Souvenirs des Alpes

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Souvenirs des Alpes
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 13 (p. 378-380).


SOUVENIR DES ALPES.





Fatigué, brisé, vaincu par l’ennui,
Marchait le voyageur dans la plaine altérée,
Et du sable brûlant la poussière dorée
Voltigeait devant lui.

Devant la pauvre hôtellerie,
Sous un vieux pont, dans un site écarté,
Un flot de cristal argenté
Caressait la rive fleurie.

Deux oisillons, dans un pin d’Italie,
En sautillant s’envoyaient tour à tour
Leur chansonnette ailée, où la mélancolie
Jasait avec l’amour.

Pendant qu’une mule rétive
Piétinait sous le pampre où rit le dieu joufflu,
Sans toucher aux fleurs de la rive,
Le voyageur monta sur le pont vermoulu.

Là, le cœur plein d’un triste et doux mystère,
Il s’arrêta silencieux, —
Le front incliné vers la terre ; —
L’ardent soleil séchait les larmes de ses yeux.


Aveugle, inconstante, ô fortune !
Supplice enivrant des amours !
Ote-moi, mémoire importune,
Ote-moi ces yeux que je vois toujours !

Pourquoi, dans leur beauté suprême,
Pourquoi les ai-je vus briller ?
Tu ne veux plus que je les aime,
Toi qui me défends d’oublier !…

Comme après la douleur, comme après la tempête,
L’homme supplie encore et regarde le ciel,
Le voyageur, levant la tête,
Vit les Alpes debout dans leur calme éternel,

Et, devant lui, le sommet du Mont-Rose,
Où la neige et l’azur se disputaient gaîment.
Si parmi nous tu descends un moment,
C’est là, blanche Diane, où tombeau pied se pose.

Les chasseurs de chamois en savent quelque chose,
Lorsque, sans peur, mais non pas sans danger,
À travers la prairie au matin fraîche éclose,
On les voit, l’arme au poing, dans ces pics s’engager.

Pendant que le soleil, paisible et fort à l’aise,
Brûle, sans la dorer, la cité milanaise,
Et dans cet horizon, plein de grace et d’ennui,
S’endort de lassitude à force d’avoir lui,

La montagne se montre : — à vos pieds est l’abîme,
L’avalanche au-dessus. — Ne vous effrayez pas ; —
Prenez garde au mulet qui peut faire un faux pas.
L’œil perçant du chamois suspendu sur la cime,
Vous voyant trébucher, s’en moquerait tout bas.

Un ravin tortueux conduit à la montagne ;
Le voyageur pensif prit ce sentier perdu ;
Puis il se retourna. — La plaine et la campagne,
Tout avait disparu.


Le spectre du glacier, dans sa pourpre pâlie,
Derrière lui s’était dressé.
Les chansons et les pleurs et la belle Italie
Devenaient déjà le passé.

Un aigle noir, planant sur la sombre verdure
Et regardant au loin, tout chargé de souci,
Semblait dire au désert : Quelle est la créature
Qui vient ici ?

Byron, dans sa tristesse altière,
Disait un jour, passant par ce pays :
« Quand je vois aux sapins cet air de cimetière,
Cela ressemble à mes amis. »

Ils sont pourtant beaux, ces pins foudroyés,
Byron, dans ce désert immense !
Quand leurs rameaux morts craquaient sous tes pieds,
Ton cœur entendait leur silence.

Peut-être en savent-ils autant et plus que nous,
Ces vieux êtres muets attachés à la terre,
Qui, sur le sein fécond de la commune mère,
Dorment dans un repos si superbe et si doux.


ALFRED DE MUSSET.