondrières, de gros rochers, coupé de hautes montagnes, privé de toute route, est la meilleure défense de Scutari. Il n’y a qu’un ennemi de la race, le progrès ; aucune idée n’est plus précise pour les musulmans d’Albanie. Ils s’expriment à ce sujet avec une franchise brutale, et peut-être ne se trompent-ils pas de tout point.

Le vilayet de Scutari, formé de la Haute-Albanie, Albanie blanche ou Guégaria, porte officiellement le titre de province d’exception ; c’est qu’il est très peu étendu. Le voisinage du Monténégro, l’indépendance des tribus des montagnes, leur esprit d’indiscipline et aussi le privilège qu’elles ont de servir, bien que chrétiennes, dans les armées du sultan, telles sont les raisons qui ont fait un gouvernement général d’une circonscription qui, en toute autre partie de la Turquie, formerait un simple sandjak. La Haute-Albanie en effet ne compte guère plus de 250,000 habitans. Le vilayet voisin de Janina a une population de 700,000 âmes, celui d’Andrinople, au nord, de près de 2 millions. Si on excepte les environs du lac de Scutari et le bord de la mer, le pays est un entassement de montagnes, où les principaux sommets gardent leur neige toute l’année. Ces longues chaînes, quand on les voit de la mer, forment une série d’étages d’un gris sombre ; elles s’élèvent en terrasses gigantesques semées de piques, de dômes, qui se détachent sur des lignes très simples. C’est déjà la beauté de la Grèce, la même netteté de forme, la même harmonie de proportions. Le soleil rend la ressemblance plus sensible dès qu’il éclaire ces hautes masses : les chaînes éloignées alors sont recouvertes d’une sorte de vapeur grise et lumineuse, d’une gaze qu’il semble possible d’aller prendre et détacher. Sur les montagnes plus proches, toutes les saillies se précisent, se découpent, ressortent ; la roche absorbe les flots de lumière, l’œil se figure qu’elle est devenue une substance translucide. On devine ce qu’est ce pays de montagnes, une suite de vallées, le plus souvent très étroites, encaissées dans des cercles de rochers, comme dans des forteresses où en hiver l’habitant est enfermé par les neiges. Dans beaucoup de cantons, le soi est pauvre, le paysan ne voit autour de lui que des pierres mêlées à une herbe rare ; mais l’Albanie a aussi de magnifiques forêts, des lacs, des pâturages, les districts de montagne possèdent presque toujours sur les bords des deux larges fleuves qui traversent la contrée, le Drin et la Boiana, ou près du grand lac de Scodra, de vastes prairies.

Pour l’administration turque, la province est divisée en deux parties, les districts montagneux, ou plutôt, comme on dit officiellement, les montagnes, les cantons ou nahiès de la côte et des environs immédiats de Scutari. Ces cantons seuls sont soumis au régime ordinaire des vilayets ; ils ont l’organisation qu’on trouve partout dans l’empire. L’aspect des villes, en général bâties sur des collines, restes d’établissemens grecs, slaves ou vénitiens, comme Antivari, Alessio, Dulcigno, n’offre d’original que les vestiges de forteresses et d’églises décorées du lion de Saint-Marc. L’état du pays est misérable, la désolation gagne partout ; un banc de sable ferme l’embouchure de la Boiana, qui pourrait être la richesse de la province ; des ports excellens se comblent tous les jours, par exemple ceux de-Saint-Jean de Médua et de Dulcigno. Le Drin et la Boiana, dont le cours n’est pas régularisé, rendent incultes des plaines longtemps fertiles : la fièvre chasse les habitans de villes autrefois salubres ; ainsi les Turcs ont dû abandonner Alessio et se construire d’autres maisons plus loin dans la montagne. La grande plaine de Brégu-Mahias, inondée une partie de l’année, devient un marais ; les efforts récens d’une tribu voisine, celle des Clémenti, n’ont donné encore que de bien faibles résultats. L’Albanie, surtout sur la côte, est couverte de ruines : les unes anciennes, laissées par les guerres du XVIe et du XVIIe siècle et qu’aucun retour de prospérité n’a restaurées ou fait disparaître : les autres récentes, résultat des épidémies et des fièvres. On voit que cette province ressemble à presque toutes celles de l’empire.

La population appartient à la race albanaise. Toutefois au nord de la Boiana on trouve plusieurs cantons slaves, dans les villes de la côte des Juifs, des Bohémiens et quelques Grecs. Les districts soumis à l’administration régulière comptent de 120,000 à 130,000 âmes, les tribus des montagnes, au nombre de vingt et une, plus de 120,000. Ce vilayet est le seul gouvernement turc où les catholiques dominent : ils représentent à eux seuls la moitié de la population totale ; le reste, si on excepte 41,000 Grecs, est musulman. La province ecclésiastique d’Albanie, qui porte dans les actes de la cour de Rome le nom d’Albania turcica, est divisée en trois archevêchés dont dépendent quatre évêchés [2]. Les habitans sont si pauvres qu’ils peuvent difficilement venir au secours de leurs chefs spirituels. C’est de Rome qu’il faut envoyer l’argent nécessaire à ces églises : la propagande de Lyon fait beaucoup, mais ne peut suffire à tout ; l’Autriche n’attribue au clergé latin que des subsides insuffisans. Dans ces conditions difficiles, surtout depuis les changemens survenus dans la situation du saint-siège, l’Italie essaie de prendre le protectorat des catholiques sur ces côtes, privilège séculaire de la maison de Habsbourg, et tout d’abord de leur faire accepter son argent. L’empereur d’Allemagne, bien que protestant, rappelle aux évêques que les provinces rhénanes sont catholiques, et offre des secours que la pauvreté de ces missions ne peut refuser ; du reste le primat actuel d’Albanie, Mgr Pooten, né près de Cologne, est sujet allemand. C’est une nouveauté que les agens de la Prusse donnant de l’argent aux catholiques orientaux pour bâtir des églises, déclarant qu’ils se feraient fort de remplacer la France ou l’Autriche, si ces deux puissances devaient restreindre leur générosité. Il en est cependant ainsi. Non-seulement en Albanie, mais en Grèce et dans le Levant tout entier, le protectorat et les subsides accordés aux chrétiens ont toujours été un principe d’influence que le nouvel empire ne peut négliger. Ce n’est pas seulement de l’administration financière des diocèses que s’occupe le saint-siège, les évêques relèvent directement de lui. La propagande de Rome est un véritable ministère auquel le travail ne manque pas. Tout ce qui en Europe est réglé ou par l’état ou par des évêques instruits, capables de décider les difficultés les plus sérieuses, lui est soumis par les prélats albanais. Il est trop évident que ces missions abandonnées à elles-mêmes ne pourraient remplir leur tâche. C’est Rome aussi qui ouvre aux candidats ecclésiastiques ses propres séminaires, qui imprime les catéchismes, les livres de discipline. Le cardinal directeur de la propagande, Mgr Barnabo, est en réalité le véritable chef ecclésiastique de l’Albanie chrétienne ; peu de personnes connaissent mieux que lui cette province, où il n’est jamais venu.

L’état de ces missions est loin d’être florissant. L’esprit en est tout italien ; des franciscains les dirigent de concert avec des prêtres indigènes. A la fin de 1871, cinq des évêques ou archevêques étaient Italiens, le sixième Polonais ; les religieux venaient des couvens de Rome et surtout des provinces napolitaines. Soit manque d’argent, soit faute d’activité, on peut dire que l’instruction donnée aux enfans est à peu près nulle. Dans le diocèse d’Alessio, sur 17,000 habitans, 50 seulement savent lire, 10 signer leur nom. A la différence des lazaristes français, les franciscains se préoccupent très peu de l’éducation ; pourvu qu’ils administrent les sacremens, qu’ils en montrent la nécessité, ils croient leur tâche accomplie. L’Italie n’a pas de sœurs de charité, d’ordre qui se consacre à l’éducation des filles. La religion qu’enseignent ces moines est celle qu’on donne au peuple de Naples ; encore, si imparfaite qu’elle soit, s’adresse-t-elle à des esprits trop grossiers pour la comprendre. Le contraste est grand entre ces missions et celles que la France possède dans tout l’Orient ; les jésuites et les lazaristes en Égypte, en Syrie, en Asie-Mineure, à Constantinople, ont des écoles où viennent les enfans de toutes les religions ; cet enseignement pratique et vraiment utile s’est développé au point que des institutions comme celles d’Anthoura et de Ghazir dans le Liban suivent les programmes de nos collèges. Les jeunes Syriens y font des dissertations françaises en très bon style ; leurs maîtres vont plus loin, ils exigent des élèves distingués dès discours et des vers latins.

Le clergé catholique albanais est digne de toute pitié ; si on excepte quelques évêques, l’ignorance est partout complète : le moine franciscain jeté au milieu de ces montagnards perd bientôt l’espoir d’exercer sur eux une véritable influence, si tant est qu’une telle ambition ait jamais tenu grande place, dans ses pensées ; il s’organise le moins mal possible, cherche à s’assurer quelques redevances et remplit les obligations indispensables de son ministère. Le prêtre indigène, aussi grossier que le paysan, capable à peine de lire la messe, vêtu du même costume que ses fidèles, portant comme eux le fusil, ne diffère pas du pope et du moine grecs des pays les moins cultivés ; il est d’autant plus étroit, d’autant plus intolérant, que les services qu’il rend sont plus contestables. Cette forme d’apostolat fait comprendre ce qu’a été la propagande byzantine chez les peuples qui entouraient ou envahissaient l’empire grec : apostolat sans énergie, qui ne donnait guère aux barbares que des cérémonies nouvelles. Cependant Scutari possède depuis quelques années un collège où on élève de jeunes Albanais, qui ensuite iront à Rome à la propagande ; les franciscains tiennent de petites classes où ils enseignent la lecture et les quatre règles. Il faut remarquer aussi que les difficultés que rencontre le clergé sont grandes : la liberté est complète dans la montagne, mais c’est dans les villes que la réforme devrait commencer ; or, ni à Scutari ni dans les autres chefs-lieux de district, la Porte n’a donné toute facilité aux catholiques. Une population de 12,000 catholiques dans la capitale du vilayet n’a pas encore d’église : il a fallu des années pour obtenir un firman qui permît d’élever quatre murs ; c’est dans une grange recouverte de quelques planches que l’archevêque officie. Les émeutes contre les latins se sont renouvelées fréquemment pour chasser les missionnaires ou détruire leurs constructions naissantes. Partout sur la côte les entraves ont été nombreuses, et tous les jours l’autorité les multiplie pour complaire tantôt aux Turcs, tantôt aux Grecs ou aux Juifs. Dans cette lutte, bien des forces se sont épuisées qui peut-être se seraient appliquées à une tâche plus haute ; quelques hommes d’intelligence et de cœur qui en d’autres pays eussent accompli des progrès réels ont vu leurs jours finir sans que l’œuvre fût commencée.


II

Nous ne savons pas d’une façon précise combien d’âmes compte la race albanaise. Les rares essais de dénombrement que commencent à faire les Turcs divisent toujours les sujets du sultan selon la religion. Ainsi l’almanach officiel de Janina, publié en 1871, et qui contient, — singulière nouveauté, — une statistique partielle du pachalikat d’Épire, semble ignorer que la province est peuplée de Grecs et de Schkipétars. Comme cette race est souvent mêlée aux populations slaves ou helléniques, et qu’elle en subit rapidement l’influence, il est parfois impossible au voyageur de reconnaître avec certitude des mœurs et un type que quelques années ont modifiés. Personne n’a mieux compris ces difficultés que George de Hahn. Ce savant, que nous venons de perdre, avait consacré sa vie à l’étude des Schkipétars. Il habita d’abord longtemps leur pays, surtout Janina et Scutari ; il fit ensuite de nombreux voyages chez les Guègues et chez les Tosques [3]. De toutes ses recherches, il est résulté que la race albanaise doit compter 1,800,000 âmes environ. Il s’en faut que cette population soit tout entière renfermée dans la Haute et la Basse-Albanie : à l’est, elle arrive jusqu’aux frontières de la Macédoine ; en Dalmatie, près de Zara, elle habite plusieurs villages ; la statistique des Slaves du sud évalue à 46,000 les Albanais qui vivent dans les pays serbes ou bosniaques. Le royaume hellénique en compte 173,000, l’Italie méridionale 85,000, qui abandonnèrent leur pays au XVIe siècle.

Les Albanais [4] de l’Italie ont depuis longtemps subi l’influence de la civilisation qui les entoure. Ceux que l’on trouve en Grèce vivent isolés dans une pauvreté et dans une inertie qui altèrent leurs qualités natives, ou se transforment et deviennent Grecs, ne retenant plus du passé que l’usage de leur langue ; même en Epire, où les Grecs cependant sont en minorité, les habitudes helléniques modifient tous les jours le caractère des Schkipétars. C’est surtout dans la Haute-Albanie, c’est-à-dire dans la province de Scodra, que la race garde ses anciennes mœurs et sa figure originale. C’est là qu’on peut voir encore ce peuple, destiné peut-être à disparaître bientôt sans laisser aucun monument de son histoire.

Il n’y a pas en Europe de race plus ancienne que les Albanais. Aucun témoignage classique ne par le de l’époque où ils arrivèrent dans la péninsule du Balkan : ils y étaient établis depuis longtemps quand les envahisseurs slaves descendirent du Danube ; ils y étaient sans doute bien des siècles auparavant. Les anciens, qui connaissaient fort mal le vaste territoire qui forme aujourd’hui la Turquie d’Europe, se bornent à répéter que d’un côté, à l’est, se trouvaient les Thraces, de l’autre, à l’ouest, les Illyriens : sous ce nom d’Illyriens, ils comprennent des populations très nombreuses qui habitaient au nord de l’Épire, entre l’Adriatique et la Macédoine. Les Albanais, qui occupaient autrefois des espaces beaucoup plus étendus, — on retrouve en effet des noms de villes qui appartiennent à leur langue dans des cantons où on ne voit plus que des Serbes ou des Bulgares, — sont les derniers restes, selon toute vraisemblance, de cette population primitive. Ils parlent un idiome dont. les caractères principaux commencent à être bien connus, grâce aux travaux de Xylander, de George de Hahn, de M. Heinhold et en dernier lieu de Franz Bopp. Nous devons au maître de la philologie moderne l’étude la plus sérieuse que nous possédions sur l’albanais ; toutefois il faut remarquer qu’il fonde ses observations sur un très petit nombre de textes, tout à fait insuffisans pour donner une idée complète de cette langue. George de Hahn n’a pas prétendu en faire connaître tous les dialectes, il ne s’est occupé que de ceux qui se parlent de Scutari à Janina. Je tiens de ce savant que, dans le dernier voyage qu’il fit aux sources du Vardar, il rencontra des tribus dont l’idiome était tout nouveau pour lui, et avec lesquelles il ne put s’entendre. C’est le langage d’Hydra et de Spezia que M. Reinbold a étudié, surtout celui des matelots, avec lesquels il a passé de longues années comme médecin principal de la flotte grecque. L’albanais est une langue indo-européenne qui, par les radicaux, se rapproche beaucoup plus du latin que du grec. Un botaniste distingué, M. de Heldreich, vient de publier une flore de l’Attique où il joint aux noms consacrés par la science les noms albanais ; les rapprochemens avec le latin se font à chaque ligne, et sont surprenans. M. Reinhold affirme que certaines phrases latines sont comprises par le paysan albanais. Il en cite de nombreux exemples et, en particulier les mots célèbres veni, vidi, vici, qui pour un Albanais ont le sens que leur donnait Jules César, assertion que je n’ai pas eu la bonne fortune de vérifier. Quoi qu’il en soit, il est certain que les Albanais primitifs étaient proches parens de toutes ces tribus qui, longtemps avant la fondation de Rome, vinrent de l’Orient dans les vallées de l’Apennin ; cette fraction de la race, au lieu de traverser les Alpes, se répandit dans les vallées du Balkan. M. Reinhold et G. de Hahn ne sont pas satisfaits d’une antiquité déjà si reculée ; le premier intitule son ouvrage Noces pelasgicœjes Nuits pélasges, et dédie son livre à ses compagnons d’armes, qu’il appelle naulœ pelasgici, les marins pélasges ; le second consacre la plus grande partie de ses Albanischen Studien à démontrer que les Schkipétars sont fils de Pélagos, fils lui-même du ciel. On ne peut accumuler plus de textes à l’appui d’une thèse, faire preuve d’une érudition plus minutieuse et plus exacte. Il a été de mode autrefois de disserter longuement sur cette race mystérieuse, et tout bon érudit leur devait un mémoire. Niehbur cependant a dit depuis longtemps : « Le nom des Pélasges est odieux à l’historien qui hait la fausse philologie, d’où naissent les prétextes de connaissances au sujet de ce peuple éteint. » Les anciens ne nous ont rien laissé de précis sur ces premiers habitans du sol hellénique, qu’ils ne connaissaient que par des souvenirs légendaires. Hérodote seul signale deux. petites tribus sans importance que l’on croyait pélasgiques, l’une en Bithynie, l’autre sur le golfe Thermaïque. Le nom des Pélasges n’est qu’un mot vague autour duquel on ne peut grouper aucune idée certaine.

La barbarie dans laquelle ont vécu les Albanais, surtout ceux de la Guégarie, est incomparable. Ce peuple n’a pas une seule chronique, on ne saurait dire qu’il ait une poésie populaire quelque peu développée. Il est vrai qu’en Sicile et dans les provinces napolitaines, depuis le XVIe siècle, on répète des chants albanais ; mais ils sont rares, et il faut les attribuer à des lettrés bien plus qu’aux paysans. Ce sont des imitations faites sur les modèles que fournissent les improvisateurs italiens, mais où on retrouve quelques-unes des idées propres à la race. Les petites pièces de douze et quinze vers qu’a réunies M. Reinhold donnent une idée plus juste de l’imagination de ce peuple ; on y voit un esprit enfantin aussi peu maître des idées que de la forme. Il semble cependant que les guerres du XVIe siècle, et plus tard les révoltes des pachas indigènes contre la Porte, aient inspiré quelques compositions plus compliquées ; mais ces chants ne sauraient en rien se comparer ni aux hymnes guerriers des Slaves ni tragoudia de la Grèce. Ce peuple si ancien n’écrit pas encore sa langue. Le journal de Scutari annonçait en janvier 1872 qu’une commission, réunie par le pacha, venait d’arrêter un alphabet dont l’usage allait devenir obligatoire. Nous ne sommes pas près de ce progrès, qui ne saurait se faire par ordonnance, et que la Turquie du reste n’a aucun intérêt à souhaiter. Les Albanais, quand ils sont forcés d’écrire leur langue, ce qu’ils font rarement, se servent, selon la province qu’ils habitent, de lettres turques, grecques, latines ou slaves. Aucune de ces tentatives ne rend les sons qu’ils veulent reproduire. On compte sept alphabets différens où les lettres latines sont combinées avec des points et des traits. Les lettres grecques n’ont pas donné lieu à moins de systèmes. M. Auguste Dozon, qui publie en ce moment une grammaire et des chants schkipétars, se voit obligé de créer de nouveaux signes de convention. L’histoire de la littérature albanaise se réduit jusqu’ici à ces essais d’alphabets, tentés le plus souvent par des étrangers comme Louis Bonaparte, l’évêque Grégoire d’Eubée, G. de Hahn, M. Reinhold, ou par des Albanais d’Italie comme Cavalliotti et l’auteur anonyme de l’Alfabeto générale Albanese-Epirotico, publié à Livourne en 1869.

Les Albanais des montagnes n’ont jamais été soumis à personne. Les Grecs anciens n’occupèrent que la côte, où ils eurent des villes importantes comme Apollonie et Dyrrachium, les Romains laissèrent ces tribus indépendantes ; ni les empereurs de Constantinople ni les dynastes de Raschie ne cherchèrent à les administrer. Aujourd’hui les Albanais reconnaissent l’autorité de la Porte, mais vivent à leur guise. Ils forment des clans, phars ou djetas, mots qui signifient foyer ; les phars doivent en temps de guerre un contingent armé. Cette obligation, que leur caractère guerrier accepte sans répugnance, est le seul lien qui les rattache au gouvernement central. On ne peut vivre au milieu de ce peuple sans mieux comprendre cette ancienne barbarie dont Thucydide disait dès le Ve siècle qu’elle n’avait pas laissé de trace, et qu’elle n’offrait plus à l’historien aucun sujet d’étude. Les hommes que nous avons sous les yeux dans ces montagnes en sont encore à cet état tout primitif où l’idée de cité n’est pas née, où les instincts seuls règlent les actions. Ce qui augmente pour nous l’intérêt de ces mœurs, de ces usages, de cette vie si étrange, c’est que cette race est du même sang que les Grecs et les Romains, c’est qu’à bien des égards on reconnaît chez elle des traits de caractères, des détails et des nuances que nous devinons chez les personnages de l’époque homérique.

L’Albanais a une parfaite distinction ; la tête petite, le nez fin, l’œil vif, ouvert en amande, le cou long, le corps maigre, les jambes hautes et nerveuses, il rappelle le type premier du Grec, tel que la sculpture archaïque l’a représenté sur les marbres d’Égine. Sa démarche est élégante ; il prend plaisir à composer son maintien, il y met une véritable recherche, et par là, malgré l’état inculte où il est encore, il montre qu’il a le sentiment du beau et de l’harmonie. Il n’est pas jusqu’au costume qui ne fasse souvenir de l’antiquité. La fustanelle blanche rappelle ce que devait être la tunique plissée à la ceinture, les grandes guêtres qui enveloppent les jambes jusqu’aux genoux sont les cnémides de l’âge héroïque. Le costume n’est pas étoffé et flottant comme à la belle époque grecque, mais on voit bien, par les vases d’ancien style, que les Hellènes d’autrefois n’avaient pas sur ce point les habitudes des contemporains de Périclès. Une tunique ample et un manteau plus ample, qui se prêtaient aux dispositions les plus élégantes, devinrent par la suite d’un usage général. La stèle du guerrier de Marathon, quelques fresques de l’Italie méridionale, représentent l’homme serré dans des vêtemens étroits, et le même type se retrouve souvent sur les vases peints à figures noires. Pour les femmes, la robe à manches collantes et le tablier précèdent la tunique ionienne et le péplos. C’est en Albanie qu’il faut chercher aujourd’hui l’explication des plus anciens costumes helléniques.

Il n’y a pas de lien entre les différentes tribus d’Albanie. Elles parlent des dialectes peu différens, portent un nom commun, se réunissent contre l’ennemi étranger. En temps de paix, chacune d’elles reste isolée dans sa montagne. Leur pays est divisé en clans qui s’administrent comme il leur plaît, ou plutôt, — car le mot administrer est faux, — qui vivent à leur guise. Aucune organisation n’est plus simple : les vieillards ou pliaks s’occupent des rares questions qui peuvent se présenter, par exemple de l’époque où on conduira les troupeaux au pâturage, de la division de ces pâturages, des réclamations qu’il faut faire à un clan voisin, des débats qui s’élèvent entre deux habitans. Ce n’est pas qu’il y ait une règle établie, encore moins une loi écrite ; mais les chefs de famille se réunissent naturellement pour les décisions qui les intéressent. Il en était de même dans toute la Grèce primitive, où les gouvernans de chaque tribu s’appelaient les vieillards. Ces anciens rendent la justice, assis en cercle sur des pierres, comme ceux qu’on voyait sur le bouclier d’Achille. Quand les chefs albanais sont ainsi réunis pour un jugement, ils forment ce qu’on appelle la ronde du sang ; c’est ce que les sagas nomment le gerichtsring. Le plus souvent, il n’est pas nécessaire de créer d’autres chefs ; mais, quand on prend les armes ou qu’on décide une expédition lointaine, il faut investir un maître d’une autorité plus étendue. Dans la vie d’un clan peu nombreux, l’idée du principat ne saurait se produire : elle est née d’elle-même chaque fois que les Albanais ont voulu entreprendre une action commune. Seulement ces actions ont toujours été de courte durée, de sorte que la royauté n’a pu devenir une institution. L’aristocratie même n’a jamais existé que dans les tribus un peu étendues, et qui avaient des pâturages et des champs fertiles. C’est la richesse seule, consécration du mérite et de la force ou fruit du hasard, qui a créé parfois ces aristocraties, par exemple chez les Castrati, chez les Hotti, chez les Clémenti, chez les Vassœvitch.

On trouve en Albanie quelques essais de principat, surtout chez les Mirdites. Leur territoire compte plus de 20,000 âmes ; ils ont eu souvent à se défendre contre les Slaves de religion grecque, contre les musulmans. Une famille a pris plus d’importance que les autres, la tribu s’est habituée à considérer comme supérieur une sorte de chef qui portait le nom de Pierre ; comme le mot albanais est Princk, les Européens en ont fait prince. Autour de ce chef, quelques notables sont devenus un conseil qui a quelquefois une certaine influence : ils possèdent plus de moutons et de bœufs que le simple peuple, ils sont de véritables rois homériques, comme ces basileis qui étaient si nombreux sur le rocher d’Ithaque. C’est aussi ce (qui est arrivé au Monténégro, qu’on peut citer ici, bien qu’il soit slave. La Montagne-Noire est aujourd’hui gouvernée par un prince élevé en France, elle subit les idées de l’Occident ; mais il y a seulement vingt années elle ressemblait de tout point à la Mirditie. L’ancien Monténégro et la Mirditie actuelle font bien comprendre ce qu’était l’état homérique, réunion de plusieurs clans, déjà plus avancé, plus près d’une organisation régulière que le phar albanais. Le gouvernement y était celui de tous, surtout celui des vieillards ; un chef, dont l’autorité, tantôt contestée, tantôt acceptée, n’avait rien de défini, gouvernait avec les notables et avec le peuple. C’était la nécessité, non une constitution ou même la réflexion qui avait établi cet état de choses ; il ne prit quelque force que par la consécration religieuse. Les rois grecs furent puissans quand ils rattachèrent leur origine aux divinités de l’olympe, les princes de Mirditie et de la Montagne-Noire, quand ils eurent un caractère religieux. L’un était abbé mitre, l’autre évêque. De ce jour, ils tinrent leur pouvoir d’une puissance supérieure au peuple et aux circonstances. Cependant il est facile de voir que l’âge des rois fils de Jupiter et celui des princes sacerdotaux fut précédé par une époque où les chefs n’ayant aucun caractère surnaturel n’avaient pas de pouvoir solide. Ce n’est pas à dire que les rois grecs se soient rattachés par calcul à d’illustres origines. Ce fut leur puissance perpétuée durant plusieurs générations qui donna toute liberté à l’imagination populaire ; le peuple consacra lui-même ses chefs, et dès lors fut sûr de les respecter.

Le caractère des Albanais, la forme primitive des sentimens qu’ils éprouvent, des idées qu’ils conçoivent, expliquent les usages de ce peuple. Ces sentimens comme ces idées sont très peu nombreux. Il semble que l’instinct ait seul une influence sur ces hommes ; la réflexion, le raisonnement, qui permettent de s’élever à des principes généraux de conduite, leur sont inconnus. Ils cèdent au premier mouvement sans en prévoir les conséquences ; s’ils sont bons, c’est par un penchant de nature, sans croire que cette bonté leur crée des titres à la reconnaissance, sans que la bienveillance des autres à leur égard leur impose de longs souvenirs. On peut dire d’eux ce que Tacite disait des Germains : « ils reçoivent les présens sans penser qu’ils doivent en garder la mémoire, ils les donnent sans exiger en retour que vous en soyez reconnaissant [5] ; » ils donnent et ils oublient, ils reçoivent et ils oublient de même : heureux de donner, heureux de recevoir, comme des enfans qui agissent sans se rendre compte de ce qu’ils font ou de ce qu’ils éprouvent, sans que l’impression agréable laisse de trace après le court instant où cette nature simple l’a subie. C’est là un caractère commun à toutes les races primitives et que les voyageurs ont souvent constaté chez les tribus du Nouveau-Monde. L’hospitalité, si complète chez ces peuples ne suppose pas les idées qui l’inspirent dans les civilisations plus avancées : elle ne saurait s’expliquer par des principes élevés de charité. Tout est rudimentaire dans un pareil état d’esprit Ces hommes sentent qu’une puissance supérieure les domine, qu’ils doivent supplier Dieu de leur être bon ; mais ce respect, cette sorte de terreur, ne sont chez eux que très rares. L’Albanais est irréligieux, ou plutôt il ne songe pas à la religion ; sa piété n’a ni symbole précis ni credo bien défini. Si par habitude il suit le culte catholique, il dira à ses heures : « Le dieu de Mahomet aussi est grand ! » et de même les musulmans viendront trouver le prêtre chrétien, iront aux panégyries de saint George, à la fête de Noël surtout, brûleront des cierges à saint Nicolas. Quand l’esprit a cette indécision enfantine, tout au plus peut-il imaginer que son Dieu et ses saints aient une préférence pour leurs fidèles ; mais qu’un autre dieu et d’autres saints, adorés par des étrangers, soient aussi puissans, ni l’Albanais, ni quelque race primitive que ce soit ne peut en douter. Dieu est un génie bienfaisant, non une nature supérieure : Tes dieux peuvent être nombreux ; c’est ce qui explique cette indécision de foi qui frappe si fort en Albanie, où il est souvent difficile de savoir si un habitant est chrétien ou mahométan. De là aussi au XVIe siècle la facilité avec laquelle la moitié du pachalikat de Scutari se convertit à l’islamisme, de là chaque jour en Albanie des conversions ou des abjurations en masse. Un village près du chef-lieu du vilayet vient de renoncer au catholicisme. Une querelle s’était élevée entre le prêtre et les habitans, le matin de Pâques, sur l’heure de la messe : le franciscain ne voulut pas céder, les vieillards de dépit allèrent trouver le pacha ; ils sont depuis lors musulmans. Et cependant la religion en ce pays a été souvent un drapeau de guerre : ce qui fait qu’une tribu croit à son dieu, c’est la haine de la tribu voisine.

Par le fait de notre culture intellectuelle et aussi des formes d’esprit qui nous sont propres, nous avons beaucoup de peine à comprendre un des caractères particuliers de cet état primitif. Ces natures sentent vivement sans avoir la moindre aptitude à définir ce qu’elles sentent. Ce sont des coups qu’elles reçoivent, qui les remuent comme ils nous remueraient nous-mêmes ; la réflexion n’intervient pas pour expliquer les causes qui rendent cette émotion légitime, les conséquences qu’entraîne un événement malheureux ou heureux. On voit des femmes albanaises perdre leur enfant et ensuite dépérir au point d’être atteintes d’un mal mortel ; on ne leur entend dire qu’un mot : « hélas ! » Elles sont sous l’empire de la douleur, elles ne peuvent s’y soustraire ; mais cette angoisse pour elles ne s’éclaire pas, ne se raisonne pas, elle les torture, et elles y succombent. La haine de même est tout instinctive : c’est un mouvement violent qui agite tout l’être ; si elle est satisfaite, elle tombe sans laisser de souvenir. Comme tous les barbares, les Albanais passent du rire aux larmes sans transition : c’est ce qui explique l’absence de remords chez ce peuple ; il ne peut connaître non plus la tristesse presque douce, qui est une langueur plutôt qu’un mal poignant. Quand il cherche aux événemens de la vie une explication, il la trouve très simple, et, comme il se donne de tout des raisons imparfaites, si on veut ramener ces essais de doctrine à un système, on se heurte aux plus bizarres contradictions. Une idée cependant domine les autres. Ce qu’il fait, il l’explique par la fatalité ; il y a une force supérieure qui l’a armé contre son frère, qui l’a rendu violent, qui l’a porté au meurtre : « Dieu l’a voulu ! » Et demain ce même homme se dévouera pour défendre ses parens, son ami, ne comprendra pas qu’on songe à sa vie quand il faut sauver un compagnon d’armes. Nous entrons dans une pauvre maison qui sert de bakal, sorte de magasin où on vend des épices, du vin, des liqueurs, tous les objets nécessaires à ces peuples, qui ont si peu de besoins. Une femme d’une cinquantaine d’années est accroupie dans un coin : il y a six semaines qu’elle n’a pas quitté cette place ; elle passe le jour à pleurer en criant : « C’est qu’ils ont tué mon fils ! » Le fils de la victime reçoit les cliens et paraît tout consolé ; il nous explique qu’un des voisins est venu, qu’une querelle s’est élevée, qu’on a tiré les couteaux, et que son père est tombé mort. « C’était un bien brave homme, » nous disent les assistans. « Qui, le mort ou le meurtrier ? — Oh ! tous les deux ; que voulez-vous, c’est la colère de Dieu qui a fait le mal. » Le coupable s’est enfui, il avait à redouter la vengeance des parens ; quant à la réprobation morale, nul n’y songe. Cette mère même, qui est inconsolable et qui maudit l’assassin, ne croit pas que le meurtre soit un si grand crime. L’asile qu’on accordait dans la société grecque à tout homme qui en avait tué un autre s’explique par ces mœurs et ces idées. L’Albanais reçoit l’assassin fugitif, qui n’est pas de son clan, lui donne l’hospitalité, lui assure sa protection ; il n’y a que la famille du mort qui ait droit d’en vouloir au meurtrier.

On comprend sans peine ce que ces peuples entendent par homme bon, homme mauvais ; ce sont ces vieilles expressions de la langue homérique. Celui qui est bon, ce n’est pas l’Albanais vertueux, maître de lui, qui domine ses passions : c’est l’homme fort, qui en impose par la parole, par les actes, celui devant qui il faut plier, celui qui est vraiment maître des autres [6] ; le mauvais, c’est l’être faible, timide. Le Schkipétar racontera avec orgueil qu’il a volé habilement les moutons du clan voisin, qu’il a surpris, trompé et tué son ennemi, que nul ne l’égale en ruse, que nul ne sait mieux que lui faire souffrir sa victime. Ainsi le sage Nestor se vantait dans l’assemblée des Grecs des razzias qui avaient été l’honneur de sa jeunesse. Ainsi Ulysse avait mérité d’être cité en exemple aux hommes de son temps, et rappelait avec orgueil son aïeul maternel, Autolykos, brigand émérite, protégé des dieux et surtout d’Hermès. La piraterie resta jusqu’à l’époque historique, jusqu’au temps de Thucydide et de Platon, un métier non-seulement avouable, mais qui méritait le respect populaire. Nous ne dirions pas à un hôte auquel nous ferions honneur : « Seriez-vous pirate ? » Les Grecs homériques n’y manquaient pas. L’Albanais demande au fugitif qui va devenir son ami : « Combien de têtes d’hommes as-tu coupées ? »

La vie albanaise est très simple, — ces peuples ne sont pas agriculteurs, et ils ont le mépris du travail pénible ; — ils conduisent leurs troupeaux aux pâturages, comme faisaient les héros grecs, qui étaient tous bergers. Si la saison est trop mauvaise, ils brûlent du bois et en vendent le charbon. C’est là certainement l’industrie la plus primitive que l’historien puisse imaginer. Ils vivent dans des maisons misérables ; beaucoup de ces cabanes possèdent quelques objets précieux, trésor du maître, non-seulement des armes, mais des aiguières ciselées, des colliers d’or, quelquefois d’admirables bijoux. Comment ces merveilles se sont-elles égarées dans ces montagnes ? Nul ne le sait. Les Albanais les plus considérés, ceux qu’on appelle des pliaks, et que l’on regarde comme l’élite de la race, prennent part aux travaux les plus vulgaires. Pendant que le fils conduit les bœufs aux champs, comme Ménélas, le père construit sa maison lui-même comme Ulysse. Pour le dîner où il vous reçoit, il tue lui-même le mouton, ce que faisait aussi Achille. On s’assied par terre, au milieu des ustensiles les plus communs ; vous voyez circuler de main en main une coupe prise sur des ennemis civilisés. Les femmes de la maison vous servent. Le repas fini, le pliak prend la guzla et enjoué lui-même pendant que les jeunes gens luttent à la course et aux jeux d’adresse, ou se réunissent pour le cholo, cette vieille danse où les hommes se tiennent par la main et simulent la marche des victimes dans le labyrinthe de Crète. Ainsi tout reporte le souvenir aux descriptions homériques.

De cet état des mœurs naissent sinon des lois, — car ici il faut éviter toute expression, qui indiquerait une volonté réfléchie, — du moins des usages que maintient une barbarie toujours pareille. Le clan a intérêt à éviter tout ce qui peut l’affaiblir, l’étranger en est absolument exclu ; la propriété reste à peu près inaliénable, en ce sens que tout Albanais qui veut vendre sa terre doit d’abord la proposer à ses parens, et, quand ceux-ci ne l’achètent pas, obtenir, pour la vendre, l’autorisation des vieillards. La tribu accorde rarement ce droit. Le territoire consacré au pâturage est indivis, il appartient à toute la communauté : les anciens en font le partage chaque année au printemps ; ce fait, n’expliquerait-il pas bien des passages des anciens sur la communauté de la terre dans l’état de barbarie, chez les Germains par exemple ? Aristote remarque que l’usage, de la part du fiancé, de payer une dot aux parens de la jeune femme est un des caractères de l’état primitif ; l’Albanais paie cette dot, il achète sa femme. Cette somme payée par l’homme est le mund des lois lombardes, objet de tant de discussions ; le code d’Ethelberd fixe le nombre des bestiaux que le mari donnera en prenant sa fiancée. C’est dans le même sens qu’Homère dit des belles femmes qu’elles valent beaucoup de bœufs ; les ’ένδχc des Grecs répondent au mundium des Germains. Dans quelques tribus, le mariage se fait par rapt ; nul ne peut épouser qu’une femme enlevée à une tribu ennemie. A Orosch, chef-lieu de la Mirditie, presque toutes les femmes ont été ravies de la sorte. Le prince de ce district, étant devenu veuf il y a quelques années, enleva, pour se remarier, la fille du bey de Croïa ; l’usage, est général dans cette montagne. Sir John Lubbock, qui a éclairé tant de questions relatives à l’état barbare, retrouve cette coutume chez un grand nombre de peuples de l’Amérique et même de l’ancien monde. On voit que cette manière de faire, si bizarre qu’elle nous paraisse, n’est pas contraire à la nature : l’étrange n’existe, ni dans l’histoire ni dans la science. La femme enlevée peut être considérée comme une compagne nécessaire, comme un meuble utile, elle ne saurait prétendre à une plus haute dignité. Le mari veut que nul n’y touche, moins par amour, que par sentiment de la propriété. Il est doux pour elle : , il la traite comme l’enfant qui demande des caresses et à qui son père en prodigue. Il ne faut pas s’imaginer dans la barbarie un respect du mariage qui aille jusqu’aux scrupules ; sur quoi serait-il fondé ? Que ses instincts l’y poussent, bien qu’il ne soit pas sensuel, l’Albanais associera à sa femme une autre fille ; l’église catholique a beau être sévère, la polygamie, n’est pas rare dans les montagnes chez les chrétiens, comme chez : les musulmans. Le prêtre ne reconnaît pas ces unions ; l’Albanais a peine à croire qu’elles soient coupables ; pourvu que la femme légale garde une sorte de supériorité, que les autres restent dans une condition inférieure, assez, semblable à celle que les rois grecs devaient faire à ces captives qui remplissaient leurs maisons, et dont ils parlaient avec une brutale franchise devant le peuple assemblé.

On s’étonne parfois de voir les constitutions anciennes de l’Italie et de la Grèce exclure les femmes de l’héritage, usage dont nous retrouvons la trace jusque dans les lois relativement récentes d’Athènes et de Rome. Cette coutume, à laquelle on cherche des explications savantes et compliquées, est une suite de la condition faite à la femme. En Albanie, la veuve n’a aucune part aux biens de son mari mort. Les fils prennent la terre et les troupeaux ; si la mère ne se remarie pas, ils lui constituent un douaire, ou plutôt la gardent avec eux ; ils doivent de même pourvoir à la vie de leurs sœurs. Souvent la femme retourne dans sa famille paternelle, n’emportant avec elle que les objets d’usage qu’on lui a donnés lors de ses fiançailles. Les habitudes antiques avaient établi dans plusieurs pays que la veuve pouvait être épousée sans son consentement par les parens du mort. Cette coutume se retrouve chez les Schkipétars. Nous n’avons nulle difficulté à nous en rendre compte ; la femme est une chose plutôt qu’une personne. Dans les villes où la vie libre de la campagne devient difficile, les filles sont mises sous clé. Celles qui sont chrétiennes ne sortent qu’une fois par an pour aller à une messe qu’on célèbre pour elles seules durant la nuit de Noël. A l’exception de cette fête, elles ne voient que leurs plus proches parens et le prêtre qui vient leur enseigner le catéchisme. Le gynécée n’avait rien de plus rigoureux. Les voyageurs ont souvent dit qu’un homme pouvait parcourir toute l’Albanie sous la protection d’une femme, et que dans ce pays les atteintes à l’honneur étaient très rares. Il est vrai que le rapt est la seule forme de violence qu’admettent ces tribus, et que la femme leur inspire un certain respect ; mais il faut se garder de voir dans cette conduite la preuve d’une moralité supérieure. Les vertus de cet ordre qu’on admire chez les peuples primitifs sont toujours fragiles, elles admettent de si grandes défaillances qu’on a pu soutenir avec une égale vérité que la corruption germaine démentait, toutes les assertions de Ta<-cite et que cet historien avait été rigoureusement exact. On voit bien ce que sont devenues en quelques années les tribus les plus vertueuses quand elles se sont trouvées en contact avec la vie romaine, quelle facilité elles avaient à la débauche. Les Européens qui habitent sur la côte d’Albanie où sont les centres importans de population se montrent sévères pour les mœurs des Schkipétars : à les en croire, le gynécée ne protège pas les femmes ; à Scutari, derrière le consulat de France, il y a un petit ruisseau qui en un mois, en 1871, a charrié dix ou douze cadavres d’enfans. Ces assertions et beaucoup d’autres peuvent être vraies. Une culture aussi imparfaite ne donne aucune force contre les passions, une fois que la vertu n’a plus la barbarie pour la protéger.

Un peuple qui cultive peu la terre, que rien n’attache, doit s’exiler facilement ; il trouvera partout le peu qu’il laisse dans son pays. L’Albanais en effet émigré sans peine ; bien que la race ne soit pas nombreuse, on voit qu’elle se divise en trois groupes principaux partagés entre des pays très différens. Il y a des clans schkipétars dans toute la Turquie d’Europe et jusqu’en Autriche. L’empire ottoman est le seul pays où des tribus entières puissent aujourd’hui changer de territoire et trouver des campagnes libres où elles s’établissent ; encore ces migrations rencontrent-elles des obstacles et le gouvernement veut-il les régler. Cette nouvelle situation est la seule cause qui ait mis fin aux migrations albanaises. L’état barbare plus encore que le grand nombre des habitans est la raison de la plupart des invasions primitives. La tchètas ou razzia est une autre conséquence du caractère de ce peuple. Descendre chez la tribu voisine, surtout si elle est d’une autre religion, piller ses troupeaux est un plaisir qui assure de bons profits pour le temps du repos. La tchètas se retrouve chez toutes les tribus qui naissent à peine à la civilisation. Les prétextes d’attaque ne sont même pas nécessaires : l’étranger, qui est l’ennemi naturel, ou plutôt l’indifférent envers lequel les obligations sont nulles, doit faire bonne garde ; le coupable est celui qui se laisse surprendre.

Les querelles dans ce pays naissent sous le plus futile prétexte, surtout entre hommes de différentes tribus. Des insultes on en vient aux armes ; aussitôt que le sang a été versé, le clan tout entier est solidaire de la famille de la victime. Les vendettas sont perpétuelles dans les montagnes. Comme à Cattaro et chez les Slaves de Bosnie, ce sont de véritables guerres où les incendies et les meurtres se succèdent. Un prêtre catholique du district de Podgoritza a raconté récemment une de ces vengeances, qui peut faire comprendre ce que sont ces mœurs pastorales. On trouve au nord de Scutari un petit district appelé Fundina, qui compte cinq villages, Zouvara, Rosna, Prémitchi, Lédina et Zéopara, habités les uns par des Slaves de religion grecque, les autres par des Albanais musulmans ou catholiques. Au printemps, les vieillards du canton se réunirent et assignèrent à chaque famille les pâturages où elle conduirait ses troupeaux ; ils fixèrent aussi le jour où il serait permis de descendre à la plaine. Les habitans de Rosna, sans se conformer aux prescriptions arrêtées, menèrent tout de suite paître leurs agneaux ; aussitôt les gens des quatre autres villages se précipitèrent sur eux et tuèrent quelques pièces de bétail. L’été se passa en querelles, mais sans qu’il y eût mort d’homme. L’année suivante, dix hommes de Rosna rencontrèrent un berger de Zouvara, qu’ils attaquèrent et qui blessa l’un d’eux grièvement. La guerre était commencée.


« Ainsi, dit en terminant le prêtre à qui nous devons ce récit, six hommes étaient déjà morts pour quatre agneaux. Quatre jours se passèrent ; Rosna, ayant réuni une grande multitude, assaillit de nouveau ces catholiques. Les autres hameaux vinrent au secours des nôtres, nous perdîmes un mort, les schismatiques quatre. Les choses étant dans cet état, les Grecs (Slaves orthodoxes) comprirent combien il serait difficile de nous chasser comme ils voulaient le faire. Ils recoururent donc à la ruse, et, se servant de quelques catholiques, leurs amis, ils firent promettre aux nôtres que, s’ils voulaient abandonner leurs maisons, en feignant de se défendre, pour que leur honneur fût satisfait, ils les respecteraient et se soumettraient au jugement des vieillards, comme ils ont coutume de le faire dans leurs discussions. Les nôtres de Zouvara acceptèrent, mais, à peine furent-ils sortis de leurs maisons, que les Grecs y mirent le feu et abattirent tous les arbres à fruits. A la suite de cette trahison, une nouvelle bataille eut lieu, dans laquelle les Prémitchi se rangèrent du côté de Rosna et marchèrent sur Lédina, où les nôtres s’étaient réfugiés. Les habitans de Gruda, le voyant, vinrent à leur secours et firent un grand carnage. Dans cette affaire, un des nôtres ayant été blessé à la cuisse et ne pouvant se retirer, les schismatiques lui taillèrent lâchement la tête, comme s’il était un Turc. A cette vue, les nôtres, devenus cruels, se précipitèrent sur eux, coupèrent deux têtes, et, si la nuit n’était survenue, Dieu sait ce qui serait arrivé !

« Quelque temps après, les Grecs attaquèrent de nouveau les deux hameaux confinant à Gruda. Voyant qu’ils ne pouvaient rien contre eux, parce que les habitans s’étaient renfermés dans leurs maisons, d’où ils faisaient feu, ils assaillirent le village de Donosei. Les gens de Gruda, à qui il appartenait, accoururent aussitôt, et, bien qu’ils fussent en nombre fort inférieur, car on pouvait compter vingt schismatiques pour un des nôtres, ils en firent une grande boucherie, les poursuivirent longtemps et leur coupèrent deux autres têtes, ce qui fait quatre aux Grecs, qui n’en ont qu’une des nôtres.

« Les Grecs comptent 30 morts et des blessés en quantité ; les nôtres 12 morts et peu de blessés, tous guéris [7]. » Dans le diocèse de Pulati, au témoignage de l’évêque de cette ville, une querelle à propos de quatre cartouches promises et non données amena une vendetta si terrible qu’en deux ans (1854-1856) on compta 1,218 maisons brûlées et 132 hommes morts. Pour tempérer des mœurs si dures, l’usage a fait comme la religion du moyen âge en Occident, il a établi deux trêves annuelles, l’une qui va de la Saint-Antoine à la Toussaint, l’autre du jour des morts à la Saint-Nicolas. Durant ces périodes, l’Albanais s’abstient de toute vengeance ; celui qui attaquerait son ennemi serait condamné au bannissement. L’église et le gouvernement turc se sont souvent efforcés, mais avec peu de succès, de faire accepter une pacification générale qui reviendrait tous les cinq ans. De pareilles mœurs supposent un complet mépris de la vie humaine. C’est qu’en effet les peuples encore barbares la comptent pour peu de chose. Nous trouvons à ce sujet un singulier témoignage dans le code rédigé en 1796 par Pierre Ier pour les Monténégrins : « celui qui vole un bœuf sera chassé comme celui qui tue un homme sans motif légal, car en volant le bœuf ou le cheval d’autrui il cause la douleur et les larmes de toute une famille plus que s’il avait tué une personne, surtout si la personne est pauvre et n’a pas d’autre bœuf ni d’autre cheval. » D’autres articles n’indiquent pas une plus haute estime de la vie de l’homme. « Si quelqu’un frappe un de ses frères monténégrins avec le pied ou avec la main, ou avec le tchibouck, et que l’agresseur soit tué, la justice devra considérer ce mal comme un meurtre involontaire. Si un Monténégrin, étant outragé, tue celui qui l’a offensé, il ne sera point inquiété. » L’édit cependant commence par un beau préambule et déclare que ces lois sont faites pour que le peuple de la Montagne-Noire se gouverne désormais à l’exemple des nations les plus civilisées de l’univers.

L’usage de la compensation en argent pour le meurtre a été général dans toute l’Europe aux débuts du moyen âge. Il se retrouve par exception chez les Slaves du sud. Les voyageurs l’ont signalé dans le Nouveau-Monde et dans l’Inde anglaise ; il a toujours été pratiqué par les Albanais, qui le conservent encore. C’est qu’en effet, à moins de supposer que les vendettas ne finissent jamais, elles ne peuvent se terminer que par une compensation. Comme il n’y a pas d’autorité supérieure, qu’on ne peut songer ni à la prison ni à une autre peine qu’un pouvoir public fasse exécuter, force est à deux tribus, quand elles sont lasses de vengeances, d’arriver à un arrangement, d’expier le meurtre et l’incendie en donnant le seul bien qu’elles aient, des moutons et des paires de bœufs. De la sorte on répare une partie du mal commis, et la paix peut être faite sans qu’aucun des deux clans paraisse être victime de l’autre ; nul n’est froissé de voir la vie humaine payée en têtes de bétail. Les rois barbares avec le temps substituèrent l’argent aux moutons et aux bœufs ; les Albanais font de même et comptent souvent en piastres ; une vie d’homme vaut 1,500 piastres, environ 300 francs, une blessure grave 750 piastres. Le tarif des princes mérovingiens n’était pas beaucoup plus élevé. La coutume de la compensation disparut d’assez bonne heure des habitudes helléniques ; cependant on voit bien qu’elle précéda tout autre essai de pénalité. Dans la scène de jugement figurée sur le bouclier d’Achille [8], les deux parties adverses discutent sur le prix à payer pour un homme tué. Le grec emploie le mot qui plus tard signifiera châtiment ; mais pœna, peine, indique évidemment alors un paiement, une satisfaction pour le meurtre au moyen d’objets précieux. L’expression latine pendere pœnam, payer une peine, aurait donc exprimé d’abord la remise par le coupable à l’offensé d’une véritable valeur. Tacite marque clairement que ce fut la durée des vendettas qui donna naissance à la compensation. « Il faut, dit-il, partager les haines comme les amitiés de son père ou de son parent. Ces haines ne sont pas implacables. L’homicide même est expié par le don d’un certain nombre de bestiaux. Alors toute la famille se déclare satisfaite [9]. » Cette phrase s’applique aux Albanais comme aux Germains.


III

Les Albanais ont une foule de superstitions ; George de Hahn et M. Hecquard en ont recueilli un grand nombre. Il est difficile pour l’étranger de les étudier ; il faudrait qu’il connût très bien la langue, qu’on lui parlât avec vérité sur ces sujets, qui sont toujours mystérieux, avec précision sur des croyances dont le propre est de rester vagues pour ceux-là mêmes qui en vivent dès l’enfance. L’historien doit aussi se défier de ces rapprochemens trop nombreux qu’il établit entre les croyances d’un peuple et celles d’un autre. Il arrive ici ce qui se produit si facilement en philologie. Les ressemblances se trouvent trop aisément, on est trop porté à rattacher à une antique origine, à la race qui passe pour mère de toutes les nôtres, des idées nées du hasard, des coutumes qui remontent à quelques années, et qui souvent sont isolées dans une tribu. Nous ne saurions oublier non plus que le même état d’esprit, la même imperfection de pensée, font naître chez des peuples qui n’ont rien reçu les uns des autres des superstitions semblables. C’est la nature surtout qui frappe ces imaginations très simples ; que de chimères, que de rêves, que de créations irréfléchies le spectacle des choses extérieures vu par des esprits également enfantins ne fait-il pas naître, chimères et rêves peu différens de ceux qui se sont imposés à d’autres peuples avec lesquels les Albanais n’ont eu aucune relation. La science qui procède par périodes d’enthousiasme a cherché depuis quelques années, non sans exagérer les principes sur lesquels elle s’appuyait, à rattacher les croyances populaires de l’Europe à celles de l’antique race aryenne. Ces grands efforts ont rendu des services, bien qu’ils aient perdu souvent de vue la raison et le bon sens. Le temps d’une seconde période est peut-être venu où l’historien, le philosophe, pénétrant par l’analyse dans l’esprit des peuples primitifs, en définira tous les caractères, marquera ensuite comment le monde extérieur agit sur l’âme, comment cette âme elle-même se développe, comment les sentimens s’y produisent, s’y combattent, s’y modifient, et par cette connaissance profonde montrera quelles sont les superstitions qui naissent d’elles-mêmes dans un pareil état d’esprit. Il est bien évident que, dès que les races où les circonstances ne sont pas très dissemblables, l’imagination barbare doit subir les mêmes évolutions. C’est par la nature même des caractères, par la jeunesse des esprits plus encore que par des influences lointaines et insaisissables, qu’on peut rendre compte le plus souvent des légendes d’un peuple.

L’Albanais vénère les sources : on voit souvent au-dessus des fontaines une petite niche où il dépose des fleurs ; il croit que des esprits mystérieux habitent sous les eaux, qu’il faut se les rendre propices. En voyage, il s’arrête pour pendre une pierre à un arbre, ou la placer à la jonction de deux branches ; il croit qu’ainsi sa route s’achèvera plus sûrement. Tel de ces arbres, célèbre dans un canton, plie sous ces ex-voto grossiers. Les nymphes, les vilas des Slaves, se retrouvent dans ces montagnes, et aussi les esprits-vampires, les vroko-laks, qui torturent la pauvre humanité. Les serpens tiennent une grande place dans les légendes, tantôt génies favorables, tantôt instrumens du mal. La mère de Scander-bey, avant de mettre ce héros au monde, vit en songe deux serpens. Tout Albanais croit au mauvais œil, et sait des charmes pour en éviter l’influence. Les chefs ont l’art de consulter les auspices, surtout en regardant les os et les entrailles des bêtes qu’ils tuent. Aucune de ces croyances n’est propre aux Albanais, elles se retrouvent dans presque toute la péninsule du Balkan ; les Turcs les pratiquent, sans qu’il soit possible de dire ce que les Schkipétars doivent à leurs voisins, ce qu’ils ne doivent qu’à eux-mêmes. Si on veut que toutes ces traditions remontent aux origines de la race, il faudra cependant remarquer qu’on en trouve de toutes semblables dans le Nouveau-Monde. Les sources et les arbres ont été vénérés partout, le serpent a toujours frappé l’imagination populaire, il n’est pas de peuple qui n’ait cru aux esprits, et les Indiens ont des philtres contre le mauvais œil. Ce serait un beau sujet pour un historien que de prendre ainsi quelques-unes des voix de la nature, celles des eaux et des forêts par exemple, de chercher comment elles ont parlé à l’homme des différentes races, selon les pays et selon les temps, depuis l’enfance du monde jusqu’au jour de haute pensée philosophique. Ces voix sont restées les mêmes ; celui qui les écoutait seul a changé, et cependant aujourd’hui encore ne pouvons-nous retrouver l’impression que faisaient sur nos pères ces harmonies ?

Il est cependant des usages qui semblent être restés particuliers, sinon à la seule race albanaise, du moins à toute une partie de la famille indo-européenne. De ce nombre sont les funérailles et les banquets en l’honneur des morts. Quand un Albanais a cessé de vivre, tous ses parens se réunissent ; ils s’arrachent les cheveux, se déchirent la figure, qui souvent est couverte de sang, mettent leurs vêtemens en lambeaux ; chaque assistant doit adresser un discours au mort, vanter ses vertus : ces improvisations, qui se renouvellent durant des heures, sont entrecoupées de cris aigus et de sanglots. On ne peut oublier une scène pareille quand une fois on l’a vue. Dans une ville albanaise, à Argyro-Castro, le hasard me fit passer la journée près d’une maison où l’on pleurait un mort. Les cris commencèrent avant le jour et ne s’interrompirent qu’un instant, vers midi, pour reprendre bientôt et se continuer jusqu’au soir ; on les entendait dans tout le quartier. Ces cantilènes lamentables, mêlées de hurlemens, n’avaient pas épuisé les pleureuses, qui le lendemain se retrouvèrent au même lieu pour continuer de gémir. Toute l’année, les femmes viennent ainsi deux et trois fois par semaine pleurer celui qui n’est plus. De pareils usages supposent une violence d’impression qui donne à ces malheureuses des forces inconnues dans nos pays ; il y a là une brutalité de douleur que nous comprenons mal, et dont le spectacle nous est insupportable. La scène est tout antique : on la retrouve chez les premiers poètes grecs ; les monumens figurés la représentent souvent, mais surtout aux premières époques de l’art. Nous avons dans nos musées des vases à peinture noire et des tableaux de terre cuite qui sont l’illustration fidèle des cérémonies albanaises. Il est vrai qu’avec les progrès de la culture hellénique les artistes évitèrent ces sortes de sujets. Les mœurs s’adoucirent, les scènes funèbres devinrent plus calmes et prirent même ce haut caractère de résignation mélancolique qui a inspiré de si belles œuvres attiques. Chez les Grecs modernes, surtout dans les villes, on ne retrouve plus que la trace affaiblie de la cérémonie première, des pleureuses gagées et quelques démonstrations de douleur théâtrale. Les hommes du Ve siècle et ceux de l’âge antérieur se rapprochaient tout à fait des Albanais.

L’usage d’offrir au mort, le jour des funérailles et plus tard à des époques fixes, du blé, des raisins, des grenades et du vin est l’un des plus étranges que nous rencontrions aujourd’hui dans la péninsule du Balkan. Ce banquet funèbre ne doit pas être confondu avec les repas qu’on célèbre à l’occasion des funérailles, et qui sont une manière de ne pas laisser partir à jeun des gens qui sont venus de loin. Le propre de ce banquet, c’est que la nourriture est offerte au défunt, qu’elle doit refaire ses forces, qu’elle lui est nécessaire, parce que dans le tombeau il garde encore les appétits et les exigences de la vie terrestre. Son ombre réelle et tangible perdrait le peu de consistance et de force qui lui restent, si ces alimens lui manquaient. Cette croyance très précise, et qui pour nous a peu de sens, est aussi ancienne que la race grecque. On la retrouve dans Homère : aux beaux siècles, les poètes n’en parlent que très peu, mais on voit bien qu’elle subsiste, que cette pratique ne règle pas la religion, que les jours où elle doit s’accomplir sont fixés avec soin. Elle inspire du reste une riche suite de bas-reliefs. Le christianisme la combat, mais ne peut la détruire : un usage tout païen, défendu durant huit siècles par l’église d’Orient, entre enfin dans les cérémonies de cette église, qui cherche à la sanctifier sans y parvenir ; aujourd’hui c’est le prêtre lui-même qui le célèbre. Les Grecs ont donné le banquet aux Slaves ; mais ce peuple, dès qu’il est arrivé à une culture intellectuelle quelque peu sérieuse, en a modifié l’esprit : il en a fait une distribution de charité dont le mérite doit profiter au défunt. Les anciens Romains n’ont pas non plus conservé longtemps le banquet tel que les Grecs le célébraient ; les Occidentaux ne l’ont accepté que par hasard et pour pou d’années. Nous ignorons le sens que les Étrusques et les Égyptiens y attachaient ; ce que nous savons bien, c’est que les védas en donnent les règles et l’expliquent comme font aujourd’hui les chansons populaires de l’Hellade. Cet usage vit encore en Albanie, où il est scrupuleusement observé ; il a pour ce peuple le sens qu’il avait pour les contemporains d’Homère.

Un Albanais italien, M. Dorsa, qui a écrit récemment une étude sur ses compatriotes, croit que leurs mœurs sont celles des anciens Germains. Cet auteur ne se trompe pas, mais on peut dire plus : ce ne sont pas seulement les tribus décrites par Tacite qui nous offrent des habitudes et des coutumes que nous retrouvons chez les Schkipétars ; tous les envahisseurs qui passèrent le Rhin au Ve siècle, qui descendirent en Gaule, en Italie, en Espagne, les Goths, les Lombards, les Francs, les Burgondes, ressemblaient par bien des points aux habitans actuels des montagnes de Scutari. Nous l’avons vu par des rapprochemens qui rendent cette vérité évidente. On a remarqué aussi qu’entre les Albanais et les Slaves de Turquie les comparaisons se présentaient sans cesse, bien que les races soient différentes, bien qu’entre des peuples qui ont des origines si diverses, d’après les habitudes de la science moderne, il soit peu naturel de chercher des rapports. Quiconque a voyagé dans la péninsule du Balkan a remarqué ces similitudes. Dans la Guégarie même, tous les cantons ne sont pas albanais ; ceux qui sont occupés par des Slaves, par exemple au nord de la Boiana, nous présentent les mœurs que nous trouvons chez les Mirdites, chez les démenti, chez les Castrati, tribus qui peuvent être considérées comme offrant le type le plus pur de la race des Schkipétars. Le grand canton des Vassœvitch, qui touche à l’Herzégovine, a de nombreuses traditions, une organisation relativement assez avancée : tels sont ces récits légendaires et ces usages que l’observateur n’y trouve rien qui ne soit conforme aux habitudes des Albanais ; ce district cependant parle le serbe, il est habité par des Slaves dont les caractères sont précis. On sait que l’usage des vendettas, des pacifications, est commun aux Slaves et aux Albanais ; les Albanais ont, comme leurs voisins, ces pobratim, ces frères d’adoption qui ont pour ancêtres Patrocle et Achille. Les lois qui règlent les successions, les mariages, sont le plus souvent les mêmes ; les costumes offrent de nombreuses ressemblances. De tous les peuples slaves de cette région, ceux qui habitent le Monténégro sont les mieux connus ; il n’est pas difficile de voir que, s’ils ont eu des destinées différentes des Albanais, la cause en est surtout à l’étendue de leur pays, qui compte aujourd’hui 196,000 habitans. Le plus grand district des montagnes de Scodra n’a pas 30,000 âmes. Le Monténégrin, qui suit la religion grecque, a toujours eu pour protecteur naturel la Russie, intéressée à soutenir dans l’empire ottoman un centre de révolte et de résistance. Il est entré en relations avec l’Europe : si peu qu’il en ait subi l’influence, il a trouvé dans ces rapports un principe de progrès ; mais ses mœurs, durant des siècles, ont été celles des Schkipétars. Il suffit de lire les deux constitutions écrites qu’il s’est données, celle de 4796 et celle de 1655, pour y reconnaître cette similitude de mœurs et de coutumes. Ces constitutions sont arrêtées par les vieillards réunis autour du prince ou vladika. Les vieillards sont à la fois juges, percepteurs de l’impôt, chefs de drapeau. Le district ne reconnaît pas d’autre autorité ; ils composent la skoupschtina, ce conseil des chefs sans lequel, de quelque mot qu’on se serve pour le désigner, il n’y a pas de gouvernement. Jeunes ou vieux, importent un nom qui semble indiquer un âge avancé, qui est seulement un titre qu’on ne saurait prendre à la lettre. L’indépendance de tous est un principe reconnu par la loi. Ni la prison, ni les châtimens corporels ne sont admis comme une pénalité qui puisse être appliquée souvent ; l’amende et la mort punissent toutes les fautes. L’admission de l’étranger dans le clan ou plème est sévèrement interdite ; la transmission de la propriété d’une famille à une autre devient impossible par suite des entraves que la loi, interprète de la coutume, y oppose. Les razzias ou tchètas paraissent être moins défendues que réglées. Le meurtre est plus « souvent excusé que puni. Les articles mêmes, qui sont des innovations, montrent combien les anciennes coutumes se rapprochaient de celles des Albanais ; telles sont les prescriptions relatives à l’héritage dont la femme était exclue autrefois, auquel elle n’est admise par le dernier code que sous d’importantes réserves. Le soin avec lequel la loi répète que la compensation ne sera plus autorisée ne prouve-t-il pas qu’elle était passée depuis longtemps dans les mœurs [10] ? Les Bosniaques, les Herzégoviniens, les Dalmates des montagnes, surtout ceux des bouches de Cattaro, ne ressemblent pas moins aux Albanais ; il faut en dire autant de beaucoup de tribus qui n’ont certes aucun rapport de sang avec eux, des sauvages de l’Amérique, de populations nombreuses de l’Inde anglaise, restées plus incultes que le reste de l’Hindoustan ; mais tous ces rapprochemens deviennent plus frappans encore lorsque l’on considère la société homérique. La conclusion est simple : en dehors de tout caractère de race, le même état primitif impose des mœurs souvent semblables.

Si les Albanais sont restés barbares, la faute en est-elle seulement aux circonstances ? Il est certain que, si ce peuple avait eu les qualités natives des Grecs, cette puissance d’imagination qui créa en quelques jours, sous un ciel merveilleux et sur un théâtre non moins beau, la religion, la poésie, l’éloquence, il eût été entraîné par ces forces supérieures bien loin de l’état sauvage. Le don de s’élever à l’idéal donna naissance, chez les Hellènes, aux divinités de l’olympe. Les Albanais ne connurent jamais ces heureuses conceptions. Le génie grec imagina un monde plus parfait que les choses terrestres : ce monde, chanté par les poètes, ouvrit à ces peuples le chemin de l’avenir, ces rêves étaient le principe du progrès ; la pensée albanaise s’arrêta toujours aux bégaiemens de la cantilène enfantine, elle ne vit rien au-dessus de la réalité. Un peuple qui ne s’attache pas à quelque idée générale n’a d’autre mobile d’action que l’instinct. Ainsi ce ne fut pas la division infinie de la contrée qui réduisit ces tribus à l’impuissance, — la Grèce n’était pas moins partagée en vallées étroites et montueuses ; ce ne fut pas non plus le petit nombre des habitans : ni l’Attique ni le Péloponèse ne comptaient une grande population. On aurait tort également de se rejeter sur les difficultés que créèrent une suite de circonstances défavorables. Dans une vie qui compte tant de siècles, comment croire qu’il n’y eut pas de jours propices ? Il faut admettre, ce que nous comprenons encore bien mal, qu’entre les races il y a des différences de noblesse, que les dieux ont été prodigues pour les unes, avares pour les autres.

Si on regarde l’histoire des Albanais, on voit qu’ils ont reçu de grandes qualités, qu’ils ont d’heureuses aptitudes. Ils sont braves : sous le nom d’Arnautes, ils ont combattu dans toute l’Europe du moyen âge ; ils étaient à Fornoue ; on les trouve au XVIe siècle en Angleterre, en France, en Allemagne, dans les armées d’Henry VIII, de Maximilien, de François Ier. M. Sathas vient de publier l’histoire de l’un d’eux, Mercure Boua, écrite en vers grecs par Coronaios de Zante ; les armées de ce temps n’avaient pas de meilleurs soldats que ces Suisses de l’Orient. Ils ont lutté contre Amurat et Mahomet II, non sans succès. S’ils se battent d’ordinaire comme les héros homériques, réduisant la stratégie à la ruse, à l’impétuosité qui s’élance sans ordre contre l’ennemi, ils savent accepter la discipline et suivre d’autres règles de combat : on l’a vu en Égypte au temps de Méhémet-Ali, on le voit aujourd’hui dans les armées de la Porte. Quand ils ont eu occasion de prendre la mer, ils ont prouvé qu’ils étaient excellens marins. Le port de Dulcigno a eu des flottes importantes, jusqu’à 500 vaisseaux au XVIIe siècle : ses bâtimens de commerce naviguent encore aujourd’hui dans toute la Méditerranée ; ils ont fourni longtemps au Grand-Seigneur l’élite de ses forces navales. On sait du reste ce qu’ont fait dans la guerre de l’indépendance les Albanais d’Hydra et de Spezia. Des héros que nos poètes ont chantés comme les descendans de Thémistocle et de Léonidas étaient fils des obscurs Schkipétars. La politique, la finesse, l’art de gouverner les hommes, l’esprit d’administration n’ont manqué ni au pacha Ali de Tépélen, ni à Mahmoud de Scodra, qui tint la Porte en échec à la fin du siècle dernier, ni à Méhémet-Ali d’Égypte, un autre Albanais, ni aux gouverneurs que le sultan prit à ces montagnes pour les envoyer dans les principautés danubiennes, ni surtout à Scander-bey, qui sut réunir contre les Ottomans les forces indisciplinées de l’ancienne Raschie. De nos jours, nombre d’Albanais s’appliquent au commerce à Scodra, à Janina, et y réussissent. Des philhellènes célèbres à Constantinople et dans tout l’Orient, qui ont acquis de grandes fortunes par le trafic, sont de sang albanais, bien qu’ils se consacrent au triomphe de la cause grecque. Enfin dans les travaux de l’esprit, les Albanais italiens ont fait preuve de qualités sérieuses, de bon sens, du goût des recherches scientifiques, de l’intelligence des vraies méthodes. Ce qui fait défaut à ce peuple mérite d’être cherché. L’Albanais qui se trouve en contact avec les idées de l’Occident, qui fait le commerce et s’enrichit, se renferme en lui-même : il semble que son esprit soit condamné à la lourdeur, à l’étroitesse, qu’il ne puisse se dégager des intérêts personnels ; il aime à rester chez lui, il est facilement égoïste et avare, l’idée de l’association avec ses frères de même race ne le domine pas, il ne conçoit aucun but d’un intérêt général. C’est ce qui frappe à Scutari et dans toutes les villes importantes ; l’entente est impossible entre ces bourgeois, non par violence de caractère, mais parce que l’entente suppose une part de sacrifices, de dévoûment, une certaine passion qui s’attache à une idée. Ne voyons-nous pas dans le passé qu’ils ont servi tous les maîtres, combattu pour toutes les causes, souvent les uns contre les autres, aussi énergiques en faveur de l’indépendance grecque que pour la défense du croissant par exemple, ne tenant en vérité qu’à une chose, l’indépendance du clan, l’indépendance de leur personne ? Ces Albanais devenus citadins estiment que les connaissances pratiques sont utiles ; le charme d’une culture qui n’a d’autre but que le plaisir, la noblesse même de l’éducation désintéressée les trouve indifférens. Lorsque les peuples sont ainsi faits, qu’ils manquent du seul stimulant qui permette à une race de se développer sans secours, la faculté de l’idéal, il faut qu’ils reçoivent la vie d’une influence étrangère. On sait assez quelle a été l’histoire de ce peuple : il n’a jamais été entraîné, subjugué par une autre race qui le forçât à l’imiter ; il n’a jamais vu assez longtemps une civilisation étrangère qui s’imposât à lui. J’imagine que cette nature d’esprit fait assez bien comprendre ce qu’étaient ces vingt tribus, parentes des Albanais, qu’on voit aux origines de Rome, en Italie, et les Latins eux-mêmes. Le monde grec, la civilisation étrusque, qui les entouraient, les appelèrent à la vie. Les circonstances formèrent ensuite ce caractère romain, auquel l’histoire ne trouve rien qu’elle puisse comparer, et qui cependant doit peut-être ses premiers développemens à une influence étrangère.

L’intérêt d’un voyage en Albanie est surtout de nous montrer l’importance des études d’histoire comparée. Les écrivains qui racontaient les événemens du passé ont eu longtemps peu de souci de les expliquer, ou en ont donné des raisons si naïves qu’elles nous font sourire : heureux lorsqu’ils s’élevaient comme Hérodote à la conception d’un ordre divin qui, si imparfait qu’il fût, réglait les actions des hommes. Cette absence de méthode est le propre, même. de nos jours, d’un grand nombre d’ouvrages qui ont demandé beaucoup d’efforts. Cependant la pensée antique avait conçu une juste idée de ce que devait être l’histoire, mais il semble que le maître de cette science n’ait pu créer de tradition, qu’Aristote seul ait compris les principes d’investigations fécondes qu’il exposait dans sa Politique. Ces études passionnent à nouveau ceux qui ont quelque souci de la haute culture intellectuelle. Ils cherchent à expliquer les événemens, tantôt par l’analyse des influences qu’ont exercées les grandes races primitives, mères de toutes les autres, tantôt en mettant en lumière un fait principal auquel ils rattachent les faits moins importans, tantôt enfin, mais plus rarement, en montrant que les lois civiles, les révolutions, les créations qui signalent un siècle dans l’ordre religieux et politique, dans la morale, dans la poésie et dans les arts, doivent leur naissance à l’état même et au caractère de ce peuple à une heure particulière de son développement. Là est la vraie méthode, celle d’Aristote, bien que le maître n’ait eu le temps d’analyser ni les causes si complexes qui modifient ces créations, ni les. variétés que présente un peuple, selon la race d’où il procède, selon les lieux qu’il habite. Les études comparées permettront seules de constituer cette science qui sera la véritable philosophie de l’histoire. Rapprocher les usages semblables et les états semblables d’esprit, telle est la base de ces nouvelles recherches.

Les Anglais surtout sont entrés dans cette voie. Leur sens pratique considère toutes les productions qui sortent de la nature même d’une nation comme un ensemble de phénomènes soumis à des lois qu’il faut découvrir ; ils croient que les caractères ont un développement simple et normal, qu’on peut les analyser et les classer comme le botaniste analyse et classe les plantes, que la vie dans l’ordre historique est une sorte de végétation que la science peut suivre, dont elle fixe les périodes. Cette méthode toute positive tient compte de toutes les modifications que les circonstances imposent au développement naturel et idéal des caractères ; elle admet que les événemens sont le résultat de l’action de ces circonstances sur un développement régulier qu’elles entravent, activent, dont elles changent la direction. Nous en sommes encore, — on ne peut le nier, — aux origines de cette science ; mais les principes qu’elle établit ou plutôt qu’elle emprunte à la plus haute philosophie grecque s’imposent de plus en plus à l’historien. Les qualités de race, d’intuition, que possèdent à un plus haut degré que les Anglais d’autres peuples, le sens poétique indispensable dans ces études, où il faut imaginer, restituer la vie du passé, pour la voir plus encore que pour la comprendre, permettront à ces principes de donner tout ce qu’ils peuvent produire. Les difficultés seront grandes, car le jeu des causes forme un réseau où mille fils s’enlacent, se perdent, reparaissent pour se perdre encore. Les études historiques cependant se constitueront sur la base de l’observation positive, et ceux-là mêmes qui les soupçonnent aujourd’hui de fatalisme reconnaîtront que, constatant tout d’abord comme des faits qu’elles retrouvent partout et toujours les sentimens de haute morale dont vit l’humanité, elles sont l’hommage le plus haut et le moins chimérique qui puisse être rendu à la dignité de notre nature. Aux premiers chapitres de ces études, le peuple si obscur, qui conserve la plus complète image de ce que furent les pères de la race grecque et latine, méritera toujours l’attention de l’historien ; il restera comme le témoin vivant d’un passé que l’on croit trop souvent disparu. Que si sur les origines la science doit rester longtemps incertaine, elle dira du moins que nulle nation d’Europe n’a des mœurs plus anciennes ; elle expliquera ainsi comment l’étonnement de ceux qui commencèrent à étudier en véritables savans ces clans de montagnes put croire qu’ils étaient les restes de cette race mystérieuse des Pélasges que nous retrouvons à la naissance des deux plus belles civilisations du vieux monde, les premiers-nés de la nature, les enfans que créèrent d’abord, dès que les ténèbres du chaos se furent dissipées, les plus vénérables des divinités antiques, la Mer et le Firmament.


ALBERT DUMONT.


  1. Voyez la Revue du 1er octobre.
  2. L’histoire religieuse de cette province a été faite par Farlati. Mgr Pooten, archevêque d’Antivari, titulaire du diocèse, qui habite depuis longtemps l’Albanie, a réuni dans un grand ouvrage, écrit en latin, tous les renseignemens nouveaux qu’il a dû aux inscriptions et à quelques chartes inédites. Metropolis Antivarensis et ecclesiarum episcopalium in Albania turcica sitarum quœ eidem metropoli subsunt, vel olim subjectœ fuerant, historia quam ex Illyrico sacro Farlati ad suum usum in compendium redegit Carolus Pooten, archiepiscopus Antibarensis et Dioclensis, Albaniœ metropolita ac regni Serviœ primas. Ce livre, qu’il a bien voulu me communiquer, ne sera sans doute pas imprimé de longtemps. Les destinées d’un manuscrit dans les provinces turques sont si incertaines, qu’il n’est peut-être pas inutile de faire ici mention d’un aussi important travail.
  3. Ce sont les deux principales divisions de la race albanaise en Turquie ; les Guègues habitent au nord du Scombi, les Tosques au sud de ce fleuve et en Epire.
  4. Sur les Albanais, voyez, dans la Revue, deux études importantes de M. Cyprien Robert, 1er août 1842, de Mme la princesse Dora d’Istria, 1er mai 1866.
  5. « Gaudens muneribus, sed nec data imputant nec datis obligantur. »
  6. Les remarques de Welcker dans la préface de son édition de Théognis sont classiques sur ce sujet, 9-16.
  7. Cette lettre a été publiée pour la première fois par M. Hyacinthe Hecquard dans un livre exact et consciencieux, où on trouve beaucoup à apprendre, Histoire et Description de la Haute-Albanie.
  8. Iliade, XVIII, 498.
  9. Germanie, 21.
  10. Le lecteur trouvera d’autres points de rapprochemens dans une étude publiée ici même par M. Jurien de La Gravière (Revue du 1er avril 1872).