Spéculations utiles et Maximes instructives

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SPÉCULATIONS UTILES


ET


MAXIMES INSTRUCTIVES [1].




Je voudrais bien savoir pourquoi ces faiseurs de maximes, à commencer par Montaigne, La Rochefoucauld, Nicole, La Bruyère, Trublet, et finissant par ce dernier, M. de Bignicourt [2], ont tous été pénétrés du plus profond mépris pour l’espèce humaine. Montaigne nous croit incapables de rien savoir et de rien connaître ; La Rochefoucauld débute par nous assurer que nos vertus ne sont que des vices déguisés ; toute la morale du grand Nicole est fondée sur deux principes, c’est que la méchanceté découle de notre nature corrompue par le péché originel, et que le peu de bien que nous faisons est l’effet de la grâce de Dieu ; presque tous les portraits de La Bruyère sont en dénigrement, et ses réflexions, autant de petites satires ; Trublet n’estime pas plus l’homme que ses devanciers ; et Bignicourt voit partout sous l’écorce de l’honnêteté un motif vil et méprisable. Serait-ce en eux-mêmes, serait-ce dans ceux qu’ils ont fréquentés, que ces auteurs auraient pris la même opinion qu’ils ont de l’homme ? Auraient-ils pensé qu’il est inutile de nous entretenir des gens de bien, et que s’il y a des précautions à nous prescrire, ce ne doit être que contre les méchants, les seuls dont ils nous entretiennent ? Auraient-ils cru qu’il valait mieux rabattre de notre vanité, en nous rendant suspect le peu de bonnes qualités qui se trouvait en nous, que de nous porter à l’orgueil par leurs éloges ? Quoi qu’il en soit, je regarde ces réflexions isolées sur la nature humaine, comme ces gros recueils d’expériences physiques qui attendent quelque principe général qui les lie, et sans lequel ce serait assez peu de chose. Ce sont les matériaux d’un grand édifice qui s’achèvera ou ne s’achèvera pas ; et les auteurs, la pioche à la main, vont toujours creusant la carrière. Allons, mes amis, piochez, piochez toujours : c’est fort bien fait à vous.

Parmi ces spéculations et maximes de M. de Bignicourt, il y en a qui ont tout le mérite qu’elles peuvent avoir, celui d’être bien écrites, d’être vraies et très-solidement pensées. En voici quelques-unes.

« Ne reprochez pas aux hommes d’avoir trop d’amour-propre ; leur défaut est souvent de n’en avoir pas assez. »

« Il y a plus d’avantage à recueillir les petits mots qui échappent au hasard aux souverains et à leurs ministres, qu’à tenir registre de leurs grands apophthegmes. »

« Le plus impitoyable des critiques est un auteur méprisé. »

« Il en est du courtisan comme de ces malades qu’on ne saurait sonder sans les faire souffrir cruellement. »

« Le penchant à la médisance est un attentat contre le privilège des femmes. »

« Les corps sont vindicatifs, injustes, intéressés, ont toutes sortes de torts, quoiqu’ils ne soient composés que d’honnêtes gens ; parce que ces vices de corps sont avantageux à tous, et qu’on n’en peut accuser personne ; et c’est là ce qui décèle particulièrement la perversité de la nature humaine. »

« Il est une tristesse délicieuse qui ne peut être que le partage d’un cœur également tendre et délicat. »

« Les adversités opiniâtres de la sagesse, et les succès constants de la folie, montrent bien la brièveté de notre durée. Accordez de longs jours à l’homme sage et à l’insensé, donnez à la chance le temps de tourner, et le malheur et le bonheur iront où ils doivent aller. »

« La gaieté s’allie difficilement avec la profondeur de l’esprit. »

Je transcris les premières maximes qui se présentent ; il y en a de meilleures ; mais celles-ci suffisent pour juger de l’esprit et du style de l’auteur.



  1. Ce morceau et le suivant ne portent, dans le manuscrit, aucun nom d’auteur. Ils paraissent être écrits de la main de Diderot, et sont vraisemblablement de lui. — Ils ont été publics pour la première fois dans l’édition Belin, d’où cette note est tirée.
  2. La France littéraire ne cite pas cet ouvrage de Sim. de Bignicourt, Rémois, mort en 1775.