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Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux/L’Entre-deux-guerres/Chapitre V

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Nouvelle Librairie Nationale (I à IVp. 418-428).

CHAPITRE V


Erreurs et engouements : le Tolstoïsme et la pitié russe,
L’Ibsénisme et la complexité sentimentale.
Le Nietzschéisme et la dureté boche.
La Revue blanche et les frères Natanson.
Aux eaux d’Uriage.



La période de l’Entre-deux-guerres, qui va de 1885 à 1898 environ, marque, en littérature comme en musique, un obscurcissement singulier de l’esprit français. Les plus éclairés parmi nos compatriotes se cherchent et ne se trouvent point. Une vogue excessive, et dans laquelle il entre plus de snobisme que de discernement, va à quelques étrangers représentatifs, ou considérés comme tels. Dans un précédent volume, j’ai examiné le cas Wagner. Je m’occuperai cette fois du Tolstoïsme, de l’Ibsénomanie et du Nietzschéisme.

Tourguenieff, homme envieux, perfide et qui possédait de nombreuses relations en France, avait fait tous ses efforts pour tenir sous le boisseau son ancien ami et concurrent heureux Léon Tolstoï. Mon père, néanmoins, lut Guerre et paix, qu’on venait de traduire dans notre langue, et en fut enthousiasmé. Il parlait de ces trois volumes à tous ses amis. Il ne cessait de les citer. Il en savait des passages par cœur. Vers le même temps, Melchior de Vogüé publiait ses études sur le roman russe. Cette admiration pour le grand écrivain et observateur de Guerre et paix et d’Anna Karénine, rencontra la vague anarchique, pacifiste et révolutionnaire qui s’attachait au genre de vie rustique, paradoxal et falot de l’apôtre d’Yasnaïa Poliana. La sottise humanitaire, conséquence de notre humiliation et du traité désastreux de Francfort, se mit sur Tolstoï, adopta, prôna, encensa démesurément, et pour tout le côté caduc et désuet de son œuvre, le grand vieillard aux yeux d’eau et de rêve. L’ancien levain des Misérables et les attardés du romantisme fermentèrent de nouveau avec Résurrection. Les pessimistes formés à l’école de la métaphysique allemande, d’Hartmann et de Schopenhauer, se ruèrent sur la Puissance des ténèbres. Le troupeau absurde des démocrates chrétiens, en quête d’une hérésie nouvelle qui devait être, vingt ans plus tard, le modernisme, se mit à pousser, autour du faux évangéliste, des bêlements de joie.

Dans le monde des gens de lettres, des professeurs d’Université, des politiciens, des magistrats, des journalistes et des oisifs, ce fut à qui réhabiliterait la prostituée, le souteneur, la proxénète et le malandrin. Ce fut, pour employer le jargon de l’époque, à qui se pencherait sur les enfers de la société, en extrairait et en chérirait les plus sordides et les plus flasques échantillons. Le bagnard prit une auréole. Les déclassés des deux sexes devinrent des sujets d’attendrissement, des dessus de pendules moscovites. Il n’y eut plus de franches canailles, mais de pauvres gens, précocement dévoyés et que de bonnes paroles, des conférences appropriées, auraient tôt fait de remettre dans le droit chemin. Maurice Pujo, dans sa belle pièce satirique, les Nuées, a fait un véridique tableau de ces aberrations d’après ses souvenirs de l’Union pour l’Action morale. Il y eut là, en effet, pendant plusieurs années, une source jaillissante de comique. Le gobe-mouches Henri Bauer, invraisemblable primaire à tête de Dumas père, qui pontifiait à l’Écho de Paris de Valentin Simond, alignait des colonnes de prêche laïque sur la non-résistance au mal par la violence, qu’il interrompait soudainement pour éreinter une pauvre vieille actrice du nom de Léonide Leblanc.

De cette non-résistance au mal, il n’était pas un banquier juif, pas un pilleur d’épaves, pas un déchet de tripot, pas un usurier de Paris, qui ne parlât avec des larmes aux yeux : les frères Natanson, Alexandre et Thadée, — il faut entendre Forain prononcer, en accentuant le T, ce prénom de Thadée ! — étaient directeurs d’une Revue blanche, où ces insanités faisaient florès. Thadée avait une barbe noire, un masque empâté de sémite gras. Alexandre avait les yeux blancs d’un lapin albinos, le profil sec d’un Hébreu employé de banque. Ils s’étaient adjoint un phénomène anarchiste à tête de Yankee de caricature, du nom de Félix Fénéon ; Lucien Mühlfeld, déjà nommé ; un sémite jouant les jolis garçons avec un chapeau mou à l’artiste et un tout petit nez droit dans une physionomie trop régulière — cette sous-variété est horrible — appelé Léon Blum ; l’absurde logicien Remy de Gourmont et quelques autres symbologhettos. Tout ce monde-là pontifiait, dogmatisait, tolstoïsait, s’apitoyait, Yasnaïa-Polianait en cadence, déclarait que l’on ne verrait plus jamais, jamais la guerre, qu’il était absolument inutile de s’y préparer, que l’on se foutait de l’Alsace-Lorraine, qu’elle ne valait pas le petit doigt de pied, que les militaires étaient les plus bêtes des hommes, que la patrie était un mythe et un mythe odieux, etc., etc. Il y aurait un choix effarant à faire de ces insanités, qui s’abritaient sous la grande renommée du bonhomme Tolstoï. Le pauvre vieux fou, par ses disciples, aura certainement contribué à notre manque de préparation à la guerre. Méfions-nous du millionnaire et aristocrate en sabots, qui retape sa blouse et son pantalon lui-même. Méfions-nous des loups ravisseurs qui viennent vêtus de peaux de brebis, dit le véritable Évangile.

Périodiquement, afin de réchauffer le zèle des prosélytes, un enfant de chœur du tolstoïsme faisait le voyage d’Yasnaïa et rapportait, au retour, ses impressions et celles du maître. Léon Nicolaïvitch semblait avoir gardé toute sa géniale ironie pour ses œuvres, tant ses appréciations sur la littérature française étaient absurdes et enfantines. Je ne me rappelle pas le détail. Mais, sollicité par son interlocuteur, il ne manquait pas d’attribuer une grande importance, dans le mouvement des esprits contemporains, à Remy de Gourmont, à Léon Blum et aux frères Natanson. Ensuite il recommandait de boire de l’eau, de ne pas fumer, de s’abstenir de viande rouge, de faire comme les Doukhobors et de refuser le service militaire. Henri Bernstein, dramaturge selon l’éthique de la revue des Natansons, a suivi ce conseil, mais ça ne lui a pas trop bien réussi.

Léon Tolstoï, personnage amer et tragique, que de fois j’ai songé à toi, à ce mélange de sublimité et de sottise qui fit ta profonde originalité, et à ta funeste influence ! Ô fils métaphysique de Rousseau, bien plus noble certes que ton père, comment alliais-tu la perspicacité la plus aiguë quant aux hommes, et le plus noir aveuglement quant aux idées ? Comment te retrouvais-tu toi-même, lorsque tu te cherchais âprement, ô solitaire ? C’est surtout ta fin qui me hante, ta fin errante et désespérée, où tu fus poursuivi, j’en suis sûr, par tous tes fantômes contradictoires, ta propre pitié muée en colère et ton humilité muée en orgueil.

Avec Ibsen et l’ibsénomanie, nous entrons dans une autre zone de déformations, celles de la logique et de la clarté françaises. Rosenthal-Saint-Cère avait révélé — comme on disait — Ibsen à Antoine, lequel le révéla à Lugné Poè et à la critique dramatique, notamment au huron Bauer.

Lugné Poè est un brave homme, nullement cabotin à la ville, intelligent et sympathique, qui a besoin de découvrir et d’admirer, puis d’interpréter, avec une âme de néophyte, ce qu’il admire. Il a donné dans toutes les inventions des mages du Nord, dans Bjœrnsterne Bjœrson et dans Strindberg. Mais son préféré fut toujours Ibsen. Il le jouait à la manière extatique, en lévite noire ou grise, le torse cambré en arrière et en le psalmodiant. Je me suis laissé dire que le maître lui-même, ce vieux chat-tigre de brasserie allemande, mâtiné de Schopenhauer, lui avait donné cette tradition. Or l’auteur de Peer Gynt et du Constructeur Solness est terriblement obscur et embrouillé. Sa pensée, parfois belle et lyrique, souvent originale et toujours douloureuse, se meut dans le brouillard et l’humidité, sur les confins huileux et rhumatisants d’une sensualité contenue. Son rire est un ricanement, sa mélancolie une crampe prolongée, son dialogue une série de reproches alternatifs. Ses héros, hommes et femmes, projections de la fumée de sa pipe tragique, ombres portées sur le mur de sa rancœur, de son tædium vitæ, apparaissent tous et toutes ainsi que suicidaires. Leur désir s’accompagne de consternation. Un mystérieux poison se glisse jusque dans leurs aspirations vers la santé et un épanouissement impossible. Ils habitent les caves de l’amertume et de la vaine concupiscence. On devine qu’ils n’ont jamais bu une goutte de vin, jamais contemplé un paysage clair. Aussitôt qu’ils ont une femme, une fiancée ou une bonne amie, ils ne songent qu’à l’interroger, qu’à la scruter, qu’à l’effrayer, qu’à la tourmenter, qu’à lui infliger un secret pour le surprendre ensuite. Les dames agissent de même vis-à-vis des messieurs. Si c’est ça les amours du Nord, alors vivent Roméo et Juliette, vivent Don Quichotte et Dulcinée du Toboso !

Aujourd’hui les psycho-tortillons d’Hilde Wangel, de Brand, de Peer Gynt, de Rosmer, du vieux Solness, architecte des tours-maisons et des tourneboulés, de Jean-Gabriel Borkmann entendant des pas dans son plafond, nous font hausser les épaules et ne nous en imposent plus. Nous nous rendons compte que ces enseignes recouvrent fréquemment un poncif studieux, que ces emballages compliqués ne renferment, les trois quarts du temps, qu’un thème assez vulgaire. Ibsen organise un vide pneumatique, apporte une cloche immense pour l’agonie d’une petite souris ou d’un vieux lapin. Mais, il y a vingt ans, le tout Paris des répétitions générales tombait en extase devant les moindres propos de ces fils et filles de la manie solitaire et du septentrion. À la première révélation de Rosmersholm, la maison où « l’on tue le bonheur » et qui jouit d’un pont révélateur de l’état d’âme de ses habitants, une sociétaire connue de la Comédie-Française s’évanouit d’admiration. Enfoncés Shakespeare et Racine ! Seul Henrik Ibsen — exigez le k — était descendu, sa lampe d’huile de phoque à la main, dans les cryptes de l’âme humaine et en avait rapporté de définitives stalactites. En vain, Lemaître essayait-il, avec son lumineux bon sens des bords de la Loire, de ramener les convulsionnaires ibséniens à la logique et à la raison. Ceux-ci ne voulaient rien entendre et le traitaient de superficiel, voire d’ignorant. Que voulait ce natif de Tavers au palpitant génie des fjords ?

Chose terrible chez un auteur dramatique : Ibsen n’a pas de ligne ; il n’a pas de perspective. Ses personnages sont des énervés que le tintement de la sonnette, la baisse de la lampe mettent hors d’eux-mêmes, aussi bien qu’une parole maladroite, ou qu’un soupçon injustifié. On s’est demandé si ses femmes étaient des caractères du Nord, ou des figures géométrico-sentimentales formées dans son imagination, « dans les cellules secrètes de l’esprit ». J’incline vers la seconde hypothèse. Elles sont des anémiques forcenées, des convalescentes frénétiques, chez qui tout retentit à l’excès. Leurs amours et leurs haines pour personnes pâles manquent de sang et de muscles, aussi de cette harmonie de croissance et de décroissance, de ce rythme intérieur qui existe chez les créatures quasi polaires, aussi bien que chez celles de l’extrême Midi. Depuis que Taine a disparu, nous croyons beaucoup moins aux conditions climatériques, comme dominantes de la nature humaine. Ibsen n’a même pas été le peintre des animaux à sang froid. Pour dire toute ma pensée, il n’a jamais peint que lui-même, que la projection de ses douloureuses chimères. D’où sa monotonie fastidieuse.

Sous vingt formes assez peu différentes, cet analyste, chez qui la saccade est la règle, nous a montré les tiraillements de consciences rugueuses et hantées, entre le devoir et le désir, un devoir vague, un désir chiche, les balancés des sens et de la timidité, des attractions intellectuelles et des répulsions physiques, le tout dans un décor monotone de tables à thé et de bibliothèques, où les chaises prennent des airs de chaires à prêcher. Ses hommes supérieurs apparaissent comme des dévergondés de l’esprit, comme des bohémiens de la culture, sans attaches ni points de repos, sans havre ni espérance. J’entends bien qu’ils scrutent le « problème vital ». Mais c’est précisément cette perpétuelle remise à l’étude des éléments premiers qui finit par les figer dans des mouvements automatiques, pour leur ôter tout intérêt. Les types créés par Ibsen ne demeurent pas dans la mémoire. Lui-même nous apparaît assez semblable à ce diable « fondeur de boutons », dont il parle quelque part, et qui rejette au moule, sans trêve, des physionomies de même forme, de même grimace, des tempéraments de même structure. La tension hagarde, l’obsession, la courbature, tels sont les grands ressorts du théâtre ibsénien. Aussi, tous ces accablés du destin, tous ces déchirés de l’incertitude, hommes et femmes, ont-ils tout le temps l’envie de s’en aller, de se sauver, par la porte, par la fenêtre, de tomber du toit, de se jeter dans le ravin, en un mot de se fuir eux-mêmes. Pendant le premier acte, on s’intéresse presque à eux. Ils surprennent. Au deuxième acte, on les prend tous en grippe. Au troisième, ils apparaissent ainsi que d’épouvantables raseurs, pour qui toute catastrophe sera pain bénit. Leur néant leur remonte à mesure. Ils étaient nés avec la pire tare, qui tenait de leur créateur littéraire : le manque de joie. Ternes et gris dans la douleur, ils restent ternes et gris dans leurs rêves. Ils refusent tout le temps le sourire féminin, l’héroïsme, le goût du pain, le parfum des fleurs et le chant des oiseaux. Ils disent non à tout le positif de l’existence.

J’en demande pardon aux mânes de cette fripouille de Rosenthal-Saint-Cère. J’en demande pardon à Huron Bauer. Je donnerais tout ce théâtre de deuil et de torture vaine pour une réplique d’Othello. L’œuvre entière du « géant du Nord » m’apparaît comme un cadavre dans une chambre d’hôtel meublé, au bas crépuscule de l’hiver.

Nous devons à Ibsen deux formules du jargon sentimental intellectuel de l’Entre-deux-guerres : « vivre sa vie » et « en beauté ». La première menait les femmes faibles au trottoir ou chez la proxénète. La seconde légitimait toutes les loufoqueries. L’une et l’autre comportaient le sermon laïque. J’ai vu trop d’applications, douloureuses ou comiques, de ces insanités, pour n’en pas garder rancune à leur auteur responsable. J’ai marqué quelques traits de ces modes baroques dans mon roman les Kamtchatka, œuvre de réaction contre le snobisme ambiant aux alentours de 1895, et qui me valut de solides, de précieuses inimitiés.

Le polémiste, en effet, prend son point d’appui dans le mécontentement de ses adversaires. Plus ce mécontentement est fort et même injurieux, plus le polémiste a de fer, comme on dit en escrime, et mieux il est placé pour une bonne riposte. Ne me parlez pas des victimes résignées, des pâles protestataires, ni des éreintés indulgents. Lorsque j’applique, pour ce que j’estime être le bien de mon pays, sur ce torse ou sur ce rein, mes vésicatoires, un cri de colère, une grimace, une menace ne me déplaisent pas. C’est signe que le malade peut guérir.

— Mais il a bien dû vous arriver, dans le combat de plume, — m’objecte-t-on, — de vous sentir quelquefois touché ?

Fort rarement. Cela tient à ce que je connais mes travers et à ce que je n’attaque pas sans de bonnes raisons. Ainsi, mon ennemi ne m’apprend rien, si sa critique est juste. Si elle est injuste, je ne la perçois même pas. Quant aux accès de rage, ils me font rire, à la façon de caricatures réussies.

Les écœurantes fadeurs du tolstoïsme dégénéré et l’embrouillamini des ibséniens devaient fatalement, au bout de peu d’années, appeler une réaction. Il est remarquable que celle-ci s’opéra encore sur un nom étranger, celui de Frédéric Nietzsche.

Nietzsche est mâtiné de Slave et d’Allemand, — il descendait des Nietski, — et il a subi fortement l’influence des lettres françaises. J’ai étudié son cas ailleurs. Jules de Goncourt affirmait que « ce qui entend le plus de bêtises, c’est un tableau ». Néanmoins, les œuvres de cet énervé de Germanie et en particulier Zarathoustra ont déchaîné un flot d’insanités. Il fut un temps où chaque revue française, chaque périodique contenait une apologie ou un abatage du « retour éternel », de la « morale des maîtres », du « oui encore une fois », de la « reclassification des valeurs ». L’âne joue un grand rôle dans Zarathoustra, un plus grand rôle encore dans la bibliographie du nietzschéisme. Les uns lui ont reproché d’être un thuriféraire de la force, ce qui n’a positivement aucun sens ; car une application de la force est nécessaire à toutes les opérations salutaires ici-bas, et le dédain de la force mène tout bonnement les dédaigneux à l’esclavage. Il faut que la force de ceux qui ont raison l’emporte sur la force de ceux qui ont tort, voilà tout. L’imbécile, le libéral, qui croient que personne n’a tout à fait raison ni tout à fait tort, peuvent seuls se permettre de mépriser la force, outil du droit. D’autres ont exalté Nietzsche à cause de ses blasphèmes et de son anticatholicisme, qui sont ce qu’il y a de plus niais, de plus inopérant dans son œuvre. Sur ces points, il est Homais II. Sa conception de la Rome papale est dérivée de celle de Fischart et des pamphlétaires allemands de la Réforme. Sa Généalogie de la morale est bête à pleurer. Sans compter le mortel ennui qui se dégage de ses plaisanteries épaisses, à lisière de paralysie générale.

Par contre, ses acerbes critiques de l’allemanité, — comme disait Fichte, — sont pertinentes et décisives. Son « cas Wagner » est presque un chef-d’œuvre. Je ne fais pas ici une sélection conforme à mes convictions religieuses ou politiques. Je me contente de constater. Les erreurs de Frédéric Nietzsche sont trop forcenées, trop manifestes pour être vraiment nocives. Ce qu’il y a en lui de solide, ce qui a trait à la psychophysiologie de la force n’a pas été sans nous rendre des services. Il a désengourdi un certain nombre de néo-bouddhistes, je veux dire de tolstoïsants et d’ibséniens, il les a détournés, pour quelques années, de la non-résistance et de leur nombril.

Une très charmante jeune femme, morte depuis, et dont le mari, littérateur médiocre, était insupportable, s’était entichée de Frédéric Nietzsche. Elle le vantait à tout venant. À son jour elle laissait en évidence, sur sa table à ouvrage, une pile composée du Voyageur et son ombre, de la Volonté de puissance et de Zarathoustra, le tout en langue allemande, bien entendu. Les wagneromanes étaient assez déconcertés. Fallait-il brûler Parsifal en l’honneur de Zarathoustra, ennemi déclaré de Parsifal, ou rejeter Zarathoustra, ou creuser une petite chapelle pour Zarathoustra dans la Mecque de Parsifal ? Ces graves problèmes absorbaient l’attention d’une multitude de personnes cultivées des deux sexes. Les irréconciliables, les irréductibles, les antigermanistes comme Mme Adam, — forteresse de l’idée française pendant tout le temps de l’Entre-deux-guerres, — étaient considérés ainsi que des énergumènes, que des hallucinés. Ne pouvant les combattre directement, on essayait de les tourner par la raillerie et le sarcasme. Inutile d’ajouter que les juifs étaient les premiers à encenser inconsidérément Nietzsche, comme ils avaient été les premiers propagateurs de Wagner en France. L’étude la plus sympathique sur Frédéric Nietzsche est de M. Daniel Halévy. Elle est d’ailleurs fort intéressante.

Ce qui frappe davantage, quand on se retourne vers cette période troublée des flottements de l’esprit français avant la grande guerre, c’est le manque d’un point de départ et d’une direction. Les tenants de la tradition, se plaçant au seul point de vue de la conservation passive et de l’inertie, qui est fastidieux pour les jeunes esprits, défendaient la thèse nationale avec de mauvais arguments. Que de fois j’ai souffert, en écoutant Déroulède, des raisons creuses qu’il opposait aux emballements des maniaques de l’étranger, alors que de bonnes et convaincantes raisons étaient à portée de sa main ! C’est que ce patriote disert et tenace sacrifiait tout à une formule éloquente et n’allait à la racine de rien. Il arrivait ainsi qu’il mît en contradiction des lettrés et des moralistes, qui au fond étaient de son avis. La fréquentation des foules, qu’il aimait, l’avait habitué à se contenter d’un grosso modo qui l’empêchait d’agir sur les élites. Avoir du cœur et du verbe est certes une grande et importante chose ; mais il ne suffit pas d’avoir du cœur et du verbe.

Par contre, les tenants de la Révolution et partisans des influences intellectuelles étrangères, — les deux allaient naturellement ensemble, — se trouvaient être fort souvent des patriotes en puissance, que rebutaient les apologistes de la conservation à tout prix. Quand, en 1895, c’est-à-dire deux ans avant l’Affaire, on prononçait devant moi le mot de royaliste, je voyais aussitôt un vieux monsieur, en belle redingote, avec un col haut, deux raies, l’une dans les cheveux, l’autre dans la barbe, et qui avait horreur des « nouveautés ». Il a fallu les articles et les livres de Maurras, la fréquentation de Vaugeois, pour bouleverser là-dessus mes opinions et convertir, comme chez tant d’autres, mon nationalisme en royalisme.

Cela m’amuserait de relire, à ce point de vue, un article sur les gens du monde et leurs engouements successifs que j’avais envoyé vers 1892, des eaux d’Uriage, au Figaro. Je reçus un mot époustoufflé de Calmette, me disant en substance, au nom de Magnard : « Mon cher ami, votre article est ininsérable. Il morigène et risque de mécontenter nos quatre-vingt mille abonnés ». Calmette exagérait le chiffre de ses abonnés, mais il exprimait l’opinion régnante, d’après laquelle un journal « bien pensant » suivait l’opinion de ses lecteurs, au lieu de la diriger. L’Action française a changé cela.

Il m’est arrivé, cette même année-là, aux eaux d’Uriage, quelque chose de singulier et qui rentre dans la série des phénomènes télépathiques. Un matin, vers les trois heures, je me réveillai brusquement. En même temps, il me sembla que la porte s’ouvrait avec une majestueuse lenteur et je vis apparaître, dans le petit jour gris, le professeur Charcot. Il était en pantalon et en bras de chemise, semblait respirer avec une extrême difficulté. Son linge, largement échancré, laissait voir son cou vigoureux, proconsulaire, parcouru de tressaillements, cependant qu’un souffle dur et bref sortait de sa bouche entr’ouverte. Les yeux mi-clos exprimaient une intolérable souffrance. Il traversa ma chambre d’hôtel, se dirigeant vers la fenêtre et, comme une légère vapeur, disparut. Je n’eus pas une minute d’hésitation. Ce grand homme, dont le masque impérieux avait hanté ma jeunesse, venait de mourir et ma pensée, à travers l’espace, avait pris conscience de cette mort. Je fis aussitôt une fervente prière à l’intention du disparu. Puis, afin d’avoir un témoignage de ces circonstances, j’écrivis à mon père, à Champrosay, ce qui s’était passé.

Cependant les journaux locaux ne contenaient pas la nouvelle que je redoutais. Ceux de Paris, qui parviennent à Grenoble dans la soirée, ne la contenaient pas davantage. Mais en rentrant à l’hôtel vers les onze heures, je trouvai un télégramme d’Adrien Hébrard, me demandant, pour le Temps, une page de souvenirs sur Charcot, lequel venait de mourir soudainement d’une attaque d’angine de poitrine, au cours d’une excursion dans le Morvan, au lac des Settons.

Je répondis négativement à la demande d’Hébrard. Le drame qui frappait l’hospitalière et glorieuse demeure m’avait atterré. Le maître de la Salpêtrière avait tyrannisé pendant vingt ans la Faculté de Médecine. Il n’en était pas moins une des plus remarquables intelligences dont se soit enorgueillie la médecine française. Philosophe nul, thérapeute médiocre, observateur visionnaire, clinicien génial, il prendra dans l’avenir, j’en suis certain, quand les rancunes accumulées par ses partis-pris souvent injustes auront disparu, une belle place au-dessous de Claude Bernard et de Potain, sur le même rang que Duchenne de Boulogne. Il aura eu le rare mérite d’avoir compris que l’art et la science doivent se comprendre, se compénétrer et s’entr’aider.