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Souvenirs du Brésil/02

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SOUVENIRS DU BRÉSIL [1].




… Le soir du sacre de l’Empereur, on donna un grand gala à l’Opéra. Tout ce que la capitale renfermait de beauté et de noblesse s’y trouva rassemblé. L’Opéra de Saint-Joao est un bâtiment élégant et spacieux ; mais on remarquait plus de patriotisme que de bon goût dans les décors. Je ne me rappelle pas d’avoir jamais vu une réunion plus brillante que celle que présentait la salle de spectacle. Les femmes, resplendissantes de diamans qui surpassaient à peine l’éclat de leurs yeux noirs et expressifs ; les uniformes des militaires, couverts d’étoiles et de rubans, et surtout la magnificence éblouissante de la loge impériale, qui occupait presque tout le devant de la salle, produisaient un ensemble d’une grandeur imposante. L’Empereur et sa famille arrivèrent de bonne heure. Il fut reçu, à son entrée, par un cri de joie et d’enthousiasme parfaitement ecrasanto ; de toutes les parties de la salle, on faisait pleuvoir sur lui des couronnes de laurier. On interrompit la pièce à différentes reprises, pendant qu’on récitait dans les loges des louanges poétiques, si extravagantes de style et de sentimens, qu’on aurait cru assister à l’apothéose de l’Empereur. Je m’attendais bien à quelque chose de semblable ; mais quand je vis des senoritas des familles les plus nobles se présenter à l’invitation du parterre, sans se laisser intimider par les regards du public, et chanter, con amore, quelques stances de l’air national, je regrettai de voir sacrifier, même sur l’autel du patriotisme, le plus bel attribut des femmes, la modestie. Il ne faut cependant pas mettre trop d’empressement à blâmer les filles du Brazil ; nées sous un soleil brûlant, leur ame même se ressent de l’influence de ses rayons…

J’observais la figure de l’Empereur pendant cette scène ; il me semblait que j’y remarquais un air d’impatience inquiète et hautaine, un désir de se soustraire aux éloges exagérés dont il était l’objet. À côté de lui était assise la tendre fleur de la belle Autriche. Ses yeux bleus et ses cheveux blonds faisaient un élégant contraste avec la noire chevelure et les physionomies rembrunies de ses dames d’honneur. Une teinte de mélancolie profonde se répandait sur ses traits charmans. En la regardant quelques instans, on aurait cru, à son air rêveur, que ses pensées la transportaient bien loin, sur les rives du Danube, dans les lieux chéris de son enfance ; mais le mouvement dédaigneux de ses lèvres autrichiennes, indice de son ennui mal déguisé, montrait qu’elle n’était pas inattentive à ce qui se passait autour d’elle. La jeune reine de Portugal, intéressante enfant de trois ans, paraissait seule, de toute la famille impériale, prendre plaisir aux amusemens de la soirée, et en témoigna son contentement par toutes les marques d’une joie naïve.

Des fêtes, des revues, des processions, se succédèrent d’une manière si rapide, qu’enfin je commençais à croire que la politique du nouveau gouvernement, semblable à celle des empereurs romains, pouvait s’expliquer par les deux mots panem et circenses. Je désirais ardemment un moment de calme ; car tant que l’esprit public fut tenu dans un état d’excitation continuelle, il me devint impossible de juger comment pourrait s’établir le nouvel ordre des choses. Enfin, le jour si long-temps souhaité arriva ; les braves gens de la capitale, accablés de fêtes, tombèrent dans un épuisement complet, semblable à celui qui suit un fort accès de fièvre ; l’arrivée de lord Cochrane les réveilla de cet assoupissement. Sollicité par l’Empereur, le brave marin quitta le service du Chili, et doubla le cap Horn, pour arracher à la domination européenne la dernière portion de l’Amérique méridionale. Le lendemain de son arrivée, sa Seigneurie fit hisser son pavillon, comme lord haut amiral du Brazil, à bord du Pedro primeiro, et mit pied à terre au milieu d’un salut général des forts et des vaisseaux de guerre. Les Braziliens coururent en foule recevoir leur libérateur. Dans leur enthousiasme, rien ne leur paraissait impossible sous un commandant si expérimenté. Hélas ! que la faveur populaire est inconstante et de courte durée ! Celui dont l’habileté et l’intrépidité sans égale terminèrent glorieusement cette lutte, celui dont le nom seul arrêta la révolution des provinces du nord, et préserva l’intégrité de l’empire, fut forcé, par un acte de la plus odieuse injustice, à se retirer du service, et avec une précipitation telle, que, dans l’ignorance des faits, on pourrait lui attribuer des motifs qui ne doivent pas s’imputer à un homme d’honneur.

Il existe peu de rapports de société entre les étrangers et les habitans du Brazil. Mon compagnon et moi cependant, nous fûmes assez heureux pour nous faire présenter à plusieurs familles, qui nous reçurent avec beaucoup de bonté et d’hospitalité ; mais aussi on nous ennuyait à mourir par de longues dissertations sur des questions abstraites de politique et de métaphysique. On feuilletait l’histoire, on passait en revue toutes les constitutions politiques qui ont figuré sur la scène du monde depuis Solon jusqu’à nous. Cette fureur de disputer était portée à un tel point, qu’on nous arrêtait dans les rues, et on nous forçait, au risque de recevoir un coup de soleil, d’entendre une série de nouveaux axiomes politiques, développés dans une constitution improvisée. Vainement nous objections, quand (chose rare !) on nous laissait prononcer un mot, qu’il y avait une distance immense entre la théorie et la pratique, entre les généralités et les détails ; on nous répondait que la marche des lumières rendait toute innovation possible. La curiosité me portait souvent à entrer chez les apothicaires, lieu ordinaire de réunion pour ces réformateurs. Jamais je n’ai vu un tableau plus triste du fanatisme politique. Le bruit des débats, la violence et les gestes des orateurs rappelaient d’une manière plaisante les discussions de Gilblas avec les logiciens. Ce fut dans une de ces assemblées qu’un patriote s’attira, de la part d’un militaire, une correction personnelle, pour une pasquinade qu’il s’était permise contre l’Empereur. L’histoire nous fournit plus d’un exemple des effets importans qui viennent des causes les plus légères. On aura de la peine à croire, cependant, que quelques coups de canne renversèrent la constitution, et faillirent plonger l’empire dans une guerre civile. Cet outrage à la personne d’un citoyen paisible, comme on l’appelait, excita l’indignation générale. L’armée, jusqu’alors objet d’orgueil, d’admiration, et des plus belles espérances, fut assimilée aux gardes prétoriennes, don Pèdre à Tibère ou à Néron. Les cortès entretenaient la flamme par des émissaires. Depuis sa réunion, cette assemblée, toute démocratique, se montrait disposée à restreindre la prérogative de l’Empereur ; elle ne laissa pas échapper cette occasion. Elle dénonça l’affaire comme l’avant-coureur du despotisme militaire, déclara la constitution en danger, s’établit en permanence, et pour comble de hardiesse ordonna à l’Empereur de se retirer avec l’armée à dix lieues de la capitale.

Don Pèdre se trouvait au palais de Saint-Chrestorao, à une lieue de la ville, quand ce décret de l’assemblée législative éclata sur lui, comme un coup de foudre. Il n’y avait pas de milieu à suivre ; l’empire, sa vie même, dépendaient de la décision d’un moment. Dans cette position critique, il ne convoqua point de conseil ; avec l’énergie calme de son caractère, il contempla l’orage sans s’en effrayer, et sauva son trône par une admirable fermeté. Trois ou quatre régimens d’infanterie, et quelques troupes de cavalerie et d’artillerie, se trouvaient casernés dans le voisinage. Les réunir, les haranguer, se mettre à leur tête et marcher contre l’assemblée, fut pour l’Empereur une affaire aussi rapidement exécutée que conçue.

On connut promptement dans la ville la détermination de don Pèdre. Une sensation indéfinissable de crainte se répandit chez les Braziliens ; les rues étaient désertes, un silence pareil à celui de la mort régnait de tous côtés. Un groupe d’officiers anglais, avec toute la diablerie de leur âge et de leur profession, restait seul spectateur de la scène qui allait avoir lieu. Bientôt le bruit des tambours et les pas mesurés de l’infanterie se firent entendre. La colonne de troupes déboucha par la rue principale, s’avança au pas accéléré et se forma en ligne sur la place où était située la chambre des cortès. Don Pèdre marchait en tête avec son état-major et une escorte peu nombreuse. La contenance de l’Empereur annonçait une froide détermination. En passant près de nous, il nous rendit notre salut avec affabilité. Il s’arrêta ensuite devant le palais, plaça des détachemens dans toutes les rues voisines, et fit pointer quatre pièces d’artillerie contre l’entrée principale. Ces arrangemens terminés, il envoya son aide-de-camp, le général Moraes, dissoudre l’assemblée, et déclarer la constitution abolie.

Les cortès s’étaient trompées profondément sur le caractère de leur prince. Croyant surprendre le lion dans sa tanière, il le trouvèrent préparé au combat ; la décision prompte et inattendue de l’Empereur les consterna. Les pas du général interrompirent seuls le silence de la chambre, naguère si bruyante. Il entra, et annonça avec une voix de tonnerre la volonté de son maître. Le président seul conserva toute sa présence d’esprit ; il se leva avec dignité, déclara don Pèdre et l’armée traîtres à la patrie, et ordonna avec force au général de s’éloigner de l’enceinte sacrée de l’assemblée, que violait sa présence en armes. Celui-ci, pour toute réponse, montra la place remplie de soldats. L’assemblée se dispersa. On s’empara à leur sortie de quatre des principaux agitateurs, parmi lesquels se trouvèrent le premier ministre et son frère. On les transporta à bord d’un vaisseau qui fesait voile pour la France, et avant que le soleil du lendemain eût éclairé l’horizon, les rivages de leur patrie avaient disparu à leurs yeux.

L’incertitude, le soupçon, s’emparèrent alors de tous les esprits ; mon séjour à Rio m’accabla de sa monotonie. J’avais vu le premier acte de l’indépendance, je voulus retourner à San-Salvador, pour assister à la dernière scène du drame de la domination portugaise. J’éprouvai beaucoup de difficultés à partir ; un blocus rigoureux interceptait tous les vaisseaux faisant voile pour les provinces du nord. Dans cet état de choses, le capitaine d’un vaisseau de guerre français m’offrit poliment le passage. Le temps qui s’écoula à bord du Rusé fut pour moi un temps de plaisirs. Il y a quelque chose de si intéressant dans un vaisseau de guerre ; c’est comme un monde en miniature. Je m’occupais à comparer, autant qu’il était en mon pouvoir, l’ensemble de la discipline française avec celle de notre pays. Un ordre parfait régnait partout ; on exerçait tous les jours l’équipage aux canons et à l’exercice. J’ai cru observer cependant plus de théorie que de pratique dans les manœuvres, et les officiers s’empressaient eux-mêmes de profiter de l’expérience de leurs voisins. Je fus frappé surtout de l’extrême docilité de l’équipage et de l’absence de ces fortes mesures de correction si nécessaires à notre service. J’en fis la remarque au capitaine ; il me répondit en souriant qu’il pouvait tout obtenir d’eux, hors le silence. L’équipage était entièrement composé de Provencaux, qui passent, même en France, pour être un peu bavards. À l’entrée du port San-Salvador, le commandant les assembla, et leur montrant trois frégates anglaises mouillées dans la rade : « Enfans, dit-il, les Anglais vous regardent ! » Cet appel à l’orgueil national fut électrique ; le vaisseau jeta l’ancre au milieu du plus grand silence [2].


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