100%.png

Souvenirs du Nottinghamshire

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Souvenirs du Nottinghamshire
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 8 (p. 42-76).


SOUVENIRS


DU NOTTINGHAMSHIRE.




I. – LA FORÊT DE SHERWOOD ET LES CHÊNES HISTORIQUES. – LES VIEILLES EGLISES. – ROBIN HOOD.

Une aimable hospitalité m’avait appelé dans un des plus beaux comtés de l’Angleterre, celui de Nottingham. Il touche au Derbyshire, qui passe pour être le plus beau. Cette beauté est celle du paysage anglais. Pour les étrangers, elle est un peu uniforme ; mais je ne m’étonne pas qu’elle plaise aux Anglais : elle est à l’image de leur esprit. Le paysage a plus ou moins la physionomie de l’homme qui l’habite. Dans le paysage anglais, je reconnais les principaux traits du caractère anglais ; c’est le pays où tout le monde ressemble le plus à tout le monde : leur mot excentrique le dit assez : — excentrique, ou qui sort du centre, qui ne ressemble pas aux autres, qui diffère du patron commun ; — et c’est parce que la chose fait scandale ; que le mot a été imaginé. La terre porte l’empreinte de cette uniformité : ce sont partout des prairies on des champs enclos de haies ; mais la prairie domine. Le sol est divisé en compartimens, les champs semblent se hiérarchiser ; ils sont d’ailleurs admirablement cultivés ; les prairies nourrissent le plus beau bétail du monde. Les formes de la terre sont aussi fécondes que celles de la société : pourquoi l’Angleterre les changerait-elle ? Aussi est-ce comme étranger que je remarque cette uniformité du paysage anglais. Il n’a pas les grandes lignes du paysage classique, ni cette variété piquante qu’imprime au paysage français, par exemple, la liberté capricieuse du peuple qui lui donne sa forme. Notre sol est comme notre société : il a beaucoup de physionomie ; on y reconnaîtrait la diversité des caractères et des conditions. La routine, l’esprit novateur, l’activité, la nonchalance, la richesse, la médiocrité, la pauvreté, y sont représentés. Il est plus remué, plus travaillé et aussi plus agité : c’est le séjour d’un peuple agriculteur et révolutionnaire.

Le pays qu’habitent mes hôtes est situé au nord de Nottingham, sur le bord d’un plateau qui domine la vallée et la jolie petite ville de Mansfield. La maison est bâtie sur la lisière d’une vaste lande qui fit partie de la célèbre forêt de Sherwood ; l’orgueil local lui en donne le nom. Tout près de la maison, un petit bois et plus loin quelques bouquets de sapins sont la dernière conquête du travail sur la lande. À quelque cent pas cessent les filons de terre végétale qui les nourrissent, et commence le désert. Une plaine immense, onduleuse, couverte et comme tapissée de bruyères, s’étend fort au-delà de l’horizon. Çà et là, quelques buissons de genêt épineux, des houx rabougris, un pin à qui le sol n’a pas donné assez de nourriture pour s’élancer et qui rampe plutôt qu’il ne s’élève, ou bien, mais plus rarement, un chêne solitaire, trapu et robuste, le seul ombrage de ce désert, se détachent du milieu de ce tapis et y dessinent des figures gracieuses. Des chemins creux, où les chariots s’enfoncent dans le sable, conduisent dans le Derbyshire. Ailleurs, des allées d’un sol ferme, couvertes de ce fin gazon anglais dont le marcher est si doux, permettent la promenade à travers la lande, au milieu des moutons qui paissent, des deux côtés du chemin, le peu d’herbe savoureuse qui pousse entre les bruyères. Quand le soleil est voilé, ou le soir, quand la chaleur est tombée, il n’y a rien de plus charmant qu’une promenade sur cette pelouse : c’est le plaisir mélancolique de la solitude dans le voisinage et sous la protection de la nature cultivée.

La bruyère de Sherwood était une des nombreuses clairières de cette forêt de Sherwood qui, au temps de Richard Coeur-de-Lion, couvrait toute cette partie de l’Angleterre. Elle était alors infestée de braconniers, outlaws, qui s’y nourrissaient au dépens du gibier du roi. Walter Scott en a fait le théâtre de quelques scènes d’Ivanhoé. Il y a placé la cellule où le plus joyeux des compagnons de Robin Hood, sous le nom et le capuchon du saint ermite de Copmanhurst, défiait les gardiens des forêts royales. C’est là que se passe cette scène si plaisante où Richard, sous le déguisement du Chevalier Noir, vient demander l’hospitalité au faux ermite. Il frappe ; l’ermite fait semblant de ne pas entendre ; il ouvre enfin, et il offre à Richard, affamé par une longue route, une assiette de pois chiches, et pour boisson une cruche d’eau ; mais Richard est plus avisé que les gardes-chasse de Sherwood : il soupçonne que l’ermite doit sa belle santé à un autre régime ; il demande quelque chose de plus substantiel, et voici qu’aux pois chiches succède un pâté de daim, et à la cruche d’eau une grande bouteille de cuir pleine d’un vin généreux. Où est le rocher tapissé de lierre et couronné de touffes de houx auquel s’appuyait la cellule de l’ermite de Copmanhurst ? Où est cette fontaine de Saint-Dunstan, où il allait remplir sa cruche pour le repas qui devait avoir pour témoins les gardes-chasse ? Où est la fraîche clairière à travers laquelle courait la fontaine avant de disparaître dans le bois voisin ? Les archéologues les chercheraient en vain dans ce qui reste de la forêt de Sherwood. C’est un des mille paysages sortis de l’imagination de Scott. Il l’a tiré de ce trésor d’impressions vraies, de souvenirs d’enfance, de vif amour de la nature, qui lui a fourni tant de descriptions agréables. Les paysages de Walter Scott sont, comme ceux de Fénelon, non pas une description d’après nature, mais un choix de ce que nous avons vu ou rêvé de frais, de lumineux, de pittoresque et de charmant. Il est tel paysage pris sur les lieux que la copie la plus fidèle ne réussit pas à nous faire voir. Nous faisons mieux que voir ceux de Walter Scott et de Fénelon, nous en respirons la fraîcheur, nous croyons y être de notre personne. Je ne sache pas de livres qui fassent plus cette illusion que les romans de Walter Scott ; on y éprouve toutes les sensations, on y a toute la plénitude d’activité et de vie de ses personnages : imagination aimable et bienfaisante, qui n’a jamais été inspirée que par le désir d’entretenir la simplicité des sentimens et la vérité des sensations, sans une ombre d’effort pour exalter notre sensibilité et nous dégoûter des choses qui sont à notre portée !

Quand je visitai le Nottinghamshire, on était au mois d’août. La bruyère de Sherwood était en fleurs. Le rose foncé, le rose tendre, le violet, mêlant leurs nuances à celles de la feuille, tantôt vert pâle, tantôt argentée comme la feuille de l’olivier, formaient comme un fond rose et gris d’où se détachaient les bouquets d’or du genêt épineux. Ces bruyères sont délicates comme celles de nos serres ; elles donnent ce plaisir mêlé de surprise qu’on éprouve à voir des plantes rares à profusion.

En quittant les bruyères pour se rapprocher de la vallée, on a une vue charmante. Sur les deux revers, à mi-côte, s’étendent de vastes pelouses au-devant de jolies maisons de campagne. Sur la hauteur, aux endroits les plus découverts, des moulins propres et élégans ouvrent leurs ailes pour recevoir la brise qui souffle de la plaine. Les jours où il ne fait pas de vent, la machine à vapeur y supplée. À quelques pas du moulin est la maison du meunier. Tout autour, dans la prairie enclose de haies, des vaches, le cheval du meunier, paissent au milieu des poules. Tout cela sent le travail prospère et la paix. On craint Dieu dans ces modestes demeures, et on espère en lui. Tous les jours, sauf le dimanche, des amis viennent faire visite, et le feu, toujours allumé dans la principale pièce, permet de leur offrir le thé ; mais le dimanche chacun reste chez soi, et Dieu est le seul hôte. On le rend présent par la prière et par de pieuses lectures.

Il manque, comme je l’ai dit, une certaine liberté à ce paysage. Tout y est parqué, fermé de clôtures. Les animaux ne s’éloignent pas de la maison. Ce n’est pas en Angleterre que le cerf aurait pu dire aux bœufs auxquels il demande l’hospitalité

Je vous enseignerai les pâtis les plus gras.


Ils ne connaissent qu’un pâtis, c’est le pré qui est autour de la maison. Pourtant je ne les plains pas : ils doivent avoir un peu du caractère des gens, et, comme ceux-ci, aimer leur home.

Il semble aussi, au premier aspect, que le voyageur ne puisse pénétrer dans ces prairies : il ne voit que haies et barrières ; mais ces barrières se lèvent, et ces tourniquets ne sont faits que pour les bestiaux. On peut faire d’agréables et longues promenades d’une prairie à l’autre. On est averti qu’on passe sur le terrain d’autrui, mais on passe. Le paysage est comme la société ; c’est la liberté au milieu des formes et des lois. Y en a-t-il de meilleure ? y en a-t-il une autre qui puisse durer ?

De Sherwood-Hall, nous faisions des excursions dans le voisinage. Nous allions visiter tantôt une ruine, tantôt un château historique, tantôt quelque chêne contemporain de la conquête, ou plus ancien qu’elle. C’est par les chênes que commencent les excursions. Les Anglais en sont très curieux. Ces nobles arbres sont leur passé debout et vivant, et puis le chêne anglais est le bois par excellence ; il est incorruptible à l’eau, et lutte d’éternité avec la mer. On vous en montre à l’Amirauté des échantillons parmi toutes les autres sortes de chêne employées dans la marine. Il occupe la place d’honneur sur le rayon ; l’étiquette vous l’indique : english oak, et ce n’est pas sans un sourire de fierté que le gardien vous le fait regarder et peser. — Ils devaient être les maîtres de la mer, pensent-ils, puisque leurs forêts produisent le bois qui lui résiste le plus.

C’est dans la forêt de Sherwood qu’on voit, me disait-on, les plus vieux chênes d’Angleterre. Ils sont à quelques milles autour de Mansfield. L’authenticité de ces chênes n’est pas suspecte ; l’Angleterre est le pays de la tradition et des formalités légales qui la constituent. Toutes les familles y savent leurs sources. Deux choses protègent et perpétuent les souvenirs, le respect du passé et le respect de la loi. Cependant je n’ai pas vu la preuve qu’un des chênes de Sherwood, le premier qu’on me montra, ait abrité le roi Jean donnant audience à ses sujets. Ce chêne test sur le bord d’un chemin, dans un enfoncement en forme de carré. Du côté des champs, il est protégé par les haies des propriétés voisines ; du côté du chemin, par le respect public. Son tronc, à demi rongé, se couronne encore chaque année d’un feuillage abondant ; mais les siècles ont abattu les hautes branches, et les feuilles ne s’éloignent guère du tronc qui les nourrit. On ne voit pas sans émotion un arbre qui devait compter déjà plusieurs siècles au temps du roi Jean, puisque son ombre suffisait pour abriter l’audience royale. Or, la grande charte du roi Jean est du commencement du XIIIe siècle. Le même esprit a respecté les premières libertés de l’Angleterre et l’arbre sous lequel s’assit le prince à qui l’Angleterre les arracha.

Les souvenirs de Robin Hood consacrent plus d’un autre de ces grands chênes. Tous ont leur nom. En voici un dont le tronc fendu offre comme une niche assez large pour contenir un homme assis ou debout. Il se nomme le Shambles ou l’Abattoir. C’est de là que Robin Hood présidait au dépeçage et à la distribution des daims du roi entre ses joyeux compagnons. Un autre, plus célèbre, est le parliament oak, ou the Trysting tree, le chêne du parlement, l’arbre du Rendez-vous, ainsi appelé parce que Robin Hood y tenait ses assemblées. Le plus ancien est le Green dale oak, le chêne du Vert-Vallon, dont le tronc aurait pu recevoir à l’aise tout le conseil de Robin Hood. Ce tronc semble s’être formé, comme nos montagnes, par la loi des soulèvemens. Ses bosses énormes montent les unes sur les autres comme les couches d’un terrain soulevé. Le tronc a la couleur des vieilles pierres. On dirait un roc d’où jaillit un arbre vigoureux. J’ai vu, dans les Pyrénées, d’énormes rochers d’où sortaient des hêtres plus nourris d’air et de brouillard que de terre, moitié rochers, moitié arbres. C’est une image du Green dale oak. La crevasse qui partage son tronc en deux moitiés est assez large et assez haute pour laisser passage à une voiture. Un voyageur égaré qui arriverait là de nuit, voyant dans l’ombre ces deux énormes assises, prendrait ce chêne pour une vieille porte de ville surmontée d’une tour. Un appareil en menuiserie sert à empêcher que la crevasse ne s’étende et à lui conserver la forme d’une porte. Nous appellerions cela du mauvais goût ; mais ce mauvais goût est aussi ancien que la crevasse, et il en est devenu respectable. Le chêne du Vallon-Vert dépend d’un fermage particulier, dont une clause porte expressément que chaque année, à une certaine époque, le fermier doit faire passer un chariot à travers la crevasse. On a voulu conserver à la fois l’antiquité de l’arbre et la singularité du fait.

Ces chênes sont des buts de promenades et même de voyages. On vient les voir de tous les points de l’Angleterre ; les cavalcades s’y donnent rendez-vous ; les enfans mesurent les troncs avec leurs petits bras. On en prend le plus grand soin ; on les respecte comme ces rares vieillards, plus heureux ou plus malheureux que les autres hommes, qui ont vécu au-delà de la mesure commune. Les têtes les plus vives, en venant s’abriter sous leur ombre, semblent recevoir, avec la fraîcheur que verse leur feuillage, le respect pour les œuvres et pour les souffrances des siècles écoulés.

Chez nous, on fait du bois avec les vieux chênes : ils s’appellent, en termes forestiers, des anciens, et tombent à l’heure marquée par les règles de l’aménagement. Qu’est devenu le chêne de Vincennes ? et pourquoi a-t-il moins vécu que celui du roi Jean ? Le nom d’un mauvais roi a conservé le chêne de Sherwood ; le chêne de Vincennes n’a pas pu être sauvé par le souvenir populaire du plus grand prince du XIIIe siècle, du saint rendant la justice à ses sujets et défendant les faibles contre les forts. Est-il étonnant que là où les arbres n’ont pas la permission de vieillir, on ne souffre pas de vieilles lois ? Cependant la France compte quelques vieux arbres ; on en rencontre dans certains villages que protége l’antique croix dont ils abritent de temps immémorial la pierre grise et rongée. D’autres doivent leur conservation à la routine : c’est la forme que prend le respect chez nous. Nous sommes à la fois contempteurs du passé et routiniers, deux défauts dont l’un implique l’autre, tout comme l’esprit de sédition implique l’esprit de servitude.

Le sentiment religieux se mêle au respect pour le passé, dans le soin que l’Angleterre prend des vieilles églises. Le pays de Nottingham en compte de très vieilles. Dans l’une, l’archéologie a noté un arceau roman ; dans l’autre, une fenêtre saxonne ; dans celle-ci, une tour normande : c’est la date du monument. Les Anglais viennent les voir pour cette marque d’antiquité nationale, et ils savent tous assez d’archéologie pour la reconnaître. Les étrangers admirent surtout l’état de bon entretien de ces églises ; les réparations sont en général exécutées dans le style de l’édifice : le présent s’y ajuste respectueusement au passé. Tel est le caractère de l’architecture en Angleterre, et c’est dans cet esprit qu’a été construit l’édifice le plus national de ce pays, le nouveau palais du parlement. Les gens qui aiment mieux le nouveau dans les arts que la perpétuité dans les nations se récrient : « Quoi ! l’Angleterre du XIXe siècle ne fait que copier l’architecture du XIIIe ! Chaque siècle doit avoir son art ; l’imitation est une preuve de stérilité. » Oui, si l’art n’a en vue que lui-même ; ici il est l’auxiliaire de la politique. Croit-on que l’Angleterre manque d’architectes pour faire, comme chez nous, des églises dans le style équivoque de notre temps ? mais la nation qui conserve toutes choses n’aurait pas voulu que son vieux parlement fût logé, comme un parvenu, dans quelque construction à la mode : on n’oserait pas bâtir un monument public où la vieille Angleterre, old England, si elle revenait au monde, ne se reconnût pas.

Tous les frais de cet admirable entretien sont à la charge des communes ou des particuliers ; plusieurs églises ont des donations : les noms des donateurs sont gravés sur des tables de marbre. Si l’édifice demande quelque grosse réparation qui excède les ressources ordinaires, un pieux meeting en avertit les fidèles, et les bourses particulières s’ouvrent à la voix d’un paroissien accrédité. Il n’y a pas de fonds pour cela au budget de l’état, ni de ministres harcelés pour les distribuer un peu selon les besoins de l’art, un peu selon les besoins de la politique, ni d’opposition pour en demander sa part dans les bureaux des ministères et le retranchement à la tribune. Tout vient de contributions votées librement, ou de dons particuliers. Comment l’argent manquerait-il pour l’entretien des églises là où il abonde pour en édifier de nouvelles ? J’habitais à Londres un quartier où l’on vient de bâtir, à la distance d’un peu plus d’un mille, et dans la circonscription de la même paroisse, deux églises dans le style gothique, l’une pour les fidèles du culte anglican, l’autre pour les dissidens : les uns et les autres en ont fait les frais. C’est pour les deux églises une somme de plus de 40,000 livres sterling. L’esprit de secte n’y aide pas peu : entre anglicans et dissidens, il y a émulation de sacrifices ; mais cela n’y gâte rien, car dans l’esprit de secte il y a de la foi, et dans la contribution pour l’église il y a le don, deux choses profondément morales. Ira-t-on scruter les petits motifs ? S’il y en a, la grandeur de l’œuvre les couvre, et c’est par les grands motifs que des faits de cette sorte se caractérisent.

Toutes les églises du Nottinghamshire ont leurs légendes. Il en est une, à quelques milles de Mansfield, l’église d’Edwinstow, qui est un peu embarrassée de la sienne. Une tradition y marie Robin Hood ; elle est la seule ; selon toutes les autres, il y figura seulement comme témoin du mariage d’Allan-a-Dale, son ménestrel. Un jour, dit une ballade, Robin Hood rencontre un beau jeune homme couché sous un arbre et poussant de grands soupirs ; il l’avait vu la veille en habits de fête, chantant et folâtrant. Son fidèle Little John, le premier de la bande après Robin, le lui amène. Robin Hood lui demande s’il a de l’argent ; le chef des outlaws ne prenait rien sans l’avoir demandé. « Je ne possède que cinq shillings, répond Allan-a-Dale, et un anneau que j’ai au doigt depuis sept ans. Hier j’étais joyeux, j’allais épouser ma fiancée ; mais on me l’enlève pour la donner à un vieux chevalier ; » sans doute un chevalier normand, car toutes ces ballades sont l’expression de la lutte entre les Normands et les Saxons. « Que me donneras-tu, reprend Robin Hood, si je t’aide à ravoir ta dame ? — Je jure, dit Allan-a-Dale, d’être le plus fidèle de tes serviteurs. » Sur cela, Robin Hood et sa troupe se dirigent vers l’église d’Edwinstow, où s’acheminait la noce. Le chef s’y présente sous les habits d’un ménestrel, une harpe à la main. À peine entré, il sonne du cor. Vingt de ses compagnons se précipitent dans l’église, Allan-a-Dale à leur tête. Robin Hood, joignant alors les mains aux deux amans, ordonne à l’évêque de les marier. Celui-ci s’y refuse ; les bans n’ont pas été publiés trois fois ; le mariage ne serait pas légal. Ou je me trompe fort, ou cet évêque, qui ne veut pas violer la loi, devait être de race anglaise. Robin Hood lui ôte sa robe et la fait endosser à Little John : « Cette fois du moins, dit-il, ce sera l’habit qui fera le moine. » Little John prend sa voix la plus grave et publie les bans, non trois fois, mais sept fois, et tout le monde de rire, sauf l’évêque et le vieux chevalier normand. « Qui sert de père à la mariée ? » demande Little John. C’est, bien entendu. Robin Hood ; il la prend sous sa protection et déclare qu’il en coûtera cher à qui osera l’enlever à son mari. « Ainsi, dit la ballade, se termina cette joyeuse noce. La mariée semblait une reine, et ils s’en retournèrent à la joyeuse forêt, parmi le vert feuillage. » Joyeux, merry, est le mot qui domine dans ces poésies. L’Angleterre était-elle donc un pays de joie, ou les poètes, venus après, qui ont chanté ce temps, n’y ont-ils pas mis toute la joie qui manquait au leur ?

Ce mariage qui unit des gens qui s’aiment est un des mille redressemens dont les légendes font honneur à Robin Hood. Il est le héros du peuple vaincu et opprimé. Au prix d’un abus, qui d’ailleurs n’était pas léger, car il y allait pour les passans d’être détroussés, et pour les gardes-chasse du roi de servir de but aux flèches de Robin Hood, il se donnait la gloire de redresser tous les autres abus. Les évêques voluptueux, les magistrats tyranniques étaient attaqués, dépouillés sans pitié, quelquefois tués, mais plus souvent, après quelque mystification dans le goût grossier du temps, renvoyés sains et saufs et moyennant rançon. Sa troupe se composait pour la plupart de gens du peuple dont Robin Hood avait éprouvé la force ou l’adresse dans quelque rencontre, ou qu’il attirait par l’insinuation de sa parole. Tantôt c’est un tanneur dont il avait senti la main puissante, tantôt un chaudronnier envoyé pour le prendre mort ou vif, et qui s’enrôlait sous la bannière des outlaws. Il était inépuisable en ruses et en déguisemens, soit pour s’échapper des mains de ses ennemis, soit pour les attirer dans un piége. Il en voulait surtout au shériff de Nottingham. L’enlever du milieu de sa ville, il n’y avait pas à y songer. Robin Hood imagine de se faire boucher à Nottingham. Il prend l’habit de la profession et se met devant l’étal. Tous les chalands vont à lui, attirés par le bon marché de la viande. Les bouchers de Nottingham s’en émeuvent. On en parle au shériff, qui vient s’en enquérir auprès du faux boucher. Celui-ci lui offre de lui vendre cent de ses bœufs : ils sont, dit-il, dans la forêt voisine. Le shérif l’y suit ; ils arrivent au rendez-vous accoutumé de Robin Hood et de sa troupe, au pied du Trysting-tree. Là, au lieu de cent bêtes à corne, le shériff se voit entouré de cent compagnons à la livrée verte de Robin Hood. Il est joué, berné, rançonné mais il ne lui est pas fait pis.

Robin Hood n’était point marié ; toutes les ballades le disent, sauf une dont l’auteur voulait sans doute qu’il ne manquât aucune vertu à son idéal. Il vivait, il faut le dire, maritalement avec la belle maid Marian. Avant de se faire chef de braconniers, Robin Hood avait été un jeune seigneur de grande naissance, ruiné en partie par les folies de sa jeunesse, en partie par un abbé et un juge, devenus possesseurs, par ruse, de ce qui lui restait. Dans ce temps-là, il était fort épris de la belle Marian, qui le payait de retour. Quand il eut quitté le pays pour aller vivre au fond des bois, Marian, ne pouvant supporter son absence, se déguisa en page et se mit à sa recherche. Ils se rencontrèrent, mais travestis, Marian en homme, Robin Hood en chef de brigands. Ils se battirent ; le beau sang de Marian coula, et Robin Hood lui-même fut légèrement blessé. C’était sa manière de faire ses recrues. Il tend la main à Marian et lui propose de venir dans les bois entendre la chanson du rossignol. Sa voix le trahit, Marian le reconnaît ; elle se jette dans ses bras. Un grand festin célèbre l’arrivée du taux page ; des coupes sont vidées à sa santé, et le repas fini, Robin Hood et Marian vont s’égarer dans la forêt, suivis de Little John. La ballade ne dit pas si celui-ci servit de chaperon aux deux amans ; elle parle seulement du contentement de Marian et de Robin Hood vivant heureux au milieu de la troupe, « sans terres ni rentes » et fort long-temps.

Les ballades dont Robin Hood est le héros offrent de vives peintures des sentimens du peuple anglais aux XIIe et XIIIe siècles ; elles respirent la haine de toute tyrannie, soit ecclésiastique, soit civile, l’horreur de toute action lâche et vile, l’admiration pour tout ce qui est liberté, générosité, chaleur de cœur, warmheartedness ; l’amour pour les combats, non sanglans, mais de bon aloi ; un goût très vif pour les plaisanteries, les jeux de mots et les bons tours. La plainte y est d’ailleurs sans fiel et sans violence. Les poètes en veulent plus aux abus qu’aux gens. C’est l’esprit du héros de ces ballades. Robin Hood a plutôt l’air d’être en guerre avec un état de choses qu’avec les personnes. Pour celles-ci, il les joue plus souvent qu’il ne les maltraite ; il aime mieux se moquer de la mauvaise justice que de molester le magistrat honnête qui la rend ; seulement, nobles, prêtres, juges ne sortent de ses mains qu’avec rançon. C’est le seul budget du roi de Sherwood. Il aime et protège la petite bourgeoisie de campagne. Jamais il ne maltraite le berger ni le laboureur ; il défend le paysan contre le noble ou le prêtre qui l’oppriment. La veuve et l’orphelin n’ont pas de plus sûr appui, et ce ne sont que récits de mères auxquelles il a rendu un fils, de femmes dont il a sauvé les maris. Enfin, comme tout bon chevalier, il est le champion des dames, grand admirateur de leur beauté, et, pour dernière perfection, fidèle.

Une de ces ballades le fait mourir de la mort la plus touchante. Depuis quelque temps, Robin Hood se sentait s’affaiblir ; il s’en plaignait à Little John : ses flèches, disait-il, n’allaient plus au but. Il avait une cousine, abbesse du monastère de Kirkley, qui, comme plus d’une abbesse du temps, pratiquait la médecine. Il va la consulter sur son mal. C’est elle-même qui vient lui ouvrir la porte du couvent. Elle le reçoit avec une feinte cordialité et l’invite à manger ; puis, le menant dans une chambre secrète, « de sa main de lis, » elle lui ouvre la veine et se retire, fermant la porte à double tour. Le sang coula tout le jour et toute la nuit. Robin Hood s’aperçut de la trahison, et, quoique près de défaillir, il essaya de s’échapper ; mais c’est à peine si sa vigueur d’autrefois eût suffi pour forcer la porte. Il veut sauter par la fenêtre ; de si haut, la chute eût été mortelle. À la fin, il a recours à son cor, et il en tire trois faibles sons. C’était assez pour les oreilles du fidèle Little John, resté tout ce temps sous un arbre du voisinage. Il reconnaît, à ces sons mourans, que son maître va expirer ; il accourt, forçant les serrures et brisant les portes, et arrive jusqu’à Robin Hood, trop tard pour le sauver, mais pas trop tard pour le venger. Si son maître le lui permet, il va mettre le feu à ce couvent de nonnes déloyales. « Non, lui dit Robin Hood, je ne le souffrirai pas. Jamais, depuis que je vis, je n’ai fait de mal à une femme, ni même à aucun homme en présence d’une femme, et ce que je n’ai pas fait vivant, je ne le ferai pas à ma mort ; mais donne-moi mon arc avec une de mes flèches : où cette flèche tombera, là je veux être enterré. Étends un vert gazon sous ma tête et un autre à mes pieds, que ma fosse en soit tapissée ; fais-la assez large et assez longue ; couche-moi sur un oreiller de verdure, et qu’on puisse dire : « Ci-gît le hardi Robin Hood. » Il fut enterré en effet près de l’abbaye de Kirkley en Yorkshire.

Walter Scott, dans le roman d’Ivanhoé, a donné au personnage de Locksley les principaux traits du héros des ballades. Il a peint son adresse comme archer dans le jeune yeoman qui gagne le prix de l’arc au tournoi, son courage et sa générosité dans l’intrépide guerrier qui assiége avec Richard le château où le Normand Front-de-Boeuf tient enfermé Cédric le Saxon ; il nous le montre roi de la forêt, tenant sa cour dans une clairière, du haut d’un trône de gazon qu’ombragent les branches touffues d’un vieux chêne, et distribuant à sa troupe, rangée en demi-cercle devant lui, les dépouilles du château. Cependant Walter Scott, dans l’intérêt de son roman, fait de Locksley un patriote qui, tout en attaquant les abus de l’administration normande, est resté fidèle au roi du race normande Richard. Sa gravité, sa noblesse, cet air de commandement, annoncent l’homme de naissance, celui que la tradition fait comte d’Huntington. Le côté plaisant et populaire de l’homme aux mille déguisemens, du diseur de bons mots, manque au caractère de Locksley. Le personnage n’est pas complet, parce que le roman n’a pas été fait pour Robin Hood. Les vrais héros sont Ivanhoé et Richard.

Le complément nécessaire d’un pèlerinage dans la forêt de Sherwood, c’est une lecture d’Ivanhoé. J’ai donc relu Ivanhoé. Je craignais mes souvenirs. La mode a bien un peu surfait les romans de Walter Scott ; elle en a dérobé les longueurs, les descriptions trop fréquentes, les conversations un peu diffuses. Elle a parfois mis les choses curieuses au-dessus des choses vraies. Le temps a changé cet ordre, et, en faisant reculer au second plan ce qui n’était que curieux, il a mis au premier ce qui fait l’éternelle nouveauté des livres, la vérité des caractères et des passions. L’habillement archéologique des personnages est un peu fané ; mais rien ne s’est effacé des vives couleurs dont Walter Scott a peint les choses humaines, non plus que de la gloire qu’il a eue de les peindre d’un pinceau resté toujours chaste en étant toujours vrai. Pendant près de vingt ans, les romans de Walter Scott ont fait la joie du monde civilisé, et, chose plus digne d’envie, ils n’ont gâté personne. Il n’y a guère d’exemples, dans l’histoire des lettres, d’un succès si pur ni d’une popularité ainsi formée de l’approbation secrète de tous les bons sentimens de l’homme. Depuis que les dernières épreuves de la France et de l’Europe nous ont fait revenir avec tristesse sur les idées et les écrits qui ont été populaires dans la première moitié du siècle, depuis que l’esprit est forcé de suspecter l’esprit, et les idées d’accuser les idées, il ne s’est pas trouvé un blâme pour les aimables écrits de Walter Scott. Dans ce déchaînement de doctrines malfaisantes contre lesquelles nous luttons, il n’en est pas une qui puisse s’honorer d’avoir été professée par lui ni s’autoriser d’une ligne écrite de sa main : belle et douce gloire d’un homme supérieur qui a pu plaire sans corrompre, amuser les esprits sans les rendre frivoles, les instruire sans les désenchanter ! Il n’est pas un lecteur cultivé, dans l’Europe contemporaine, qui ne lui ait la reconnaissance de quelques bonnes heures passées au sein d’un idéal aimable et familier. Il a su nous intéresser au passé et ne point nous dégoûter du présent, nous faire voir des scènes de grandeur, de bonheur, de gloire, et ne point nous inspirer l’envie, nous faire lire des romans et ne point nous rendre romanesques, nous faire aimer l’idéal et ne point nous entêter de chimères. Non, la gloire même du Télémaque n’est pas aussi bienfaisante. Trop de subtilité s’y mêle aux douces peintures de la vérité, trop d’utopie nous y dispose à être difficiles et chimériques sur les gouvernemens, et j’en craindrais presque plus le romanesque pour certaines têtes féminines que celui des ouvrages de Walter Scott. M. Villemain, par un de ces mots qui sont à la fois les guides de la critique moderne et ses formules dernières, a dit des romans de Walter Scott qu’ils sont plus vrais que l’histoire. On pourrait ajouter qu’ils sont plus épiques que l’épopée, parce qu’ils n’en ont pas les procédés artificiels, et plus dramatiques que le drame, parce qu’ils n’en ont pas les recettes. Allez donc voir la bruyère de Sherwood et ce qui reste de l’ancien domaine des outlaws, allez-y avec Ivanhoé à la main ; la puissante imagination de Walter Scott fera disparaître peu à peu l’aspect nouveau que la main du temps et le travail des hommes ont donné au pays, et restaurera les solitudes verdoyantes où pouvait seul s’engager un chevalier du XIIIe siècle ; encore fallait-il qu’il s’appelât Richard Coeur-de-Lion. Et si vous lisez le livre du magicien sous un des vieux chênes au feuillage sombre et presque métallique qui ont abrité Robin Hood, prenez garde que le premier garde-chasse du duc de Portland débouchant d’un fourré ne vous paraisse un des archers à la livrée verte de l’antique roi de Sherwood, venant, à l’appel de son maître, à un rendez-vous de guerre ou de plaisir.


II. - WELBECK. – LE GRAND SEIGNEUR UTILITAIRIEN.

En nommant le duc de Portland, j’ai nommé le type du grand seigneur utilitairien en Angleterre. Utilitairien équivaut ici à grand cultivateur. L’agriculture du duc de Portland est une des curiosités de l’Angleterre, et nous pouvons dire du monde civilisé. Elle a renouvelé une grande partie du pays qu’occupait jusqu’au dernier siècle la forêt de Sherwood. À la place de ces bois profonds, de ces vastes clairières où les outlaws et les gardes-chasse du roi se faisaient la guerre, des champs fertiles se couvrent de tous les genres de culture, blés, prairies, racines. La fontaine où le faux ermite de Copmanhurst venait remplir sa cruche pour les jours de visite des gardes-chasse, reçue dans des rigoles distribuées à travers ces belles cultures, y répand la fraîcheur et la fertilité. Cependant tout le bois n’a pas disparu ; Welbeck, le manoir du duc, est entouré de ses majestueux restes. C’est à peu de distance du manoir que se voit ce chêne moitié arbre, moitié monument, le plus extraordinaire, s’il n’est le plus vieux de la Grande-Bretagne. Aux alentours, on en rencontre d’autres d’une grandeur et d’une grosseur prodigieuses, ici rangés en avant du bois et en ligne comme les colonnes d’un vaste temple de feuillage, ailleurs isolés au centre de quelque clairière. Ils ont presque tous des noms et un armorial ; c’est la plus ancienne aristocratie du pays.

Des fondrières et des marécages croupissaient, il y a peu d’années, à la place où se déploient ces magnifiques cultures, l’orgueil du fermier anglais. Le duc de Portland, un peu par amour-propre d’auteur, mais surtout pour le bon exemple, a voulu conserver un échantillon de l’ancien état du terrain. À côté d’une prairie unie ou d’un champ couvert d’épis dont aucun ne dépasse l’autre, quelques acres de terre inculte montrent ce qu’est la nature avant le travail et ce qu’elle devient après cette seconde création. On craignait, il y a quelques années, de s’approcher de ces landes couvertes de joncs et noyées d’eaux sans écoulement. Aujourd’hui, l’homme et le noble animal qui l’aide dans ses travaux y trouvent nourriture et santé. Des ruisseaux d’une eau limpide ont remplacé les flaques d’eau marécageuse. Les fermes riantes qu’on a bâties sur les parties élevées suffisent à peine pour recevoir les produits d’un sol qu’épuisaient autrefois quelques bruyères mêlées à des joncs de marais.

C’est à cette transformation merveilleuse que le duc de Portland a employé la plus grande partie d’une immense fortune. Les revenus de la terre retournent incessamment à la terre, car c’est peu que de créer la prospérité et l’abondance, il les faut entretenir. La vie du noble duc y est entièrement consacrée. Il a des agens capables et zélés, mais l’œil du maître est partout. Ce vieillard, plus riche que bien des princes souverains, parcourt ses champs toute l’année et assiste au labourage, aux semailles et à la moisson. Le poids des années ne lui permettant plus la marche, une modeste voiture le conduit à travers la campagne. Nous le rencontrâmes le jour de notre excursion à Welbeck. Ce qu’on appelle le cabriolet est par derrière, de sorte que le duc tourne le dos à ses chevaux et se fait voiturer à reculons. Il en voit sans doute mieux ce qui est loin et ce qui est près, à moins que ce ne soit quelque excentricité britannique.

Je ne m’étonne pas que le possesseur d’une fortune si bienfaisante soit populaire dans le pays. Les richesses que produit l’agriculture sont de celles qui excitent le moins d’envie. Elles ne sentent pas la chance comme les fortunes industrielles ; elles ne donnent pas à l’agriculteur enrichi l’air d’un parvenu ; elles se gagnent sous l’œil du public, et elles semblent faire aux autres un don gratuit de leurs exemples. Dans tout le pays, on parle avec vénération du duc de Portland. Le nom de son fils, lord Bentinck, n’y est pas moins respecté. Les anciennes lois sur les céréales n’ont pas eu de champion plus habile que ce lord, devenu tout à coup d’homme de plaisir un homme d’affaires supérieur et qui est mort prématurément, après avoir donné fort à faire à sir Robert Peel. La reconnaissance de ses concitoyens lui a élevé, sur la principale place de Mansfield, un monument modeste et d’autant plus sûr de durer, comme celui d’Othon, modicum et mansurutm.

Il était tout simple que le duc de Portland et son fils fussent opposés à la réforme de sir Robert Peel. À moins d’être des anges, comment voir de sang-froid le blé produit par toute cette industrie forcé de faire concurrence, sur le marché anglais, aux blés de Russie et d’Amérique et de se vendre au-dessous du prix de culture ? Il reste encore plus d’un doute, même hors du cercle des intéressés, sur le mérite des mesures de sir Robert Peel. L’agriculture nationale avait, en tout cas, le droit de ne pas les approuver ; mais le jour où ces mesures sont devenues des lois, elle s’y est soumise. On l’a vue souscrire provisoirement à sa ruine par le motif patriotique que d’autres intérêts pouvaient en profiter. Le propriétaire à qui l’on ôte une partie de son revenu, le fermier inquiet pour ses termes, ne sont pas insensibles l’idée que leur gêne diminue celle de l’industrie. Au lieu de s’irriter de leurs souffrances comme d’une injustice de l’état, tout au plus pensent-ils qu’on a fait de bonne foi à leurs dépens une expérience qui ne réussira pas ; mais, en attendant, ils respectent la loi qui leur nuit. La réforme de sir Robert Peel a mis bien des fermiers à bas ; mais j’affirmerais que l’armée des chartistes ne s’en est pas grossie.

L’exemple du sacrifice a d’ailleurs été donné aux fermiers par les propriétaires, et nul n’a été plus loin que le plus lésé de tous, le duc de Portland. Il a fait savoir à ses fermiers que le prix de leurs fermages serait calculé sur le prix moyen du blé. À ceux qui trouvaient leurs baux trop élevés, il a accordé des remises ; aux autres, il a laissé la faculté soit de rester dans les conditions anciennes, soit de faire estimer leurs baux sur le prix actuel du froment. Je vois là trois grands exemples. Le premier est celui de riches qui donnent, car faire des remises, c’est donner. Le second est celui de grands propriétaires lésés par une loi, qui en atténuent l’impopularité parmi leurs fermiers en partageant le dommage avec eux. Le troisième, c’est une opposition qui vient en aide de son obéissance et de son argent à la politique qu’elle a combattue. Grace à cette bonne conduite des propriétaires, le petit champ, au lieu d’envier son voisin le vaste domaine, profite de son exemple et des frais qu’on y fait pour l’améliorer. Il n’y a rien qui s’imite plus en Angleterre que le travail, et l’imitation du travail, c’est l’émulation, si différente de l’envie. La simplicité de mœurs des grands propriétaires ne contribue pas peu à leur faire pardonner leur fortune, — non qu’un lord anglais ne se regarde comme quelque chose de plus que son tenancier ; mais il n’y paraît pas, et c’est ce qui importe. Dans les pays où il y a plus de vanité que d’orgueil, les distinctions de rang sont insupportables, parce que les grands ne savent se trouver grands qu’auprès des petits, et parce que les petits sont assez sots pour en souffrir. En Angleterre, les grands dominent, ils ne s’étalent pas ; ils sont plus fiers que vains de leurs privilèges, et les petits n’y encouragent pas l’insolence des grands par leur propre vanité. Il semble que les classes ne soient que des institutions. On s’incline, non devant une personne qui a l’avantage d’être lord, mais devant la pairie représentée par une personne ; non devant l’individu, mais devant l’institution utile à tous. De là, dans l’inférieur, une politesse respectueuse et non obséquieuse, et, dans le supérieur, nul besoin du dépit des petits pour mieux goûter l’hommage qu’il en reçoit. L’âne portant les reliques ne s’y trompe pas ; il voit bien que le salut s’adresse aux reliques, et, s’il en est secrètement chatouillé, il ne paraît pas du moins qu’il se carre,

Recevant comme siens l’encens et les cantiques.

Les étrangers curieux font souvent de sottes questions. C’est ce qui m’arriva, une fois entre autres, avec un petit fermier du Nottinghamshire. Je lui demandais si les vastes domaines du duc de Portland ne lui faisaient pas des envieux ; il ne parut pas me comprendre. Je refis la question. « Et pourquoi aurait-il des envieux ? dit-il. L’Angleterre a autant besoin de grands propriétaires que de petits tenanciers ; le duc de Portland n’a rien qui ne soit à lui ; le pays gagne à ses grandes dépenses. Qui pourrait trouver mauvais qu’il ait de quoi les faire ? » J’insistai : je voulais voir s’il parlait de conscience ou par ce soin qu’ont les Anglais de cacher aux étrangers les plaies de leur pays. « Toutes ces choses-là d’ailleurs, ajouta-t-il, sont de l’ordre de Dieu. » Je cessai mes questions. Cette dernière réflexion me donnait l’air d’un tentateur venant jeter dans un esprit simple et droit les tristes doutes que j’avais rapportés de mon pays.

C’est dans une de nos promenades à travers ces magnifiques cultures que la route nous amena dans une petite gorge étroite et fraîche dont les bords sont boisés et au fond de laquelle coule un ruisseau. Entre le ruisseau et la colline s’élèvent deux rangées de maisons de construction uniforme, mais propres et riantes. En ce moment, les rayons du soleil couchant, pénétrant par la gorge, enfilaient la rue et faisaient reluire tout ce groupe de maisons au milieu des premières ombres du soir qui descendaient déjà dans la vallée. Le silence du lieu, à peine interrompu par le murmure du ruisseau, ajoutait à l’air de santé et de propreté un air de tranquillité qui me charma. À gauche des maisons, au pied de rochers escarpés et verdoyans, se dressaient sur une aire de sable tout un appareil de gymnastique, attendant les joyeux enfans de la petite colonie. Je me demandais si, parmi ses autres singularités, l’Angleterre n’offrait pas là quelques honnêtes fous réunis sous la loi d’attraction de Fourier. Dans ce moment, des enfans sortirent des maisons, et vinrent en courant, les uns se pendre aux cordes à noeuds, les autres grimper aux mâts ; leur costume annonçait des enfans de la classe ouvrière : cette colonie dépend, en effet, d’une fabrique voisine que nous dérobait un pli de la vallée. Voici, pensai-je, un industriel comme je les aime ; il ne s’est pas contenté de loger ses ouvriers en un lieu charmant où les moines d’autrefois auraient bâti leur couvent ; il a pensé aux amusemens de leurs enfans, et celui qu’il leur a procuré passe presque pour aristocratique. Je voulais savoir, de la bouche de quelque habitant, les sentimens de la colonie pour un chef d’industrie si paternel. Ce fut une femme, — le témoignage le moins suspect, — qui nous apprit que ces maisons avaient été récemment bâties par le fabricant, que les ouvriers y étaient cornfortablement ; — en Angleterre, que dire de plus ? qu’il leur donnait le feu, le feu presque aussi nécessaire que le pain. « Nous sommes contens, » dit-elle, et elle ajouta sans efforts : « Nous sommes reconnaissans. » - Je marche de nouveautés en nouveautés, me disais-je à moi-même. Voilà des fermiers qui n’envient pas les propriétaires, et des ouvriers qui parlent avec gratitude du fabricant ! Heureux pays, même avec tout ce qui y reste de maux à réparer et de maux irréparables, qu’un pays où ceux qui ont la meilleure part sont défendus par ceux qui ont la moins bonne et où les membres font l’apologie de l’estomac !

Ce soin du fabricant anglais pour l’ouvrier ne date pas d’ailleurs de fort loin. Je me souviens qu’en 1836, visitant quelques établissemens industriels, j’étais aussi frappé de la perfection et de la puissance des machines, de la rapidité et de la fécondité du travail qu’affligé de l’insalubrité des bâtimens et du peu d’attention qu’on donnait au bien-être de l’ouvrier. J’eus même plus d’une occasion de remarquer qu’on risquait d’être indiscret et de ne pas obtenir de réponse, quand on questionnait les chefs d’établissemens sur l’état moral de ceux par qui s’accomplissaient toutes ces merveilles. Quel contraste entre ce que j’avais vu en 1836 et ce que l’intelligence politique de l’Angleterre a réalisé moins de quinze ans après ! En 1836, la chose n’était pas moins juste, ni moins sensée, ni moins chrétienne ; elle pressait moins. Sans être plus dur qu’aujourd’hui, le chef d’industrie n’était pas encore averti qu’une redoutable nécessité allait le forcer de faire plus d’attention aux hommes qu’aux machines. Aujourd’hui cette nécessité a parlé. L’industriel anglais n’attend pas qu’elle crie ; il ne cède pourtant pas à la peur. Non, un sentiment meilleur et plus puissant que la peur troublerait aujourd’hui la conscience du chef d’industrie qui oserait rester dur pour l’ouvrier. Ce quelque chose, c’est plus de prix donné à la vie humaine par la raison publique, par la religion, par la politique : c’est cette fraternité de l’Évangile, depuis plus long-temps connue que la fraternité républicaine, qui rend les petits chers aux grands, même dans les pays où l’on a le mauvais goût de vivre sous le régime deux fois détestable de la monarchie et de l’aristocratie.

L’humanité, cette civilisation des cœurs, qui, dans la loi pénale, a substitué d’abord au principe de la société se vengeant du criminel celui de la société usant du droit de légitime défense, puisa ce principe, comme encore trop grossier, celui de la punition avec le pardon au bout ; l’humanité qui, dans le régime des hôpitaux, a remplacé par des lits pour chaque malade ces lits communs où le malade destiné à guérir était quelquefois glacé par le contact d’un mort ; l’humanité n’apparaît pas tout d’abord aux sociétés comme certains principes parfaits, que reconnaissent toutes les consciences, et qui ont brillé, dès le premier jour, de toute leur lumière. Quand Mme de Sévigné se raille des paysans que fait pendre l’intendant de Bretagne, est-ce à dire qu’elle manque de cœur, et que la même femme, vivant de nos jours, fût insensible à un acte de barbarie judiciaire ? Nullement ; mais l’idée de l’humanité telle qu’elle nous apparaît, rendant la justice clémente pour ceux qu’elle punit, la charité honorable pour ceux qu’elle assiste, n’était pas sortie encore des travaux de tant de penseurs, et la souffrance elle-même n’avait pas appris à se défendre. Nous sommes plus tendres que nos pères aux misères humaines, sans y avoir plus de mérite qu’ils n’ont eu de fort dans leur cruauté relative, et peut-être paraîtrons-nous cruels à notre tour, à moins que l’esprit de violence et de ruine qui souffle en ces tristes jours ne fasse reculer les sociétés jusqu’aux époques où la grossièreté dans les mœurs autorisait la cruauté dans les lois.

Parmi les grandes maisons patriciennes de l’Angleterre, il en est de plus anciennes que celle dont le duc de Portland est le chef ; il n’en est pas une dont l’origine soit plus noble. Le dévouement qui va jusqu’au sacrifice de la vie, la fidélité dans toutes les fortunes, l’affection sans la flatterie dans une amitié avec un grand prince, telles sont les qualités que M. Macaulay nous fait admirer dans le fondateur de la maison de Bentinck [1]. Bentinck fut le meilleur et le plus aimé des amis de Guillaume III. On le vit, pendant seize jours et seize nuits, au chevet du jeune prince d’Orange attaqué de la petite vérole, toujours debout, toujours à la main du malade, et, quoique déjà sous le coup de l’assoupissement précurseur du mal, se raidissant contre la fièvre, jusqu’à ce que les médecins eussent déclaré son maître convalescent. « Bentinck a-t-il dormi tandis que j’étais malade ? disait Guillaume à Temple ; je l’ignore ; ce que je sais, c’est qu’il ne m’est arrivé de rien demander sans qu’à l’instant Bentinck ne fût à mes côtés. » Bentinck fut lui-même dans le plus grand danger ; mais, à peine rétabli, il rejoignit l’armée, où, dans tous les périls de plus d’une rude campagne, Guillaume le trouva toujours le plus près de lui.

J’admirerais moins Bentinck, si l’amitié n’eût été que de son côté : il est peu d’hommes supérieurs qui n’aient inspiré quelque dévouement de ce genre ; il y suffit de la fascination du rang et de la fortune ; qu’est-ce donc quand il s’y joint, comme chez Guillaume d’Orange, la fascination du génie ? Mais ici l’amitié était réciproque, et, comme il n’y a d’amitié qu’entre égaux, il fallut que le sujet fût bien honnête homme pour que le prince en fît son égal. Le propre des parfaits amis est de n’avoir pas de secrets l’un pour l’autre. Bentinck connut tout ce qui se passait dans l’ame de Guillaume. Depuis les plans hardis de sa politique jusqu’aux regrets que lui donnent ses melons manqués, le prince disait tout à son ami. Bentinck est-il absent, Guillaume ne permet pas à ses enfans d’aller à la chasse, de peur d’un coup de corne du cerf, ni d’assister au repas des chasseurs, pour qu’ils ne rentrent pas trop tard. « Si je dois avoir un fils, écrivait-il à son ami, j’espère que nos enfans s’aimeront comme nous avons fait. » Bentinck tombe gravement malade ; Guillaume envoie plusieurs courriers par jour ; à la nouvelle que son ami est hors de danger, il en remercie Dieu, et ses yeux, écrit-il au convalescent, se remplissent de larmes de joie.

Une telle illustration vaut bien celle des armes. D’ailleurs, Bentinck joignait la bravoure du soldat au dévouement de l’ami. L’homme respectable qui porte ce beau nom en soutient dignement l’éclat. Dans ce pays des grands exemples, il en donne un qui n’est pas le moins grand, et qui est peut-être le plus utile ; il emploie sa fortune à développer une industrie pour laquelle sa patrie est tributaire de l’étranger ; il a voulu qu’elle produisît elle-même son pain. Les lois ni les mœurs de l’Angleterre ne permettent à l’aristocratie de mettre la main dans une industrie manufacturière ; mais elles ne l’empêchent pas de cultiver le sol. Un lord ne déroge pas en touchant la charrue : c’était l’art des patriarches ; l’Angleterre religieuse ne l’a pas trouvé indigne de son aristocratie. Le vieux duc de Portland rappelle Booz au milieu de ses moissonneurs, et, s’il manque à la scène les épis semés sur les pas de Ruth, on peut être sûr que le secours va trouver la veuve sous une autre forme.


III. – LES RUINES DE WINGFIELD. – UN PIQUE-NIQUE. – LES RUINES D’HARDWICKE-CASTLE. – SOUVENIRS DE MARIE STUART.

Les ruines sont rares en Angleterre ; il y en a deux raisons : la guerre étrangère n’en a pas fait, et la guerre civile en a fait moins que partout ailleurs. Aussi le peu qu’on en voit est-il fort visité, non par les étrangers, qui ont assez à faire des curiosités de la civilisation contemporaine, mais par les Anglais eux-mêmes, qui ne sont curieux d’aucun pays autant que du leur.

Le comté de Nottingham en offre de célèbres : celles du château de Wingfield, qui fut détruit dans la guerre du parlement contre Charles Ier ; celles de Newstead-Abbey, où se passa la jeunesse de lord Byron. Tout près de la limite du comté, dans le Derbyshire, le souvenir de la captivité de Marie Stuart prête un charme mélancolique aux restes du vieux château d’Hardwicke.

Les ruines de Wingfield couronnent une colline dont l’escarpement est déjà une rareté dans un paysage uni ou légèrement onduleux : ce sont les débris de ce qu’on appelle manor-house, un manoir fortifié, différent du château-fort, keep-donjon, qui servait à arrêter l’ennemi. Le manor-house était l’habitation de familles nobles, fortifiée seulement pour la sûreté contre un coup de main de partisans. Wingfield fut habité par William Peveril, fils naturel de Guillaume-le-Conquérant et ancêtre de ce Peveril du Peak, le héros d’un des plus agréables romans de Walter Scott. Les premières ruines datent de l’année 1446, et furent l’ouvrage d’un lord Cromwell, contemporain du roi Henri VI. Le manoir ainsi ébréché devint la propriété du fameux comte de Shrewsbury, le geôlier de Marie Stuart, et, si l’on en croyait certains embellisseurs de ruines, cette princesse y aurait passé quelques-unes des années de sa captivité. Pendant les guerres du parlement contre Charles Ier, Wingfield fut assiégé et pris par l’armée parlementaire. On y employa les plus puissans moyens de destruction. Des fouilles récentes ont fait découvrir, enfoncés à quelques pieds dans la terre, des boulets du poids de trente-deux livres. Le canon des parlementaires y a pourtant fait moins de mal que les derniers propriétaires, lesquels en ont démoli les murailles pour construire des bâtimens de ferme, sort ordinaire de la plupart des ruines, dont on peut dire, comme de celles de Rome, qu’elles sont plus l’œuvre des Barberini que des Barbari.

La principale tour est restée intacte. Bâtie sur la crête de la colline, elle regarde une immense étendue de pays. Combien d’aspects différens le paysage n’a-t-il pas revêtus depuis que Wingfield eut pour hôte le bâtard du Conquérant ! Aujourd’hui, au centre de cette contrée pacifique, la tour d’alarmes semble une ruine artificielle bâtie pour avoir une vue sur les environs. Les créneaux ne voient plus passer de gens de guerre. La paix a imprimé sa douce face sur tout ce pays. On entre dans le manoir à la suite des moutons de la ferme, revenant à l’étable après avoir brouté l’herbe abondante et fraîche qui croît à l’ombre de ses murs. Tandis que nous regardions du haut de la tour les vallons, les champs, les villages semés çà et là, un murmure sourd et vibrant se faisait entendre dans le lointain. Nous tournions la tête, et, à la sortie d’un bois, sur une ligne blanche, s’avançait en rampant, — sous le pavillon de la paix universelle, la noire banderole de fumée, — un convoi de chemin de fer. Au moyen-âge, on eût vu de la même tour chevaucher le cortège de quelque abbé, monté sur un mulet aux riches caparaçons et aux clochettes retentissantes, que suivaient à cheval ses serviteurs blancs et maures, ses pages et ses écuyers.

Nous étions allés à Wingfield en pique-nique. En France, on entend par là un repas où chacun paie son écot. Les Anglais nous ont pris le mot, mais ils ont changé la chose. Un country gentleman donne rendez-vous à ses voisins de campagne dans la cour de sa maison ; là, des voitures pleines de provisions les reçoivent. On part pour un lieu de promenade, le plus souvent historique ; on s’arrange pour arriver à l’heure du luncheon : c’est, comme on sait, le repas de l’après-midi, notre dîner d’autrefois. Les convives mangent de bon appétit, mais sobrement, quoi que fassent dire certains Anglais, qui se relâchent sur le continent de la modération qu’ils s’imposent si sagement chez eux. Une gaieté égale, mais sans épanchement, anime doucement le festin. On cause à la surface, mais tout le monde également, et, si personne ne domine l’entretien, personne n’en est exclu. Après quoi, on visite ensemble ou par groupes le lieu de promenade. C’est ainsi que les choses se passèrent quand nous visitâmes les ruines de Wingfield. Je n’en parlerais pas, si je n’étais encore touché et charmé du soin que prenait de ses hôtes l’aimable femme qui nous donnait la fête. Elle avait tout ordonné, elle conduisait tout, sans qu’il parût sur son gracieux visage plus de préoccupation que sur celui d’une invitée se laissant faire.

Les dames avaient apporté leurs cahiers d’esquisses ; elles se dispersèrent pour aller prendre des croquis. Tandis que les crayons cheminaient sur le papier, les hommes parcouraient les ruines, montaient au haut de la tour, descendaient dans la crypte qui servait de cave au manoir, mesuraient la cheminée sous laquelle s’étaient chauffés debout les descendans de Peveril. Tous faisaient usage de leurs notions archéologiques ; personne ne songeait à se mettre à l’écart pour rêver. Une ruine, pour des Anglais venus en pique-nique, n’est pas un sujet, de mélancolie : c’est un but de promenade utile, c’est une connaissance précise qu’il est de devoir d’acquérir, car il s’agit de l’histoire du pays.

Il arriva, deux heures après nous, un archéologue de profession. Il amenait avec lui une grande compagnie. Les deux sociétés se mêlèrent et formèrent un auditoire imposant. Ce savant avait le parler clair et facile. Il donnait une date à l’édifice, il y notait les styles de plusieurs époques, il en caractérisait les différences. Je voyais certains auditeurs prendre des notes. Peut-être aurais-je eu du plaisir à l’écouter moi-même, si quelque chose pouvait m’intéresser dans une ruine qui ne soit pas la ruine elle-même, comme la plus triste des choses humaines. À quoi bon la science contentieuse sur des débris qui annoncent la vanité de toute science ? J’aime mieux garder avec mon ignorance la naïveté des impressions qui me viennent des ruines. Elles me font songer à la vie écoulée, au temps déjà derrière moi, le seul certain, à celui qui est devant, si douteux et, quoi qu’il arrive, si court, à mes propres ruines, à ce qu’il y a aussi en moi de tours superbes abattues ; puis je pense à ceux qui ont élevé ces pierres, à ceux lui les ont renversées, au passé, au présent que ce passé a fait, à cette dure condition des sociétés humaines qui les condamne à vivre de destructions et à prospérer par les ruines. Il me suffit de quelques notions générales pour ne pas confondre les âges : c’est le savoir de tout passant. J’aurais pourtant mauvaise grace à estimer médiocrement l’archéologue ingénieux qui, à l’aide de quelques pierres gisant dans la cour d’une ferme ou engagées dans les murs d’une construction nouvelle, rebâtit un monument historique ; mais je suis surpris de voir quelqu’un faire cercle sur une ruine, et la quitter avec l’applaudissement d’un auditoire et un peu plus de contentement de soi. Aussi je me tenais à l’écart, regardant tantôt les murs écroulés, tantôt le ciel qui versait sa plus belle lumière sur le paysage, tantôt la ferme bâtie dans un coin de la cour d’honneur et les arbres qui se nourrissent de la pierre redevenue poussière, tantôt les gens de la ferme menant leurs bêtes à l’abreuvoir, et les petits enfans étonnés que de grandes personnes vinssent de loin pour visiter de vieilles pierres. J’étais touché de ces impressions de vie et de mort, de perpétuité et de fragilité ; l’histoire de l’homme m’empêchait de prendre intérêt à des notions d’histoire locale.

Et comme on n’est pas de son pays impunément, et qu’on l’aime d’autant plus qu’il est plus éprouvé, je sentais un secret dépit contre ces visiteurs de ruines, qui, tranquilles sur le présent de leur patrie, peuvent s’intéresser ainsi à son passé. Du moins, me disais-je, la société qui a eu besoin de faire ces ruines subsiste et prospère. En vain ses ennemis lui mesurent sa durée ; leurs sauvages prophéties ne l’ont pas émue ; elle jouit du présent et elle croit à l’avenir ; et tandis que tout ce qui pense dans mon pays souffre et s’inquiète, voici des gens d’esprit et de savoir qui se mettent en voyage pour s’enquérir si certaines pierres anciennes sont saxonnes ou normandes, voici un pays où l’on prend soin des ruines, comme si elles devaient être les dernières. Pour nous, nous ne savons pas si les édifices bâtis aujourd’hui seront encore debout demain. Notre sol est jonché de débris ; les châteaux sont devenus des bâtimens d’hébergeage, et les églises des magasins ; les pierres que le paysan portait au sommet du mont pour élever l’édifice féodal, il les en a descendues pour bâtir des granges ; tout cela se passait hier, et voilà qu’aujourd’hui des milliers d’hommes trouvent déjà trop vieille cette société d’hier, et veulent faire des ruines de ces hébergeages et de ces granges ! Les Anglais mettraient leurs ruines dans des écrins, comme s’il ne devait plus s’en faire dans leur pays ; nous, on nous en promet qui feront perdre bien de leur prix aux anciennes. Ne s’agit-il pas de faire crouler la société nouvelle sur les fils de ceux qui l’ont fondée ?

Mes compagnons de voyage prirent sans doute mon isolement pour une marque de la légèreté française. À leurs yeux, je fuyais la science positive. Vraiment non ; je me cherchais. L’heure du départ vint m’arracher à mes rêveries. On se remit en route, mes compagnons de promenade plus riches d’un léger savoir, moi remportant, avec mon ignorance, un peu plus de cette mélancolie, lacrymœ rerum, qui croît chaque jour en devenant de moins en moins amère, et qui nous accompagne jusqu’à la fin de la vie, sans doute pour nous préserver de mourir lâchement.

Pourtant, s’il est une ruine d’une date certaine par l’accord de la science et de la tradition, qu’un événement historique, un personnage populaire, une grande infortune, ont rendue célèbre, je préfère à une vague rêverie l’intérêt de notions précises qui m’instruisent et me touchent. C’est ce que je rapportai d’Hardwicke-Castle, dont les ruines ont été autrefois la prison de Marie Stuart. Voilà un de ces noms qui éveillent tout ce que nous avons de pitié, voilà une de ces infortunes dont nous sommes inconsolables, quoique la sévérité de l’histoire ne nous permette plus de douter qu’elle ait été méritée [2].

Le vieux château d’Hardwicke était le manoir de John Hardwicke d’Hardwicke, gentilhomme campagnard qui vivait dans le milieu du XVIe siècle. Il n’en reste qu’une aile fort délabrée, qui regarde le nord. Ses murs noircis par le temps, un lierre qui l’enveloppe à demi comme un linceul, semblent annoncer le débris d’une antique prison. La seule chambre demeurée intacte, et qu’on appelle la chambre des géans, est admirée pour ses belles proportions. L’ameublement qui servit à Marie Stuart a été transporté dans le nouveau château, bâti à gauche de l’ancien. La pièce la plus intéressante de cet ameublement est le lit de Marie, en partie brodé de ses mains. C’est ce lit qui a vu tant de nuits sans sommeil, tant de gémissemens étouffés, tant de pleurs dévorés, et aussi tant de rêves d’évasion et de retour à l’air libre et à la puissance. Le temps a effacé les couleurs et usé la trame du couvre-pied, ouvrage de ses doigts délicats, occupation de sa captivité. La vue d’un tombeau n’est pas plus triste que celle de ce lit. Cette magnificence fanée, ce dais, ces panaches aux quatre angles, ont un air de corbillard, vrai tombeau en effet, puisque toutes les espérances de cette pauvre femme ont dû y mourir, et qu’elle y a sans doute plus d’une fois pleuré sa mort ! La salle où est conservé ce lit est meublée comme au temps d’Élisabeth : il y a là des curiosités pour tout un jour ; mais que peut-on regarder après ce lit funèbre d’une femme qui paya si cher ses fautes, et dont les graces ont à jamais désarmé l’histoire ? Un moment reine de France, elle eut le pressentiment que sa vraie patrie lui serait moins hospitalière que sa patrie adoptive, et l’adieu si touchant qu’elle fit à la France dut plus d’une fois lui revenir au cœur sur ce chevet où la captivité et l’insomnie firent pousser avant l’âge les premiers cheveux blancs qui se mêlèrent aux tresses brunes de sa tête charmante.

Hardwicke-Hall, le château actuel, fut bâti par la fille de ce John Hardwicke d’Hardwicke. Il est de la fin du XVIe siècle. La façade n’est qu’une vaste fenêtre à divers compartimens, où ce qui est mur ne sert qu’à attacher les vitres, et tient la même place que les montans de bois dans une serre. De là ce proverbe populaire :

Hardwicke-Hall, plus fenêtres que murailles [3].

Le premier effet en est éblouissant. Quand nous arrivâmes devant la maison, après avoir traversé le parc entre plusieurs troupeaux de daims, le soleil faisait jaillir mille éclairs de ces fenêtres. C’est une maison devant laquelle il faut baisser les yeux. L’architecture n’en est peut-être pas correcte, et n’est certainement d’aucune école ; mais c’est une des plus splendides fantaisies qu’on puisse voir. La dame fondatrice n’avait pas si grand tort d’aimer le soleil et de le mettre tout entier dans sa maison. Derrière cette belle serre-chaude, elle put vieillir jusqu’à l’âge de quatre-vingt-sept ans ; encore ne mourut-elle, comme on le verra, que par miracle. Les yeux plus faibles de ses descendans n’ont pas pu supporter cette insolation. Quelques fenêtres ont été bouchées ou rétrécies ; mais les principales pièces ont conservé toutes leurs ouvertures, et la lumière qui les inonde est plus vive que celle du dehors, parce qu’elle est à la fois directe et réverbérée. D’immenses rideaux suspendus à des tringles de l’époque tempèrent cette lumière qui consume les couleurs et pâlit à la longue tous les objets.

La façade regarde le couchant. Devant la maison s’étend un parterre, tracé selon la mode du temps. Des plates-bandes bordées de buis nain y figurent des lettres et des chiffres. En traversant la cour pavée qui coupe ce parterre en deux, on ne voit à droite et à gauche que des groupes de fleurs singulièrement disposées, mais si abondantes et si fraîches, que le tableau empêche de remarquer l’encadrement. Du haut de la maison, on lit distinctement les initiales d’Élisabeth. Les plates-bandes et les fleurs forment le fond ; les petites allées de sable jaune qui les dessinent figurent les lettres. Au-delà de la grille d’entrée s’étend une belle pelouse, et au-delà de la pelouse un vallon large et évasé se creuse en pentes douces entre deux rangées de collines, descend vers le couchant, puis se relève et remonte insensiblement, pour s’y confondre, vers les hauteurs qui bornent l’horizon. Au fond de cette coupe et sur ses bords, le paysage anglais déploie toutes ses richesses, bois, prés, eaux limpides, haies verdoyantes, bouquets d’arbres, paysage opulent, beau comme ce qui est riche, mais qui ne pénètre pas. Marie n’en avait pas la vue des fenêtres de sa prison. La façade de l’ancien château regardant le nord, son appartement ne recevait le soleil qu’obliquement, le matin et le soir, et ne voyait le wallon que de côté. C’est sans doute pour avoir connu l’incommodité de sa nouvelle demeure qu’Élisabeth d’Hardwicke voulut qu’elle fît face au vallon et reçût tout ce que l’Angleterre a de soleil.

Le portrait de la fondatrice d’Hardwicke se voit dans la galerie, près de celui de Marie Stuart, qu’on dit avoir été ressemblant et qui la représente en deuil avec un voile. Elle avait alors trente-six ans. Si c’est là Marie Stuart, sa beauté ne devait plus, dès ce temps-là, faire ombrage à Élisabeth. La figure d’Élisabeth d’Hardwicke est fine, intelligente, mais revêche. La couleur de ses cheveux, un air de ruse et d’autorité, la feraient prendre pour Élisabeth elle-même ; elle lui ressemble et s’appelait du même nom qu’elle, Bess, qui est le diminutif d’Élisabeth : Bess of Hardwicke, digne geôlière de la bonne reine Bess, comme on nommait Élisabeth.

À quatorze ans, Bess était orpheline et riche héritière. Son premier mari, un enfant comme elle, mourut après peu de mois de mariage, en lui laissant de grands biens. Veuve avant d’avoir toute sa beauté, spirituelle, déjà ambitieuse, très recherchée, elle fit attendre sa main jusqu’à vingt-quatre ans. Un favori de Henri VIII, sir William Cavendish, enrichi par ce prince dans la vaste distribution des biens du Clergé, obtint la jeune veuve au prix d’un contrat qui lui assurait toute sa fortune. Il échangea pour lui plaire tout ce qu’il possédait dans son pays contre des terres dans le Derbyshire, et il y bâtit Chatsworth, aujourd’hui la royale demeure du duc de Devonshire, descendant de ce deuxième mari, et depuis 1694 le sixième duc de cette puissante maison.

Sir William Cavendish mourut, et Bess resta veuve de nouveau avec six enfans. L’opulente douairière se laissa bientôt attendrir par d’autres possessions que vint mettre à ses pieds sir William Saint-Loo. Il était veuf lui-même et avait des enfans. Il les dépouilla au profit de ceux de sa femme, qu’il laissa peu après veuve pour la troisième fois, mais veuve de quarante ans à peine et nullement dégoûtée du mariage, qui la comblait des biens de ce monde et mettait de son côté toutes les chances de survie. Cependant ses immenses richesses lui avaient donné une autre ambition : elle désirait échanger sa noblesse de campagne contre la haute noblesse. George Talbot, comte de Shrewsbury, lui en offrit une des plus anciennes de l’Angleterre ; elle fit de Talbot son quatrième mari, et sut lui survivre dix-sept ans.

La probité chevaleresque de Talbot lui avait valu le triste honneur d’être choisi par Élisabeth pour servir de geôlier à la malheureuse Marie. Soit que, comme tous les geôliers de Marie, il eût été touché d’un intérêt trop tendre pour sa prisonnière, soit que sa femme ne fît que le craindre, la mésintelligence éclata entre les deux époux. Les lèvres minces du portrait de Bess d’Hardwicke, cet œil si fin et si dur, me font penser que sa jalousie ne dut pas être commode. Le mari était le geôlier de la reine d’Écosse, la femme était la gardienne du geôlier. Elle dénonça Marie à Élisabeth ; à son tour, Marie la dénonça pour des propos tenus contre les mœurs de la reine [4]. Celle-ci se servit de ces querelles pour resserrer la captivité de son ennemie. Jamais plus vilain cœur ne savoura une vengeance plus raffinée ; Élisabeth n’avait plus à envier à Marie son funeste don de se faire aimer, puisqu’il ajoutait au supplice de la prison l’horreur d’avoir pour geôlière une femme jalouse.

Les dix-sept ans que dura le dernier veuvage de Bess d’Hardwicke s’écoulèrent dans une abondance et une splendeur presque royales. Octogénaire, mais toujours active, à défaut d’un cinquième mariage, elle trouva une dernière ambition pour occuper ce qui lui restait de temps à vivre. Après l’argent et les honneurs, elle se prit de passion pour les bâtimens. Chatsworth, dit-on, est la plus belle de ses créations. Une autre, Oldcotes, presque l’égale de Chatsworth, n’est plus qu’une ruine. Hardwicke est le type d’une maison seigneuriale au temps d’Élisabeth. Les meubles et l’arrangement sont tels que les a laissés la veuve des quatre maris. Tout ce qui voyage en Angleterre, et c’est presque toute l’Angleterre, va voir à Hardwicke comment se meublaient les grands seigneurs contemporains d’Élisabeth, à quels foyers ils se chauffaient, sur quels fauteuils se sont assis ces graves personnages dont les portraits, sauf quelque quinze jours dans l’année, sont les seuls habitans de ces galeries solitaires.

Outre ces royales maisons, Bess fonda des établissemens de charité à Derby et s’y fit construire pour elle-même un tombeau avec la ferme résolution de ne l’habiter que le plus tard qu’elle pourrait. Elle ne s’occupait même de sa dernière demeure que pour éloigner le moment de l’habiter. Selon un horoscope, elle devait cesser de vivre le jour où elle cesserait de bâtir. Elle ne mourut, en effet, qu’après une gelée qui avait forcé les maçons de déposer la truelle. Je crois à l’horoscope ; il était d’un prophète qui connaissait bien la dame et qui n’ignorait pas le cœur humain. Une femme de ce caractère devait mourir le jour où elle serait forcée de s’arrêter.

La galerie de Hardwicke-Hall, longue de cent quatre-vingts pieds anglais, est, non pas éclairée, mais rendue transparente par les fenêtres, qui font ressembler la paroi extérieure à un immense châssis. Les bons tableaux n’y sont pas communs, mais les portraits y abondent et sont tous du temps. Aux deux bouts de la galerie s’ouvrent deux portes qui se font face, et par lesquelles, quand l’horloge sonne minuit, entrent, en habits de pompe, Élisabeth et sa victime. Toutes deux s’avancent jusqu’au milieu de la salle, se font la révérence, et vont s’asseoir côte à côte sur deux trônes adossés au mur que surmonte un dais en velours rouge. La légende ne dit pas si les deux rivales s’y adressent la parole ; hélas ! elle fait bien. Une explication brouillerait de nouveau celles que la mort a réconciliées dans son éternel silence. Un dialogue des morts entre les deux rivales est impossible. C’est qu’au fond, et malgré les grands intérêts qui s’y mêlèrent, la querelle n’était guère plus digne que celle qui met aux prises deux femmes du commun ; seulement l’une a l’auréole de la beauté et du malheur, l’autre le stigmate de l’oppresseur et du bourreau.


IV. – NEWSTEAD-ABBEY. – LORD BYRON.

Un nom contemporain, un des plus grands noms de la poésie, celui de lord Byron, consacre les précieux restes de l’abbaye de Newstead. C’est là que lord Byron a passé une partie de sa jeunesse ; c’est là que s’est éveillé son génie poétique. Jusqu’à lui, la ruine avait été à peu près la seule gloire de sa famille ; désormais c’est le nom du dernier de cette famille qui fait la gloire de la ruine.

Newstead-Abbey est un antique monastère converti en manoir. L’édifice religieux fut élevé par Henri II en 1170, et dédié à la Vierge Marie. Les guerres, le temps, ont détruit l’église, sauf la façade, qui se lie à l’aile gauche du manoir ; mais le cloître, la cour intérieure, la fontaine au milieu, dont l’eau n’a pas cessé de couler et que décorent des bas-reliefs grotesques, le réfectoire, subsistent, engagés et mêlés dans une construction un peu militaire, comme étaient les manoirs fortifiés du moyen-âge. Jusqu’à la célébrité que l’abbaye de Newstead a due aux souvenirs de lord Byron, on venait visiter le manoir pour la façade de l’église, pour le monastère, pour le réfectoire, pour le cloître resté intact et sa fontaine. Ainsi, dans le siècle dernier, l’ami de Mme du Deffant, Horace Walpole, visitait Newstead et en louait la beauté ; il disait moins de bien du propriétaire d’alors, William Byron, l’oncle du poète, personnage bizarre, dur, vindicatif, dont les duels ressemblaient fort à des guet-apens, grand dépensier et qui réparait les brêches de sa fortune en faisant abattre tous les bois de son domaine. « Il paie ses dettes en vieux chênes, dit Walpole dans une lettre piquante ; on en a coupé pour 5,000 livres tout près de la maison. Par compensation, il a bâti deux petits fortins (baby forts), afin de nous indemniser en forteresses du dommage qu’il cause à notre marine, et il a planté une allée de pins d’Écosse qui ressemblent à de petits paysans en vieille livrée de famille un jour de fête [5]. » Walpole trouve encore à se moquer des fenêtres « dont les rideaux neufs ont l’air d’avoir été coupés par un tailleur vénitien. » Il ne voyait dans Newstead que la demeure d’une famille noble et des restes d’architecture gothique d’une médiocre valeur de son temps. « Il ne pouvait pas voir, remarque un critique anglais, cette magique beauté que la gloire répand sur la demeure d’un homme de génie et qui revêt comme d’un manteau les tourelles de Newstead. » Aujourd’hui, ce qui attire des visiteurs à la vieille abbaye, c’est le dernier Byron qui l’habita, c’est le pète. Il s’empare de vous à l’arrivée, il vous accompagne partout, il vous fait les honneurs de sa mélancolique demeure, hôte invisible, mais plus présent que ceux qui vous y reçoivent en personne.

On rend d’abord justice à la manière dont Newstead a été restauré. Le propriétaire actuel, le colonel Wildman, l’avait acheté en ruines. 300,000 livres sterling ont été dépensées à le réparer. Le colonel a exécuté cette restauration sous l’influence des deux plus nobles sortes de piété après celle qui a Dieu pour objet, la piété envers un homme de génie et la piété pour les ruines. Ami de lord Byron, il n’est devenu l’acquéreur de Newstead que pour y instituer le culte domestique du : poète. Grace à lui, tout ce qui peut rendre plus sensible la magique beauté de l’édifice est à l’abri des injures du temps : c’est tout ce qui fut proprement l’habitation de lord Byron. Le reste semble n’avoir été réparé et consolidé que comme un chaton de bague pour mieux enchâsser le joyau.

Par une prescription de très bon goût, on vous conduit tout d’abord à l’appartement qu’occupa lord Byron. La vue de ces pièces, qui semblent l’attendre, excite plus de curiosité que d’émotion. Le souvenir de lord Byron n’est pas de ceux qui attendrissent. L’attrait de ce qui fut son habitation est celui de quelque demeure mystérieuse où il s’est passé des choses étranges. Près d’y entrer, on n’est guère plus ému que ce serviteur de Manfred qui donnerait trois années de ses gages pour savoir ce que fait le comte au fond de sa tour. « De quoi s’y occupe-t-il ? nous ne l’avons jamais su :

<poem>« How occupied, we knew not [6]. »<:poem>

Il faut bien l’avouer, il n’y a rien dans l’arrangement intérieur qui annonce ni une destinée extraordinaire ni les mystérieuses occupations de Manfred. Lord Byron habitait une des deux tourelles, baby forts, dont parle Walpole. Le rez-de-chaussée est occupé par la salle à manger. Au milieu est une table carrée en acajou ; les pieds des chaises sont dorés ; un grand aigle, également doré, supporte un buffet. Ce sont des meubles dans le goût du temps, non de l’homme. L’étage supérieur se compose de deux chambres. La plus grande, avec cabinet de toilette, était la chambre à coucher du poète. Le lit est à colonnes, comme tous les lits anglais ; une couronne de comte dorée surmonte les chapiteaux. Les rideaux, d’étoffe ordinaire, sont doublés de soie d’un jaune léger et ornés d’une garniture en festons. Les chaises sont également en soie, de la même couleur que les rideaux et en bois doré. Quelques gravures de peu de valeur représentent différentes vues du collége de Cambridge. Cet ameublement est celui dont lord Byron se servait à l’université, et, s’il ne dénote aucun goût particulier dans le personnage, il montre du moins comment est meublé, dans les collèges d’Angleterre, un écolier qui a le privilège d’être lord. Dans le cabinet de toilette, on voit le portrait du vieux domestique du poète. La seconde chambre, où couchait son page, a une fenêtre en ogive avec vitraux peints ; elle est meublée dans le goût gothique. La médisance, à laquelle Byron a tant prêté, a jeté des doutes sur le sexe de ce page et insinué que ce pouvait bien être un Kaled dont Byron était le Lara.

Au réfectoire, aujourd’hui le grand salon de réception du colonel Wildman, on cherche, dans cette restauration si intelligente et si opulente, le peu qui est resté du poète. Voici, sur une table précieuse, le fameux crâne trouvé dans le jardin de l’abbaye ; Byron eut la fantaisie de le faire monter en argent, pour s’en servir les jours de fête en guise de verre à boire. On y versait une bouteille de vin de Bordeaux et on la vidait d’un trait. C’est une étrangeté, mais non une nouveauté. Cette manière de narguer la mort était un des sauvages plaisirs du moyen-âge. Le pied de la coupe est en argent, comme les rebords. Byron n’avait que vingt ans quand il y écrivait ces vers, dont la tristesse ironique est d’un homme qui a déjà trop vécu : « Ne frémis pas ; ne crois pas que mon ame se soit enfuie. Contemple en moi le seul crâne dont, à la différence des têtes vivantes, il ne sort jamais rien de triste. »

Devant la maison, sur la pelouse, s’élève un chêne isolé on ne sait pourquoi il est là. Comme arbre, il est agréable à voir ; mais, comme détail dans le paysage, on ne peut nier qu’il n’en gêne la vue. C’est ce que remarqua tout d’abord le colonel Wildman, en prenant possession du domaine : « Voici un beau jeune chêne, dit-il à un de ses gens ; mais il faudra le couper, la place n’en veut pas. » Il ne savait pas que ce chêne avait été planté par lord Byron, lors de sa première arrivée à Newstead, à l’âge de dix ans. Ce souvenir l’a rendu cher au colonel et le beau jeune chêne entre majestueusement dans l’âge mûr. Celui qui l’a planté y avait attaché une idée de destinée commune. Aussi long-temps que l’arbre prospérerait, avait-il dit, il prospérerait lui-même. Neuf ans après, revenant à Newstead, il trouva son chêne presque étouffé par les ronces et languissant ; il en fit le sujet de vers plus agréables que neufs, qui, pour le tour, sentent le grand poète, et, pour le fond, le penseur de collége. Deux ans le séparaient encore de sa majorité. « Sitôt que la virilité aura couronné ton jeune maître, dit-il, c’est lui qui prendra soin de son arbre. Ah ! ne te couche pas ainsi, mon chêne ; relève un moment la tête. Avant que cette planète ait fait deux fois son glorieux tour, la main de ton maître t’apprendra, encore à sourire ; le temps d’épreuve de l’enfant sera passé [7]. »

Au-delà de la pelouse est la pièce d’eau où Byron s’exerçait soit à nager, soit à manœuvrer un bateau ; il y avait pour compagnon unique un chien de Terre-Neuve dont il s’amusait à éprouver l’adresse et la fidélité, en se laissant tomber comme par accident du bateau et tirer au rivage. On voit dans les jardins le tombeau de ce chien, avec l’épitaphe si connue, qui lui donne « toutes les vertus de l’homme sans ses vices. » Byron voulait y être enterré lui-même avec son vieux domestique Murray. On n’a pas respecté sa volonté, son corps a été réuni aux sépultures de sa famille, et quant au vieux Murray, il déclara qu’il ne lui convenait point d’être enterré seul avec le chien. Ce tombeau du chien scandalise plus d’un visiteur ; il attriste tout au moins le plus grand nombre. Le chien est sans doute un bien bon ami ; mais n’est-ce pas la faute de l’homme si c’est le meilleur ou le seul qu’il ait ? et cela ne prouve-t-il pas qu’il n’est capable d’aimer que ce qu’il n’a pas besoin, de respecter ?

Le souvenir du lac de Newstead a inspiré deux fois lord Byron. Voici ce qu’il en dit dans une description de l’abbaye, qu’il ne nomme pas, mais que ses vers rendent visible : « Devant la maison s’étendait un lac aux claires eaux, aussi large que profond et transparent, sans cesse renouvelé par les eaux d’une rivière, qui traçait lentement son cours à travers l’onde plus calme qui l’entourait. L’oiseau sauvage ; faisait son nid dans la fougère et les joncs, et couvait dans son lit humide. Les bois se penchaient sur ses bords et tenaient leurs têtes ondoyantes fixées sur les flots [8]. »

Le texte anglais est charmant ; mais ce n’est que de la description, le sentiment y manque. Byron écrivait ces vers à un an de sa mort ; il était bien vieux de cœur il avait trente-six ans ! Aussi j’aime mieux ceux qu’il adressait à sa sœur huit ans auparavant, dans les premiers jours de son exil, sur les bords du lac de Genève, qui lui rappelait le lac paternel. « Je t’ai fait souvenir de ce cher lac qui fut le nôtre, près de la maison qui désormais ne peut plus être la mienne. Le Léman est beau ; mais ne crois pas que j’aie perdu le souvenir d’un plus cher rivage. Le temps peut faire de tristes ruines dans ma mémoire, avant que ce lac ou toi vous disparaissiez de devant mes yeux, quoique, comme toutes les choses que j’ai aimées, vous soyez ou perdus pour moi ou loin de moi [9]. » Ces vers sont touchans, mais non les plus touchans de la pièce, qui est écrite toute de sentiment. Chose à remarquer à la gloire de lord Byron, ses poésies domestiques sont parmi les meilleures qu’il ait composées. L’adieu à sa femme, Fare thee well, est une plainte déchirante. C’est comme une protestation du bien contre le mal dans cet esprit à la fois superbe et sensé, qui se plaignait d’avoir reçu avec la vie quelque chose qui en corrompait le bienfait, « une destinée ou une volonté hors des droites voies, » fate or will, that walk’d astray. Mme de Staël eût voulu, disait-elle, être lady Byron pour inspirer de tels vers. Peut-être l’honneur eût-il été payé trop cher ; mais quelle femme n’eût voulu être cette douce sœur à qui s’adressent les vers sur le lac, et d’autres où la douceur d’Augusta semble être passée dans l’ame du poète et y avoir suspendu tous les combats ?

Le seul souvenir touchant que Byron ait laissé à Newstead est celui d’une dernière promenade faite dans le petit bois avec cette sœur, quelques jours avant de quitter l’Angleterre. Ils avaient remarqué, sur le bord d’une allée couverte, deux hêtres jumeaux ; ils les choisirent comme symbole de leur affection. On distingue encore sur l’écorce de l’un de ces arbres leurs noms que lord Byron y grava ce jour-là, en souvenir de cette visite d’adieu. Ces hêtres ont eu la même destinée que le frère et la soeur. L’un des deux arbres est mort : c’est celui qui porte leurs noms, comme si le couteau de lord Byron y avait inoculé un germe de mort prématurée. Singuliers rapprochemens : un peu après cette visite suprême, lord Byron, à la veille de son départ, disait à Augusta, dans des vers délicieux, les derniers qu’il ait écrits en Angleterre : « Tu es restée debout, pareille à un arbre aimable demeuré ferme sur son tronc, et qui, doucement penché, balance ses branches fidèles au-dessus d’un tombeau. »

Oui, l’arbre aimable est resté debout ; mais son feuillage amaigri ne suffit plus pour cacher la nudité de son compagnon.

Le paysage aux alentours de Newstead est charmant. Une pente douce descend à travers des bois jusqu’au fond du vallon où l’abbaye est bâtie. « Elle est peut-être un peu bas, dit le poète ; mais les moines ont trouvé bon d’avoir la colline derrière eux pour abriter leur dévotion contre le vent [10]. » Autrefois le parc de Newstead nourrissait deux mille six cents têtes de daims ; on y comptait par milliers les beaux chênes. Aujourd’hui les défrichemens ont éclairci les bois et mis des champs à la place des clairières, et des fermes à la place des rendez-vous de chasse ; le bétail aristocratique a été chassé par le bétail agricole, et, en fait de gibier, il n’y a guère que des lapins ; ils y sont innombrables ; on en voit sortir de dessous chaque touffe de fougère ; c’est, dit-on, un des produits du domaine.

La seule chose qui reste de l’église abbatiale, la façade, est citée parmi les plus belles ruines de l’Angleterre ; mais de la nef, voûte, piliers, murailles, tout a croulé, tout a disparu. Le pavé de l’église est maintenant une pièce de gazon, et la voûte, le jour que nous visitâmes le manoir, était un beau ciel pommelé du mois de juillet. Reste donc seulement ce pan de mur avec une belle fenêtre sans vitraux et le cintre en ogive qui formait la porte d’entrée. Au-dessus de la fenêtre sont douze niches vides, et au-dessus de ces niches, tout près du faîte, une niche plus grande qui a gardé sa statue : c’est celle de la Vierge, à laquelle l’édifice était consacré ; elle y est intacte avec son fils dans ses bras bénis. « Épargnée, dit le poète, par un hasard, quand tout le reste était dépouillé, elle semble avoir fait une terre sainte de tout ce qui est en bas. » Curieuse réflexion, qu’on ne s’attend guère à trouver dans Don Juan ! Il est vrai que le poète en a quelque embarras : « C’est peut-être, ajoute-t-il, de la superstition ; mais les plus faibles débris d’un lieu qui fut consacré ont le privilège d’éveiller de religieuses pensées [11]. »

Dans la suite de cette description, l’esprit fort ne gêne plus le poète il ne s’agit plus d’un mystère, mais d’un chef-d’œuvre de l’art chrétien, de cette fenêtre, le joyau de la ruine ; « fenêtre puissante, creuse à son centre, d’où ont été arrachés les vitraux aux mille couleurs, à travers lesquels pénétraient autrefois, en rayons affaiblis, les célestes gloires, ruisselant du soleil comme des ailes de séraphin. Aujourd’hui tout est désolé et béant. Le vent passe à travers les découpures, tantôt élevé, tantôt faible, et souvent le hibou chante son antienne aux lieux où repose la silencieuse compagnie avec ses alléluias éteints comme une flamme évanouie. » Ces vers, et toute la description d’où ils sont tirés, sont plus brillans que touchans. Ce n’est point un souvenir d’enfance qui inspire au poète de douces pensées au milieu de cette humeur plus grimaçante que plaisante, qui déborde dans le Don Juan. Il a eu besoin de Newstead pour faire une description poétique. Je vois là un morceau d’ornement plutôt qu’un regard jeté sur les années de sa jeunesse, ou un regret donné au manoir de ses ancêtres, désormais dans la possession d’un autre. Lisez la strophe qui vient après : il n’est pas dupe de sa description ; il demande pardon au lecteur de détails « qui, dit-il, le feraient prendre par Apollon pour un commissaire-priseur. » Il se souvenait encore de Newstead ; il ne l’aimait plus. L’avait-il véritablement aimé ? « Qu’il en arrive ce qui pourra, écrivait-il à sa mère en mars 1809, Newstead et moi nous resterons debout, ou nous tomberons ensemble. J’ai maintenant vécu en ce lieu, j’y ai fixé mon cœur ; aucune nécessité, présente ni future, ne me forcera de troquer les derniers restes de notre héritage. Je suis de force à endurer des privations, et dussé-je obtenir, en échange de Newstead-Abbey, la première fortune de ce pays-ci, j’en repousserais la proposition. Mettez votre esprit en paix sur ce point. Je suis un homme d’honneur ; je ne vendrai pas Newstead. » Quelques années après, Newstead était vendu.

Entre le manoir et l’héritier collatéral, il n’y avait qu’un lien d’orgueil aristocratique ; aussi est-il moins à blâmer qu’à plaindre de l’avoir rompu, malgré l’éclat de ses protestations publiques ou domestiques. Après tout, le manoir échu au neveu à défaut du fils n’est pas la maison paternelle. Lord Byron n’était pas né à Newstead. Il avait dix ans quand il y vint pour la première fois ; déjà la poésie fermentait dans sa jeune tête, et bien des pensées impétueuses se jetaient entre les objets et lui. Il ne vit jamais Newstead tel qu’il était. Les images qu’il en a données sont formées de souvenirs et d’une sorte d’idéal classique. L’amour pour la maison paternelle est plus humble, mais plus puissant. Les petits pas de l’enfant en ont mesuré toute l’étendue, ses mains en ont touché tous les meubles ; ses yeux, égarés dans l’horizon des grandes promenades, n’ont bien connu que l’horizon de l’enclos et des bâtimens. L’oiseau a reçu l’empreinte du nid. En y revenant homme fait, il est surpris de reconnaître jusqu’aux rides des boiseries, jusqu’aux lézardes des murailles. Il verra, dans le cours de sa vie, mille choses plus belles, plus caractérisées, plus frappantes ; le souvenir de ces choses s’altérera ou s’effacera : la maison paternelle restera seule intacte parmi les ruines de sa mémoire. Lord Byron entrait à Newstead en héritier dépaysé dans son propre manoir. Il prenait possession d’un majorat ; il n’était pas l’enfant de la maison, il en était le seigneur. Le jour où il quitta Newstead pour le collége d’Harrow, à qui fit-il ses adieux ? Aux ombres des héros ses ancêtres « Ombres des héros, votre descendant, quittant la demeure de ses ancêtres, vous dit adieu ! » Il voit des ombres à Newstead, c’est pour cela que la description qu’il en fait est vague et n’est point touchante. Il vendit Newstead pour payer ses dettes ; les souvenirs de l’adolescent qui venait y passer ses vacances, du jeune homme qui y cacha ses premières passions, ne le protégèrent pas contre les besoins d’argent de l’homme fait.

Comme il s’était accoutumé à n’avoir plus Newstead, il s’accoutuma à n’avoir plus de patrie. Tout enfant, ses lectures favorites avaient été des récits de voyages. Son imagination l’avait presque détaché de son pays, avant qu’il fût forcé d’embrasser l’exil comme une délivrance. La patrie de lord Byron, c’est celle des Conrad, des Lara, des Manfred ; c’est partout où le génie de l’individu est plus fort que la société, et où la nature est plus forte que l’homme : l’Orient, les Alpes, la mer, la mer surtout d’où lui étaient venues les premières impressions de grandeur et de puissance [12], la première voix par laquelle la nature avait parlé à l’enfant de génie. Après l’amour humain, celui qu’il a le plus senti et le mieux exprimé, c’est l’amour pour la mer. « Et je t’ai aimé, Océan ! et les plus vives joies de ma jeunesse étaient de me sentir poussé à l’aventure, comme une des bulles qui se forment sur ton sein ! Enfant, je faisais mes délices de me jouer avec tes brisans, et si le temps, venant à fraîchir, les rendait menaçans, cette crainte même avait du charme pour moi ; car j’étais comme un de tes enfans, et près ou loin du rivage, je me confiais à tes flots, et je passais ma main sur ta crinière, comme je fais en ce moment [13]. »

Enthousiasme, sentiment, poésie, rien ne manque à cette stance sublime et charmante, et rien ne sent moins le cabinet que cet amour dont les souvenirs se confondent avec les sensations présentes. Amour deux fois vrai, car ce que le poète se rappelle avoir senti, il veut le sentir encore au moment où il s’en souvient !

Bien des hommes font des sermens comme celui de lord Byron pour Newstead, à l’âge où ils ne connaissent pas encore les passions ni les besoins qui les en délieront. Les poètes y sont peut-être plus sujets ; ils le font du moins avec plus d’éclat et de confidens. Il en fut de la déclaration du poète de vivre et de mourir avec Newstead, comme de sa résolution de ne recevoir aucune rétribution pour ses ouvrages. À vingt ans, dans sa satire contre les poètes et les critiques écossais, il s’écriait « Que ceux-là quittent le sacré nom de poètes, qui torturent leur cerveau pour le gain, non pour la gloire ! » Et tout d’abord il refusait 400 guinées d’une seconde édition de sa satire. Plus tard, il abandonnait à un ami le prix de ses premiers manuscrits. Enfin, attaqué directement par son éditeur, qui lui envoie un billet de mille guinées pour le Siège.de Corinthe et Parisina, il lui retourne le billet, disant « qu’il ne peut pas, qu’il ne veut pas l’accepter. » Et il ajoute : « Ce n’est pas dédain pour l’idole universelle, ni surabondance actuelle de ses trésors ; mais ce qui est droit est droit, et ne doit pas céder aux circonstances. » L’éditeur insiste, renvoie les mille guinées, et Byron les garde. Il en accepta successivement vingt-deux mille autres ; enfin l’éditeur qu’il trouvait trop généreux finit par lui paraître serré.

« Pour Oxford et pour Waldegrave, lui dit-il dans une petite pièce épigrammatique, tu donnes beaucoup plus que tu ne m’as donné ; ce n’est pas agir honnêtement, mon Murray.

« Car, comme dit le proverbe : mieux vaut un chien en vie qu’un lion mort. Mieux vaut un lord vivant que deux lords décédés, mon Murray.

« Et si, comme l’opinion en court, les vers se sont mieux vendus que la prose, certes je devrais avoir reçu plus qu’eux, mon Murray.

Et dans une lettre au même : « Vous donnerez à mon homme de confiance toutes vos raisons marchandes : — saison lourde, public mou ; — milord écrit trop, sa popularité décline ; — déduction à faire pour le change, — pertes faites avec milord, — édition contrefaite ; — sévérités de la critique et autres points et sujets de discours dont je lui laisse la réponse à lui qui est orateur. »

La lettre qui refuse les premières offres et la lettre qui craint que les dernières ne soient trop modiques ont été écrites à cinq ans d’intervalle. Voilà le danger de commencer par l’idéal ; on finit par les plus prosaïques des réalités. Disons cependant qu’au fond des deux conduites il y avait de la générosité : c’est pour lui-même que Byron commence par refuser de l’argent ; c’est pour les autres qu’il finit par en demander. Les dernières guinées qu’il tirait ainsi de l’éditeur Murray servaient à équiper des Souliotes pour la défense de la Grèce et à envoyer des bandages et de l’argent aux blessés de Missolonghi.

Je ne pouvais guère visiter Newstead sans être tenté de relire lord Byron. J’en étais resté sur ce grand poète à mes impressions de jeunesse. Depuis l’époque de sa première vogue [14], d’autres études m’avaient fort éloigné de lui. Ce n’est pas d’ailleurs un de ces compagnons avec lesquels on passe sa vie, le livre familier où l’on va chercher le soulagement des maladies de l’ame. Vivant tout près de Newstead, dans la partie de l’Angleterre où l’on s’occupe le plus de lord Byron, l’esprit et le cœur remués de ce qu’il y a de bizarre et de mélancolique dans les souvenirs qu’il y a laissés, c’était l’occasion ou jamais de rouvrir ses poésies négligées. Il me semblait qu’après le pèlerinage à la maison du poète, j’en devais un autre à ses vers que m’avait rendus suspects l’admiration d’autres modèles, et je me persuadais qu’en voulant être juste, j’en trouverais le prix dans des plaisirs inattendus.

Une autre disposition d’esprit me portait à relire lord Byron. Les ruines que le doute avait faites dans son esprit, nourri de dégoûts prématurés, les derniers événemens les ont faites dans la société où nous vivons. Nous avons vu tout à coup de grands principes vaincus, les croyances des sages renversées et moquées, leurs prodigieux efforts perdus, la vérité impuissante, les faux besoins prévalant sur les vrais, l’avenir suspendu entre des institutions auxquelles personne ne croit et le hasard des supériorités individuelles. Oserai-je dire que, dans cette première défaillance qui suit les grandes pertes, et j’entends par là celles de la fortune morale, je me suis senti attiré vers ces cruels génies qui commencent et finissent par le doute, et qui, dans la férocité de leur mépris pour les sociétés humaines, en viennent à n’aimer que la nature extérieure et l’indépendance de la vie sauvage ? C’est ainsi qu’avant d’avoir vu Newstead j’inclinais vers lord Byron, et que je pensais à aller apprendre de lui quelles tristes joies l’esprit peut tirer de ses découragemens et quel plaisir on peut prendre à vivre au milieu des ruines. L’impression qui m’en est restée, peut-être la dirai-je quelque jour, avec la confiance, sinon de dire du nouveau, du moins de rencontrer le sentiment de quiconque lirait lord Byron, ayant au cœur la plaie dont souffrent, en ce triste temps, tous ceux qui n’y vivent ni en hommes d’intrigues ni en aventuriers.


NISARD.

  1. History of England, from the accession of James II, volume II.
  2. C’est ce qu’a prouvé admirablement, tout en nous laissant notre pitié, M. Mignet, dans une suite de treize articles insérés au Journal des Savans.
  3. Hardwicke-Hall, more glass than wall.
  4. M. Mignet cite une lettre de Marie à Élisabeth, où, selon sa très juste remarque, elle se donnait le double plaisir de se venger de sa geôlière et de blesser son ennemie ; mais il paraît que la lettre ne fut pas remise à son adresse.
  5. Correspondance d’Horace Walpole.
  6. Manfred, acte III, scène III.
  7. Ah ! droop not my oak ! lift thy head a while.
    Ere twice round von Glory this planet shall run,
    The hand of thy master will teach thee to mile.
    When infancy’s years of probation are done.
    Cette pièce est de 1807. Elle n’a été publiée que dans les éditions postérieures à 1830.
  8. Don Juan, chant XIII.
  9. Epistle to Augusta.
  10. Don Juan, chant XIII, 55.
  11. Ibid., chant XIII, st. 61, 62.
  12. Il habitait près d’Aberdeen, sur les côtes orageuses de la mer d’Ecosse.
  13. Childe-Harold, chant III.
  14. En 1823.