« Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet » : différence entre les versions

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=== II, I - Une chambre dans la maison de Polonius ===
 
=== V, I - Un cimetière ===
Entrent POLONIUS et REYNALDO
Entrent DEUX PAYSANS, avec des bêches
 
PREMIER PAYSAN
POLONIUS
 
Doit-elle être ensevelie en sépulture chrétienne, celle qui volontairement devance l’heure de son salut?
Donnez-lui cet argent et ces billets, Reynaldo.
 
DEUXIÈME PAYSAN
REYNALDO
 
Je te dis que oui. Donc creuse sa tombe sur-le-champ. Le coroner a tenu enquête sur elle, et conclu à la sépulture chrétienne.
Oui, monseigneur.
 
PREMIER PAYSAN
POLONIUS
 
Comment est-ce possible, à moins qu’elle ne soit noyée à son corps défendant?
Il sera merveilleusement sage, bon Reynaldo, avant de l'aller voir, de vous enquérir de sa conduite.
 
DEUXIÈME PAYSAN
REYNALDO
 
Eh bien! la chose a été jugée ainsi.
Monseigneur, c'était mon intention.
 
PREMIER PAYSAN
POLONIUS
 
Il est évident qu’elle est morte se offendendo, cela ne peut être autrement. Ici est le point de droit: si je me noie de propos délibéré, cela dénote un acte, et un acte a trois branches : le mouvement, l’action et l’exécution : argo, elle s’est noyée de propos délibéré.
Bien dit, pardieu! très bien dit! Voyez-vous, mon cher! sachez-moi d'abord quels sont les Danois qui sont à Paris; comment, avec qui, de quelles ressources, où ils vivent; quelle est leur société, leur dépense; et une fois assuré, par ces évolutions et ce manège de questions, qu'ils connaissent mon fils, avancez-vous plus que vos demandes n'auront l'air d'y toucher. Donnez-vous comme ayant de lui une connaissance éloignée, en disant, par exemple : Je connais son père et sa famille, et un peu lui-même. Comprenez-vous bien, Reynaldo?
 
DEUXIÈME PAYSAN
REYNALDO
 
Certainement; mais écoutez-moi, bonhomme piocheur.
Oui, très bien, monseigneur.
 
PREMIER PAYSAN
POLONIUS
 
Permets. Ici est l’eau : bon! ici se tient l’homme: bon! Si l’homme va à l’eau et se noie, c’est, en dépit de tout, parce qu’il y est allé : remarque bien ça. Mais si l’eau vient à l’homme et le noie, ce n’est pas lui qui se noie : argo, celui qui n’est pas coupable de sa mort n’abrège pas sa vie.
Et un peu lui-même : mais, (pourrez-vous ajouter) bien imparfaitement; d'ailleurs, si c'est bien celui dont le parle, c'est un jeune homme très dérangé, adonné à ceci ou à cela... et alors mettez-lui sur le dos tout ce qu'il vous plaira d'inventer; rien cependant d'assez odieux pour le déshonorer; faites-y attention; tenez-vous, mon cher, à ces légèretés, à ces folies, à ces écarts usuels, bien connus comme inséparables de la jeunesse en liberté.
 
DEUXIÈME PAYSAN
REYNALDO
 
Mais est-ce la loi?
Par exemple, monseigneur, l'habitude de jouer.
 
PREMIER PAYSAN
POLONIUS
 
Oui, pardieu, ça l’est : la loi sur l’enquête du coroner.
Oui; ou de boire, de tirer l'épée, de jurer, de se quereller, de courir les filles : vous pouvez aller jusque-là.
 
DEUXIÈME PAYSAN
REYNALDO
 
Veux-tu avoir la vérité sur ceci? Si la morte n’avait pas été une femme de qualité, elle n’aurait pas été ensevelie en sépulture chrétienne.
Monseigneur, il y aurait là de quoi le déshonorer!
 
PREMIER PAYSAN
POLONIUS
 
Oui, tu l’as dit : et c’est tant pis pour les grands qu’ils soient encouragés en ce monde à se noyer ou à se pendre, plus que leurs égaux chrétiens. Allons, ma bêche! il n’y a de vieux gentilshommes que les jardiniers, les terrassiers et les fossoyeurs : ils continuent le métier d’Adam.
Non, en vérité; si vous savez tempérer la chose dans l'accusation. N'allez pas ajouter à sa charge qu'il est débauché par nature: ce n'est pas là ce que je veux dire; mais effleurez si légèrement ses torts, qu'on n'y voie que les fautes de la liberté, l'étincelle et l'éruption d'un cerveau en feu, et les écarts d'un sang indompté, qui emporte tous les jeunes gens.
 
DEUXIÈME PAYSAN
REYNALDO
 
Adam était-il gentilhomme?
Mais, mon bon seigneur...
 
PREMIER PAYSAN
POLONIUS
 
Il est le premier qui ait jamais porté des armes.
Et à quel effet devrez-vous agir ainsi?
 
DEUXIÈME PAYSAN
REYNALDO
 
Comment! il n’en avait pas.
C'est justement, monseigneur, ce que je voudrais savoir.
 
PREMIER PAYSAN
POLONIUS
 
Quoi! es-tu païen? Comment comprends-tu l’Écriture? L’Écriture dit: Adam bêchait. Pouvait-il bêcher sans bras? Je vais te poser une autre question: si tu ne réponds pas péremptoirement, avoue-toi...
Eh bien, mon cher, voici mon but, et je crois que c'est un plan infaillible. Quand vous aurez imputé à mon fils ces légères imperfections qu'on verrait chez tout être un peu souillé par l'action du monde, faites bien attention! Si votre interlocuteur, celui que vous voulez sonder, a jamais remarqué aucun des vices énumérés par vous chez le jeune homme dont vous lui parlez vaguement, il tombera d'accord avec vous de cette façon: Cher monsieur, ou mon ami, ou seigneur! suivant le langage et la formule adoptés par le pays ou par l'homme en question.
 
DEUXIÈME PAYSAN
REYNALDO
 
Va toujours.
Très bien, monseigneur.
 
PREMIER PAYSAN
POLONIUS
 
Quel est celui qui bâtit plus solidement que le maçon, le constructeur de navires et le charpentier?
Eh bien, donc, monsieur, alors il... alors... Qu'est-ce que j'allais dire? J'allais dire quelque chose. Où en étais-je?
 
DEUXIÈME PAYSAN
REYNALDO
 
Le faiseur de potences; car cette construction-là survit à des milliers d’occupants.
Vous disiez: Il tombera d accord de cette façon...
 
PREMIER PAYSAN
POLONIUS
 
Ton esprit me plaît, ma foi! La potence fait bien. Mais comment fait-elle bien? Elle fait bien pour ceux qui font mal : or tu fais mal de dire que la potence est plus solidement bâtie que l’Église : argo, la potence ferait bien ton affaire. Cherche encore, allons!
il tombera d'accord de cette façon... Oui. Morbleu, il tombera d'accord avec vous comme ceci : Je connais le jeune homme, le l'ai vu hier ou l'autre jour, à telle ou telle époque; avec tel et tel; et, comme vous disiez, il était là à louer; ou : Je l'ai surpris à boire, ou, se querellant au jeu de paume; ou, peut-être : Je l'ai vu entrer dans telle maison suspecte (videlicet, un bordel), et ainsi de suite. Vous voyez maintenant: la carpe de la vérité se prend à l'hameçon de vos mensonges; et c'est ainsi que, nous autres, hommes de bon sens et de portée, en entortillant le monde et en nous y prenant de biais, nous trouvons indirectement notre direction. Voilà comment, par mes instructions et mes avis préalables, vous connaîtrez mon fils. Vous m'avez compris, n'est-ce pas?
 
DEUXIÈME PAYSAN
REYNALDO
 
Qui bâtit plus solidement qu’un maçon, un constructeur de navires ou un charpentier?
Oui, monseigneur.
 
PREMIER PAYSAN
POLONIUS
 
Oui, dis-le-moi, et tu peux débâter.
Dieu soit avec vous! Bon voyage!
 
DEUXIÈME PAYSAN
REYNALDO
 
Parbleu! je peux te le dire à présent.
Mon bon seigneur...
 
PREMIER PAYSAN
POLONIUS
 
Voyons.
Faites par vous-même l'observation de ses penchants.
 
DEUXIÈME PAYSAN
REYNALDO
 
Par la messe ! je ne peux pas.
Oui, monseigneur.
 
Entrent HAMLET et HORATIO, à distance
POLONIUS
 
PREMIER PAYSAN
Et laissez-le jouer sa musique.
 
Ne fouette pas ta cervelle plus longtemps; car l’âne rétif ne hâte point le pas sous les coups. Et la prochaine fois qu’on te fera cette question, réponds: C’est un fossoyeur. Les maisons qu’il bâtit durent jusqu’au jugement dernier. Allons ! va chez Vaughan me chercher une chopine de liqueur. (Sort le deuxième paysan.) (Il chante en bêchant.)
REYNALDO
:Dans ma jeunesse, quand j’aimais, quand j’aimais,
:Il me semblait qu’il était bien doux,
:Oh ! bien doux d’abréger le temps. Ah! pour mon usage
:Il me semblait, oh! que rien n’était trop bon.
 
HAMLET
Bien, monseigneur.
 
Ce gaillard-là n’a donc pas le sentiment de ce qu’il fait? Il chante en creusant une fosse.
POLONIUS
 
HORATIO
Adieu! (Reynaldo sort.)
 
L’habitude lui a fait de cela un exercice aisé.
Entre OPHÉLIA
 
HAMLET
Eh bien! Ophélia, qu'y a-t-il?
 
C’est juste : la main qui travaille peu a le tact plus délicat.
OPHÉLIA
 
PREMIER PAYSAN, chantant
Oh ! monseigneur ! monseigneur, j'ai été si effrayée!
:Mais l’âge, venu à pas furtifs,
:M’a empoigné dans sa griffe,
:Et embarqué sous terre,
:En dépit de mes goûts.
 
(Il fait sauter un crâne.)
POLONIUS
 
HAMLET
De quoi, au nom du ciel?
 
Ce crâne contenait une langue et pouvait chanter jadis. Comme ce drôle le heurte à terre! comme si c’était la mâchoire de Caïn, qui fit le premier meurtre! Ce que cet âne écrase ainsi était peut-être la caboche d’un homme d’État qui croyait pouvoir circonvenir Dieu! Pourquoi pas?
OPHÉLIA
 
HORATIO
Monseigneur, j'étais à coudre dans ma chambre, lorsque est entré le seigneur Hamlet, le pourpoint tout débraillé, la tête sans chapeau, les bas chiffonnés, sans jarretières et retombant sur la cheville, pâle comme sa chemise, les genoux s'entrechoquant, enfin avec un aspect aussi lamentable que s'il avait été lâché de l'enfer pour raconter des horreurs... Il se met devant moi...
 
C’est possible, monseigneur.
POLONIUS
 
HAMLET
Son amour pour toi l'a rendu fou!
 
Ou celle d’un courtisan qui savait dire : Bonjour, doux seigneur! Comment vas-tu, bon seigneur? Peut-être celle de monseigneur un tel qui vantait le cheval de monseigneur un tel, quand il prétendait l’obtenir! Pourquoi pas?
OPHÉLIA
 
HORATIO
Je n'en sais rien, monseigneur, mais, vraiment, j'en ai peur.
 
Sans doute, monseigneur.
POLONIUS
 
HAMLET
Qu'a-t-il dit?
 
Oui, vraiment! Et maintenant cette tête est à Milady Vermine; elle n’a plus de lèvres, et la bêche d’un fossoyeur lui brise la mâchoire. Révolution bien édifiante pour ceux qui sauraient l’observer! Ces os n’ont-ils tant coûté à nourrir que pour servir un jour de jeu de quilles? Les miens me font mal rien que d’y penser.
OPHÉLIA
 
PREMIER PAYSAN, chantant
Il m'a prise par le poignet et m'a serrée très fort. Puis, il s'est éloigné de toute la longueur de son bras; et, avec l'autre main posée comme cela au-dessus de mon front, il s'est mis à étudier ma figure comme s'il voulait la dessiner. Il est resté longtemps ainsi. Enfin, secouant légèrement mon bras, et agitant trois fois la tête de haut en bas, il a poussé un soupir si pitoyable et si profond qu'on eût dit que son corps allait éclater et que c'était sa fin. Cela fait, il m'a relâchée; et, la tête tournée par-dessus l'épaule, il semblait trouver son chemin sans y voir, car il a franchi les portes sans l'aide de ses yeux, et, jusqu'à la fin, il en a détourné la lumière sur moi.
 
:Une pioche et une bêche, une bêche!
POLONIUS
:Et un linceul pour drap,
:Puis, hélas! un trou à faire dans la boue,
:C’est tout ce qu’il faut pour un tel hôte!
 
(Il fait sauter un autre crâne.)
Viens avec moi : je vais trouver le roi. C'est bien là le délire même de l'amour: il se frappe lui-même dans sa violence, et entraîne la volonté à des entreprises désespérées, plus souvent qu'aucune des passions qui, sous le ciel, accablent notre nature. Je suis fâché! Ah çà, lui auriez-vous dit dernièrement des paroles dures?
 
HAMLET
OPHÉLIA
 
En voici un autre! Qui sait Si ce n’est pas le crâne d’un homme de loi? Où sont donc maintenant ses distinctions, ses subtilités, ses arguties, ses clauses, ses passe-droits? Pourquoi souffre-t-il que ce grossier manant lui cogne la tête avec sa sale pelle, et ne lui intente-t-il pas une action pour voie de fait? Humph! ce gaillard-là pouvait être en son temps un grand acquéreur de terres, avec ses hypothèques, ses reconnaissances, ses amendes, ses doubles garanties, ses recouvrements. Est-ce donc pour lui l’amende de ses amendes et le recouvrement de ses recouvrements que d’avoir sa belle caboche pleine de belle boue? Est-ce que toutes ses acquisitions, ses garanties, toutes doubles qu’elles sont, ne lui garantiront rien de plus qu’une place longue et large comme deux grimoires? C’est à peine si ses seuls titres de propriété tiendraient dans ce coffre; faut-il que le propriétaire lui-même n’en ait pas davantage? Ha!
Non, mon bon seigneur; mais, comme vous me l'aviez commandé, j'ai repoussé ses lettres et je lui ai refusé tout accès près de moi.
 
HORATIO
POLONIUS
 
Pas une ligne de plus, monseigneur.
C'est cela qui l'a rendu fou. Je suis fâché de n'avoir pas mis plus d'attention et de discernement à le juger. Je craignais que ce ne fût qu'un jeu, et qu'il ne voulût ton naufrage. Mais, maudits soient mes soupçons ! il semble que c'est le propre de notre âge de pousser trop loin la précaution dans nos jugements, de même que c'est chose commune parmi la jeune génération de manquer de retenue. Viens, allons trouver le roi. Il faut qu il sache tout ceci : le secret de cet amour peut provoquer plus de malheurs que sa révélation de colères. Viens. (Ils sortent.)
 
HAMLET
=== II, II - Une salle dans le château ===
 
Est-ce que le parchemin n’est pas fait de peau de mouton?
Entrent LE ROI et LA REINE, et leur suite, ROSENCRANTZ et GUILDENSTERN
 
HORATIO
LE ROI
 
Si, monseigneur, et de peau de veau aussi.
Soyez les bienvenus, cher Rosencrantz et vous Guildenstern! Outre le désir que nous avions de vous voir, le besoin que nous avons de vos services nous a provoqué à vous mander en toute hâte. Vous avez su quelque chose de la transformation d’Hamlet; je dis transformation, car, à l’extérieur comme à l’intérieur, c’est un homme qui ne se ressemble plus. Un motif autre que la mort de son père a-t-il pu le mettre à ce point hors de son bon sens? Je ne puis en juger. Je vous en supplie tous deux, vous qui avez été élevés dès l’enfance avec lui, et êtes restés depuis ses camarades de jeunesse et de goûts, daignez résider ici à notre cour quelque temps encore, pour que votre compagnie le rappelle vers le plaisir; et recueillez tous les indices que vous pourrez glaner dans l’occasion afin de savoir si le mal inconnu qui l’accable ainsi ne serait pas, une fois découvert, facile pour nous à guérir.
 
HAMLET
LA REINE
 
Ce sont des moutons et des veaux, ceux qui recherchent une assurance sur un titre pareil... Je vais parler à ce garçon-là... Qui occupe cette fosse, drôle?
Chers messieurs, il a parlé beaucoup de vous; et il n’y a pas, j’en suis sûre, deux hommes au monde auxquels il soit plus attaché. Si vous vouliez bien nous montrer assez de courtoisie et de bienveillance pour passer quelque temps avec nous, afin d’aider à l’accomplissement de notre espérance, cette visite vous vaudra des remerciements dignes de la reconnaissance d’un roi.
 
PREMIER PAYSAN
ROSENCRANTZ
 
:Moi, monsieur. (Chantant.)
Vos Majestés pourraient, en vertu du pouvoir souverain qu’elles ont sur nous, signifier leur bon plaisir redouté, comme un ordre plutôt que comme une prière.
:Hélas! un trou à faire dans la boue,
:C’est tout ce qu’il faut pour un tel hôte!
 
HAMLET
GUILDENSTERN
 
Vraiment, je crois que tu l’occupes, en ce sens que tu es dedans.
Nous obéirons tous deux; et tout courbés, nous nous engageons ici à mettre libéralement nos services à vos pieds, sur un commandement.
 
PREMIER PAYSAN
LE ROI
 
Vous êtes dehors, et aussi vous ne l’occupez pas; pour ma part, je ne suis pas dedans et cependant je l’occupe.
Merci, Rosencrantz! Merci, gentil Guildenstern!
 
HAMLET
LA REINE
 
Tu veux me mettre dedans en me disant que tu l’occupes. Cette fosse n’est pas faite pour un vivant, mais pour un mort. Tu vois! tu veux me mettre dedans.
Merci, Guildenstern! Merci, gentil Rosencrantz! Veuillez, je vous en supplie, vous rendre sur-le-champ auprès de mon fils. Il est bien changé!
 
PREMIER PAYSAN
(Se tournant vers sa suite.) Que quelques-uns de vous aillent conduire ces messieurs là où est Hamlet!
 
Démenti pour démenti. Vous voulez me mettre dedans en me disant que je suis dedans.
GUILDENSTERN
 
HAMLET
Fasse le ciel que notre présence et nos soins lui soient agréables et salutaires!
 
Pour quel homme creuses-tu ici?
LA REINE
 
PREMIER PAYSAN
Amen! (Sortent Rosencrantz, Guildenstern et quelques hommes de la suite.)
 
Ce n’est pas pour un homme.
Entre POLONIUS
 
HAMLET
POLONIUS, au roi
 
Pour quelle femme, alors?
Mon bon seigneur, les ambassadeurs sont joyeusement revenus de Norvège.
 
PREMIER PAYSAN
LE ROI
 
Ce n’est ni pour un homme ni pour une femme.
Tu as toujours été le père des bonnes nouvelles.
 
HAMLET
POLONIUS
 
Qui va-t-on enterrer là?
Vrai, monseigneur? Soyez sûr, mon bon suzerain, que mes services, comme mon âme, sont voués en même temps à mon Dieu et à mon gracieux roi. (A part, au roi.) Et je pense, à moins que ma cervelle ne sache plus suivre la piste d’une affaire aussi sûrement que de coutume, que j’ai découvert la cause même de l’état lunatique d’Hamlet.
 
PREMIER PAYSAN
LE ROI
 
Une créature qui était une femme, monsieur; mais, que son âme soit en paix! elle est morte.
Oh! parle! il me tarde de t’entendre.
 
HAMLET
POLONIUS
 
Comme ce maraud est rigoureux! Il faut lui parler la carte à la main: sans cela, la moindre équivoque nous perd. Par le ciel! Horatio, voilà trois ans que j’en fais la remarque : le siècle devient singulièrement pointu, et l’orteil du paysan touche de si près le talon de l’homme de cour qu’il l’écorche... Combien de temps as-tu été fossoyeur?
Donnez d’abord audience aux ambassadeurs, ma nouvelle sera le dessert de ce grand festin.
 
PREMIER PAYSAN
LE ROI
 
Je me suis mis au métier, le jour, fameux entre tous les jours, où feu notre roi Hamlet vainquit Fortinbras.
Fais-leur toi-même les honneurs, et introduis-les. (Polonius sort. À la reine.) Il me dit, ma douce reine, qu’il a découvert le principe et la source de tout le trouble de votre fils.
 
HAMLET
LA REINE
 
Combien y a-t-il de cela?
Je doute fort que ce soit autre chose que le grand motif, la mort de son père et notre mariage précipité.
 
PREMIER PAYSAN
Rentre POLONIUS, avec VOLTIMAND et CORNÉLIUS
 
Ne pouvez-vous pas le dire ? Il n’est pas d’imbécile qui ne le puisse. C’était le jour même où est né le jeune Hamlet, celui qui est fou et qui a été envoyé en Angleterre.
LE ROI
 
HAMLET
Bien! nous l’examinerons. Soyez les bienvenus, mes bons amis! Parlez, Voltimand! que nous portez-vous de la part de notre frère de Norvège?
 
Oui-da! Et pourquoi a-t-il été envoyé en Angleterre?
VOLTIMAND
 
PREMIER PAYSAN
Le plus ample renvoi de compliments et de vœux. Dès notre première entrevue, il a expédié l’ordre de suspendre les levées de son neveu, qu’il avait prises pour des préparatifs contre les Polonais, mais qu’après meilleur examen il a reconnues pour être dirigées contre Votre Altesse. Indigné de ce qu’on eût ainsi abusé de sa maladie, de son âge, de son impuissance, il a fait arrêter Fortinbras, lequel s’est soumis sur-le-champ, a reçu les réprimandes du Norvégien, et enfin a fait vœu devant son oncle de ne jamais diriger de tentative armée contre Votre Majesté. Sur quoi, le vieux Norvégien, accablé de joie, lui a accordé trois mille couronnes de traitement annuel, ainsi que le commandement pour employer les soldats, levés par lui, contre les Polonais. En même temps il vous prie, par les présentes, (il remet au roi un papier) de vouloir bien accorder un libre passage à travers vos domaines pour cette expédition, sous telles conditions de sûretés et de garanties qui sont proposées ici.
 
Eh bien! parce qu’il était fou: il retrouvera sa raison là-bas; ou, s’il ne la retrouve pas, il n’y aura pas grand mal.
LE ROI
 
HAMLET
Cela ne nous déplaît pas. Nous lirons cette dépêche plus à loisir, et nous y répondrons après y avoir réfléchi. En attendant, nous vous remercions de votre bonne besogne. Allez vous reposer; ce soir nous nous attablerons ensemble soyez les bienvenus chez nous! (Sortent Voltimand et Cornélius.)
 
Pourquoi?
POLONIUS
 
PREMIER PAYSAN
Voilà une affaire bien terminée. Mon suzerain et madame, discuter ce que doit être la majesté royale, ce que sont les devoirs des sujets, pourquoi le jour est le jour, la nuit la nuit, et le temps le temps, ce serait perdre la nuit, le jour et le temps. En conséquence, puisque la brièveté est l’âme de l’esprit et que la prolixité en est le corps et la floraison extérieure, je serai bref. Votre noble fils est fou, je dis fou; car définir en quoi la folie véritable consiste, ce serait tout simplement fou. Mais laissons cela.
 
Ça ne se verra pas : là-bas tous les hommes sont aussi fous que lui.
LA REINE
 
HAMLET
Plus de faits, et moins d’art!
 
Comment est-il devenu fou?
POLONIUS
 
PREMIER PAYSAN
Madame, je n’y mets aucun art, je vous jure. Que votre fils est fou, cela est vrai. Il est vrai que c’est dommage, et c’est dommage que ce soit vrai. Voilà une sotte figure. Je dis adieu à l’art et vais parler simplement. Nous accordons qu’il est fou. Il reste maintenant à découvrir la cause de cet effet, ou plutôt la cause de ce méfait; car cet effet est le méfait d’une cause. Voilà ce qui reste à faire, et voici le reste du raisonnement. Pesez bien mes paroles. J’ai une fille (je l’ai, tant qu’elle est mienne) qui, remplissant son devoir d’obéissance... suivez bien !... m’a remis ceci. Maintenant, méditez tout, et concluez. (Il lit.) À la céleste idole de mon âme, à la belle des belles, à Ophélia. Voilà une mauvaise phrase, une phrase vulgaire; belle des belles est une expression vulgaire; mais écoutez : Qu’elle garde ceci sur son magnifique sein blanc!
 
Très étrangement, à ce qu’on dit.
LA REINE
 
HAMLET
Quoi! ceci est adressé par Hamlet à Ophélia?
 
Comment cela?
POLONIUS
 
PREMIER PAYSAN
Attendez, ma bonne dame, je cite textuellement:
 
Eh bien! en perdant la raison.
(Lisant:)
 
HAMLET
Doute que les astres soient de flammes,
 
Sous l’empire de quelle cause?
Doute que le soleil tourne,
 
PREMIER PAYSAN
Doute que la vérité soit la vérité,
 
Tiens! sous l’empire de notre roi en Danemark. J’ai été fossoyeur ici, enfant et homme, pendant trente ans.
Mais ne doute jamais de mon amour!
 
HAMLET
Ô chère Ophélia, je suis mal à l’aise en ces vers je n’ai point l’art d’aligner mes soupirs; mais je t’aime bien! Oh! par-dessus tout! Crois-le. Adieu!À toi pour toujours, ma dame chérie, tant que cette machine mortelle m’appartiendra!
 
Combien de temps un homme peut-il être en terre avant de pourrir?
HAMLET.
 
PREMIER PAYSAN
Voilà ce que, dans son obéissance, m’a remis ma fille. Elle m’a confié, en outre, toutes les sollicitations qu’il lui adressait, avec tous les détails de l’heure, des moyens et du lieu.
 
Ma foi! s’il n’est pas pourri avant de mourir (et nous avons tous les jours des corps vérolés qui peuvent à peine supporter l’inhumation), il peut vous durer huit ou neuf ans. Un tanneur vous durera neuf ans.
LE ROI
 
HAMLET
Mais comment a-t-elle accueilli son amour?
 
Pourquoi lui plus qu’un autre?
POLONIUS
 
PREMIER PAYSAN
Que pensez-vous de moi?
 
Ah! sa peau est tellement tannée par le métier qu’il a fait, qu’elle ne prend pas l’eau avant longtemps; et vous savez que l’eau est le pire destructeur de votre corps mort, né de putain. Tenez! voici un crâne: ce crâne-là a été en terre vingt-trois ans.
LE ROI
 
HAMLET
Ce que je dois penser d’un homme fidèle et honorable.
 
A qui était-il?
POLONIUS
 
PREMIER PAYSAN
Je voudrais toujours l’être. Mais que penseriez-vous de moi, si, quand j’ai vu cet ardent amour prendre essor (je m’en étais aperçu, je dois vous le dire, avant que ma fille m’en eût parlé), que penseriez-vous de moi, que penserait de moi Sa Majesté bienaimée, la reine ici présente, si, jouant le rôle de pupitre ou d’album, ou faisant de mon cœur un complice muet, j’avais regardé cet amour d’un oeil indifférent? Que penseriez-vous de moi ?... Non. Je suis allé rondement au fait, et j’ai dit à cette petite maîtresse : Le seigneur Hamlet est un prince hors de ta sphère. Cela ne doit pas être. Et alors je lui ai donné pour précepte de se tenir enfermée hors de sa portée, de ne pas admettre ses messagers, ni recevoir ses cadeaux. Ce que faisant, elle a pris les fruits de mes conseils; et lui (pour abréger l’histoire), se voyant repoussé, a été pris de tristesse, puis d’inappétence, puis d’insomnie, puis de faiblesse, puis de délire, et enfin, par aggravation, de cette folie qui l’égare maintenant et nous met tous en deuil.
 
A un fou né d’une de ces filles-là. À qui croyez-vous?
LE ROI
 
HAMLET
Croyez-vous que cela soit?
 
Ma foi ! je ne sais pas.
LA REINE
 
PREMIER PAYSAN
C’est très probable.
 
Peste soit de l’enragé farceur! Un jour, il m’a versé un flacon de vin sur la tête! Ce même crâne, monsieur, était le crâne de Yorick, le bouffon du roi.
POLONIUS
 
HAMLET, prenant le crâne
Quand m’est-il arrivé, je voudrais le savoir, de dire positivement: Cela est, lorsque cela n’était pas?
 
Celui-ci?
LE ROI
 
PREMIER PAYSAN
Jamais, que je sache.
 
Celui-là même.
POLONIUS, montrant sa tête et ses épaules
 
HAMLET
Séparez ceci de cela, s’il en est autrement. Pourvu que les circonstances me guident, je découvrirai
toujours la vérité, fût-elle cachée, ma foi dans le
centre de la terre.
 
Hélas! pauvre Yorick !... Je l’ai connu, Horatio! C’était un garçon d’une verve infinie, d’une fantaisie exquise; il m’a porté sur son dos mille fois. Et maintenant quelle horreur il cause à mon imagination! Le cœur m’en lève. Ici pendaient ces lèvres que j’ai baisées, je ne sais combien de fois. Où sont vos plaisanteries maintenant? vos escapades? vos chansons? et ces éclairs de gaieté qui faisaient rugir la table de rires? Quoi! plus un mot à présent pour vous moquer de votre propre grimace? plus de lèvres ?... Allez maintenant trouver madame dans sa chambre, et dites-lui qu’elle a beau se mettre un pouce de fard, il faudra qu’elle en vienne à cette figure-là! Faites-la bien rire avec ça... Je t’en prie, Horatio, dis-moi une chose.
LE ROI
 
HORATIO
Comment nous assurer de la chose?
 
Quoi, monseigneur?
POLONIUS
 
HAMLET
Vous savez que parfois, il se promène pendant quatre heures de suite, ici, dans la galerie.
 
Crois-tu qu’Alexandre ait eu cette mine-là dans la terre?
LA REINE
 
HORATIO
Oui, c’est vrai.
 
Oui, sans doute.
POLONIUS
 
HAMLET
Au moment où il y sera, je lui lâcherai ma fille; cachons-nous alors, vous et moi, derrière une tapisserie. Surveillez l’entrevue. S’il est vrai qu’il ne l’aime pas, si ce n’est pas pour cela qu’il a perdu la raison, que je cesse d’assister aux conseils de l’État et que j’aille gouverner une ferme et des charretiers!
 
Et cette odeur-là ?... Pouah! (Il jette le crâne.)
LE ROI
 
HORATIO
Essayons cela.
 
Oui, sans doute, monseigneur.
Entre HAMLET, lisant
 
HAMLET
LA REINE
 
À quels vils usages nous pouvons être ravalés, Horatio! Qui empêche l’imagination de suivre la noble poussière d’Alexandre jusqu’à la retrouver bouchant le trou d’un tonneau?
Voyez le malheureux qui s’avance tristement, un livre à la main.
 
HORATIO
POLONIUS
 
Ce serait une recherche un peu forcée que celle-là.
Éloignez-vous, je vous en conjure, éloignez-vous tous deux ; je veux l’aborder sur-le-champ. Oh! laissez-moi faire. (Sortent le roi, la reine et leur suite.) Comment va mon bon seigneur Hamlet?
 
HAMLET
 
Non, ma foi! pas le moins du monde: nous pourrions, sans nous égarer, suivre ses restes avec grande chance de les mener jusque-là. Par exemple, écoute: Alexandre est mort, Alexandre a été enterré, Alexandre est retourné en poussière; la poussière, c’est de la terre; avec la terre, nous faisons de l’argile, et avec cette argile, en laquelle Alexandre s’est enfin changé, qui empêche de fermer un baril de bière?
Bien, Dieu merci!
:L’impérial César, une fois mort et changé en boue,
:Pourrait boucher un trou et arrêter le vent du dehors.
:Oh! que cette argile, qui a tenu le monde en effroi,
:Serve à calfeutrer un mur et à repousser la rafale d’hiver!
 
Mais chut! chut !...écartons-nous !... Voici le roi.
POLONLUS
 
Entrent en procession des prêtres, etc. Le corps d’ OPHÉLIA, LAERTES et les pleureuses suivent; puis LE ROI, LA REINE et leur suite
Me reconnaissez-vous, monseigneur?
 
HAMLET, continuant
 
La reine! les courtisans! De qui suivent-ils le convoi? Pourquoi ces rites tronqués? Ceci annonce que le corps qu’ils suivent a, d’une main désespérée, attenté à sa propre vie. C’était quelqu’un de qualité. Cachons-nous un moment, et observons. (Il se retire avec Horatio.)
Parfaitement, parfaitement vous êtes un marchand de poisson.
 
LAERTES
POLONIUS
 
Quelle cérémonie reste-t-il encore?
Non, monseigneur.
 
HAMLET, à part
 
C’est Laertes, un bien noble jeune homme! Attention!
Alors, je voudrais que vous fussiez honnête comme un de ces gens-là.
 
LAERTES
POLONIUS
 
Quelle cérémonie encore?
Honnête, monseigneur?
 
PREMIER PRÊTRE
HAMLET
 
Ses obsèques ont été célébrées avec toute la latitude qui nous était permise. Sa mort était suspecte; et, si un ordre souverain n’avait dominé la règle, elle eût été placée dans une terre non bénite jusqu’à la dernière trompette. Au lieu de prières charitables, des tessons, des cailloux, des pierres, eussent été jetés sur elle. Et pourtant on lui a accordé les couronnes virginales, l’ensevelissement des jeunes filles, et la translation en terre sainte au son des cloches.
Oui, monsieur. Pour trouver un honnête homme, au train dont va le monde, il faut choisir entre dix mille.
 
LAERTES
POLONIUS
 
N’y a-t-il plus rien à faire?
C’est bien vrai, monseigneur.
 
PREMIER PRÊTRE
HAMLET
 
Plus rien à faire : nous profanerions le service des morts en chantant le grave requiem, en implorant pour elle le même repos que pour les âmes parties en paix.
Le soleil, tout dieu qu’il est, fait produire des vers à un chien mort, en baisant sa charogne. Avez-vous une fille?
 
LAERTES
POLONIUS
 
Mettez-la dans la terre; et puisse-t-il de sa belle chair immaculée éclore des violettes! Je te le dis, prêtre brutal, ma sœur sera un ange gardien, quand toi, tu hurleras dans l’abîme.
Oui, monseigneur.
 
HAMLET
 
Quoi! la belle Ophélia!
Ne la laissez pas se promener au soleil : la conception est une bénédiction du ciel; mais, comme votre fille peut concevoir, ami, prenez garde.
 
LA REINE, jetant des fleurs sur le cadavre Fleurs sur fleur! Adieu! J’espérais te voir la femme de mon Hamlet. Je comptais, douce fille, décorer ton lit nuptial et non joncher ta tombe.
POLONIUS
 
LAERTES
Que voulez-vous dire par là? (À part.) Toujours à rabâcher de ma fille ! ... Cependant il ne m’a pas reconnu d’abord il m’a dit que j’étais un marchand de poisson. Il n’y est plus ! il n’y est plus! Et, de fait, dans ma jeunesse, l’amour m’a réduit à une extrémité bien voisine de celle-ci. Parlons-lui encore. (Haut.) Que lisez-vous là, monseigneur?
 
Oh! qu’un triple malheur tombe dix fois triplé sur la tête maudite de celui dont la cruelle conduite t’a privée de ta noble intelligence! Retenez la terre un moment, que je la prenne encore une fois dans mes bras.
HAMLET
 
(Il saute dans la fosse.) Maintenant entassez votre poussière sur le vivant et sur la morte, jusqu’à ce que vous ayez fait de cette surface une montagne qui dépasse le vieux Pélion ou la tête céleste de l’Olympe azuré.
 
HAMLET, s’avançant
 
Quel est celui dont la douleur montre une telle emphase? dont le cri de désespoir conjure les astres errants et les force à s’arrêter, auditeurs blessés d’étonnement? Me voici, moi, Hamlet le Danois! (Il saute dans la fosse.)
Des mots, des mots, des mots!
 
LAERTES, l’empoignant
POLONIUS
 
Que le démon prenne ton âme!
De quoi est-il question, monseigneur?
 
HAMLET
 
Tu ne pries pas bien. Ôte tes doigts de ma gorge, je te prie. Car, bien que je ne sois ni hargneux ni violent, j’ai cependant en moi quelque chose de
Entre qui?
dangereux que tu feras sagement de craindre. A bas la main!
 
LE ROI
POLONIUS
 
Arrachez-les l'un à l'autre.
Je demande de quoi il est question dans ce que vous lisez, monseigneur!
 
LA REINE
HAMLET
 
Hamlet! Hamlet!
De calomnies, monsieur! Ce coquin de satiriste dit que les vieux hommes ont la barbe grise et la figure ridée, que leurs yeux jettent une ambre épaisse comme la gomme du prunier, qu’ils ont une abondante disette d’esprit, ainsi que des jarrets très faibles. Toutes choses, monsieur, que je crois de toute ma puissance et de tout mon pouvoir, mais que je regarde comme inconvenant d’imprimer ainsi car vous-même, monsieur, vous auriez le même âge que moi, si, comme une écrevisse, vous pouviez marcher à reculons.
 
HORATIO
POLONIUS, à part
 
Mon bon seigneur, calmez-vous. (Les assistants les séparent, et ils sortent
Quoique ce soit de la folie, il y a pourtant là de la suite. (Haut.)
de la fosse.)
Irez-vous changer d’air, monseigneur?
 
HAMLET
 
Oui, je veux lutter avec lui pour cette cause, jusqu’à ce que mes paupières aient cessé de remuer.
Où cela? Dans mon tombeau?
 
LA REINE
POLONIUS
 
O mon fils, pour quelle cause?
Ce serait, en réalité, changer d’air... (À part.) Comme ses répliques sont parfois grosses de sens! Heureuses reparties qu’a souvent la folie, et que la raison et le bon sens ne trouveraient pas avec autant d’à-propos. Je vais le quitter et combiner tout de suite les moyens d’une rencontre entre lui et ma fille. (Haut.) Mon honorable seigneur, je vais très humblement prendre congé de vous.
 
HAMLET
 
J’aimais Ophélia. Quarante mille frères ne pourraient pas, avec tous leurs amours réunis, parfaire la somme du mien. (A Laertes.) Qu’es-tu prêt à faire pour elle?
Vous ne sauriez, monsieur, rien prendre dont je fasse plus volontiers l’abandon, excepté ma vie, excepté ma vie.
 
LE ROI
POLONIUS
 
Oh! il est fou, Laertes.
Adieu, monseigneur!
 
LA REINE
HAMLET, à part
 
Pour l’amour de Dieu, laissez-le dire!
Sont-ils fastidieux, ces vieux fous!
 
HAMLET
Entrent ROSENCRANTZ et GULLDENSTERN
 
Morbleu! montre-moi ce que tu veux faire. Veuxtu pleurer? Veux-tu te battre? Veux-tu jeûner? Veux-tu te déchirer? Veux-tu avaler l’Issel? manger un crocodile? Je ferai tout cela... Viens-tu ici pour geindre? Pour me défier en sautant dans sa fosse? Sois enterré vif avec elle, je le serai aussi, moi! Et puisque tu bavardes de montagnes, qu’on les entasse sur nous par millions d’acres, jusqu’à ce que notre tertre ait le sommet roussi par la zone brûlante et fasse l’Ossa comme une verrue! Ah! si tu brailles, je rugirai aussi bien que toi.
POLONIUS
 
LA REINE
Vous cherchez le seigneur Hamlet? Le voilà.
 
Ceci est pure folie! et son accès va le travailler ainsi pendant quelque temps. Puis, aussi patient que la colombe, dont la couvée dorée vient d’éclore, il tombera dans un silencieux abattement.
ROSENCRANTZ, à Polonius
 
HAMLET, à Laertes
Dieu vous garde, monsieur! (Sort Polonius.)
 
Écoutez, monsieur! Pour quelle raison me traitez-vous ainsi? Je vous ai toujours aimé. Mais n’importe! Hercule lui-même aurait beau faire !... Le chat peut miauler, le chien aura sa revanche. (Il sort.)
GUILDENSTERN
 
LE ROI
Mon honoré seigneur!
 
Je vous en prie, bon Horatio, accompagnez-le.
ROSENCRANTZ
 
(Horatio sort.) (A Laertes.) Fortifiez votre patience dans nos paroles d’hier soir. Nous allons sur-le-champ amener l’affaire au dénouement.
Mon très cher seigneur!
 
(A la reine.) Bonne Gertrude, faites surveiller votre fils. (À part.) Il faut à cette fosse un monument vivant. L’heure du repos viendra bientôt pour nous. Jusque-là, procédons avec patience.
HAMLET
 
(Ils sortent.)
Mes bons, mes excellents amis! Comment vas-tu, Guildenstern? Ah! Rosencrantz! Braves enfants, comment vous trouvez-vous?
 
=== V, II - Dans le château ===
ROSENCRANTZ
 
Entrent HAMLET et HORATIO
 
HAMLET
 
Assez sur ce point, mon cher! Maintenant, venons à l’autre. Vous rappelez-vous toutes les circonstances?
Comme la moyenne des enfants de la terre.
 
HORATIO
GUILDENSTERN
 
Je me les rappelle, monseigneur.
Heureux, en ce sens que nous ne sommes pas trop heureux. Nous ne sommes point l’aigrette du chapeau de la fortune.
 
HAMLET
 
Mon cher, il y avait dans mon cœur une sorte de combat qui m’empêchait de dormir je me sentais plus mal à l’aise que des mutins mis aux fers. Je payai d’audace, et bénie soit l’audace en ce cas!... Sachons que notre imprudence nous sert quelquefois bien, quand nos calculs les plus profonds avortent. Et cela doit nous apprendre qu’il est une divinité qui donne la forme à nos destinées, de quelque façon que nous les ébauchions.
Ni la semelle de son soulier?
 
HORATIO
ROSENCRANTZ
 
Voilà qui est bien certain.
Ni l’une ni l’autre, monseigneur.
 
HAMLET
 
Évadé de ma cabine, ma robe de voyage en écharpe autour de moi, je marchai à tâtons dans les ténèbres pour les trouver; j’y réussis. J’empoignai le paquet, et puis je me retirai de nouveau dans ma chambre. Je m’enhardis, mes frayeurs oubliant les scrupules, jusqu’à décacheter leurs messages officiels. Et qu’y découvris-je, Horatio ? une scélératesse royale un ordre formel (lardé d’une foule de raisons diverses, le Danemark à sauver, et l’Angleterre aussi... ah! et le danger de laisser vivre un tel loupgarou, un tel croque-mitaine !), un ordre qu’au reçu de la dépêche, sans délai, non, sans même prendre le temps d’aiguiser la hache, on me tranchât la tête.
Alors vous vivez près de sa ceinture, au centre de ses faveurs.
 
HORATIO
GUILDENSTERN
 
Est-il possible
Oui, nous sommes de ses amis privés.
 
HAMLET
 
Voici le message tu le liras plus à loisir. Mais veux-tu savoir maintenant ce que je fis?
Dans les parties secrètes de la fortune? Oh! rien de plus vrai c’est une catin. Quelles nouvelles?
 
HORATIO
ROSENCRANTZ
 
Parlez, je vous supplie.
Aucune, monseigneur, si ce n’est que le monde est devenu vertueux.
 
HAMLET
 
Ainsi empêtré dans leur guet-apens, je n’aurais pas eu le temps de deviner le prologue qu’ils auraient déjà commencé la pièce! Je m’assis; j’imaginai un autre message ; je l’écrivis de mon mieux. Je croyais jadis, comme nos hommes d’État, que c’est un avilissement de bien écrire, et je me suis donné beaucoup de peine pour oublier ce talent-là. Mais alors, mon cher, il me rendit le service d’un greffier. Veux-tu savoir la teneur de ce que j’écrivis?
Alors le jour du jugement est proche; mais votre nouvelle n’est pas vraie. Laissez-moi vous faire une question plus personnelle qu’avez-vous donc fait à la fortune, mes bons amis, pour qu’elle vous envoie en prison ici?
 
HORATIO
GUILDENSTERN
 
Oui, mon bon seigneur.
En prison, monseigneur?
 
HAMLET
 
Une requête pressante adressée par le roi à son cousin d’Angleterre, comme à un tributaire fidèle si celui-ci voulait que la palme de l’affection pût fleurir entre eux deux, que la paix gardât toujours sa couronne d’épis et restât comme un trait d’union entre leurs amitiés, et par beaucoup d’autres considérations de grand poids, il devait, aussitôt la dépêche vue et lue, sans autre forme de procès, sans leur laisser le temps de se confesser, faire mettre à mort surle-champ les porteurs.
Le Danemark est une prison.
 
HORATIO
ROSENCRANTZ
 
Comment avez-vous scellé cette dépêche?
Alors le monde en est une aussi.
 
HAMLET
 
Eh bien, ici encore s’est montrée la Providence céleste. J’avais dans ma bourse le cachet de mon père, qui a servi de modèle au sceau de Danemark. Je pliai cette lettre dans la même forme que l’autre, j’y mis l’adresse, je la cachetai, je la mis soigneusement en place, et l’on ne s’aperçut pas de l’enfant substitué. Le lendemain, eut lieu notre combat sur mer; et ce qui s’ensuivit, tu le sais déjà.
Une vaste prison, dans laquelle il y a beaucoup de cellules, de cachots et de donjons. Le Danemark est un des pires.
 
HORATIO
ROSENCRANTZ
 
Ainsi, Guildenstern et Rosencrantz vont tout droit à
Nous ne sommes pas de cet avis, monseigneur.
la chose.
 
HAMLET
 
Ma foi, l’ami! ce sont eux qui ont recherché cette commission; ils ne gênent pas ma conscience; leur ruine vient de leur propre imprudence. Il est dangereux pour des créatures inférieures de se trouver, au milieu d’une passe, entre les épées terribles et flamboyantes de deux puissants adversaires.
C’est qu’alors le Danemark n’est point une prison pour vous; car il n’y a de bien et de mal que selon l’opinion qu’on a. Pour moi, c’est une prison.
 
HORATIO
ROSENCRANTZ
 
Ah! quel roi!
Soit! Alors c’est votre ambition qui en fait une prison pour vous : votre pensée y est trop à l’étroit.
 
HAMLET
 
Ne crois-tu pas que quelque chose m’est imposé maintenant? Celui qui a tué mon père et fait de ma mère une putain, qui s’est fourré entre la volonté du peuple et mes espérances, qui a jeté son hameçon à ma propre vie, et avec une telle perfidie! ne dois-je pas, en toute conscience, le châtier avec ce bras. Et n’est-ce pas une action damnable de laisser ce chancre de l’humanité continuer ses ravages?
Ô Dieu! je pourrais être enfermé dans une coquille de noix, et me regarder comme le roi d’un espace infini, si je n’avais pas de mauvais rêves.
 
HORATIO
GUILDENSTERN
 
Il apprendra bientôt d’Angleterre quelle est l’issue de l’affaire.
Ces rêves-là sont justement l’ambition; car toute la substance de l’ambition n’est que l’ombre d’un rêve.
 
HAMLET
 
Cela ne tardera pas. L’intérim est à moi; la vie d’un homme, ce n’est que le temps de dire un. Pourtant je suis bien fâché, mon cher Horatio, de m’être oublié vis-à-vis de Laertes. Car dans ma propre cause je vois l’image de la sienne. Je tiens à son amitié mais, vraiment, la jactance de sa douleur avait exalté ma rage jusqu’au vertige.
Un rêve n’est lui-même qu’une ombre.
 
HORATIO
ROSENCRANTZ
 
Silence! Qui vient là?
C’est vrai; et je tiens l’ambition pour chose si aérienne et si légère, qu’elle n’est que l’ombre d’un rêve.
 
Entre OSRIC
 
OSRIC, se découvrant
 
Votre Seigneurie est la bienvenue à son retour en Danemark.
 
HAMLET
 
Je vous remercie humblement, monsieur. (À Horatio.) Connais-tu ce moucheron?
En ce cas, nos gueux sont des corps, et nos monarques et nos héros démesurés sont les ombres des gueux... Irons-nous à la cour? car, franchement, je ne suis pas en train de raisonner.
 
HORATIO
ROSENCRANTZ et GUILDENSTERN
 
Non, mon bon seigneur.
Nous vous accompagnerons.
 
HAMLET
 
Tu n’en es que mieux en état de grâce; car c’est un vice de le connaître. Il a beaucoup de terres, et de fertiles. Qu’un animal soit le seigneur d’autres animaux, il aura sa mangeoire à la table du roi. C’est un perroquet; mais, comme je te le dis, vaste propriétaire de boue.
Il ne s’agit pas de cela je ne veux pas vous confondre avec le reste de mes serviteurs; car, foi d’honnête homme! je suis terriblement accompagné. Ah çà! pour parler avec le laisser-aller de l’amitié, qu’êtes-vous venus faire à Elseneur?
 
OSRIC
ROSENCRANTZ
 
Doux seigneur, si Votre Seigneurie en a le loisir, j’ai une communication à lui faire de la part de Sa Majesté.
Vous voir, monseigneur. Pas d’autre motif.
 
HAMLET
 
Je la recevrai, monsieur, avec tout empressement d’esprit. Faites de votre chapeau son véritable usage il est pour la tête.
Gueux comme je le suis, je suis pauvre même en remerciements; mais je ne vous en remercie pas moins, et je vous assure, mes bons amis, mes remerciements sont trop chers à un sou. Vous a-t-on envoyé chercher; ou venez-vous me voir spontanément, de votre plein gré? Allons, agissez avec moi en confiance; allons, allons! parlez.
 
OSRIC
GUILDENSTERN
 
Je remercie Votre Seigneurie il fait très chaud.
Que pourrions-nous dire, monseigneur?
 
HAMLET
 
Non, croyez-moi, il fait très froid, le vent est au nord.
Eh bien, n’importe quoi... qui réponde à ma question. On vous a envoyé chercher : il y a dans vos regards une sorte d’aveu que votre candeur n’a pas le talent de colorer. Je le sais : le bon roi et la bonne reine vous ont envoyé chercher.
 
OSRIC
ROSENCRANTZ
 
DansEn quel buteffet, monseigneur?, Il fait passablement froid.
 
HAMLET
 
Mais pourtant, il me semble qu’il fait une chaleur étouffante pour mon tempérament.
C’est ce qu’il faut m’apprendre. Ah! laissez-moi vous conjurer: par les droits de notre camaraderie, par l’harmonie de notre jeunesse, par les devoirs de notre amitié toujours constante, enfin par tout ce qu’un meilleur orateur pourrait invoquer de plus tendre, soyez droits et francs avec moi. Vous a-t-on envoyé chercher, oui ou non?
 
OSRIC
ROSENCRANTZ, à Guildenstern
 
Excessive, monseigneur! une chaleur étouffante, à un point.., que je ne saurais dire... Mais, monseigneur, Sa Majesté m’a chargé de vous signifier qu’elle avait tenu sur vous un grand pari... Voici, monsieur, ce dont il s’agit.
Que dites-vous?
 
HAMLET, àlui partfaisant signe de se couvrir
 
De grâce, souvenez-vous...
Oui, allez ! j’ai l’oeil sur vous. (Haut.) Si vous m’aimez, ne me cachez rien.
 
OSRIC
GUILDENSTERN
 
Non, sur ma foi! je suis plus à l’aise, sur ma foi! Monsieur, nous avons un nouveau venu à la cour, Laertes: croyez-moi, c’est un gentilhomme accompli, doué des perfections les plus variées, de très douces manières et de grande mine. En vérité, pour parler de lui avec tact, il est le calendrier, la carte de la gentry; vous trouverez en lui le meilleur monde qu’un gentilhomme puisse connaître.
Monseigneur, on nous a envoyé chercher.
 
HAMLET
 
Monsieur, son signalement ne perd rien dans votre bouche, et pourtant, je le sais, s’il fallait faire son inventaire détaillé, la mémoire y embrouillerait son arithmétique : elle ne pourrait jamais qu’évaluer en gros une cargaison emportée sur un si fin voilier. Quant à moi, pour rester dans la vérité de l’enthousiasme, je le tiens pour une âme de grand article: il y a en lui un tel mélange de raretés et de curiosités, que, à parler vrai de lui, il n’a de semblable que son miroir, et tout autre portrait ne serait qu’une ombre, rien de plus.
Je vais vous dire pourquoi. De cette manière, mes pressentiments réviendront vos aveux, et votre discrétion envers le roi et la reine ne perdra rien de son duvet. J’ai depuis peu, je ne sais pourquoi, perdu toute ma gaieté, renoncé à tous mes exercices accoutumés; et, vraiment, tout pèse si lourdement à mon humeur, que la terre, cette belle création, me semble un promontoire stérile. Le ciel, ce dais splendide, regardez! ce magnifique plafond, ce toit majestueux, constellé de flammes d’or, eh bien! il ne m’apparaît plus que comme un noir amas de vapeurs pestilentielles. Quel chef-d’œuvre que l’homme! Qu’il est noble dans sa raison! Qu’il est infini dans ses facultés! Dans sa force et dans ses mouvements, comme il est expressif et admirable ! par l’action, semblable à un ange! par la pensée, semblable à un Dieu! C’est la merveille du monde! l’animal idéal! Et pourtant qu’est à mes yeux cette quintessence de poussière? L’homme n’a pas de charme pour moi... ni la femme non plus, quoi que semble dire votre sourire.
 
OSRIC
ROSENCRANTZ
 
Votre Seigneurie parle de lui en juge infaillible.
Monseigneur, il n’y a rien de cela dans ma pensée.
 
HAMLET
 
A quoi bon tout ceci, monsieur? Pourquoi affublons-nous ce gentilhomme de nos phrases grossières?
Pourquoi avez-vous ri, alors, quand j’ai dit : L’homme n’a pas de charme pour moi?
 
OSRIC
ROSENCRANTZ
 
Monsieur?
C’est que je me disais, monseigneur, puisque l’homme n’a pas de charme pour vous, quel maigre accueil vous feriez aux comédiens que nous avons accostés en route, et qui viennent ici vous offrir leurs services.
 
HORATIO, à Hamlet
 
On peut donc parler à n’importe qui sa langue? Vraiment, vous auriez ce talent-là, seigneur?
 
HAMLET
 
Que fait à la question le nom de ce gentilhomme?
Celui qui joue le roi sera le bienvenu: Sa Majesté recevra tribut de moi; le chevalier errant aura le fleuret et l’écu; l’amoureux ne soupirera pas gratis; le personnage lugubre achèvera en paix son rôle; le bouffon fera rire ceux dont une toux sèche chatouille les poumons; et la princesse exprimera librement sa passion, dût le vers blanc en être estropié... Quels
 
sont ces comédiens?
OSRIC
 
De Laertes?
 
HORATIO, à part, à Hamlet
ROSENCRANTZ
 
Sa bourse est déjà vide : toutes ses paroles d’or sont dépensées.
Ceux-là mêmes qui vous charmaient tant d’habitude, les tragédiens de la Cité.
 
HAMLET
 
De lui, monsieur.
Par quel hasard deviennent-ils ambulants? Une résidence fixe, et pour l’honneur et pour le profit, leur serait plus avantageuse.
 
OSRIC
ROSENCRANTZ
 
Je pense que vous n’êtes pas sans savoir...
Je crois qu’elle leur est interdite en conséquence de la dernière innovation.
 
HAMLET
 
Tant mieux si vous avez de moi cette opinion; mais quand vous l’auriez, cela ne prouverait rien en ma faveur... Eh bien, monsieur?
Sont-ils aussi estimés que lorsque j’étais en ville? Sont-ils aussi suivis ?
 
OSRIC
ROSENCRANTZ
 
Vous n’êtes pas sans savoir de quelle supériorité Laertes est à...
Non, vraiment, ils ne le sont pas.
 
HAMLET
 
Je n’ose faire cet aveu, de peur de me comparer à lui : pour bien connaître un homme, il faut le connaître par soi-même.
D’où cela vient-il? Est-ce qu’ils commencent à se rouiller?
 
OSRIC
ROSENCRANTZ
 
Je ne parle, monsieur, que de sa supériorité aux armes; d’après la réputation qu’on lui a faite, il a un talent sans égal.
Non, leur zèle ne se ralentit pas; mais vous saurez, monsieur, qu’il nous est arrivé une nichée d’enfants, à peine sortis de l’œuf, qui récitent tout du même ton criard, et qui sont applaudis avec fureur pour cela; ils sont maintenant à la mode, et ils clabaudent si fort contre les théâtres ordinaires (c’est ainsi qu’ils les appellent), que bien des gens portant l’épée ont peur des plumes d’oie, et n’osent plus y aller.
 
HAMLET
 
Quelle est son arme?
Comment! ce sont des enfants? Qui les entretient? D’où tirent-ils leur écot? Est-ce qu’ils ne continueront pas leur métier quand leur voix aura mué? Et si, plus tard, ils deviennent comédiens ordinaires (ce qui est très probable, s’ils n’ont pas d’autre ressource), ne diront-ils pas que les auteurs de leur troupe ont eu grand tort de leur faire diffamer leur futur gagne-pain?
 
OSRIC
ROSENCRANTZ
 
L’épée et la dague.
Ma foi ! il y aurait beaucoup à faire de part et d’autre; et la nation ne se fait pas faute de les pousser à la querelle. Il y a eu un temps où la pièce ne rapportait pas d’argent, à moins que tous les rivaux, poètes et acteurs, n’en vinssent aux coups.
 
HAMLET
 
Ce sont deux de ses armes! Eh bien! après?
Est-il possible ?
 
OSRIC
GUILDENSTERN
 
Le roi, monsieur, a parié six chevaux barbes, contre lesquels, m’a-t-on dit, Laertes risque six rapières et six poignards de France avec leurs montures, ceinturon, bandoulière, et ainsi de suite. Trois des trains sont vraiment d’une invention rare, parfaitement adaptés aux poignées, d’un travail très délicat et très somptueux.
Il y a eu déjà bien des cervelles broyées.
 
HAMLET
 
Qu’appelez-vous les trains?
Et ce sont les enfants qui l’emportent?
 
HORATIO, à Hamlet
ROSENCRANTZ
 
Vous ne le lâcherez pas, je sais bien, avant que ses explications ne vous aient édifié.
Oui, monseigneur: ils emportent Hercule et son fardeau.
 
OSRIC
 
Les trains, monsieur, ce sont les étuis à suspendre les épées.
 
HAMLET
 
L’expression serait plus juste si nous portions une pièce de canon au côté; en attendant, contentons-nous de les appeler des pendants de ceinturon. Six chevaux barbes contre six épées de France, leurs accessoires, avec trois ceinturons très élégants voilà l’enjeu danois contre l’enjeu français. Et sur quoi ce pari?
Ce n’est pas fort surprenant. Tenez mon oncle est roi de Danemark; eh bien! ceux qui lui auraient fait la grimace du vivant de mon père donnent vingt, quarante, cinquante et cent ducats pour son portrait en miniature. Sangdieu! il y a là quelque chose qui n’est pas naturel : si la philosophie pouvait l’expliquer! (Fanfare de trompettes derrière le théâtre.)
 
OSRIC
GULLDENSTERN
 
Le roi a parié, monsieur, que, sur douze bottes échangées entre vous et Laertes, celui-ci n’en porterait pas trois de plus que vous; Laertes a parié vous toucher neuf fois sur douze. Et la question serait soumise à une épreuve immédiate, si Votre Seigneurie daignait répondre.
Les acteurs sont là.
 
HAMLET
 
Comment? Si je réponds non?
Messieurs, vous êtes les bienvenus à Elseneur. Votre main! Approchez. Les devoirs de l’hospitalité sont la courtoisie et la politesse laissez-moi m’acquitter envers vous dans les règles, de peur que ma cordialité envers les comédiens, qui, je vous le déclare, doit être noblement ostensible, ne paraisse dépasser celle que je vous témoigne. Vous êtes les bienvenus; mais mon oncle-père et ma tante-mère sont dans l’erreur.
 
OSRIC
GUILDENSTERN
 
Je veux dire, monseigneur, si vous daigniez opposer votre personne à cette épreuve.
En quoi, mon cher seigneur?
 
HAMLET
 
Monsieur, je vais me promener ici dans cette salle : si cela convient à Sa Majesté, voici pour moi l’heure de la récréation. Qu’on apporte les fleurets, si ce gentilhomme y consent; et pour peu que le roi persiste dans sa gageure, je le ferai gagner, si je peux; sinon, j’en serai quitte pour la honte et les bottes de trop.
Je ne suis fou que par le vent du nord-nord-ouest: quand le vent est au sud, je peux distinguer un faucon d’un héron.
 
OSRIC
Entre POLONIUS
 
Rapporterai-je ainsi votre réponse?
 
HAMLET
POLONIUS
 
Dans ce sens-là, monsieur; ajoutez-y toutes les fleurs à votre goût.
 
OSRIC
 
Je recommande mon dévouement à Votre Seigneurie.
Salut, messieurs!
(Il sort.)
 
HAMLET
 
Son dévouement! son dévouement ! ... Il fait bien de le recommander lui-même : il n’y a pas d’autres langues pour s’en charger.
Écoutez, Guildenstern... (à Rosencrantz) et vous aussi; pour chaque oreille un auditeur. Ce grand bambin que vous voyez là, n’est pas encore hors de ses langes.
 
HORATIO
ROSENCRANTZ
 
On dirait un vanneau qui fuit ayant sur la tête la coque de son œuf.
Peut-être y est-il revenu; car on dit qu’un vieillard est enfant pour la seconde fois.
 
HAMLET
 
Il faisait des compliments à la mamelle de sa nourrice avant de la téter. Comme beaucoup d’autres de la même volée dont je vois raffoler le monde superficiel, il se borne à prendre le ton du jour et les usages extérieurs de la société. Sorte d’écume que la fermentation fait monter au sommet de l’opinion ardente et agitée : soufflez seulement sur ces bulles pour en faire l’épreuve, elles crèvent!
Je vous prédis qu’il vient pour me parler des comédiens. Attention !... Vous avez raison, monsieur, c’est effectivement lundi matin...
 
(Entre un seigneur.)
 
 
LE SEIGNEUR
POLONIUS
 
Monseigneur, le roi vous a fait complimenter par le jeune Osric qui lui a rapporté que vous l’attendiez dans cette salle. Il m’envoie savoir si c’est votre bon plaisir de commencer la partie avec Laertes, ou de l’ajourner.
Monseigneur, j’ai une nouvelle à vous apprendre.
 
HAMLET
 
Je suis constant dans mes résolutions, elles suivent le bon plaisir du roi. Si Laertes est prêt, je le suis; sur-le-champ, ou n’importe quand, pourvu que je sois aussi dispos qu’à présent.
Monseigneur, j’ai une nouvelle à vous apprendre. Du temps que Roscius était acteur à Rome...
 
LE SEIGNEUR
POLONIUS
 
Le roi, la reine et toute la cour vont descendre.
Les acteurs viennent d’arriver ici, monseigneur.
 
HAMLET
 
Ils seront les bienvenus.
Bah! bah!
 
LE SEIGNEUR
POLONIUS
 
La reine vous demande de faire un accueil cordial à Laertes avant de vous mettre à la partie.
Sur mon honneur.
 
HAMLET
 
Elle me donne un bon conseil. (Sort le seigneur.)
Alors arriva chaque acteur sur son âne.
 
HORATIO
POLONIUS
 
Vous perdrez ce pari, monseigneur.
Ce sont les meilleurs acteurs du monde pour la tragédie, la comédie, le drame historique, la pastorale, la comédie pastorale, la pastorale historique, la tragédie historique, la pastorale tragico-comicohistorique; pièces sans divisions ou poèmes sans limites. Pour eux, Sénèque ne peut être trop lourd, ni Plaute trop léger. Pour concilier les règles avec la liberté, ils n’ont pas leurs pareils.
 
HAMLET
 
Je ne crois pas : depuis qu’il est parti pour la France, je me suis continuellement exercé : avec l’avantage qui m’est fait, je gagnerai. Mais tu ne saurais croire quel mal j’éprouve ici, du côté du cœur. N’importe!
Ô Jephté ! juge d’Israêl, quel trésor tu avais!
 
HORATIO
POLONIUS
 
Quel trésor avait-ilPourtant, monseigneur?...
 
HAMLET
 
C’est une niaiserie : une sorte de pressentiment qui suffirait peut-être à troubler une femme.
Eh bien!
 
HORATIO
Une fille unique charmante
 
Si vous avez dans l’esprit quelque répugnance, obéissez-y. Je vais les prévenir de ne pas se rendre ici, en leur disant que vous êtes indisposé.
Qu’il aimait passionnément.
 
HAMLET
POLONIUS, à part
 
Pas du tout. Nous bravons le présage : il y a une providence spéciale pour la chute d’un moineau. Si mon heure est venue, elle n’est pas à venir; si elle n’est pas à venir, elle est venue: que ce soit à présent ou pour plus tard, soyons prêts. Voilà tout. Puisque l’homme n’est pas maître de ce qu’il quitte, qu’importe qu’il le quitte de bonne heure!
 
Entrent LE ROI, LA REINE, LAERTES, OSRIC,
 
des seigneurs, des serviteurs portant des fleurets, des gantelets, une table et des flacons de vin
 
LE ROI
 
Venez, Hamlet, venez, et prenez cette main que je vous présente.
Toujours ma fille!
(Le roi met la main de Laertes dans celle d’Hamlet.)
 
HAMLET
 
Pardonnez-moi, monsieur, je vous ai offensé, mais pardonnez-moi en gentilhomme. Ceux qui sont ici présents savent et vous devez avoir appris de quel cruel égarement j’ai été affligé. Si j’ai fait quelque chose qui ait pu irriter votre caractere, votre honneur, votre rancune, je le proclame ici acte de folie. Est-ce Hamlet qui a offensé Laertes? Ce n’a jamais été Hamlet. Si Hamlet est enlevé à lui-même, et si, n’étant plus lui-même, il offense Laertes, alors, ce n’est pas Hamlet qui agit: Hamlet renie l’acte. Qui agit donc? sa folie. S’il en est ainsi, Hamlet est du parti des offensés, le pauvre Hamlet a sa folie pour ennemi. Monsieur, après ce désaveu de toute intention mauvaise fait devant cet auditoire, puissé-je n’être condamné dans votre généreuse pensée que comme si, lançant une flèche par-dessus la maison, j’avais blessé mon frère!
Ne suis-je pas dans le vrai, vieux Jephté?
 
LAERTES
POLONIUS
 
Mon cœur est satisfait, et ce sont ses inspirations qui, dans ce cas, me poussaient le plus à la vengeance; mais sur le terrain de l’honneur, je reste à l’écart et je ne veux pas de réconciliation, jusqu’à ce que des arbitres plus âgés, d’une loyauté connue, m’aient imposé, d’après les précédents, une sentence de paix qui sauvegarde mon nom. Jusque-là j’accepte comme bonne amitié l’amitié que vous m’offrez, et je ne ferai rien pour la blesser.
Si vous m’appelez Jephté, monseigneur, c’est que j’ai une fille que j’aime passionnément.
 
HAMLET
 
J’embrasse franchement cette assurance, et je m’engage loyalement dans cette joute fraternelle. Donnez-nous les fleurets, allons!
Non, cela ne s’ensuit pas.
 
LAERTES
POLONIUS
 
Voyons! qu’on m’en donne un!
Qu’est-ce donc qui s’ensuit, monseigneur?
 
HAMLET
 
Je vais être votre plastron, Laertes auprès de mon inexpérience, comme un astre dans la nuit la plus noire, votre talent va ressortir avec éclat.
Eh bien!
Mais par hasard Dieu sait pourquoi.
Et puis, vous savez:
Il arriva, comme c'était probable...
 
LAERTES
Le premier couplet de cette pieuse complainte vous en apprendra plus long; mais regardez, voici qui me fait abréger.
 
Vous vous moquez de moi, monseigneur.
(Entrent quatre ou cinq comédiens.)
 
HAMLET
Vous êtes les bienvenus, mes maîtres; bienvenus tous! (À l’un d’eux.) Je suis charmé de te voir bien portant... Bienvenus, mes bons amis !... (A un autre.) Oh! ce vieil ami! comme ta figure s’est aguerrie depuis que je ne t’ai vu; viens-tu en Danemark pour me faire la barbe ?... Et vous, ma jeune dame, ma princesse! Par Notre-Dame! Votre Grâce, depuis que je ne vous ai vue, est plus rapprochée du ciel de toute la hauteur d’un sabot vénitien. Priez Dieu que votre voix, comme une pièce d’or qui n’a plus cours, ne se fêle pas dans le cercle de votre gosier ! ... Maîtres, vous êtes tous les bienvenus. Vite, à la besogne, comme les fauconniers français, et élançons-nous après la première chose venue. Tout de suite une tirade ! Allons ! donnez-nous un échantillon de votre talent; allons! une tirade passionnée!
 
Non, je le jure.
PREMIER COMÉDIEN
 
LE ROI
 
Donnez-leur les fleurets, jeune Osric. Cousin Hamlet, vous connaissez la gageure?
Quelle tirade, monseigneur?
 
HAMLET
 
Parfaitement, monseigneur. Votre Grâce a parié bien gros pour le côté le plus faible.
Je t’ai entendu déclamer une tirade qui n’a jamais été dite sur la II, , ou, dans tous les cas, ne l’a été qu’une fois ; car la pièce, je m’en souviens, ne plaisait pas à la foule; c’était du caviar pour le populaire; mais, selon mon opinion et celle de personnes dont le jugement, en pareilles matières, a plus de retentissement que le mien, c’était une excellente pièce, bien conduite dans toutes les II, s, écrite avec autant de réserve que de talent. On disait, je m’en souviens, qu’il n’y avait pas assez d’épices dans les vers pour rendre le sujet savoureux, et qu’il n’y avait rien dans le style qui pût faire accuser l’auteur d’affectation; mais on trouvait la pièce d’un goût honnête, aussi saine que suave, et beaucoup plutôt belle par la simplicité que par la recherche. Il y avait surtout un passage que j’aimais : c’était le récit d’Énée à Didon, et spécialement l’endroit où il parle du meurtre de Priam. Si ce morceau vit dans votre mémoire, commencez à ce vers... Voyons... voyons
 
LE ROI
Pyrrhus hérissé comme la bête d’Hyrcanie,
 
Je n’en suis pas inquiet je vous ai vus tous deux... D’ailleurs, puisque Hamlet est avantagé, la chance est pour nous.
Ce n’est pas cela : ça commence par Pyrrhus...
 
LAERTES, essayant un fleuret
Le hérissé Pyrrhus avait une armure de sable,
 
Celui-ci est trop lourd, voyons-en un autre.
Qui, noire comme ses desseins, ressemblait à la nuit,
 
HAMLET
Quand il était couché dans le cheval sinistre.
 
Celui-ci me va. Ces fleurets ont tous la même longueur?
Mais son physique affreux et noir est barbouillé
 
OSRIC
D’un blason plus effrayant des pieds à la tête,
 
Oui, mon bon seigneur. (Ils se mettent en garde.)
Il est maintenant tout gueules ; il est horriblement coloré
 
LE ROI
Du sang des mères, des pères, des filles, des fils,
 
Posez-moi les flacons de vin sur cette table si Hamlet porte la première ou la seconde botte, ou s’il riposte à la troisième, que les batteries fassent feu de toutes leurs pièces ! Le roi boira à la santé d’Hamlet, et jettera dans la coupe une perle plus précieuse que celles que les quatre rois nos prédécesseurs ont portées sur la couronne de Danemark. Donnez-moi les coupes. Que les timbales disent aux trompettes, les trompettes aux canons du dehors, les canons aux cieux, les cieux à la terre, que le roi boit à Hamlet! Allons, commencez! Et vous, juges, ayez l’oeil attentif!
Cuit et empâté sur lui par les maisons en flamme
 
HAMLET
Qui prêtent une lumière tyrannique et damnée
 
En garde, monsieur!
À ces vils massacres. Rôti par la fureur et par le feu,
 
LAERTES
Et ainsi enduit de caillots coagulés,
 
En garde, monseigneur! (Ils commencent l’assaut.)
Les yeux comme des escarboucles, l’infernal Pyrrhus
 
HAMLET
Cherche l’ancêtre Priam.
 
Une!
Maintenant, continuez, vous!
 
LAERTES
POLONIUS
 
Non.
Par Dieu! monseigneur, voilà qui est bien dit! Bon accent et bonne mesure!
 
HAMLET
PREMIER COMÉDIEN
 
Jugement!
Bientôt il le trouve
 
OSRIC
Lançant sur les Grecs des coups trop courts; son antique épée,
 
Touché! très positivement touché!
Rebelle à son bras, reste où elle tombe,
 
LAERTES
Indocile au commandement. Lutte inégale!
 
Soit! Recommençons.
Pyrrhus pousse à Priam; dans sa rage, il frappe à côté;
 
LE ROI
Mais le sifflement et le vent de son épée cruelle suffisent
 
Attendez qu’on me donne à boire. Hamlet, cette perle est à toi; je bois à ta santé. Donnez-lui la coupe. (Les trompettes sonnent; bruit du canon au-dehors.)
Pour faire tomber l’aïeul énervé. Alors Ilion, inanimée,
 
HAMLET
Semble ressentir ce coup de ses sommets embrasés
 
Je veux auparavant terminer cet assaut: mettez-la de côté un moment. Allons! (L’assaut recommence.) Encore une! Qu’en dites-vous?
Elle s’affaisse sur sa base et, dans un fracas affreux,
 
LAERTES
Fait prisonnière l’oreille de Pyrrhus. Mais tout à coup son épée,
 
Touché, touché ! je l’avoue.
Qui allait tomber surla tête blanche comme le lait
 
LE ROI
Du vénérable Priam, semble suspendue dans l’air.
 
Notre fils gagnera.
Ainsi Pyrrhus est immobile comme un tyran en peinture;
 
LA REINE
Et, restant neutre entre sa volonté et son œuvre,
 
Il est gras et de courte haleine... Tiens, Hamlet, prends mon mouchoir et frotte-toi le front. La reine boit à ton succès, Hamlet.
Il ne fait rien.
 
HAMLET
Mais, de même que nous voyons souvent, à l’approche de l’orage,
 
Bonne madame!
Le silence dans les cieux, les nuages immobiles,
 
LE ROI
Les vents hardis sans voix, et la terre au-dessous
 
Gertrude, ne buvez pas!
Muette comme la mort, puis tout à coup un effroyable éclair
 
LA REINE, prenant la coupe
Qui déchire la région céleste; de même, après ce moment d’arrêt,
 
Je boirai, monseigneur; excusez-moi, je vous prie.
Une fureur vengeresse ramène Pyrrhus à l’œuvre;
 
LE ROI, à part
Et jamais les marteaux des Cyclopes ne tombèrent
 
C’est la coupe empoisonnée! Il est trop tard.
Sur l’armure de Mars, pour en forger la trempe éternelle,
 
HAMLET
Avec moins de remords que l’épée sanglante de Pyrrhus
 
Je n’ose pas boire encore, madame ; tout à l’heure.
Ne tombe maintenant sur Priam.
 
LA REINE
Arrière, arrière, Fortune ! prostituée! Vous tous, Dieux
 
Viens, laisse-moi essuyer ton visage.
Réunis en synode général, enlevez-lui sa puissance;
 
LAERTES, au roi
Brisez tous les rayons et toutes les jantes de sa roue,
 
Monseigneur, je vais le toucher cette fois.
Et roulez-en le moyeu arrondi en bas de la colline du ciel,
 
LE ROI
Aussi bas que chez les démons!
 
Je ne le crois pas.
POLONIUS
 
LAERTES, à part
C’est trop long.
 
Et pourtant c’est presque contre ma conscience.
 
HAMLET
 
Allons, la troisième, Laertes! Vous ne faites que vous amuser; je vous en prie, tirez de votre plus belle force; j’ai peur que vous ne me traitiez en enfant.
Nous l’enverrons chez le barbier avec votre barbe... Je t’en prie, continue: il lui faut une gigue ou une histoire de mauvais lieu. Sinon, il s’endort.
Continue : arrive à Hécube.
 
LAERTES
PREMIER COMÉDIEN
 
Vous dites cela? En garde! (Ils recommencent.)
Mais celui, oh! celui qui eût vu la reine emmitouflée...
 
OSRIC
HAMLET
 
Rien des deux parts.
La reine emmitouflée?
 
LAERTES
POLONIUS
 
À vous, maintenant! (Laertes blesse Hamlet. Puis, en ferraillant, ils échangent leurs fleurets, et Hamlet blesse Laertes.)
C’est bien! La reine emmitouflée est bien!
 
LE ROI
PREMIER COMÉDIEN
 
Séparez-les; ils sont enflammés.
Courir pieds nus çà et là, menaçant les flammes
 
HAMLET
Des larmes qui l’aveuglent; ayant un chiffon sur cette tête
 
Non. Recommençons! (La reine tombe.)
Où était naguère un diadème; et, pour robe,
 
OSRIC
Autour de ses reins amollis et par trop fécondés,
 
Secourez la reine! là! ho!
Une couverture, attrapée dans l’alarme de la crainte;
 
HORATIO
Celui qui aurait vu cela, la langue trempée dans le venin,
 
Ils saignent tous les deux. Comment cela se fait-il, monseigneur?
Aurait déclaré la Fortune coupable de trahison.
 
OSRIC
Mais si les Dieux eux-mêmes l’avaient vue alors
 
Comment êtes-vous, Laertes?
Qu'elle voyait Pyrrhus se faire un jeu malicieux
 
LAERTES
D’émincer avec son épée les membres de son époux,
 
Ah! comme une buse prise à son propre piège, Osric ! je suis tué justement par mon guet-apens.
Le cri de douleur qu’elle jeta tout à coup
 
HAMLET
(À moins que les choses de la terre ne les touchent pas du tout),
 
Comment est la reine?
Aurait humecté les yeux brûlants du ciel
 
LE ROI
Et passionné les Dieux.
 
Elle s’est évanouie à la vue de leur sang.
POLONIUS
 
LA REINE
 
Non! non! le breuvage! le breuvage! Ô mon Hamlet chéri! le breuvage! le breuvage! Je suis empoisonnée. (Elle meurt.)
Voyez donc, s’il n’a pas changé de couleur. Il a des larmes aux yeux! Assez, je te prie!
 
HAMLET
 
Ô infamie ! ... Holà! qu’on ferme la porte! Il y a une trahison : qu’on la découvre!
C’est bien. Je te ferai dire le reste bientôt. (À Polonius.) Veillez, je vous prie, monseigneur, à ce que ces comédiens soient bien traités.
Entendez-vous? qu’on ait pour eux des égards ! car ils sont le résumé, la chronique abrégée des temps. Mieux vaudrait pour vous une méchante épitaphe après votre mort que leurs blâmes pendant votre vie.
 
LAERTES
POLONIUS
 
La voici, Hamlet : Hamlet, tu es assassiné; nul remède au monde ne peut te sauver; en toi il n’y a plus une demi-heure de vie; l’arme traîtresse est dans ta main, démouchetée et venimeuse; le coup hideux s’est retourné contre moi. Tiens! je tombe ici, pour ne jamais me relever; ta mère est empoisonnée... Je n’en puis plus... Le roi... le roi est le coupable.
Monseigneur, je les traiterai conformément à leurs mérites.
 
HAMLET
 
La pointe empoisonnée aussi! Alors, venin, à ton œuvre!
Morbleu! l’ami, beaucoup mieux. Traiter chacun d’après son mérite, qui donc échappera aux étrivières ?... Non. Traitez-les conformément à votre propre rang, à votre propre dignité. Moins vos égards seront mérités, plus votre bienveillance aura de mérite. Emmenez-les.
(Il frappe le roi.)
 
OSRIC et LES SEIGNEURS
POLONIUS
 
Trahison! trahison!
Venez, messieurs.
 
(Polonius sort avec quelquesuns des acteurs.)
LE ROI
 
Oh! défendez-moi encore, mes amis; je ne suis que blessé!
 
HAMLET
 
Tiens! toi, incestueux, meurtrier, damné Danois! Bois le reste de cette potion !... Ta perle y est-elle? Suis ma mère. (Le roi meurt.)
Suivez-le, mes amis. Nous aurons une représentation demain. (Au premier comédien, auquel il fait signe de rester.) Écoutez-moi, vieil ami pourriezvous jouer le Meurtre de Gonzague?
 
LAERTES
PREMIER COMÉDIEN
 
Il a ce qu’il mérite : c’est un poison préparé par lui-même. Échange ton pardon avec le mien, noble Hamlet. Que ma mort et celle de mon père ne retombent pas sur toi, ni la tienne sur moi! (Il meurt.)
Oui, monseigneur.
 
HAMLET
 
Que le ciel t’en absolve! Je vais te suivre... Je meurs, Horatio... Reine misérable, adieu !... Vous qui pâlissez et tremblez devant cette catastrophe, muets auditeurs de ce drame, si j’en avais le temps, si la mort, ce recors farouche, ne m’arrêtait si strictement, oh! je pourrais vous dire... Mais résignonsnous... Horatio, je meurs; tu vis, toi! justifie-moi, explique ma cause à ceux qui l’ignorent.
Eh bien! vous le jouerez demain soir. Vous pourriez, au besoin, étudier une apostrophe de douze ou quinze vers que j’écrirais et que j’y intercalerais? Vous le pourriez, n’est-ce pas?
 
HORATIO
PREMIER COMÉDIEN
 
Ne l’espérez pas. Je suis plus un Romain qu’un Danois. Il reste encore ici de la liqueur.
Oui, monseigneur.
 
HAMLET
 
Si tu es un homme, donne-moi cette coupe, lâche-la ;... par le ciel, je l’aurai! Dieu! quel nom blessé, Horatio, si les choses restent ainsi inconnues, vivra après moi! Si jamais tu m’as porté dans ton cœur, absente-toi quelque temps encore de la félicité céleste, et exhale ton souffle pénible dans ce monde rigoureux, pour raconter mon histoire. (Marche militaire au loin; bruit de mousqueterie derrière le théâtre.) Quel est
Fort bien ! ... Suivez ce seigneur, et ayez soin de ne pas vous moquer de lui. (Sort le comédien. A Rosencrantz et à Guildenstern.) Mes bons amis, je vous laisse jusqu’à ce soir. Vous êtes les bienvenus à Elseneur.
ce bruit martial?
 
OSRIC
ROSENCRANTZ
 
C’est le jeune Fortinbras qui arrive vainqueur de Pologne, et qui salue les ambassadeurs d’Angleterre de cette salve guerrière.
Mon bon seigneur!
 
(Rosencrantz et Guildenstern sortent.)
 
HAMLET
 
Oh! je meurs, Horatio; le poison puissant étreint mon souffle; je ne pourrai vivre assez pour savoir les nouvelles d’Angleterre; mais je prédis que l’élection s’abattra sur Fortinbras; il a ma voix mourante; raconte-lui, avec plus ou moins de détails, ce qui a provoqué... Le reste... c’est silence... (Il meurt.)
Oui, que Dieu soit avec vous! Maintenant je suis seul. O misérable rustre, maroufle que je suis ! N’est-ce pas monstrueux que ce comédien, ici, dans une pure fiction, dans le rêve d’une passion, puisse si bien soumettre son âme à sa propre pensée, que tout son visage s’enflamme sous cette influence, qu’il a les larmes aux yeux, l’effarement dans les traits, la voix brisée, et toute sa personne en harmonie de formes avec son idée? Et tout cela, pour rien! pour Hécube! Que lui est Hécube, et qu’est-il à Hécube, pour qu’il pleure ainsi sur elle? Que serait-il donc, s’il avait les motifs et les inspirations de douleur que j’ai? Il noierait la II, dans les larmes, il déchirerait l’oreille du public par d’effrayantes apostrophes, il rendrait fous les coupables, il épouvanterait les innocents, il confondrait les ignorants, il paralyserait les yeux et les oreilles du spectateur ébahi! Et moi pourtant, niais pétri de boue, blême coquin, Jeannot rêveur, impuissant pour ma propre cause, je ne trouve rien à dire, non, rien! en faveur d’un roi à qui l’on a pris son bien et sa vie si chère dans un guet-apens damné! Suis-je donc un lâche? Qui veut m’appeler manant? me fendre la caboche? m’arracher la barbe et me la souffler à la face? me pincer par le nez? me jeter le démenti par la gorge en pleine poitrine? Qui veut me faire cela? Ah! pour sûr, je garderais la chose! Il faut absolument que j’aie le foie d’une tourterelle et que je n’aie pas assez de fiel pour rendre l’injure amère : autrement il y a déjà longtemps que j’aurais engraissé tous les milans du ciel avec les entrailles de ce drôle. Sanguinaire et obII, scélérat! sans remords! traître! paillard! ignoble scélérat! O vengeance! Quel âne suis-je donc? Oui-da, voilà qui est bien brave! Moi, le fils du cher assassiné, moi, que le ciel et l’enfer poussent à la vengeance, me borner à décharger mon cœur en paroles, comme une putain, et à tomber dans le blasphème, comme une coureuse, comme un marmiton! Fi! quelle honte !...
 
HORATIO
 
Voici un noble cœur qui se brise. Bonne nuit, doux prince! que des essaims d’anges te bercent de leurs chants ! ... Pour quoi ce bruit de tambours ici?
(Marche militaire derrière la scène.)
 
Entrent FORTINBRAS, LES AMBASSADEURSd’Angleterre et autres
 
FORTINBRAS
 
Où est ce spectacle?
 
HORATIO
 
Qu’est-ce que vous voulez voir? Si c’est un malheur ou un prodige, ne cherchez pas plus loin.
 
FORTINBRAS
 
Ce monceau crie : Carnage ! ... Ô fière mort! quel festin prépares-tu dans ton antre éternel, que tu as, d’un seul coup, abattu dans le sang tant de princes?
 
PREMIER AMBASSADEUR
 
Ce spectacle est effrayant; et nos dépêches arrivent trop tard d’Angleterre. Il a l’oreille insensible celui qui devait nous écouter, à qui nous devions dire que ses ordres sont remplis, que Rosencrantz et Guildenstern sont morts. D’où recevrons-nous nos remerciements?
 
HORATIO
 
Pas de sa bouche, lors même qu’il aurait le vivant pouvoir de vous remercier: il n’a jamais commandé leur mort. Mais puisque vous êtes venus si brusquement au milieu de cette crise sanglante, vous, de la guerre de Pologne, et vous, d’Angleterre, donnez ordre que ces corps soient placés sur une haute estrade à la vue de tous, et laissez-moi dire au monde qui l’ignore encore, comment ceci est arrivé. Alors vous entendrez parler d’actes charnels, sanglants, contre nature; d’accidents expiatoires; de meurtres involontaires; de morts causées par la perfidie ou par une force majeure; et, pour dénouement, de complots retombés par méprise sur la tête des auteurs. Voilà tout ce que je puis vous raconter sans mentir.
 
FORTINBRAS
 
Hâtons-nous de l’entendre, et convoquons les plus nobles à l’auditoire. Pour moi, c’est avec douleur que j’accepte ma fortune : j’ai sur ce royaume des droits non oubliés, que mon intérêt m’invite à revendiquer.
 
HORATIO
 
J’ai mission de parler sur ce point, au nom de quelqu’un dont la voix en entraînera bien d’autres. Mais agissons immédiatement, tandis que les esprits sont encore étonnés, de peur qu’un complot ou une méprise ne cause de nouveaux malheurs.
 
FORTINBRAS
 
Que quatre capitaines portent Hamlet, comme un combattant, sur l’estrade; car, probablement s’il eût été mis à l’épreuve, c’eût été un grand roi! et que, sur son passage, la musique militaire et les salves guerrières retentissent hautement en son honneur! Enlevez les corps : un tel spectacle ne sied qu’au champ de bataille; ici, il fait mal. Allez! dites aux soldats de faire feu. (Marche funèbre. Ils sortent en portant les cadavres; après quoi, on entend une décharge d'artillerie.)
 
En campagne, ma cervelle ! ... Humph! j’ai ouï dire que des créatures coupables, assistant à une pièce de théâtre, ont, par l’action seule de la II, , été frappées dans l’âme, au point que, sur-le-champ, elles ont révélé leurs forfaits. Car le meurtre, bien qu’il n’ait pas de langue, trouve pour parler une voix miraculeuse. Je ferai jouer par ces comédiens quelque chose qui ressemble au meurtre de mon père, devant mon oncle. J’observerai ses traits, je le sonderai jusqu’au vif: pour peu qu’il se trouble, je sais ce que j’ai à faire. L’esprit que j’ai vu pourrait bien être le démon ; car le démon a le pouvoir de revêtir une forme séduisante; oui! et peut-être, abusant de ma faiblesse et de ma mélancolie, grâce au pouvoir qu’il a sur les esprits comme le mien, me trompe-t-il pour me damner. Je veux avoir des preuves plus directes que cela. Cette pièce est la chose où j’attraperai la conscience du roi. (Il sort.)
</div>
 
[[de:Hamlet/ZweiterFünfter Aufzug]]
[[en:The Tragedy of Hamlet, Prince of Denmark/Act 25]]
[[es:Hamlet: SegundoQuinto Acto]]
[[pl:Hamlet/Akt IIV]]
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