Souvenirs poétiques de l’école romantique/Sand (Georges)

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Souvenirs poétiques de l’école romantique 1825 à 1840Laplace, Sanchez et Cie, libraires-éditeurs (p. 529-532).








SAND (Georges)


La ballade, imitée de Shakspeare, que l’on va lire est la seule pièce de vers de Mme Georges Sand, qui soit bien authentiquement d’elle. Nous l’avons trouvée dans un keepsake de 1832, les Soirées littéraires. Mme Sand n’était alors que depuis un peu plus d’un an à Paris, où elle était venue du Berry, après s’être séparée de son mari, le baron Dudevant. Un roman, Rose et Blanche, avec Sandeau, qui lui avait laissé prendre la moitié de son nom pour qu’elle s’en fit un, était tout ce qu’elle avait publié. Pour vivre, elle peignait des fleurs et des oiseaux, et, pour s’amuser, faisait des vers.

Quand le succès lui fut venu, avec Indiana, Valentine et Lélia, elle laissa là les couleurs et dit adieu à la rime. Si elle la reprit, ce ne fut que bien plus tard, et par jeu, pour faire quelques complaintes sur les événements de sa vie champêtre, comme celle que Quérard a publiée dans un journal qu’il avait, sans modestie, affublé de son propre nom.

On trouve dans sa Lélia de fort belles stances que chante Sténio, mais il est à présent admis, comme on aurait dû s’en douter plus tôt, à voir ce qu’elles ont d’élan et de feu, que c’est Musset, alors dans la première flamme de sa liaison avec elle, qui les a écrites.

Mme Sand est morte le 8 juin 1876, à soixante-douze ans.



LA REINE MAB


ballade


Chasseur, sur cette plaine
Que vois-je donc venir ?
Dans la nuit incertaine
Qui peut ainsi courir ?

Quelle rumeur profonde
S’élève dans les airs ?
Est-ce du sein de l’onde
Que partent ces concerts ?

Ces vivantes nuées,
Amis, c’est le sabbat ;
Des follets et des fées
C’est l’essaim qui s’ébat.
Ils escortent leur reine,
Mab, aux cheveux dorés,
Dont le pied couche à peine
L’herbe fine des prés.

Vois-tu, c’est la plus belle
Parmi les fils de l’air.
Plus d’un barde pour elle
Souffre un tourment amer.
Oh ! crains qu’elle te montre
Seulement son pied blanc ;
Ou songe, à sa rencontre,
À te signer, tremblant.

À son regard perfide
Ne va pas t’exposer.
Ici-bas la sylphide
Ne saurait se poser.
Pétulante et menue,
L’air est son élément,
Elle enfourche la nue
Et chevauche le vent.

Quand la lune se lève,
Sur le pâle rayon
Elle vient comme un rêve,
Dansante vision.

Le duvet que promène
Le souffle d’un lutin
Est le char qui l’emmène
Au retour du matin.

Au bord des lacs humides,
Dans la brume des soirs,
De ses ailes rapides
Effleurant les flots noirs,
Sur un flocon d’écume
Que le vent fait vaguer,
Molle comme une plume,
Elle aime à naviguer.

Lorsqu’à grand bruit l’orage
Court sur le bois flétri,
La fleur d’un lis sauvage
Souvent lui sert d’abri :
La tempête calmée,
Elle prend son essor,
Et s’envole embaumée
D’une poussière d’or.

Au nid de l’hirondelle
Qui pend sous le rocher,
Parfois, pliant son aile,
On la voit se cacher ;
Puis, s’élançant comme elle
Sur les flots en fureur,
Rire à la mer cruelle
Où sombre le pêcheur.

En vain de son passage
Sur l’océan vermeil
J’ai cherché le sillage
Au lever du soleil.

La grève de sa trace
Ne peut rien retenir ;
D’elle, hélas ! tout s’efface,
Tout, hors le souvenir !

Le pieux solitaire
A cru souvent, la nuit,
Voir sa forme légère
Glisser dans son réduit ;
Mais, loin qu’il l’exorcise,
À son regard si doux,
Pour un ange il l’a prise
Et s’est mis à genoux.

Du chasseur téméraire
Elle égare les pas,
Et rase la bruyère
En lui tendant les bras ;
Sur la mare trompeuse,
Qu’elle effleure sans bruit,
Elle l’attend, moqueuse,
L’y fait choir, et s’enfuit.

Mais, dit-on, la diablesse,
Soit caprice ou remord,
Parfois d’une caresse
Tient en suspens la mort.
Eh bien ! Mab est si belle,
Qu’on me verrait courir
Après un baiser d’elle,
Quand j’en devrais mourir.