Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux/L’Entre-deux-guerres/Texte entier

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
L’Entre-deux-guerres
Nouvelle Librairie Nationale (I à IVp. 329-483).

CHAPITRE PREMIER


Préambule. — Le temps de l’anarchie sentimentale.
L’ennemi des lois : Ravachol, Émile Henry, Vaillant, Caserio.
La terreur à Paris. — Le Président Carnot. — Barrès. — Schwob.
Claudel. — Jules Renard. — Georges Hugo.



La grande crise qui vient de fondre sur l’Europe, et notamment sur la France, ne changera en rien l’inclinaison de ces modestes souvenirs. Mais il me paraît que ce titre, l’Entre-deux-guerres, caractérise bien la morne période qui va de 1890 à 1904, de l’échec du boulangisme à la fin de la ligue de la Patrie française. Nous sommes à vingt ans de distance du désastre de 70-71. La France jouit d’une prospérité et d’une paix apparentes, qui recouvrent un fond général d’anarchie et de somnolence dans les esprits. Le sens politique paraît complètement obnubilé chez la plupart de nos compatriotes. La chose publique est la proie des plus médiocres, des plus brouillons, des plus cupides. Le roman naturaliste, le théâtre naturaliste, la rédaction symbolique ou blafardement idéaliste des petites revues ou des cénacles, remplissent de leurs sottes querelles le monde et la ville. Zola trône et pontifie sur son fumier. Il va publier la Débâcle, produit de sa lâcheté naturelle et de sa haine de l’uniforme. Mon père et Goncourt, qui maintenant le connaissent à fond, s’écartent de lui silencieusement, mais, en raison d’une amitié ancienne et trop scrupuleuse, évitent de se prononcer sur son compte. Lui cherche et flaire de son nez bifide, en zézayant, l’occasion unique, « la puiffante secouffe publique, mon bon ami », qui lui permettra de jouer les Hugo à la fange, de vaticiner à la guernesiaise du haut de son îlot d’excréments. La grande popularité, telle est sa truffe convoitée, et il la quête partout en grognant.

L’art dramatique est encore inondé par les laissés-pour-compte de Sardou, les vaudevilles chers à Sarcey et les lavasses du malheureux Ohnet, sans compter les horribles adaptations, par le juif Busnach, de la scatologie de Médan. Au poncif fade des Pailleron, des Delpit, aux inventions bavardes et biscornues de Dumas fils, s’oppose le poncif brutal du Théâtre libre, où André Antoine galvaude son merveilleux talent à monter et interpréter des niaiseries truculentes. C’est le temps de la fausse hardiesse, de ce qu’on appelle « le coup de gueule », succédant aux « tranches de vie » et au « document humain ». Le jargon sentimental et esthétique se mêle à l’argot. Le sens de la langue et de la syntaxe française s’obscurcit, en même temps que le sens de la grandeur française. On est fier de marcher à quatre pattes, d’étiqueter les scories de la société, et de faire un sort aux mauvaises odeurs.

Lemaître et Bourget mis à part, la critique littéraire a complètement disparu. Car Brunetière ne songe qu’à composer un personnage original, selon la recette académique, en collectionnant les contradictions ; et Faguet, sans discernement, distribue l’éloge ou le blâme, comme un tonneau d’arrosage plein d’encre, conduit en zigzags par un charretier ivre. La renommée de Taine est au zénith, inondant d’une lumière crue des détails ou des constructions théoriques artificielles, laissant dans l’ombre les lignes principales. Ses attaques contre la Révolution font le régal des conservateurs, mais conduites avec une légèreté pesante, elles négligent les arguments de fond et se contentent de vulgariser Barruel, Mallet du Pan, Mortimer-Ternaux, en y ajoutant le topo scientifique et moralisateur exigé vers 1890. Le grand Fustel de Coulanges est profondément inconnu du public, et nul en dehors des spécialistes ne fait attention aux admirables travaux de Luchaire.

L’aventurier levantin, Alfred Edwards, en fondant le Matin, et Xau, en fondant le Journal, inaugurent une presse, dite de grande information, dont la caractéristique est précisément de donner le pas au fait-divers et à la vulgarité sur toute question importante. Ce tam-tam est le plus habile des assourdissements. Cette divulgation frénétique assure le secret à la centaine de forbans chargés par le gouvernement allemand de préparer en France la guerre prochaine, la guerre de rapine, d’exaction, d’expropriation. L’avenir enregistrera ce fait indéniable que la prétendue liberté de la presse n’aura servi qu’à enchaîner les journaux aux manieurs d’argent. Cela se fait de mille manières, et notamment par la publicité. Les grandes sociétés de crédit organisent à frais communs un bureau dit « de la presse », qui subordonne celle-ci à la finance. Or, depuis le traité de Francfort, les ficelles de la finance internationale sont précisément à Francfort, à Berlin et à Vienne. On voit d’ici les conséquences.

De quelque côté que l’on se tourne, on remarque à la fois une abondante floraison d’intelligences diverses, de talents réels, et le mauvais emploi de ces intelligences et de ces talents. Le réseau social français a subi une sorte de glissement, de déplacement, qui fait que personne n’est à son poste et que les capacités n’ont pas d’emploi. Ce déplacement a une cause politique. Un jeune homme de génie le sait déjà : Charles Maurras. Mais il est inconnu, il vit isolé, ne fréquentant que quelques poètes, sans influence et sans organe, porteur d’une vérité essentielle qui n’éclatera que vingt ans plus tard, au milieu d’un enthousiasme et de difficultés inouïs, à la veille d’une conflagration européenne sans précédent.

L’anarchie, qui est dans les institutions depuis le Quatre-Septembre et au delà, a passé en vingt ans dans les esprits et dans les mœurs. Tous les jeunes gens en sont plus ou moins imprégnés, surtout dans le monde des Facultés et des Écoles. C’est le développement naturel du libéralisme de nos pères, de l’individualisme démocratique, du personnalisme huguenot et de la centralisation à outrance. Du cerveau des écrivains romantiques, l’anarchie descend dans la rue. Ravachol, Émile Henry, Vaillant, Caserio, les protagonistes de la bombe et du surin, ont l’air d’être sortis des pages des Misérables, en passant par le cours de chimie à l’école du soir et la boutique du coutelier.

Ravachol était une sorte de vagabond, théoricien et anticlérical, qui commença par dévaliser et assassiner un ermite. Il pensait, comme Hugo, Eugène Sue, Michelet et Zola, que les Jésuites étaient la cause de l’obscurantisme et que, pour libérer l’univers, il fallait « couper les curés en deux ». Il avait établi un plan d’alimentation uniforme de la société, d’après lequel chaque citoyen avait droit, chaque jour, à une certaine quantité de macaroni et de beurre. Il proscrivait le vin, l’alcool et la viande et prônait la dynamite et le vol, qualifié bien entendu de « reprise sociale ». C’était en somme un primaire exaspéré par de mauvaises lectures et de pires fréquentations.

Émile Henry appartenait à un milieu plus relevé. Il avait une éducation moyenne, un visage frêle de jeune fille chlorotique et quelque instruction. Il lança sur la terrasse du café Terminus une bombe qui fit plusieurs victimes.

Vaillant, le moins antipathique des trois, était un ouvrier candide qui avait pris au sérieux les promesses de la démocratie révolutionnaire. Déçu dans ses illusions politiques, il jeta sa bombe en pleine séance de la Chambre des députés, où elle blessa légèrement plusieurs parlementaires et fit la réputation du président Dupuy, grâce au mot célèbre : « La séance continue… » Hélas ! oui, elle a continué.

Si ces trois révoltés, au lieu de passer inconsidérément aux actes, s’étaient contentés de développer des thèmes violents dans les réunions publiques, s’ils avaient suivi la filière habituelle, qui va de la casquette à pont et des espadrilles au journalisme, en passant par la police correctionnelle, une belle carrière s’ouvrait devant eux. À chaque embranchement, ils eussent changé de tailleurs et de chaussettes ; de nouveaux groupes de conservateurs se fussent ébahis de leur conversion et eussent recherché leur appui avec leur amitié.

Tous trois furent guillotinés, entre 1892 et 1894, comme de simples ci-devant l’avaient été cent ans plus tôt. Ceux dont les doctrines politiques les avaient engendrés, aussi sûrement que la poule produit l’œuf, ou le gland le chêne, allaient répétant : « Ils sont très intéressants, mais la société doit se défendre ».

« Pardon, pardon, — ripostaient de jeunes logiciens, parmi lesquels Maurice Barrès, Marcel Schwob, Édouard Julia et celui qui écrit ces lignes. — Ces anarchistes font une application un peu hardie des Droits de l’Homme dont vous vivez, messieurs leurs bourreaux, et voilà tout. » Mais on ne nous écoutait guère, pas plus qu’on n’écoutait Drumont, lequel venait de fonder la Libre Parole et écrivait là-dessus de superbes articles, farcis d’histoire, dans cette tonalité sombre et or qui relève ses meilleures pages.

Les discussions devinrent encore plus vives et plus falotes au moment de l’assassinat du président Carnot par Caserio. Caran d’Ache a immortalisé l’aspect ligneux et verni du pauvre président Carnot, qui eut cette destinée inouïe de trépasser entre les bras de Charles Formentin, un des hommes les plus impropres à cette fonction héroïque et émouvante. Je sais bien que je préférerais le couteau de l’anthropophage à la suprême vision, pendant mon agonie, de Charles Formentin. Mais le président Carnot n’eut pas le choix. Je lui avais rendu visite deux ans auparavant à l’Élysée, en compagnie de ce fourbe de Lockroy, dans une circonstance solennelle. Il m’avait fait l’effet d’un homme simple, timide et bon. Rien en lui ne présageait qu’il dût mourir comme Henri IV ou César. C’est pourtant ce qui est arrivé.

Le lendemain de ce meurtre invraisemblable, une quinzaine de personnes se trouvaient réunies autour de la table hospitalière de Champrosay. Les uns s’indignaient. Les autres tiraient des conclusions philosophiques. Deux ou trois, de la jeune génération, gardaient le silence. Mon père les interrogea. Il lui fut répondu qu’à une fonction exceptionnelle correspondent des risques exceptionnels et que le grand aïeul Carnot en avait fait à Lyon de bien plus dures que Caserio. Ce fut le signal d’une discussion, longue et orageuse, dont les méandres me sont demeurés très présents, et qui exprimait à merveille le désarroi intellectuel de cette bizarre époque. Parmi ces écrivains d’âges divers, aucune pensée directrice, aucun argument politique solide. C’était le pur gâchis de l’idéologie dans le vide, ou des impressions personnelles. Coppée citait les Évangiles, Mariéton citait Shakespeare, Schwob citait Kropotkine, un quatrième Stirner, un cinquième les Reclus. Quelle cacophonie ! On admirait l’orgueil de l’assassin songeant, quelques minutes avant le crime, devant les illuminations de la ville de Lyon : « Tout à l’heure, j’éteindrai tout cela ». Goncourt déclara dans un silence : « Que d’affreux monuments, que de mauvaise sculpture au bout d’un semblable événement ! Si Caserio eût été un artiste, cette perspective eût retenu son bras ». Cette réflexion détendit les humeurs.

On commenta aussi contradictoirement, ce même soir, la frousse intense que ces bruyants exploits de l’anarchie inspiraient à la société parisienne. Cet état de panique dura environ dix-huit mois, avec des phases d’atténuation et d’autres de recrudescence. C’était à qui déménagerait des immeubles pestiférés où logeait quelqu’un des magistrats ou des jurés siégeant dans les procès des compagnons de la boîte à sardine et de l’acide picrique. Les concierges, grelottant d’effroi dans leurs loges, n’osaient plus tirer le cordon, de peur qu’il n’aboutît à une mèche dissimulée. Les habitants des somptueux immeubles du centre de Paris et de la plaine Monceau partirent quatre mois plus tôt pour leurs fastidieuses villégiatures, préférant la crevaison d’ennui au fond d’un château à la crevaison par explosion. Les petits bourgeois, menacés par des lettres anonymes de fournisseurs et de débiteurs, écrivaient à leurs journaux, afin d’imposer aux pouvoirs publics de terribles mesures de répression, l’échafaud en permanence, le massacre de tous les galvaudeux. À tour de bras, les parlementaires édictaient des lois d’exception, qui d’ailleurs ne furent jamais appliquées. Les directeurs des feuilles bien pensantes demandaient à leurs collaborateurs de ne pas injurier les redoutables et mystérieux bandits, que l’on supposait avides de venger la guillotinade de leurs copains. Il fallait flétrir sans spécifier, besogne ingrate. Je ne sais plus quel président d’assises, soulevant sa toque rouge, dit avec déférence à un émule de Ravachol : « Monsieur, veuillez vous lever », au lieu de : « Accusé, levez-vous ». Le substitut Bulot passa pour un héros, parce que, ayant salé un compagnon et reçu en châtiment une bombe dans son escalier, il ne se confondit pas en excuses publiques aux pieds de la nouvelle Sainte-Vehme.

Par contre, quelques purotins, nés malins, exploitèrent cet état d’angoisse et de crainte. On les vit, la sébille et la casquette à la main, grimper les escaliers des personnalités bien parisiennes, faire passer bourgeoisement des cartes portant cette mention : « Un tel, libertaire ». Aussitôt introduits, ils expliquaient avec volubilité à la bonne poire, blette de terreur, qu’ils étaient anarchos, mais en théorie seulement, en relations étroites avec les plus redoutables chefs de la secte, et capables, moyennant un ou deux louis, d’apaiser l’ire sociale de ces derniers. L’un de ces fumistes étant allé chez Francisque Sarcey, rue de Douai, l’oncle lui expliqua, pendant deux heures d’horloge, en roulant les r, la supériorité « d’l’altrrruisme sur l’égotisme et les d’savantages du m’tier de horrs la loi ». Un académicien connu eut une attaque. Un autre, une colique de sept jours. La préfecture de police était sur les dents, et je crois bien que le souvenir de cette période agitée donna plus tard au préfet Lépine l’idée d’organiser, de concert avec Clemenceau, la mirobolante comédie de Croque-bourgeois du 1er mai 1906.

L’anarchie donc était à la mode. Maurice Barrès publiait à l’Écho de Paris son Ennemi des lois, Marcel Schwob son Livre de Monelle et Jules Renard ce Poil de carotte que nous appelions « Poil de Vallès », parce qu’il est une réminiscence, d’ailleurs amusante et savoureuse, du célèbre réfractaire. Il faut que je vous présente ces trois écrivains, tels qu’ils s’offraient alors à l’observateur.

Maurice Barrès venait d’avoir un vif succès littéraire avec le Jardin de Bérénice. Il était long, mince, d’une souveraine élégance intellectuelle, avide de gloire et plein d’esprit. Il parlait d’une forte voix grave, avec un accent lorrain prononcé, assis, les jambes croisées l’une sur l’autre, relevant de temps en temps la mèche noire qui retombait sur son large front. Quel beau regard, doux à l’occasion, chargé de finesse et d’ironie, éclairé de reflets d’un bleu de prune : déjà à cette époque il manquait de vénération pour les imbéciles ou les coquins en place. Déjà à cette époque, en dépit de sa métaphysique du moi, — relief de la classe de Burdeau — il célébrait les vertus du sol et la puissance des caractéristiques françaises héréditaires. Sa première rencontre avec Mistral fut empreinte d’une émotion contenue, qui séduisit l’auteur de Mireille. Barrès, dédaigneux de sa nature et se fichant de mécontenter, fut jalousé et dénigré, dès ses débuts, par un certain nombre de poux littéraires, qui l’ont poursuivi plus tard de leurs débiles rancunes. Il se contentait de les ridiculiser par un de ces silences, de ces soulignements discrets d’une bévue, de ces sourires rapides, où il excelle. Sa promptitude psychologique lui permet, en cinq minutes de conversation, de classer son interlocuteur, qui cesse en général de l’intéresser à partir de là et qu’il approuvera désormais sans l’écouter, en répétant distraitement : « Ah ! oui, ah ! oui, comme c’est curieux, comme c’est incroyable ! » D’ailleurs rarement homme reconnut plus rapidement le vrai mérite. Ces qualités, le piquant de ses remarques et de son attitude, sa prodigieuse compréhension ouverte ou tacite, le rendaient cher à mon père et à Goncourt, qui en étaient très vite arrivés à ne plus pouvoir se passer de lui. Je partageais leur opinion. Nous avons fait alors, en compagnie de Barrès, de bonnes parties de rire, comme des collégiens en vacances, et le souvenir m’en revient chaque fois que je le retrouve, après tant d’années écoulées. À peine au sortir des Taches d’encre, qui furent ses débuts littéraires, il ambitionnait l’Académie, et comme je m’en étonnais : « C’est que vous êtes né à Paris. Si vous aviez vécu jeune dans les milieux de province, vous jugeriez différemment ».

Nous aimions tous deux à faire rencontrer à l’improviste les gens les plus divers, pour voir ce que cela donnerait. C’est ainsi que furent convoqués un soir au Café anglais, Hanotaux, alors simple directeur au quai d’Orsay, Richepin, Francis Chevassu, Aurélien Scholl et un autre dont le nom m’échappe. À l’entrée de Chevassu il y eut un froid, car il avait pris Hanotaux pour Larroumet, qu’il détestait, et marqué son désir de ne pas lui être présenté. Au bout d’une demi-heure seulement d’une conversation gênée, le quiproquo fut dissipé. Le fait est que Hanotaux et Larroumet avaient un faux air de ressemblance dans le débit péremptoire, et dans le rire sous le lorgnon. Scholl, vieilli, de teint cireux et fatigué par quarante ans d’anecdotes à répétition, fut lamentable. De sorte que notre improvisation fut ratée. Dans une autre circonstance, je nous vois, chez Paillard cette fois, avec Georges Hugo, Rodenbach, Mallarmé et Whibley, le beau-frère de Whistler. Le contact s’établit et Barrès fut étourdissant. Mallarmé lui donnait la réplique, en transposant ses réflexions dans ce royaume imaginaire, mi-abstrait, mi-concret, dont il était le subtil et délicieux souverain. À force de faire alterner le Champagne doux et le Champagne sec, histoire de comparer leurs pointes brillantes, nous étions arrivés à une grande béatitude, à une conception presque musicale — ou du moins nous paraissant telle — de l’univers et de la destinée. On se sépara avec mélancolie entre deux et trois heures du matin.

Ce Barrès, gai, fantaisiste, prenant le bon de la vie ainsi qu’un gai flâneur de Calderon ou de Cervantes, est moins connu que le Barrès sérieux des grandes séances académiques ou que le Barrès combatif des couloirs de la Chambre et du renouveau national. C’est pourquoi je vous montre ici cet aspect d’une nature souple et riche, aux plissements soyeux comme son style. C’est quand il est en confiance, avec des camarades éprouvés, qu’il est le plus à son avantage.

Enfin j’aime sa bravoure naturelle, allant jusqu’à la témérité froide, et son art de fronder les sots. Mon père disait de lui qu’il serait dans l’avenir une des grandes ressources de son pays. Il ne s’était pas trompé. Maurice Barrès a donné aux ennemis de la France un fameux fil à retordre.

Marcel Schwob était un juif de tempérament anarchique et qui croyait avoir horreur de sa race, jusqu’au jour où elle le prit aux entrailles avec l’affaire Dreyfus. Avant cela, le contact de ses compatriotes lui était insupportable. Se trouvant à Guernesey chez Lockroy, en compagnie de l’avocat hébreu Ignace, personnage bavard et sot, qui avait l’air, à l’époque, d’un grand pantin d’Orient désarticulé en bois verni noir, Schwob me confiait : « Il me donne envie de vomir. Comment le tuer sans qu’on s’en doute ? » Car il était de naturel pacifique, mais délicieusement excessif dans ses propos. Quand Ignace, qui parle vite en bredouillant et secouant la tête, lui adressait la parole, il évitait de lui répondre autrement que par un haussement d’épaules, en soufflant avec force en signe de mépris. Un explorateur du nom de Dutreuil de Rheims, ami de Schwob — détail qu’ignorait Ignace, — ayant été tué par les indigènes, Ignace, gaffeur héroïque, tourna cette mort en plaisanterie. « Il est bien regrettable, lui dit Schwob, que vous n’ayez pas pris sa place au départ. Mais les anthropophages vous trouveraient coriace ». Le soir, quand nous étions seuls dans sa chambre, il me confiait : « Il y a chez nous deux tribus, les Cahen, qui sont les maîtres, et les Lévy, qui sont les esclaves. Cet Ignace est un sous-Lévy ».

Pour comble de déveine, débarqua à Guernesey un autre juif, tout à fait inoffensif celui-là et de tendances mondaines, du nom de René Heymann. Schwob, bien qu’invité lui-même, voulait le mettre à la porte. Le dialogue suivant s’engagea, à propos de chasses à courre :

Schwob (ironique). — Évidemment, monsieur, vous montez à cheval ?

Heymann (candide). — Non, à mon grand regret, je n’ai jamais pu monter à cheval. (Confidentiellement, après un regard circulaire.) C’est que j’ai les cuisses rondes.

Ici, Schwob éclata d’un rire si bruyant, accompagné de tels grondements de colère sous-jacente, que René Heymann me confia : — Mon petit vieux, ce Schwob est joliment mal élevé.

— Oui, mais il est très intelligent.

C’était vrai. Schwob avait une intelligence minutieuse, fragmentaire, notatrice, qui n’atteignait jamais un ensemble, mais qui prêtait à toutes choses, notamment aux textes et aux auteurs, une puissante saveur de reviviscence. Il connaissait à fond quatre littératures, la française, l’anglaise, l’allemande, la juive, qu’il goûtait et pratiquait couramment, établissant entre elles des rapprochements imprévus, ou des oppositions judicieuses. Il fallait l’entendre lire Daniel de Foe — dont il traduisait à l’époque Moll Flanders, histoire d’une voleuse dans Londres, — ou telle pièce de Cyrille Tourneur, la Tragédie de l’athée, par exemple, ou de Ford : C’est dommage que ce soit une prostituée, ou de tel autre contemporain de Shakespeare. Il avait la voix sombre et veloutée, mystérieuse et pénétrante, accompagnée d’un regard aigu et vert comme le dernier rayon sur les flots. Son extrême laideur ethnique, boursouflée, aux grosses lèvres de jambon, entièrement glabre, qui tenait du sorcier, de l’acteur sémite et de la vieille de ghetto, sa laideur dramatique en était atténuée. Je dis dramatique, car il avait la manie, le pauvre, de tomber instantanément amoureux de toute personne jeune, agréable et aimable — il n’en manquait point dans notre milieu — qui lui manifestait la moindre sympathie. Extrêmement fat avec cela, il interprétait comme une inclination sentimentale à son endroit la plus banale formule de politesse et bâtissait là-dessus un roman de chevalerie du plus haut comique. C’était à Georges Hugo et à moi que revenait la tâche ingrate de le détromper et de le faire rentrer en lui-même.

— À ton tour, me disait Georges en riant. Voilà Schwob qui flambe encore. Jette-lui de l’eau.

Ce n’était pas commode. Néanmoins, avec bien de la peine et des objurgations, j’y parvenais. À partir de là, Schwob boudait. On le voyait, de la rue Hauteville, assis à sa table devant la fenêtre, penché sur un dictionnaire et rageant. Trois jours après, il recommençait. Nous connaissions le signe prémonitoire de ses emballements unilatéraux. Plus que négligé d’habitude dans sa tenue, il arborait alors l’habit noir dès cinq heures après midi, la chemise demi-deuil et fichait dans sa cravate noire une touchante petite épingle de perle. Ajoutez à cela une paire de bottines jaunes étincelantes. Dans le camp des dames et des demoiselles, on se demandait en tremblant : « Au tour de laquelle, cette fois ? » Mais comme on admirait son esprit, on le traitait avec les plus grands ménagements « ainsi qu’un collégien qui se trompe de porte dans un hôtel », me disait une de ses illusoires Dulcinées.

Appelé à Nantes pour affaires, il imagina de revenir incognito à Guernesey sur un bateau charbonnier, transformé par son mirage en un dangereux corsaire, et il escomptait notre surprise à tous. Or, il advint que l’apparition au large de ce sabot noir et insolite inquiéta le capitaine du port, qui lui donna ordre de stopper et s’informa incivilement de ce qu’il avait à bord. Le charbonnier répondit : « Un journaliste français célèbre, du nom de Schwaba ». Ce signalement aussitôt connu souleva l’hilarité générale, laquelle durait encore quand Schwob parut, habillé en loup de mer, comme un personnage de son cher Stevenson. Furieux de notre gaîté, il voulait repartir immédiatement, et cette fois ce fut Georges Hugo qui, pris d’attendrissement, se suspendit à ses basques de toile goudronnée.

Ce déguisement, d’ailleurs, lui plaisait. Au cours d’un voyage que nous faisions tous deux en Hollande, il l’avait déjà arboré pour faire la traversée de Hook von Holland à Harwick. L’apparition de ce singulier passager, ainsi costumé en mousse de fantaisie, dans la salle à manger des premières, excita une curiosité à demi hostile. Un maître d’hôtel vint en anglais prier le cher garçon de sortir et de ne revenir que correct. Ce fut encore une scène bien amusante.

À Londres même, Schwob avait une joie d’enfant à retrouver les lieux décrits par Dickens et par Quincey, notamment Oxford Street, la « marâtre au cœur de pierre » des Confessions d’un mangeur d’opium. Dans un modeste concert où nous entrâmes, il remarqua une maigre chanteuse au profil angélique, aux yeux d’aigues-marines. Il fallut l’attendre à la sortie, et je vois encore Schwob, sous un bec électrique, faisant à cette « dancing girl » stupéfaite une déclaration où il la comparait à l’inoubliable petite Anne et qui ne fut pas agréée. À la réflexion, il y avait, dans ce sémite érudit et bohème, pas mal de la veine de Don Quichotte. C’était un de ses charmes, en même temps que son infinie bonté à l’égard des purotins et des traîne-la-savate, auxquels il distribuait sans compter ses quatre sous. Je crois bien que c’est ce dernier trait qui nous avait surtout attachés à lui, mon père, Georges Hugo et moi. Nous l’aimions pour sa générosité.

Je rencontrais parfois chez lui, à son deuxième et demi du 2 de la rue de l’Université, qui était une espèce de capharnaüm rempli de livres et de pipes, le poète dramaturge et dandy, Oscar Wilde. Voilà une physionomie singulière, un mélange de bon et de mauvais, de grossier et de raffiné, de vicieux et de spiritualisé, de sincérité et de pose, comme en ont rarement produit une littérature et un pays. Cet homme tant adulé, tant admiré, tant encensé, puis tant décrié et honni, avait en lui et sur son masque quelque chose de noble, combattu par quelque chose d’ignoble. Il attirait et il repoussait. Il contait délicieusement bien, et sa conversation fatiguait vite. Il émanait de lui un malaise que je n’hésitai pas du tout à lui avouer, quand il me demanda, à notre troisième rencontre, de son ton confidentiel : « Que pensez-vous de moâ, monsieur Léon Daudet ? »

Il ne me répondit rien ; mais, le lendemain, je reçus une longue lettre tortillarde, au bas de laquelle était sa signature gladiolée, et où il m’affirmait que je le jugeais mal, qu’il était une personne des plus simples, des plus candides, « pareil à un tout petit enfant ». En même temps, il m’adressait un exemplaire de cette Salomé, pastichée de Flaubert et de Maeterlinck, que le Boche Strauss a mise en musique. Je dois avoir encore dans mes archives cette explication de caractère, que je ne sollicitais pas, mais où les stigmates psychopathiques étaient nombreux et manifestes. Wilde appartenait à cette catégorie d’êtres pour la fréquentation desquels il faudrait deux existences : l’une normale, l’autre qu’on leur consacrerait exclusivement. Dans l’espace de six ans, il s’était brouillé, puis raccommodé une douzaine de fois avec Schwob.

Voici un de ses récits, qu’il faisait à une table de restaurant, d’une voix pâle et grasse à la fois, sortant de son affreuse bouche molle, à la façon d’un phylactère de rébus. Je crois l’entendre encore : « Il était ioune fois un garçon, un pêcheur, comme sont souvent ces garçons de rien, très menteur, et qui, chaque soar, racontait, avec force détails, en venant de la plage, qu’il avait viou ioune sirène ». — Au mot de sirène, Wilde levait la main gauche et la rapprochait lentement de l’autre main, tenant la cigarette, en soufflant sur la fumée intermédiaire. — « Or, un soâr, il vit, en effet, cette sirène, et, ce soâr-là, il ne conta absolument rien du tout. »

Ici un silence, pour permettre aux auditeurs de développer mentalement la symbolique de l’anecdote. Puis Wilde pouffait d’un rire de grosse commère satisfaite et commandait à haute voix au garçon un breuvage compliqué.

Le lien intellectuel entre Schwob et Wilde était leur commune admiration pour Villon, sur lequel Schwob a écrit mainte page remarquable, leur commun attrait pour les classes dangereuses, le pittoresque des malfaiteurs, pirates, coupeurs de bourses, et pour leur argot. L’un et l’autre connaissaient à fond le slang, qui est le « jars » londonien, et l’« entravaient » avec une égale facilité. Mais Schwob avait une âme distinguée, exempte de toute tare secrète, et une sentimentalité judaïquement morale, au lieu qu’une source invisible distillait en Wilde des gouttelettes de poison, mêlées au flot de sa fantaisie. Il rappelait étrangement ce personnage double de Stevenson, tantôt excellent et bienfaisant sous les traits du Dr Jekyll, tantôt implacable et bestial sous le masque de master Hyde. C’était, en somme, un hérédo type, chargé d’un poids ancestral trop lourd pour un moignon de volonté. Physiquement, il était à la fois lourd et flasque, hideux par le bas du visage et presque majestueux par le front, l’enchâssement de l’œil et les temporaux. Quelqu’un l’avait assez exactement défini : un mélange d’Apollon et d’Albert Wolff. Il faut avoir connu l’épouvantable Wolff, cauchemar ambulant, pour comprendre la vérité de cette comparaison.

Bavard et cancanier comme tous les infortunés de son tiroir antiphysique, Wilde ne cessait de dénigrer l’un et l’autre, ou de prétendre qu’il avait été calomnié, et de colporter sa propre justification, mêlée à des calomnies nouvelles. De sorte que je priai Schwob de ne plus me faire rencontrer avec un aussi fatigant coco. En lisant, quelques années plus tard, les sordides circonstances de son procès et de son malheur, je pus constater l’exactitude de mon diagnostic.

Schwob fut avec moi un des premiers à prôner la vigoureuse originalité de Paul Claudel, qui venait de publier Tête d’or et la Ville, et préparait une traduction de l’Agamemnon. Je vous ai déjà présenté, dans un précédent volume, notre dernier consul à Francfort, mon ancien condisciple de Louis-le-Grand, dramaturge au masque de Romain, au parler bref, dont l’autorité est grande aujourd’hui sur beaucoup de jeunes gens. Le talent de Claudel est comparable à un vin violent, d’un goût de terroir unique, âpre, qui n’est pas encore entièrement décanté. Je veux dire qu’il n’y a chez lui aucun intervalle sentimental, aucune zone d’apaisement moral, aucun répit entre la sensibilité la plus ardente et la mystique la plus sévère. C’est le contact, sans transition, du feu et de la glace, aussi bien dans la conception que dans le vocabulaire. Ce qui fait que les inattentifs le rangent parmi les auteurs difficiles, dont on dit en général : « J’y renonce, c’est trop fort pour moi ».

La sœur de Paul, Camille Claudel, est une artiste de génie. Elle sculpte et dessine comme son frère écrit, avec une spontanéité mêlée de science qui déroute, puis séduit, puis ravit encore et ne laisse jamais indifférent. Doué comme un artisan du moyen âge, Paul Claudel est un être d’élite, un consciencieux, dont la droiture va jusqu’à la raideur et la phrase jusqu’à l’extrême tension. Mais je le préfère dans ses œuvres claires ou phosphorescentes, comme par exemple Connaissance de l’est, dont la lecture nous transplante en Chine, ou dans ce mystère d’une Nuit de Noël de 1914 aux armées, pareil à un vitrail sublime du XIIe siècle, qu’il publiait récemment au Correspondant. Sa conversation est forte, haletante, sibylline, heurtée comme son style. Il dira de Shakespeare : « Ce qu’il y a de plus beau en lui ce sont les voix ». Parole qui vaut un volume de haute critique. La bêtise et la vulgarité d’autrui le font rougir, offensent son sentiment de l’humain, œuvre de Dieu. Il traite le fini comme un infini. Maître de plusieurs hallucinations successives qui se déroulent logiquement dans son esprit, il réagence et redistribue le réel selon son rêve. Aucun de nos contemporains n’a trouvé de si belles métaphores, musclées à la façon du coureur antique, inondées de la sueur du vrai.

De notre groupe faisait encore partie Édouard Julia, lettré des plus aigus, compagnon délicieux et sûr, aujourd’hui accaparé par la médecine et la politique, et Maurice Pottecher, qui venait de publier la Peine de l’esprit, où il y avait quelques promesses, et qui devait être absorbé par le prêchi-prêcha du théâtre moralisateur. Le juif Mullem disait assez justement que la Puissance des ténèbres de Tolstoï avait engendré beaucoup de pièces dont le titre exact serait l’Impuissance des lumières. Je range le Diable marchand de goutte de Pottecher dans cette catégorie.

Barrès, quand on lui parlait de Jules Renard, répondait : « Laissez-moi tranquille avec ce jardinier ». Il y a du vrai dans cette définition, si l’on ajoute que le jardin de Renard produisait à la fois des choux, des pommes de terre, des poireaux de brave et loyale saveur française, et du mancenillier, du curare, du strychnos nux vomica. Avec cela un besoin de franchise soudain et irrésistible qui lui faisait avouer à mon père, fort accueillant et aimable pour lui : « Je ne sais pas si je vous aime ou si je vous déteste, mon cher maître.
Odi et amo », lui répondait Alphonse Daudet, sans s’émouvoir. Il me demandait ensuite : « Tu vois Renard plus fréquemment que moi. Qu’en penses-tu ?
— Que c’est un cryptogramme rustique, un de ces signes de ralliement, dessinés à la main par les chemineaux sur les portes des granges et des maisons et que le passant non initié ne déchiffre pas. »

Renard avait un très joli talent descriptif, cela est certain. Je ne l’ai jamais autant goûté que le fait mon cher ami Byvanck, par exemple, célèbre critique hollandais, quand il l’égale à La Bruyère ou à La Fontaine. Mais il ne semblait à l’aise ni dans son œuvre ni dans sa peau. Fendeur de cheveux en quatre, il aspirait à la puissance et à la fécondité lyrique. Biographe des existences opprimées, tourmentées ou manquées, — Poil de carotte, le Pain de ménage, l’Écornifleur, il déclarait ne pouvoir supporter que les gens tout d’une pièce et déterminés. Le bruit court qu’il a laissé des cahiers de notes d’une grande crudité, où sont ses impressions au jour le jour sur les uns et les autres. Voilà une collection qui serait bien intéressante à consulter. Je présume que ce recueil ne doit pas être exceptionnellement tendre ni indulgent. Mais qui sait ce qui se passait au juste derrière le haut front bombé et les yeux froids de Jules Renard ? Il n’a livré son secret à personne, pas même à Byvanck.

Un jour, au cours d’une conversation littéraire qui n’avançait pas, — car nous nous inhibions tous les deux, étant séparés par plusieurs précipices, — je découvris avec amusement, dans Renard, un anticlérical à la Homais. Il réfutait aigrement le bon Dieu, à l’aide de la chimie, de la physique et même de l’histoire naturelle. Comme je riais, il faillit se fâcher, lui placide d’ordinaire, et me déclara tout de go qu’il haïssait : 1° les nobles, 2° les curés, 3° les riches, et qu’il voudrait les voir tous à la lanterne. Il devint ainsi, pendant une bonne demi-heure, un personnage de ses Philippe et je le regardais maintenant avec une certaine stupeur. C’est ce qui lui fit écrire rageusement, à je ne sais plus quel endroit, que « la République est solide et Léon Daudet perd son encre ».

Il racontait qu’il avait eu une jeunesse très malheureuse et qu’il avait beaucoup souffert. Je me suis demandé depuis si sa souffrance ne lui venait pas de la contradiction profonde qui existait entre ses aspirations intellectuelles et ses moyens d’expression, assez courts, s’il ne se piquait pas, et cruellement, à son propre dard. Il aurait voulu, disait-il quelquefois, être directeur de conscience et chef d’école d’un grand nombre de jeunes gens. Il faut pour cela une personnalité forte, riche, expansive. Renard était une personnalité pauvre, griffue, sans générosité, et qui s’en rendait compte. Il ne faisait grâce à son plus intime ami ni d’un faux pas, ni d’un petit travers, et il supposait toujours, chez autrui, la mauvaise pensée. Quel sombre, sombre pessimiste ! Quand je pense qu’il y a eu des serins pour le ranger parmi les auteurs gais ! Je rêve d’un pastiche de son cher La Bruyère : « On voit des hommes, dans les campagnes, peinant sur des miniatures de bêtes et de gens. » Ce bon écrivain, cet esprit faible est demeuré à mes yeux le prototype des êtres tordus psychologiquement, sans que l’on puisse bien démêler le sens du pli de leur torsion. Le goût de la syntaxe, la sobriété dans le trait ne sont pas tout. Je conclurai en me demandant, d’après ses histoires naturelles : « Était-il une abeille ou une guêpe ? » J’ai bien peur qu’il ne fût une guêpe.

Comme il produisait relativement peu, à la fois par manque de fécondité et par scrupule littéraire, ses confrères et la critique lui témoignaient une indulgence relative. On lui savait gré de ne pas tenir trop de place. Mais, lui, démêlant leur mobile, ne leur rendait pas la pareille, ah, bigre non ! À une époque, il faisait des armes avec assiduité, dans l’intention, disait-il avec un sourire pincé, « d’en supprimer un ». Il ne spécifiait pas lequel. Chacun pouvait ainsi se croire privilégié. Au sortir de l’assaut, il avalait avec satisfaction un grand verre de vin blanc, à la paysanne, et soupirait : « Quel art difficile, — un temps, — mais indispensable ! » Il expédiait souvent sa pensée toute crue, afin qu’on la prît pour un paradoxe.

Il est mort jeune, après une maladie cruelle, où il montra un magnifique courage. En général, les bons écrivains, comme les bons soldats, savent mourir. Au lieu que les politiciens et les médecins ont peur de la mort. Chacun, en regardant autour de soi, pourra corroborer cette remarque, qui comporte, bien entendu, des exceptions.

J’arrive à un cas littéraire, social et politique qui met à nu l’invidia démocratique : celui de Georges Hugo. Nous avons été, pendant de longues années, amis intimes, et je parlerai de lui avec une liberté d’autant plus grande que des circonstances, extérieures à lui et à moi, nous ont séparés. Mais quand le hasard nous fait nous rencontrer, ici ou là, j’ai toujours un petit pincement dans la région cardiaque. Nous sommes l’un à l’autre notre jeunesse.

Georges Hugo est un prince du sang, un artiste né. Fils d’un père et d’une mère dont le charme et la beauté furent célèbres, petit-fils d’un vieillard illustre comme Homère, il joignait, dès son adolescence, aux avantages physiques, les plus rares qualités du cœur et de l’esprit. Aucune morgue, chose extraordinaire chez un enfant qui vivait au milieu d’une cour et d’une adulation perpétuelles, qui avait vu tout Paris défiler sous les fenêtres de sa maison. Une droiture et une loyauté qui ne se sont pas démenties. Une grande pondération dans le jugement. Une bravoure tranquille et modeste. Disposant, dès l’âge de dix-huit ans, d’une influence et d’une fortune considérables, il rendait à tort et à travers, avec une sorte d’enthousiasme, tous les services possibles à tous ceux qui passaient dans son voisinage. Ils l’en ont joliment récompensé ! Notre intimité vint de ceci que, ne pouvant le suivre dans son existence fastueuse, car je ne disposais que du modeste budget d’un étudiant en médecine, je refusais systématiquement de connaître ceux ou celles qui cherchaient à l’exploiter. Ainsi, un jour sur trois, je l’attirais sur la rive gauche et dans des restaurants à bon marché, comme la pension Laveur, où il trouvait d’ailleurs le moyen de corser l’addition de tante Rose. Les autres jours, il allait se faire saler par les maîtres d’hôtel du Café anglais ou de la Maison d’or. Nous lui disions, mon père et moi : « Pourquoi t’amuses-tu à jouer les poires, puisque tu n’es pas une poire ? » Il répondait en riant ; « Que voulez-vous, monsieur Daudet, quand j’aurai tout dépensé, je travaillerai.

— On croit ça, ripostait Alphonse Daudet, en secouant sa petite pipe ; mais tu ferais mieux, avec ton talent, de t’y mettre tout de suite. »

En effet, Georges a eu, héréditairement, le don du style personnel, en littérature comme en peinture. Mais il se disait qu’il ne soulèverait jamais le lourd pavé de gloire posé par son grand-père sur son berceau. Les mêmes légions d’abrutis, qui lui reprochaient de ne rien faire et de dépenser son argent avec des demoiselles, — chose qui, en somme, ne regardait que lui, — s’esclaffèrent quand il publia ses originaux Souvenirs d’un malelot. Avoir le toupet d’écrire quand on est le petit-fils de Hugo, quelle outrecuidance ! Que de fois ai-je dû remiser le crétin mondain, ou de bibliothèque, ou de faculté, qui ressassait devant moi le facile poncif d’un Georges Hugo, dissipateur et bon à rien ! À propos de la mort d’Adèle Hugo, je trouvais encore, il n’y a pas six mois, dans le supplément d’un journal américain, l’écho injurieux de ces calomnies, prouvant la ténacité de certaines basses haines. Georges n’avait pas vingt ans que le Temps, journal d’Adrien Hébrard, excellent homme, mais qui n’avait certes rien d’un censeur austère ni d’un ascète, attachait déjà le grelot, à l’instigation de ce fourbe de Lockroy, en charabia protestant. Pendant vingt ans, avec des hauts et des bas, la légende imbécile a continué, soigneusement entretenue par la racaille de presse, de ghetto, de chantage et de mauvais lieu, qui constitue ce qu’on appelle euphémiquement le Tout-Paris. Georges a malheureusement le dédain des coquins trop facile et n’a pas employé assez souvent ce quadruple moyen de la plume, du bâton, de l’épée et de l’assignation, selon les cas, qui finit par calmer les chiens à deux pattes. Excellent observateur de la nature humaine, il se contente de murmurer : « Quel salaud, tout de même !… » et il passe. Il encourage ainsi la meute immonde.

À seize ans, — il avait cet âge quand nous nous sommes liés — Georges savait recevoir, dire à chacun un mot aimable et tourner un compliment aux dames. Il possédait une mémoire auditive et visuelle étonnantes, ne commettait jamais de gaffes, savait s’ennuyer poliment et distribuait aux pauvres des pièces de cent sous. Une crise de rhumatisme cardiaque précoce amena à son chevet Germain Sée et Charcot, qu’il étonna par son sang-froid et, afin de tranquilliser sa mère, il répétait, tout en étouffant, avec un pauvre petit sourire : « Ça n’est rien du tout, maman, ça va passer ». Il soignait sa tenue par tradition de famille, sans dandysme ni affectation d’aucun ordre, et rien ne lui était désagréable comme d’être traité autrement que les autres, favorisé au détriment des autres, appelé en tête des cortèges. À la mort de mon père, qui l’aimait comme un fils, mon frère Lucien et moi dûmes exiger de lui qu’il marchât avec nous derrière le char funèbre. Sa tendance naturelle a toujours été de céder le pas au voisin, de ne pas revendiquer son droit, de s’effacer. Il est exactement le contraire d’un mufle et cela explique l’hostilité qu’éprouva toujours à son endroit le peuple des mufles.

Georges sait pratiquer l’hospitalité. À Hauteville, à la villa de la Marcherie à Guernesey, rue de la Faisanderie, à Paris, il accueillait ses invités de telle façon qu’ils dussent se croire aussi libres que chez eux, à l’abri de ces mille petites contraintes qui gâtent les séjours et les villégiatures. Je prétendais, pour le faire monter à l’arbre, qu’il avait hérité du style noble de son grand-père : « Et maintenant, messieurs, nous allons passer dans la salle à manger. Veuillez offrir vos bras galamment aux dames. » Il a toujours peur — suivant la meilleure tradition française :

1° Qu’il n’y ait pas assez de bouteilles de vin sur la table ;

2° Qu’il ne soit pas assez rafraîchi — Château-Yquem et vin de Moselle — ni suffisamment chambré — bordeaux rouge ;

3° Que le rôti ne soit pas à point, que le melon ne soit pas mûr ;

4° Que les convives ne s’occupent pas de leurs voisines de table.

Seulement il apporte à ces nobles préoccupations une discrétion qui les rend invisibles.

Il a gardé le culte de son père Charles Hugo, qui mourut étouffé sous la cloche pneumatique de l’égoïsme de Victor Hugo. Il avait songé, jadis, à une réédition de la Chaise de paille et de la Bohème dorée, où il y a tant de délicate et prime-sautière fantaisie. Mais il n’a pas dû trouver d’éditeur, et il en trouvera moins que jamais maintenant. Les Hugo ont toujours eu, c’est à leur éloge, un sentiment de famille très fort et très tenace. On s’en rendra compte en lisant les pages délicieuses et d’un goût parfait que Georges a consacrées à son grand-père intime et qui forment une petite plaquette. Lui seul pourrait écrire l’histoire anecdotique et vraie de cette maison célèbre qui a produit un vaillant soldat, un homme de génie, d’excellents écrivains, un érudit de premier ordre et pas mal d’originaux, qui a souffert comme pas une des erreurs et des intrusions de cette démocratie dont elle est devenue comme l’enseigne. S’il y mettait sa finesse, son goût de la réalité lyrique et comique, sa sincérité naturelle, ce « livre de raison » serait un chef-d’œuvre et un document unique pour l’avenir. Mais je le connais. Il murmurera, en fumant une petite cigarette blonde : « Bonne idée… Je vais y réfléchir », et par scrupule, nonchalance, amour de la non-divulgation, il ne l’écrira pas. Cet éloge public, que je restreins autant que possible, de ses étonnantes aptitudes et de son humanité au sens où le prenait Térence, va certes lui faire mal aux dents. Tant pis, je l’avais sur le cœur depuis notre dernière entrevue, à Cherbourg, voici une jolie pièce de dix-sept années.






CHAPITRE II


L’influence des juifs pendant l’Entre-deux-guerres.
Un salon juif : Gustave Dreyfus.
Une colonie juive : Territet-Montreux et les villas Dubochet à Clarens.
Gustave Ollendorff.
Un dîner avec Joseph Reinach et Charles Dilke.



Dès ma vingtième année, les circonstances m’ont mis à même de vérifier le bien-fondé de la France juive, le chef-d’œuvre de Drumont. Quinze ans après la guerre de 1870-71, les juifs avaient pénétré l’État républicain de telle sorte qu’ils en étaient les maîtres réels, n’abandonnant aux protestants que la section de l’enseignement, supérieur, secondaire et primaire, où l’Allemagne dominait par Kant. Le milieu conservateur courbait la tête devant les puissants financiers de la race de Sem, auxquels il ouvrait ses salons, chez lesquels il mariait ses fils et ses filles. De sorte que, si le traité de Francfort avait mis la France sous la tutelle ombrageuse de l’Allemagne, le ghetto de Francfort, j’entends le ghetto d’or, tenait la société parisienne. Il suffit de consulter la collection des « mondanités » du Gaulois, entre 1880 et 1900, pour s’en rendre compte.

Chose incroyable, la prétendue opposition au gouvernement républicain — au moins dans la presse — était confiée à un juif capable de toutes les félonies et qui le prouva, le seigneur Arthur Meyer. Les royalistes qui détenaient, quelques-uns sans le savoir, la vérité politique, n’avaient à Paris ni organe de combat, — la Gazette de France mise à part, mais elle était alors considérée comme un fossile, — ni doctrine, ni pilote, et la jeunesse des écoles les ignorait. Les impérialistes, accablés par la non-préparation à la guerre et le désastre récent de 70-71, menés d’ailleurs par des hommes vides et ignorants, pactisaient trop souvent avec Israël. Jamais régime n’eut la voie aussi ouverte devant lui que la République, entre 1875 et 1899.

Entré, pour peu de temps, dans la famille Hugo, centre officiel du radicalisme parlementaire, je me trouvais aux premières loges pour observer de près ce monde juif, auquel obéissaient les politiciens. Déjà il m’inspirait une profonde horreur, par son outrecuidance, son impudence ethnique et son mépris affiché pour notre patriotisme traditionnel. J’ai vu, palpé là un avilissement, dont le scandale du Panama ne donne qu’une idée partielle et incomplète. J’ai entendu d’ignobles propos, tenus devant moi en badinant par des coquins qui ne se méfiaient pas. Tout cela est demeuré gravé dans mon souvenir et une infaillible mémoire fait pour moi ces spectacles d’avant-hier, d’il y a vingt-cinq ans, aussi présents que s’ils se jouaient encore sous mes yeux.

Voici l’appartement des Gustave Dreyfus, 101, boulevard Malesherbes. L’immeuble leur appartenait et ils y avaient obtenu, par l’intermédiaire de leur ami Antonin Proust, un bureau de poste qui s’y trouve encore, tant ce genre de location est stable. Le cas est typique, parce que ce Gustave Dreyfus, allié à une tribu autrichienne, n’était pas du tout un mauvais homme, ne manquait pas de bonhomie, ni même d’affabilité ; et sa famille était charmante, à l’exception de son fils nommé Carle, ou Karl, ou Carl — je n’ai jamais su au juste l’orthographe de ce prénom boche — qui avait l’air d’un panaris mûr aux yeux blancs. Cependant il est difficile d’imaginer quelque chose de plus effrayant que les réceptions, sauteries et bals, séances de musique de ces pauvres gens. On s’y trouvait transporté au sabbat, au milieu des singes, des sorcières, des dromadaires à têtes de banquiers et des boucs.

Gustave Dreyfus avait acquis une collection de bronzes, marbres, tableaux de la Renaissance italienne, connue sous le nom de collection Tymbal. Ce qui fait que, pour le distinguer de ses innombrables compatriotes du même nom, on l’appelait Tymbal Dreyfus. Henri Rochefort avait coutume de dire qu’il ne faudrait pas trop s’étonner de rencontrer Goblet chez lui. Ces beaux objets étaient soit groupés, soit disséminés dans les salons, avec un manque de goût remarquable. Un meuble oriental bizarre, qui tenait du paravent, du grillage et de la mosquée, réservait une pièce fumoir, où les messieurs jouaient aux cartes et causaient pendant que les jeunes dames et les demoiselles dansaient. Ce qu’il défilait là de Lazard, entre onze heures du soir et deux heures du matin, de Seligmann, de Weissweiler, d’Aboucaya, de Tony Dreyfus, de Maxime Dreyfus, de Kapferer, de pacha Fould, de Salomon, de Cardozo, de Bamberger, de Ullmann, de Blum, sans compter les Ignace, les Ollendorff, les Nathan, les Bernheim, les Mayersohn, les Ephrussi, les Astruc, etc., est véritablement incroyable. Il y en avait de longs et de pelés comme des loups, de replets et de frisottés comme des cochons, de carrés ou losangiques comme des punaises géantes, de jaunes ayant séjourné et mariné en Asie, de maussades, que rongeait une neurasthénie ethnique, de joviaux, ouvrant, jusqu’aux oreilles capotées, des bouches bordées d’un pneu en jambon. La plupart avaient les yeux malades ou clignotaient en baragouinant. Tous, vous m’entendez, tous parlaient d’argent, de valeurs, d’achat, de revente, d’usure, du taux de l’intérêt, de faillite, de réhabilitation, avec cet horrible accent que je m’abstiendrai de reproduire, la mauvaise littérature antisémite de Mme Gyp et consorts en ayant fâcheusement abusé. Ils se blaguaient, se palpaient, se tripotaient entre eux, comme, au ghetto, font les youddis en haillons gras. Ou bien, affalés dans des fauteuils de cuir, pour se reposer de leurs comptes, ils bafouillaient des histoires obscènes, d’une sexualité brutale, à la façon des dialogues « mondains » de Henri Bernstein ou des madrigaux de Porto-Riche, puis lâchaient des vents sans vergogne. Ce dernier exercice, renouvelé des tavernes allemandes, avait un grand succès. Arminius et Crepitus ont évidemment un même socle.

Car chacun de ces êtres tronqués, hybrides, à la recherche d’une nationalité impossible, entrelardait le français, — et quel français ! — d’allemand. Et on les sentait bien plus à leur aise dans ce parler de chevaux que dans le nôtre.

— Ah ! doch, wo ist Kapferer ? Je l’attends depuis ce matin, en Bourse.

— Toi, Lazard, hast du la dame en rouge là-bas gesehen ?… Tu voudrais bien, hein ?… Fui, fui, moi aussi, ya volontiers,

— Devine wie viel j’ai vendu mon stock de Chemins de fer du sud de l’Espagne ? C’est pour ça que le baron est si maussade. Si je porte une chaussure comme ça, c’est parce que mon doigt de pied thut weh.

Cependant, collées aux parois des salons et clabaudant entre elles, des juives âgées, à profils syriaques, décolletées jusqu’au nombril, chargées de colliers de diamants et de perles, dirigeaient de tous côtés des regards altiers entre des paupières huileuses et sans cils. Il me semblait voir là, chargées de siècles, toutes les femmes de la Bible, Sarah, Rebecca, Rachel, toutes les coupeuses de cheveux, de têtes et d’organes essentiels, qui se sont distinguées dans les douze tribus, au cours des âges, par leurs féroces exploits. Cauchemar que l’heure aggravait et que ne dissipait point l’apparition de Léon Bonnat, ou de Massenet, fidèles habitués de ces lugubres séances.

À un moment donné, vers une heure du matin en général, il se dégageait tout à coup de cette agglomération d’Hébreux des deux sexes, en sueur ou en chaleur, une odeur acre et spécialement fétide. Je l’ai analysée maintes fois. On y retrouvait le suint, l’huile rance, l’intestin malade et ce je ne sais quoi de fade et de sordide, de gluant et de pourri qui émane des quartiers maudits, à Venise, comme à Amsterdam, comme à Alger, comme au Marais. Ces millionnaires puaient la misère et la guenille d’Orient.

Quelquefois, lors des fêtes rituelles, on soupait par petites tables. Le papa Dreyfus faisait venir de Vienne des delikatessen, une charcuterie rare, des gâteaux spéciaux qu’avalaient en bavant les Tony Dreyfus, les Lazard, les Kapferer et les Aboucaya. Je me rappelle un énorme vieux Seligmann, écarlate, pareil à un perroquet de Brobdignac, qui s’empiffrait sans arrêter des tranches de viande froide et de jambon, et auquel allaient présenter leurs salamalecs des jeunes employés de banque aux nez en robinets de bain, tremblants de respect. Il fixait sur eux des yeux ronds, ouvrait la bouche comme pour parler, et y enfournait un nouveau morceau.

— Komm doch, herr Massenet will etwas spielen.

— Viens donc, M. Massenet va jouer quelque chose.

« Rututu, rutututu », minaudait l’auteur de Manon, devant une vieille juive croulante et émerveillée. Puis, bondissant au piano, il commençait à plaquer quelques accords, se prenait la tête, déclarait qu’il souffrait d’une migraine subite, se faisait supplier, se rasseyait et finissait par exécuter une polka de 1830, en criant aux jeunes filles : « Dansez, mais dansez donc ! », au poussah Seligmann, en le saisissant aux aisselles : « Tanzen, balliren, valsiren ». Car « monsieur Massenet » ne manquait pas d’une certaine ironie. Quand je lui glissais dans l’oreille : « Quel milieu fétide ! », il me répondait, en mâchonnant comme un lapin : « C’est la société moderne, mon cher ami ; c’est un gouffre, un gouffre, un gouffre ! » On racontait qu’au cours d’une visite de condoléances à une veuve récente ayant commencé sur un ton affligé : « C’est vraiment désolant », il avait continué en chantonnant : « Désolant, désolant, désolant, désolant », sur un air de galop. Il en était capable.

Autre habitué de ces petites fêtes du boulevard Malesherbes : Antonin Proust. En sortant de l’Opéra, où il avait ses habitudes, ce préposé officiel aux Beaux-Arts arrivait sans un pli à son habit, fleuri, la bouche en cœur, impeccable. Ses besoins d’argent avaient fait de lui le très humble caniche des baronnes juives, dont il léchait, à la ronde, les mains couenneuses. Il était doux, stupide, inoffensif ; il me faisait une grande pitié. Nous l’appelions « la bête à bon Jéhovah ».

Tous ces juifs parisiens, quel que fût leur compartiment, artistique, politique, financier, recevaient régulièrement la Neue Freie Presse et la Frankfurter Zeitung. Quelle que fût leur dissipation, ils fréquentaient avec assiduité la synagogue, accomplissaient avec ponctualité les devoirs de leur religion nationale, se soumettaient aux jeûnes et aux rites, obéissaient dévotement à leurs rabbins. Cela se savait, mais ils n’en parlaient pas, tout au moins devant les goy comme moi. Le bruit s’était répandu peu à peu, parmi eux, que je fréquentais Drumont, et, en dépit de la garantie Hugo-Lockroy, ils étaient, vers la fin, sur leurs gardes. En 1894, ce milieu hébreu donnait l’impression d’un abcès prêt à crever. Il creva, en effet, quatre ans plus tard.

Je me vois à une partie de campagne, aux environs de Paris, chez les Lazard, qui inauguraient le commerce du lait garanti pur. Il y avait deux Lazard : un noir, aux yeux d’almée, obséquieux, et qui boitait ; un roux, aux paupières malades, qui fouinait derrière les groupes, un petit carnet à la main, comme s’il prenait des ordres de Bourse. Je crois que l’un et l’autre sont encore à peu près vivants. Entre les pelouses, sous un soleil éclatant, ces juifs prenaient un aspect démoniaque, faisaient tourner le Manet en Hogarth. Ils tourmentaient l’un d’eux, une pauvre larve neurasthénique, baptisé je ne sais pourquoi « Couche-en-joue », et lui faisaient toutes sortes de sales plaisanteries, ainsi que des mouches sur un débris de fromage. Couche-en-joue, qui avait bien trente-cinq ans, courait sur ses jambes molles afin d’échapper à ses persécuteurs, et l’on entendait derrière lui, sur le gravier, la béquille de Lazard cadet. Je me retins à quatre pour ne pas me jeter à coups de canne sur les bourreaux de Couche-en-joue, lequel était d’ailleurs horrible, efflanqué, semblable à un faucheux. Les femmes s’excitaient et piaulaient en agitant leurs ombrelles rouges. C’était l’image d’un vrai tohu-bohu d’Orient, dans un décor de banlieue française.

Vers le milieu de juin, la colonie juive essaimait. Les uns prenaient le train pour Vienne, d’autres pour Berlin et Francfort, d’autres poussaient jusqu’à Constantinople. Ils retrouvaient là des grands-parents, des oncles, des tantes, des petites amies et des coffres-forts. Car l’un d’eux me confia un jour qu’ils redoutaient la révolution à Paris. En juillet, ils gagnaient les villes d’eaux comme Uriage, où l’on soigne les affections cutanées, si fréquentes chez eux. En août et septembre enfin, ils allaient se reposer dans leur chère Suisse, notamment, — j’ignore les raisons de cette préférence, — à Territet-Montreux, Vevey et Clarens, sur les bords du lac de Genève.

Traîné moi-même dans cet affreux endroit, j’ai vécu, pendant quelques semaines, l’existence de caravansérail qui donne tellement l’idée d’un bagne riche. Plus malheureux cent fois dans mon appartement au premier étage que le vagabond sur la route, j’ai connu la rue unique où circulaient les damnés de ce séjour ; j’ai connu la rencontre successive des Lazard en charrette anglaise, — il n’y avait pas encore d’automobiles, — de Maxime Dreyfus et de sa barbe en alpiniste, de Kapferer en coutil blanc, de pacha Fould précédé de ses pieds jaunes, de Couche-en-joue, de Tony Dreyfus, d’Aboucaya en costumes de tennis, leurs raquettes à la main. Je suis monté avec Carl ou Karl ou Carle Dreyfus au Righi ; je suis descendu avec lui du Righi. J’ai dû aller à la tour de Peilz. Dieu merci, je ne suis pas allé à la tour de Peilz. J’ai assisté à l’issue tragique des captifs venimeux des villas Dubochet, courant, sur le coup de quatre heures, à leurs potins diffamatoires, à leurs récits de concierges ivres, à leurs commérages de déments, se répandant chez les pâtissiers, inondant de salive la fausse crème des faux gâteaux autrichiens et juifs. J’ai contemplé ces couchers de soleil qui ont l’air d’un œuf à la gelée de groseille, ou d’une assiette pleine d’urine de singe, selon qu’on regarde la montagne ou le lac. J’ai franchi la porte grillagée du tennis macadamisé où des circoncis de soixante ans et des Elsa de cinquante-cinq en jupes courtes se renvoyaient la balle et criaient : « Play ! »

Bien mieux, j’ai vu dans la salle à manger, où l’on dégustait des horreurs, invariablement servies sur un rocher de colle de cadavres, décoré du nom de gelée, j’ai vu Arthur Meyer en yachtman, sortant d’un séjour à Amphion. De sa voix de bois, l’animal appelait les maîtres d’hôtel et leur redemandait du férat, qui est un poisson sans goût ni sauce, pareil à un lambeau de flanelle. Un peu plus loin, François Arago poussait dans ses poils blonds ce hennissement unique et célèbre par lequel il exprime la joie expansive, tandis qu’il traduit la joie diplomatique par un plissement de la peau du front, tel un qui retient son secret jovial. À la queue-leu-leu, tous les inutiles, tous les veaux bâtés de la société parisienne et tous les tripoteurs de la coulisse venaient rejoindre la mangeoire fleurie où les guettait la Locuste suisse, la plus toxique et vénéneuse de toutes.

Il ne manquait à ces repas aucun objet de dégoût ou d’ennui, à commencer par les tziganes cirés, vernis, aux têtes régulières et ocreuses, sortes de camées syphilitiques. « Compagnons enflammés, » dit le poète Lenau ; sans doute, mais pour leurs pourboires et les subventions que leur consentent de belles écouteuses hystériques. Au son du tympanon, on déchiquetait la carne filandreuse. La marche de Rakoczy accompagnait le macaroni froid et grisâtre, le poulet pourri, décoré du nom de faisan. Ainsi que dans les jouets tyroliens où se cache un ressort d’horlogerie, toute l’assistance mangeait en mesure. La floraison d’intrigues d’ailleurs vénales faisait que les uns et les autres s’adressaient en cadences, par paires, de table à table, de nauséeux sourires.

Ces plaisirs gastronomiques une fois clos, on se dirigeait vers les salons. Un colossal gaillard, d’une vigueur diabolique, surnommé Biscuccio, exécutait des tours de cartes. Il prenait un jeu de cinquante-deux et le coupait avec ses doigts, comme il eût fait d’une allumette. Rangés en cercle autour de lui, les membres de la tribu Menascé ou Manassé, qui sont des juifs levantins à faciès de rats, le contemplaient avec admiration. Je fis remarquer combien il était heureux que Biscuccio n’appliquât pas ses talents aux cous ni aux os des personnes présentes. Ma plaisanterie fut peu goûtée.

Chaque soir, il y avait sauterie intime entre les pensionnaires de l’hôtel, et, une fois par semaine, bal avec accessoires de cotillon. Le marchand de ces accessoires tenait boutique à Vevey. J’essayai, moyennant finance, d’obtenir de lui qu’il fabriquât quelques baudruches à la ressemblance de Maxime Dreyfus ou de Tony Dreyfus, ou même de François Arago. Je me chargeais de leur placement et ces numéros auraient eu, certes, un succès fou. Plus commerçant qu’humoriste, l’homme refusa.

Goblet vint rejoindre son ami Lockroy, lequel passait ses journées, étendu sur un canapé et mâchonnant son éternel cigare, à tirer des plans contre son entourage ; car il nous détestait cordialement, Georges et moi. Ce Goblet était un tout petit homme asthmatique, à favoris, très autoritaire, très nul, qui tenait de Thiers et de Tom Pouce. Il ne s’intéressait qu’au pointage des voix, aux motions, aux amendements, à la constitution du bureau. Il ne tenait compte ni de l’heure, ni de l’endroit, ni des personnes présentes, ni des paysages. Il semblait indifférent au froid, au chaud, à la fatigue, à la soif, aux besoins naturels. On l’entendait qui déclarait, d’une voix sifflante et entrecoupée : « Je ne me serais jamais attendu à cela de la part de Barbe… Je fis remarquer à Freycinet… Le scrutin était de 250. La majorité était donc acquise haut la main… » Sur quoi Lockroy se tordait de rire et l’on ne savait s’il riait de Goblet, ou des récits, cependant peu hilarants, de Goblet. On eut la fâcheuse idée de conduire ce sympathique avorton au Righi Kulm. À peine débarqué sur la plate-forme battue par les vents, il fut pris de suffocations. Je crus qu’il allait rendre l’âme et je dis à Lockroy : « Mettez-le dans votre poche. Au moins, là, il mourra au chaud ». Heureusement qu’un train de descente était prêt. On y installa, sous ma surveillance médicale, le minuscule René, car tel était son prénom et sa famille l’appelait « Renette ». À peine à 800 mètres d’altitude, ça allait déjà mieux et il murmurait en ouvrant la bouche, comme un pauvre petit poisson : « Amendement… Freycinet… Pointage… bureau… »

Lockroy a eu plusieurs secrétaires : un nommé Malepeyre que je n’ai pas connu, aujourd’hui fonctionnaire important au ministère de la Justice, le juif Gustave Ollendorff ; Georges Payelle, aujourd’hui premier président à la Cour des Comptes, homme habile, agréable et lettré, qui a fait sa carrière avec la gratitude, comme d’autres la font avec le contraire ; Dauriac, poète de talent, aujourd’hui à la Bibliothèque nationale ; le Juif Ignace, avocat et député.

Gustave Ollendorff était le frère de l’éditeur. Il était blond et rose, frisé, bavard, cordial, sans venin. Il était encore en fonctions quand son patron prit le ministère du Commerce. Je l’ai entendu haranguer des industriels au Grand Hôtel, avec un aplomb et une faconde admirables, sans connaître le premier mot de la question qu’il traitait. La plus belle carrière s’ouvrait devant lui. Il appartenait à une tribu évidemment très supérieure à celle d’Ignace. Or, un beau jour, Lockroy, sur je ne sais quel rapport administratif, signifia brutalement son congé à ce malheureux. Ollendorff pria, pleura, supplia, s’humilia de toutes manières. Lockroy demeura inflexible. J’eus alors l’occasion d’observer, chez ce prétendu vaudevilliste, une cruauté de bourreau turc, dans le genre de cet Ahmed le boucher dont il a écrit, assez agréablement, la terrible histoire. Ahuri, abruti, n’y comprenant rien, Gustave Ollendorff tomba malade et mourut.

Quant aux Reinach, je n’ai eu avec eux que de rares et superficielles rencontres, suffisantes néanmoins pour me donner l’envie de ne pas les revoir. Théodore Reinach fréquentait chez Gustave Dreyfus, naturellement. Il est presque aussi hideux que son frère Joseph, de même poil, de même fatuité ; sa voix est formée du même glapissement guttural. L’ancêtre francfortois est très sensible chez lui. Il a du juif boche la cuistrerie agressive, la citation à fleur de peau et le mépris pour toute contradiction. Sa trogne, son larynx, sont d’un boche. Il se redingote comme un professeur boche. Des pieds aux lunettes, il pue le sémito-germain.

Joseph, lui, bien que de même origine, arbore volontiers le style parisien. Je l’ai entendu prononcer cette phrase monumentale dans sa bouche adipeuse et violette : « Nous autres, Parisiens endurcis… » C’était à table, en 1894, avenue de l’Alma, dans le petit hôtel de la marquise d’Anglesey. Charles Dilke, politicien anglais à tête de financier louche, dînait aussi ce soir-là et Reinach désirait l’épater. Je venais de publier les Morticoles, qui faisaient un certain bruit. Après le morne repas, qu’attristaient encore les aboiements de l’israélite sans vergogne, celui-ci me prit à part et me dit : « Jeune homme, vous êtes un satiriste. C’est fort bien. Mais il est encore mieux d’être un réformateur social. Je suis un réformateur social. Je compte faire introduire dans la loi le délit de castration, qui permettra de sévir contre les chirurgiens malhonnêtes. Vous voyez que nous sommes du même avis. »

C’était possible, mais, pendant qu’il me soufflait dans le nez son haleine de putois au curaçao, je n’avais qu’une envie : le faire tomber par terre en le tirant par la barbe ; et je me représentais la stupeur et l’émoi de Charles Dilke à voir ainsi traiter le « Parisien » tronqué. La tentation devint tellement forte que je pris congé. Ce fut notre dernier entretien.

Comment ce phénomène est-il arrivé à s’imposer au monde des journaux, au monde politique, à faire la pluie et le beau temps chez Hébrard comme au Parlement — où il peut se rencontrer tout de même des hommes intelligents et de bonne éducation — c’est ce qui me dépasse. Je franchis toutes les explications courantes par l’influence juive, le traité de Francfort et l’avilissement des mœurs. L’action de Reinach, depuis un quart de siècle, ainsi que celle, parallèle, d’Arthur Meyer, demeure à mes yeux un problème. L’un et l’autre sont bêtes à pleurer, en dépit de leurs ruses et de leur perfidie. L’un et l’autre sont outrecuidants et pesants, comme l’on dit, « immangeables ». L’un et l’autre sont physiquement mous et hideux. Alors ? Je ne vois que la réponse d’Hamlet à Horatio et elle ne me satisfait pas.



CHAPITRE III


Quelques types de l’Entre-deux-guerres : Félicien Rops, Armand Gouzien. — La mort de Gouzien.
Armand Dayot, Gabriel Hanotaux, Henri Lavedan.
Forain et Caran d’Ache. — Yturri. — Boldini, Helleu, La Gandara, James Tissol, Lobre. — Pierre de Nolhac à Versailles.
Une fête à Trianon. — Un lumineux génie : Santiago Rusiñol.



Voici une corbeille de personnages divers, quelques-uns importants, d’autres moins, qui sont autant de touches de couleurs dans le tableau artistique et littéraire de l’Entre-deux-guerres. Morts ou vifs, ils contribuent à la perspective. Ils témoignent du fort et du faible de la société parisienne. Je les présente ici au naturel, sans autres liens que celui du temps et de la fréquentation.

Félicien Rops, l’aquafortiste hanté que l’on sait, avait une belle mine, haute et fière, de reître du XVIe siècle. Il lui manquait seulement le pourpoint de velours et l’épée. Il ne lui manquait ni la fine moustache, ni la barbiche, ni le visage triangulaire, ni le feu du regard, toujours en mouvement. Il parlait vite, en faisant chevaucher les mots comme les tuiles d’un toit, inventait à mesure des histoires extraordinaires et merveilleuses, à la réalité desquelles il croyait aussitôt. Tantôt à cheval à travers les pampas, dont il dépeignait l’ardeur en plein midi, tantôt coupant la brousse avec de hardis compagnons, tantôt seul en un canot au milieu des banquises, chassant l’ours et le bouquetin, il avait accompli des exploits capables de remplir une cinquantaine d’existences humaines bien occupées. C’était un mirage, mais d’un détail, d’une minutie, d’une précision poétique qui atteignaient au grand art.

L’invention mordait sur lui comme l’acide sur le cuivre, dessinait des formes soudaines, imprévues et vraisemblables. On était là comme au spectacle. Inutile de chercher à l’interrompre. Il reprenait toujours son fil, à la façon d’un habile cordier de village, et tirait dessus tant qu’il pouvait. À table, il prenait à peine le temps de boire, avalait ses bouchées sans mâcher, dans la crainte qu’un autre n’installât une conversation au milieu de ses ahurissantes fables.

Je le supposais atteint de phasie, qui est le contraire de l’aphasie et comme le déroulement frénétique d’un rouleau sans fin du langage. Chose étrange, ce grand artiste, qui se complaisait dans des compositions parfois si vives qu’elles ne peuvent figurer qu’au musée secret, était en paroles d’une extrême chasteté. Il cachait sa manie sexuelle comme l’enfant sa gourmandise. Armand Gouzien, son ami intime, à qui je faisais cette réflexion, me répondit :

— Néanmoins il ne pense qu’à ça.

— Alors, sa faconde, c’est pour s’en distraire ?

— Peut-être.

Et de pouffer. Impossible de rapporter les proverbes qu’il avait fabriqués sur le compte de Rops et que Rops écoutait en riant, c’est-à-dire en plissant, à la Méphistophélès, toutes les lignes de son visage autour de son nez.

Cher Gouzien, quel homme simple, direct, amusant, délectable il faisait ! Deux fées s’étaient penchées sur lui à sa naissance : la musique et la verve, l’une complétant l’autre, comme l’accompagnement fait au chant. À peine au sortir du bateau qui l’amenait à Guernesey, et d’un mal de mer « à vomir ses tripes », comme il disait, il courait chez un petit tailleur de sa connaissance et commandait un complet gris, beige ou marron. L’idée que ce vêtement « solide, élégant, éminemment durable, indestructible même », sur lequel aucune tache n’avait de prise, ne lui coûtait que soixante-quinze francs, ou, plus exactement, trois livres, three pounds, cette idée le transportait de joie. Ce rite accompli, il arpentait Hauteville à grandes enjambées, car il avait une carrure de géant, entrait en conquérant dans le salon rouge, s’asseyait au piano, et en avant !… Il ne se contentait pas de savoir par cœur tous les compositeurs français, allemands, polonais, de Rameau à Bizet, et de Glück à Wagner, en passant par Beethoven, Schumann et Chopin. Il faisait revivre leur style, leur magie personnelle, leurs intentions sur le clavier : « Ils vont se lever du bois sonore. C’est certain. Je le jure. Tiens, écoute ça ». Vlan ! de ses doigts forts et souples de marin breton, il ressuscitait Iphigénie, Yseult, le vieux Rhin, Carmen et le reste. Un ouragan de sons se déchaînait, emportant en tourbillons, comme dans les estampes, des silhouettes de guerriers, d’amoureux et d’amoureuses, de chasseurs, des perspectives de mer, de fleuve et de forêt.

Cependant, maître de ces ondes, Gouzien, secouant sa tête chevelue, comme Neptune, ne cessait de parler et d’admirer : « Hein ! cet accord, ce fa dièse, est-ce assez beau, — il répétait la note, en cinglant la touche, — assez inattendu et en même temps commandé, ordonné de toute éternité par le bon Dieu de la musique. » Sous ses coups, le piano devenait un orchestre, où chaque instrument reprenait sa voix et son rôle. Il n’avait aucun parti pris, aussi fou d’un chant de pâtre catalan que d’une savante pièce de Bach ; mais son goût était infaillible, dans le classique et dans le moderne. Il déclarait : « Ça c’est bon, ça c’est mauvais, très mauvais, exécrable, à vomir ». Timidement une dame objectait :

— Pourtant, monsieur Gouzien, j’avais toujours pensé que Meyerbcer…

— Était le dernier des ânes. Vous aviez raison, madame. Et voilà pourquoi et comment ce malheureux, ce criminel, est le dernier des ânes.

Il exécutait sa démonstration séance tenante, courbé en avant, se rejetant en arrière, faisant saisir sur le vif, au plus obtus, toutes les nuances de sa critique.

Il avait composé lui-même, sur de vieilles chansons populaires, sur des vers de Gautier, de Hugo, de Leconte de Lisle, d’Alphonse Daudet, de Méry, sur des légendes bretonnes, un grand nombre de délicieuses mélodies que nous réclamions les unes après les autres.

— Gouzien, les Filles de Landernette.

— Gouzien, Près du lac bleu.

— Gouzien, Enfant aux airs d’impératrice…

La complainte de saint Nicolas : Ils étaient trois petits enfants, qui s’en allaient glaner aux champs, Gouzien la détaillait avec un style incomparable, qui donnait le frisson à ses auditeurs. Impossible d’exprimer comme lui la majesté du couplet final :

Et le saint étendit trois doigts.
Les p’tits se r’levèrent tous les trois !…

Notre Gouzien prêtait à ce petit drame une ampleur tragique, un goût de miracle. Il n’était pas moins remarquable dans la veine comique, s’esclaffant alors d’un rire immense et contagieux, au récit de ses propres farces. Car il prenait l’existence comme un jeu noble et divers, où l’andante, l’allégro non troppo, le scherzo devaient se succéder ou s’entremêler suivant les destinées, les tempéraments et les circonstances. Il avait connu, chéri, distrait, ranimé de sa bonne humeur incomparable tous ceux qui comptaient dans sa génération et dans la précédente, tous les inquiets, tous les tourmentés de l’art. Il exaltait leurs qualités, leurs vertus, faisait l’ombre sur leurs défauts. Quel optimiste ! Jamais une parole de doute, ou de blâme ne tombait de sa bouche harmonieuse, sur le nom d’un de ses amis ou de ses camarades.

Chaque année, il allait en Bretagne, se retremper, se ressaisir, au milieu des gens de mer, des paysans dont il percevait le rythme profond, près de cet Océan qu’il appelait « le roi des musiciens », sous la lune « qui met tout en mineur ». Il rapportait de Plougastel-Daoulas de belles histoires, des motifs émouvants, des observations amusantes et fines. Georges Hugo et moi ne nous lassions ni de l’interroger, ni de le faire parler ou chanter. Il fallait voir la mine des bons Guernesiais admis à l’écouter. Un peu étonnés d’abord de ce débordement de vie et de chansons, ils finissaient par l’admirer et par s’attacher à lui. On ne pouvait pas ne pas adorer Armand Gouzien.

C’est à Guernesey même, après une soirée où il s’était surpassé, que la mort est venue le prendre brutalement, l’arracher à notre tendresse, à sa femme, à sa fille, artistes comme lui et qui faisaient son légitime orgueil.

Malgré mes protestations superstitieuses, il avait joué de neuf à onze heures et, qui pis est, mimé de nombreux fragments d’un compositeur juif, célèbre sous le second Empire, et dont la frénésie exprime à merveille le désarroi et l’insanité de la société française à la veille de 1870. Vous me verseriez dix millions de bonne monnaie, que je ne prononcerais pas son nom, même en touchant du bois, de peur d’attirer sur ma tête l’eau, le feu, l’épidémie, les septante-deux catastrophes inscrites au livre des Prophètes. En vain je suppliais Gouzien de s’arrêter, de passer à un autre exercice. En vain je dirigeais vers tous les angles du salon, selon le rite fatidique de la conjuration, l’index et le petit doigt tendus de ma main droite, les autres doigts étant repliés. L’entêté Breton continuait de plus belle, me traitait de toqué et de grand serin.

Enfin il s’arrête, épuisé, quitte la pièce, descend l’escalier, met son paletot — car le vent de mer fait les soirées fraîches — et, sifflotant encore un air du musicien maudit, va rejoindre « Friends House, » l’ancienne maison de Mme Drouet, située cinquante mètres plus bas. On monte se coucher. Je commence à m’endormir, quand on frappe dramatiquement à ma porte : « M. Gouzien est au plus mal. Venez vite. »

Je l’ai trouvé étouffant, étendu sur son lit, l’œil déjà vitreux, les mains froides, foudroyé par une pneumonie subite. En vain l’excellent médecin de la famille, le Dr Carey, essayait-il de le remonter à l’aide de piqûres de caféine et d’huile camphrée. Il n’avait fallu que quelques minutes au terrible mal pour plonger dans les ténèbres ce lumineux regard, dans le silence cette voix habile à transformer tout en sonorité. Deux jours plus tard nous l’avons conduit au petit cimetière de Guernesey, au milieu de l’affliction générale, car il était bon et loyal, et au lieu d’amoindrir les choses et les gens, comme c’est le rôle ici-bas de tant de larves, il ne cessait de les magnifier, de les vanter à tout venant.

Ce cas n’est certes pas celui des trois bonshommes dont je vais m’occuper maintenant : Armand Dayot est la nullité même. À un tel point que, son nom une fois prononcé et sa silhouette une fois évoquée, il devient difficile d’exprimer le vide, le néant de ce grand diable flasque, amer et brun. Frotté de diverses connaissances, en peinture, en littérature, en histoire, il est comme une redingote qui a pris la poussière d’un mur. Ce qu’il dit, ce qu’il écrit s’évapore instantanément. Il est impossible, encore qu’il soit bavard, de l’écouter et même de l’entendre. Comme Gallimard il a le don d’ubiquité. Son double, son triple, son quadruple — il est tiré à je ne sais combien d’exemplaires — hantent les salons, les musées, les antichambres ministérielles, les mariages, les enterrements, les corridors de théâtres. Il fait obligatoirement partie de toutes les énumérations, ainsi que le carton ou le papier font partie des emballages. C’est un zéro qui ne multiplie pas.

Vous croyez ce fauteuil vide. Vous vous asseyez. Quelqu’un jette un cri. C’est Dayot.

Avec cela, il est intempestif, survenant à point nommé quand on n’a aucun besoin de lui, et le sentiment de son inexistence fait qu’il ne se croit jamais de trop. Ulysse disait qu’il s’appelait « Personne, » afin de dérouter la fureur du Cyclope. Ulysse avait prévu Dayot. Il y a trente ans que ce protecteur des arts, en s’agitant, agite M. Rien.

Le malheur de Gabriel Hanotaux, ce fut toujours de s’imaginer qu’il ressemble au cardinal de Richelieu et qu’il ferait un modèle excitant pour un nouveau Philippe de Champaigne. Regardez-le pincer les lèvres en cul de poule, jeter un œil fin par-dessus le binocle, tortiller la pointe de sa barbe ou frotter l’une contre l’autre des mains qui l’enchantent, en répétant avec malice : « Hé, hé, héhé ! » Il y a néanmoins cette très grande distance entre Hanotaux et Richelieu, même entre Hanotaux et Mazarin, même entre Hanotaux et de Villèle : c’est que Hanotaux, aveuglé par la trop bonne opinion qu’il a de lui-même, non seulement ne prévoit pas le sens des événements, mais encore prévoit et annonce le contresens desdits événements. Il n’y a pas à me raconter d’histoires. Nous nous sommes fréquentés assidûment, lui et moi, trois années de suite, qui furent précisément celles de son ascension politique. Je l’ai entendu, de mes oreilles, déclarer que l’alliance russe serait le pont menant à l’alliance allemande, annoncer pour demain l’immanquable conflit entre la France et l’Angleterre, décréter que Guillaume II était le seul souverain ayant une vue claire et distincte de l’ « échiquier » et que François-Joseph, « le Nestor des Monarques », était le plus ferme soutien de la paix européenne ; idée à laquelle il tient, car je l’ai retrouvée sous sa plume, dans la Revue Hebdomadaire, quinze jours avant la conflagration générale de 1914. Chacun peut se tromper, mais c’est le ton péremptoire qui fait l’amusant de la chanson. Hanotaux décrète… puis se fiche par terre, sans casser un nez privé de flair et qui doit être en caoutchouc.

Il est extraordinairement timoré. « C’est le lièvre de La Fontaine », disait mon père. Il ajoutait : « L’ombre de ses oreilles l’épouvante ». Pour fuir l’apparence d’une responsabilité morale, je ne sais ce que Hanotaux ne ferait pas. Cette fâcheuse tendance l’a incité à plaquer successivement ses amis politiques, à mesure que la faveur populaire ou d’assemblée les plaquait eux-mêmes. On prétend que son ingratitude grise a hâté la fin de Casimir Périer, dont il faut, en ce cas, admirer la candeur. Vous pouvez être certains que, dans une circonstance quelconque, Hanotaux, amené à prendre une décision ou un parti, choisira toujours le moins noble, celui qui l’engage le moins, et cherchera en même temps l’échappatoire, le moyen prochain de se dédire. Il croit que c’est cela la diplomatie. Son originalité consiste à revêtir d’un langage ferme les formes les plus fuyantes : « Je suis résolu à me tirer des flûtes… Ma volonté inébranlable est de n’en pas avoir… Obéissez ou je tremble… » Telles pourraient être ses devises. Nous l’avions défini : un professeur de lâchage. Une chaire, tenue par lui sur ce thème, serait assurément fréquentée.

Il peut être extraordinairement plat. Détestant et méprisant Lockroy, qu’il appelait dans l’intimité un « bouchon de bain », il lui donnait en public du « cher grand patron ». Il accourut un soir et devant moi lui dit, haletant : « On me propose le portefeuille des Affaires étrangères. Je ne veux rien faire sans vous consulter. Vous êtes ma lumière et mon guide ». Tant de bassesse m’estomaquait, mais Hanotaux conclut en sortant, — il me prenait pour un bon jeune homme, — avec son petit rire grelottard : « Mon cher Léon, hé ! hé ! il faut avoir le maniement des hommes ». Ou bien il se dépensait en courbettes devant Challemel-Lacour et Targé, puis les traitait entre deux portes de « vieilles moules » et de bassinoires, ce qui était exagéré. La puissance sociale, mondaine, financière surtout, inspire à Hanotaux une vénération de Canaque devant l’idole grimaçante. La fortune démesurée des manieurs d’argent le fascine et l’éblouit. Il n’est pas de directeur d’établissement de crédit, ni d’Américain milliardaire qui n’ait eu Hanotaux à déjeuner. Cela sans aucune idée de lucre de la part de l’excellent Gabriel ; simplement parce qu’il lui est doux de se frotter contre un homme cousu d’or et d’applaudir à ses propos.

Ainsi fait, pas plus bête qu’un autre, fort érudit, doué d’un certain discernement littéraire, — encore qu’il eût voué à Heredia le Creux une admiration assez comique, — Hanotaux sème derrière lui la colère et la rancune. Sa destinée tient dans un mot : « Il déçoit ». Les gens lui en veulent de ce qu’ils l’ont cru subtil, déterminé, brave et loyal, et de ce qu’il se révèle peu à peu sommaire, hésitant, peureux et fourbe. Je le comparerais à ces plats montés, qu’on sert précisément chez les parvenus, de bonne apparence et se décomposant très vite en leurs médiocres éléments constitutifs. Ou bien encore, c’est une pièce fausse. Il brille, mais frappez-le : il rendra le son du papier de plomb.

Quant à Henri Lavedan, fils de Léon Lavedan, qui ne fut rien, si ce n’est académicien, c’est un Chinois de Paris, un bourreau manqué et qui doit se contenter de torturer la prose française. Il a du Chinois les yeux bridés, le masque plissé et bouffi, les méchantes bonnes manières, les courbettes rituelles et cérémonieuses, l’odeur même, qui tient de la pourriture de rage rentrée et du santal ; mais aussi la hargne sournoise, le goût des rapports compliqués, empoisonnés, des perfidies exquises et susurrées mystérieusement, des projets homicides longuement mûris. Aux séances solennelles de l’Académie, il mériterait un prix de vertu pour n’avoir jamais coupé en mille morceaux et un morceau, — malgré sa bonne envie, — aucun de ses chers contemporains, à commencer par ses amis intimes.

Égratigné par les journaux, il s’ingénie à faire savoir à l’égratigneur qu’il ne lui en veut nullement, qu’il l’a toujours chéri d’une particulière dilection. Ce pendant qu’il sécrète ce baume paralysant, il prépare, par une nuit sans lune, la revanche d’un chaudron de sorcière soigné : grenouille, crapaud, fiel de vipère, rien n’y manque. Lavedan ou le conspirateur raté. Il a la manie du mobilier rare par amour des armoires secrètes, des grimoires fatidiques, des cachettes dans le mur. Ce qu’il cherche, parmi les ouvrages de Lenôtre, ce sont les morceaux de son propre rêve, entre Cadoudal, — un Cadoudal à l’usage des princes de Parme, — et Limoëlan. La farce Naundorf est son élément naturel. Il trouve dans la fausse énigme historique sa revanche mentale de n’être pas une énigme psychologique.

J’ai suivi de loin, avec la plus vive curiosité, la carrière de ce pauvre bonhomme, intoxiqué par son fiel envieux. Une destinée falote l’aiguille sans cesse vers les mauvaises pistes et les culs-de-sac. Lors d’une de nos dernières rencontres, à la terrasse du Café napolitain, entre 1899 et 1900, me soufflant son haleine empestée, il me confia en grand mystère l’imminente dictature de Paul Doumer : « C’est Bonaparte… C’est Bonaparte ! » répétait-il, bavant et jutant comme un escargot, au-dessus de sa glace à la fraise. Puis, afin de faire un trait : « Monsieur de Buonaparte, mille pardons ! » Pardon de quoi ? Je n’ai jamais compris.

En littérature il vise le précieux, le rarissime, et il réalise le pire rococo, la fausse ingéniosité, le Rostand en prose. Ses chroniques de l’Illustration rappellent les travaux en cheveux et en coquillages. Vous connaissez ces villas baroques, édifiées au bord de la mer, à la ressemblance d’une pagode ou d’une mosquée, d’où sort, sur le coup de dix heures du matin, une énorme commère, confidentielle et rancunière, en espadrilles et en taffetas rose, coiffée d’un chapeau canotier, sa « pêche » à crevettes à la main. Voilà ce qui m’apparaît quand je parcours une de ces pages inénarrables que Lavedan consacre, avec l’accent tantôt délicieux bohème, tantôt prédicateur mondain, tantôt grand cœur, aux lectures, à la vie des champs, aux vertus domestiques d’autrefois, aux vieilles pantoufles des maréchaux de l’Empire, aux chapelets, aux pièges à rats, aux berlines d’évêques et aux notaires départementaux. Ces tartines pour personnes pâles font la joie des conservateurs ignares et des épiciers retraités : « Comme c’est bien écrit ! » Derrière cet attendrissement hebdomadaire, je distingue la gale carabinée ; derrière ces larmoiements gongoriformes, le crocodile habillé en monsieur ; derrière ces compotes, papa Locuste. Cette adaptation à la plus grosse et noire vésicule biliaire contemporaine d’une machine à idylles et madrigaux rances me plonge dans un ravissement véritable. Quel beau personnage pour ta comédie vireuse, ô fantôme errant de Ben Johnson !

Dans deux ou trois années d’ici, peut-être avant, les ouvrages dramatiques de Lavedan sembleront aussi conventionnels, aussi vides que ceux d’Ohnet. L’esthétique du Prince d’Aurec ou du Marquis de Priola ira rejoindre celle de Serge Panine, et Servir rattrapera le Maître de forges, qui dépassera le lugubre Pétard. L’image que Lavedan se fait de la tradition balance celle qu’il se fait de la Révolution, et les morceaux crus qu’en rendent au trou du souffleur ses personnages, sous prétexte de dialogues alternés, lèvent le cœur. La recette de ces fabrications est connue : un jeune ingénieur, un vieux militaire, une belle demoiselle, une douairière haletante, un évêque sentencieux mais jovial, un libidineux, une grincheuse, quelques comparses, et ça y est. Je préfère la comtesse de Ségur, je dis la comtesse, non le marquis, dont l’immortalité ne m’en impose pas. Cette rosse recuite de Lavedan aura passé ses plus belles années, et aussi ses plus laides, à décalquer le Général Dourakine ou les Malheurs de Sophie sur l’Histoire du Consulat et de l’Empire.

« Est-il bon, est-il méchant ? » disait Diderot, songeant à lui. Cette question, posée quant à Forain, appelle comme réponse : « Les deux à la fois », ou : « Il dessine bien ». L’homme, son trait, sa voix, ses légendes, forment un ensemble magnifique et génial, donnent le frisson. Il est petit, concentré, pétri de feu, de douleur et de comique. À peine a-t-il distingué qu’il formule. Son œil, aussi prompt que celui du grand Léonard, court aux mobiles moraux des mouvements, aux vertus et aux tares qui actionnent les êtres. Dans les gens, dans les œuvres, dans les idées, dans les actions, il saisit l’essentiel et il s’y attache, avec une déconcertante soudaineté. Ce sont ses dons, mais il s’applique, et son labeur est plus fort que son énervement. Il grince, il déchire, il invente, il griffe, il mord ; puis il se reprend, il élimine, il simplifie et, sans apprivoiser son dragon, il lui donne la belle ligne classique.

On peut l’aimer ou le détester. Moi, je l’aime, malgré toutes les mauvaises blagues qu’il a débitées ou débitera sur mon compte et dont on ne peut lui tenir rigueur, parce qu’elles font partie de son jeu sublime et féroce. Je l’aime pour sa surabondance de vie, d’une vie qui coule depuis soixante ans, sans jamais épuiser son réservoir, en reflétant et multipliant la lumière. Je l’aime pour son rire pathétique, qui vaut la trompette de Jéricho, pour les « hein ! hein ! », les grondements, les grincements, les regards furibonds dont il poursuit votre assentiment, votre acquiescement à ses boutades explosives. Je l’aime pour la naïveté, qui pousse parfois sur son expérience amère, telle une fleur sur un talus du vieux Montmartre. Je l’aime enfin parce qu’il est de Pantruche, la seule ville du monde où l’on dise leur fait aux crétins nantis, où les avantages extérieurs n’en imposent pas. Le plaisir de rencontrer Forain, c’est qu’il est, à lui tout seul, une délivrance.

Dans les limbes féconds de la mémoire, les hommes exceptionnels vous apparaissent joints à leur milieu, aux circonstances. Ils se recomposent en dialogues et en arguments dramatiques ou comiques. Il m’est impossible de rencontrer Forain à une table du café Weber, rue Royale, sans que m’apparaisse en même temps le fantôme de ce pauvre Caran d’Ache, fleuri, le cheveu soigneusement aplati, en veston clair de la dernière coupe, avec son œil farceur, hypocritement réservé quand il parlait aux dames, mais les déshabillant en une seconde comme l’experte nounou fait d’un poupon.

— D’où viens-tu encore, petite saleté ? lui criait Forain à tue-tête.

Caran d’Ache rougissait ou pâlissait suivant le cas et commandait un lait sucré, dont il était friand comme une chatte. Toqué tantôt d’une crémière de la rue de l’Université, tantôt d’une femme de chambre de Passy, tantôt d’un trottin de la rue Royale, il rôdaillait tout le jour en quête d’aventure et travaillait de préférence la nuit, dans son petit hôtel de la rue de la Faisanderie, et le matin. Il revêtait alors une cotte bleue, serrée comme un corset, un tablier d’une blancheur éclatante et, ouvrant la porte lui-même, répondait aux visiteurs inconnus que « monsieur n’était pas là ».

Il avait beaucoup d’esprit et du plus fin, une imagination drolatique, fraîche, comme celle d’un enfant, ou libidineuse comme celle d’un vieux magistrat. Toutes les deux ou trois phrases, il marmonnait rapidement : « C’est drôle, cela, tu sais », qu’il prononçait : « C’est d’lole, ça, t’sais. » On le découvrait, par les jours de pluie, sous les portes cochères, un carton à dessin sous le bras, guettant la dame du premier, à son défaut la cuisinière du second, l’épicière d’en face, l’employée de l’épicière, tenant la tête légèrement inclinée, confit en mélancolie et en politesse.

— Tu vas attraper un rhume. Tu as les pieds dans l’eau.

— Bah ! les grenadiers de Napoléon en ont vu d’autres. Laisse-moi tranquille. Tu vas me faire tout manquer.

Tel le pécheur à la ligne qu’on dérange au moment où ça mord.

Ses mésaventures étaient nombreuses. Un soir, relancé dans une soupente, à Auteuil, par une grosse dame ivre de rage, à cause du retard motivé de sa jeune bonne, Caran avait fui en chaussettes, à peine pantalonné, ses bottines à la main. Il racontait cela avec gravité, ajoutant que la concierge émue s’était montrée maternelle pour lui, l’avait recueilli dans la loge.

— Je me suis aperçu seulement alors qu’elle avait une ravissante poitrine. C’est d’lole, ça, t’sais.

Il y avait en lui du Valmont, un Valmont retouché par Restif et, comme disait Forain, du marchand de jouets. Son ingéniosité était extrême. Je l’ai vu organiser en villégiature une maison hantée, avec feux follets, traînées de lumière, apparition, d’une fertilité d’agencement, de truquage extraordinaire. Il était diaboliquement habile de ses gros doigts pâles, tremblants, aux ongles polis, qu’il soignait autant que sa raie. S’appelant de son vrai nom Poiret, descendant d’un soldat de l’Empire qui s’était marié en Russie, il symbolisait ethniquement, physiologiquement, psychologiquement, l’alliance franco-russe. Il chantait à miracle les mélopées lentes et tristes des bateliers du Volga, les marches scandées des cosaques. La vie militaire l’amusait ; non content de la piger dans ses croquis, en traits inoubliables, il la mimait avec fidélité, depuis Dumanet jusqu’au général, notant le comique, mais aussi le noble et l’héroïque, avec un tact exquis. Il était patriote enflammé. Je le vois encore, assis à son établi, dessinant ou décalquant une page de têtes d’aigles à la ressemblance de Guillaume II. Car il utilisait les gravures des livres d’enfants pour ses merveilleuses bêtes domestiques ou féroces et procédait par retouches successives d’un poncif qu’il animait peu à peu. Tout en travaillant, il injuriait le Kaiser : « Cabotin… crapule… gueule d’empeigne… En a-t-il une moustache d’idiot, regarde-moi ça !… » C’était le moment de l’alliance russe, en 1894. Caran d’Ache se multipliait. Il montrait les cœurs volant entre la France et la Russie, par-dessus l’Allemagne irritée, et je me rappelle une gentille Alsacienne qui serrait ces gracieux messages contre ses seins, comme un paquet d’oubliés. Quand un détail d’uniforme lui manquait, ce scrupuleux garçon le recherchait, feuilletait nerveusement les albums militaires qui composaient son répertoire technique. Il était aidé dans sa tâche par son fidèle Savine, un Slave aimable, barbu, subtil et discret, qui lui faisait la lecture pendant qu’il dessinait.

Il n’était pas de taquineries dont Forain ne criblât Caran, lequel supportait tout avec placidité, se contentant de murmurer de temps à autre : « Peux-tu étl’embêtant, tout de même, mon pauvl’ami. » Mais il admirait son tourmenteur et ses inventions verbales l’enchantaient. Puis, tout à coup, laissant le frivole, ces deux grands artistes s’entretenaient de leur métier et s’élevaient, Forain par ses formules, Caran par ses constatations aiguës, jusqu’aux sommets de l’art. J’ai gardé le souvenir d’une de ces causeries, sous les étoiles, au bord de la mer, où Forain fut étourdissant. Mais comment fixer l’étincelle, le jet, la déflagration de cette intelligence universelle ? Puis il y a l’accent, traînard ici et faubourien, là incisif comme un bistouri, le haussement d’épaules, le mouvement des mains cherchant à modeler l’insaisissable, la manière abrégée, semi ardente, semi gouailleuse, le « allons donc, allons donc ! » précédant un court silence, suivi, lui-même, d’un formidable, d’un irrésistible argument.

— Où va-t-il chercher tout ça ?… s’écriait un sot.

— Mais dans tes boyaux, mon pauvre vieux ! Tu ne vois donc pas que c’est ta stupidité qui m’excite.

À quelqu’un qui l’interrogeait sur sa méthode de travail : « Je fais un dessin, puis je l’écoute. »

D’une dame importante, républicaine et mal élevée : « C’est une de ces personnes qui croient que la politesse faisait partie des privilèges abolis par la Révolution ».

À un confrère malheureux qui ne parvenait pas à vendre ses « académies » de Montmartroises : « Fiche-leur des bas noirs et tu m’en diras des nouvelles ».

Il n’y a qu’à feuilleter ses albums, notamment ceux de la vie de Paris. On y retrouve le monstre lui-même, un monstre de justesse et de concision, aisément apitoyé, qui réserve son magistral curare aux Juifs, aux métèques, aux banquiers, aux politiciens, aux salonnards et aux larbins.

Vers la fin de sa courte existence, Gabriel de Yturri recherchait volontiers la compagnie de Forain et de Caran. Il était le secrétaire de Robert de Montesquiou, dont j’ai parlé précédemment sans admiration, mais avec sincérité. Or, Gabriel de Yturri était à mon avis fort supérieur, pour l’intelligence et la sensibilité, à son supercoquentieux patron et, jusqu’à une circonstance dont je parlerai, je n’avais jamais pu démêler si l’adoration frénétique et tapageuse qu’il lui témoignait en toutes circonstances était réelle ou feinte : « Le connté a dit… Écoutez la parrole merrveillouse qui vient dé tomber des lèvres du connté… admirrable, positivément étrrange et admirrable… » Oui, mais derrière ces pétarades, qui faisaient la joie des assistants, guettait un œil clair, observateur et froid. Ce singulier garçon est demeuré pour moi une énigme vivante. Comme il avait tout de suite démêlé que je me fichais profondément du « pavillon des muses », de la baignoire de la Montespan, des pendules de Boule et des mobiliers de Riesener, en même temps que des hortensias bleus, verts ou noirs, et que la poésie du maître de céans ne m’amusait guère, il ouvrait le compartiment moral et me racontait rapidement, à la dérobée, comme un gosse chapardeur qui mange un fruit, de savoureuses histoires sur les invités et les belles dames. Ce Tallemant des Réaux à l’accent espagnol avait le don de saisir les mouvements des âmes sous le masque mondain et de typifier la sottise ambiante. Il y avait en lui l’étoffe d’un puissant satirique. Son œil passait de la douceur mélancolique à la colère avec une promptitude ensoleillée et, s’il était perplexe devant un beau cas, il tripotait d’une main nerveuse un grain de beauté velu qu’il avait au visage. D’où venait-il, qui était-il, je l’ignore. Il semblait détaché de tout, bien qu’attaché en apparence à mille futilités. Il avait le cœur chaud, le geste frénétique, le sens du lyrisme et il voyait presque tout en noir, tel qu’une flamme promenée sur le néant.

Un soir, tandis que Robert de Montesquiou, esbrouffeur et tapageur comme un vieux perroquet, emmenait Forain, Caran et Georges Hugo admirer je ne sais quelle pièce de sa collection, je ne sais où — il inaugurait un nouveau logis — je me trouvai seul en voiture avec Yturri. Il m’expliqua son caractère en termes à la fois vagues et émus. Il avait eu une jeunesse difficile, douloureuse, il se savait très malade, bien qu’il eût l’apparence de la santé, et il n’avait rencontré qu’un seul être qui fût bon et accueillant pour lui : Robert de Montesquiou. Cela débité nerveusement, d’un ton sincère qui me frappa et avec la volonté évidente de dissiper mes préventions contre celui dont il me faisait ainsi l’éloge. Dans la vie parisienne, de tels traits d’amitié sont rares.

Faisaient partie du même groupe une punaise qui ne manque pas de talent, du nom de Boldini, et le noir, mince, souffreteux, vénéneux Helleu. Boldini a la face hexagonale. Il est aussi large que haut. Il a l’air écrasé par un plafond, ainsi que dans la Maison du baigneur. Il peint des épileptiques en satin rose, qui se terminent en pointe ou en hélice, pivotent sur un parquet ciré et des sièges bas, comme des chattes ivres de valériane. Helleu dessine, dessine, dessine — on l’a surnommé le Watteau à vapeur — des dames longues, penchées, au col flexible, à la taille en liane, aux yeux fuyants, totalement ou à moitié pâmées de visage, dans une attitude cambrée ou allongée, mais décente. Cette opposition a fait son succès auprès des grands bourgeois de France et d’Amérique, pour lesquels il représente la hardiesse en art et la volupté tempérée. La vogue de ses pointes sèches vient immédiatement après celle des chromos. Assez bien doué au début de sa carrière, il a sombré dans la fabrication : il est devenu le poncif de lui-même, ainsi qu’il arrive à ceux qui ne se renouvellent pas. Moralement, c’est le père Cancan-Cyanure, bavard comme s’il animait toujours une séance de pose, médisant comme s’il travaillait dans la céruse ou un autre oxyde de plomb, avec une imagination tragico-burlesque de couturière échauffée. Boldini et lui dépècent un camarade par jour, le déglutissent par petits morceaux et, en temps de jeûne, se dépècent et se déglutissent l’un l’autre. Je m’attends toujours à apprendre qu’Helleu s’est empoisonné en avalant par mégarde sa salive, que Boldini s’est gangrené en se grattant la jambe. Nous les avions surnommés Charybde et Scylla. Quand vous les apercevrez quelque part, fuyez à toutes voiles, ô navigateurs !

Ici j’ouvre une courte parenthèse. Je considère les êtres méchants sans nécessité comme des malades. S’ils répandent autour d’eux des gaz asphyxiants, c’est que quelque chose pourrit en eux. Un pauvre diable, que je devais renvoyer du journal l’Action française, à la suite d’un propos stupidement calomnieux tenu par lui, me disait en pleurant : « C’est plus fort que moi. Je ne puis me retenir ». Je suis convaincu que ces cas de perversion peuvent se soigner et se guérir. Mais, pour revenir à Boldini et à Helleu, je ne me chargerais pas du traitement. Le mal est chez eux trop invétéré.

Voici au contraire trois hommes excellents : deux vivants et un mort.

Je n’ai fait, malheureusement pour moi, que croiser La Gandara. Mais il m’a été très sympathique, et j’ai remarqué que la suite des choses modifie rarement ces premières impressions. Il en est d’elles comme des entrevisions soudaines d’une personne connue de nous, et qui passe en voiture, en tramway, en auto, absorbée dans sa préoccupation ou sa songerie. Cette saisie au vol vaut une confession. Donc La Gandara est doux, calme, renfermé, de taille moyenne et bien prise, avec une force physique extraordinaire, des muscles tels que des bielles d’acier. Il a le regard appliqué, attentif, embué d’une légère vapeur, de ceux qui méditent en observant. Il parle, d’un ton voilé, avec des pauses et des réticences, où l’ironie prend des airs de distraction.

Il en va autrement de Lobre, le Vermeer français, le peintre exquis des intérieurs et du palais de Versailles, des reflets sur les meubles rares, de la lumière prisonnière des miroirs, des laques et des cuivres polis. Lobre est joyeux comme un coup de vent, qui fait envoler les préjugés et les poncifs, éloquent, passionné, ivre de la couleur et des formes, charmant et conquérant de toutes les manières. Il se promène ici-bas ainsi que dans un musée en plein air, s’amuse de tout, rejette et maudit le laid et le vil, accueille et bénit le beau et le bien, mais pas à la façon du père Jules Simon, saperlipopette ! Devant un tableau, un paysage, il vous saisit par le bras, et son loyal et robuste visage de Méridional blond s’éclaire d’une compréhension belliqueuse : « Regarde ça, ça, ça, ce coin-là, nom d’un chien. Non, pas ce côté ; ce côté, c’est ignoble, c’est hideux, c’est triste, ça sent le moisi et le pourri. Mais là, dans l’angle, la petite lueur bleue à la Velasquez, ah ! la canaille, glisse-t-elle assez, s’insinue-t-elle, est-elle assez ingénieuse et souple ! Je te défends de rigoler, imbécile, tu serais incapable d’en faire autant… Et ce jardinier-là, debout avec sa culotte de velours râpé ; il n’y a que Hals pour user l’étoffe de cette façon !… Mais non, bougre d’âne, pas à la jambe droite. La jambe droite est mal fichue. C’est de la jambe gauche, du modelé de la jambe gauche que je te parle. Viens par ici, on la voit mieux. Tu ne sais même pas te placer. »

Pour faire sortir de ses gonds le vrai Lobre, le volcanique Lobre, il suffit de le contredire sur ses grandes admirations, sur ses préférences, Watteau, Rubens, Rembrandt et les principaux Hollandais, Goya et les maîtres espagnols. Comme on dit au régiment, ça vaut le jus.

— Cher ami, je n’aime plus Watteau, ou plus exactement je ne le comprends plus.

Si vous tenez ce propos au démon Lobre, choisissez de préférence une allée de parc, au crépuscule d’été. L’effet est instantané. Lobre bondit, éclate de rire, s’apaise un moment ; puis, montrant les arbres, la vapeur d’or léger : « Tu n’aimes plus Watteau ?… Mais qu’est-ce que tu aimes alors, qu’est-ce qu’il te faut ?… Des crottes de chien ou un Bonnat ?… Tu n’aimes plus Watteau !… c’est comme si tu disais : je n’aime plus l’aube, ni le crépuscule, ni les jeux de la lune dans la brume d’eau. C’est effrayant de penser cela et d’avoir le toupet de l’exprimer ! Tiens, voilà le faune qui crève de mépris sur son socle, et il a raison. S’il m’arrivait jamais, pendant cinq minutes, pour mon malheur et ma honte, de moins aimer Watteau, ou je me pendrais à un arbre, ou j’entrerais dans l’atelier de Henner, pas du premier Henner qui a des trouvailles charmantes, du second Henner et de sa cuisine au roux sale. Mais alors, si tu n’aimes plus Watteau, qu’est-ce que tu fous ici à cette heure ? Qu’est-ce que j’y fous en ta compagnie ? Il n’y a plus qu’à se coucher dans une chambre de palace et à crever. »

Tout en parlant ainsi, Lobre vous secoue, vous fait pivoter, vous plante dans les yeux ses yeux dorés et vifs de lionceau affamé de lumière. Ou bien il parcourt une cinquantaine de pas, les mains dans ses poches, haussant les épaules et répétant : « Quelle moule… Quelle piteuse moule ! » Il s’adresse aux passants, aux bosquets, aux gardes : « Voilà un monsieur qui n’aime plus Watteau. Monsieur le curé n’aime pas les o. Que lui donnerez-vous ? »

Peu à peu il se calme, il daigne même sourire, il sifflote un motif catalan ; il allume une petite cigarette ; néanmoins, à intervalles réguliers, il s’écrie encore : « Oh… oh… en voilà une idée… Ah ! par exemple !… zut alors… » Puis cet apophtegme final : « Il faut aimer Watteau comme une brute, ou plutôt non, comme un bœuf, c’est exactement cela, comme un bœuf. »

En voilà un qui se moque un peu du débinage féroce des Helleu, des Boldini et de leurs pareils ; il a autre chose à faire qu’à renifler des potins fétides, qu’à récolter les crottins de la médisance. Ne lui faut-il pas jouir éperdument de l’eau, des nuages, des formes mouvantes, des enfilades de salons en rose et or, de tel petit adieu du jour à la pierre, qu’il a remarqué en posant sa palette, de cette silhouette de femme qui traverse l’allée, et aussi du peuple de chefs-d’œuvre qu’il évoque en fermant les yeux !

James Tissot appartenait à une génération antérieure, et, dans cette génération débraillée et bohème, il était une exception, l’artiste correct ayant l’usage du monde, de la distance et de la tenue. Deux yeux ronds et perçants, légèrement soucieux, dans une face ronde, régulière, aux moustaches soignées, un corps solide et même massif, des mains chargées de bagues et faisant des gestes onctueux, discrètes, caressantes, presque ecclésiastiques, une voix aux inflexions chuchotées, confidentielles, tel était Tissot. Il venait souvent chez Alphonse Daudet. Il travaillait alors à son grand ouvrage de l’illustration des Évangiles et nous conviait dans son atelier, afin de nous montrer les planches qui lui plaisaient davantage. Il était à la fois mystique et précis, d’une remarquable éloquence, aussitôt qu’il en venait à la conjonction du paysage et du miracle, à l’ambiance embaumée de l’Enfant-Dieu, aux intailles de la prière dans la pierre d’Orient. Au second étage de cet atelier, il y avait un orgue, et Tissot y prolongeait son mirage de chants religieux, des suaves harmonies de Haendel, de Bach, de Palestrina. Par ailleurs, il sentait un peu le fagot, plongé dans les pratiques du spiritisme, persuadé qu’une jeune femme pure et blanche, une Ligeia ou une Ulalume d’Edgar Poe, venait quelquefois l’aider de ses avis. Il murmurait : « Oh ! de quel lin délicieux est faite sa robe !… Quand elle se déplace, mon cher Alphonse, c’est ainsi qu’une phosphorescence… Elle me touche les yeux de ses petites paumes froides, et c’est comme une bienfaisante rosée qui apaise les feux du plein midi de la Palestine. » Autant que Loti, il était réceptif, ouvert aux sons et aux parfums, hanté par l’haleine des fleurs, les clochettes des mules, le frôlement des sandales sur le marbre chaud, le crissement des aiguilles de pin et la cendre grise des champs d’oliviers. Il appelait la mort « Madame la Mort », la localisait dans une chatte familière, dans une colombe, dans une odeur de vase remuée. Son allure de gentleman de club ou des hautes terres faisait le plus curieux contraste avec ce vagabondage de l’esprit, analogue à celui d’un Gérard de Nerval, quelque peu retouché par Paracelse. Car il avait aussi l’amour de la chimie, et il prétendait que l’eau-forte, où il excellait, n’était que le balbutiement d’un art futur, formé des essences combinées de la science et de l’art actuel.

Sa causerie était un délice crépusculaire, et, plus encore que sa causerie, sa personnalité dégageait un charme mystérieux, ouaté ; un flacon d’extrait sublimé de roses dans une gaine de velours mordoré : « Alphonse, il ne vous arrive jamais de revoir tout votre passé dans la lampe ? J’en suis souvent distrait dans mon travail, et jusqu’aux larmes, car ce sont de toutes petites figures morales, enchaînées comme des prisonnières, et dont chacune est un morceau de nous-mêmes, mais qui ne nous reconstituerons plus jamais. Comprenez-vous ? » Ici, il joignait ses gros doigts bagués, puis les écartait en soufflant dessus, comme s’il accomplissait un vieux rite. Il était très préoccupé par l’usage de certains gestes de Kabbale, celui notamment des trois doigts étendus.

Il disait de lui : « Je ne suis guère soumis au temps ni à l’espace. Je sais m’évader comme il faut. » Il s’évada en effet soudainement, laissant le souvenir d’une immense valeur qui n’avait pas trouvé toute son expression.

Les méandres du souvenir me ramènent à Lobre, à Versailles et, par Versailles, à Pierre de Nolhac qui est, comme le serpent de Kipling, le gardien des trésors de la cité du roi.

Mais Pierre de Nolhac n’a rien d’un serpent. C’est une belle, droite et claire nature, un érudit, un grand humaniste de la Renaissance et qui garde, derrière ses lunettes, un visage étonnamment jeune et souriant. Il sait, il sent et il comprend. Il comprend, il sent et il sait. Puis il exprime et il découvre. Je n’ai pas connu d’homme plus subtil, plus apte à discerner l’important du secondaire, le principal de l’accessoire, le chef entre ses compagnons, l’original entre ses copies, la pensée maîtresse entre ses transformations. C’est un ami de l’ordre, de la hiérarchie, de la mesure, de la nuance. Il dit plaisamment : « Je suis un fanatique de la modération. » Conservateur du Palais de Versailles, il a créé le musée de Versailles et il a ranimé Versailles, les jardins, les appartements, l’ambiance. Il y fallait du goût, de la persévérance et de la bravoure. Il n’en manquait pas.

J’ai gardé, pour la fin, sa vraie définition. Nolhac est poète, profondément poète et il a été, par moments, grand poète. Telle pièce de lui demeurera. C’est le précepte d’Eumolpe au festin de Trimalcion :

Ut cortina sonet, celeri distincta meatu.

Le trépied de Nolhac résonne juste. Voici le vers classique, sobre et fort, tel que l’ont forgé Villon, Malherbe, Ronsard et Racine, qui en dit assez, qui ne dit pas tout, qui laisse entendre, une marge pour le rêve. Avez-vous l’horreur du verbiage, surtout rythmé ? Le plus ingénieux, le plus primesautier m’ennuie, me lasse, me dégoûte. Nous avons maintenant des faiseurs et des faiseuses de vers qui en pondent des centaines à l’heure, comme des œufs de mouches, qui donnent l’impression qu’ils et qu’elles pourraient en pondre des milliers, des dizaines, des centaines de milliers. C’est le triomphe de la sauce sur le poisson, du bavardage sur la sensation vraie, de la sensation sur le sentiment, du sentiment sur la pensée. C’est le renchérissement en partant du bas, je veux dire des régions indistinctes et troubles de l’instinct. C’est l’épanchement du moi à jet continu, un pauvre petit moi rabougri, mais plein d’un pâle et intarissable jus du contentement de soi-même. Tout doit passer par la filière de ce moi éternellement ressassé : la Grèce, l’Italie, la vieille France, la Révolution, ses dates anniversaires et aussi la Perse, l’Égypte, l’Inde… et avec ça, madame ?

Seigneur, combien l’on est fatigué de Rostand !
Car Rostand a toujours dans son stock un restant.

Et si je glisse sur Rostand, mauvais écrivain, dont la pauvre ingéniosité, faussement héroïque, et le boursouflement lyrique sont d’ailleurs heureusement taris, si j’insiste à peine sur la métrique chronique, hideusement symétrique, de Henri de Régnier, le pendu constipé, vous comprenez bien que c’est par pure courtoisie. Il est à la portée de tout phasique de faire barboter des réminiscences romantiques dans le jargon contemporain. Il est malaisé d’enfermer une image juste dans une cadence agréable et claire. C’est ce que réussit Pierre de Nolhac. C’est pour cela qu’il est cher aux lettrés, cependant que les savants lui sont reconnaissants d’avoir ressuscité le Pétrarque latin.

Je vois encore Nolhac parcourant, de son pas rapide et furtif, une fête à demi réussie que Robert de Montesquiou avait organisée au petit Trianon, et donnant discrètement des indications historiques aux Iroquois de Paris qui lui en demandaient. C’était par un bel après-midi d’été. Il brillait un soleil du Grand Roi, peu indulgent aux dames âgées et trapues, en toilettes claires, qui avaient répondu à l’appel du « noble connté ». Car le pauvre Yturri se multipliait pour faire les honneurs du hameau de la Reine et de la laiterie. C’était une de ces trop bonnes idées, comme on en a quelquefois à la sortie d’un dîner agréable, mais qu’il faut laisser à l’état de projet parce que la réalisation les déflore. D’abord les reconstitutions les plus habiles ne vaudront jamais, en un tel endroit, les évocations du silence et de la solitude. Ensuite, les personnes des deux sexes qui tiennent leurs emplois dans ces réjouissances n’ont que de très indistinctes notions de l’époque à laquelle elles sont censées participer. À chaque coin de pelouse, on apercevait la redingote grise du Carabas de céans, Robert de Montesquiou, cambré sur un esclaffement que l’auteur des Hortensias bleus semblait vouloir contenir d’une main lâchement gantée de clair, appliquée sur sa bouche. À chaque arrivant il demandait : « N’est-ce pas que cela est bô ? » À d’autres, il récitait des morceaux extraits de ses propres poèmes, que les pauvres écoutaient résignés, dans des attitudes hérissées de chats sous la pluie. Tout petit, tout porcelaine, tout rose, tout pomponné, Abel Hermant déclarait en clignant des yeux : « C’est charmeint » et prenait des notes pour son prochain « romein ». On remarquait aussi un personnage bizarre, sorte de mondain omnibus qui répond au nom de Georges-Henri Manuel et porte une longue tête écarquillée, en haut d’un cou de trente centimètres, que parcourt une pomme d’Adam semblable à un ludion. Il répétait d’une grosse voix : « C’est l’exaquetitude même… C’est l’e-xa-que-ti-tu-de même qui fait l’intérêt de ça. » « Et l’inntenssité formidablle délla loumièrre », ajoutait Yturri, tandis que, de la main droite, il présentait les uns aux autres, tel un insane maître de ballet, des messieurs à têtes de veaux et des dames à corps de poulet étique.

Une délicieuse apparition de Mme Bartet en robe rose transforma tout à coup cette ménagerie. Elle lut, au jour fléchissant, une pièce de vers dont je ne me rappelle ni le thème, ni l’auteur — n’était-ce pas encore Robert de Montesquiou ? Mais j’évoque l’adorable profil, si fin, si intelligent, de la comédienne fée, son teint mat, son œil aux mille reflets, la ligne de son corps souple accoudé à une colonnade, et le chant de sa voix, où tremble une perle d’eau. Hermant perdait son air de poupée féroce ; Georges-Henri Manuel immobilisait sa pomme d’Adam au milieu de l’éprouvette de son col ; Yturri, devenu muet, n’usait plus que d’une mimique éperdument admirative. Et je crois bien que c’est Primoli qui arriva sur la pointe des pieds, vers la fin de la pièce, comme un gros matou aux yeux langoureux, et qui prit, entre ses deux mains, la petite main tiède de Mme Bartet pour lui exprimer, au nom du Sénat et du peuple romains, l’admiration générale.

Pendant que je parle de Mme Bartet, il est utile de faire savoir à ceux qui liront plus tard ces souvenirs sans complaisance qu’elle fut la première comédienne de notre temps. D’autres eurent une renommée plus vaste et plus bruyante. Elle seule eut, avec une simplicité souriante, la connaissance profonde et le respect de la musique du vers. Elle seule sut interpréter la Bérénice de Racine et contenir dans l’eurythmie le pathétique le plus déchirant. Elle me représente à merveille l’art français et cet insaisissable de la perfection qui fait dire aux vieillards hochant la tête : « Ah ! si vous l’aviez entendue ! » À l’apogée de sa carrière, elle était un rossignol, par une nuit claire, sur une tige flexible et, rien qu’à l’écouter, on pleurait.

Je veux clore cette rapide revue de quelques artistes contemporains par un fils de la fantaisie et de la lumière, le peintre et dramaturge catalan Santiago Rusiñol, mon très cher ami.

Dès notre première rencontre je l’ai aimé, parce qu’il ressemble à Alphonse Daudet. Même bain de soleil épandu sur le front, le regard et le sourire, avec cette différence que l’éternel cigare de Santiago remplace, au coin des lèvres, l’éternelle petite pipe de mon père. Mêmes cheveux abondants, que partage une raie bien droite. Chez Santiago, ces cheveux sont moins longs et ils commencent à blanchir ferme, mais chez Santiago, comme chez Alphonse Daudet, quelque chose ne vieillit pas : le charme conjugué de la bonté et de la sensibilité, une bonté qui rit, pleure et panse les plaies, une sensibilité frémissante ainsi qu’un bouleau sous un ciel d’orage. La vision morale de Santiago Rusiñol est perpétuellement oscillante entre l’ironie tempérée et les larmes, perpétuellement aimante et déçue. Dans ses Fulls de la vida, qui sont de courtes notes sur les pointes quotidiennes de la vie, les plus aiguës, les plus pénétrantes, il note un croisement de trains, dans une petite gare, entre soldats partant pour la guerre de Cuba et paysans rentrant au logis. Les soldats chantent un chant guerrier, les paysans un chant d’amour. Pendant l’arrêt, ils échangent leurs états d’âme et voilà les soldats qui chantent l’amour et les paysans qui chantent la guerre, tandis que les convois se séparent.

Autre récit : pendant un accès de fièvre, un voyageur, couché dans une chambre d’hôtel humide, interprète les cercles de moisissure du plafond ainsi qu’un merveilleux paysage. Le lendemain, il part. L’année suivante, revenant au même endroit, il demande la même chambre, désireux de retrouver son mirage : « Oh ! monsieur, lui dit fièrement la servante, vous allez être content. Nous avons fait nettoyer le plafond. Il est propre maintenant comme un sou neuf. »

C’est ce que j’ai baptisé l’observation santiaguesque, où il entre beaucoup de la vive manière de Cervantès. Voilà pourquoi le dernier volume de Rusiñol — qui en a écrit une vingtaine et presque autant de pièces de théâtre — le Catalan de la Manche, est un chef-d’œuvre. Mais il faut entendre ce fils génial du terroir et de la fantaisie raconter, comme il sait le faire, en accentuant les finales : « Figoure-toi, Léon, qu’en Espagne, on avait, un moment, la marotte de copier dans l’armée les procédés allemands… Les Allemands coupent les queues des chevaux. Bon, se dirent les officiers de cavalerie espagnols, nous allons couper les queues des nôtres. Oui, mais, mon cher, ils avaient oublié les mouches. De sorte que dans la campagne, après cette belle opération, on ne voyait que des chevaux dressés et crispés comme des hippocampes, parce que, tu comprends, les mouches les mordaient, sans souci des théories allemandes. »

Au sujet d’Ibsen, que Santiago appelle « Ibsain » : « J’ai assisté en Andalousie, à une représentation des Revenants d’Ibsain. C’était en matinée, en juillet. On crevait tellement de chaud que la sueur coulait du col des gens dans leurs pieds. Le soleil était tellement perpendiculaire qu’on croyait que jamais il ne descendrait de là. Au dernier acte, quand le héros d’Ibsain crie avec émerveillement : « Le soleil, mère, le soleil ! » tout le monde a applaudi à outrance, mais chacun pensait à part soi : « Ce n’est pas une chose si rare et on l’a assez vu aujourd’hui, le soleil. »

C’est, sous une forme plaisante, toute la critique de la transplantation des œuvres et du snobisme concomitant.

Revenant d’un voyage en Amérique du Sud, Santiago racontait une chasse aux crocodiles à laquelle on l’avait invité avec insistance, en lui assurant que les crocodiles avaient les pattes trop courtes pour rattraper les humains. On arrive au bord du fleuve. Santiago se met en embuscade et commence à peindre, car il est aussi grand peintre que grand dramaturge et ses Jardins d’Espagne sont célèbres. Le crocodile, écartant les roseaux, montre sa tête triangulaire : « Diable ! crie Santiago à son guide, vous êtes bien sûr que celui-là aussi a les pattes courtes ?… » Il définit les Américains : « une race qui a passé sans transition du perroquet au phonographe ».

Comblé par la nature de tous les dons et, par-dessus le marché, d’une belle fortune, Santiago Rusiñol est indifférent aux avantages que procure l’argent. Il vit en dehors des conventions et des contraintes, sans aucune révolte, mais avec l’amour invincible de sa liberté. L’idée qu’on voudrait la lui enlever le fait rire. Quand quelqu’un ou quelque chose l’ennuie, il s’en va sans se fâcher. À quoi bon se fâcher ? Je ne l’ai jamais vu en colère. Le rhumatisme même excite sa verve : « Si ce cochon-là me nouait les doigts, je peindrais avec mon poignet, s’il me nouait le poignet, avec mon bras. Je ne peindrais plus que des horizons, voilà tout. »

Comme il peint souvent en plein air, à Grenade, à Aranjuez et ailleurs, il est très vite entouré d’enfants, qui sont les moustiques du paysagiste : « Au lieu de les chasser, je leur donne, pour jouer, deux gros tubes de couleur rouge et bleue. Au bout de cinq minutes, ils sont bariolés de rouge et de bleu. Alors leurs mères, avec de grands cris les rappellent, les fessent et m’en débarrassent. »

Avec des amis, peintres comme lui, il a voyagé à petites journées en Espagne, dans deux roulottes, pleines d’objets de ménage. Le jeu consistait à choisir un village bien pauvre, bien dénué, comme il y en a, par exemple, en Estramadure ou dans la Manche, et à ameuter les gens sur la place, en jouant du tambour et de la trompette. Les commères s’approchaient, marchandaient :

— Combien, ce pot à eau ?

— Trente pesetas !

— Trente pesetas, mais vous êtes fous ! Ça ne vaut pas plus de trois pesetas.

— Ah ! vous croyez ! En ce cas, je vous le donne pour rien. Emportez-le, et cette cuvette par-dessus le marché.

Les paysans songeaient : voilà de singuliers commerçants. « Au village suivant, ajoute Santiago, la police nous demandait nos papiers. Quand on donne sa marchandise gratis, on est suspect à la police. »

Une autre fois, Santiago, son ami Utrillo et un autre avaient loué la petite maison du douanier, à l’entrée d’un gros bourg. Santiago se coiffait de la casquette officielle sur ses cheveux longs, arrêtait les voitures d’huile, prenait une mine sévère : « C’est de l’huile que vous avez là-dedans ? »

— Oui certainement, monsieur, de l’huile. Et je vais acquitter les droits.

— Gardez-vous-en bien. Comme je ne suis pas sûr que ce soit de l’huile, je préfère vous laisser passer sans payer.

— Mais vous n’avez qu’à vous assurer par vous-même que c’est bien de l’huile.

— Oh ! non, je suis trop paresseux. Et puis il est si facile d’imiter l’huile. Passez sans payer. Je vais même faire mieux. Voici pour vous cinq pesetas de la part du gouvernement. »

Le charretier songeait : « Voilà un drôle de douanier. »

Lobre et Santiago villégiaturaient dans un village de l’Île-de-France. Car Santiago est aussi Français, Parisien et même vieux Montmartrois de cœur que Catalan, ce qui n’est pas peu dire. Santiago a une crise de rhumatisme. Le temps étant beau, Lobre, aidé de l’aubergiste, descend le lit, avec Santiago dedans, l’installe au beau milieu de la rue du village. Rassemblement autour de ce monsieur aux longs cheveux, à l’air étranger, qui fume, étendu, un immense cigare. Tout à coup, le monsieur s’assied, cale son oreiller, demande une guitare et se met à jouer une malaguena, puis un fandango, puis une polka : « Ils ont fini par danser autour de moi jusqu’au soir, et je ne m’arrêtais que pour faire ouë ! aïe ! aïe ! à cause de ce satané rhumatisme. Tu te rappelles, Lovre, — Santiago prononce les b comme des v, — quel agréavle après-midi ! »

Les souvenirs épiques de ses séjours à Montmartre, — il habitait à côté du fameux Moulin, — sont consignés dans un ouvrage qui rappelle les Scènes de la vie de Bohème. On peignait toute la journée. Le soir, on allait dîner chez le père Poncier, un caboulot de la place du Tertre, où l’entrecôte Bercy était réconfortante, le vin parfait. C’est un axiome de Rusiñol que « tout ce qui s’appelle Bercy est bon ». Excellent cuisinier, il réussit comme personne l’escoudelia, plat national catalan, analogue à notre pot-au-feu, et le riz à la majorcaine, c’est-à-dire au poisson et au poulet. Ne vous effrayez pas de ce mélange, qui exige seulement le tour de main.

Mais les quelques traits que je viens de rapporter, simples herbes folles dans le champ immense et varié de l’humour du prince des Catalans, ne donnent qu’une idée sommaire et superficielle de ce magnifique esprit. Pour le connaître, il ne faut pas seulement le voir vivre, rire, fumer et l’entendre chanter. Il faut lire ses livres et ses pièces. Il faut regarder ses tableaux.

Santiago Rusiñol, dramaturge et romancier, sait choisir et traiter des sujets conformes à sa nature. Il apporte à ce choix une haute sagesse, une pondération qui est comme l’axe fixe et solide de ses éblouissantes inventions. La Nuit de l’amour, scène tragique et lyrique de la nuit de la Saint-Jean, la Joie qui passe, le Héros, le Patio bleu, la Laide, les Mystiques et tant d’autres œuvres dramatiques, se distinguent de toute la production espagnole contemporaine par une grâce naturelle, une simplicité, une chaleur passionnée et une gaieté mélancolique sans pareilles. D’autres font métier d’écrire. Santiago projette sa personnalité, incorpore le spectacle du monde et s’amuse de ce va-et-vient. Sa vue est saine et directe. Son dialogue, d’une réalité immédiate, fait s’esclaffer un public de paysans comme un public d’artistes raffinés. J’ai prononcé à son sujet le nom de Cervantès, mais il conçoit aussi comme Molière, il ouvre, comme ces deux génies, dans l’amère observation des travers humains, de larges baies d’une irrésistible bouffonnerie. Les vaniteux, les sots, les avares, les hallucinés nous sont restitués fidèlement, exactement et, néanmoins, il flotte au-dessus d’eux une compréhension apitoyée, qui les baigne à la façon d’un clair de lune somptueux et doux. Ils nous apparaissent à la barre du moraliste, environnés, enrichis de toutes les circonstances atténuantes possibles : « Le plus mauvais n’est pas pour bien longtemps sur la terre, Léon, tu sais. » Un mot exprime cela : générosité. La puissance de ce grand créateur, de ce typificateur perpétuel, réside en ceci qu’il est un prodigue, qu’il dépense sans compter la bonne humeur, les belles formules, les chants harmonieux et les appréciations miséricordieuses. Le véritable artiste ne calcule pas. Son existence est un don continu de lui-même.

Le théâtre de Santiago Rusiñol nous montre de préférence « ce monde où l’action n’est pas la sœur du rêve », comme dit Baudelaire. Mus par de nobles sentiments, ses personnages, en voulant reconstruire la société ou réformer les mœurs, ou tout soumettre à une règle stricte, développent du même coup des principes d’erreur en conséquences douloureuses ou réjouissantes. Les zigzags de la volonté humaine à travers les réalités dessinent des figures amusantes, que l’auteur ne laisse presque jamais dégénérer en caricatures. Mais il connaît les pentes humaines, l’accélération des choses, les déformations qu’apportent le temps, les passions, les circonstances. Ainsi s’édifie une œuvre dramatique qui s’impose déjà à l’attention des critiques, qui demain apparaîtra comme la plus importante, la plus nerveuse, la plus nuancée de l’Espagne actuelle. Rusiñol a cet avantage et ce défaut d’écrire directement en catalan, car il est mistralien dans l’âme. Avantage quant à la fraîcheur et à la puissance du style, que ses compatriotes comparent au castillan de Cervantes. Défaut au regard du succès, qui doit ainsi vaincre deux obstacles pour la traduction en castillan, trois obstacles pour la retraduction du castillan en français, ou en italien. Cette œuvre abondante et typique est d’essence latine. Elle ne s’embringue d’aucune des considérations métaphysiques qui obscurcissent, à la façon d’apports étrangers, l’œuvre de José Echegaray par exemple. Ainsi qu’aux arènes, un jour de course, il y a le côté ombre, le côté soleil, les vertus et les vices sont à fleur de peau ; l’on entend les cris aigus des marchands de pâtisserie et la palpitation des éventails accompagne celle des cœurs féminins. Le mélange de l’ironique et du voluptueux est incessant. Imaginez une fille de là-bas, cambrée et solide, aux pieds nus dans la poussière, peau mate, yeux noirs, lèvres rouges, qui rit au soleil sur un pont de Tolède : telle est la muse de Santiago. Élevé librement à la campagne, aux environs de Barcelone, dans la nature chantante et dorée, il a appliqué cette vision pastorale, cette joie du plein air, aux observations complexes et âpres de la société moderne. De là le pincement d’une double corde, donnant à ce qu’il écrit une saveur unique, d’angoisse mêlée à la jouissance.

Ce qu’il peint est beau et profond comme la nuit étoilée de la Vega andalouse. Ses tableaux sont superposables au lyrique de ses drames, de ses contes, de ses romans, mais l’ironie a disparu ; car la nature toute nue n’est jamais ridicule. Un album en couleur de la série des Jardins d’Espagne, publié à Barcelone chez Lopez, avec une rare perfection lithographique, donne une idée de cette féerie de l’œil et de l’imagination.

— Qu’est-ce qui t’amuse le plus, Santiago, écrire ou peindre ?

— Oh ! peindre, Léon, sans comparaison ! Tu comprends que quand tombe le soir et que je suis au Généralife, ma toile devant moi, ma boîte à couleurs à côté de moi, je ne sens point passer les heures. En Andalousie, il y a toujours quelqu’un qui chante sur la route un peu plus loin et, si tard que ce soit, on entend ce chant, repris par un autre, à mesure qu’il se perd dans les ténèbres. Tu penses si je suis content ! Il n’y a que de regarder mes verreries anciennes à Sijers qui me soit aussi agréable. Et puis aussi me promener dans les rues en été à Paris. »

Santiago met trois ou quatre r à rues et à Paris. Il parle le français très bien, très naturellement, comme l’un de nous, mais il dit une « estatue », un « esquelette ». « C’est ce que tu veux » au lieu de : « Qu’est-ce que tu veux. » Quand on soutient devant lui une idée paradoxale ou un jugement qu’il croit faux, il n’insiste pas, il a un geste de la main, très insouciant, très espagnol, et qui signifie : « Après tout, si vous y tenez absolument… », et il ajoute : « C’est ce qu’il dit est bête, et même très bête, mais j’ai pas voulu le contrarier ». Pour signifier la méfiance, il appuie l’index de sa main droite sur la paupière inférieure de l’œil droit et il tire celle-ci en bas légèrement. Ça veut dire : « Attention ! on ne me la fait pas. » Il supporte allègrement qu’on lui conte des blagues, qu’on lui rogne sa part, qu’on le tape d’un billet de cinquante ou de cent francs. Mais il sait parfaitement à quoi s’en tenir sur le farceur, le mauvais camarade ou le tapeur : « Je m’en fiche, ce n’est pas un ami. C’est un type que j’ai seulement rencontré chez Weverre », c’est-à-dire au café Weber, rue Royale. C’est là, en effet, que Santiago a ses habitudes quand il vient à Paris. Le reste du temps, il circule le cigare au bec, les mains dans ses poches, le chapeau aplati d’un coup de main sur l’oreille, fredonnant un air d’Albenice, de Debussy ou de Bizet ; il circule entre Barcelone, — prononcez Barcelon, — Madrid, Palma de Majorque, Aranjuez et Florence. Et il peint tant qu’il peut : des jardins abandonnés ; des maisons anciennes aux volets fermés depuis des années, pareilles à de vieux secrets que personne ne dérangera plus ; des étangs d’argent et de soie fanée, où somnolent des reflets d’arbres ; des ifs taillés, défilant sous le soleil ou sous la lune, d’un vert profond, abondant, nostalgique, comme l’âme d’une Mauresque exilée et captive à Séville ; des champs de fleurs posées par groupes étincelants, dessinant un écrin éparpillé et rangé sur un tapis somptueux. Il peint les rangées d’arbres en architecte, suivant avec délices les lignes et proportions de la pierre qu’ils ombragent et accompagnent. Il délimite et il donne, en délimitant, le sentiment de l’infini. Il va du précis au rêve, de la chaleur à la fraîcheur, du visible d’une allée au mystère de son prolongement. Il a le choix des couleurs glissantes, fuyantes, ardentes à l’œil, assoupies au souvenir.

Aucun artiste moderne n’a rendu comme lui l’incantation du paysage, ce qu’ajoute à la vie lente et dormante du végétal le passage éphémère et agité de l’homme et de la femme, quand l’homme et la femme s’en sont retirés. Chose étrange, il ne met dans ses tableaux aucun personnage et cependant ils ont l’air peuplés, hantés par la multitude de ceux et de celles qui jouissent de leurs aspects, sans pouvoir les étreindre ni les ravir.

Avant peu d’années, la vogue se mettra sur ces toiles merveilleuses, déjà très appréciées des connaisseurs, dont quelques-unes sont exposées chaque année à la Nationale. On les vendra au poids de l’or, ou mieux de la lumière dont elles sont chargées, et, l’agiotage aidant, elles acquerront des prix fantastiques. Mais cela n’émouvra nullement Santiago. L’amour-propre d’auteur lui est inconnu, aussi bien que n’importe quel amour-propre, sauf l’orgueil d’être Catalan. Quand un imbécile lui fait remarquer que l’Espagne est sale, il répond avec flegme : « Sale peut-être, mais c’est bien ioli. » Puis il rit à petites gorgées, en guignant la fumée de son cigare.

Sa connaissance de la peinture espagnole, dans ses plus subtils replis, est complète et infaillible. Il n’a pas besoin d’un expert pour vérifier l’authenticité d’un Greco, d’un Velasquez, d’un Zurbaran ou d’un Goya. Quand il a déclaré : « C’en est un », on peut être tranquille, ce n’est pas une copie. Sa critique est juste, bienveillante, insiste sur la qualité, excuse le défaut. Sa fraîcheur d’admiration s’applique couramment à ses confrères. Il faut l’entendre vanter une belle chose de Lobre, de Zuloaga, de Forain, de Maxime Dethomas. Pour les faiseurs, les faux artistes, ceux qui s’en croient et qui croient à l’efficacité de la réclame, il se contente d’une moue triste et vague, qui s’achève en rire derrière sa moustache : « C’est un garçon qui croit qu’il est fort. Mais les autres ne croient pas comme lui. Alors, il va se faire de la vile. » Entendez : de la bile.

Aussitôt que Santiago débarque à Paris du Barcelone-express, il y a un rite. Je l’accompagne à Old England, où il se commande un complet, qu’il revêt immédiatement.

— Et que dois-je faire de votre autre vêtement, monsieur ?

— Ce que vous voudrez. Donnez-le à un pauvre homme.

Le vendeur explique, par sa mimique écœurée, qu’il n’a pas cela dans sa clientèle. Le nouveau vêtement va, ou il ne va pas. Quelquefois, les manches sont trop courtes ou le pantalon est trop étroit. Étant pressé de ma nature, je dis à Santiago : « Bah ! Garde-le comme ça. Tu t’en fiches. » À quoi il réplique : « Tu es bon, c’est que j’en aurai pour un an ensuite à avoir l’air d’un saucisson. » Il commande quelques sommaires retouches, que l’on exécute séance tenante. À l’un de ses départs, en montant dans le train et nous faisant des signes d’adieu, il perdit son chapeau, qui vola sur la voie. Ce fut toute une histoire. Les contrôleurs, le rencontrant tête nue, cheveux au vent, avec son cigare, étaient pris de méfiance et lui demandaient, dix fois pour une, son billet : « Tu n’as pas idée comme les gens à casquettes sont troublés par la vue d’un voyageur sans chapeau. Je m’en serais pas douté avant ça. »

Or, de ce promeneur sublime, de ce magistral spectateur de la comédie et de la tragédie ambiantes, de cet indifférent sensible qui transforme son émotion en œuvre d’art, est sorti récemment, au début de la grande guerre européenne, un farouche ami de la France. Nous voyant attaqués et menacés par ceux qu’il a toujours définis « des varvares », Santiago Rusiñol a mis tous ses dons au service de notre pays. Au scandale des germanophiles de Barcelone, il s’est fait propagandiste, apôtre, pamphlétaire. Il a donné à un journal illustré populaire, la Esquella de la Torralxa, des articles et des dessins antiboches qui comptent parmi les plus efficaces, qui ont fait le tour de la presse des pays alliés. Il s’est, pour la première fois de sa vie, mis en colère, et il a brandi sa colère contre certains de ses compatriotes, assez fous ou aveugles pour préférer l’Allemagne aux alliés. Il a lâché ses travaux en train, ses nouvelles exemplaires, ses drames, sa chère palette, pour combattre avec ses armes étincelantes, plume et crayon, dans notre camp. Cela ne m’a pas étonné. Je ne pouvais pas l’aimer davantage. Mais je crois, en me tâtant bien, que je l’admire encore un peu plus. Si ses camarades de chez « Weverre » ne sont pas des ingrats, ils lui feront, à son prochain voyage, une ovation bien méritée.






CHAPITRE IV


La fondation de Germinal : Maujan, Paschal Grousset, Gérault-Richard, Gonzague Privat. — La fête de l’inauguration.
L’Indépendance belge et Gaston Bérardi. — La fondation du Journal : Fernand Xau et les Letellier. — Une soirée chez Léon Letellier.
Auguste Marin. — Alexis Lauze. — D’Esparbès. — Coppée.
Arène. — Allais. — Bergerat. — Mendès. — Le bar du Journal.
La succession de Magnard au Figaro : Rodays et Périvier.
Gaston Calmette. — Le procès Lebaudy.
La fin de Jacques Saint-Cère.



Jai débuté dans le journalisme au Figaro de Francis Magnard, et je vous ai conté ces débuts. Cette forme de l’activité littéraire m’a toujours vivement attiré. Dans la bataille des idées, le journal quotidien représente l’artillerie. Si son tir est dirigé efficacement, il doit rendre intenables les positions ennemies. Je parle ici du journal de doctrine. Car le journal d’information amuse et distrait la masse, mais n’agit pas sur elle. Étant facilement vulnérables, ces mastodontes sont peu redoutables.

Aussi, quand notre vieil ami Gonzague Privat vint m’annoncer qu’il prenait le secrétariat de la rédaction de Germinal, nouvellement fondé par le député radical Maujan, et qu’il me demandait deux articles par semaine, je fus enchanté. Songez donc : j’avais vingt-cinq ans, je venais de me marier ; j’avais déjà été morigéné par Mme Séverine pour m’être battu avec les sergents de ville, traité par d’autres d’incapable et de fils à papa, parce que j’étais entré dans la famille de Victor Hugo, accusé d’avoir fait écrire mes deux premiers livres, Germe et poussière et Hœrès par mon père et ma mère, et je me rendais compte que si l’on me croyait un bon petit jeune homme inoffensif, on prendrait la douce habitude de s’essuyer les pieds sur moi. En outre, la polémique m’attirait. Je le dis à Maujan, un bon gros homme, d’allures militaires, pas très malin, mais très loyal. Il m’affirma qu’il me laisserait m’exprimer librement, et il tint parole. Des troubles au Quartier latin, le meurtre — causé par le jet d’un pyrophore, — d’un étudiant nommé Nuger, me permirent de traiter le préfet de police d’alors, M. Lozé, sans aucune espèce de ménagement. Cet animal de Lockroy, qui avait besoin de Lozé pour ses triquamardages électoraux du XIe arrondissement, en conçut une violente hargne. Je l’envoyai vertement coucher. Ce fut le début d’une haine implacable, dont les divers épisodes sont aujourd’hui sans intérêt.

Paschal Grousset, l’ancien ministre des relations extérieures de la Commune, — avec plus d’extérieur que de relations, disait Rochefort, — était rédacteur en chef de Germinal. Affable et fleuri, il rédigeait, sous un pseudonyme, des ouvrages pour la jeunesse. Faisait ses débuts en même temps que moi, un jeune et svelte informateur, du nom de Gérault-Richard, dirigé par le chef du grand reportage Eugène Clisson, un juif débrouillard. Ce dernier avait été rédacteur à l’Événement, sous une invraisemblable fripouille du nom d’Edmond Magnier. Il racontait, de son ancien patron, cent mille atrocités joviales, à faire dresser les cheveux sur la tête. Gonzague Privat en savait aussi. Quant à Gérault-Richard, il témoignait déjà d’une aimable familiarité et d’un laisser-aller plein de promesses. Nul ne prévoyait qu’il serait, quelques années plus tard, un des piliers de la Sociale. Je ne me doutais pas davantage que nous nous alignerions un jour, l’un contre l’autre, au Parc des Princes, pour les beaux yeux de Jean Jaurès.

Pour la fondation de Germinal — qui ne vécut pas beaucoup plus longtemps que la fille de Du Périer — un dîner eut lieu chez un restaurateur des boulevards. Au dessert, Maujan jura que nous allions « faire claquer largement au vent le drapeau des revendications républicaines et sociales ». Il me demanda, comme début, d’exposer aux lecteurs un projet d’impôt de son invention, qu’il m’expliqua dans un coin et auquel je ne compris pas un mot. Ce qui ne m’empêcha pas d’en faire, le surlendemain, une analyse dont mon directeur politique se montra fort satisfait. Je répète ici mon refrain : on est cornichon quand on est jeune. Quelque temps après, fête, bal, souper au Grand Hôtel à l’occasion du lancement et de la première centaine d’abonnés. Clovis Hugues, excellent homme, poète déplorable, politique tonitruant, qui avait un masque chevelu de lion couturé de petite vérole, déclama une poésie de sa composition, puis un, deux, trois, quatre, cinq poèmes de Victor Hugo, les ïambes de Barbier, et finit par chanter la Marseillaise. Maujan répondit le verre à la main. Paschal Grousset y alla de son petit topo. En avant les violons ! Tout à coup, patatras ! puis imprécations, cris de fureur. Un danseur âgé et maladroit avait précipité sur le parquet trop ciré une dame de cent kilos et celle-ci le couvrait d’invectives, en agitant deux énormes jambons qu’on reconnut bientôt être ses bras décolletés. Elle conclut par une paire de gifles, qui claquèrent aussi fort, sur les joues de l’infortuné, que le drapeau des revendications républicaines et sociales de Maujan. Comme disait feu le brave Sarcey, nous n’avons jamais autant ri.

Germinal était situé au premier étage, en rotonde d’une haute maison qui fait le coin de la rue Montmartre et d’une rue menant à la Bourse. Il y venait, à partir de cinq heures du soir, un grand nombre d’hommes politiques radicaux, qui discutaillaient comme à la Chambre. L’un d’eux, taillé en colosse, lâchait de formidables renvois au vin. Comme je m’en plaignais à Maujan, il me répondit avec un bon sourire : « Vous en verrez bien d’autres quand nous aurons fait de vous un député. » Voilà qui n’était guère engageant.

Puis, au bout de quelques mois. Germinal se mit à dépérir. Le caissier n’était jamais là quand il fallait payer les appointements des collaborateurs. Mauvais signe. Paschal Grousset se fit irrégulier. Clisson disparut. Seuls Gonzague Privat, Gérault-Richard et moi, tînmes bon jusqu’au bout, sur ce radeau de papier que Privat, en riant, proposait de débaptiser et d’appeler la Méduse. Enfin, un jour, Maujan nous prévint paternellement qu’il mettait la clé sous la porte. Cy finit la geste de Germinal.

Pour faire plaisir sans doute à la famille Hugo, Gaston Bérardi m’avait demandé d’écrire deux filets par semaine à l’Indépendance belge. Gaston Bérardi, qui a blanchi depuis, était blond, avec une barbe magnifique, des yeux clignotants et un débit précipité. Il a dans la société parisienne un rôle effacé, mais très durable, d’utilité, que je comparerai à celui de Falconnier à la Comédie-Française. Il est de toutes les répétitions générales, de presque tous les mariages, de tous les enterrements, et, quand vient l’été, d’un grand nombre de pique-niques. Il a de l’esprit naturel, mais il ne le manifeste que tous les cinq ans environ, par un mot qu’on répète pendant six mois. Ce qui fait périodiquement autour de lui quatre ans et demi d’ombre et de silence. Il est le fils du fondateur de l’Indépendance belge et il a connu Frédérix, le critique littéraire de cet organe, jadis important, lequel ressemblait à Coquelin aîné et qu’il ne faut, à aucun prix, confondre avec Frédéric, l’ex-patron de la Tour d’argent.

Gaston Bérardi donne périodiquement des petites fêtes où des actrices récitent des vers, où des cantatrices poussent la note, comme on dit à Toulouse et à Montpellier. J’ai été à deux ou trois de ces mornes petites fêtes. On y voyait Vacquerie, qui sortait peu, toute la famille Meurice, des personnalités très diverses, car Bérardi, étant répandu, se ramasse en d’innombrables relations. Il a fini par ressembler à « l’homme de neige » de Mme Sand ; mais s’il fait le compte, avant de disparaître, des mains qu’il a serrées dans sa vie, il arrivera facilement à quelques millions. Je livre cette statistique au vicomte d’Avenel, le célèbre compteur de carottes, marchand de cidre frelaté et rédacteur à la Revue des Deux Mondes.

Ma brève collaboration à l’Indépendance belge cessa sur un article consacré au scandale naissant du Panama, article que Bérardi jugea dangereux, ininsérable, susceptible d’attirer des procès. L’idée de diminuer l’étendue de ses relations et le peuple de ses poignées de mains lui était insupportable. J’en conclus qu’un directeur de journal ne doit fréquenter que ses amis, s’il veut conserver sa liberté d’allures, et ne jamais accepter d’invitation à dîner chez des gens qu’il ne connaît pas depuis dix ans au moins. C’est aussi le meilleur moyen d’éviter ce que les gastronomes appellent tragiquement un coup de fusil.

Fernand Xau était un type actif, rond en affaires, bambocheur, trapu, de petite taille, toujours enroué, fort laid, bon garçon, et d’une extrême politesse. Il parlait avec volubilité, comme un marchand en plein vent, intercalant dans chacune de ses phrases ces deux humbles formules : « J’vous r’mercie bien, j’vous d’mande pardon ». Parti de bas, sans aucune culture, avec un sens aiguisé du reportage et de l’information, il respectait les lettres et les écrivains. Je me le rappelle, enquêtant pour l’Écho de Paris ou le Gil Blas, avec un paletot à pèlerine qui lui donnait l’air d’un moujik de roman russe. Mon père l’accueillait avec sympathie et disait de lui : « Ce n’est pas du tout une mauvaise tripe d’homme ».

Vers le temps du Panama, au cours d’une villégiature au bord de la mer, Xau, qui végétait dans un journalisme sans envergure, rencontra l’entrepreneur Eugène Letellier, père de Henri Letellier alors tout jeune, mais déjà précédé du nez extraordinaire qui a fait sa réputation. Eugène Letellier, aussi entreprenant qu’entrepreneur, était à l’époque un solide personnage, soigné dans sa tenue, peigné, coiffé, barbifié, calamistré de main de maître, logé dans de confortables complets, doué d’une voix de basse, caverneuse et comique et qui jouait, dans les affaires, le genre américain, peu regardant, péremptoire et pressé. On venait de voir passer à l’horizon la silhouette menaçante du gendarme, menottant corrompus et corrupteurs. Xau l’entortilla, lui montra les immenses avantages qu’il pourrait trouver au point de vue de ses affaires de travaux publics, de forts de la Meuse et autres, aussi de sa sécurité personnelle, dans la possession d’un grand journal à Paris. Il lui fit miroiter les avantages mondains et sociaux, sans compter les places de théâtre, les petites actrices, etc. Bref le papa Letellier se laissa faire, opéra la mise de fonds nécessaire, plaça à l’administration du futur organe son frère Léon Letellier, excellent garçon, celui-là, le plus distingué, le mieux élevé de la famille, mais dans la dépendance étroite de son aîné. Il n’y avait plus qu’à recruter des collaborateurs littéraires, ce qui n’était pas difficile. Le bruit courait déjà, soigneusement entretenu par Xau, qu’un flot de millions allait couler rue de Richelieu.

Le sergent recruteur fut Catulle Mendès. Douze ans auparavant, il avait équipé de la même manière le Gil Blas, où crépitait Armand Silvestre, où lui-même faisait dialoguer Jo et Lo. Très roublard, sous ses dehors romantiques, cet hébreu de villes maudites était à l’affût de toutes les combinaisons de presse nouvelles. Il débutait régulièrement par un solide « tapage » à la caisse à peine installée, ce qui médusait les directeurs. Xau représenta au papa Letellier que Mendès amenait, à toute feuille où il collaborait, sa clientèle de saligauds, c’est-à-dire une petite armée. Par ailleurs, Mendès excellait à capter en l’éblouissant, en l’esbrouffant, n’importe quel homme d’affaires devant lequel il déballait son érudition à tiroirs et qu’il prenait à témoin, par un bouton de sa jaquette, de la splendeur de Wagner et de Hugo, de l’excellence de Jean-Paul Richter, de la subtilité de Henri Heine et de sa supériorité sur Gœthe. L’entrepreneur Letellier, n’ayant oncques entendu parler de ces jeunes prodiges, voyait déjà en eux de futurs rédacteurs de sa feuille et n’osait point encore lésiner avec un poète chevelu, à odeur d’éther, qui avait de si magnifiques relations. Mendès se chargea de recruter des éphèbes, comme il disait. Justement un petit juif, parfaitement hideux et sordide, nommé ou surnommé Lajeunesse[1], venait de publier un recueil de balbutiements bordés de bave, qui auraient voulu être acerbes et injurieux. Il passait dans le jet de l’actualité, comme un Caliban du ghetto. On l’embaucha.

Xau, de son côté, ne restait pas inactif. Il s’adressait à Armand Gouzien pour la critique musicale, à Coppée, à Barrès, à Mme Séverine, à Alexandre Hepp, pour des chroniques hebdomadaires. Il demandait des articles, des romans à Mirbeau, à Paul Arène, à Courteline, à Alphonse Allais, à Georges d’Esparbès. Je lui donnai Suzanne et un peu plus tard Sébastien Gouvès. Il prenait comme secrétaire de rédaction un journaliste de métier, Alexis Lauze. Celui-ci avait à côté de lui, pour le seconder, mon bien cher ami, Auguste Marin, aujourd’hui disparu, hélas ! Provençal de race ayant l’amour de son pays, et qui a écrit en français un délicat chef-d’œuvre, la Belle d’août, en langue d’oc des chants et sirventes de toute beauté. Parmi ces chansons, deux ou trois ont eu le très grand honneur de devenir populaires, sur le terroir même du poète qui les avait conçues.

La formule du Journal — comme répétait volontiers Xau — plut tout de suite au public. Les articles de Coppée et de Barrés notamment étaient lus avec avidité. Le père Letellier, se rengorgeant, déclarait : « Mes amis m’en parlent », ce qui ouvrait une perspective d’entrepreneurs cossus, mais éclairés, penchés sur les magnifiques raccourcis de Barrès et sur la bonhomie ironique de Coppée. Léon Letellier, plus mécène que son frère et aussi plus civilisé, donnait des dîners littéraires et des soirées dans son petit hôtel de la rue Alphonse-de-Neuville, qui abrita ensuite Edmond Rostand et le carton à chapeau de son auréole neurasthénique. Je n’ai jamais oublié une de ces agapes, à laquelle avaient été conviées six petites danseuses alors à la mode, appelées les sœurs Barrisson. Les personnes graves, ou supposées telles, et mariées, soupaient dans les salons du bas et se régalaient à contempler des académiciens comme Coppée et de futurs académiciens comme Hanotaux, au son de la musique tzigane. Les jeunes gens et les célibataires, mieux partagés, soupaient en compagnie des sœurs Barrisson et de leur manager, auquel Marin versait sans arrêt des pleins verres de Champagne. D’Esparbès, qui a le cœur compatissant et que le Moët et Chandon attendrissait encore, me prenait à témoin des inconvénients qui pouvaient en résulter : « Oh ! mon vieux, c’est pas chouette ! Si ce type est trop saoul, il ne pourra plus raccompagner ces jeunes filles, et alors qu’est-ce qui va leur arriver, dis, mon pauvre vieux, à l’aube, comme ça seules dans Paris !

— Tu les guideras, tu les protégeras, tu les préserveras des mauvaises rencontres… tu leur réciteras des légendes de l’Aigle. »

Ces légendes, d’ailleurs fort pittoresques et truculentes, avaient un gros succès. C’était le temps des napoléoneries, des massonades, de la redingote grise et du petit chapeau, défroque aujourd’hui lointaine et périmée. Coppée, pris d’enthousiasme et qui donnait dans le Mémorial, avait chanté sur la plus haute corde la gloire naissante de d’Esparbès. Celui-ci n’en était pas plus fier pour ça et il allait de groupe en groupe, déplorant la faculté d’absorption du pâle manager des petites danseuses.

Imprudent Léon Letellier ! Il excita, par ses réceptions et sa popularité auprès des collaborateurs du Journal, la jaune envie du nez de son neveu Henri. Quelques années après, ce nez féroce, devenu prépondérant, lui faisait la vie dure, le contraignait à quitter l’administration. Un peu plus tard, ce nez homicide et sournois s’est attaqué à Fernand Xau. Il ne l’a pas matériellement trucidé, à la façon d’un kriss malais, mais il l’a tourmenté et il a hâté sa mort. Auparavant, il avait foncé, cartilage en avant, sur Marin, qui dut lui aussi céder la place, abandonner la maison au succès de laquelle il avait contribué. Par la suite, Hanotaux et Heredia, l’un portant l’autre, et traînant de Régnier, crurent qu’en flattant ce redoutable appendice, en le comblant de sucreries, en le couvrant de baisers, ils l’amadoueraient et le mèneraient en laisse. Erreur grave ! Le nez leur échappa, se retourna contre eux et leur fit, en les chassant, de cruelles meurtrissures.

Mais il faut que je vous conte l’étonnante et navrante histoire du roman feuilleton d’Émile Bergerat.

Gendre de Théophile Gautier, du « parfait magicien ès lettres françaises », Émile Bergerat a cent qualités littéraires et un terrible défaut : une fantaisie qui s’emberlificote, s’embrouille, tourne sur elle-même, devient rapidement incompréhensible. Ses drames, ses comédies, ses contes, ses récits commencent bien et finissent mal. Il est tour à tour épique et vaseux. Mendès avait persuadé à Xau que Bergerat était in-dis-pen-sa-ble à un journal hautement littéraire. Xau l’avait répété au père Letellier, qui avait répondu, de son creux inimitable : « C’est bon, c’est bon, il faut commander à ce M. Bergerat un roman, au meilleur compte possible. » Les choses se passaient ainsi : le rédacteur postulant, appelé dans le cabinet de Xau, faisait son prix, mettons six mille francs : « Mais comment donc, mon cher ami, mais comment donc, j’vous remercie bien, j’vous d’mande pardon, » déclarait Xau. Là-dessus il passait dans le cabinet du patron, généralement flanqué du nez filial. Retour de Xau : « Mon cher ami, mon cher ami, je suis fort embarrassé. On ne vous accorde que cinq mille francs. » Si l’auteur acceptait sans regimber cette diminution, le pauvre Xau ajoutait aussitôt : « J’vous remercie bien… Je vais tout de suite faire signer votre traité par ces messieurs. » Nouveau conciliabule. Au bout d’un quart d’heure : « J’vous demande pardon, je suis navré, mon cher ami, ces messieurs ont réfléchi. Ils ne vous accordent plus que quatre mille francs. Mais, cette fois, le traité est signé. »

Par la suite, le père Letellier et Nez Letellier ayant subi quelques avanies du fait de ce maquignonnage, qu’ils n’imposaient d’ailleurs qu’à leurs collaborateurs supposés plus patients, ou moins fortunés, ce furent Hanotaux et Heredia qui se chargèrent de ces pénibles transactions. Heredia, naturellement bègue, mettait dix minutes à prononcer le mot de « diminution ». Di… di… di… di… di… mi… mi… mi… puis, dans un grand effort, comme s’il éternuait, « nution ». Le bruit courait qu’il y apportait un zèle infini, afin d’arrondir, par compensation, le gâteau d’Henri de Régnier. Mais je crois plus simplement que le pauvre homme, descendu du Parnasse vers les difficultés de la vie académico-génée, voulait ménager sa propre tartelette. À côté de lui, Hanotaux, l’ange Gabriel, appuyait avec force : « Nous vous demandons une diminution dans votre intérêt même, mon cher ami, afin de pouvoir vous publier plus souvent ». Les gens sortaient de ce laminoir la rage au cœur, maudissant Cuba, patrie d’Heredia, et Richelieu, patron de Hanotaux, se promettant de leur manger le foie tout cru à la première occasion. Hanotaux est un médiocre historien, mais c’est en revanche un fichu psychologue. On racontait qu’il avait accepté et même sollicité cette besogne pour dix mille francs par an. C’est dire qu’il n’était pas attaché par les Letellier avec des saucisses.

Donc, voilà mon Bergerat nanti, rogné, content. Il offre le Champagne à Xau et à quelques autres, dans le fameux bar que l’on venait d’inaugurer. Le roman, — composé d’un nombre indéterminé de feuilletons, l’auteur s’étant figuré d’abord naïvement qu’on le payerait à la ligne, — devait s’appeler le Cruel Va-t-en-guerre. Mendès, peignant de la griffe droite sa toison raréfiée, affirmait que c’était un immortel chef-d’œuvre, d’un invraisemblable comique et d’une déconcertante amertume. Marin, qui avait entr’aperçu le commencement du manuscrit, se méfiait et riait sur sa pipe, me disant : « Tiens-toi bien, Léon, nous allons publier l’Iliade ». Une affiche mirobolante avait été commandée à Caran d’Ache. Elle représentait le cruel Va-t-en-guerre dans l’exercice de ses fonctions. « C’est d’lole, ça t’sais. » Caran d’ailleurs ne connaissait pas un mot du livre. C’était Bergerat qui lui avait donné le motif de son dessin. On couvrit de cette affiche les murs de Paris et de la France entière.

Le premier feuilleton paraît. C’était, autant que je me rappelle, l’énumération des troupes d’un des belligérants, les Pantagouriches. Le public s’étonne. Le deuxième feuilleton paraît : énumération des Botonglouzes, adversaires des Pantagouriches. Le public murmure et s’irrite. Au troisième feuilleton, incompréhensible celui-là, il entre en fureur. Le nez d’Henri Letellier passe du jaune au cramoisi. Par grappes, les lecteurs se prennent la tête à deux mains, se désespèrent, se désabonnent. Au quatrième feuilleton, le cruel Va-t-en-guerre était brutalement interrompu. Convoqué dans l’antre des Letellier, l’infortuné Xau, victime de sa bonhomie et de son respect des littérateurs en général et du gendre de Gautier, « parfait magicien, etc. » en particulier, en ressortait, au bout d’une heure de lessivage, défait, livide, rogné lui-même, quant à ses appointements, de la somme attribuée par traité à Bergerat.

Pendant trois mois, on ne s’aborda plus au Journal que par ces mots :

— Ça va, mon vieux Pantagouriche ?

— Pas mal, et toi, vieux Botonglouze ?

Au mur du bar, l’affiche de Caran demeura pendant plusieurs semaines, ainsi qu’un témoin ironique du manque de jugement de Bergerat, de Xau et de Mendès.

Ce bar du Journal, affecté par la suite à d’autres emplois, fut, pendant trois ou quatre ans, un des plus singuliers endroits de Paris. Il était fréquenté à la fois par des journalistes, des hommes d’affaires plus ou moins véreux, des amis de Henri Letellier, qui transportait rue de Richelieu la clientèle de Cornuchet et de Maxim’s, des placiers en charcuterie, en eaux gazeuses, en spécialités pharmaceutiques, des coulissiers, des parasites, des acteurs, des souteneurs, les petites amies de ces messieurs, des maquignons attirés par Pierre Letellier, des êtres vagues, mal définis, sans profession, intermédiaires entre la pègre, le chantage, la Bourse, la grivèlerie, ou art de manger sans payer, et le stellionat, lequel est la vente d’une marchandise qui ne vous appartient point. Groupés autour du billard-réclame, assis à de petites tables, sur de hauts tabourets, devant le bar, tous ces types de l’aquarium humain, de l’écurie, de la finance, de la publicité, se montraient les hommes de lettres connus, qui grimpaient ou descendaient l’escalier, apportant leur copie et venant aux nouvelles.

— Tiens, là-bas, çui-là ; c’est Mirbeau.

— Pige-moi Mendès, c’qu’il a vieilli !

— Viens, que j’te présente à m’sieur Henri.

Car le nez s’appelait « m’sieur Henri ». Ce possesseur de plusieurs millions a des accès de timidité. Il demeure alors droit sur ses pattes, dans une attitude docile et fâchée, son piton de faucon incliné sur le parement du veston ou de l’habit, attendant que son interlocuteur ait fini. Combien de fois me suis-je demandé : « Qu’y a-t-il dans cette bobine-là ? À quoi diable peut-il penser, quand il est seul avec lui-même ? Il n’a jamais eu autour de lui que les exemples les plus sordides, que la cupidité, que la flagornerie, que la peur. Il doit croire que le monde est un composé de colique et d’argent, selon l’esthétique de Zola ». Mais n’est-ce pas une chose prodigieuse que ce résidu humain et son père, que ce nez-palace et cette voix de rogomme aient disposé de six cent mille lecteurs, c’est-à-dire d’une partie de l’opinion, pendant vingt ans ! Une pareille idée rend malade.

J’ai vu, de mes yeux vu, des ambassadeurs, des gens du monde, des académiciens, des manieurs d’argent s’incliner devant Henri Letellier comme devant un monsieur, lui adresser la parole comme à un monsieur, lui demander, chose pharamineuse, son avis ! J’ai vu, de mes yeux vu, Henri Letellier surveiller l’imprimerie, lire les morasses, lui qui ne sait pas si chapeau s’écrit ainsi ou chapo, qui se demande si Voltaire n’était pas le neveu de Victor Hugo et qui voulait renvoyer Stendhal dont une page, reproduite dans sa feuille, lui avait déplu !

J’ai entendu Mendès réciter à ce veau de lune, afin de l’amadouer, une pièce de Ronsard, et Hanotaux, les lèvres en cul-de-poule, lui expliquer la querelle des Guelfes et des Gibelins. Son collaborateur disparu, m’sieur Henri, tournant vers un whisky and soda le gouvernail de son nez, murmurait : « C’qu’il est rasoir ! » Toute son esthétique tient dans cette formule.

Quant au malheureux petit Pierre Letellier, mort depuis dans un accident d’automobile, il était sportif, toujours botté et ne s’exprimait qu’en argot. Il semblait plus vif que son aîné, inéducable, imperfectible, surprenant échantillon de la non-action du milieu sur l’individu, aussi dépaysé parmi les hommes de lettres qu’un charcutier ou un garçon de bain.

Entre deux séjours à Nice ou à Cannes, Jean Duval, dit Lorrain, apportait au bar du Journal la poupée cambrée de son propre individu, ses yeux écarquillés, son crachotement glaireux, son bavardage essoufflé de fille publique. Je ne lui adressais pas la parole : « Aie pitié de lui, — implorait le bon Marin — il n’en a plus pour longtemps.

— En effet, il est soigné par Pozzi, mais ce n’est tout de même pas une excuse. »

Allais était un être délicieux, apparenté physiquement à Pierrot, de visage long, blême, mélancolique, qu’éclairait un regard rêveur et étonné. Il n’était pas adapté à la vie, qui l’égratignait et le déchirait en passant, mais il convertissait son chagrin ou sa nostalgie en ondes ironiques, dont quelques-unes vibreront longtemps dans les mémoires. À côté de lui, Courteline, son énorme serviette sous le bras, racontait d’étourdissantes histoires que Georges Auriol écoutait sans rire et ponctuait de remarques cocasses. On voyait arriver Tristan Bernard, perdu dans sa barbe noire, nasillant, proférant sous ses yeux de velours noir quelque malicieuse sentence. Il n’avait pas encore publié en volume ce Jeune homme rangé qui a fait sa réputation, mais il le parlait et il parlait aussi ses futures pièces, notamment l’étourdissant Triplepatte ; ou plutôt il les murmurait derrière son buisson noir. Il avait le physique d’un conspirateur d’opéra-comique et quand le père Letellier lui reprochait d’écrire des contes moraux, il répondait : « Hunnnn… Je suis tellement amoral que j’écris des contes moraux sans m’en apercevoir… Hunnnn. » Ce Juif, ardemment Juif, comme on le vit au moment de l’Affaire, est doué d’un tact bien rare chez ses compatriotes. Il n’interroge jamais. Il ne met jamais sa personnalité en avant. C’est un contemplatif, qui projette tout autour de lui une vision maussade au dedans et joyeuse au dehors. Placide comme un de ces Pharaons qu’on voit sur les images, il ne fait presque pas de gestes, il ne tient aucun propos inutile. Cependant, il a la passion des sports et notamment de la boxe anglaise et il a beaucoup contribué à l’introduire chez nous. Quel amusant et singulier bonhomme, fermé, muré, laqué dans ses goûts, ses sympathies, ses préférences, quel Oriental transplanté dans la blague de Paris, quel personnage des Mille et une nuits !

Entraîné par Marin et par moi, Mirbeau venait de temps en temps au bar, tout en déclarant que ce milieu lui donnait envie de vomir ou de tuer. Les Letellier, père et fils, avaient peur de lui ; non qu’ils eussent la moindre idée de sa verve polémique ou de la qualité de son talent ; mais il les traitait comme des pieds et Xau les avait mis en garde contre sa virulente sincérité. Aussi, dès que le papa Nama, comme nous l’appelions, ou Nez-Henri, apercevaient la silhouette de leur redoutable collaborateur, ils se faisaient petits, petits, et rentraient dans le mur. Cette circonstance, connue de tous, était exploitée par les rédacteurs modestes qui entraient dans la grande salle en criant : « Octave Mirbeau me suit… Il paraît d’humeur peu commode ». L’entrée du débonnaire Croquemitaine — qui s’est contenté de croquer les Letellier dans les Affaires sont les affaires — apportait une atmosphère de cordialité et de sympathie.

Mirbeau raconte avec entrain, avec éloquence, en se rongeant les ongles jusqu’à la pulpe, comme en proie au démon de la sincérité. De temps en temps, un petit arrêt dans le débit lui permet de repartir avec plus de force. Son sentiment dominant est la pitié qui, chez lui, obscurcit tout jugement. Par là, il se rapproche de Tolstoï. Il n’a pas encore admis, à son âge et malgré sa longue expérience, que le paysan soit rapace, le mondain généralement vide, que la bonne cuisinière fasse danser l’anse, que l’ouvrier en bâtiment cherche à en faire le moins possible, que le comte d’Haussonville, le juif Bernstein, Marcel Prévost, romancier, et quelques centaines d’autres soient sur terre et y fassent figure de vivants. Je n’ai connu personne de plus impressionnable, ni de plus influençable par ceux qu’il aime.

Mendès détestait Mirbeau, mais éprouvait le besoin de lui faire sa cour. Il tirait devant lui tous ses feux d’artifice, piaffant, humant l’air, secouant sa crinière et les ailes de son paletot jaune. Mirbeau, fixé sur les sentiments vrais de Mendès, écoutait sans interrompre, avec un imperceptible frémissement de ses prunelles claires étoilées d’or. Quand le Karagueuz du Parnasse avait fini, il concluait : « Vous êtes un gosse, un vrai gosse, mon pauvre Mendès. »

Je lui glissais dans l’oreille : « Mais, quel sale gosse ! »

Plongé dans son col haut cravaté, important et puéril, Paul Adam s’attardait peu. Il tenait au Journal l’emploi de penseur et il pensait, en effet, sur tous les sujets, absolument au hasard, sans qu’aucune de ses profondes remarques correspondît jamais à aucune espèce de réalité. C’est un homme de génie pour primaires ou Iroquois. Il est né séparé du vrai. Juste ciel, quel mauvais écrivain ! On ne peut parcourir dix lignes de lui sans rencontrer un caillou, une ronce, un mot pas à sa place, pris dans un faux sens, une locution prétentieuse ou bâtarde. Son originalité consiste à retourner les poncifs, à coiffer le banal d’un bonnet à grelots. On m’objecte qu’il est un acharné travailleur, qu’il a publié cinquante volumes. J’aurais préféré, pour sa gloire, qu’il ne fît rien et regardât simplement couler l’eau. Un pareil amas de scories est un lourd bagage d’outre-tombe. Puis a-t-on le droit d’infliger ainsi le Purgatoire à ses lecteurs ?

Je n’ai jamais adressé la parole à Paul Adam. Il ne m’a jamais adressé la parole. Nous ne nous connaissons que de vue. Cela vaut mieux ainsi. Je n’aurais pu m’empêcher de lui dire l’épouvante que m’inspirent son affreux style, le massacre qu’il fait de la langue française et le gâchipatafouillis de sa pauvre cervelle. Ce néant de bibliothèque m’est aussi odieux que le néant salonnard d’un Prévost. Cette eau de méninges vaut ces eaux de toilette. J’applaudis aux vers de Tristan Bernard :

Nous lirons le Mystère des foules
De notre ami Paul Adam,
Quand les poules, poules, poules,
Quand les poules auront des dents.

En ce temps-là, le bruit courait que Paul Adam, ayant déniché un milliardaire américain passionné de littérature, allait fonder un grand journal quotidien. Mendès déjà s’en inquiétait, racontait, avec des hennissements de concupiscence, que l’article de tête serait payé mille francs et que l’heureux critique dramatique toucherait trente mille francs par an. Je sais, parbleu, que l’Amérique produit des fruits forcés extraordinaires ; néanmoins, la possibilité d’une poire de cette grosseur me laissait incrédule. Il n’empêche qu’une grande considération en rejaillit, pendant plusieurs mois, sur Paul Adam et sur son beau-frère Lucien Mühlfeld. Ce dernier écrivait alors, avec une plume chargée d’une eau grisâtre, des chroniques qui auraient voulu être sévères et qui n’étaient même pas lisibles. Sorti du ghetto des frères Natanson, à la Revue blanche, c’était un pédant pour petites revues et il est demeuré tel jusqu’au bout, le pauvre garçon.

Il faut croire que le milliardaire se retira ou qu’il fut détourné par Hanotaux, spécialiste en morganeries et carnegiades, car le mirobolant journal de Paul Adam ne vit jamais la lumière. En revanche, Paul Adam continua à accumuler, à vapeur et à verse, les batailles d’Uhde sur les enfants d’Austerlitz. Comme Frédéric Masson et quelques autres, il excelle à aplatir les épopées en s’asseyant dessus.

Parmi les innombrables chroniques qu’a publiées le Journal au temps de Xau, il faut distinguer celles de Mme Marni, notamment les séries Veuves et Fiacres. Elles sont d’un tour désenchanté, douloureux, très particulier. Elles rendent le son d’une âme blessée. Mme Marni avait appartenu au théâtre, puis elle s’était retirée de tout et vivait huit mois de l’année à la campagne. Elle traversait les salles de rédaction d’un pas furtif. Son visage, demeuré jeune sous les cheveux blancs, exprimait la bienveillance et la mélancolie. Chose rarissime chez les femmes qui écrivent, elle était sans bavardage, elle ne s’absorbait pas dans son moi. C’était quelqu’un. Il est dommage qu’elle soit partie si tôt.

La politique étrangère était tenue par « Monsieur Saissy », ami personnel de Xau, brave et honnête figure encadrée d’une barbe blanche, et qui prenait les rédacteurs par un bouton de leur habit, pour leur déclarer mystérieusement : « Ça se gâte ». Les questions militaires étaient traitées par le bon Barthélémy, le plus doux des hommes, qui avait une trogne congestionnée de reître, le nez coupé en deux, l’allure martiale, et bougonnait du matin au soir. Je demandais à Marin comment il pouvait supporter ses perpétuelles sorties : « Ça me fait un ronron, ça me berce », me répondait cet optimiste.

Parfois, une discussion éclatait au bar et s’achevait en bagarre. On entendait le fausset suraigu de Lajeunesse[2], un bruit de vaisselle cassée, des voix raisonnables qui s’interposaient. Ou bien un grave événement amenait au Journal un peuple de badauds, plus ou moins liés avec les collaborateurs de la maison. C’étaient les beaux jours de l’information, laquelle se fait en général au café, où l’un de ces messieurs apporte à ses confrères la nouvelle qui fera ensuite le tour de la presse, avec la déformation obligatoire.

Article premier. — Il n’y a plus, comme on se l’imagine, de journaux de grande information, du moins à Paris. Tous les journaux, à la même heure, reçoivent exactement les mêmes nouvelles, qui leur sont transmises par les agences ou les services publics. Préfecture de la Seine, Préfecture de police, etc.

Article 2. — Quelques essais de reportage ont eu lieu entre 1885 et 1890. Ils n’ont pas été continués, car ils occasionnaient trop de frais à l’administration et se soldaient par des déboires. Le public n’aime pas la vérité crue, il ne peut pas la tolérer. Il faut que cette vérité soit cuite ou, mieux, cuisinée.

Il y eut bien jadis Hugues Le Roux, qui prétendit avoir reçu les confidences du prince de Bismarck. Mais Hugues Le Roux est un inventeur, et la plupart des événements qu’il croit s’être passés dans son existence se sont passés réellement entre les parois de son crâne.

La nouvelle de l’incendie du Bazar de la Charité fut apportée au Journal par Mariéton. Aucun des informateurs ne voulait y croire. En vain Mariéton multipliait-il les détails pathétiques, en bégayant d’une façon épouvantable : « Je…je…je… viens du co… co… Cours-la-Reine. J’ai vu… vu… vu apporter les cadada… da… da… vres. — As-tu fini, farceur, lui disait-on. Si une pareille chose était arrivée, nous avons ici cinq téléphones et un service admirablement installé ; nous serions prévenus ». Cette incrédulité et ces blagues finirent par exaspérer notre Paul Mariéton, qui partit en claquant les portes. Mais bientôt, une édition spéciale de l’Intransigeant et les aboiements des camelots firent qu’on dut se rendre à l’évidence. Xau bondissait, vociférait, prenait à témoin le ciel et la terre de la paresse, de l’incurie de ses collaborateurs. Un quart d’heure après, cinquante reporters étaient censés courir la ville, en quête de documents impressionnants. Mais trente d’entre eux s’arrêtèrent au café Cardinal, les autres s’égaillèrent dans des brasseries-billards du voisinage et ils eurent, ma foi, bien raison, car le journal se fit tout de même.

J’incline à croire qu’en Amérique, patrie de l’interview et du document vécu, les choses doivent se passer exactement de la même façon. Je n’ai connu qu’un homme qui ait véritablement fait des enquêtes sur place : mon pauvre camarade Jules Huret. Les autres l’accusaient de gâcher le métier.

Par contre, la mort soudaine de Félix Faure, dont la nouvelle parvint au Journal d’assez bonne heure, donna lieu aux déformations les plus fantaisistes. Chacun avait son récit authentique. Pour les uns, il s’était suicidé, d’un coup de revolver, en avalant du poison, en se jetant par la fenêtre. Ici, deux versions : par la fenêtre de l’Élysée, par une fenêtre d’hôtel meublé, avenue d’Iéna. Pour les autres, il avait été assassiné, par une femme, par un homme, par un homme et une femme, par deux femmes, par des conspirateurs masqués, par un domestique, par un agent de la sûreté, par un Allemand. Des malins entre les malins prétendaient qu’il s’était enfui, afin d’échapper à un gros scandale, et qu’il avait pris le bateau pour l’Amérique.

— Mais le corps est à l’Élysée !

— C’est un sosie. C’est un truquage. Je tiens le fait d’un ministre.

Chaque arrivant déballait une nouvelle histoire, une explication différente, un détail inédit. Tel le philosophe de Couture, Lauze, qui a tout vu et que rien n’émeut, écoutait ces récits placidement et tirait des bouffées de sa pipe : « Ce sont de ces choses qui ne se débrouillent que vers les onze heures, minuit, ou cinquante ans plus tard. En attendant, au travail. » Toute la besogne reposait sur lui. Il revoyait minutieusement le journal, et s’il n’avait pas été là, je me demande comment les Letellier et Xau lui-même s’en seraient tirés. Un quotidien dépend, en fait, de son secrétaire de la rédaction.

À la mort de Francis Magnard, Gaston Calmette tenait cet emploi au Figaro. C’était un confrère excellent, affable, fin, feutré, d’une grande douceur, poussant l’amitié et même la camaraderie jusqu’à l’abnégation. Nous avons failli être très liés, malgré la différence de nos natures, et ce qui nous a tenus séparés, ç’a été mon peu de sympathie pour le chirurgien Poirier, Emmanuel Arène et quelques autres, auxquels Calmette portait une véritable affection. Ce prodige de courtoisie, qui devait avoir une fin si tragique, ne pouvait arriver à dire non, à refuser quoi que ce fût. Sa formule ordinaire était un « mais absolument… mais comment donc, mon cher ami », qu’il prononçait en baissant les yeux. Le nombre de ceux qu’il a obligés de toutes les manières, et avec un tact infini, est immense. Il tenait de Magnard une certaine affectation de scepticisme, qu’avaient affermie trente années de vie parisienne en un bon poste d’observation. Mais le fond de sa nature était la confiance, poussée jusqu’à une invraisemblable candeur, quoiqu’il fût averti sur toutes et sur tous. Il avait, dans l’intimité, infiniment d’esprit, et il fallait tendre l’oreille, car il abusait du mezza voce. Il accueillait, avec une égale aménité apparente, les millionnaires et les purotins, les mondains, les politiciens et les gens de lettres, les agents de publicité et les académiciens ; néanmoins, il faisait des différences et les marquait de façon imperceptible. En tout il aimait la nuance plus que la couleur tranchée.

Merveilleux arrangeur d’affaires et d’histoires, il excellait à dissiper les malentendus, à réconcilier, à amadouer. La mésentente de ceux qui l’entouraient lui était insupportable, et il se mettait en quatre pour la faire cesser : « Mais non, vous n’y êtes pas. Vous êtes trop sévère. Ce n’est pas un garçon indélicat. C’est un imprudent, je le connais, je vous assure ». Il atténuait avec tant de gentillesse qu’on acceptait son point de vue, pour lui faire plaisir. Combien je l’ai rendu malheureux avec mes articles anti-impérialistes, notamment avec ce « Victor Sedan » qu’il ne parvenait pas à digérer. Nous en parlions encore à notre dernière rencontre, peu de semaines avant sa mort.

— Je comprends toutes les critiques, mon cher Daudet, mais cela, ce « Victor Sedan », oh ! oh ! oh !

— Sans doute, cher ami, je me rends compte que cela doit vous horripiler. Néanmoins, c’est une désignation commode, juste en somme, à laquelle mes lecteurs sont habitués, et que je ne puis, avec la meilleure volonté du monde, sacrifier à vos sentiments napoléoniens.

Calmette souriait tristement en secouant la tête. Je souffrais de lui faire ce chagrin, de passer, à ses yeux, pour un cannibale.

Quand Magnard disparut, la situation de Calmette devint mal commode. Il était pris entre deux ennemis déclarés, qui juraient d’avoir la peau l’un de l’autre : Fernand de Rodays, ex-administrateur passé à la direction littéraire, et Antonin Périvier.

Fernand de Rodays était à l’époque un petit monsieur vif, pétulant, fort aimable, — je n’ai eu personnellement qu’à me louer de lui, — et d’une extraordinaire légèreté… une cervelle d’oiseau. Avec cela autoritaire et tracassier, ronflon, comme on dit dans le Midi, colaslinger, comme on dit dans le Centre, verdillon, comme on dit à Paris. Ayant dirigé la Vie parisienne, il se croyait très Parisien et prétendait, en cinq minutes, trancher toute espèce de difficulté.

Antonin Périvier avait exactement les mêmes prétentions, la même confiance en soi et les mêmes pouvoirs que Fernand de Rodays. Sa seule différence était d’être d’un blond tirant sur le roux, alors que Rodays était brun, et d’être parsemé de quelques taches de rousseur. Il disait, en parlant de Rodays : « Ce crétin !… » Rodays disait, en parlant de Périvier : « Cet abruti !… »

À six heures du soir, Rodays donnait l’ordre à Calmette de mettre en tête du journal un article de Barrès, pour lequel il avait de l’amitié.

À sept heures, Périvier, qui en voulait à Barrès de je ne sais quoi, ordonnait à Calmette de retirer l’article de Barrès.

À dix heures, Rodays, méfiant, revenait au Figaro, demandait la feuille, saboulait Calmette pour lui avoir désobéi et faisait passer l’article de Barrès.

Il en était de même pour tout. Naguère si un, si rassemblé et si fort, le Figaro était devenu une invraisemblable pétaudière, où Calmette essayait, mais en vain, de mettre un peu d’ordre. Il ne se plaignait pas ; une seule fois, je l’entendis murmurer, en parlant de ses deux directeurs ennemis : « Sont-ils embêtants ! »

Le bureau de Rodays était à l’entrée d’un couloir, au bout duquel se trouvait le bureau de Périvier. Toute personne sortant de chez Rodays était aussitôt happée par Périvier, qui commençait un débinage en règle de son associé. Inversement, les visiteurs de Périvier, guettés par Rodays, entraînés par lui dans son antre, y subissaient la longue complainte des méfaits et manquements du bel Antonin. Ayant fait un article de tête au Figaro sur je ne sais quoi, je reçus le lendemain matin, par le même courrier, deux lettres de félicitation, l’une de Périvier, l’autre de Rodays, renfermant chacune une pointe pour le camarade.

Une pâte d’homme, du nom de Louis Depret, qui publiait des « Pensées » à l’Illustration, sous le pseudonyme de Valtour, et qui venait quotidiennement depuis vingt-cinq ans, depuis Villemessant, faire la causette au Figaro, entreprit de réconcilier les codirecteurs. Le souvenir de cet épisode enchantait Calmette. Depret entra chez Rodays : « Cher ami, il faut absolument que vous serriez la main de Périvier. Il y va de la fortune de la maison, que vos déchirements sont en train de ruiner. Il n’y a d’ailleurs entre vous que des malentendus. Attendez-moi ici un moment. Je vous ferai signe. Vous vous croiserez dans le corridor ; ce sera simple comme bonjour. »

Même démarche chez Périvier. Une, deux, trois : Rodays et Périvier sortent ensemble de leurs boîtes, s’avancent l’un vers l’autre, — Depret, ravi, les larmes aux yeux, entre eux deux, — se jettent un regard foudroyant et se tournent le dos. Ce soir-là, ils parlèrent de s’envoyer des témoins, avec des conditions à faire frémir : dix balles au commandement et à dix pas.

Il fut décidé que le Figaro paraîtrait désormais sur six pages. Les machines étant achetées, les compositeurs à leurs postes, Calmette eut l’idée d’une petite fête commémorative de cet heureux événement. Rodays, par je ne sais quelle fantaisie sadique, voulut que l’on distribuât des boîtes de dragées. En apprenant cela, Périvier bondit : « C’est grotesque ! Cet animal va nous couvrir de ridicule. Pas un sou, vous m’entendez, Calmette, pas un sou pour ces dragées ». Calmette, levant les bras au ciel, soupirait : « Comment vais-je sortir de là ? » Un rhume béni enchifrena Périvier, le retint chez lui, et Rodays, qui consultait fiévreusement les statuts, eut licence de commander ses dragées. Périvier est d’ailleurs un homme changeant. Je l’ai entendu, de mes oreilles, solliciter l’appui de la Patrie française pour les élections de 1902, où il devait se présenter comme député nationaliste, et, quelques mois plus tard, il soutenait, dans le Gil Blas, la politique de Combes et de Pelletan. Si ces lignes tombent sous les yeux de Fernand de Rodays, elles lui feront un sensible plaisir. Il s’écriera : « Je l’avais bien dit ! »

Finalement, après bien des secousses, bien des querelles et bien des bouleversements, ce fut le doux et tranquille Calmette qui évinça ses deux tourmenteurs et devint directeur effectif de ce Figaro qu’il aimait tant. Nous le retrouverons au moment de l’Affaire.

Vers l’époque des démêlés épiques entre Rodays et Périvier, se place un scandale de presse, connu sous le nom d’affaire Lebaudy. Ce fut l’effondrement d’un redoutable personnage qui avait obtenu, de l’aveuglement obstiné de Magnard, la rubrique de la politique extérieure au Figaro, Rosenthal, dit Jacques Saint-Cère. Imaginez un colosse noir, barbu, lippu, aux yeux de jais, mélange hideux de Turc et d’Hébreu, qui marchait la main en avant : cupidité et cordialité. Il avait la voix caressante, chose horrible, et des grâces de pédicure bavarois. Bien qu’il ne fût pas né en Allemagne, il était dans la politique allemande jusqu’au cou, féru de Bismarck, et l’on parlait couramment de son entente certaine avec Lothar Bucher et Lindau, les deux chiens de presse du vieux de Varzin. Il ne manquait pas de tour de main, ni de ruse. Il desservait la France à la douce, poursuivant de sa raillerie et de ses calomnies, dans un journal conservateur comme le Figaro, les diplomates et hommes d’État susceptibles de la renseigner. Il était aussi le féal du ministre germanophile Witte et par conséquent l’ennemi de l’alliance franco-russe, qu’il avait charge de miner, sinon de détruire. Renseigné de première main sur tous les dessous diplomatiques, il excellait à soulever des difficultés, d’un air innocent, à compromettre des tiers, en un mot à servir la Wilhelmstrasse. Au quai d’Orsay, je l’ai su de bonne source, il était classé comme « très dangereux ». Averti de tous les côtés sur les risques d’une telle collaboration, Francis Magnard n’avait rien voulu entendre. Rosenthal l’amusait comme échantillon de pourriture, comme spécimen de la dégradation humaine.

Jacques Saint-Cère était un juif prodigue et ostentatoire. Il tenait table ouverte — une excellente table — entretenait simultanément deux ou trois concubines, qu’il convient de plaindre plus que de blâmer, et offrait à ses invités, sur un plateau, une trentaine de rarissimes liqueurs. Je connais ces détails par ouï-dire, n’ayant jamais fréquenté chez cet épouvantable individu. Chaque fois que je publiais un article au Figaro, il m’accablait d’ailleurs des compliments hyperboliques habituels aux gens de sa race. Il était plongé dans un nombre sans cesse croissant d’affaires de Bourse et de chantage, car ses appointements, cependant élevés, du Figaro, ne suffisaient pas à sa dépense, ni surtout à son besoin d’épater. La biographie de Jacques Saint-Cère a alimenté cinq ou six « romeins » et autant de pièces de son ingrat petit commensal Abel Hermant. Quand des journalistes attablés n’avaient plus de sujet de conversation, ils se rabattaient sur le cas Saint-Cère. Malheureusement pour lui, il savait mal tenir sa langue et c’est, je crois, ce qui le perdit.

Accusé d’avoir voulu extorquer de l’argent au jeune Lebaudy, garçon riche, maladif, généreux et sans défense, à l’occasion de son service militaire, Rosenthal dit Saint-Cère fut mis en état d’arrestation en compagnie de quelques autres types peu recommandables, parmi lesquels un certain Cesti. Quel patapouf ! Je me trouvais au Figaro dans l’instant où la nouvelle fut connue. Calmette était navré, à cause de la maison, bien qu’il fût de longue date fixé sur Saint-Cère. Forain, son carton à dessin sur les genoux, répétait de sa voix des grands jours, avec l’accent de Paris, en insistant sur l’s : « Quel salaud… non, mais quel salaud ! » Barrès déclarait sentencieusement : « Évidemment, voilà qui va changer son train de maison ». Hermant dirigeait de tous côtés ses petits yeux de chat en jade et tordait sa petite moustache blonde, en rassemblant des petits « documeins ». Grosclaude, qui a de l’esprit comme Chamfort et Rivarol réunis, avait déjà fait, de son ton uni et paisible, une dizaine de ces mots impayables où nul ne saurait l’égaler. Capus s’écriait : « Quelles mœurs ! » L’événement au fond ne surprenait personne. Chacun riait à la pensée qu’un pareil forban était pincé sur une affaire de peu d’importance, par rapport à tant d’autres manigances de fraude, de stupre, de trahison. — «… Pour une berquinade, une bergerie, hein, mais quoi donc… ah ! là là ! » s’exclamait Forain. Fernand de Rodays me prit à part : « Mon cher Daudet, nous jetons du lest. Vous aviez horreur de ce juif de Saint-Cère. Faites tout de suite, et pour demain matin, un article soigné sur ce misérable ». Il ajouta héroïquement : « Un homme à la mer. Le bateau continue sa route ».

— Que vous a-t-il demandé ? — me dit à voix basse Antonin Périvier. — Un article sur Saint-Cère, je parie. J’allais vous faire la même proposition. Le Figaro doit immédiatement se désolidariser d’avec ce maître chanteur.

Pour la première fois les codirecteurs étaient d’accord. J’éprouvai un vrai plaisir à exécuter cette canaille de Rosenthal, à la place même où il avait tant de fois dupé son public et nui à mon pays. Il y a tout de même, dans l’existence, de bons moments.

Autres bons moments, les audiences du procès Lebaudy à la police correctionnelle. Le magistrat qui dirigeait les débats, avec fermeté et équité, était visiblement au courant de tous les dessous de cette affaire très ramifiée et désireux de procéder à un bon et complet nettoyage. Il avait, en même temps, du coup d’œil, beaucoup de tact et le sentiment des distinctions à établir entre les inculpés. Il fut indulgent pour un comparse, un bon gros garçon du journalisme et du roman-feuilleton, compromis dans cette sinistre aventure par imprudence et qui comparut avec des yeux embués de larmes, la sincère expression du repentir. Il ne fut pas sévère pour un pauvre diable encore jeune, sanglé dans sa redingote, qui avait des antécédents assez honorables et un nom jusqu’alors sans tache. Il fut impitoyable pour Cesti et Saint-Cère. Le premier, une de ces bêtes de l’ombre comme il en rôde à travers la société, avait un masque d’oiseau de proie, le regard louche et la voix fausse. Il n’eût fichtre pas été agréable de le rencontrer au coin d’un bois à partir de neuf heures du soir, si l’on avait oublié d’emporter son revolver. J’ignore ce que ce gaillard-là est devenu depuis, mais il faisait peur. Quant à Rosenthal dit Saint-Cère, il jouait la comédie classique de l’innocent persécuté, appuyé sur une canne-béquille, effondré physiquement, mais gardant l’œil féroce et la volonté de compromettre le plus de gens possible, d’emporter cinq ou six copains dans le tourbillon de sa noyade. Ce qui frappait le plus en lui, c’était sa faculté de mensonge. Il mentait comme le taureau fonce, sans se soucier du vraisemblable, ni du possible, ni des dénégations qui pleuvaient sur lui de tous les côtés. Il avait conservé son geste professionnel de la main en avant, comme s’il eût cherché celle du président, qui lui mettait le nez dans ses blagues.

— Avouez, Rosenthal, vous ferez mieux. Avouez que vous faisiez chanter le jeune Lebaudy pour lui extorquer de l’argent.

— Ayez pitié de moi, monsieur le président. Je n’ai plus la force… Je ne me souviens plus… Je suis malade.

— Vous n’avez pas eu pitié du jeune Lebaudy et lui aussi était malade. Allons, il en est temps encore, avouez.

Tout alentour, les auditeurs haletaient. La plupart avaient connu Saint-Cère au temps de sa splendeur et de son arrogance, c’est-à-dire un mois auparavant. Quelques-uns avaient encore, dans un repli de l’estomac, quelques reliefs de ces coulis d’écrevisses qu’il exécutait dans la perfection, les manches retroussées, passant de l’espionnage à la cuisine, ou bien un filet d’une de ses trente liqueurs de choix. Le bandit pincé secouait la tête et roulait ces regards, étonnés à faux, des truqueurs saisis pendant leur truc.

Un intermède comique fut la déposition de Fernand Xau, au nom du Journal vaguement compromis. L’appareil de la justice en imposait à ce brave Xau au point de lui retirer la salive, en même temps que la présence d’esprit. Il confondait tout, embrouillait les noms et les dates, se faisait rafraîchir la mémoire par le président, cela au milieu d’une pluie de : « J’vous remercie bien. J’vous d’mande pardon ». Le tutoiement ignoble, dont le poursuivait un des accusés, ajoutait sa menace à cette scène bouffe.

— Enfin, mon vieux Xau, tu te rappelles bien que c’est toi qui avais commandé cet article.

Xau évitait de répondre directement, afin de n’employer ni le vous ni le tu : — C’est-à-dire que l’honorable contra… que mon honorable témoin, j’vous remercie bien, a cru, s’est imaginé, s’est figuré de très bonne foi, j’vous d’mande pardon, que je lui avais commandé… D’ailleurs, monsieur le président, je ne commande pas… j’vous remercie bien… Ce n’est pas dans ma manière, j’vous demande pardon.

— Enfin, oui ou non, Xau, avez-vous payé cet article, ou avez-vous reçu de l’argent pour la publication de cet article ?

— J’ai reçu de l’argent, mais pour le journal, pour la caisse du journal, j’vous remercie bien, monsieur le président.

— Vous n’allez pas me raconter que c’est l’habitude d’être payé pour la publication d’un article, quand on est directeur d’un journal.

— C’est l’habitude de la publicité, j’vous d’mande pardon, monsieur le…

— Allons, voyons, vieux, avoue donc que tu as reçu de la galette. C’est beaucoup plus simple.

Fernand Xau revint s’asseoir à sa place, trempé de sueur. Son innocence en cette affaire fut finalement à peu près établie, mais il avait eu joliment chaud. Quelle secouée !

Rosenthal-Saint-Cère, après ce scandale, d’où il sortit acquitté mais déshonoré, végéta encore quelque temps dans d’obscures besognes et de petites revues sémites, puis creva. Quelques foulées des passants de Paris sur ce nid de vipères soudainement révélé et il n’y parut plus. Selon le mot de ce zozo de Rodays, le bateau continuait sa route.


CHAPITRE V


Erreurs et engouements : le Tolstoïsme et la pitié russe,
L’Ibsénisme et la complexité sentimentale.
Le Nietzschéisme et la dureté boche.
La Revue blanche et les frères Natanson.
Aux eaux d’Uriage.



La période de l’Entre-deux-guerres, qui va de 1885 à 1898 environ, marque, en littérature comme en musique, un obscurcissement singulier de l’esprit français. Les plus éclairés parmi nos compatriotes se cherchent et ne se trouvent point. Une vogue excessive, et dans laquelle il entre plus de snobisme que de discernement, va à quelques étrangers représentatifs, ou considérés comme tels. Dans un précédent volume, j’ai examiné le cas Wagner. Je m’occuperai cette fois du Tolstoïsme, de l’Ibsénomanie et du Nietzschéisme.

Tourguenieff, homme envieux, perfide et qui possédait de nombreuses relations en France, avait fait tous ses efforts pour tenir sous le boisseau son ancien ami et concurrent heureux Léon Tolstoï. Mon père, néanmoins, lut Guerre et paix, qu’on venait de traduire dans notre langue, et en fut enthousiasmé. Il parlait de ces trois volumes à tous ses amis. Il ne cessait de les citer. Il en savait des passages par cœur. Vers le même temps, Melchior de Vogüé publiait ses études sur le roman russe. Cette admiration pour le grand écrivain et observateur de Guerre et paix et d’Anna Karénine, rencontra la vague anarchique, pacifiste et révolutionnaire qui s’attachait au genre de vie rustique, paradoxal et falot de l’apôtre d’Yasnaïa Poliana. La sottise humanitaire, conséquence de notre humiliation et du traité désastreux de Francfort, se mit sur Tolstoï, adopta, prôna, encensa démesurément, et pour tout le côté caduc et désuet de son œuvre, le grand vieillard aux yeux d’eau et de rêve. L’ancien levain des Misérables et les attardés du romantisme fermentèrent de nouveau avec Résurrection. Les pessimistes formés à l’école de la métaphysique allemande, d’Hartmann et de Schopenhauer, se ruèrent sur la Puissance des ténèbres. Le troupeau absurde des démocrates chrétiens, en quête d’une hérésie nouvelle qui devait être, vingt ans plus tard, le modernisme, se mit à pousser, autour du faux évangéliste, des bêlements de joie.

Dans le monde des gens de lettres, des professeurs d’Université, des politiciens, des magistrats, des journalistes et des oisifs, ce fut à qui réhabiliterait la prostituée, le souteneur, la proxénète et le malandrin. Ce fut, pour employer le jargon de l’époque, à qui se pencherait sur les enfers de la société, en extrairait et en chérirait les plus sordides et les plus flasques échantillons. Le bagnard prit une auréole. Les déclassés des deux sexes devinrent des sujets d’attendrissement, des dessus de pendules moscovites. Il n’y eut plus de franches canailles, mais de pauvres gens, précocement dévoyés et que de bonnes paroles, des conférences appropriées, auraient tôt fait de remettre dans le droit chemin. Maurice Pujo, dans sa belle pièce satirique, les Nuées, a fait un véridique tableau de ces aberrations d’après ses souvenirs de l’Union pour l’Action morale. Il y eut là, en effet, pendant plusieurs années, une source jaillissante de comique. Le gobe-mouches Henri Bauer, invraisemblable primaire à tête de Dumas père, qui pontifiait à l’Écho de Paris de Valentin Simond, alignait des colonnes de prêche laïque sur la non-résistance au mal par la violence, qu’il interrompait soudainement pour éreinter une pauvre vieille actrice du nom de Léonide Leblanc.

De cette non-résistance au mal, il n’était pas un banquier juif, pas un pilleur d’épaves, pas un déchet de tripot, pas un usurier de Paris, qui ne parlât avec des larmes aux yeux : les frères Natanson, Alexandre et Thadée, — il faut entendre Forain prononcer, en accentuant le T, ce prénom de Thadée ! — étaient directeurs d’une Revue blanche, où ces insanités faisaient florès. Thadée avait une barbe noire, un masque empâté de sémite gras. Alexandre avait les yeux blancs d’un lapin albinos, le profil sec d’un Hébreu employé de banque. Ils s’étaient adjoint un phénomène anarchiste à tête de Yankee de caricature, du nom de Félix Fénéon ; Lucien Mühlfeld, déjà nommé ; un sémite jouant les jolis garçons avec un chapeau mou à l’artiste et un tout petit nez droit dans une physionomie trop régulière — cette sous-variété est horrible — appelé Léon Blum ; l’absurde logicien Remy de Gourmont et quelques autres symbologhettos. Tout ce monde-là pontifiait, dogmatisait, tolstoïsait, s’apitoyait, Yasnaïa-Polianait en cadence, déclarait que l’on ne verrait plus jamais, jamais la guerre, qu’il était absolument inutile de s’y préparer, que l’on se foutait de l’Alsace-Lorraine, qu’elle ne valait pas le petit doigt de pied, que les militaires étaient les plus bêtes des hommes, que la patrie était un mythe et un mythe odieux, etc., etc. Il y aurait un choix effarant à faire de ces insanités, qui s’abritaient sous la grande renommée du bonhomme Tolstoï. Le pauvre vieux fou, par ses disciples, aura certainement contribué à notre manque de préparation à la guerre. Méfions-nous du millionnaire et aristocrate en sabots, qui retape sa blouse et son pantalon lui-même. Méfions-nous des loups ravisseurs qui viennent vêtus de peaux de brebis, dit le véritable Évangile.

Périodiquement, afin de réchauffer le zèle des prosélytes, un enfant de chœur du tolstoïsme faisait le voyage d’Yasnaïa et rapportait, au retour, ses impressions et celles du maître. Léon Nicolaïvitch semblait avoir gardé toute sa géniale ironie pour ses œuvres, tant ses appréciations sur la littérature française étaient absurdes et enfantines. Je ne me rappelle pas le détail. Mais, sollicité par son interlocuteur, il ne manquait pas d’attribuer une grande importance, dans le mouvement des esprits contemporains, à Remy de Gourmont, à Léon Blum et aux frères Natanson. Ensuite il recommandait de boire de l’eau, de ne pas fumer, de s’abstenir de viande rouge, de faire comme les Doukhobors et de refuser le service militaire. Henri Bernstein, dramaturge selon l’éthique de la revue des Natansons, a suivi ce conseil, mais ça ne lui a pas trop bien réussi.

Léon Tolstoï, personnage amer et tragique, que de fois j’ai songé à toi, à ce mélange de sublimité et de sottise qui fit ta profonde originalité, et à ta funeste influence ! Ô fils métaphysique de Rousseau, bien plus noble certes que ton père, comment alliais-tu la perspicacité la plus aiguë quant aux hommes, et le plus noir aveuglement quant aux idées ? Comment te retrouvais-tu toi-même, lorsque tu te cherchais âprement, ô solitaire ? C’est surtout ta fin qui me hante, ta fin errante et désespérée, où tu fus poursuivi, j’en suis sûr, par tous tes fantômes contradictoires, ta propre pitié muée en colère et ton humilité muée en orgueil.

Avec Ibsen et l’ibsénomanie, nous entrons dans une autre zone de déformations, celles de la logique et de la clarté françaises. Rosenthal-Saint-Cère avait révélé — comme on disait — Ibsen à Antoine, lequel le révéla à Lugné Poè et à la critique dramatique, notamment au huron Bauer.

Lugné Poè est un brave homme, nullement cabotin à la ville, intelligent et sympathique, qui a besoin de découvrir et d’admirer, puis d’interpréter, avec une âme de néophyte, ce qu’il admire. Il a donné dans toutes les inventions des mages du Nord, dans Bjœrnsterne Bjœrson et dans Strindberg. Mais son préféré fut toujours Ibsen. Il le jouait à la manière extatique, en lévite noire ou grise, le torse cambré en arrière et en le psalmodiant. Je me suis laissé dire que le maître lui-même, ce vieux chat-tigre de brasserie allemande, mâtiné de Schopenhauer, lui avait donné cette tradition. Or l’auteur de Peer Gynt et du Constructeur Solness est terriblement obscur et embrouillé. Sa pensée, parfois belle et lyrique, souvent originale et toujours douloureuse, se meut dans le brouillard et l’humidité, sur les confins huileux et rhumatisants d’une sensualité contenue. Son rire est un ricanement, sa mélancolie une crampe prolongée, son dialogue une série de reproches alternatifs. Ses héros, hommes et femmes, projections de la fumée de sa pipe tragique, ombres portées sur le mur de sa rancœur, de son tædium vitæ, apparaissent tous et toutes ainsi que suicidaires. Leur désir s’accompagne de consternation. Un mystérieux poison se glisse jusque dans leurs aspirations vers la santé et un épanouissement impossible. Ils habitent les caves de l’amertume et de la vaine concupiscence. On devine qu’ils n’ont jamais bu une goutte de vin, jamais contemplé un paysage clair. Aussitôt qu’ils ont une femme, une fiancée ou une bonne amie, ils ne songent qu’à l’interroger, qu’à la scruter, qu’à l’effrayer, qu’à la tourmenter, qu’à lui infliger un secret pour le surprendre ensuite. Les dames agissent de même vis-à-vis des messieurs. Si c’est ça les amours du Nord, alors vivent Roméo et Juliette, vivent Don Quichotte et Dulcinée du Toboso !

Aujourd’hui les psycho-tortillons d’Hilde Wangel, de Brand, de Peer Gynt, de Rosmer, du vieux Solness, architecte des tours-maisons et des tourneboulés, de Jean-Gabriel Borkmann entendant des pas dans son plafond, nous font hausser les épaules et ne nous en imposent plus. Nous nous rendons compte que ces enseignes recouvrent fréquemment un poncif studieux, que ces emballages compliqués ne renferment, les trois quarts du temps, qu’un thème assez vulgaire. Ibsen organise un vide pneumatique, apporte une cloche immense pour l’agonie d’une petite souris ou d’un vieux lapin. Mais, il y a vingt ans, le tout Paris des répétitions générales tombait en extase devant les moindres propos de ces fils et filles de la manie solitaire et du septentrion. À la première révélation de Rosmersholm, la maison où « l’on tue le bonheur » et qui jouit d’un pont révélateur de l’état d’âme de ses habitants, une sociétaire connue de la Comédie-Française s’évanouit d’admiration. Enfoncés Shakespeare et Racine ! Seul Henrik Ibsen — exigez le k — était descendu, sa lampe d’huile de phoque à la main, dans les cryptes de l’âme humaine et en avait rapporté de définitives stalactites. En vain, Lemaître essayait-il, avec son lumineux bon sens des bords de la Loire, de ramener les convulsionnaires ibséniens à la logique et à la raison. Ceux-ci ne voulaient rien entendre et le traitaient de superficiel, voire d’ignorant. Que voulait ce natif de Tavers au palpitant génie des fjords ?

Chose terrible chez un auteur dramatique : Ibsen n’a pas de ligne ; il n’a pas de perspective. Ses personnages sont des énervés que le tintement de la sonnette, la baisse de la lampe mettent hors d’eux-mêmes, aussi bien qu’une parole maladroite, ou qu’un soupçon injustifié. On s’est demandé si ses femmes étaient des caractères du Nord, ou des figures géométrico-sentimentales formées dans son imagination, « dans les cellules secrètes de l’esprit ». J’incline vers la seconde hypothèse. Elles sont des anémiques forcenées, des convalescentes frénétiques, chez qui tout retentit à l’excès. Leurs amours et leurs haines pour personnes pâles manquent de sang et de muscles, aussi de cette harmonie de croissance et de décroissance, de ce rythme intérieur qui existe chez les créatures quasi polaires, aussi bien que chez celles de l’extrême Midi. Depuis que Taine a disparu, nous croyons beaucoup moins aux conditions climatériques, comme dominantes de la nature humaine. Ibsen n’a même pas été le peintre des animaux à sang froid. Pour dire toute ma pensée, il n’a jamais peint que lui-même, que la projection de ses douloureuses chimères. D’où sa monotonie fastidieuse.

Sous vingt formes assez peu différentes, cet analyste, chez qui la saccade est la règle, nous a montré les tiraillements de consciences rugueuses et hantées, entre le devoir et le désir, un devoir vague, un désir chiche, les balancés des sens et de la timidité, des attractions intellectuelles et des répulsions physiques, le tout dans un décor monotone de tables à thé et de bibliothèques, où les chaises prennent des airs de chaires à prêcher. Ses hommes supérieurs apparaissent comme des dévergondés de l’esprit, comme des bohémiens de la culture, sans attaches ni points de repos, sans havre ni espérance. J’entends bien qu’ils scrutent le « problème vital ». Mais c’est précisément cette perpétuelle remise à l’étude des éléments premiers qui finit par les figer dans des mouvements automatiques, pour leur ôter tout intérêt. Les types créés par Ibsen ne demeurent pas dans la mémoire. Lui-même nous apparaît assez semblable à ce diable « fondeur de boutons », dont il parle quelque part, et qui rejette au moule, sans trêve, des physionomies de même forme, de même grimace, des tempéraments de même structure. La tension hagarde, l’obsession, la courbature, tels sont les grands ressorts du théâtre ibsénien. Aussi, tous ces accablés du destin, tous ces déchirés de l’incertitude, hommes et femmes, ont-ils tout le temps l’envie de s’en aller, de se sauver, par la porte, par la fenêtre, de tomber du toit, de se jeter dans le ravin, en un mot de se fuir eux-mêmes. Pendant le premier acte, on s’intéresse presque à eux. Ils surprennent. Au deuxième acte, on les prend tous en grippe. Au troisième, ils apparaissent ainsi que d’épouvantables raseurs, pour qui toute catastrophe sera pain bénit. Leur néant leur remonte à mesure. Ils étaient nés avec la pire tare, qui tenait de leur créateur littéraire : le manque de joie. Ternes et gris dans la douleur, ils restent ternes et gris dans leurs rêves. Ils refusent tout le temps le sourire féminin, l’héroïsme, le goût du pain, le parfum des fleurs et le chant des oiseaux. Ils disent non à tout le positif de l’existence.

J’en demande pardon aux mânes de cette fripouille de Rosenthal-Saint-Cère. J’en demande pardon à Huron Bauer. Je donnerais tout ce théâtre de deuil et de torture vaine pour une réplique d’Othello. L’œuvre entière du « géant du Nord » m’apparaît comme un cadavre dans une chambre d’hôtel meublé, au bas crépuscule de l’hiver.

Nous devons à Ibsen deux formules du jargon sentimental intellectuel de l’Entre-deux-guerres : « vivre sa vie » et « en beauté ». La première menait les femmes faibles au trottoir ou chez la proxénète. La seconde légitimait toutes les loufoqueries. L’une et l’autre comportaient le sermon laïque. J’ai vu trop d’applications, douloureuses ou comiques, de ces insanités, pour n’en pas garder rancune à leur auteur responsable. J’ai marqué quelques traits de ces modes baroques dans mon roman les Kamtchatka, œuvre de réaction contre le snobisme ambiant aux alentours de 1895, et qui me valut de solides, de précieuses inimitiés.

Le polémiste, en effet, prend son point d’appui dans le mécontentement de ses adversaires. Plus ce mécontentement est fort et même injurieux, plus le polémiste a de fer, comme on dit en escrime, et mieux il est placé pour une bonne riposte. Ne me parlez pas des victimes résignées, des pâles protestataires, ni des éreintés indulgents. Lorsque j’applique, pour ce que j’estime être le bien de mon pays, sur ce torse ou sur ce rein, mes vésicatoires, un cri de colère, une grimace, une menace ne me déplaisent pas. C’est signe que le malade peut guérir.

— Mais il a bien dû vous arriver, dans le combat de plume, — m’objecte-t-on, — de vous sentir quelquefois touché ?

Fort rarement. Cela tient à ce que je connais mes travers et à ce que je n’attaque pas sans de bonnes raisons. Ainsi, mon ennemi ne m’apprend rien, si sa critique est juste. Si elle est injuste, je ne la perçois même pas. Quant aux accès de rage, ils me font rire, à la façon de caricatures réussies.

Les écœurantes fadeurs du tolstoïsme dégénéré et l’embrouillamini des ibséniens devaient fatalement, au bout de peu d’années, appeler une réaction. Il est remarquable que celle-ci s’opéra encore sur un nom étranger, celui de Frédéric Nietzsche.

Nietzsche est mâtiné de Slave et d’Allemand, — il descendait des Nietski, — et il a subi fortement l’influence des lettres françaises. J’ai étudié son cas ailleurs. Jules de Goncourt affirmait que « ce qui entend le plus de bêtises, c’est un tableau ». Néanmoins, les œuvres de cet énervé de Germanie et en particulier Zarathoustra ont déchaîné un flot d’insanités. Il fut un temps où chaque revue française, chaque périodique contenait une apologie ou un abatage du « retour éternel », de la « morale des maîtres », du « oui encore une fois », de la « reclassification des valeurs ». L’âne joue un grand rôle dans Zarathoustra, un plus grand rôle encore dans la bibliographie du nietzschéisme. Les uns lui ont reproché d’être un thuriféraire de la force, ce qui n’a positivement aucun sens ; car une application de la force est nécessaire à toutes les opérations salutaires ici-bas, et le dédain de la force mène tout bonnement les dédaigneux à l’esclavage. Il faut que la force de ceux qui ont raison l’emporte sur la force de ceux qui ont tort, voilà tout. L’imbécile, le libéral, qui croient que personne n’a tout à fait raison ni tout à fait tort, peuvent seuls se permettre de mépriser la force, outil du droit. D’autres ont exalté Nietzsche à cause de ses blasphèmes et de son anticatholicisme, qui sont ce qu’il y a de plus niais, de plus inopérant dans son œuvre. Sur ces points, il est Homais II. Sa conception de la Rome papale est dérivée de celle de Fischart et des pamphlétaires allemands de la Réforme. Sa Généalogie de la morale est bête à pleurer. Sans compter le mortel ennui qui se dégage de ses plaisanteries épaisses, à lisière de paralysie générale.

Par contre, ses acerbes critiques de l’allemanité, — comme disait Fichte, — sont pertinentes et décisives. Son « cas Wagner » est presque un chef-d’œuvre. Je ne fais pas ici une sélection conforme à mes convictions religieuses ou politiques. Je me contente de constater. Les erreurs de Frédéric Nietzsche sont trop forcenées, trop manifestes pour être vraiment nocives. Ce qu’il y a en lui de solide, ce qui a trait à la psychophysiologie de la force n’a pas été sans nous rendre des services. Il a désengourdi un certain nombre de néo-bouddhistes, je veux dire de tolstoïsants et d’ibséniens, il les a détournés, pour quelques années, de la non-résistance et de leur nombril.

Une très charmante jeune femme, morte depuis, et dont le mari, littérateur médiocre, était insupportable, s’était entichée de Frédéric Nietzsche. Elle le vantait à tout venant. À son jour elle laissait en évidence, sur sa table à ouvrage, une pile composée du Voyageur et son ombre, de la Volonté de puissance et de Zarathoustra, le tout en langue allemande, bien entendu. Les wagneromanes étaient assez déconcertés. Fallait-il brûler Parsifal en l’honneur de Zarathoustra, ennemi déclaré de Parsifal, ou rejeter Zarathoustra, ou creuser une petite chapelle pour Zarathoustra dans la Mecque de Parsifal ? Ces graves problèmes absorbaient l’attention d’une multitude de personnes cultivées des deux sexes. Les irréconciliables, les irréductibles, les antigermanistes comme Mme Adam, — forteresse de l’idée française pendant tout le temps de l’Entre-deux-guerres, — étaient considérés ainsi que des énergumènes, que des hallucinés. Ne pouvant les combattre directement, on essayait de les tourner par la raillerie et le sarcasme. Inutile d’ajouter que les juifs étaient les premiers à encenser inconsidérément Nietzsche, comme ils avaient été les premiers propagateurs de Wagner en France. L’étude la plus sympathique sur Frédéric Nietzsche est de M. Daniel Halévy. Elle est d’ailleurs fort intéressante.

Ce qui frappe davantage, quand on se retourne vers cette période troublée des flottements de l’esprit français avant la grande guerre, c’est le manque d’un point de départ et d’une direction. Les tenants de la tradition, se plaçant au seul point de vue de la conservation passive et de l’inertie, qui est fastidieux pour les jeunes esprits, défendaient la thèse nationale avec de mauvais arguments. Que de fois j’ai souffert, en écoutant Déroulède, des raisons creuses qu’il opposait aux emballements des maniaques de l’étranger, alors que de bonnes et convaincantes raisons étaient à portée de sa main ! C’est que ce patriote disert et tenace sacrifiait tout à une formule éloquente et n’allait à la racine de rien. Il arrivait ainsi qu’il mît en contradiction des lettrés et des moralistes, qui au fond étaient de son avis. La fréquentation des foules, qu’il aimait, l’avait habitué à se contenter d’un grosso modo qui l’empêchait d’agir sur les élites. Avoir du cœur et du verbe est certes une grande et importante chose ; mais il ne suffit pas d’avoir du cœur et du verbe.

Par contre, les tenants de la Révolution et partisans des influences intellectuelles étrangères, — les deux allaient naturellement ensemble, — se trouvaient être fort souvent des patriotes en puissance, que rebutaient les apologistes de la conservation à tout prix. Quand, en 1895, c’est-à-dire deux ans avant l’Affaire, on prononçait devant moi le mot de royaliste, je voyais aussitôt un vieux monsieur, en belle redingote, avec un col haut, deux raies, l’une dans les cheveux, l’autre dans la barbe, et qui avait horreur des « nouveautés ». Il a fallu les articles et les livres de Maurras, la fréquentation de Vaugeois, pour bouleverser là-dessus mes opinions et convertir, comme chez tant d’autres, mon nationalisme en royalisme.

Cela m’amuserait de relire, à ce point de vue, un article sur les gens du monde et leurs engouements successifs que j’avais envoyé vers 1892, des eaux d’Uriage, au Figaro. Je reçus un mot époustoufflé de Calmette, me disant en substance, au nom de Magnard : « Mon cher ami, votre article est ininsérable. Il morigène et risque de mécontenter nos quatre-vingt mille abonnés ». Calmette exagérait le chiffre de ses abonnés, mais il exprimait l’opinion régnante, d’après laquelle un journal « bien pensant » suivait l’opinion de ses lecteurs, au lieu de la diriger. L’Action française a changé cela.

Il m’est arrivé, cette même année-là, aux eaux d’Uriage, quelque chose de singulier et qui rentre dans la série des phénomènes télépathiques. Un matin, vers les trois heures, je me réveillai brusquement. En même temps, il me sembla que la porte s’ouvrait avec une majestueuse lenteur et je vis apparaître, dans le petit jour gris, le professeur Charcot. Il était en pantalon et en bras de chemise, semblait respirer avec une extrême difficulté. Son linge, largement échancré, laissait voir son cou vigoureux, proconsulaire, parcouru de tressaillements, cependant qu’un souffle dur et bref sortait de sa bouche entr’ouverte. Les yeux mi-clos exprimaient une intolérable souffrance. Il traversa ma chambre d’hôtel, se dirigeant vers la fenêtre et, comme une légère vapeur, disparut. Je n’eus pas une minute d’hésitation. Ce grand homme, dont le masque impérieux avait hanté ma jeunesse, venait de mourir et ma pensée, à travers l’espace, avait pris conscience de cette mort. Je fis aussitôt une fervente prière à l’intention du disparu. Puis, afin d’avoir un témoignage de ces circonstances, j’écrivis à mon père, à Champrosay, ce qui s’était passé.

Cependant les journaux locaux ne contenaient pas la nouvelle que je redoutais. Ceux de Paris, qui parviennent à Grenoble dans la soirée, ne la contenaient pas davantage. Mais en rentrant à l’hôtel vers les onze heures, je trouvai un télégramme d’Adrien Hébrard, me demandant, pour le Temps, une page de souvenirs sur Charcot, lequel venait de mourir soudainement d’une attaque d’angine de poitrine, au cours d’une excursion dans le Morvan, au lac des Settons.

Je répondis négativement à la demande d’Hébrard. Le drame qui frappait l’hospitalière et glorieuse demeure m’avait atterré. Le maître de la Salpêtrière avait tyrannisé pendant vingt ans la Faculté de Médecine. Il n’en était pas moins une des plus remarquables intelligences dont se soit enorgueillie la médecine française. Philosophe nul, thérapeute médiocre, observateur visionnaire, clinicien génial, il prendra dans l’avenir, j’en suis certain, quand les rancunes accumulées par ses partis-pris souvent injustes auront disparu, une belle place au-dessous de Claude Bernard et de Potain, sur le même rang que Duchenne de Boulogne. Il aura eu le rare mérite d’avoir compris que l’art et la science doivent se comprendre, se compénétrer et s’entr’aider.



CHAPITRE VI


La résistance à l’anarchie : la Revue des Deux Mondes
et le milieu Buloz. — Ferdinand Brunetière, le vicomte d’Avenel,
Victor du Bled, Melchior de Vogüé, le marquis de Ségur,
Othenin d’Haussonville, Doumic et Faguet. — La nouvelle Revue.
Mme Edmond Adam. — La transformation de 1895.
Un dîner boulevard Malesherbes. — Les déjeuners de Gif.



De 1885 à 1900, le rempart de la tradition et de la bonne société contre l’anarchie en marche, politique, intellectuelle et morale, comprenait théoriquement l’Académie française et la Revue des Deux Mondes, périodique fondé par le vieux Buloz. En fait, la Revue des Deux Mondes était comme l’antichambre de l’Académie française. Après avoir fait un stage chez Buloz, l’écrivain, le philosophe, l’historien en renom ou bien considéré, allait se faire accueillir ou casser le nez par les Quarante. Ceci vous explique l’importance extraordinaire de Ferdinand Brunetière, homme éloquent, brave, ardent, laborieux, mais à mon avis foncièrement sot, qui la dirigea effectivement pendant de longues années, avant comme après l’élimination, devenue nécessaire, de Buloz fils, de Charles Buloz.

Le hasard fit que j’assistai, séparé d’elle par un simple mur, à la scène de cette élimination. Voici comment. J’avais proposé à Brunetière pour la Revue, comme on disait, le manuscrit de mon troisième roman, l’Astre noir. Il m’avait écrit, après lecture, que ça allait, mais qu’il me demandait d’importantes retouches. Tout content, je me rendis donc rue de l’Université, afin de reprendre mon manuscrit et de connaître les corrections que mon redoutable juge exigeait de moi. En entrant dans ce magnifique hôtel Beauharnais, qui abritait à la fois les familles Buloz et Richet et les services de la Revue, on tournait à gauche, on montait un petit escalier et on arrivait dans un salon de réception, séparé du cabinet directorial par un tambour entr’ouvert.

J’étais seul. Je m’assis. Le garçon de bureau était absent. Je fus frappé par les éclats d’une querelle, qui me parvenaient à travers la fente large du tambour. Je reconnaissais la voix nerveuse, incisive, légèrement théâtrale de Brunetière, une autre voix grondeuse, également masculine, puis une sorte de gloussement, interrompu par des sanglots et des hoquets.

— C’est abominable, criait Brunetière. C’est un scandale sans second, et fort bien capable d’entamer le fond solide de notre périodique.

— Oui, c’est affreux, c’est inouï. Mais comment, comment avez-vous pu ?…

— Hu bou… bou… je ne sais pas… Bou… Bou… laissez-moi… j’aime mieux mourir.

— Outre que la religion l’interdit, cela ne servirait à rien, reprenait le sévère Brunetière. La nouvelle, autant que j’en juge, est quasi publique. Les folliculaires peuvent s’en emparer. »

À ce moment intervint un quatrième partenaire, que je jugeai, à travers la cloison, robuste et sanguin, lequel se mit à proférer les injures les moins académiques de la terre. L’accusé protestait faiblement et bredouillait de plus en plus. Il y eut un choc, un coup sourd, puis un grand cri, puis une série de reniflements, puis le bruit de plusieurs personnes qui s’interposent, puis un silence. Je me demandais si un assassinat ne venait pas d’être commis. Je n’aurais jamais cru que la Revue des Deux Mondes fût un endroit aussi tragique.

Le garçon de bureau survint. Il mâchonnait : « Bon Dieu d’bon sang d’Bon Dieu… Sacré tonnerre !… Qu’est-ce que vous faites là, vous ?

— J’ai rendez-vous avec M. Brunetière. Il y a une demi-heure que j’attends. »

Les clameurs avaient repris dans la pièce à côté, les quatre personnes parlaient, vociféraient et gémissaient à la fois. Le garçon frappa violemment à la porte, entra, dit quelques paroles et ressortit suivi de Brunetière, dépeigné, hagard, titubant comme un homme ivre.

— Ah ! c’est vous, monsieur Daudet. Excusez-moi, je vous prie. Il arrive présentement telle circonstance… Ayez l’obligeance de me rappeler le motif de votre visite.

— Il s’agit de mon roman l’Astre noir, admis par vous à correction. Je venais chercher le manuscrit.

— Je me rappelle maintenant, je me rappelle, fit Brunetière avec un grand soupir, comme s’il sortait d’un effrayant cauchemar. Eh ! bien, faites-moi crédit de quelques minutes, mon cher confrère, afin que je puisse quérir votre travail. Sans doute l’ai-je rangé dans ma librairie en quelque coin.

Mais à peine était-il rentré que la dispute ou la tuerie recommençait. Au bout d’une heure seulement, il reparut, mon manuscrit sous le bras. Je revins chez moi, ahuri de cette séance dramatico-bouffe, dont le récit enchanta mon père, puis Edmond de Goncourt, puis successivement tous nos amis. Car il faudrait pouvoir vous mimer ces aboiements, ces bruits, ces sauts en hauteur et en largeur et cette mine désespérée, défaite du faiseur d’académiciens. Le lendemain, les journaux annonçaient, sans donner de motif, la démission de M. Charles Buloz. Ce pauvre type peut se vanter de m’avoir fait passer un drôle d’après-midi.

Depuis, j’ai rencontré maintes fois Ferdinand Brunetière, j’ai dîné avec lui à la Revue et ailleurs, j’ai suivi sa conversation en style noble, aux tournures archaïques, comme dans sa remarque célèbre, au sujet d’une domestique renvoyée : « Si vous les gourmandez toutes ainsi, madame, vous n’en trouverez seulement point une ». J’ai admiré son esprit de dispute, capable de le faire se retirer de son propre avis, aussitôt qu’il voyait son contradicteur prêt à s’y ranger. Une sorte de fatuité bizarre, moliéresque, le poussait à considérer toute réunion mondaine comme un tournoi, une joute oratoire, où il s’agissait d’épater les hommes et de fasciner les dames en les bousculant. À la table de la Revue, déchiquetant d’une dent solide les pièces montées, les gelées cartonnières et les salmis à goût de créosote qui constituaient les redoutables menus de l’illustre maison, dans les salons de la Revue, assis en un fauteuil bas, majestueux et doré, à cinq mètres de son interlocutrice, la main en avant comme ajustant un pistolet invisible, je vois Brunetière, le lorgnon sur le nez, son visage anguleux et fébrile. J’entends son accent professoral, doctrinaire, aux appuis périodiques et mordants. J’entends aussi les rires au professeur, les hennissements d’admiration de ses collaborateurs et thuriféraires habituels. Ces flatteurs lui ont beaucoup nui. Ils l’ont confirmé dans la trop bonne opinion qu’il avait de lui-même, de son style, de son esprit, de sa jugeotte. Or, si le relief de sa personne était intéressant, par le mélange du normalien et du rustaud passionné, il avait un excès de logique pour trop peu de bon sens. Terriblement influençable, il avait fait du darwinisme régnant, de l’hypothèse évolutionniste, une véritable marotte, un passe-partout qu’il appliquait à la religion, aux mœurs et à la politique. Cela à tort et à travers, avec un arbitraire stupéfiant.

Ses études sur la littérature française exhalent une odeur de moisi. Elles n’apportent rien de neuf. Elles sont parfaitement inutiles. On y voit Brunetière faisant des poids avec Corneille, Pascal, Molière et Racine, le torse bombé, la bouche contractée, puis les laissant retomber sur les pieds de son lecteur. Ni grâce, ni poésie, ni profondeur. Ce professeur argumentait à vide, secouait les marionnettes imaginaires de contradicteurs hypothétiques. Quant aux écrivains du passé, il n’a pas le don de reviviscence, il ramasse et étiquette des feuilles mortes. Quant aux écrivains contemporains, il se trompe avec une effroyable lourdeur. C’est un juge syntaxique, mais fol, et dont les arrêts n’ont aucune, aucune, aucune consistance.

À peine Brunetière ouvrait-il la bouche qu’on entendait, d’un coin du salon Buloz, un glapissement nasillard : « Ahn, ahn, bravo, Brunetière, bravo ! » En même temps, s’avançait un être long, crevard, noir et plat, cravaté de noir, sur un plastron d’habit gondolé, terreur des cercles de conversation et des salles à manger, tueur de mouches, d’auditrices et d’auditeurs, le conférencier mondain Victor du Bled. Vous connaissez ce haut plumeau juché sur un bâton, à l’aide duquel on enlève au plafond les toiles d’araignée. Tel se présentait l’historien anecdotier des milieux intellectuels et littéraires du XVIIe et du XVIIIe siècle, l’animal qui a mis la Sévigné en tartines et la d’Épinay en boulettes, le surraseur devant lequel s’enfuient les femmes, les enfants, les vieillards. Peine inutile ! Il les poursuit, les accule à un mur, à une table, à un fauteuil. Collé contre eux, genoux contre genoux, coudes dans le ventre, haleine contre haleine, il les étreint, les malaxe, les broie, les arrose d’une salive gluante. Les malheureux succombent, demandent grâce, étouffent, cherchent à fuir. Du Bled, de ses grands bras maigres, les maintient et, de sa grande bouche, les asphyxie. Ils voient repasser, sur leur muqueuse nasale, sortant de l’estomac de du Bled, mêlés à tous les anas de la cuistrerie, les affreux souvenirs du dîner récent, la gelée colle et la sauce Périgueux, le vol-au-vent plein d’un gaz triste et la timbale aux crevettes ammoniacales. Les jambes de du Bled étant longues et décharnées, telles que des échasses pantalonnées, certains ont essayé de fuir par le compas. Alors le monstre, se retournant, les repoussait en sens inverse, sur l’autre paroi du salon Buloz. Car il a la tactique de cet appartement, depuis une vingtaine d’années qu’il y fréquente.

Un jour, du Bled, qui court les antichambres comme les poètes crottés couraient les ruelles, eut l’idée baroque de rendre en une fois, à toutes ses victimes, leurs politesses, et l’idée plus baroque encore de me convier à ces agapes. Cela se passait dans un appartement assez grand, mais aplati, où deux cents personnes environ devaient déjeuner par petites tables. Les nains et les naines y tenaient à l’aise, mais les géants comme Costa de Beauregard y trituraient, courbés en deux, les ténébreux aliments que la prodigalité de du Bled avait alignés dans nos mangeoires. Je reconnus tout aussitôt avec terreur les menus de la Revue des Deux Mondes, ses sauces vénéneuses, ses filets de bœuf à la fois chlorotiques et durs, d’une consistance de talon de facteur rural. La faveur de l’amphirasoirtryon m’avait placé à la même table que Brunetière, dont j’étais séparé par une ravissante et enthousiaste Américaine à tête d’ange géométrique. L’auteur des Motifs d’espérer et des Raisons de croire accablait cette jeune transatlantique des plus extravagants paradoxes, qu’il interrompait pour ingurgiter, en le savourant, l’infernal bordeaux de du Bled. À un moment, haussant le ton, au milieu de la chaleur étouffante et de la suffocation du plein midi, il expliqua sur l’architecture je ne sais quoi, qui plongea ma voisine dans le ravissement. Elle répétait : « Cella est baô, cella est vouai ; oh comme cela est baô ! » d’une voix extatique, et plus elle admirait, plus Brunetière s’exaltait. Alentour, les gens, intéressés par ce monologue, se levaient autant que le leur permettait le couvercle de la boîte à du Bled ; et du Bled lui-même, d’une voix de goéland, hurlait en entre-choquant ses battoirs : « Ahn, bravo Brunetière ! ahn, bravo ! » On dut emporter une grosse et noble dame devenue apoplectique, couleur pivoine, et qui rendait le sang par le nez.

— C’est effrayant, disait à la sortie Costa de Beauregard, caressant et griffu comme un grand chat blanc, ce que Brunetière aime à convaincre, ce qu’il se donne de mal pour convaincre !

— Mais, s’il a convaincu, il est furieux et il se donne tout autant de mal pour déconvaincre. Je propose cette définition : un apôtre à retournement.

Costa rit de bon cœur. C’était une puissante et généreuse nature. Bien que poncé par la société, il sentait, exprimait les choses vivement et les banalités l’agaçaient. Nous convînmes que Locuste avait dû composer les mêmes recettes à l’usage de la Revue des Deux Mondes et de du Bled. Avec cette différence à l’avantage de Buloz que, chez lui, le plafond ne descendait pas, ainsi que dans la Maison du baigneur. Derrière nous, les convives, ruisselants de sueur et nauséeux, sortaient en s’épongeant le cou et les tempes et se demandaient si ce brave du Bled n’avait pas eu l’intention homicide de faire des vides dans l’Académie.

Un an environ avant sa mort, Brunetière me demanda d’écrire, pour la Revue, un roman sur la Révolution française. J’ai conservé notre traité, qui ne devait pas venir à échéance. Nous eûmes ensemble, à cette occasion, une longue causerie où je retrouvai, avec navrement, chez le critique orateur, vieilli et ratatiné, les caractéristiques intellectuelles qui m’avaient toujours tant agacé, notamment la croyance aux nouveautés et l’amour de la contradiction. Me prenant pour un conservateur, pour un monsieur de droite, il me fit ex abrupto, afin de me scandaliser, l’éloge de Gustave Hervé, qui commençait à jouer les croque-bourgeois. Il le considérait comme un emballé. Je lui soutins qu’Hervé était un imbécile et un fourbe. Cet avis, contraire au sien, le froissa, et tout aussitôt, désirant m’embêter, il prit, contre ce qu’il croyait être le thème de mon futur roman, la défense du Comité de Salut public. Je lui répliquai que j’aimais beaucoup la politique nationale du Comité de Salut public et que les principes de 1789 me révoltaient davantage que leurs conséquences naturelles et sanglantes de 1793 et 1794. Qui fut navré ? Ce fut Brunetière. Il n’y comprenait plus rien du tout. Il se demandait : « Se moque-t-il de moi ? » Je me moquais de lui, en effet, mais pas de la façon qu’il supposait. Il ajouta que Edmond de Goncourt n’avait rien compris à la Révolution et que Taine lui-même… Puis il guetta, derrière son lorgnon étincelant, l’effet sur moi de ce hardi blasphème. Je défendis Goncourt, mais je lâchai Taine qu’il rattrapa instantanément, comme « le plus riche de nos récents prosateurs ». Chaque fois que je voulais m’en aller, il me prenait le bras nerveusement : « Rasseyez-vous et écoutez-moi. Savez-vous que j’aimais beaucoup votre père ? Quel dommage qu’il ne m’ait pas écouté, qu’il n’ait pas été de l’Académie ! »

C’était vrai. Il avait fait tout son possible pour décider Alphonse Daudet à avaler les couleuvres et vipères peintes si cruellement et si justement dans l’Immortel. Je l’en remerciai. Il en conclut que je n’étais pas un mauvais fils et il eut, à cette constatation, une petite détente. Ce bizarre bonhomme hérissé, et dont la vie fut une perpétuelle coloquinte, sut mourir admirablement, héroïquement. Pris à la gorge, son meilleur instrument, — car il parlait bien mieux qu’il n’écrivait, — par un mal implacable, il vit venir la Camarde debout, le doigt en avant et sans faiblir. Il y avait en lui l’étoffe d’un beau combattant, mais taillé, dans une culotte démodée d’universitaire, par la diablesse Contradiction.

Faguet adulait Brunetière, car Faguet, graphomane et grippe-sou, a toujours de la copie à placer. Il n’est pas de journal pour enfants dans les profondeurs du Massif central, pas de moniteur des turbines électriques, pas de publicateur en soies et cotons, auquel Faguet ne collabore. Il se fait ainsi des revenus immenses et il a toujours vécu, dessous les toits de la rue Monge, sans cuvette ni pot à l’eau, avec une seule chemise noircie, entre son encrier et sa boîte à crasse, de douze kilos de pain rassis et d’un paquet d’omelettes froides au boudin. Cette dernière recette est de lui. Il osa la publier dans les Annales d’Adolphe Brisson. Les jeunes abonnées en demeurèrent pantelantes.

J’ai rencontré Faguet un certain nombre de fois, dans les milieux les plus divers et notamment dans les salons de la Revue. Je n’en suis pas plus avancé. Il y a au fond de ce pondeur d’articles, de cet incontinent de premiers-Paris, une énigme qui m’inquiète et me trouble. Gœthe chargea un jour Alexandre de Humboldt, l’auteur du Cosmos, qui visitait Paris, d’aller voir Restif de la Bretonne, lequel l’intriguait fort, et de le lui dépeindre. Humboldt s’acquitta de la commission de la façon la plus exacte, la plus minutieuse et la plus réjouissante. Si Gœthe lui avait donné cette besogne quant à Faguet, Humboldt eût été fort embarrassé. Faguet est, en effet, à transformations, à dédoublements et même à détriplements. Il est à coup sûr un grand nerveux. À certains soirs, au théâtre, — car il fait métier de critique dramatique, et quel extravagant critique ! — avec sa cravate bleue, sa mine bouillie et clignotante, il a l’air d’un bon oncle qui instruit et promène les siens, d’un sous-Sarcey. Une autre fois, par un crépuscule pluvieux, vous voyez passer un ramoneur halluciné, lequel n’est autre que Faguet. Il vous salue d’un grognement douloureux. Ou bien, dans un salon ruisselant de lumières, apparaît soudain une sorte de pion sans linge, chaussé d’incroyables croquenots, et répandant une odeur de soupe à l’oignon. C’est monsieur Émile, je veux dire Faguet, qui dépose sur les mains des dames, en les baisant respectueusement à la ronde, un cercle sombre.

Vers 1903, le journal le Soleil dépérissait sous le poids de Numa Baragnon. Les collaborateurs, dont j’étais, et les actionnaires furent convoqués pour aviser en commun au sauvetage. À mon côté se tenait Maurice Talmeyr, qui a une vision aiguë des choses et des gens. Il ne connaissait pas Faguet, même d’aspect. La porte s’ouvre et Faguet entre. Cette fois-là il avait l’air, le pauvre cher immortel garçon, de jouer les traîtres sous le Directoire, au théâtre de Belleville. Sa longue redingote boutonnée, un chapeau quasi tromblon dégoulinant d’eau sur les bords, car il pleuvait, et un parapluie de vente à la criée, tordu comme une voile autour d’un mât pendant la tempête, lui prêtaient cette physionomie mélodramatique. Talmeyr, déjà en proie au soupçon, me glissa dans l’oreille : « Qu’est-ce encore que ce bonhomme-là ? » Et je vis bien qu’il croyait à l’apparition indue d’un fils de la veuve, d’un membre du 33e appartement. Mais je le rassurais d’un éclat de rire : « Ça, c’est Faguet ». Il n’en revenait pas. « C’était Faguet ! » me répétait-il ensuite avec trois points d’exclamation, à chacune de nos rencontres.

Faguet a un appétit vorace. À la table de la Revue il rappelait ce vers de La Fontaine : « Les loups mangent gloutonnement ». Un homard déjà grand-père et mort depuis une semaine étant apparu sur un château de riz congloméré, Faguet cassa le ciment et l’avala presque en entier. Tel le poulpe, il projette sur les aliments un estomac irrésistible. Entre les bouchées sort de lui une voix blanche et enflée d’institutrice. Il fait des plaisanteries de grammairien, innocentes et peu compréhensibles, et il est impossible de savoir, pendant qu’il parle, à quoi il pense. Combien je donnerais pour le confesser, s’il se confesse !

En présence de Brunetière le belliqueux, il se faisait petit garçon et gloussait, ce qui est sa manière de s’amuser. Brunetière l’emberlificotait dans des sentences, qu’il cherchait à rendre plaisantes. Il jouait, vis-à-vis de Faguet, le Parisien déluré qui asticote un homme de la campagne. Il le blaguait même sur sa tenue, qu’il feignait de croire impeccable. De sorte que, pour faire sa cour à son directeur, Faguet, les soirs de Revue des Deux Mondes, se tachait un peu plus que de coutume, remettait de la sauce sur son pantalon.

En critique littéraire ou dramatique, ce brave Faguet est aussi inconsistant que Brunetière, dans une autre formule. Il se permet d’être plaisantin. Il est diffus, incertain, d’une cuistrerie tellement poussée, par endroits, qu’elle semble voulue. Néanmoins il faut reconnaître chez lui, parfois, des lueurs et des définitions heureuses qui manquent totalement chez Brunetière. C’est lui qui a appelé Voltaire : « un chaos d’idées claires ». On lui doit un bon Diderot, un excellent Fréron, dans ses études sur le dix-huitième et, dans ses histoires d’amours des hommes de lettres — de quoi je me mêle, — il y a, parmi un fatras, quatre ou cinq anecdotes savoureuses et lestement contées. Ce fils de la soupente et de la bibliothèque est capable de vues ingénieuses, courtes, qui se referment presque immédiatement. Car il est prolixe, mais de souffle étroit, et vagabond d’idées comme un vieux pauvre. Ainsi que Brunetière, il est incapable de porter jugement sur un contemporain. Il lui faut, pour qu’il ait quelque bon sens, le recul et la consolidation du temps. Ainsi que Brunetière, il use d’un jargon scolard et sans souplesse, où voisinent Vaugelas et le P. Le Batteux. Il assemble de poussiéreux bouquets d’herbier et il les tend d’un air triomphant à la dame de ses pensées, à Synecdoche, à Catachrèse, à Hypallage. C’est le Don Juan des figures de rhétorique.

Suffisamment humble vis-à-vis des pouvoirs constitués, il se donne des mines d’indépendance et collabore aux feuilles conservatrices. Périodiquement il salue avec enthousiasme, à propos de bottes, un ministre en fonctions, ou propose un fragment quelconque de discours officiel à l’admiration des contemporains. L’esprit n’est pas prompt, mais la chair est faible. Psychologiquement, il ressemble à un homme qui aurait rêvé, assis sur son tuyau de cheminée, argent, honneurs, pouvoir, gloire, beauté, amour, et qui serait tombé à plat, de vingt mètres de haut, dans un baquet d’encre. Avec lui Jean de La Fontaine eût fait la plus belle de ses fables. Je me suis demandé, au sujet de Faguet, bien souvent, si la graphomanie chez lui n’était pas un moyen de s’étourdir, de ne pas penser à Faguet. Je me suis demandé aussi quelle était la part de sincérité dans son fantoche.

La psychologie intime de Faguet était un de nos grands sujets de plaisanteries, quand notre cher et subtil Jules Lemaître — le vrai, le grand, le seul critique de l’Entre-deux-guerres, celui-là, — dissertait avec moi de Faguet. Jules Lemaître estimait Faguet. Il avait un faible pour Faguet. Il devait néanmoins reconnaître l’atmosphère bizarre, l’ambiance, l’aura, le malaise émanant de Faguet. Alors il écartait les deux mains, puis les rejoignait en les tordant un peu, et répétait, avec un petit rire, d’un air gourmand et mystérieux : « Ah ! oui, Faguet ! »

René Doumic, cette utilité qui se crut une nécessité, pioche physiquement le genre moyenâgeux. Quelqu’un de bien intentionné a dû lui dire qu’il avait une tête de vitrail. Mais il y a vitrail et vitrail. Celui de Doumic comporte des cheveux aplatis, d’un blond fade grisonnant, couvrant un front inquiet et plissé, au-dessous duquel s’ouvrent deux orbites bleuâtres. On ne distingue pas les regards. Une bouche mauvaise, cachée dans une moustache et une barbe pisseuses, des joues creuses, un corps efflanqué complètent cette silhouette de noyé mondain. Il a trois bouées sur lesquelles il s’appuie : l’Académie, la Revue des Deux Mondes et les Lectures pour tous. Littérairement, c’est le néant. On ne peut citer de lui ni un mot juste, ni une vue originale, ni une ligne en français. Habillé de gris quant au style, il est invisible à un mètre. Il est sans goût, sans odeur et sans forme, mais non sans bile acrimonieuse et envieuse. Elle coule, certainement à son insu, en filets saumâtres et ruisselets jaunâtres, tout autour de lui. On voudrait crier à l’Université sa nourrice : « Emportez-le et changez-le ! Il est trempé ». À la lettre, Doumic pue le fiel.

À la ville comme à la campagne, il joue les consciencieux et les malheureux, voire les inconsolables. Cependant, il n’a qu’un plan, qu’un souci : évincer, dénigrer, dépecer les confrères. Dans une attitude de bedeau confit, à la porte des hommes en situation et en renom, il attend quoi ? Que ces rivaux meurent.

Son bonheur, c’est l’enterrement. Son appétit, c’est le catafalque. Il soupire : « Au moins, celui-là ne me primera plus ». Quand c’est son tour de l’éloge funèbre, il tremble de joie, son papier à la main, et les gens songent : « Comme il a du chagrin ! » Nul ne déguste le trépas du prochain avec une contrition si gourmande. Nul ne place plus d’espérance et d’ambition dans la case vide, bordée de noir.

Derrière Doumic, quelque chose remue. Ce quelque chose est son gendre Gillet, conférencier lui-même, érudit et conservateur du château et du musée de Châalis, au pays enchanté que célébra le féerique Nerval. D’une voix hennissante, prolongée, langoureuse, en ponctuant, en s’écoutant, Gillet discute sur l’esthétique florentine et met Ruskin à la portée des gens du monde. Penché en avant, les mains croisées sous les pans de son habit, à la façon d’un examinateur aveugle, Doumic écoute cet exposé, puis, se retournant, remet à Gillet respectueux une boule blanche.

À qui demandera comment ce néant de Doumic a fait figure d’homme de lettres et de critique, comment il a obtenu une collaboration de vingt ans à la Revue des Deux Mondes et un fauteuil à l’Académie, je répliquerai : par la platitude. Quelques-uns lui ont donné parce qu’il avait l’attitude du quémandeur. D’autres lui ont donné pour ne pas donner à son concurrent. C’est l’histoire de son élection à l’Institut. D’autres lui ont donné parce que, étant nul, il n’offusquait pas. Il a bénéficié consécutivement de la charité, de la rancune, et de la méfiance. Il a tiré profit des oublis, tel ce personnage de Hernani qu’une erreur de tutoiement fait grand d’Espagne. Il a ramassé des fonctions et des titres en aidant à mettre des paletots, en encensant d’influents vaniteux, en fermant des portes au nez des pauvres, en répondant : « Le maître n’est pas là ». À quoi l’on pouvait répliquer : « Oui, mais le domestique y est ». Son fauteuil est fait d’ancien paillasson et, comme il le sait, il enrage.

Coppée, le bon et merveilleux Coppée, avait coutume de dire : « On le croit doux, mais il a son mic ». Et il expliquait que ce « mic » était une pointe dure et colère, cachée dans l’estompé du visage. Que de parties de rire nous avons faites avec Coppée, au souvenir de ses réunions acadé-mic, à travers lesquelles on voyait circuler la silhouette d’émouchet du seigneur d’Haussonville, la physionomie mélancolique de Melchior de Vogüé, ou bien, trottinant et affable, le marquis de Ségur !

Le seigneur d’Haussonville est vain et se croit malicieux. Parlez-moi d’un véritable libéral. Il a pour les maîtres du jour, quels qu’ils soient, un respect considérable, et quand il va leur faire visite, il laisse son ironie dans l’escalier. La démocratie lui semble un flot irrésistible et il s’y baigne en souriant, avec un caleçon d’ancien régime. Il me représente le conservateur type, qui croit que le révolutionnaire a raison, qui porte en épingle de cravate une fidélité de bon ton, et meurt du désir d’un portefeuille dans un cabinet radical. Il parle avec respect des assemblées, des droits de l’opinion, du suffrage souverain, et il daube sur les convictions fermes, il les juge trop réactionnaires. Ce genre est affreux. On l’excuse en disant qu’il a hérité des opinions « avancées » de Mme de Staël. Alors, qu’il coiffe le turban et n’en parlons plus.

Melchior de Vogüé, qui avait des parties de véritable écrivain, une mine de juge las et de la noblesse d’intentions, ne connaissait pas le premier mot de l’art du roman, qui est développement, perspective et don de vie. Il s’obstinait à écrire des romans ennuyeux et grandiloquents, mi-philosophiques, mi-géographiques, qui naturellement tombaient à plat. Il en souffrait et jusqu’au bout il ignora ou parut ignorer les raisons de son insuccès. Ses débuts avaient été brillants et remarqués. Quelques personnes du monde, trop pressées, annonçaient un nouveau Chateaubriand. Il demeura en deçà de Senancour. Mais ce mot de « distingué », dont on a abusé, convenait à sa personne et à son maintien. Une seule fois, il se départit d’une réserve courtoise qui était son meilleur agrément : le jour de le réception de Barrès à l’Académie. C’était lui qui accueillait Barrès. Il le fit sans aucune grâce, avec une acrimonie si visible que les amis de Barrès en furent scandalisés. Ce procédé, renouvelé des immortels quinteux de la Restauration et du second Empire, déplut généralement. C’est que Barrès avait réussi là où Melchior de Vogüé avait échoué ; il captiva dès ses débuts l’attention de la jeunesse ; il fit le rassemblement de ces cigognes qui, suivant l’image de Melchior de Vogüé, revenaient au spiritualisme ; et la magie de son style éclipsait les meilleures pages des « regards contemporains ». Tout de même, il eût mieux valu pour la mémoire de l’auteur de Jean d’Agrève qu’il oubliât ce jour-là ses rancunes et accueillît gentiment un confrère à la taille duquel il n’allait pas.

Le marquis de Ségur est inexistant comme écrivain, insignifiant comme historien, craintif de tout ; mais c’est un lapin blanc des plus aimables, des plus corrects. À force de trotter à travers la Société et la Revue des Deux Mondes, il est arrivé à rencontrer un fauteuil académique. Personne ne lui en veut de s’y être installé et d’y brouter, en jetant de-ci de-là des yeux inquiets, maints feuillets de sa salade anecdotique.

Quand vous rencontrerez un solide et jovial luron, à la mine fleurie, à la voix éraillée, au gilet étincelant, tantôt couleur chaudron et tantôt couleur prune de Monsieur, chamarré d’or, qui rit bruyamment et qui pulvérise, qui cite le prix du gigot au XIIe siècle et celui du beurre sous Charlemagne, qui interrompt sans vergogne, bavarde sans répit et se fait risette dans les miroirs, vous saurez que vous êtes en présence du vicomte d’Avenel, candidat perpétuel à l’Académie.

D’Avenel se donne comme « bien pensant », — pour employer l’horrible formule des conservateurs, — mais il flatte les puissants du jour et nul ne s’esclaffe comme lui aux séniles plaisanteries de Clemenceau. Une fois qu’il m’avait agacé par une grossière et niaise calomnie à l’endroit de quelqu’un que j’aime et respecte, je lui tins brièvement ce langage : « Si jamais cette personne venait au pouvoir, monsieur d’Avenel, vous solliciteriez l’honneur de lui lécher les pieds ». Cette remarque divertit fort le noble vicomte. Il ne connaît pas bien les gens et il lui arrive de buter contre de sérieux réverbères. Ayant écrit au Figaro, dans ce style diffus et grisâtre qui est sa manière, un article destiné à contrecarrer bassement une campagne royaliste de Maurras dans ce même journal, il s’attira, de l’auteur de l’Enquête sur la Monarchie, cette page d’anthologie vengeresse : la Ballade du pauvre vicomte, dont le refrain est : « Va cracher dans le puits, vicomte, va cracher dans le puits pour y faire des ronds ».

Aussi, quand on parle en sa présence de Maurras, le vicomte cligne des paupières, rougit légèrement et déclare : « Qui cela, monsieur Maurras ?… Je ne le connais pas ».

Certaines de ses mésaventures sont célèbres. Voulant traiter à bon marché des académiciens, — car il est riche, mais fort avare, — il leur servit un canard rouennaise à la suite duquel ils se tordirent dans des coliques sans nom. Le résultat fut une fuite de plusieurs voix dans les calculs du candidat malheureux. Gaffeur comme pas un, d’Avenel excelle à parler de corde dans la maison du pendu, à lever le sujet de conversation dangereux, à écraser le cor de son voisin de table. Averti par un contre-instinct bizarre que le coup a porté, il éclate alors en un braiement qui rappelle celui de l’âne heureux d’avoir découvert une pomme pourrie. Quand on entend ce han hi ! han hi ! on peut être sûr que le vicomte vient d’en lâcher une. Jamais je n’ai vu infatué faire un sort plus brillant à ses propres sottises.

Sa grande idée, c’est que la question du ventre, le taux de l’argent, le prix des denrées mènent le monde ; que la politique est subordonnée à l’économique, et que la crise du pain, du coton ou celle du charbon ont plus d’importance qu’une grande guerre. Antique bateau, mille fois ressassé, mille fois démenti par les événements, que d’Avenel, en dix volumes, a prolongé sans le rajeunir. Il tient à passer pour important, mais aussi, mais surtout pour bel esprit. Il croit qu’on s’amuse de ce qu’il dit. Il ne s’aperçoit pas qu’on s’amuse de lui. Brunetière, qui avait le goût des fantoches, lui ouvrit toute grande la Revue des Deux Mondes, et certains de ses numéros ont l’air de simples gilets saumon, destinés seulement à faire valoir le torse et la cambrure du « pauvre vicomte ».

J’ai conté naguère le passage muet, grave et doux d’Édouard Rod, tel un fantôme suisse, parmi les laques et estampes du Grenier Goncourt. Ainsi traversait-il, virginal, les salons de la Revue des Deux Mondes. Il marchait sur la pointe des pieds, susurrant de fines remarques, comme dans une chambre de vestale. Ce bon élève de Georges Elliot approuvait silencieusement Brunetière. Il jetait sur Faguet et Doumic un regard attendri. Il croyait que tout est sérieux et un peu triste, que tout le monde est très consciencieux et que, — pour renverser le mot de son compatriote Amiel, — les états d’âme sont des paysages. Il travaillait à ses multiples Michel Teissier, à ses Silence, à ses l’Ombre s’étend sur la montagne, les publiait bien régulièrement, bien sagement, et recevait avec bonté les compliments que lui en faisaient des gens qui ne les avaient pas lus, mais auxquels on avait conseillé de les lire. Cet excellent homme était, sur toute la ligne, un premier accessit. Ses amis — car il était aimé — m’ont assuré qu’il avait énormément de vie intérieure. C’est donc qu’à force d’être intérieure cette vie ressemblait à un étouffement ; Rod ou la Desdémone du canton de Vaud. Je fus stupéfait d’entendre une des personnes présentes me dire un jour, en me montrant Rod : « Présentez-moi donc à Arvède Barine ». Cette erreur, à la réflexion, renfermait une parcelle de vérité. On remarque, chez ces deux auteurs, une même absence totale de soleil. La peau de leur style est grise et froide.

Par la fondation de sa Nouvelle Revue, Mme Edmond Adam, tout le temps qu’elle la dirigea, fit à la Revue des Deux Mondes une sérieuse concurrence. Il s’en fallut de peu qu’elle ne la supplantât. Dans la pensée de Mme Adam, incarnation du patriotisme et de l’héroïsme français pendant toute la période de l’Entre-deux-guerres, la Nouvelle Revue devait être le foyer de l’idée de Revanche et le lieu de réunion de la France régénérée.

J’admire et je vénère Mme Edmond Adam. Il y a un quart de siècle que je l’appelle « ma chère patronne ». Elle a publié mes premiers essais. Elle m’a guidé maternellement à travers les pièges de la littérature et du journalisme, qui guettent les débutants. Enfin, elle m’a mis au cœur une haine lucide de la Bête allemande, qui ne s’éteindra qu’avec moi. Celui qui l’a baptisée « la grande Française » a bien dit. Son œuvre du maintien de la confiance, de l’espérance et de la conservation des énergies pendant quarante-quatre ans a eu une portée incalculable. Elle est celle qui n’a jamais renoncé, celle qui ne s’est jamais reposée dans le combat sourd, tenace, quotidien contre le Germain, qui fut la trame de son existence. J’en parle savamment. Je l’ai vue travailler. J’ai eu ses confidences. J’ai connu ses sacrifices de toute sorte et sa folie d’abnégation, qui était une grande sagesse.

Elle avait été l’âme de Gambetta. Du jour, où, déçue et désillusionnée, elle se retira de ce verbe éloquent, mais devenu vain et menteur, Gambetta s’écroula. Plusieurs en ont voulu à Mme Adam de ses révélations sur le rôle louche du tribun après la guerre de 1870-71. Or elle a été miséricordieuse, elle n’a pas tout dit dans ses Mémoires, elle a ménagé le Génois double, fait d’impétuosité et de ruse, qu’elle avait cru pouvoir hisser et maintenir au rôle de symbole de la Revanche.

Le fond de l’histoire est très simple : Gambetta et ses amis, moins l’intègre, le loyal Edmond Adam, admiraient secrètement Bismarck et entrevoyaient une politique de rapprochement franco-allemand, sur le plan de l’antipapisme et de l’anticatholicisme. Un seul obstacle à ces visées : Mme Adam. Mais ils se disaient : « Bah ! une femme ! » Ils passèrent outre. Elle l’apprit et sa colère fut terrible. Du jour au lendemain elle rompit avec ceux qui perdaient, selon elle, leur raison d’être et elle continua seule, ou presque seule, le combat. Ce « presque » fait allusion à Paul Déroulède, patriote ardent et magnifique, mais de faible clairvoyance, qui demeura fasciné par Gambetta et ne sut pas se dégager de formules devenues désuètes et contradictoires.

Mme Adam travaille ainsi : elle prend une feuille de papier et elle fait son plan. Ce plan établi, elle s’y tient. Admirablement renseignée sur la politique allemande, ayant en tête l’outil flambant neuf de la Nouvelle Revue, qui devait engloutir une grande partie de sa fortune, elle se proposa, dès 1878, ce quadruple but :

1° Soutenir, envers et contre tous, la confiance de l’Alsace-Lorraine et la foi des patriotes Alsaciens-Lorrains.

2° Abattre Bismarck.

3° Faire l’alliance russe.

4° Préparer, diplomatiquement et militairement, la Revanche.

Elle a réussi on peut le dire, dans sa quadruple tâche. Elle a attendu son heure quarante ans. Mais elle l’a eue.

Sa maison devint ainsi le centre de la résistance aux menées allemandes de toutes sortes qui allaient fondre sur la France. Mme Adam est une solide et vaste intelligence, inutile de le dire ; mais elle est aussi une intuitive extraordinaire, qui reçoit, par des voies hyperconscientes, de mystérieux avertissements. En voici un exemple : elle a toujours su, de science plus certaine que celle des généraux ses amis, que l’invasion allemande de la prochaine guerre se ferait par le nord, par la Belgique, et elle n’a cessé d’envisager et de faire envisager autour d’elle cette éventualité. La collection de la Nouvelle Revue et les articles du capitaine Gilbert en font foi.

Cette pénétration lui permet de juger en un clin d’œil le fort et le faible d’un individu et de ne placer sa grande confiance qu’à bon escient. Par contre, elle dissémine sa petite confiance avec un imperturbable optimisme et il lui est parfaitement égal d’être dupée sur le secondaire, sur ce qui n’est pas l’intérêt français. Amie incomparable, fraternelle ou maternelle, selon les différences d’âge, elle n’abandonne jamais, jamais ceux qu’elle a une fois adoptés. Elle étend sur eux sa main protectrice.

Elle a eu cette fortune singulière, étant prédestinée à de grandes et fortes choses, à une dure action, d’être adorablement belle. Elle a surmonté cette beauté, ce charme, qu’elle ne mettait d’ailleurs nullement sous le boisseau, par le prestige de l’esprit et de la volonté. Bien que dominatrice et inspiratrice, elle est demeurée femme et ménagère, aussi habile aux confitures et aux menus qu’aux préparations diplomatiques et militaires, menant sa maison avec une « économie », au sens latin, incomparable et un faste royal. Elle est née grande dame. Elle sait écarter gentiment les gêneurs, aplatir les mufles d’une réponse souriante mais irrésistible, récompenser d’un mot les belles actions, faire jaillir les larmes de reconnaissance. Elle sait accueillir et chasser. Rien de droit, de clair, de hardi ne la fâche jamais. Le mensonge et l’hypocrisie la rebutent. Elle panse la douleur, la timidité et la pauvreté. Sa générosité est sans limites. Je n’ai connu qu’Alphonse Daudet et une autre personne tout près de moi pour s’intéresser aux pauvres diables avec une aussi réelle et efficace bonté. Mais, chose étrange, on n’abuse pas de cette jolie main toujours ouverte. La grandeur qui émane d’elle est transmissible et bien des êtres méchants et vils, comblés par elle, ne lui en ont pas voulu du tout, ne l’ont pas déchirée par la suite.

Comment l’Allemagne, qui pense à presque tout, ayant une ennemie de cette taille et de cette efficacité, ne l’a-t-elle pas fait disparaître au cours de l’Entre-deux-guerres ? Voilà ce que je ne puis comprendre. En dépit d’un budget d’espionnage annuel de quatre-vingts millions de marks, nos ennemis sont psychologiquement assez mal renseignés. Pendant des années et des années, il n’y a plus de raison de le taire. Mme Adam a tenu le gouvernement russe au courant des pièges que Bismarck ne cessait de tramer contre lui. À deux reprises, elle a fait le voyage de Russie, pour faire savoir directement aux principaux intéressés ce qu’elle ne pouvait leur écrire ni confier à des intermédiaires. Elle a poursuivi le comte Witte, qui cherchait le rapprochement russo-allemand, d’une haine solide et documentée. La mort tragique de son ami le général Skobeleff avait été pour elle un coup terrible. Mais tout de suite elle avisait au moyen de remplacer cette grande influence francophile et antiallemande disparue.

Car la principale force de Mme Adam a été de ne jamais désespérer : « Il y a toujours dans un coin une petite chance que l’on n’a pas entrevue…, et puis, quand tout paraît perdu, il reste la prière ». Même au temps de Païenne et avant l’ascension mystique de Chrétienne, Mme Adam avait un culte pour Jeanne d’Arc « qui, dans la pire situation de la France, n’avait jamais désespéré ». Fille de la solide Picardie, issue d’un sang intact et d’une longue lignée de gens du terroir qui savaient rire, boire et tenir bon, cette femme extraordinaire a une âme de croisé. Elle a fait à l’intérieur une croisade de près d’un demi-siècle. Mais si vous voulez mon avis, qui est celui d’un homme renseigné, il y a eu quelque chose d’elle dans notre victoire de la Marne, dans ce Poitiers de 1914, par qui furent refoulés à jamais, non seulement le Germain, mais le germanisme. Sa pensée et la pensée de ceux qu’elle avait animés, civils et militaires, de son invincible certitude pendant le long et morne espace de temps, flottaient au-dessus de ces sept journées épiques. Nos tout jeunes héros peuvent lui dire : « Grand’mère ! »

Cette victoire, où elle a eu sa part, ne l’aura pas étonnée. Elle vit dans l’attente continuelle du miracle et elle fait tout son possible, de toute son énergie, comme s’il ne devait pas y avoir de miracle. Telle est la source de sa gaieté quotidienne, qui surmonte les deuils et les souffrances, inséparables de la longue vie d’une compatissante. Mme Adam rit comme un coin du ciel bleu de France. Elle frissonne comme un de nos arbres peuplés d’oiseaux. Elle aime les tout petits enfants comme les sources claires de son parc de Gif, la spontanéité et l’allégresse autour d’elle. Elle redoute le contact des gens moroses et je l’ai vue, de mes yeux vue, inciter à la joie le papa Freycinet, qui a l’air d’un mormon en ivoire.

Cela se passait il y a vingt-deux ans, dans l’hôtel du 190, boulevard Malesherbes, qui est une demeure historique. Autour de la table couverte de fleurs. Monseigneur le Duc d’Aumale, ledit Freycinet, Alphonse Daudet, Magnard, Calmette, le général de Galliffet et vingt autres. Jamais je n’ai bu d’aussi bon bordeaux — un Château-Laffitte, — ni aussi savamment chambré ! Quand ce vin, noble et fin entre tous, atteint ce point de perfection, il a l’air d’une rose dans la nuit et son indéterminé se précise. N’allez pas en conjecturer que le bourgogne lui était inférieur, — c’était un chambertin de feu, étoile de violettes, — ni que le Champagne…, mais je m’arrête, afin de ne pas vous faire trop envie. La chère était à l’avenant et, comme on était dans la saison des truffes, celles-ci parfumaient des poulardes onctueuses, comme bardées de leur propre graisse d’or : « Diable ! c’est une bonne maison ici », répétait Magnard, mon voisin de table. Mon père incitait le Duc d’Aumale à raconter ses souvenirs du procès Bazaine, qui étaient du plus vif intérêt et d’une sobriété toute militaire. Freycinet aussi fut très intéressant, en dépit de sa petite voix pâle de convalescent pressé. En revanche, le général de Galliffet, avec ses joues creuses, son teint de brique et son débit volontairement brutal, fit mauvaise impression. « Il est tellement dur à cuire qu’il en est coriace, — murmurait Magnard, — on n’est pas briscard à ce point-là. Il en remet. » C’était tout à fait mon avis. Avec son tact ordinaire. Mme Adam menait, guidait cette conversation de vingt-cinq convives et en atténuait les pointes trop acerbes.

Le grand romancier Henry James a coutume de dire : « Vos dîners, à vous autres Français, ressemblent toujours un peu à des séances de la Convention ». C’est exact. Nous gesticulons, nous nous coupons la parole, nous multiplions les ripostes. Cela tient aussi à ce que nous buvons du vin et mangeons une véritable cuisine, au lieu que la coction anglaise, oscillant entre le surépicé et le fade, stimule le palais mais non l’esprit. Le pickles est une hérésie. Donc, à un moment donné, la causerie générale vint sur la Commune, sujet dangereux, et que Mme Adam, malgré toute son adresse, n’avait pu éviter. Galliffet s’exprima si cruellement sur le compte de malheureux bougres, évidemment fautifs et quelques-uns même criminels, vu les circonstances, mais après tout rudement châtiés, que mon père le redressa, puis se fâcha. Cela faillit mal tourner. D’un souvenir algérien, le Duc d’Aumale apaisa les flots irrités. Alors Magnard, dans son coin : « Il y a vingt ans que ces choses ont eu lieu. Elles sont aussi irritantes qu’hier. Il n’y a que la mort pour calmer les fureurs humaines…, et encore !

— Absolument, » répondait Calmette, homme doux et conciliant, que la mort devait prématurément calmer.

Vers cette époque, Mme Adam voulut se décharger du poids de la rédaction de la Nouvelle Revue, — sauf la partie de politique extérieure et les chroniques militaires, — sur quelques jeunes écrivains. Elle avait comme secrétaire de la rédaction Claude Rajon, aujourd’hui député. Elle essaya, comme secrétaire général, l’avocat Charles Philippe, comme corédacteurs en chef Georges Hugo et moi. Le projet de transformation de la revue comportait la collaboration assidue de Léon Bourgeois, de MM. de Marcère et Cavaignac, plus une chronique des provinces pour laquelle Maurras promit des articles. Mon père devait nous conseiller de loin. De nouveaux capitaux étant nécessaires et les ressources de Mme Adam — qui subventionnait par ailleurs pas mal de gens et d’œuvres — n’étant pas inépuisables, on résolut de charger Paul Ménard-Dorian de réunir quelques bailleurs de fonds républicains. Il fallut donc « consulter Paul ». L’excellent homme se gratta la tête, faisant ainsi s’envoler sa mouche coutumière, prit un air profond, pesa le pour et le contre, envisagea toutes les éventualités, fit sa balance, examina les chiffres, opéra quelques additions, soustractions, multiplications, consulta lui-même plusieurs amis et industriels, ajourna sa réponse, eut une entrevue avec Alphonse Daudet, puis une autre plus longue avec Mme Adam, tâta ses coassociés, et, en fin de compte, déclara que momentanément il se réservait, mais que plus tard… Entre temps, Charles Philippe et Claude Rajon, charmants garçons l’un et l’autre, mais de tempéraments opposés, le premier aussi vif et impétueux que le second est calme et réservé, se prenaient à tic, puis en grippe, et il fallait les réconcilier deux fois par semaine. Georges Hugo a horreur des bisbilles, moi-même je ne les aime pas. Nous convînmes, d’un commun accord, que nous ferions, en nous obstinant, du mauvais travail et que nous devions renoncer à cette transformation de la Nouvelle Revue. Je revois encore le navrement de ce brave Philippe : « Mais tu es idiot… Mais vous êtes deux tourtes… Mais avant six mois, nous aurions eu cent mille abonnés ». Et il le démontrait, chiffres en mains.

Philippe avait aussi à l’époque une admiration passionnée pour deux hommes politiques : Léon Bourgeois et Descubes. Il leur prêtait presque du génie. L’un et l’autre étaient dans le privé deux personnes tout à fait agréables et simples, d’ailleurs. C’est une physionomie originale que celle de Léon Bourgeois, associé à tant de mesures de persécution anticléricale odieuses, imbéciles et funestes, et qui se présente à l’observateur impartial comme un monsieur lettré, fin, nuancé, tranquille, dédaigneux des honneurs. Il écrit mal, il pense court et petit et son contact est agréable, donne l’impression d’une nature compréhensive et loyale. L’homme est un animal divers.

Je n’ai jamais vu de monsieur plus petit que M. Rodocanachi, du conseil d’administration de la Nouvelle Revue, mais je n’en ai jamais vu non plus de plus riquet, de mieux tenu, ni de plus affable. C’est un vrai bibelot d’étagère. M. de Marcère est la bonté et l’honneur même. Descubes est un lettré et il a de l’esprit naturel. Les dîners mensuels de la Nouvelle Revue transformée, qui malheureusement ne furent pas nombreux, attiraient ainsi une foule de personnalités politiques de premier et de second plan, auxquelles Mme Adam réservait son plus affectueux accueil.

Mais c’est à la campagne, dans sa propriété de Gif, recevant et distrayant son monde par une belle journée, qu’il faut voir notre chère patronne. Elle habite là une ancienne abbaye, dont elle a respecté la ruine, flanquée d’une confortable maison moderne, avec un vaste atelier et une terrasse donnant sur la vallée. Quand vient la belle saison, le train dépose à la station plusieurs douzaines de Parisiennes et de Parisiens, quelquefois sympathiques, quelquefois indifférents ou antipathiques les uns aux autres, que des voitures emmènent à l’abbaye, qu’agglomère instantanément la cordialité de l’hôtesse incomparable. Si Mme Adam me l’ordonnait, je jouerais aux quilles avec Jean Aicard, qui est le plus horripilant, le plus bête et le plus cabotin des poètes sans poésie, et je lirais, d’un bout à l’autre, un article en charabia du grand Judet. Sur la terrasse de Gif, j’ai fait une partie de boules avec ce pauvre Jules Claretie, que j’avais égratigné plusieurs fois depuis l’Affaire, et nous nous séparâmes réconciliés. Malheureusement, quelques années plus tard, à l’occasion des représentations du juif Bernstein à la Comédie-Française, représentations que l’Action française empêcha, ce fut de nouveau la bisbille et je dus faire poum poum avec des pistolets, puis m’aligner à l’épée avec son fils Georges Claretie. Il s’en fallut de peu qu’il ne fût tué. L’existence a de ces détours… Que les littérateurs qui n’ont pas figuré dans les charades de Gif lèvent la main ! Impossible de faire le dénombrement des morts et des vivants qui ont défilé sur cette terrasse enchantée, qui y ont dépensé le meilleur de leur esprit, dans la liberté charmante du plein air.

Chose rarissime, pendant cette période de l’Entre-deux-guerres, les ennemis de la France n’eurent jamais accès dans cette maison française. J’ai connu des salons républicains infestés de juifs allemands et autrichiens et d’espions déguisés en gens du monde. Rien de tel chez Mme Adam. Les « Schlum », comme on dit en Pologne, s’y seraient trouvés mal à l’aise, en admettant que la maîtresse de maison ne les eût pas immédiatement fait jeter dehors. L’usage est là, en toutes circonstances, de donner le pas aux militaires sur les civils. Mme Adam estime, comme feu Brachet, son admirateur, que ceux qui défendent le pays par métier, et donc préservent le langage et les formes intellectuelles en même temps que le sol, l’emportent sur les philosophes, les savants, les écrivains et les artistes. Combien elle a raison ! Il n’est pas de contact plus agréable, ni plus chaud et roboratif que celui d’un officier de carrière, et je donnerais la conversation de dix académiciens pour celle d’un général Mercier, d’un Marchand ou d’un Baratier.

Pierre Loti est un des préférés de Mme Adam, un de ses fils métaphysiques. C’est elle qui l’a mis au monde de la notoriété, en publiant, dans la Nouvelle Revue, le Mariage de Loti. Aussi il faut reconnaître que chez Mme Adam, « madame chérie » comme il l’appelle, Loti est tout à fait lui-même, dépouillé d’affectation, naturel et délicieux. Halluciné par la mort et déchiré par la mélancolie dans ses livres, il se montre à Gif gai et même blagueur comme un enfant espiègle, il court, il saute, il joue avec l’eau. Les personnes qui le voient pour la première fois en sont ébaubies. Elles ne veulent pas croire que ce fantaisiste lâché a écrit Fantôme d’Orient et Mon frère Yves. Gêné dans le courant ordinaire de la vie par deux antennes trop délicates, dont l’une s’appelle timidité orgueilleuse et l’autre susceptibilité, ce papillon magique de Loti volète à son aise autour de Mme Adam ; il arbore ses couleurs diaprées, étincelantes, son vêtement d’aurore, alors que, dans ses beaux et sombres poèmes en prose, apparaît seulement son corselet noir et or de crépuscule. Il y a en lui un mystificateur à froid, un tireur de plans de premier ordre et parallèlement un gobeur, un naïf incomparable. Ayant tant de fois capté la lune avec sa plume, il croit qu’il pourra la prendre avec ses dents. C’est un esprit de l’air et de l’eau, un lutin de haute mer, qui n’accepte pas la perspective de ranger ses ailes entre quatre planches, puis de se dissoudre un jour comme les camarades. Cela fait qu’il agace et qu’on l’aime. Mais allez donc essayer de le contenter !

Tout autre apparaît Paul Bourget, le maître de la construction romanesque. C’est à Gif que, me prenant affectueusement par le bras, selon son habitude, il m’a donné, sur notre art, d’inoubliables leçons. Car il est un des très rares qui sachent communiquer leur expérience. Son visage sérieux et attentif, son œil profond et parfois soucieux sous le monocle s’illuminent quand il tient une racine morale, une raison, une chaîne de causes, quand il sent frémir la vérité au bout de sa perpétuelle recherche. Grande, universelle intelligence, que ne dépare point la précipitation. Il est patient et obstiné comme le temps, ce qui fait qu’il a échappé à sa morsure et que son esprit, sa silhouette sont demeurés étonnamment jeunes.

Psychologue né et perfectionné par les contacts, il excelle à classer et à définir. La science et les fréquentations médicales ont eu sur lui une influence qu’il ne cherche pas à dissimuler, encore qu’il s’exagère le mérite de beaucoup de cliniciens et d’hommes de laboratoire. Sa conversation est captivante, car elle est juste, sinueuse et appropriée aux circonstances comme à son interlocuteur. Sortant assez peu, méditant beaucoup, cultivé comme pas un, il a, sur toutes choses, des vues personnelles et cohésives. Il est, à mon avis, le roi des spectateurs et des analystes. Je ne le quitte jamais qu’à regret.

La bêtise des imbéciles l’attriste, parce qu’elle est irréparable. Mais les bêtises des hommes intelligents, et notamment de ses confrères l’amusent infiniment, et, quand il consent à les exposer aux connaisseurs, à les faire miroiter, tel un bijoutier émerveillé, c’est un délice. Sur l’époque d’Aurevilly-Flaubert-Maupassant jeune, il a des documents incomparables. J’espère que nous les connaîtrons un jour, à moins qu’étant discret et même secret il ne garde pour lui le meilleur de ses hautes observations.

Paul Bourget, au contraire de Melchior de Vogüé, possède ce don majeur du grand romancier, qui est le sens du développement. La conduite de ses personnages, une fois posée, n’a rien d’arbitraire. Je suis persuadé qu’il se laisse mener par eux, beaucoup plus qu’il ne les dirige dans le sens de ses convictions religieuses ou politiques. Sa bonne foi est constante et absolue. Il aime bien trop la réalité pour la déformer ou l’amoindrir. Alors que, sous l’influence ignoble de Zola, une partie de la littérature romanesque française s’abandonnait à une peinture sommaire de l’instinct animal, — qui n’est même pas l’instinct de l’animal humain, — Bourget réagissait dans le sens des commandes et directions cérébrales de l’organisme. Il délaissait les bonnes, les pochards et le ruisseau pour des sujets plus relevés et plus importants. Le naturalisme lui en voulut beaucoup, et la plupart des critiques dirigées par les primaires contre ses prétendues préférences mondaines, critiques d’une rare sottise, datent de là. Ayant infiniment d’esprit, il est le premier à en rire.

Deux lois, selon lui, gouvernent le roman : celle de la crédibilité et celle de la durée, ou perspective. Ce que l’auteur raconte doit être cru par le lecteur. « On dirait que c’est arrivé. » Compliment véritable, récompense de l’écrivain, alors qu’ayant retiré ses étais, il donne l’illusion d’une formation spontanée. Dickens, Alphonse Daudet ont possédé au plus haut point la crédibilité. Chez Balzac, elle est interrompue par ces continuelles effusions et suffusions du génie, qui rappellent, aux admirateurs de l’œuvre, l’existence de l’ouvrier. Balzac, c’est le mécanicien qui passe la tête dehors par la soupape et converse avec les passagers. C’est le castelier qui intervient dans le guignol pour expliquer comment le commissaire a mérité d’être rossé. Balzac ne suggère pas. Il dit tout, il explique tout, il est ivre de relier les pièces de l’univers et les morceaux des âmes. En quoi il diffère profondément de Shakespeare, qui laisse la parole à ses personnages et n’interprète pas leur destinée, en commentant la sienne propre. Je pense que cette seconde méthode a les préférences de Bourget.

La question de durée ou de perspective n’est pas moins importante. Il faut que le roman soit baigné dans le temps, faute de quoi il est illisible, tantôt lancé comme un train rapide, tantôt lent comme une tortue malade. Le pauvre Rod n’a jamais eu la notion de la durée. Cherbuliez, cet autre Rod, ne l’avait pas non plus, et c’est pourquoi son œuvre est caduque. Balzac, très habile à ce point de vue, enferme l’éternité de l’amour dans quelques chaudes minutes parfumées du parc de Clochegourde ou dans la courte nuit de Montauran et de Marie de Verneuil, puis il fait tenir toute une époque dans le Cabinet des Antiques ou dans le siège du vieux Rouget par Philippe Bridau. C’est un art magique que de savoir retourner à point nommé le sablier, que de remplacer le sablier usé ou bouché, et dont le conduit laisse passer trop vite ou trop lentement la substance impondérable du temps. Aucun traité de littérature ne contient d’ailleurs ces principes, qui sont la moelle substantifique de Bourget. C’est que seul un romancier peut parler des romanciers. Que voulez-vous qu’un homme en bois et en chevilles, comme Brunetière, comprenne à ces délicieux mystères de la reproduction de la vie par la plume, l’encre fraîche, le papier et l’esprit !

Paul Bourget représente à mes yeux le summum de la curiosité intellectuelle. Il est tout yeux et tout oreilles. Il se méfie, d’ailleurs, du cuviérisme, qui consiste à reconstituer un squelette avec un os. Il sait que, neuf fois sur dix, le squelette ainsi rétabli est faux. Il se méfie aussi du claudebernardisme, qui consiste à pécher au hasard, quand on est bon pêcheur, et à s’émerveiller du premier poisson pris. Il sait que certains poissons n’ont pas d’intérêt, que certains chemins ne mènent nulle part. Il procède avec un choix minutieux et l’amour de la hiérarchie. Mais promenez-vous en sa compagnie, il interrompra tout à coup une remarque profonde ou vive pour s’amuser d’une silhouette de passant, du jeu d’un enfant, de la flânerie d’un chauffeur. Ses deux courants intellectuels du dedans au dehors, du dehors au dedans, se complètent et ne s’interfèrent point. Quel bon cerveau !

Il supporte bien les raseurs. Je ne connais même aujourd’hui que Maurras pour les subir avec une pareille bonne grâce et une aussi imperturbable affabilité. Mettez n’importe quelle personne, de n’importe quelle condition, en présence d’Avenel ou de du Bled, pour nous en tenir à la Revue des Deux Mondes, je vous affirme qu’au bout de dix minutes cette personne fuira épouvantée. Paul Bourget supporte d’Avenel et du Bled. Bien mieux, il les écoutera et, chose effarante, il se donnera la peine, s’il est de bonne humeur, de les contredire et de les rectifier. Son appétit de l’humanité est égal à son humanisme.

Enfin, il est fort et riche en nuances ; ceci revient à dire que romancier, critique et dramaturge, il est de ceux qui se renouvellent, auxquels le frottement double de la vie et de la connaissance ajoute sans cesse de l’énergie mentale.


CHAPITRE VII


Les à-côté du drame de Panama. — Tristesse de Lockroy.
L’inquiétude de Naquet. — Barbe, Titard,
Emmanuel Arène, Antonin Proust et quelques autres.
Le trop bon Georges Lefèvre. — Le duel Déroulède-Clemenceau.
Une Journée Parlementaire. — Un souper chez Barrès.
Burdeau. — Lockroy et la marine de guerre. — L’amiral Bienaimé.
Le commandant Campion. — Michel pacha.



À distance, étant donné ce que nous avons vu depuis, le scandale du Panama a perdu de son importance. Il est même malaisé de comprendre comment ces histoires de chèques — une berquinade à côté de ce que j’ai révélé dans l’Avant-Guerre — ont pu passionner à ce point l’opinion publique. Pendant toute la fin de l’année 1892 et une grande partie de l’année 1893, il ne fut pourtant question que de cela. Allié alors à la famille Hugo, sur laquelle pesait Édouard Lockroy, membre influent du parti radical, j’ai observé les choses de près et je puis en parler savamment.

J’ai assisté aux séances de la Chambre qu’a décrites Barrès dans Leurs figures. Ce récit est un chef-d’œuvre. Il n’y a rien à y ajouter. Les non compromis suivaient ces débats, avec la curiosité passionnée et animale de spectateurs de courses de taureaux. Les compromis figuraient les taureaux. Mais on ne les tuait pas et, quelques années plus tard, les principaux d’entre eux reformaient leurs manades et recommençaient leurs incursions.

Le plus touché mondainement fut Antonin Proust qui, après avoir essayé de la piteuse explication : « Je revenais de Copenhague », se tut, se terra et disparut. Ce n’était pas un méchant homme. C’était un faible, et il visait au monsieur chic, ce qui l’entraînait à des dépenses trop fortes pour sa bourse. Le papa Gustave Dreyfus et Karl furent affligés de ce naufrage. Lockroy s’en réjouit en secret, car les manières doucereuses d’Antonin Proust lui tapaient sur les nerfs.

— Allons, allons, — criait Allain-Targé — il y a longtemps que nous le considérions comme une fripouille.

Celui-là était un honnête homme et d’une grande loyauté. Il ne se gênait pas pour exprimer son avis et ses coups de boutoir étaient célèbres.

— Pourquoi — lui disait Constans — quand je vous tends la main, gardez-vous la vôtre dans votre poche ?

— À cause de mon porte-monnaie, » répliquait Targé en riant, s’ébrouant et caressant son énorme barbe de fleuve.

On racontait qu’Antonin Proust, habitué de l’Opéra, avait subi les condoléances de Pedro Gailhard, colosse velu et indulgent aux faiblesses humaines : « Qu’est-ce que c’est que ça, mon pauvrrrâmi ! Il y a des honnêtes gens qui ont fait cent fois pirre… »

Emmanuel Arène, opprobre de la belle et honnête Corse, essaya de se rebiffer. C’était un cynique de la pire espèce, un portant beau, un affronteur. Fier de son torse mince et cambré, il tournait et virait en tous sens une petite tête fate et cruelle aux yeux trop aigus, en forme de robinet de bain. On lui prêtait de l’esprit, alors qu’il n’avait que du bagout. Il aurait, comme dit le peuple, vendu son père. Son chèque panamiste était certainement la plus légitime et la plus innocente de ses opérations politiques et financières. Il fut stupéfait de voir l’importance que prenait la révélation de cette petite blague de rien du tout. Quelques années plus tard, la camaraderie de Calmette le faisait entrer au Figaro, et tenir, bien médiocrement, l’emploi de critique dramatique. Mais, à je ne sais plus quelle première, comme il causait du scandale à l’orchestre, la salle lui cria en cadence : « À la porte. Arène… À la porte… Panama ! » Il en devint pâle de stupeur et de rage. Il croyait tout cela oublié.

J’ai vu Rouvier dans les couloirs de la Chambre le jour de l’accusation Delahaye et je l’ai vu, treize ans plus tard, au même endroit, lors de l’alerte de Tanger. Je dois reconnaître qu’il était plus ému la seconde fois. Homme d’argent, il ne comprenait certainement pas qu’une faute d’argent pût entraîner le déshonneur, au lieu que la perspective de la guerre l’épouvantait. Je crois d’ailleurs que c’est le scandale du Panama qui l’a mis dans la main des financiers allemands. La pente de la corruption est savonneuse.

Pendant ce temps, Lockroy se frottait les mains. Il considérait Rouvier comme un ennemi personnel et il affirmait que l’incendie se limiterait aux bancs de l’opportunisme. Quand le doigt vengeur de Paul Déroulède eut désigné publiquement Clemenceau ainsi que l’homme lige de Cornélius Herz, Lockroy fut pris entre sa haine de Clemenceau — dont il enviait la carrière brillante — et sa solidarité radicale. Celle-ci l’emporta. Comme je riais des mines observées par moi au cours de cette séance tragique, Lockroy, offensé dans sa dignité d’élu du Onzième, sortit de table. Paul Ménard et Georges Périn, amis personnels de Clemenceau et ses témoins contre Déroulède, essayèrent ensuite de quelques remontrances, qui ne firent qu’augmenter mon hilarité. Le fait est que l’élément comique dépassa bien vite l’élément tragique et l’on n’imagine guère comédie plus bouffe que la terreur des compromissions, à laquelle étaient en proie ces messieurs, devant les attaques de Delahaye et d’Andrieux et les révélations de la Libre Parole.

Alfred Naquet, l’épouvantable bossu des Mille et une Nuits, n’avait pas trempé dans le Panama, mais il était l’intime du financier marron Arton, son compatriote, qui entretint Burdeau. D’autre part, Lockroy avait alors à sa solde un agent louche du nom de Titard, qui courait les milieux policiers, financiers et politiques, et lui apportait les nouvelles. Chaque jour, sur le coup de une heure après-midi, Titard essoufflé arrivait chez Lockroy, qui l’entraînait dans son atelier et recevait ses horribles détails. Un quart d’heure après débarquait Naquet, bouclé quant à la tignasse comme un dromadaire de grande maison, en sueur, accablé : « Eh ! que dit Titard ? » demandait-il avec angoisse. Lockroy secouait la tête, moitié tic, moitié navrement : « Hum, hum, hum, cher ami, ça va mal, mal, c’est grave.

— Hier cependant Arton vint et m’affirma qu’il sortirait indemne de l’impasse. »

Car Naquet, quand il craint, usurpe l’accent méridional, je ne sais en vertu de quel réflexe des ghettos de Carpentras.

— Arton va être arrêté d’une minute à l’autre, déclarait Lockroy en mâchonnant ses londrecitos.

— Diable ! je suis persuadé néanmoins qu’il est innocent.

Lockroy levait au ciel les tremblotantes allumettes de ses bras. Naquet sortait en gémissant. Le hideux Titard repartait en courses. Quelques années plus tard, il mourut d’un bout de parapluie, qu’une fille insultée par lui, place de la Bourse, à une heure du matin, lui avait plongé dans l’œil. Ce trépas lui alla comme un gant. Lockroy avait là un drôle d’indicateur.

Autre visiteur de Lockroy, l’énorme Barbe, parlementaire rouge et jovial qui travaillait dans les explosifs. Il explosa à la suite d’une imprudence sexuelle, commise après un bon déjeuner. Il s’efforçait de rassurer Naquet sur le sort de son cher Arton, mais lui-même, à mesure que l’instruction avançait, n’avait pas l’air confortable dans sa peau.

Certains étaient inquiétés qui n’étaient nullement coupables, qui n’avaient péché que par naïveté. Ce fut le cas du bon Georges Lefèvre, ami de Bourgeois et de Vacquerie, lequel se chargea de je ne sais plus quelle sotte commission compromettante, qui lui fut violemment reprochée. D’autant plus violemment que ce charmant poète, auteur de la meilleure traduction de Roméo et Juliette, jouée à l’Odéon, était innocent et inoffensif comme une bête à bon Dieu. Il n’empêche que je le vis pleurer de désespoir à l’idée qu’il avait encouru le soupçon de s’être mêlé au terrible « Panama ».

Un des plus gravement touchés fut mon ancien maître Burdeau et je pus m’en rendre compte dans une circonstance tragique. Il assistait à une répétition générale aux Français, le soir où sortit, dans les journaux, l’histoire du pourboire que lui avait consenti Arton, le fameux Arton de Naquet. Je le vois encore, assis sur le devant de sa première loge, distinguant avec stupeur les manchettes où son nom s’étalait en toutes lettres. Il devint pâle, puis en quelques instants se tacheta de jaune et de gris. Les gens chuchotaient en se le montrant. Il se leva et alla s’asseoir dans le petit couloir du fond, où des amis aux mines longues vinrent bientôt le rejoindre. Qui aurait cru que la Critique de la Raison pratique le mènerait là ?

C’était pourtant ainsi. Lauréat en philosophie, à Louis-le-Grand, d’un prix au concours général, distingué à cette occasion par le financier lyonnais Donon, engagé comme collaborateur au journal le Globe, dudit Donon, Burdeau avait trouvé dans ces honneurs le point de départ de son futur déshonneur. Il est l’exemple d’une belle intelligence, dévoyée par la métaphysique de la Bourse. Son impératif catégorique l’avait aiguillé vers Arton. Ici, par exemple, je ne riais plus, car j’avais gardé pour Burdeau une amitié mêlée d’admiration et je songeais : « Quelle dégringolade ! » Il faudrait, en épigraphe de sa lamentable biographie, le mot profond du Comte de Paris : « Les institutions ont corrompu les hommes ».

Quand on apprit l’imminence du duel au pistolet entre Déroulède et Clemenceau, tout le monde crut que Déroulède serait tué. Sa notice nécrologique était déjà sur le marbre dans maints journaux. À la stupeur générale, les six balles des affaires sérieuses furent échangées sans résultat et il en devait être de même, quelques années plus tard, des six balles échangées avec Drumont. Ce fut le crépuscule de la réputation de tireur de Clemenceau. Sa légende de duelliste redoutable ayant disparu, ses camarades s’empressèrent de lui faire une réputation d’homme d’esprit. Il ne manque pas d’ailleurs — quand il n’écrit pas — d’une certaine drôlerie acerbe et spontanée, mais il ne va à la cheville ni d’un Barrès, ni d’un Degas, ni d’un Forain. Par exemple, ce mongol vendéen a du sang-froid. Ses amis le trouvaient, au matin de ces âpres journées, goguenard et les pommettes en bataille, époussetant ses bibelots japonais, affectant de parler d’autre chose.

Dans la pièce intitulée : Une Journée parlementaire, qu’il fit représenter chez Antoine sur ce sujet brûlant. Barrès rendit avec exactitude l’atmosphère d’alors. Les dessins aigus de Forain au Figaro constituent aussi de bons documents sur cette époque amère et grotesque, ainsi que les articles en acier sombre de Drumont. Le juge d’instruction était devenu le fléau des politiciens. Le professeur Brouardel ayant franchi la Manche et déclaré, après examen, Cornelius Herz intransportable, s’attira l’animosité des étudiants. En effet, si certains redoutaient à bon droit l’interrogatoire de cet électricien maître chanteur, on ne voyait pas bien en revanche l’inconvénient qu’eût présenté l’aggravation de son diabète. Brouardel était avant tout un fonctionnaire et il obéissait à la raison d’État.

Le suicide de Jacques de Reinach, concurrent et ennemi de Cornelius Herz, plongea les douze tribus dans la consternation. Les juifs, en s’abordant, parlaient bas et allaient chuchoter par grappes dans les coins, à quelque distance de la curiosité des goys. Connaissant mes sentiments à leur endroit, que je ne dissimulais guère, ils étaient gênés par ma présence et ma gaieté les horripilait, comme elle horripilait Lockroy. Je m’amusais aussi à leur offrir mes condoléances, quand je les savais amis du défunt ou de son assassin, et leurs trognes embarrassées m’enchantaient.

Après la première représentation de Une Journée parlementaire, un souper réunit les amis de Barrès. Il habitait alors rue Caroline, aux Batignolles, un petit hôtel entouré de jardins. C’est là que je fis la connaissance de Jules Delahaye, « l’Accusateur », — comme disait Barrès, — la grande vedette de l’affaire du Panama. Ce « suppôt des jésuites » — au dire des panamistes — était robuste, bien pris dans son frac, noir de barbe et de cheveux comme l’Érèbe et d’une charmante cordialité. Son énergie était inscrite dans sa bouche, ou mieux dans sa mâchoire inférieure, arquée, dure et tenace ainsi qu’une enclume courbe, sur laquelle il martelait les mots. L’éclair du regard accompagnait, projetait mainte inflexion pénétrante, acérée. Au dessert il y alla d’un petit speech fort bien tourné : « Nous avons vu ensemble, mon cher Barrès, de vilaines choses et de vilaines gens ». — « Ah ! certes, oui ! » dit fortement Barrès, et tous les soupeurs, Magnard en tête, furent enchantés. Mais qui ne fut pas enchanté, le lendemain, quand il lut dans les journaux le récit de cette petite fête, ce fut Lockroy. Mauvais gendre, j’avais compromis sa situation dans le Onzième. Sa dent contre moi allongea de plusieurs centimètres, et l’on me rapporta les doléances qu’il faisait à mon sujet auprès des « vieux amis de la famille ». J’appris ainsi qu’un certain ancien magistrat, du nom de Bouchet-Cadart, que je n’ai jamais vu et dont j’ignorais l’existence, était indigné de mon attitude peu républicaine. Qu’est-ce que le digne homme penserait maintenant ?

Dès cette époque, Lockroy, rapporteur du budget de la Marine et dégoûté du portefeuille secondaire du Commerce, guignait le ministère de la rue Royale. Il faut avoir connu l’ignorance et la légèreté phénoménales de cet ancien vaudevilliste, pour saisir toute l’intense bouffonnerie d’une semblable prétention. Lockroy ne fréquentait alors en fait de navire que le petit « courrier » qui fait le service hebdomadairement entre Cherbourg et Guernesey, et c’est de la contemplation à distance de « quelques-unes de nos unités de la flotte du Nord » que lui était venue cette idée falote. Sans connaître un seul mot de grec ni de latin, sans autre instruction qu’un frottement superficiel d’enfant de la balle, des coulisses et des salles de rédaction, il avait bien été bombardé grand-maître de l’Université quelques années auparavant ; il avait harangué les professeurs en Sorbonne et les chers élèves au concours général. Pourquoi ne haranguerait-il pas les amiraux ? Alphonse Daudet disait : « Il doit mettre des cailloux dans ses poches et dans les basques de sa redingote, pour être sûr de ne pas s’envoler ».

Quatre personnes firent son éducation technique ; ce furent, en remontant la hiérarchie : deux lieutenants de vaisseau, d’ailleurs fort intelligents, mais imbus tous deux des doctrines exclusives de l’amiral Aube, MM. Bérard et Fontin ; le commandant Campion, gendre de l’amiral Aube ; et enfin le commandant Bienaimé, qui fut ensuite préfet maritime de Toulon, puis député de Paris. De sorte que Lockroy ne jurait que par l’amiral Aube, déclarait que les cuirassés étaient inutiles et même nuisibles dans la composition d’une escadre, et célébrait partout, d’un air entendu, la nécessité de construire uniquement des torpilleurs et des contre-torpilleurs. Les profanes, ébaubis des leçons qu’il récitait sans trop se tromper, grâce à son excellente mémoire, faisaient « oui, oui, mais certainement oui ! » et ne poussaient pas leur enquête plus loin. Quand Lockroy manquait d’auditeurs, il se rabattait sur Payelle, son secrétaire, ou sur moi, et déplorait l’incroyable aveuglement des adversaires de ce qu’on a appelé depuis « la poussière navale ».

Tel est le pire travers des ministres ignorants et incompétents. Ils adoptent aisément les marottes de ceux qui ont su entrer dans leur confiance, et ensuite, la vanité aidant, ils n’en démordent plus. Une certaine façon de voir, qui n’est pas toujours la bonne, loin de là, s’impose à eux comme une vérité intangible, comme un dogme. Je me rappelle les imprécations de Lockroy contre l’amiral Gervais, coupable, paraît-il, de trop peu d’enthousiasme pour les torpilleurs, et les serments farouches qu’il proférait de mettre au pas ce sacrilège. Cette oscillation entre les capacités de Duvert et Lauzanne et les aspirations de Colbert faisaient, je l’avoue, mon bonheur. Quand on est jeune, on est séduit par l’ironie des choses, et je trouvais impayable que notre avenir maritime fût suspendu aux engouements de l’auteur du Zouave est en bas et de l’historien d’Ahmed le boucher. Plus tard, le danger de ces formations incomplètes m’est apparu. Une flotte de guerre n’est pas un joujou pour enfants politico-journalistes de cinquante ans.

Dans la cabine de son cuirassé, le commandant Campion, que j’ai vu plusieurs fois en compagnie de Lockroy, m’a laissé une forte impression. C’était, — car malheureusement il est mort, — un homme robuste, à la voix ironique et ardente, au geste vif, tout emporté par son sujet. Il montrait sur la rade deux cuirassés du vieux modèle, inutilisables paraît-il : « J’appelle cela des chiens mouillés. À quoi sert de construire de nouveaux chiens mouillés ? »

Lockroy, docilement, répétait ensuite devant ses collègues de la Chambre et du Sénat : « Quant aux cuirassés de haut bord, messieurs, je les qualifie d’un mot : ce sont des chiens mouillés. Ils n’auraient pas d’autre rôle que de rester mélancoliquement à l’attache ». On riait, on disait : « Ce Lockroy est un sauteur, mais il a bien de l’esprit ; et quelle fantaisie dans ses définitions ! » L’amiral Bienaimé avait infiniment moins de saveur que le commandant Campion. Aimable, vide et prévenant, il ne demandait qu’à être de l’avis de son futur ministre. Le malheur était que son futur ministre n’avait aucun avis. De sorte que chacun d’eux commençait sa partie de dialogue par cette formule dubitative : « Ne pensez-vous pas que ?… » Lockroy, à son tour de réplique, faisait une moue vague : « Hum, hum, mais certainement, mais comment donc, cher ami ! » ou éclatait d’un rire intempestif, destiné à masquer sa gêne ou son ignorance.

Le seigneur de Carabas de Tamaris, où nous habitions, était un vieux bonhomme, à tête de paysan finaud, que l’on disait vingt fois millionnaire, auquel ses avatars avaient valu le surnom de Michel pacha. Lockroy tenait essentiellement à épater Michel pacha. Dès qu’il l’apercevait, il allait à lui et commençait un cours de haute politique maritime, que le bonhomme écoutait en clignant, avec cette préoccupation visible : « Va-t-il, pour finir, m’emprunter cinq louis ? » Il ne s’agissait certes de rien de tel, mais Lockroy avait hâte de replacer son érudition toute chaude et de prouver au vieux Crésus qu’il saurait à l’occasion manier le trident de Neptune, ce « spectre du monde ». Au bout d’une heure, Michel pacha, ne voyant décidément rien venir, s’assoupissait les deux mains sur sa canne, et Lockroy continuait à déblatérer, devant cet innocent richard endormi, contre l’amiral Duperré et l’amiral Gervais, à jurer qu’il les dresserait.






CHAPITRE VIII


Séjour en Angleterre : Stanley, Henry James, George Meredith,
Borthwick, Sherard, Burne Jones, Alma Taddema, Hamilton Aïdé.
Les clubs. — La société anglaise en 1895.
Arthur Balfour et John Morley. — L’amiral Maxse.
Voyages en Écosse, en Hollande, en Allemagne, en Suède.
Byvanck. — Van Hamel. — Heidenstamm. — Le banquet Goncourt.
L’affaire Wilde. — Premier voyage en Espagne.
Premier séjour à Venise. — La Walkyrie à l’Opéra.



J’ai fait de nombreux séjours en Angleterre et à Londres entre 1885 et 1900. Le plus important, pour la durée et l’intérêt, fut celui du printemps de 1895, en compagnie d’Alphonse Daudet. Ma mère en a consigné les principaux épisodes dans un délicieux petit livre, auquel je renvoie le lecteur. Il faisait un temps superbe, allègre et frais. L’immense ville laborieuse et luxueuse était comme baignée dans une brume d’or. Nous étions logés dans Dover Street, en plein Piccadilly ; mais chaque jour Henry James nous venait quérir pour une promenade, un thé, un déjeuner, un dîner au club. Georges Hugo, Charles Philippe, Jules Huret nous accompagnaient, — Huret à titre d’annaliste, — et je vous prie de croire qu’on ne s’ennuyait pas. Ce pauvre Huret, qui était un si bon et loyal camarade, est mort aujourd’hui, mais les autres ont dû garder la mémoire de nos rires et de nos bombances.

Henry James, le Bourget de la littérature anglaise, en faisant la part des différences ethniques et psychologiques, est d’origine américaine. Il est le frère du philosophe William James, l’inventeur du pragmatisme. C’est une nature noble et complète, un esprit merveilleusement lucide, un romancier, un auteur dramatique et un critique de premier rang. Ses pièces de théâtre ont peu réussi à Londres, où le public est très enfant, se satisfait de féeries à grand spectacle ou de petites histoires sentimentales. En revanche, ses livres et ses essais sont universellement lus et admirés. Il correspond assez au type que Nietzsche a décrit sous le nom de bon Européen. Ses connaissances sont universelles. Son goût en tout est sûr et parfait. Joignez à cela un don ironique, mais dans la bienveillance, qui lui permet de rire d’un travers d’autrui et de l’excuser tout à la fois. Son physique, qui tient du médecin et du juge, inspire la sérénité et la confiance. Alphonse Daudet l’aimait infiniment.

Il lui disait un jour : « Quel air de fierté ont les soldats anglais ! Comme ils se cambrent pour marcher dans la rue, leur badine à la taille ! »

James répondit, la main en avant, avec ce débit scrupuleux et appuyé qui est le sien : « Mon bon Daudet, il faut ainsi, vous devez, il importe de tenir compte des servantes jeunes et jolies qui les observent derrière les carreaux ».

Je lui disais : « Cher monsieur James, comment se fait-il que les Anglais fassent servir chez eux le vin, d’ailleurs excellent, dans des verres à liqueur et une seule fois à la fin du repas ? »

Il me répondit en riant : « Cher monsieur Léon, cette antique coutume n’est heureusement pas universellement répandue. Vous êtes tombé jusqu’ici sur des hôtes de méthode œnophile archaïque, oui, terriblement archaïque ».

Nous nous amusions ainsi à relever les différences fondamentales des tempéraments anglais et français, des habitudes de vie anglaises et françaises. Georges Hugo, qui est passionné pour l’Angleterre, soutenait toujours qu’ils avaient raison, que c’était mieux ainsi, et James remettait gentiment les choses au point : « Cher monsieur Georges, tout n’est pas la perfection dans cette ancienne, sympathique, contradictoire civilisation. Non, certes, tout n’y est pas parfait. Mais je suis heureux de vous voir tenir pour agréable le petit repas du matin, avec ses délices multiples et simples ». C’est-à-dire le poisson bien frais, le jambon, les œufs, la confiture, tout le lest excellent de l’Anglais qui part pour son travail. Ce travail n’est pas accablant. Dans le monde des affaires, on arrive à son bureau vers les dix heures, on le quitte à une heure de l’après-midi. Même manège de quatre à six, avec l’interruption du sacro-saint tea. La part faite aux exercices physiques et aux devoirs de société est considérable. Les relations jouent un rôle plus grand que chez nous. Sous leurs dehors froids et réservés, qui sont une condition de confort moral, nos voisins et alliés dissimulent une sorte de frénésie de la fréquentation. Sortant chaque soir à Londres, en pleine saison, pendant un mois, j’ai retrouvé chaque soir, dans trente maisons différentes, la même cinquantaine de personnes, toujours enchantées d’être réunies : « How do? — And you?… » Que de fins et gracieux visages et que de jolies mains parmi les filles de Shakespeare, de Dickens, de Thackeray et de Meredith ! Quel est l’imbécile qui a dit que les Anglaises avaient de grands pieds ? Elles ont les plus jolis, les plus cambrés, les plus fins du monde et elles se chaussent à ravir.

La délicieuse Mme Palmer, morte aujourd’hui, apportait à ces réunions une beauté fluide, transparente, à la Burne Jones, avec des yeux d’aigue-marine et une expression de bonté féerique. Elle et ses émules étaient comme des fleurs vives après la rosée du matin. Ce côté humide et frais, de nymphe surprise entre les roseaux, appartient en propre à la femme et à la jeune fille anglaise. Leur langage, qui est un chant d’oiseau, sied divinement à leurs lèvres d’un arc si pur. On comprend, en les voyant et en les écoutant, la lignée ailée de poètes de la femme, âme et corps, qui illustrèrent les deux règnes littéraires des reines Élisabeth et Victoria. On comprend ce lyrisme euphuique, ce ploiement de lianes des héroïnes de Shelley, de Tennyson et de Browning. Toutes semblent les sœurs palpitantes des légères biches du parc de Windsor. Ces ravissantes personnes sont souvent terriblement cultivées. Elles vous parlent avec avidité de Flaubert et de Maupassant, de Verlaine et de Hanotaux, des ouvrages de M. de Broglie et de ceux du marquis de Séguiour ou, comme nous disons, de Ségur ; de la cour de Louis-Philippe et de celle de Napoléon III ; mais ce qu’il faut, c’est savourer leur chant, c’est suivre le geste adorable qui remonte le bracelet, le gant ou le châle ; c’est épier le retour d’un rire enfantin, spontané, sans rapport avec le sujet de la conversation, d’un rire où sonnent les grelots de la vie physique, le plaisir de respirer, d’avoir un teint magique et d’être là.

Les dîners au Reform club et à l’Atheneum souffraient de l’absence de cet élément féminin. Rien n’est lugubre et laid comme une réunion d’hommes. C’est un avant-goût du purgatoire. Il y avait pourtant, groupés là, en l’honneur d’Alphonse Daudet, des personnages importants ou séduisants : Arthur Balfour, long, mince, délié, en pleine possession de sa renommée philosophico-politique, — un livre récent de lui faisait grand bruit ; — son ami et adversaire John Morley, bouche sarcastique, regard perçant, repartie vive ; — le charmant amiral Maxse, qui bredouillait avec une affectueuse bonhomie et voulait tout le temps nous mener à l’inauguration d’une piscine nouvelle. C’était la mode à Londres, cette année-là. Le peintre de l’antiquité conventionnelle Alma Taddema, large et roux, avait l’air d’un personnage de Franz Hals. Burne Jones, discret, elliptique, nuancé, parlant par allusions métaphysiques, rappelait à la fois Puvis de Chavannes et Mallarmé. Le vieux, vieux, vieux mondain Hamilton Aïdé — on lui prêtait généreusement quatre-vingt-cinq ans — jouait les beaux de 1830, ainsi que sur les estampes, et vous murmurait, dans les coins, à l’oreille, des potins incompréhensibles, en désignant d’un doigt de mort les convives.

Borthwick, depuis lord Gleanesk, le directeur du Morning Post, un Magnard moins quinteux, me fit une confidence, de son ton brusque et décidé : « Dans les clubs de Londres, même les mieux tenus, la chère est fort inférieure à ces petits restaurants du Strand où l’on déjeune pour quelques shillings, d’un poisson parfait et d’un steak and kidney pie… Aimez-vous le steak and kidney ? » Je l’assurai que ce plat me semblait le chef-d’œuvre de l’assez courte cuisine anglaise. « Eh bien, demain, je vous en ferai manger un et vous m’en direz des nouvelles ». Ce journaliste était un chef. Quelle horreur lui inspiraient déjà, à cette époque, les Allemands ! Nous en avions, lors d’un souper chez lui, remarqué quatre, qui bâfraient en salissant la nappe, et Borthwick dirigeait sur eux des regards d’un mépris écœuré. Nous conclûmes : «…Soixante millions de porcs ».

Robert Sherard est un journaliste anglais de beaucoup de cœur et de grand talent, que mon père avait pris en affection. À l’époque, il ressemblait en blond à Bonaparte jeune, mais il était toujours mécontent de tout. Il disait d’Hamilton Aïdé : « Ce vieux ferait mieux d’aller se coucher » ; du violoniste qui égaie relativement une soirée : « Il ne sait pas du tout se servir de son instrument », et de Stanley : « Je n’aime pas qu’on tue, même des nègres ». De sorte que nous lui remontions le moral et cherchions, mais en vain, à l’arracher à son pessimisme naturel. Il finissait pourtant par rire lui-même quelquefois de son excès de sévérité.

Je ne sais pas si Stanley a tué des nègres trop aisément — comme le lui reprochait Sherard — mais je sais qu’il donnait l’impression d’un grand homme. Petit, de teint assez cuivré, la mâchoire, les pommettes et le front solides, l’œil aigu et rapide, recourant à l’espagnol et à l’anglais quand son français défaillait, le grand explorateur apportait avec lui l’autorité, cette plénitude de l’air, de l’ambiance qui émanent des personnalités irrésistibles. Il accompagnait ses récits brefs de gestes tranchants de ses mains menues. L’admiration enthousiaste que lui témoignait mon père lui était visiblement agréable, et il répondait avec méthode aux questions qu’on lui posait. Il racontait un dîner d’adieu en l’honneur de Dulong, qui périt si misérablement au pôle nord, dans le naufrage de la Jeannette : « Au dessert, je me suis levé et j’ai dit : « Take care, mossier Dioulongue, parce que si vous égarez vous, mossier Gordonne Binnette envoie moa chercher vous ». Son esprit prodigieux transparaissait à travers sa prononciation défectueuse et ses fautes de syntaxe. Il coupait les mots comme la brousse.

Il était le gendre de Mme Tennant, femme d’élite dont il est question dans les mémoires de Flaubert. Il vivait, entouré de soins et d’affection, dans un charmant hôtel de Richmond Terrace, rempli de ses souvenirs de voyage. C’était le lion au repos, un lion correct, qui comprimait ses bâillements et de temps en temps, dans un rapide sourire, montrait ses crocs étincelants. Il traitait affectueusement ses compagnons d’aventures, comme Jeffson, lesquels gardaient devant lui l’attitude militaire des soldats devant le chef. Je le vois nous recevant avec une simplicité, une amabilité de grand seigneur, soulevant les vitrines de son musée africain où chaque objet lui rappelait une aventure : « Ce petit fiousil-revolver, je l’ai fabriqué moa-même… Très commode pour la battelle. » Huret, qui n’avait pas l’audition aussi bonne que la vision, prétendait qu’il disait « le bettel », chose inexacte. Ce conquérant s’intéressait aux lettres. Il lisait beaucoup et il a écrit, en dehors de ses récits de voyage, des mémoires d’un grand intérêt. Il avait en somme résolu toutes les difficultés de l’homme primitif, dompté l’eau, le feu et le poison, et l’on se rendait compte que les difficultés de la civilisation l’intéressaient maintenant davantage. Huret croyait distinguer, dans ses regards, des lueurs de férocité. Je lui objectais : « C’est une idée préconçue. Tu es arrivé à Londres avec la certitude que Stanley avait de la férocité naturelle, parce que tu es un absurde humanitariste, et, s’il se coupait les ongles devant toi, tu dirais qu’il a l’air de couper des têtes ». Ainsi discutions-nous dans Saint-James Street, avec des gestes et des éclats de voix qui étonnaient les passants, et Georges Hugo nous faisait taire d’un : « Êtes-vous assez français ! »

Il est difficile d’imaginer contraste plus complet que celui de Stanley, l’homme du monde extérieur, et de George Meredith, l’auteur de l’Egoïste et de vingt chefs-d’œuvre, l’homme du monde intérieur. Non seulement j’ai fréquenté, mais j’ai aimé George Meredith, pour toutes les forces de compréhension affectueuse de tous les caractères humains, qui étaient en lui. Il était l’homme de son œuvre, celui qui est descendu le plus loin, par une autre spirale que Shakespeare et Balzac, dans les arcanes de l’esprit et de la sensibilité, de la volonté du bipède raisonnant. Histologiste de l’âme, de ses rouages les plus délicats, Meredith a inauguré et achevé un mode de roman qui aura peu d’imitateurs, où il fallait à la fois un génie d’intuition et de dissociation, un éclair à deux fulgurites et comme l’inclusion d’un théologien dans un anatomiste clinicien.

Pour ceux qui ne le connaissent pas à fond, je dirai que les ouvrages de Meredith, en même temps qu’ils racontent, interprètent les raisons de ce qu’ils racontent. C’est un analyste lyrique qui creuse en délimitant. Il ne soumet point ses décors et ses héroïnes à des aventures exceptionnelles, mais il extrait l’exceptionnel des circonstances en apparence les plus banales de leurs journées. Il les fait dialoguer en quelque sorte au second degré, de telle façon que l’égoïsme intellectuel foncier de Willougby apparaîtra dans ses moindres répliques aux deux femmes successivement victimes de son personnalisme pneumatique. Les blancs, qui sont entre les lignes de ses romans les plus fameux et du dernier, le plus compliqué peut-être de tous, un Mariage ahurissant, sont aussi intéressants et significatifs que ce qui est imprimé et exprimé. Il excelle à typifier l’éphémère, à faire avouer dans un mot, dans un silence, à confesser un tic nerveux. Quand on est entré dans son style et dans sa vision des choses et des gens — c’est tout un — les autres écrivains et psychologues semblent grossiers et rudimentaires. Il a l’ellipse de Pascal et la cruauté de Saint-Simon. Cependant il peint des créatures vivantes, roses après la course dans le jardin et la déclaration sentimentale, bavardes après avoir bu d’un grand et vieux vin, amères d’une nostalgie rentrée, des êtres à la fois de sport et de ruse, de plein air et de bibliothèque et d’une inconsciente cruauté. Visionnaire des inclinaisons initiales, des petites pentes qui deviennent des penchants et des chutes, il dissocie les filets ténus du fatum, d’une pointe suraiguë. Il devient l’Eschyle de l’accessoire et le Molière de l’accidentel, un accidentel et un accessoire où étaient cachés soigneusement, aux yeux du vulgaire, l’essentiel avec le principal. Son éblouissant jugement décompose, comme le prisme, ce qui s’offre à lui, puis le recompose instantanément. Il ouvre et referme le mystère de ses personnages avec une souveraine élégance.

Meredith était beau, d’une beauté singulière, suraiguë, angoissante, creusée par la douleur et le rêve. De longs cheveux blancs bouclés, un front blanc, haut, large, dégagé, une barbe blanche en pointe, des yeux d’un azur froid, bordés d’une flamme vigilante, un nez droit, une voix grave et forte, des mains nerveuses, des jambes d’ataxique, lui composaient une figure et une allure de sorcier moderne, de Méphistophélès des Celtes. Il vivait seul, à la campagne, à Boxhill, près de Dorking, entre ses livres et sa méditation, accueillant, bienveillant, sarcastique et généreux comme un fils de roi. Un sang évidemment rarissime, formé d’ondes diverses, mais également riches, avait formé cette nature altière, cet aigle de la pensée concrète. Sur sa table, à portée de la main, les poèmes de Mistral : « Ils m’apportent le flot et les chants des îles bienheureuses. C’est le plus grand de tous, le plus aéré et quel équilibre ! » Ainsi vantait-il le génie méditerranéen, les doigts à plat sur Mireille et Calendal, qu’il lisait dans le texte, ayant appris, à cet effet, le provençal. Alphonse Daudet le renseigna sur quelques tours de phrase, qu’il n’avait pas parfaitement saisis : « Je vis ici au milieu de Scythes, vous comprenez, Daudet ; il faut me pardonner » Il accueillit mon père comme une vieille connaissance : « Laissez-moi vous dire que je vous aime. Il y a dix ans que je garde pour vous, mon grand ami, des bouteilles d’un vin de Côtes-Rôties ». Son domestique, qu’il qualifiait d’ « incomparable », les monta. Elles étaient remarquables, mais le commentaire que Meredith en fit les dépassait encore, comme saveur et couleur. C’est ainsi que nous nous liâmes en parlant du vin.

J’ai de lui une lettre émouvante, destinée à me consoler pendant une convalescence longue et pénible de fièvre typhoïde, lettre où il me vante la convalescence et me la recommande comme un état de lucidité ; puis un télégramme de deux cents mots au moment de mon second mariage, car il connaissait celle que j’allais épouser et notre double affection pour lui. Ce sont pour moi de précieuses reliques. Rien qu’en pensant à lui, j’ai le frisson de la grandeur ; j’entends ces trompettes romaines, ces buccins dont parle Quincey et qui annoncent les personnages souverains. Que ne puis-je me transporter à Boxhill, et vingt ans en arrière, quand respirait encore ce maître des maîtres !

Meredith était taquin, et d’une forme de taquinerie bien à lui. L’amiral Maxse racontait, pour consoler mon père et Meredith, affligés de la même maladie, que, lui aussi, à la suite d’une entorse, avait marché difficilement pendant de longs mois : « Oh ! je me rappelle, fit Meredith. Cette entorse, imaginez-vous, était devenue grosse comme une tête d’enfant, puis comme une tête d’hydrocéphale. Elle était un objet de curiosité. On venait des environs pour la voir et la palper ». Là-dessus, il éclatait d’un rire joyeux et effrayant, et le bon Maxse n’osait pas contredire cet inventeur de circonstances excessives. Ayant été très fier de sa force et de son agilité physiques, — quand il avait du chagrin, il se distrayait en jetant en l’air des poids énormes, — Meredith ne voulait pas qu’on fît de sa maladie chronique, un sujet de conversation ni de compassion. Il avait soin de la représenter comme un empêchement accidentel, une luxation survenue la veille ou l’avant-veille : « Vous avez été médecin, mon cher Léon Daudet ; cela signifie que vous ne comprenez rien du tout aux souffrances des gens, ah ! ah ! que vous ne les écoutez même plus. C’est bien mieux ainsi. Il est rassurant pour le malade que le médecin n’écoute jamais ses doléances. J’ai des amis, — n’est-ce pas Maxse ? — qui n’ont pas été guéris autrement ».

Il lui était déplaisant qu’on estropiât les noms propres. L’amiral Maxse s’obstinait à appeler Schwob « mossier Schwaba ». Meredith le reprenait, en épelant à pleins poumons : « S, tcé, ha, dobble you, o, bi. » Cependant que Henry James, enchanté, rejetait la tête en arrière et riait de tout son cœur.

Pendant notre séjour à Londres, Meredith fit l’effort de venir de Boxhill, dîner et passer la soirée avec nous. À l’appel de mon père et de Henry James, un grand nombre de ses admirateurs étaient accourus pour lui rendre hommage. Car, s’il n’avait pas atteint le très grand public, — ce qui, de son vivant, vu la forme de sa pensée, était difficile, — il possédait cependant la gloire la plus enviable : une suprématie reconnue par l’élite. Je renonce à exprimer la beauté, la suprême élégance de ce vieillard nerveux et sagace, au front couronné par le génie, accueillant ces hommages et remerciant d’un sourire. C’est la plus haute expression de la civilisation, quand la beauté féminine entoure et salue l’intelligence créatrice et subtile. Il y eut là quelques heures d’une discrète apothéose, à laquelle le grand homme parut sensible. Mais il arrivera pour Meredith ce qui est arrivé pour Stendhal. Dans cinquante ans d’ici, ses prétendues obscurités qui ne sont que des ellipses à double évolution, seront éclaircies. Ses personnages rayonneront de l’intense lumière dorée des chefs-d’œuvre. Ses Comédiens tragiques, l’Égoïste, le Mariage ahurissant, Diana of the Crossway susciteront une foule de commentateurs. Leur auteur apparaîtra comme le Rembrandt de la splendeur écrite, comme un des révélateurs de l’homme à l’homme.

Ceux qui prétendent que le roman a fait son temps se trompent. Ni les vices, ni les vertus, ni la faculté de s’étonner du bref passage terrestre n’ont fait leur temps. La substance cérébrale, cette substance « qui ne se repose jamais », comme le répétait Meredith, aura toujours besoin de s’inscrire, de se confronter, de se scruter. Sans vouloir jouer au prophète, j’affirme que le roman se transformera et par la sincérité en quelque sorte sculpturale des personnages, et par l’extraction de la destinée qui circule en eux, avec leur sang et leurs nerfs, et par l’étude de plus en plus approfondie de leurs mobiles et de leurs mirages. Balzac, si grand qu’il soit, est encore rudimentaire. Stendhal aussi. C’est à ce tournant que se dressera la statue immortelle de George Meredith. L’Angleterre sera aussi fière de lui qu’elle l’est actuellement de Shakespeare. Car il est au pôle de la prose, — j’appelle prose la science de l’analyse, des ressorts intellectuels et moraux, — ce que Shakespeare est au pôle de la soudaine et foudroyante poésie.

Pour comprendre et lire la ville de Londres, il faut connaître la littérature anglaise, il faut avoir lu et relu les dramaturges élizabethéens, Shakespeare, Ford, Webster, Cyrille Tourneur, les ouvrages de Thomas de Quincey, de Dickens, de Stevenson, de Thomas Hardy et de Meredith. Que de fois, m’installant à un carrefour du Strand, dans un endroit pressé et populeux où les passants s’écoulent comme une eau limoneuse, je me suis laissé aller à cette rêverie éveillée où les fantômes littéraires et poétiques s’appliquent aux vivants ! Voici la petite Anne qui sort d’une pharmacie, son verre de porto épicé à la main, pour secourir l’écrivain défaillant. Voici les camarades de Shakespeare, le poursuivant de questions baroques, auxquelles il répond du tac au tac, en accumulant les pointes et les métaphores. Car, au dire des contemporains, il était bavard et amphigourique comme un de ses personnages de second plan. Voici l’assassin Sikes, après le meurtre de Nancy, suivi de ce chien qui l’exaspère. Voici John Silver, le boiteux ; voici le terrible personnage double Hyde-Jekyll, voici Florence et le petit infirme de Dombey et fils, et tous et toutes dont l’énumération remplirait un quartier de la ville immense. C’est l’été. Le crépuscule vient sournoisement dans une poudre rose et cuivre chaud, qui apparente tous ces hommes, toutes ces femmes, à des chefs-d’œuvre de Reynolds et de Hogarth. Dans les profondeurs de l’esprit s’ouvre une compréhension générale, une fourmilière d’impressions neuves. Je pourrais demeurer là des heures, des jours, des mois, comme un stylite, ayant à droite la mémoire, à gauche la pénétration psychologique, si mon estomac ne me tiraillait pas, si je ne songeais simultanément à une belle tranche d’un rostbeaf saignant, entouré de quelques pommes vapeur, le tout arrosé d’un loyal claret.

La campagne anglaise, d’un vert profond, est chargée de toute la nostalgie des marins et des voyageurs. Mais il faut prendre un train à Saint-Pancrace, remonter jusqu’à Édimbourg, Glascow et au delà, et jouir du contraste extraordinaire des pays des lacs et des charbonnages. Certes, ce n’est pas gai, surtout quand on est seul et alors que des bandes obliques de pluie rayent implacablement le paysage, comme des pages d’écriture à l’usage des enfants. Certes, ce n’est pas gai, quand, au pied du pont sur la Clyde, dans l’auberge dont le cocher a l’habitude on ne trouve que des œufs au jambon et un maussade soda and whisky. Pourtant, de cette mélancolie même, de cette mouillure, de cette intense verdure, frangée de noir et d’ocre, il demeure une hallucination délicieuse, une valse des moustiques les plus piquants de l’esprit. C’est l’état de compréhension par le frottement des paysages, et non plus par le frôlement des humains. C’est la nature naturée de Spinoza suscitant la nature naturante. Le déplacement n’est qu’un prétexte à métempsychose.

Plus fréquemment encore que celui de Londres, j’ai fait, il y a une vingtaine d’années, le voyage d’Amsterdam et de la Hollande. Ce pays, resserré mais significatif, m’est familier sous tous ses aspects et en toutes saisons. Sans méconnaître le charme exquis des damiers fleuris de toutes couleurs, jacinthes et tulipes, que le printemps dispose autour de Harlem, je préfère la Hollande en hiver, classique, avec ses patineurs et ses canaux, ses soleils froids entre les silhouettes brunes ou bleues des moulins. Je revenais d’Enkhuisen à Amsterdam en traîneau. Le ciel était ouaté de blanc. Il flottait une poussière de neige. Parallèlement à la route, il y avait le canal, semblable à une lame de sabre, et ses coureurs penchés en avant, comme allant à la rencontre de leur propre chute, puis la voie ferrée. Un train passa surmonté d’un panache de fumée jaune. Une détonation. Une autre plus sèche. Le train stoppa. Les patineurs suspendirent leur course. Je fis arrêter ma voiture. D’un wagon de première classe déjà éclairé, les employés emportaient un gros homme à barbe blonde, flasque comme un paquet de linge noir, qui venait de se tuer d’un coup de revolver.

Le poisson tel quel, cuit à point, avec une sauce au beurre sans plus, est incomparable chez Van Laar, à Amsterdam. Il est aussi une damnation, car vous le recherchez en vain à tous les restaurants de l’Europe. Mais le patron du café Riche, toujours à Amsterdam, M. Lelorrain, était bien aimable et connaissait sa cave sur le bout de la langue. Quand il vous disait : « Allez-y », il fallait l’écouter. Georges Hugo, qui est fastueux, ne reculait devant aucun Château-Margaux ; à quoi Mariéton, se frottant le crâne : « Garçon, je vois ici le chiffre quinze. C’est des floflorins ou des francs ? Aussitôt Georges : « Bois-le d’abord. Ensuite tu déploreras son prix ». Une autre fois, chez un vieux libraire de Kalverstrasse, allemand, Dieu me pardonne, Mariéton cherchait une édition rare de Descartes. Le libraire, juché sur une échelle et turlupiné par notre chancelier du félibrige, tomba tout à coup sur le plancher, au milieu d’un vacarme épouvantable. Six enfants de taille différente apparurent, s’écriant en boche : « Ah ! doch, papa wird gefallen !… Ah ! papa est tombé ! » Il fallut ramasser, épousseter, consoler le bonhomme et sa marmaille. Le Descartes, payé vingt florins, se trouva par la suite être un bouquin sans valeur, une édition extrêmement banale.

C’est au musée d’Amsterdam, et notamment devant les toiles de Vermeer et Delft, que je suis devenu amoureux de la Hollande. Rembrandt enrichit l’esprit d’une seconde vision des êtres et de la lumière. Hals a peint à la fois la force et la décrépitude. Schwob avait découvert Scorel, qui est secondaire mais intéressant. Il ne voulait voir que les toiles de Scorel, auquel il prêtait une profondeur d’apocalypse et je dus une fois l’emporter à bras, sous les yeux des gardiens stupéfaits, pour l’arracher à la contemplation de ce petit maître. Il y a aussi Jean Steen, qui n’est pas négligeable — sa Jeune malade est un chef-d’œuvre, on n’a jamais mieux rendu les yeux de la fièvre, — Pierre de Hoog et même Terburg. Mais une visite préalable à Byvanck s’impose, si l’on veut interpréter l’histoire et la vie de la Hollande à travers la peinture hollandaise.

Byvanck, mon très cher ami et un grand ami de la France, est conservateur de la Bibliothèque de la Haye, et directeur de la revue Gids. On le trouve là, lisant et méditant dans son beau cabinet du premier étage, dont les fenêtres donnent sur la Lange Voorhout. Il y a vingt ans, il était très brun, avec des yeux noirs et perçants d’asiatique, dans un visage à la fois débonnaire et railleur. La voix est ferme, appuyée et par moments même martelée. Le geste est sobre, mais d’un artiste. Il désigne, dévoile et n’insiste pas.

Byvanck est un esprit vaste, lumineux et précis. Sa critique construit, agglomère, synthétise, tout en demeurant passionnée et vivante à l’extrême. Derrière l’œuvre, il recherche l’homme tel qu’il est, non tel qu’il se montre. Il fait preuve, dans cette poursuite originale, d’une ingéniosité sans seconde. Il est idéoplastique comme un platonicien. Imaginez un méditerranéen repris par la Réforme, luttant contre elle et transposant ce débat intérieur dans sa vision des lettres et des arts, et vous aurez une notion approchée de ce très important cerveau. Il connaît à fond quatre littératures, la hollandaise, la française, l’anglaise et l’allemande, sans compter la possession complète de l’antiquité romaine et grecque. Cet appareil, ce soutènement d’érudition lui sert, mais demeure invisible. Comme un corsaire à l’avant du bateau, il jouit du spectacle changeant du monde, en attendant que le soleil se couche. Il y a beaucoup à apprendre dans sa fréquentation.

Sa force satirique est grande. Il la refoule, parce qu’il préfère le dessin à la caricature, mais, quand il s’y laisse aller, c’est un délice. Souvent je lui ai demandé non seulement de me montrer, mais d’interpréter pour moi, les manuscrits en miniatures, dont il est le gardien jaloux. Chaque planche devient alors un prétexte aux remarques tragiques ou plaisantes. Il y a aussi dans Byvanck, comme dans les passionnés qui se dominent, un puissant dramaturge endormi. Il animerait la feuille morte, la pierre froide et l’imbécile content de soi.

Une de ses têtes de turc préférées était le pauvre Van Hamel, excellent homme, de belles manières, mais critique médiocre, fort répandu dans les milieux universitaires hollandais et dans les salons parisiens. Byvanck ne blaguait pas directement Van Hamel, il est trop courtois, trop subtil pour cela. Il se contentait de l’amener tout doucement à déployer, comme un gentil paon, les trésors de son innocente fatuité. Le maximum de la roue coloriée de Van Hamel était aussi l’apogée du contentement de Byvanck et la malice de son œil noir devenait infinie. Ce grand enfant gâté de Van Hamel se croyait fort supérieur à son émule, et il se plaisait à le renseigner sur des textes et des auteurs que l’autre connaissait vingt fois mieux que lui. Au moment de la guerre des Boers, il s’improvisa le barnum à Paris du président Krüger, et il me demanda de le présenter en cette qualité aux directeurs du Journal, à MM. Letellier. Je le présentai à mon cher Auguste Marin, qui voulut bien prendre, en cette occasion, le rôle du papa Letellier et de Nez-Henry. Ce fut une audience solennelle et joyeuse. Auguste Marin promit à Van Hamel qu’une page entière du Journal, avec photographie et biographie, lui serait consacrée. Van Hamel invita Marin à venir le voir en Hollande. Marin remercia chaleureusement. D’ailleurs, il n’aimait que Marseille et sa Provence. Les brumes du nord le rebutaient. Au bout de huit jours, Van Hamel ne voyant rien venir, flaira une mystification, fit son enquête et nos relations furent interrompues. Que me pardonnent les mânes du président Krüger et de son secrétaire improvisé !

Sur la terrasse de Scheveningue, retentissante du fracas de la mer, dans les bois merveilleux de la Haye, dans les dunes sablonneuses creusées en cercle, comme les monts de la Lune, j’ai passé de belles heures en compagnie de Byvanck. Par quelle étonnante adaptation cesse-t-il d’être un étranger, est-il des nôtres, nous a-t-il révélé sur Villon des documents ignorés, des sources fraîches, cependant qu’il apportait aux Anglais des vues nouvelles sur Shakespeare et Hamlet, aux Allemands une psychologie originale de Gœthe et de son milieu ! Sa mémoire est fidèle et prompte. Il cite un beau vers, une noble pensée, le regard perdu vers l’horizon, puis d’un ton inimitable ajoute : « Oui, oui, cela est bon. Cela se tient. Mais votre Charles d’Orléans aussi… » Il connaît par cœur nos poètes les plus rares, et il devine ou conjecture les circonstances morales qui leur ont donné, à tel tournant de leur vie, tels accents. Quel étonnant professeur de littérature comparée au Collège de France il ferait !

Tel est ce sage, au masque puissant et railleur, grand dans un petit peuple, spectateur attentif des mouvements de la littérature et de la pensée européennes. À côté de lui, Georges Brandès, le juif danois, l’homme des Principaux courants… est un pauvre homme.

C’est que Byvanck, le bon tourmenteur, derrière les textes, cherche les âmes, puis les visages et les corps, puis les groupements et leurs réactions… et c’est par là qu’il s’apparente aux maîtres peintres de son pays.

C’est il y a vingt ans que Georges Hugo, mon frère Lucien et moi, enthousiasmés par l’hiver hollandais, décidâmes de pousser jusqu’à Elseneur, afin de nous rendre compte si la glace, le fantôme et la bise y étaient d’aussi excellente qualité qu’à Amsterdam et à Harlem. Il faut vous dire que nous avions traversé le Zuyderzée en traîneau, au coucher du soleil, et que la féerie nous en avait mis hors de nous-mêmes. On résolut, séance tenante, de compléter cette forte notion incendiaire et septentrionale. Un télégramme à nos familles respectives nous valut cette réponse étonnante : « Impossible Elseneur. Trop froid, trop loin, trop inquiets. » Combien la désobéissance nous parut douce !

Aucun de nous n’a oublié la gare d’Osnabrück, sous son linceul blanc, à trois heures du matin, où nous attendions l’Harmonica qui devait nous conduire à Hambourg. Pourquoi ce train rapide s’appelait-il ainsi, je l’ignore. Mais le vieil Hambourg, sous la neige, combinait à la fois les estampes de Whistler, d’Hokousaï et de Rembrandt. J’étais seul à connaître l’allemand. Mes compagnons me turlupinaient : « Demande-lui une autre bouteille… Dis-lui de faire réchauffer les pommes de terre… qu’il monte de l’Apollinaris dans nos chambres ». Quelquefois un mot usuel me manquait et tous en chœur : « C’est malheureux, après quinze ans d’études ! » Au sortir de Hambourg, Copenhague et sa « langelinie » nous parurent plutôt fades. Le Danemark n’était qu’un tapis de neige, immense, interrompu çà et là de traces singulières, queues de renards, pattes de corbeaux, telle une image illustrant le bon La Fontaine. Cependant le passage des Belts, sur un bateau brise-glace, et l’aspect d’Elseneur nous donnèrent exactement la sensation surintense, le frisson du sublime que nous espérions depuis Amsterdam. Il est bien rare que l’action devienne ainsi, en dépit de Baudelaire, la sœur du rêve. C’était à la chute du jour, c’est-à-dire en ces climats, en cette saison, vers les trois heures après midi. Le château légendaire et sa terrasse émergeaient d’une brume d’argent, basse et comme vénéneuse. Une allée d’arbres à frimas longeait l’eau solide, qui la reflétait vaguement. Vous eussiez cherché en vain le vestige des petits pieds d’Ophélie, les appuis lourds de Polonius, ou l’empreinte du prince danois. Mais tout était demeuré dans la position, dans la stupeur du duel fatal, où la fiole compléta l’épée, et l’on croyait entendre, dans l’air ouaté, la lointaine alarme de Fortinbras. C’est de cette hallucination réelle que naquit le Voyage de Shakespeare. Là je compris aussi que Shakespeare avait sûrement vu Elseneur, avec les yeux du corps ou ceux du songe. Quand nous arrivâmes à Körsör, la nuit venait, opaque et tragique, semblable à l’oubli, à la mort et à la désaffection.

— Et maintenant, s’écria Georges, à Stockholm !

Malheureux que nous étions ! Nous avions oublié le banquet en l’honneur de M. de Goncourt, remis par suite de la mort de Vacquerie et auquel il eût été sacrilège de ne point assister ; car nous aimions et admirions de toutes nos forces l’auteur de Germinie Lacerteux et de la Faustin. Un nouveau télégramme nous rappela cette circonstance aggravante, en même temps que le directeur des postes et télégraphes de l’Empire nous faisait savoir qu’une assez forte somme, destinée à notre ravitaillement, était « accrochée » à Hambourg. Tout cela fit que nous disposions juste de quarante-huit heures pour faire la connaissance de Stockholm, de ses environs, de l’aimable ministre plénipotentiaire M. Rouvier, et du romancier historien de Marie-Antoinette et de Fersen, le sympathique Heidenstamm. Ce bref délai fut bien employé ; visite à Drottingholm par une tourmente de neige, course en traîneau, promenade à travers la ville, dîner, présentations. Puis en route ! Quatre-vingts heures plus tard, ainsi que dans une pièce de Jules Verne, nous débarquions en habit et rasés de frais au Grand Hôtel, où quatre à cinq cents personnes de la première société, comme on dit à Londres, fêtaient le bon parrain de ma jeune sœur.

Il était bien content, le parrain. Il riait aux anges, à Ajalbert, à Geffroy, à Rosny, à Mirbeau, à Georges, à Lucien, et notre tour de force en quatre-vingts heures le laissait tout à fait indifférent. Mon père, au lieu de prononcer un discours, adressa quelques paroles d’une émotion tendre, au « vieux compagnon qui lui avait été bien bon dans des heures douloureuses », et chacun eut la gorge serrée, les yeux humides. L’allocution de Raymond Poincaré fut délicatement nuancée, parfaite en tous points. Celle de Clemenceau, bien intentionnée, mais trop verbeuse. Renonçant momentanément à la politique, à ses pompes et à ses œuvres, et piochant le plan de les plus Forts, Clemenceau avait hâte de montrer à tous qu’il était du bâtiment, qu’il connaissait les bons auteurs, que la composition romanesque et l’art dramatique n’avaient point de secret pour lui. Mais l’important était que Goncourt fût enchanté et il le fut, car il appuya sa joue tremblante contre la pommette dure de Clemenceau. En sortant de là, comme il faisait grand’soif, je proposai à une demi-douzaine de nos amis une tournée d’un Champagne demi-doux, non glacé, mais frais, qui fut acceptée avec enthousiasme. Goncourt a raconté depuis qu’il avait forte envie de nous accompagner, mais qu’il avait craint de troubler la fête par la présence d’un vieux monsieur. Je me reprocherai toujours de n’avoir pas osé l’inviter, car, pas un instant de sa verte vieillesse, il n’eut l’air, ni les manières d’un empêcheur de trinquer en rond.

Peu de temps après, éclata le scandale attendu du malheureux Oscar Wilde. Je dis attendu, car sa folie morale était notoire, et il est notoire aussi que l’Angleterre ne badine pas avec ce genre de débauche. Comme quoi on peut avoir des parties de grand artiste et, faute de caractère, finir en « observation » dans un recueil de psychopathie. Schwob et Sherard, qui admiraient Wilde et qui avaient de la sympathie pour sa personne, firent mille démarches, d’abord pour le tirer d’affaire, ensuite pour obtenir une atténuation de sa peine. Ils se brisèrent contre l’indignation de la société londonienne, irritée surtout d’avoir mis au pinacle un gentleman aussi « bad form ». Il n’est pas douteux que le persiflage qui lui était naturel aggrava le cas de Wilde et indisposa ses juges à l’extrême. Alas, alas, poor Oscar ! Lui aussi était de souffle court. Lui aussi avait une grosse figure bouffie. Lui aussi traînait un mauvais rêve. Mais sa fin, tout aussi tragique, fut beaucoup plus morne que celle de son confrère en hérédité chargée. Il était fait, non pour le château, plutôt pour le sanatorium d’Elseneur.

L’année suivante nous vit en Espagne, Georges et moi. Mais c’était l’automne finissant, presque l’hiver, et je ne devais comprendre Grenade, Séville, Cordoue, que huit ans plus tard dans le plein embrasement et rissolement de l’été maure. Stockholm en janvier, Grenade en août, telle est la vérité. Comme Elseneur m’avait fait écrire le Voyage de Shakespeare, la rencontre de la vision de Tolède et d’une douloureuse histoire, qui courait alors Paris, me fit écrire Suzanne. Le premier de ces deux livres parut dans la Nouvelle Revue. Le second au Journal… « J’vous r’mercie bien, j’vous d’mande pardon », comme disait Xau. Mon roman suivant, la Flamme et l’ombre sortit tout armé de ma première rencontre avec Venise. J’y aperçus de loin Guillaume II, dit des Boches, en visite étincelante, et une douzaine d’huîtres empoisonnées m’y infligea la typhoïde, cependant qu’une autre douzaine rendait très malade Alphonse Daudet. Ne vous figurez pas que mon fanatisme vénitien en ait été diminué le moins du monde. Au contraire, comme Barrès l’a très justement noté, la fièvre commençante est un bon état de sensibilité émotive pour ces promenades en gondole, où la pierre, l’eau, le passé composent une hallucination paradisiaque. Demandez plutôt à Musset. La vraie lecture à faire au coucher du soleil sur le grand canal, alors que l’onde est telle qu’une huile lourde aux glacis d’or, et qu’il pleut partout une cendre violette, la vraie lecture c’est celle des Amants de Venise de Maurras. Maître poème, où le grand politique français au XXe siècle a déversé toute sa force lyrique et analytique. Quand je l’ouvre, j’entends, prolongé par l’élément liquide, le cri nostalgique des rameurs, j’ai dans le nez cette odeur mêlée d’aromates, de coquillages, de croupissure qui est l’atmosphère de la lagune, je vois, par transparence, des marches de marbre sous le clapotis d’une eau vénérable.

En revanche, jamais je n’ai pensé là une minute à Chateaubriand ni à Byron. Cependant j’ai su par cœur des pages entières des Mémoires d’outre-tombe, j’ai un goût très vif pour le mystère de Manfred et la puissance métaphorique de l’illustre boiteux de Missolonghi. Ni l’un ni l’autre ne m’évoquent Venise, ni ne me sont évoqués par Venise. Expliquez cela.

Bien plus fort : il n’y a rien qui me paraisse plus loin de Venise que Ruskin et ses Pierres de Venise. Ce cher insupportable Ruskin sollicite le marbre, comme d’autres sollicitent les textes. Il se donne un mal infini pour découvrir des analogies inexistantes. Son esthétique est, chose horrible, celle d’un pasteur émancipé. Quand je pense à lui, j’évoque le dimanche de la campagne anglaise, un monsieur en lévite sombre qui joue de l’accordéon sur une prairie trop verte, pour faire danser les petits enfants. Je n’ai jamais été de ces petits enfants qu’a fait danser le bonhomme Ruskin. Voyez comme, de ses ouvrages, de ses disciples, de son école, tout charme, toute magie, ont disparu. Quel suintement grisâtre, quelle symbolique de pacotille ! Ils étaient consciencieux et appliqués, je le veux bien, mais c’est l’étonnant Whistler qui l’a dit : « L’application en art est une nécessité, non une vertu ». Et, toujours pour citer Whistler, jamais chez eux le travail n’a su effacer les traces du travail. La vérité, je crois, est que l’œuvre d’art commence par une émotion spontanée, non par une interprétation, et que les sublimes énigmatiques ne mettent point l’énigme en avant.

Celle-ci sort d’une lente contemplation de leurs œuvres. Lors de ce séjour à Venise, nous habitions, dans un palais transformé en hôtel, l’ancien appartement de Richard Wagner. Cependant ni Brangoine, ni Kurwenaal ne vinrent jamais me tirer les pieds.

L’apothéose véritable de Wagner eut lieu l’année suivante à l’Opéra, avec la répétition générale de la Walkyrie. Dans ce rôle adapté à sa voix et à son physique. Mlle Lucienne Bréval, la première artiste lyrique de notre temps, fut incomparable. Après elle, Delmas, en Wotan, recueillit des applaudissements mérités. Mais un autre drame se jouait dans la salle, et dont la signification échappa à la plupart des spectateurs français. La colonie allemande et juive-allemande au grand complet occupait l’Opéra et semblait dire : « Cette fois, ça y est, nous tenons Paris ». Je reconnaissais à la lorgnette les habitués de Territet-Montreux, de Vevey et de Clarens, les boucs, les dromadaires, les puants kamerates des salons Dreyfus, Lazard, Meyer, Seligmann, etc., chacun ayant amené son Berlinois, son Francfortois, son Francforto-Viennois, son Berlino-Triestois, son Boche à nom de ville boche. Tout ce monde communiait en Wagner, et, pendant les entr’actes, discutait en allemand les cours de la Bourse. Les correspondants des journaux prussiens et viennois parcouraient les corridors, chauffaient l’enthousiasme, prenaient des notes sur leurs calepins. Sous le couvert de la poésie, de la musique, du dieu du feu et du thème du sommeil, l’invasion germanique s’installait et très exactement aux premières loges. Il y a de cela une vingtaine d’années, mais j’en eus le sentiment si vif que je le retrouve intact. Au plaisir indiscutable que nous prenions, se mêlait le sentiment d’un danger. Ces gens étrangers et ennemis n’avaient pas encore l’air pleinement satisfaits. Cette soirée semblait être pour eux, non un aboutissement, mais un point de départ. Elle l’était, en effet. Pendant que nous regardions Fricka, Mime et Alberich forgeaient déjà contre nous des munitions chez Krupp et Ehrardt. Issu légendairement de la guerre et de la conquête, l’esprit wagnérien demeure chargé de la rage de guerre et de conquête. Il attire et concentre nettement l’ennemi. Contre cette indiscutable réalité, tous les beaux esprits du journalisme et des salons ne feront rien. Le marmiton de Lohengrin avait raison et les beaux esprits avaient tort. Il y a des engouements suicidaires. La wagnéromanie est de ceux-là. À bas Wagner !

Je termine, sur cette constatation et sur ce cri, la troisième série de mes souvenirs. Avec le quatrième volume, nous entrerons dans une période beaucoup plus troublée, celle de l’avant-guerre, que les terribles événements actuels éclairent de façon saisissante. Je tâcherai d’y apporter le même esprit de sincérité absolue, quant aux hommes, amis ou ennemis personnels, de partialité quant à la France.






  1. Erratum : au lieu de Lajeunesse, lire La Jeunesse.
  2. Erratum : au lieu de Lajeunesse, lire La Jeunesse.